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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:28 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: May 17, 2012 [EBook #39719] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lèvesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 + +L'ILLUSTRATION, +JOURNAL UNIVERSEL. + +Nº 40. Vol. II.--SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. +pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 + + + +SOMMAIRE. + +Histoire de la Semaine. _Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de +l'impératrice du Brésil_.--Courrier de Paris.--Destruction des Monuments +historiques. _Ave de Saintes_.--Théâtres. _Mlle Déjazet dans la Marquise +de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blasé; Dix Caricatures sur la +Péri_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame +errante. _Cinq Gravures_, par Tony Johannot.--Améliorations et Ouverture +des Voies publiques à Paris. _Plan de Paris avec indication des rues +nouvelles ou projetées_.--Musique. Je t'ai bien longtemps attendu; +romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre. +Bureau.--Monument élevé par les Écossais à la mémoire des prisonniers +français. _Gravure_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--_Corps de +garde et Plan de la place de la Bastille_.--Amusements des +Sciences.--Rébus. + +Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donné dans notre dernière +livraison était tiré du _Semenario pintoresco español._ + + + +Histoire de la Semaine. + +Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de +convocation des Chambres a paru au _Moniteur_: elles se réuniront le 27 +décembre, et bientôt les cris: _aux voix_; et _la clôture!_ retentiront +aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En +attendant, Paris a eu à se débattre sur des candidatures, et à se +passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont élu +de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opération sérieuse, +car le bail est de neuf ans et non résiliable, et neuf ans du budget de +Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et à la meilleure +distribution duquel chaque élu est chargé de veiller. Les électeurs ont +dès le premier tour de scrutin, réélu à de fortes majorités tous les +hommes qui avaient précédemment rendu des services notables dans les +fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y +avoir, en effet, moins d'ensemble pour les désignations nouvelles. Elles +ont porté sur des hommes estimés par leurs concitoyens, mais +généralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis. +Un seul nom devait à des idées de régénération sociale qui ne sont pas +encore précisément celles de tout le monde, à une publication +quotidienne qui à une politique, à part, et à une polémique qui la sert +mal, une notoriété qui a trouvé d'abord les électeurs indécis. Mais la +réunion préparatoire a fait cesser l'éloignement de beaucoup d'entre +eux, et au second tour de scrutin, ce nom, déjà avantageusement placé le +premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor +Considérant, rédacteur en chef de la _Démocratie Pacifique_. Auprès de +beaucoup d'électeurs, l'adjectif aura demandé et obtenu pardon pour le +substantif. + +En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui +majeure, a dû commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a +persisté dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gardé +le portefeuille du département de la guerre. Le président du cabinet, +qui se retire après la majorité déclarée de la reine, et aussi après la +cessation de ce que la lutte armée avait de plus ardent, ne s'est point +dissimulé que pour arriver à quelques-uns de ces résultats, qui +n'étaient peut-être pas tous également utiles et qui auraient pu, on le +pense assez généralement aussi, être obtenus par d'autres moyens, il +s'était cru forcé trop de fois de méconnaître la constitution pour +pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de +prétexte pour se soustraire à son empire. M. Olozaga, qui a proclamé +qu'il fallait rentrer dans la Charte, a été chargé de composer un +cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui +prêteront l'appui qu'il a témoigné la confiance d'obtenir d'eux. En +Catalogne, le désarmement de Barcelone s'est opéré; les émigrés de cette +ville y sont rentrés, et les travaux des fabriques ont commencé à +reprendre. Le capitaine-général de la province, après avoir présidé aux +mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a dû +aller lui-même, suivi de six bataillons, prendre le commandement des +troupes qui bloquent encore le château de Fignières.--En Irlande, +O'Connell et ses coaccusés ont fait plaider la nullité de la procédure +suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement débattus, n'ont +pas été admis par les magistrats. Ayant demandé un délai de quatre +jours, qui leur a été refusé, ils ont comparu en personne devant la cour +du banc de la reine et ont déclaré, selon la formule anglaise, vouloir +plaider _non coupable_. La réflexion est alors venue que la liste du +jury n'était pas dressée en stricte conformité avec les statuts; que ce +serait à coup sur là un nouveau moyen de nullité que les accusés ne +manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc résolu à leur accorder, au +lieu des quatre jours demandés et refusés d'abord, jusqu'au 15 janvier, +jour définitivement fixé pour le procès. La liste des jurés sera +renouvelée le 1er janvier et soigneusement surveillée par la défense. +--Une ligue, qui ne préoccupe pas le cabinet anglais moins que ne le +fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est formée sous le +titre d'_anti-corn-law-league_, pour la réforme radicale de la +législation sur les céréales. Il est difficile d'essayer même d'en finir +avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Déjà elle est +parvenue à faire triompher dans deux élections récentes deux candidats +qui adoptaient son programme; à l'élection qui vient d'avoir lieu à +Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorité, mais elle en a approché, et +a atteint un chiffre dont l'opposition s'était tenue bien loin +jusque-là. Le ministère croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en +présentant, à l'ouverture du Parlement, une loi pour déclarer illégale +toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou +tout autre acte de législature. Comme l'association contre les céréales +est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait, +rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espère ne pas se voir +refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministérielles. +Le président du conseil de justice, Haliz-Pacha, a été destitué le 8 +novembre, et a été remplacé par le beau-frère du + +[Illustration: Procès d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, à Dublin.] + +sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a été, pendant les +années 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme +éclairé, qui passe pour humain, probe, et dévoué aux intérêts de la +civilisation. La _Gazette d'Augsbourg_ nous fait l'honneur de dire que +les griefs de la France et ses réclamations contre les actes +d'inhumanité du ministre disgracié ont amené la chute de Haliz-Pacha. +Toujours est-il que notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de +Bourqueney, a mis à faire parvenir cette nouvelle une diligence qui +prouve qu'il la considère comme un triomphe presque personnel. M. le duc +d'Aumale s'est rendu à Rome, puis à Naples, s'est embarqué ensuite pour +Malte, et doit maintenant être descendu sur la côte d'Afrique, où il va +prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit être, dit-on, que le +prélude pour lui du gouvernement général de l'Algérie. S'il a pris le +plus long pour se rendre à son poste, ce n'est pas, à ce qu'il paraît, +uniquement par curiosité. On a pensé que, dans la situation où notre +gouvernement se trouvait vis-à-vis de quelques prélats, un hommage +rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes, +serait un témoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Sainteté +favorable, et la déterminer à exercer son influence pour faire cesser un +conflit embarrassant. Voilà pour la politique; mais elle n'aura joué +qu'un rôle secondaire dans l'itinéraire du prince, qu'une négociation +plus séduisante et plus tendre a conduit à Naples. Le 4 septembre +dernier, une des soeurs du roi des Deux-Siciles, la princesse +Thérèse-Christine-Marie a épousé l'empereur du Brésil; le duc d'Aquila, +leur frère, dont le nom a été écarté par des influences diplomatiques +dit la liste des prétendants de la jeune reine d'Espagne, le duc +d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse +Jannuaria, soeur aînée de l'empereur du Brésil et de la princesse de +Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a +conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les +correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font +épouser la soeur du roi de Naples, de l'impératrice du Brésil et du duc +d'Aquila, les autres le marient à la fille du prince de Salerne, leur +cousine. + +[Illustration: Thérèse-Christine-Marie, impératrice du Brésil.] + +Après les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort +embarrassés d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII, +plongé, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misère, voit se +continuer les débats dont nous avons déjà parlé avec ses créanciers +anglais. Il s'est présenté devant la cour des débiteurs insolvables, et +a requis sa libération. Il a dit avoir reçu de France, de ses partisans, +depuis 1836, diverses sommes s'élevant à 250,000 francs. Ceci aura pu +paraître invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet +homme, la vérité l'est par-dessus tout. Nous surprendrions étrangement +nos lecteurs, si nous leur racontions tous les détails qui nous ont été +communiqués sur le séjour en France de ce singulier prétendant, sur les +dévouements qu'il y a fait naître, sur les sommes considérables qui lui +ont été très-spontanément remises, sur l'espèce de cour qu'il avait +instituée autour de lui, sur les aides-de-camp appointés qu'il s'était +attachés, et qu'il avait pris dans la garde royale même. Nous ne +renonçons pas à en faire quelque jour le sujet d'un récit très-exact, +nous résignant bien néanmoins à ce qu'il rencontre des incrédules. En +attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouvé un +créancier impitoyable, qui est venu s'opposer à sa mise en liberté. La +cour a remis à prononcer. + +Il s'est formé à Paris, au mois d'octobre 1839, grâce aux efforts de +femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a +consacré une large part de sa vie à des actes utiles, un établissement +appelé l'_Asile-Ouvroir de Gérando_, et destiné à recueillir les jeunes +filles séduites et abandonnées qu'une faute a conduites soit à la +Maternité, soit à la maison de Lourcine. La débauche, le crime peut-être +attendraient la jeune mère à la porte de ces établissements, que le +malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait +que pour les Enfants-Trouvés. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunées +immédiatement après leurs couches. Elles y sont admises quand elles +n'ont pas atteint vingt-cinq ans, âge à partir duquel la faute ne peut +plus guère être mise sur le compte de l'irréflexion; parfois il en est +qui ne comptent pas encore quinze années. Elles y sont admises, à la +condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et +d'en prendre soin. C'est la pensée fondamentale de la maison, pensée +morale et élevée. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La +moyenne des lits occupés est de dix-huit. Voici le mouvement de cet +établissement en trois ans: 385 filles y sont entrées venant de la +Maternité, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont été +placées par l'établissement, 7 sont rentrées chez leurs anciens maîtres, +35 ont été réconciliées avec leurs parents, 3 se sont mariées, 35 ont +été renvoyées pour différentes causes, 2 sont décédées, 12 se trouvaient +encore dans la maison au moment où ce relevé était fait. Toutes avaient +mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du +travail de ces pauvres filles sert à les vêtir. Il est pourvu aux autres +dépenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au +Brésil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mères et des +enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux +parvenus en Europe: «A vendre, une mulâtresse, nourrice, âgée de vingt +ans; elle a de très-bon lait. Son premier enfant est âgé de quatre mois. +S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est +accouchée il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser +largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant +âgé de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est +sans défaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit mulâtre âgé +de deux ans, très-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Noël. +S'adresser rue San-Lawis.» + +Tout se prépare déjà pour que rien ne vienne faire ajourner la cérémonie +d'inauguration du monument de Molière, fixée au 15 janvier prochain, +anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs oeuvres; +le fondeur achève la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout +mis en place et tout encadré dans son monument pour l'époque déterminée. +Reste maintenant à arrêter le cérémonial, le programme de la solennité. +On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs +dramatiques, la Comédie-Française, seront convoqués. La place de M. le +ministre de l'intérieur, qui a puissamment contribué à l'érection de ce +monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de +100,000 francs, y sera également marquée; mais, si nous sommes bien +informés, on se demanderait déjà, au ministère, si une semblable +démarche, à l'occasion d'un hommage éclatant rendu à l'auteur du +_Tartufe_, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractère +politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant +tout conjurer: + +La volonté de Dieu soit faite en toutes choses! + +Une église se bâtit à Bon-Secours, près de Rouen, en style gothique du +treizième siècle. M. Barthélemy, l'architecte, correspondant du Comité +historique des arts et monuments, en a déjà terminé le sanctuaire, le +choeur et une grande partie de la nef. On élève en ce moment-ci le +portail. Ce portail est percé de trois entrées qui seront décorées de +sculptures aux tympans et à la voussure principale. Au tympan de la +porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accablés +d'infirmités corporelles et morales venant implorer une statue de la +sainte Vierge, qui sera placée sur un petit autel. C'est une digne +inscription pour une église dédiée à Marie, et qui porte le nom de +Bon-Secours. Le haut de ce tympan est réservé à Marie tenant l'enfant +Jésus, qu'encenseront deux anges agenouillés. Les cordons de la voussure +seront peuplés de neuf Choeurs des anges, des douze apôtres et des +quatorze principaux prophètes. Au tympan de la porte gauche sera placée +sainte Anne enseignant à lire à la jeune Vierge Marie; au tympan de la +porte droite, Marie honorée par l'enfant Jésus et saint Joseph. Toutes +ces sculptures ont été confiées à M. Duseigneur, qui a fait ses preuves +en statuaire chrétienne, et qui se propose de les traiter en style du +treizième siècle, comme est traitée l'église entière.--Tout le choeur de +la vieille église Saint-Germain-des-Prés est en ce moment encombré +d'échafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occupés à +peindre et à dorer entièrement les voûtes et les murs de cette partie du +vieux monument. Ou sait qu'à son origine, cette église fut comblée des +faveurs royales, et qu'elle était entièrement dorée. De la le nom de +Saint-Germain-le-Doré qu'elle porta très-longtemps.--M. Debret, +architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les +moustaches en pierre dont on avait affublé la figure d'une vierge Marie +qui occupe le portail occidental de la grande église de Saint-Denis. +Depuis 1810, M. Debret est chargé d'exécuter dans cette abbatiale des +travaux immenses, mais qui touchent à leur fin en ce moment. C'est en +1810 qu'on avait donné à la sainte Vierge le caractère qui vient enfin +de lui être rendu.--A l'étranger, les beaux-arts continuent à exercer et +à étendre leur empire. A Copenhague, le célèbre sculpteur danois, +Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la +statue colossale d'_Hercule_, destinée à orner la façade du château de +Christianborg, résidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape, +de _Minerve_ et de _Némesis_, que doit exécuter ce grand artiste, dans +les mêmes proportions, viendront successivement prendre place devant le +même monument. A Constantinople, le sultan prend le goût de la musique. +Un pianiste a été appelé par lui, et la première chanteuse de la cour de +Prusse a été reçue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou. + +Plusieurs journaux ont annoncé avec de grands éloges une mesure +administrative qui, suivant eux, s'élaborerait dans les bureaux de +l'Hôtel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et même +dénomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par +exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard à la rue +Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la +rue de la Monnaie irait du pont Neuf à Saint-Eustache. On dit cette +opération réclamée par l'administration des postes: nous n'en croyons +rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des +dénominations multiples, qui doivent donner lieu à des erreurs +fréquentes d'adresses et à des courses inutiles de la part des facteurs. +Mais il est possible à ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue, +de trouver un destinataire dont le numéro n'est pas indiqué; cela +deviendra inexécutable quand, par suite du système qu'on voudrait voir +adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprimés et +qu'il n'y aura plus qu'un _quai de la Rive-Droite_ et qu'un _quai de la +Rive-Gauche_. Se retrouvera qui pourra dans une série sans fin de +numéros commençant à Bercy et finissant à Passy, et malheur à qui, ayant +affaire aux premiers ou aux derniers numéros de cette série, ignorera +dans quel sens elle se déroule! En supprimant ainsi une foule de noms de +rues, on ferait disparaître des souvenirs historiques souvent curieux, +qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les désignations de +propriétés une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de +procès. + +Les bandes de voleurs défilent devant la cour d'assises. Malheureusement +pour les amateurs de ces sortes de débats, ces messieurs se suivent et +se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis +politiques; les défections y sont nombreuses. Les partis ont leurs +transfuges, les bandes leurs révélateurs.--Les tribunaux sont aussi +saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation +portées par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqué +leur vie privée. Personne ne sera tenté de prendre la défense des +écrivains qui se permettraient de lâches attaques contre des femmes. +Mais les artistes qui recourent à la justice doivent, avant de prendre +ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le +rédacteur d'un petit journal était poursuivi par une de ces dames, comme +lui ayant contesté les qualités requises pour représenter exactement +Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un témoin. Celui-ci est appelé. +Le président, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: «Êtes-vous +parent ou allié de la plaignante?--Non, monsieur le président.--La +connaissez-vous?--Oui, monsieur le président: j'ai été son amant pendant +cinq ans.» La sincérité inattendue du témoin a produit dans l'assemblée +un effet difficile à décrire. + +L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda; +l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État +honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé +à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur +des poèmes de _l'Enfant Prodigue_ et de _la Maison des Champs_, M. +Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par +Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la +Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à +cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et +Saint-Marc-Girardin. + + + +Courrier de Paris. + +Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur, +l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à +bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à +l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord. +Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à +l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le +roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à +l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus +éloquent, le plus sublime. + + Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres! + Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres! + Mon style a le tour libre et le beau choix des mots! + On voit régner chez moi l'ithos et le pathos! + +Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois +de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du +coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe +ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il +vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon +immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la +rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur +le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se +jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et +à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette +brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de +parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle. +C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine, +le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre +voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du +candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos +les petits-fils de leurs pères, les parents de leurs parents, les amis +de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien +qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux +immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la +vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la +pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je +nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats. +Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un +académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses, +les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche +et les supplications du candidat à l'Académie. + +Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette +semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura +pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le +souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne +parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a +toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en +lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux +et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait +d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure. + +Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa +muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle +et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin +pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète +Léonard était son oncle. + +Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du +temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les +poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine +floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette +couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis +dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre +descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux +poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa +veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait +l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et +modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers; +on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble +et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de +ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison +des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a +point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce +quatrain adressé à une femme: + + Ce auteur doit, sur toutes choses + Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps; + Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps, + Et je vous chanterai dans la saison des roses. + +Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon. + +Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais +rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se +présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille, +et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa +gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il +avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les +goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de +la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son +caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de +l'homme servit de passe-port au poète. + +L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et +enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible +possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des +fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et +d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du +fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne, +insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature +de l'auteur de _La Maison des Champs_; on répétait de salon en salon ce +plaisant distique; + + Au fauteuil de Delille aspire Campenon: + Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non. + +Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception +en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février +1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la +face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de +Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les +passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment; +dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la +Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély, +chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut +immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire +académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si +tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au +_Journal des Débats_, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule +curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et +particulièrement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_.» Triste +éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'oeil du citoyen devait +toujours voir les infortunes de la patrie! + +Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de +louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu; +c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait +la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues +et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir +présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le +fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans +courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la +dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault +hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la +_patrie_, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des +feuilles royalistes. + +Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon +rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il +tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes, +l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des +menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son +compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers: + + Pour le placer dans les menus. + On a consulté ses ouvrages. + +Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des +fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la +campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit +agréable après tout, et d'un aimable caractère. + +--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à +foison. Ici un drame merveilleux intitulé _Diegorias_; là une admirable +comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville +depuis huit jours sous le titre des _Bâtons flottants_. Ces deux +chefs-d'oeuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM. +les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras +ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici +parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de +l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni +d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le +mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec +tant de succès les rébus de _l'Illustration_. + +Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va +bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le +père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses +salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à +huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un +opéra en deux actes nommé _l'Égyptienne_; on ne parle pas de l'auteur +des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la +musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence: +Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse +émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est +aveugle. + +Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient +mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai. +Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'oeuvre du +jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas +manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire +aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et +pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M. +Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom +de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant +artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach +est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin +qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le +simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait +ce qui peut arriver. + +--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par +ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses +contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus +quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la +représentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair +qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la +Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la +propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve +particulièrement remarquable: on assure, et cela _très-sérieusement,_ +que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet +hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M. +Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé +de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: _la +Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio +est l'Hippocrate du _Galop_: il a refusé les présents +d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie. + +--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs +italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire; +_Otello_ a dépassé la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue +par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux +sourires et les récompenses. Après cette représentation d'_Otello_, +outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague +d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à +Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura +une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place +de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs. + +--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se +prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime. +Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne +recommencez pas! + + + +De la Destruction des Monuments historiques. + +Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et +prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les +pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté +de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici +jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous +trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent +souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est +laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme +maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des +actes qu'elle déplore. + +Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la +conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait +injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but +par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a +deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le +crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des +monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée; +un comité des arts et monuments a été adjoint un département de +l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses +ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des +circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le +concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales, +associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a +été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par +les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur +révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée +comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire +semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables +et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas +départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans +un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité +historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette +question: + +«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité +cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et +disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on +les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés +gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de +bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état +d'apprécier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est +blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou +fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur +qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus +éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner, +depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre: +Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège +de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se +passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on +entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument +(_Bulletin du Comité_, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39): +«Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien +fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on +avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le +conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on +l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique +et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle +Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité +(I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de +l'Arsenal. + +Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre +le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé +rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte +barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de +faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la +cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci +pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre +humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a +bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets +vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été +exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à +Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France +grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle +plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de +Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal +intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de +triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une +fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous +venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire +au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les +plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à +jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand +on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici: + +«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments +qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. +Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente, +laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur +de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur, +tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un +état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les +Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la +Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était +réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet +acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le +temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un +salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations +personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet +entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son +contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur +différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres +ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et +transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en +roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les +autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui +subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui +oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon: +qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après +l'explosion! + +[Illustration: Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment +démoli.] + +«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de +triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents +mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une +députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le +ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En +attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les +rues voisines. + +«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de +la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de +les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les +injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans +un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront. + +«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants +pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les +remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient +d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines +provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les +morceaux cassés ou détruits dans la démolition.» + +N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient +pas complètement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas +constamment méconnus? + + + +Théâtres. + +[Illustration: Palais-Royal.--_La Marquise de Carabas_.--Mademoiselle +Déjazet.] + +_La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_ +(PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODÉON).--_L'Italien et le +Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blasé_ (VAUDEVILLE).--_Stella_ +(théâtre de la GAIETÉ).--_Piocheurs et Flâneurs_. (VARIÉTÉS).--Reprise +de _La Péri_. (OPÉRA). + +La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les +Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines +mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de +Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas +du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par +être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif +et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas; +après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas +pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit +que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en +effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas, +c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte +de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa soeur, la très-laide et +très-revêche vicomtesse. + +«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant +vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse, +parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en +déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse +renonce au marquis, puisque voici la marquise. + +Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour +sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur +tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les +Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les +auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir. + +Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si +près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie +est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par +désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de +pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers +les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max +poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie +elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle +est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même +dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir; +mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire +que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se +réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra +n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux +coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis +Bernard_. + +Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV; +Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien +entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient; +mais après combien de traverses, de dangers et de larmes! + +Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre +Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre. + +Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de +prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des +théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à +son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi +copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le +parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin _le +Despote_, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et +_l'Hôtel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre +souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan, +avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis +de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus +intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire +d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut? +J'aime mieux, à la rigueur, _l'hôtel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du +moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la +thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du +génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des +femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les +Femmes savantes_; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la +quitteront pas aisément. + +Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard, +petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe à Colonne_, arrive après M. Deslandes +et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une +comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni +plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard +s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des +sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque +d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius +et de Catons. + +Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les +cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le +pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que +Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non. +Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par +la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon +Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. +Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le +dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru +invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être +dupe et victime de ses ténébreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la +puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il +se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en +reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les +biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne +saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, +exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un coeur +sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction; +c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu +moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une +oeuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait +de la distinguer et de l'applaudir. + +D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire +inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet +original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue +l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête +baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme +blasé; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que +ferons-nous d'Arnal? + +Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de +deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans, +Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne +chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux, +ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il, +il bâille encore; il bâille toujours. + +«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première +femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe +à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de +Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, +un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux +gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la +rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se +sentirait pas ému d'un pareil plongeon? + +Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être +blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à +fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de +l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles; +après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se +montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries, +épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement +guéri de sa maladie d'homme blasé. + +[Illustration: Arnal.] + +Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans +ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve. + +«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous +parler latin: _Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_.» M. +de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le +fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de +triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son +excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser +mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant +sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte, +dont l'auteur est M. Armand Durantin. + +Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière; +Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de +Longueville, l'héroïne de la fronde. + +Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement +a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et +l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et +le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de +Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon +de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper. + +Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses +intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est +cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa +fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour +dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris, +notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la +tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac +d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au +Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le +garde-des-sceaux son avis sur cette promotion. + +M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée +de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi +tous les trois. + +Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle +prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les +plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la +férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui +gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en +effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de +quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père +infortuné, est exemplairement puni. + +Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple. + +Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il +n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les +gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier +comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en +est la récompense. + +Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait +réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il +faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et +Lauzanne ont oublié la confiture. + +[Illustration.] + +Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta +revient _la Péri_. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion. +Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet +enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Théophile Gautier; prêtez +l'attention à ces tableaux ravissants; + +Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane +dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon +l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embête_: la belle langue que +la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui +apportant, l'un une énorme brioche, du moins je le suppose, surmontée de +trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un +cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau. +Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement +l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embête_ et vous +_m'embêtez!_ + +[Illustration.] + +Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le +grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir +des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit +connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se +décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa +taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa +coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un oeil. + +[Illustration.] + +Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout +portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante +qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage, +au contraire. + +[Illustration.] + +La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans +un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce +de location, métempsycose. + +[Illustration.] + +Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus +ou moins permis par le sergent de ville. + +D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet; +mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage +supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret +tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son coeur, expriment +agréablement sa satisfaction. + +[Illustration.] + +Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble +comme deux gouttes d'eau à l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris +par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri, s'esquive adroitement +par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds, +seule partie d'Achmet + +[Illustration.] + +qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan +la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique. + +Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri, + +[Illustration.] + +suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le +déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout. + +Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que +voici, et pour cette taille de guêpe? + +[Illustration.] + +Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de +clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors. + +[Illustration.] + +Vivent à jamais Achmet et la Péri! + + + +ROMANCIERS CONTEMPORAINS. + +CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.) + +Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami. + +(Suite.) + +--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si +bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le +regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une +balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et +tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable +porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un +collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque +des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais +d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé +de mon appétit par la même occasion (1). + + [Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions + au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur + dans les journaux américains, et précédés habituellement d'une + grossière gravure sur bois représentant un nègre marron, les mains + enclavées dans des menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui + le tient serré à la gorge. + +«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou +un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de _de Lampert_.» + +«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac; +il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un +coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.» + +«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant +la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau. +Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.» + +«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite +cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure +arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son +front.» + +«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son +évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en +essayant de faire la lettre M.» + +Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains +et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs, +nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de +mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle +inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est +une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une +main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins +agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de +pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de +sang aux propriétaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de +nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi +communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre +dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare +récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués +nous-mêmes.] + +--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté +debout à côté de lui. + +--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les +yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment. + +--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour +avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi +fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave +qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir, +celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou, +au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui +fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il +était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant +qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère +fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien, +une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait +racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en +plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais! + +--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos +folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là? + +--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa +brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le +louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me +tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme +pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que +je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous +les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!» + +Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais +l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment +même un démenti formel à sa déclaration de joie. + +«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont +si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent, +la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en +sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle +toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi. + +--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant +que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous +l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu +où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins. + +--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron, +en avant! + +--Est-ce là son nom? demanda Martin. + +--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le +porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure +obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et +descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley +ayant pris les devants avec le reste. + +Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils +allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son +compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au +jeune homme. + +«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde. + +--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir +avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement. + +--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de +république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler. + +--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit +l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici +dans un État à esclaves, à la vérité; mais, je l'avoue, non sans honte, +l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses +formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les +autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non, +réellement il est plus prudent qu'il nous suive.» + +En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent +d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre. + +Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des +points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues +et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer. +Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre +le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui +paraissait avoir à coeur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite +d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par +l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa +persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès +desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en +sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin +se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement +même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité. + +S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les +fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan +frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement +Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir +être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à +toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert +d'un habit complet. + +Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien +moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier, +l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient +la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout +frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la +connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité, +Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin +du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille. + +Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit +ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort +jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin +elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et +éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour +reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait +le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le +second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine +cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils +ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient +proches parents. + +Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes +filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées, +non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort +jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits +souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés; +avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la +tête aux assistants. + +Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une +chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant +foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y +compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs +et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes +dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le +Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss +Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa +nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il +devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent, +escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits +gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait +fait la conquête de la famille entière. + +(La suite à un prochain numéro.) + + + +L'Ame errante + +ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT. + +L'ÂME. + +Quaré tristis es, anima mea? + +(_Ps. 12._) + +En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers +d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur. + +Mais tandis que les autres âmes ses soeurs se répandaient dans les +mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles +étaient destinées; + +Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que +d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges +qui chantent autour de son trône; + +Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient +s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur. + +Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait +dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux. + +Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la +pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre. + +Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un +asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas +de place pour elle. + +Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient +pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme. + +Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les +hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la +place occupée, le vase rempli. + +Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit: + +O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle, +puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la +fin des temps? + +Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes soeurs des +existences avec lesquelles elles peuvent s'allier? + +Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la +nature, et repoussée par tous. + +C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous +la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui +la dédaignent. + +Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux. + +J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle +était chez eux, et encore plus sublime. + +J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme +divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore +avaient l'âme que tu leur as donnée. + +Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination +dans le monde? + +Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout, +sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières. + +Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les +grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant +quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et +pendant le séjour de celle-ci. + +Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter +les souvenirs. + +Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme +elle redisait ses souvenirs. + +........................................... + +PAGANINI. + +O I have suffered with... (Tempest.) + +Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et +serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un +grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses +longs cheveux noirs, qui ne parurent plus. + +Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le +trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le +mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge +qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant. + +Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs +doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!» + +J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un +palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de +Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: TRÈS-BIEN! + +Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et +la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de +soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles +monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et +des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature. + +Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva? + +L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé +avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur +coagulée, sombre, pesante et comme morte. + +Etait-ce du sang? + +Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, _de l'opium!_ + +De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce +pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme, +dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps +égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne +gardez, pas une pensée pour votre âme! + +Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour +vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur +s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser +comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal +opium? + +Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire +horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les +puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et +se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe +étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en +jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met +le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre +univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au +delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas +d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle +saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace +et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces +débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant +fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande +et la fasse, jaillir dans vos rêves? + +Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium. + +Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et +ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce +crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait +mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques +souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance +insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière. + +Il dormit. + +Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les +rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir. + +A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans +son âme une série de spectacles étranges. + +Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et +remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que +d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil +n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout +également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie +sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin +qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces +sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller, +sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même. + +Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles +et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en +cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux; +d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et +c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait +le coeur. + +Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une +céleste dissonance. + +Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce +magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et +disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et +dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent +bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme +des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur +lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline +vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis. + +Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile +de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur +belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues +paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait. + +C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon +semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus +beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait, +appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et +brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint +avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; +un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et +ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, +aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur +l'instrument. + +Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un _adagio_ comme les +séraphins en soupirent devant le Seigneur. + +C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude +d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient +saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas +il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux +oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque +insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante. + +Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration. + +Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus +de visible que l'Océan immense. + +Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini, +qui dormait, s'écria, dans son sommeil: «C'est moi!» + +C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un +immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une +vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un +rayon de lumière. + +Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts +qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient +avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme +celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à +chacun de ses doigts. + +Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur +les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que +toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et +dans cet instant. + +L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur +du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger +bruissement d'amour. + +L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre +cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace +monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus +ses cercles en les élevant jusqu'au ciel. + +Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous +avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour +écouter le violon de Paganini. + +Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, +il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée. + +Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se +rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau +avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit +un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer +le placement. + +Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets +du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de +l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et +moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je +me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus. + +Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre +heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque +Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé. + +«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et +soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert +donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver? + +«J'en doublerai la dose ce soir.» + +Ces mots me firent frémir. + +Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon, +dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre. + +C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles, +musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le +terrestre et au milieu des habitudes humaines. + +C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac +qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant, +entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles. + +«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu +n'est-il point allumé?» + +Je cherchais Paganini dans ces paroles. + +«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit +savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie +crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas +d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.» + +Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il +retomba. + +«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?.... + +Hélas! ce n'était pas encore Paganini. + +Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y +a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps +auprès de l'âme. + +Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime +artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à +propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et +chanter pendant que lui-même chantait et gémissait. + +Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de +Milton. + +Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans +qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa +toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse +qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé +de la nuit. + +A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds +écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je +le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et +Antonio introduisit le signor Caldi. + +A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un +soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de +terre, dans les dernières cavités de son cerveau. + +«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue. + +[Illustration.] + +Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie +diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la +femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné? +car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque +chose d'extraordinaire. + +Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie +diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un +homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux +colonnes _avoir_ et _dépenses_, et si éloigné d'être tourmenté par ses +créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois +électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral. + +Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le +coeur du grand artiste? + +C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces +paroles de Paganini: + +«Caldi, voyons vos cordes.» + +M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant +un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de +cordes roulées en cercles et attachées avec de petits noeuds roses, il +les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant +avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que +nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à +Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,» +ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du +dilettante. + +«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il +examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et +ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec +mépris en disant à Caldi: + +«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi, +que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons. + +--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça +dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc. + +Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui +parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec +une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux! +dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été +couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'oeuvre. + +--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces +complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa +marchandise. + +«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.» + +Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire... + +C'était ce célèbre _amati_ sur lequel il a fait tant de merveilles. + +Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but +que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus +entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation. + +Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère +qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce +regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre _amati!_» Et il le +fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses. + +Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes +du seigneur Caldi. + +Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec +sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son... + +Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une +extase, ce que les dames auraient nommé un spasme. + +«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement. + +Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle +du marchand de cordes. + +Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est +point parfaite. + +--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement. + +Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement. + +Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie +brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté +délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous +cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à +eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre +enfant. + +Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si +susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se +manifestait. + +Il rejeta la corde. + +Il essaya un _la_, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de +Caldi. + +Il le condamna encore. + +Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son +incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou +trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes. + +Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes. + +Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées +parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon. + +[Illustration.] + +Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait +avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en +tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces +vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur +excessive et légère ténuité. + +Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les +ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi. + +Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas +choisi du _sol_, signor? + +--De _sol_, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre +années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans +votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette +bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le +chevet d'ivoire de mon violon.» + +En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui +résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement +quand son maître lui presse la tête avec amitié. + +[Illustration.] + +«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit +Caldi en fermant la porte. + +--Bonjour,» répondit Paganini. + +Et le sublime artiste demeura seul. + +Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait +enfin essayer de sublimes préludes. + +Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et +s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il +l'ouvrit, et lut. + +C'était le roman de Manzoni, _les Fiancés_. Il lut avec ravissement +quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses +et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son +coeur était plein; son âme, moi, son âme, était enivrée et ardente; il +quitta le livre et songea. + +Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et +à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui +n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le +Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, +aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et +tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi +son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait +voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions +ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux +noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la +taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition +devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je +pleurais aussi comme une âme pleure. + +Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais +quoi l'en fit sortir brusquement. + +Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total. +Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante, +pour aligner des chiffres! + +Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y +avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais +pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice. + +Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une +inspiration, il saisit son violon et joua. + +Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce +n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet +instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste, +sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à +lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire +des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus +inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les +nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût _en +état_. + +Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme _Taglioni_, et +que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil, +faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle +exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une +souplesse mécanique et surprenante. + +Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la +scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur +elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau +quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant +mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec +cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres, +ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine, +enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la +volupté, l'amour, la grâce et la pureté?» + +Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?» + +Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique +avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses +pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en +était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût +rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides; +mais pas une pensée de génie ou de coeur, rien que du métier. + +Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je +commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini +d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de +génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je +fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans +pensées, il laissa le violon et alla dîner. + +Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit. + +Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans +son coeur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme, +d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans +lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait +une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: +«Maintenant, la gloire!» + +Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini +d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et +l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, +car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans +les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les +coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y +vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu. + +Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, +le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille +majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le +connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se +demandaient: «Quel est cet homme?» + +Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être +entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et +se demandant encore: «Quel est cet homme?» + +Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. +Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. +Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme +accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché +derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et +d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, +comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il +entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce +tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente +d'un sublime plaisir. + +Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, +retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des +regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se +cachait haletant et superbe. + +Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents +bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës +qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à +un même accord. + +Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps +dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui +circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs +de respect et d'attente. + +Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint +s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut: + +Paganini! + +Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt +son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux +noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y +trouvait pas quelque chose de celle de Satan. + +Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, +jusqu'à la rampe allumée. + +A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et +d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste. + +Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs +saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les +avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé. + +Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous +dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme. + +Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une +fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris +et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son +esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses +soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une +pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était +profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre +Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, +pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour +être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur +jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux +dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule +sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. +Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il +n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à +l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment +sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache. + +[Illustration.] + +Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, +mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, +il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et +l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du +lion qui se réveille irrité et rugit. + +Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de +mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla +que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même +devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et +parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt +nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme. + +Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé. + +[Illustration.] + +Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire +ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique +sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la +partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut +point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun +doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de +l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si +brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce +pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles +inspirations. + +L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître. + +Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de +Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient +leurs coeurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque +l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait +tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, +lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on +eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents +grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de +toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle +qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon. + +Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde +intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, +mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il +le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il +l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; +il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses +yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient +opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus +vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux +adorés. + +Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons +sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies +enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de +l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et +d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste +écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et +frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui +s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité. + +Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se +retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant +la même et profonde révérence. + +Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans +l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un +homme. + +Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une +bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil: + +Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini. + +Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient +eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la +musique du grand violon. + +Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le +remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il +allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini. + +Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette +bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il +allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse. + +Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire +ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant +résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert +d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te +force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce +caprice, homme de génie? + +Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est +un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans +une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en +émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse +frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la +corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de +mélodies. + +C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le _son +harmonique_. + +Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et +que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il +n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà +il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, +lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin. + +Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir +de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité +insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait +qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum. + +Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel +les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de +pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces +intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les +approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, +tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se +demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une +rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu? + +Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se +reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi. + +Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes +et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements +célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux; +c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le +volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce +sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur +l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien +peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa +furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au +grandiose, au terrible. + +Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups +redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la +foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les +entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles +avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris +étaient sublimes. + +Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures, +rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de +plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... +et cette barbarie était sublime. + +Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et +comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était +sublime. + +Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son +effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point... +et cet effet était sublime. + +Et le concert se termina. + +Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de +l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure +extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui +jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une +masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour +toucher se mains et son archet sacrés. + +Il disparut... + +La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie, +devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide. + +Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir; +il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant. + +O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu +de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui! + +La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini +sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le +papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette. + +Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium... + +Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes +qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du +cerveau de Paganini. + + + +Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris. + +Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris, +on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans +tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où +les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées +comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se +régularise peu à peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur +développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères +principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner +presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les +routes, qui répandent du coeur aux extrémités la vie et le mouvement de +la grande capitale. + +Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les +couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par +des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un +point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant +leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce +qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus +considérables attributions de l'administration municipale parisienne. + +Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres, +elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin, +puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2). +Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont +bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais +passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour +dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer +vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que +les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on +l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition, +quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà +beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des +améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que +quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de +l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout +ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le +cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de +ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du +percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands +yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un +élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est +certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort +peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois +ignorant l'utilité de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans +lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de +l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une +comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en +émeuve. + + [Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 + m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 + m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.] + +Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou +l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans +ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers +parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les +principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit +en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--_Rue Rambuteau_, rue +_de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, élargissement immédiat +des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue +_Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pères_, rue _Constantine_, rue +_Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc. +La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais +Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les +quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes +de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les +plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi, +pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements +ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite +ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie +des modifications apportées journellement à la voie publique par suite +du système adopté par l'administration municipale. + +Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait +aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les +voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il +formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable +antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il +faut assainir et déblayer. + +Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait +l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les +unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les +dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces +classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement +frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de +vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de +dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle +ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne +peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième +ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu. +C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc +recommencer sans cesse démolir et aligner une seconde fois les +propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles +vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de +démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable +motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite, +on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre +dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal +le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles +anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la +circulation. + +L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la +partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie; +mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un +point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au +reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle, +nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point +de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier, +suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient +un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres. + +Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout: +tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait. +C'était ainsi qu'il imprimait à ses oeuvres un cachet uniforme, +répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et +monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher +aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place +Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent +construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que +l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger +par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de +grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont +donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles +baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville. + +L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir +une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces +lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice, +rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus +cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les +Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel +déblayé aurait pu contenir les manoeuvres d'une armée; et des colonnades +du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure +impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie +jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à +l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient +leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard +Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le +Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au +boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides +parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles +constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de +la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à +l'autre. + +L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées. +La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet +les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine +ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé, +demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore +aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque +fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes, +pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet +état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout +et n'acheva rien. + +[Illustration: + +PLAN DE PARIS +INDIQUANT LES PERCEMENTS +DE RUES NOUVELLES. + +Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est +projetée ou en cours d'exécution.] + +Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale, +prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des +percements combinés, exécutés d'ensemble, des _quartiers neufs_. En +quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier, +quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la +Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier +Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que +spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. +Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de +combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui +facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des +contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des +compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais +qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables +agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers +et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir +réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces +plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après +avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des +jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie +sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit +nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de +constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans +bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que +l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore +aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825. + +L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées +monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la +Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les +autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû +faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des +quais, qui touche à son terme, est une oeuvre colossale; la rue +Rambuteau est également une création utile et vaste; mais +l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard +Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans +les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais, +et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles +difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et +pour laquelle elle a pris des engagements sérieux. + +Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de +pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se +trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons +pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont +l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être +pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. +Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive +gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur +la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce +nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une +trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et +ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait +directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue +Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On +connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt +après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La +Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve +un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue +Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue +de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de +Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles +et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de +circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en +communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer, +etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant +par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges. + +Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale. +Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et +pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt +de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins +des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une +nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on +à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il +passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que +l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en +dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue +du l'Université et celle de Saint-Dominique. + +On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui, +coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport +direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans +contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés +depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration. + +Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet +dont on s'occupe activement dans les bureaux. + +Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus +importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des +halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à +l'administration municipale de traiter. + +Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le +prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare. +L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de +Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend +indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner +une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté +primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques +qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît +insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce +moment à une nouvelle étude. + +C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que +des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est +évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels +ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout +prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la +dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et +Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord. +En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du +boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du +Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à +l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un +débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards. + +Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de +M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue +Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose. +La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail +d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite. + +Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les +projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront +probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare, +entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée +sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine, +sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le +passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements +opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de +constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures. +Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur +voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction +du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous +les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu +devenir une oeuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son +ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en +l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le +projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales +et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une +utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les +percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième +arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent +guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins +abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm, +qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de +circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité +générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur +ces projets d'_intérêt local_, qui ne fournissent rien à la discussion +des intérêts généraux. + + + +[Partition musicale.] + + JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU. + + ROMANCE + Paroles de M. Henri Blaze. + Musique de M. Allyre Bureau. + + Au joli mois de renouveau + Et des pâquerettes mignonnes + Tous deux ensemble au bord de l'eau + Nous devions tresser des couronnes + Je l'ai bien longtemps attendu + Hélas, hélas! Et tu n'es pas venu + Nulle couronne n'est tressée. + Et voilà la saison passée + Voilà la saison passée. + + Que de fois tu m'avais promis + De venir aux moissons prochaines + Cueillir avec moi des épis + De beaux épis mûrs dans les plaines + Je t'ai bien longtemps attendu + Hélas hélas et tu n'es pas venu + Nulle gerbe n'est amassée + Et voilà la saison passée + Voilà la saison passée. + + Tu m'avais promis bien souvent + Encor de venir à l'automne + Faire de l'herbe au petit champ + Hélas maintenant l'herbe est jaune + Le temps est passé, l'heure sonne + Le bonheur s'est évanoui + Viens sur ma tombe pauvre ami + Si tu veux faire une couronne + Si tu veux faire une couronne. + + Procédés d'E. Duverger. + + + +Monument élevé par les Écossais à la mémoire des Prisonniers Français. + +Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers français +furent _parqués_ au fond d'une petite vallée des environs d'Edimbourg, +nommée Valleyfield. Ils y restèrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et +trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entouré de collines +boisées, et arrosé par la rivière Esk, avait été transformé en une +prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; à +l'extérieur s'élevaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides +corps de garde défendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles, +les armes chargées, veillaient nuit et jour de distance en distance. +L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un +hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes +passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant +d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux +s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie, +et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur +dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de +poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du +boeuf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart +des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et +ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur +permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison; +les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés, +ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient +souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables. +Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à +l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre +d'exil. Les habitants de Valleyfield et des environs ont élevé +dernièrement, à mémoire de ces prisonniers de guerre français, le petit +monument que représente la gravure ci-jointe. La noble et touchante +inscription gravée, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction +littérale, nous dispense de tout commentaire: + +[Illustration.] + + THE MORTAL REMAINS + OF 300 PRISONERS OF WAR + WHO DIED + IN THIS NEIGHBOURHOOD + BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814 + ARE INTERRED NEAR THIS SPOT. + + CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH + DESIRING TO REMEMBER + THAT ALL MEN ARE BRETHERN + CAUSED + THIS MONUMENT TO BE ERECTED + AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG. + +«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce +voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près +de ce lieu. + +«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les +domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près +d'Edimbourg.» + + + +Bulletin bibliographique. + +Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L. +Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º. + +Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité +d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque +année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le +gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres, +d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses +collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la +douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille +douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant +annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute +spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et +prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un +temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la +résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même +oeuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de +monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté +méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté +que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin +que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous +le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce +lui aurait semblé sacrilège. + +Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de +Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui +exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le +rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une +préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la +cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et +la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait +point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la +libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette +déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que +des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la +confiance d'un père n'eût point délégué à un fils. + +«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette +bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle +pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori +dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires +du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un +dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et +pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun +sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M. +le baron Taylor, _cet ardent régénérateur de notre scène française_, +remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et +qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la +surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne +administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se +rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et +l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui +appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux +l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur +de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations +que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est +que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre +régénération, que les archives de la Comédie ont été classées; que la +rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été +poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en +sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre +a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne, +homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans +voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait. + +Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné +les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant +qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans +cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres +de local, d'administration et de destinée. + +Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il +voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas +bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins +à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une +décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie +le 5 octobre 1842.» + +Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les +incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le +courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement +regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse +collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au voeu de M. +Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont +M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat +d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à +nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la +garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa +force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à +reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et +qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire +cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité +c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du +bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous +allons, nous, ouvrir le Catalogue. + +Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé +par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux +années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge, +avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur +public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on +s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six +mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'oeuvre lui +a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui, +suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour +servir de complément au _Nouveau Manuel du Libraire_, de M. Brunet.» + +Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un +tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils +portent sur leur faux titre: _Collection des chefs-d'oeuvre de l'Esprit +humain_; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire +que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus +d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à +reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve +bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous +celui de l'invention. + +Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de +sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la +composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il +déclarait chacun de ses volumes _unique_. Cela était bien pardonnable; +il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère +qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la +cruauté dans un recueil, la _Revue française_, de signaler cet innocent +charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles +se trouvaient des frères de ces enfants _uniques_. Avec une collection +aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé +n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant +complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la _Revue_ +aurait peu d'attraits pour nos lecteurs. + +Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile +Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une +_Moralité_ le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six +sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec +empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «_Le savant +M. Van Pruet vivait alors_» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui +veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des +ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre +à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur +ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur +l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de +ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos +jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité, +que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet +vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui +s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a +pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification? + +Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses +notes pour servir de complément au nouveau _Manuel du Libraire_ de M. +Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce +bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n. +1150: _Nous croyons avoir ouï-dire..._ ou, page 19, n. 124; _Je crois +avoir lu..._ ou, page 121, n. 632: _N'avons nous pas lu quelque +part?..._ Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de +dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un +peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode. + +Le Bibliophile Jacob se borne à dire qu'il est le continuateur de M. +Brunet, qu'il enterre par là; c'est infiniment trop de modestie. Il +aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dépister +plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de +voile qui ne se déchire, pas de paternité qui ne soit recherchée, et +trouvée. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande +(p. 290, n. 1284): «Ne faut-il pas attribuer cette tragédie à +mademoiselle F. Paschal?» Quelquefois il est plus sûr de son fait et il +vous dit (p. 134, n. 680): «Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a +que Clément Marot qui ait pu les faire.» Vous avez le choix! mais ne +sortez pas de là. Comme encore (p. 34, n. 216); «La traduction est +CERTAINEMENT ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Théodore +de Beze.» Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. Là où il +vous donne latitude complète, c'est quand il vous dit, comme page 19, n. +124: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de +Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre.» Cela est encore +plus vraisemblable. De même page 134, n. 671: «On peut croire que +l'éditeur était Barbazan ou quelque autre.» Y a-t-il quelqu'un d'assez +hardi s'appelât-il La Palisse, pour soutenir le contraire? + +Personne n'échappe aux distributions d'enfants trouvés par le +bibliophile Jacob. Molière lui-même reçoit le sien; page 262, n. 1180: +«Nous croyons donc que cette pièce est de Molière,» et il s'agit de cinq +actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier +leur exemplaire de Molière. + +Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de +Molière; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le +Bibliophile Jacob n'a eu qu'à mettre le nez dans cette bibliothèque, où +M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour découvrir aussitôt une foule +d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve +trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: «VOICI DONC +ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE.» En vérité le Bibliophile Jacob nous +paraît avoir entrepris de régénérer la bibliographie comme l'a fait, +pour la Comédie Française, cet autre régénérateur, M. Taylor. + +Mais nous avons dépassé l'espace qui nous était accordé. Nous n'avons +plus qu'un avis à donner à M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas où la +famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se déterminerait à +donner cette collet lion à la bibliothèque de l'Arsenal, qui possède +déjà la collection théâtrale de M. de Paulmy, nous prévenons le +rédacteur de ce Catalogue qu'il doit éviter une erreur dans l'adresse. +La bibliothèque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la +préface, l'ancienne bibliothèque du comte de Provence, mais celle du +comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frère. T. + +_Le Livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation +pratique des Femmes_; par mademoiselle Nathalie DE LAJOLAIS; deuxième +édition. Ouvrage couronné par l'Académie française.--Paris, 1843. +_Didier_. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c. + +_Le livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation +pratique des Femmes_, dont la deuxième édition forme un joli volume +in-18, renferme cinq parties distinctes: + +La _première_ qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractères +de certains penchants à peu près communs à l'enfance, et de la manière +dont il faut redresser ou diriger ces penchants défectueux. + +La _seconde_, sous le titre d'_Éducation physique_, tend à faire +ressortir la nécessité et les moyens de perfectionner les sens. Par ces +moyens, l'auteur entend: les soins de propreté, l'observation des règles +d'hygiène, selon la nature du tempérament, divers exercices corporels, +l'étude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence à +divers jeux usités dans les récréations. + +La _troisième_ entre dans tous les détails de l'éducation +intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable, +c'est-à-dire le plus approprié à la nature et au degré d'intensité de +chaque faculté. L'intelligence comprend: l'esprit, la mémoire +l'imagination, le jugement, la volonté. + +La _quatrième_ embrasse l'éducation de l'âme. Après avoir présenté +l'analyse des facultés innées, elle marque la direction qu'il faut +donner nécessairement à ces facultés, qui sont: le sens moral, l'amour +du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la +conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement liée +à l'éducation de l'âme, fait la matière spéciale d'un chapitre dans +cette quatrième partie. + +La _cinquième_ et _dernière_ résume tout ce qui a rapport directement à +l'instruction des femmes. L'instruction y est considérée sous un double +point de vue: celui de l'instruction _essentielle_ et celui de +l'instruction _complète_ ou perfectionnée. + +Le chapitre de l'enseignement des sciences présente chaque branche de +connaissances divisée en deux parties distinctes, savoir: la science +_positive_, matérielle ou sensible, et la science _spéculatrice_ ou +morale. Pour l'une, sont indiqués les bons livres élémentaires à mettre +entre les mains des enfants, les livres utiles aux mères et aux +institutrices, et la marche progressive à suivre dans l'enseignement; +pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit +être acquise, afin que toutes réunies, les sciences convergent vers un +point d'unité propre à élever puissamment l'esprit et le coeur. + +Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traités de manière à ce +que l'artiste et l'amateur puissent appliquer à leur travail ou à leur +étude spéculative une méthode raisonnée. + +Le rapport lu par M. Jay à l'Académie Française, le 17 juin dernier, sur +les ouvrages les plus utiles aux moeurs, contenait le passage suivant: + +«Il me reste à vous faire connaître l'ouvrage que votre commission a +jugé digne de partager le prix. C'est un livre sur l'éducation des +jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits +se exercés sur ce sujet, qui intéresse au plus haut point la société et +ceux qui sont chargés de sa direction; Fénelon lui-même est descendu des +hauteurs de son génie pour traiter ce même sujet avec la sagesse et +l'onction pénétrante qui le caractérise. Mais la société n'est pas +immobile: le temps amené dans les moeurs, dans les habitudes sociales, +des modifications inévitables qui exigent de nouvelles études et de +nouvelles appréciations. Les principes généraux restent les mêmes; mais +l'application, les méthodes, subissent des transformations qu'il est +utile de suivre et de déterminer. + +«Tel a été le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point +de la théorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de +sa propre expérience; elle indique les moyens les plus propres à guider +les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, à +éclairer leur esprit, à fortifier leur raison, à leur faire aimer les +devoirs de la religion, enfin à les rendre capables de surveiller un +jour elles-mêmes un ménage, une jeune famille et de fixer le bonheur au +foyer domestique. + +«Je regrette que l'étendue du rapport dont votre commission m'a chargé +ne me permette pas d'entrer dans plus de détails sur l'ouvrage de +mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit être, +correct, naturel, et souvent gracieux. La récompense que je vous propose +de lui décerner ne sera de votre part qu'un acte de justice.» X. + +_Histoire de la Confédération suisse_; par JEAN DE MULLER, ROBERT +GLOUTZ-BLOZHEIM et J.-J. HOTTINGER, traduite de l'allemand, avec des +notes nouvelles, et continuée jusqu'à nos jours, par MM. CHARLES MONNARD +ET LOUIS VULHEMIN. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris, +_Th. Ballincore_, éditeur. + +Le Français est devenu touriste, et la Suisse est une des contrées qu'il +préfère. Il visite et parcourt les profondes Vallées, il gravit les +monts escarpés, il franchit les cols sauvages, il s'arrête à Lausanne; +Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui +savent l'être par la contemplation rêveuse ou le recueillement studieux. +J'étais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec +l'obligeante permission du maître sous les ombrages magnifiques de +Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nommée. J'achevais, dans ces +paisibles allées, la lecture du treizième volume de l'_Histoire suisse_, +qui en aura seize quand M. Monnard aura terminé la part dont il s'est +chargé, le volume que j'avais en main était le dernier des trois que +nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre +littéraire si modeste fût sortie une oeuvre aussi considérable que celle +à laquelle ces deux savants ont consacré tant d'années. «Mais quel +appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes +in-8 très-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller, +Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de +M. Vulhemin sur l'époque de la Réformation et des guerres de religion, +jusqu'en 1712, et trois volumes de M Monnard des cette époque jusqu'à +nos jours! Et ces ouvrages sont trop sérieux pour obtenir un succès de +fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... «Eh +bien! ces lecteurs se sont trouvés, et cette patriotique entreprise sera +conduite à bonne fin, et il viendra prochainement un jour où les +conservateurs de bibliothèques découvriront avec peine, un exemplaire de +l'oeuvre monumentale qui fait honneur à la ville qui la voit +s'accomplir.» Comme je me livrais à ces réflexions, je rencontrai au +détour d'une allée un vieillard à la figure expressive; il y avait une +rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et, +encouragé par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de +courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fûmes bientôt sur le sujet +dont j'étais plein: le volume que je portais en fut l'occasion +naturelle. Après m'être répandu en éloges sur la consciencieuse fidélité +des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalité des trois +derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux réflexions +que m'avait suggérées l'importance même de l'ouvrage. Que d'avances +nécessaires! quels généreux sacrifies pour rendre possible une telle +publication. «A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables?» Le +vieillard ne répondit rien à ma question et me dit en souriant: «Venez +dîner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je +l'honneur de dîner?--Chez. M. Perdonnet; ici, à Mon-Repos, à cinq +heures, et soyez exact, s'il vous plaît.» Le lendemain, à cinq heures +précises, nous, étions à table, et je passai une des plus agréables +soirées dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments, +admiration sincère pour les hommes que la France admire; avec cela une +profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indépendance républicaine +sans jactance: voilà ce que je trouvai dans la société quelques hommes +d'élite que la France littéraire fera bien de réclamer comme siens. Il y +a plaisir d'être juste envers des hôtes si polis et si bienveillants. Je +reconnus bientôt que le patron du grand ouvrage publié par MM Monnard et +Vulhemin était M. Perdonnet lui-même. Il me pardonnera de signaler ici +un acte de munificence éclairée, digne de servir d'exemple. Sans doute +le succès de l'entreprise limitera le service du riche à une avance de +fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller +jusque-là? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse +a été souvent celle des généreux sacrifices; et à celui de tout les +auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre +d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de +joindre celui de leur ami, qui les aide à mettre, en lumière des travaux +si dignes de l'attention de l'Europe. + + + +[Illustration: Corps de garde de la Bastille.] + +[Illustration: Plan de la place de la Bastille.] + + + +Amusement des Sciences, + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO. + +I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table +et de l'appareil employés pour maintenir le seau à l'état d'équilibre. + +[Illustration.] + +A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le bâton +auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse +soit inclinée et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la +table. GFE est un autre bâton que l'on a coupé d'une longueur telle +qu'en l'appuyant contre l'angle intérieur G du seau, contre son bord +supérieur F et contre une entaille pratiquée un E au-dessous du premier +bâton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir +que ces dispositions donneront lieu à un équilibre parfait. + +Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position inclinée +qu'on lui a donnée, le seau, ayant son axe vertical, serait en +équilibre, et pour donner une fixité complète à cette position de l'anse +par rapport au seau, le bâton G F E suffit évidemment. Il ne reste donc +plus qu'une condition à remplir: c'est que le bâton C D ne tende pas à +basculer ni à glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait +évidemment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe, +qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table. + +On peut exécuter, d'après le même principe, quelques autres tours du +même genre. + +Soit, par exemple, un crochet recourbé DFG, comme on le voit sur la +gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi chargé sera +tenu en équilibre, si on pose au-dessous de son extrémité supérieure un +petit bâton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale, +passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord +de la table par rapport au point où pose le crochet. Ainsi, le petit +bâton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids même +dont on le charge à l'aide du crochet. + +On voit, dans ce qui précède, la solution d'un problème de mécanique +appliquée, paradoxal en quelque sorte: «Un corps tendant à tomber par +son propre poids, l'empêcher de tomber, en y ajoutant un poids +précisément du côté où il tend à tomber.» Tout l'artifice consiste à +faire réellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de +celui où il est ajoute. + +II. Il est évident que pour que la chose soit possible, il faut que ces +femmes vendent au moins à deux différentes fois et à différents prix, +quoiqu'à chaque fois elles vendent toutes ensemble au même prix; car, si +celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un très-petit nombre au +prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix, +tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la +plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit +nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes +égales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux +parties telles que, multipliant la première partie de chaque par le +premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits +soit partout la même. + +Ce problème est indéterminé et susceptible de dix solutions différentes. +Il est d'abord nécessaire que la différence des prix de la première et +de la seconde vente soit un diviseur exact des différences 15, 20, 5, +des trois nombres de perdrix donnés. Or, le moindre diviseur de ces +trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent être 6 et 1 +décimes, ou 7 et 2 décimes, ou 8 et 3 décimes, etc. + +En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions +différentes, comme on le voit dans le tableau suivant: + + Première vente Deuxième vente Prod. lot. + + 1re femme 4 perdrix à 6 dec. 6 perdrix à 1 dec. 30 dec. + 2e 1 24 30 + 3e 0 30 30 + + Ou bien: + + 1re femme 5 5 35 + 2e 2 23 35 + 3e 1 29 35 + + Ou bien: + 1re femme 6 4 40 + 2e 3 22 40 + 3e 2 28 40 + + Ou bien: + 1re femme 7 3 45 + 2e 4 21 45 + 3e 3 27 45 + + Ou bien: + 1re femme 8 2 50 + 2e 5 20 50 + 3e 4 26 50 + + Ou bien: + 1re femme 9 1 55 + 2e 6 19 55 + 3e 5 25 55 + + Ou bien: + 1re femme 10 0 60 + 2e 7 18 60 + 3e 6 24 60 + +Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les +trois solutions suivantes: + + Première vente Deuxième vente Prod. lot. + + 1re femme 8 perdrix à 7 dec. 2 perdrix à 2 dec. 60 dec. + 2e 2 23 60 + 3e 0 30 60 + + Ou bien: + 1re femme 9 1 65 + 2e 3 22 65 + 3e 1 29 65 + + Ou bien: + 1re femme 10 0 70 + 2e 4 21 70 + 3e 2 28 70 + +Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en +pourrait tirer aucune solution. + +NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE. + +I. On demande combien de combinaisons comporte l'opération qu'on appelle +_donner_ au jeu de piquet. + +II. On demande le nombre de manières dont il est possible que le sort +repartisse les membres de notre Chambre des Députés dans les bureaux +dont se compose cette Chambre. + +III. On demande: 1° un moyen certain de reconnaître les balances +frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que chargées de +poids inégaux; 2º le principe sur lequel ces balances sont fondées; 3º +une méthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit +l'état de la balance employée. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. +Après l'Hymen, l'Amour s'enfuit. + +[Illustration: PRENANT--nouveau rébus.] + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 *** + +***** This file should be named 39719-8.txt or 39719-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/7/1/39719/ + +Produced by Rénald Lèvesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39719-8.zip b/39719-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dc4e61f --- /dev/null +++ b/39719-8.zip diff --git a/39719-h.zip b/39719-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..87afd93 --- /dev/null +++ b/39719-h.zip diff --git a/39719-h/39719-h.htm b/39719-h/39719-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0390d0d --- /dev/null +++ b/39719-h/39719-h.htm @@ -0,0 +1,3548 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Vol. II.--SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Histoire de la Semaine</b>. <i>Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de +l'impératrice du Brésil</i>.--<b>Courrier de Paris.--Destruction des Monuments +historiques</b>. <i>Ave de Saintes</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Mlle Déjazet dans la Marquise +de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blasé; Dix Caricatures sur la +Péri</i>.--<b>Romanciers contemporains</b>. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame +errante. <i>Cinq Gravures</i>, par Tony Johannot.--<b>Améliorations et Ouverture +des Voies publiques à Paris</b>. <i>Plan de Paris avec indication des rues +nouvelles ou projetées</i>.--<b>Musique</b>. Je t'ai bien longtemps attendu; +romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre. +Bureau.--<b>Monument élevé par les Écossais à la mémoire des prisonniers +français</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces</b>.--<i>Corps de +garde et Plan de la place de la Bastille</i>.--<b>Amusements des +Sciences.--Rébus</b>.</p> + +<p>Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donné dans notre dernière +livraison était tiré du <i>Semenario pintoresco español.</i></p> +</div> +<br> +<h3>Histoire de la Semaine.</h3> + +<p>Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de +convocation des Chambres a paru au <i>Moniteur</i>: elles se réuniront le 27 +décembre, et bientôt les cris: <i>aux voix</i>; et <i>la clôture!</i> retentiront +aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En +attendant, Paris a eu à se débattre sur des candidatures, et à se +passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont élu +de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opération sérieuse, +car le bail est de neuf ans et non résiliable, et neuf ans du budget de +Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et à la meilleure +distribution duquel chaque élu est chargé de veiller. Les électeurs ont +dès le premier tour de scrutin, réélu à de fortes majorités tous les +hommes qui avaient précédemment rendu des services notables dans les +fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y +avoir, en effet, moins d'ensemble pour les désignations nouvelles, Elles +ont porté sur des hommes estimés par leurs concitoyens, mais +généralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis. +Un seul nom devait à des idées de régénération sociale qui ne sont pas +encore précisément celles de tout le monde, à une publication +quotidienne qui à une politique, à part, et à une polémique qui la sert +mal, une notoriété qui a trouvé d'abord les électeurs indécis. Mais la +réunion préparatoire a fait cesser l'éloignement de beaucoup d'entre +eux, et au second tour de scrutin, ce nom, déjà avantageusement placé le +premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor +Considérant, rédacteur en chef de la <i>Démocratie Pacifique</i>. Auprès de +beaucoup d'électeurs, l'adjectif aura demandé et obtenu pardon pour le +substantif.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Procès d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, à Dublin.</b></p> + +<p>En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui +majeure, a dû commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a +persisté dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gardé +le portefeuille du département de la guerre. Le président du cabinet, +qui se retire après la majorité déclarée de la reine, et aussi après la +cessation de ce que la lutte armée avait de plus ardent, ne s'est point +dissimulé que pour arriver à quelques-uns de ces résultats, qui +n'étaient peut-être pas tous également utiles et qui auraient pu, on le +pense assez généralement aussi, être obtenus par d'autres moyens, il +s'était cru forcé trop de fois de méconnaître la constitution pour +pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de +prétexte pour se soustraire à son empire. M. Olozaga, qui a proclamé +qu'il fallait rentrer dans la Charte, a été chargé de composer un +cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui +prêteront l'appui qu'il a témoigné la confiance d'obtenir d'eux. En +Catalogne, le désarmement de Barcelone s'est opéré; les émigrés de cette +ville y sont rentrés, et les travaux des fabriques ont commencé à +reprendre. Le capitaine-général de la province, après avoir présidé aux +mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a dû +aller lui-même, suivi de six bataillons, prendre le commandement des +troupes qui bloquent encore le château de Fignières. --En Irlande, +O'Connell et ses coaccusés ont fait plaider la nullité de la procédure +suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement débattus, n'ont +pas été admis par les magistrats. Ayant demandé un délai de quatre +jours, qui leur a été refusé, ils ont comparu en personne devant la cour +du banc de la reine et ont déclaré, selon la formule anglaise, vouloir +plaider <i>non coupable</i>. La réflexion est alors venue que la liste du +jury n'était pas dressée en stricte conformité avec les statuts; que ce +serait à coup sur là un nouveau moyen de nullité que les accusés ne +manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc résolu à leur accorder, au +lieu des quatre jours demandés et refusés d'abord, jusqu'au 15 janvier, +jour définitivement fixé pour le procès. La liste des jurés sera +renouvelée le 1er janvier et soigneusement surveillée par la défense. +--Une ligue, qui ne préoccupe pas le cabinet anglais moins que ne le +fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est formée sous le +titre d'<i>anti-corn-law-league</i>, pour la réforme radicale de la +législation sur les céréales. Il est difficile d'essayer même d'en finir +avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Déjà elle est +parvenue à faire triompher dans deux élections récentes deux candidats +qui adoptaient son programme; à l'élection qui vient d'avoir lieu à +Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorité, mais elle en a approché, et +a atteint un chiffre dont l'opposition s'était tenue bien loin +jusque-là. Le ministère croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en +présentant, à l'ouverture du Parlement, une loi pour déclarer illégale +toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou +tout autre acte de législature. Comme l'association contre les céréales +est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait, +rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espère ne pas se voir +refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministérielles. +Le président du conseil de justice, Haliz-Pacha, a été destitué le 8 +novembre, et a été remplacé par le beau-frère du +sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a été, pendant les +années 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme +éclairé, qui passe pour humain, probe, et dévoué aux intérêts de la +civilisation. La <i>Gazette d'Augsbourg</i> nous fait l'honneur de dire que +les griefs de la France et ses réclamations contre les actes +d'inhumanité du ministre disgracié ont amené la chute de Haliz-Pacha. +Toujours est-il que notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de +Bourqueney, a mis à faire parvenir cette nouvelle une diligence qui +prouve qu'il la considère comme un triomphe presque personnel. M. le duc +d'Aumale s'est rendu à Rome, puis à Naples, s'est embarqué ensuite pour +Malte, et doit maintenant être descendu sur la côte d'Afrique, où il va +prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit être, dit-on, que le +prélude pour lui du gouvernement général de l'Algérie. S'il a pris le +plus long pour se rendre à son poste, ce n'est pas, à ce qu'il paraît, +uniquement par curiosité. On a pensé que, dans la situation où notre +gouvernement se trouvait vis-à-vis de quelques prélats, un hommage +rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes, +serait un témoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Sainteté +favorable, et la déterminer à exercer son influence pour faire cesser un +conflit embarrassant. Voilà pour la politique; mais elle n'aura joué +qu'un rôle secondaire dans l'itinéraire du prince, qu'une négociation +plus séduisante et plus tendre a conduit à Naples. Le 4 septembre +dernier, une des sœurs du roi des Deux-Siciles, la princesse +Thérèse-Christine-Marie a épousé l'empereur du Brésil; le duc d'Aquila, +leur frère, dont le nom a été écarté par des influences diplomatiques +dit la liste des prétendants de la jeune reine d'Espagne, le duc +d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse +Jannuaria, sœur aînée de l'empereur du Brésil et de la princesse de +Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a +conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les +correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font +épouser la sœur du roi de Naples, de l'impératrice du Brésil et du duc +d'Aquila, les autres le marient à la fille du prince de Salerne, leur +cousine.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/002.png"><br> <b>Thérèse-Christine-Marie,<br> impératrice du Brésil.</b></p> + +<p>Après les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort +embarrassés d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII, +plongé, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misère, voit se +continuer les débats dont nous avons déjà parlé avec ses créanciers +anglais. Il s'est présenté devant la cour des débiteurs insolvables, et +a requis sa libération. Il a dit avoir reçu de France, de ses partisans, +depuis 1836, diverses sommes s'élevant à 250,000 francs. Ceci aura pu +paraître invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet +homme, la vérité l'est par-dessus tout. Nous surprendrions étrangement +nos lecteurs, si nous leur racontions tous les détails qui nous ont été +communiqués sur le séjour en France de ce singulier prétendant, sur les +dévouements qu'il y a fait naître, sur les sommes considérables qui lui +ont été très-spontanément remises, sur l'espèce de cour qu'il avait +instituée autour de lui, sur les aides-de-camp appointés qu'il s'était +attachés, et qu'il avait pris dans la garde royale même. Nous ne +renonçons pas à en faire quelque jour le sujet d'un récit très-exact, +nous résignant bien néanmoins à ce qu'il rencontre des incrédules. En +attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouvé un +créancier impitoyable, qui est venu s'opposer à sa mise en liberté. La +cour a remis à prononcer.</p> + +<p>Il s'est formé à Paris, au mois d'octobre 1839, grâce aux efforts de +femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a +consacré une large part de sa vie à des actes utiles, un établissement +appelé l'<i>Asile-Ouvroir de Gérando</i>, et destiné à recueillir les jeunes +filles séduites et abandonnées qu'une faute a conduites soit à la +Maternité, soit à la maison de Lourcine. La débauche, le crime peut-être +attendraient la jeune mère à la porte de ces établissements, que le +malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait +que pour les Enfants-Trouvés. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunées +immédiatement après leurs couches. Elles y sont admises quand elles +n'ont pas atteint vingt-cinq ans, âge à partir duquel la faute ne peut +plus guère être mise sur le compte de l'irréflexion; parfois il en est +qui ne comptent pas encore quinze années. Elles y sont admises, à la +condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et +d'en prendre soin. C'est la pensée fondamentale de la maison, pensée +morale et élevée. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La +moyenne des lits occupés est de dix-huit. Voici le mouvement de cet +établissement en trois ans: 385 filles y sont entrées venant de la +Maternité, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont été +placées par l'établissement, 7 sont rentrées chez leurs anciens maîtres, +35 ont été réconciliées avec leurs parents, 3 se sont mariées, 35 ont +été renvoyées pour différentes causes, 2 sont décédées, 12 se trouvaient +encore dans la maison au moment où ce relevé était fait. Toutes avaient +mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du +travail de ces pauvres filles sert à les vêtir. Il est pourvu aux autres +dépenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au +Brésil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mères et des +enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux +parvenus en Europe: «A vendre, une mulâtresse, nourrice, âgée de vingt +ans; elle a de très-bon lait. Son premier enfant est âgé de quatre mois. +S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est +accouchée il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser +largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant +âgé de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est +sans défaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit mulâtre âgé +de deux ans, très-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Noël. +S'adresser rue San-Lawis.»</p> + +<p>Tout se prépare déjà pour que rien ne vienne faire ajourner la cérémonie +d'inauguration du monument de Molière, fixée au 15 janvier prochain, +anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs œuvres; +le fondeur achève la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout +mis en place et tout encadré dans son monument pour l'époque déterminée. +Reste maintenant à arrêter le cérémonial, le programme de la solennité. +On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs +dramatiques, la Comédie-Française, seront convoqués. La place de M. le +ministre de l'intérieur, qui a puissamment contribué à l'érection de ce +monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de +100,000 francs, y sera également marquée; mais, si nous sommes bien +informés, on se demanderait déjà, au ministère, si une semblable +démarche, à l'occasion d'un hommage éclatant rendu à l'auteur du +<i>Tartufe</i>, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractère +politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant +tout conjurer:</p> + +<p>La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!</p> + +<p>Une église se bâtit à Bon-Secours, près de Rouen, en style gothique du +treizième siècle. M. Barthélemy, l'architecte, correspondant du Comité +historique des arts et monuments, en a déjà terminé le sanctuaire, le +chœur et une grande partie de la nef. On élève en ce moment-ci le +portail. Ce portail est percé de trois entrées qui seront décorées de +sculptures aux tympans et à la voussure principale. Au tympan de la +porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accablés +d'infirmités corporelles et morales venant implorer une statue de la +sainte Vierge, qui sera placée sur un petit autel. C'est une digne +inscription pour une église dédiée à Marie, et qui porte le nom de +Bon-Secours. Le haut de ce tympan est réservé à Marie tenant l'enfant +Jésus, qu'encenseront deux anges agenouillés. Les cordons de la voussure +seront peuplés de neuf Chœurs des anges, des douze apôtres et des +quatorze principaux prophètes. Au tympan de la porte gauche sera placée +sainte Anne enseignant à lire à la jeune Vierge Marie; au tympan de la +porte droite, Marie honorée par l'enfant Jésus et saint Joseph. Toutes +ces sculptures ont été confiées à M. Duseigneur, qui a fait ses preuves +en statuaire chrétienne, et qui se propose de les traiter en style du +treizième siècle, comme est traitée l'église entière.--Tout le chœur de +la vieille église Saint-Germain-des-Prés est en ce moment encombré +d'échafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occupés à +peindre et à dorer entièrement les voûtes et les murs de cette partie du +vieux monument. Ou sait qu'à son origine, cette église fut comblée des +faveurs royales, et qu'elle était entièrement dorée. De la le nom de +Saint-Germain-le-Doré qu'elle porta très-longtemps.--M. Debret, +architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les +moustaches en pierre dont on avait affublé la figure d'une vierge Marie +qui occupe le portail occidental de la grande église de Saint-Denis. +Depuis 1810, M. Debret est chargé d'exécuter dans cette abbatiale des +travaux immenses, mais qui touchent à leur fin en ce moment. C'est en +1810 qu'on avait donné à la sainte Vierge le caractère qui vient enfin +de lui être rendu.--A l'étranger, les beaux-arts continuent à exercer et +à étendre leur empire. A Copenhague, le célèbre sculpteur danois, +Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la +statue colossale d'<i>Hercule</i>, destinée à orner la façade du château de +Christianborg, résidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape, +de <i>Minerve</i> et de <i>Némesis</i>, que doit exécuter ce grand artiste, dans +les mêmes proportions, viendront successivement prendre place devant le +même monument. A Constantinople, le sultan prend le goût de la musique. +Un pianiste a été appelé par lui, et la première chanteuse de la cour de +Prusse a été reçue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou.</p> + +<p>Plusieurs journaux ont annoncé avec de grands éloges une mesure +administrative qui, suivant eux, s'élaborerait dans les bureaux de +l'Hôtel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et même +dénomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par +exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard à la rue +Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la +rue de la Monnaie irait du pont Neuf à Saint-Eustache. On dit cette +opération réclamée par l'administration des postes: nous n'en croyons +rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des +dénominations multiples, qui doivent donner lieu à des erreurs +fréquentes d'adresses et à des courses inutiles de la part des facteurs. +Mais il est possible à ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue, +de trouver un destinataire dont le numéro n'est pas indiqué; cela +deviendra inexécutable quand, par suite du système qu'on voudrait voir +adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprimés et +qu'il n'y aura plus qu'un <i>quai de la Rive-Droite</i> et qu'un <i>quai de la +Rive-Gauche</i>. Se retrouvera qui pourra dans une série sans fin de +numéros commençant à Bercy et finissant à Passy, et malheur à qui, ayant +affaire aux premiers ou aux derniers numéros de cette série, ignorera +dans quel sens elle se déroule! En supprimant ainsi une foule de noms de +rues, on ferait disparaître des souvenirs historiques souvent curieux, +qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les désignations de +propriétés une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de +procès.</p> + +<p>Les bandes de voleurs défilent devant la cour d'assises. Malheureusement +pour les amateurs de ces sortes de débats. ces messieurs se suivent et +se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis +politiques; les défections y sont nombreuses. Les partis ont leurs +transfuges, les bandes leurs révélateurs.--Les tribunaux sont aussi +saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation +portées par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqué +leur vie privée. Personne ne sera tenté de prendre la défense des +écrivains qui se permettraient de lâches attaques contre des femmes. +Mais les artistes qui recourent à la justice doivent, avant de prendre +ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le +rédacteur d'un petit journal était poursuivi par une de ces dames, comme +lui ayant contesté les qualités requises pour représenter exactement +Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un témoin. Celui-ci est appelé. +Le président, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: «Êtes-vous +parent ou allié de la plaignante?--Non, monsieur le président.--La +connaissez-vous?--Oui, monsieur le président: j'ai été son amant pendant +cinq ans.» La sincérité inattendue du témoin a produit dans l'assemblée +un effet difficile à décrire.</p> + +<p>L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda; +l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État +honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé +à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur +des poèmes de <i>l'Enfant Prodigue</i> et de <i>la Maison des Champs</i>, M. +Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par +Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la +Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à +cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et +Saint-Marc-Girardin.</p> +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur, +l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à +bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à +l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord. +Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à +l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le +roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à +l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus +éloquent, le plus sublime.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!</p> +<p class="i14"> Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!</p> +<p class="i14"> Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!</p> +<p class="i14"> On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!</p> +</div></div> + +<p>Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois +de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du +coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe +ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il +vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon +immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la +rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur +le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se +jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et +à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette +brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de +parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle. +C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine, +le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre +voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du +candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos +les petits-fils de leurs pères. les parents de leurs parents, les amis +de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien +qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux +immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la +vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la +pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je +nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats. +Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un +académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses, +les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche +et les supplications du candidat à l'Académie.</p> + +<p>Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette +semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura +pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le +souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne +parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a +toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en +lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux +et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait +d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.</p> + +<p>Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa +muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle +et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin +pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète +Léonard était son oncle.</p> + +<p>Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du +temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les +poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine +floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette +couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis +dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre +descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux +poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa +veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des <i>Jardins</i> semait +l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et +modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers; +on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble +et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de +ce bagage. L'un a pour titre; <i>L'Enfant Prodigue, l'autre</i>: La <i>Maison +des Champs</i>; ajoutez un projet de vers sur <i>Le Tasse</i>, que Campenon n'a +point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce +quatrain adressé à une femme:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Ce auteur doit, sur toutes choses</p> +<p class="i14"> Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;</p> +<p class="i14"> Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,</p> +<p class="i14"> Et je vous chanterai dans la saison des roses.</p> +</div></div> + +<p>Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.</p> + +<p>Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais +rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se +présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille, +et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa +gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il +avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les +goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de +la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son +caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de +l'homme servit de passe-port au poète.</p> + +<p>L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et +enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible +possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des +fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et +d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du +fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne, +insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature +de l'auteur de <i>La Maison des Champs</i>; on répétait de salon en salon ce +plaisant distique;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Au fauteuil de Delille aspire Campenon:</p> +<p class="i14"> Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.</p> +</div></div> + +<p>Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception +en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février +1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la +face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de +Campenon. --Les circonstances en firent une affaire importante; les +passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment; +dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la +Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély, +chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut +immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire +académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si +tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au +<i>Journal des Débats</i>, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule +curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et +particulièrement <i>beaucoup d'Anglais</i> et <i>beaucoup d'Anglaises</i>.» Triste +éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'œil du citoyen devait +toujours voir les infortunes de la patrie!</p> + +<p>Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de +louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu; +c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait +la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues +et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir +présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le +fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans +courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la +dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault +hasarda surtout une certaine distinction entre le <i>prince</i> et la +<i>patrie</i>, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des +feuilles royalistes.</p> + +<p>Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon +rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il +tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes, +l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des +menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son +compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Pour le placer dans les menus.</p> +<p class="i20"> On a consulté ses ouvrages.</p> +</div></div> + +<p>Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des +fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la +campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit +agréable après tout, et d'un aimable caractère.</p> + +<p>--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à +foison. Ici un drame merveilleux intitulé <i>Diegorias</i>; là une admirable +comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville +depuis huit jours sous le titre des <i>Bâtons flottants</i>. Ces deux +chefs-d'œuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM. +les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras +ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici +parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de +l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni +d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le +mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec +tant de succès les rébus de <i>l'Illustration</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va +bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le +père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses +salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à +huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un +opéra en deux actes nommé <i>l'Égyptienne</i>; on ne parle pas de l'auteur +des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la +musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence: +Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse +émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est +aveugle.</p> + +<p>Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient +mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai. +Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'œuvre du +jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'œuvre ne s'est pas +manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire +aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et +pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M. +Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom +de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant +artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach +est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin +qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le +simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait +ce qui peut arriver.</p> + +<p>--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par +ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses +contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus +quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la +représentation du <i>Nouveau Pourceaugnac</i>, de M. Scribe: il est clair +qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la +Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la +propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve +particulièrement remarquable: on assure, et cela <i>très-sérieusement,</i> +que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet +hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M. +Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé +de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: <i>la +Lionne, la Saltimbanque</i> et <i>les Hussards de la garde</i>; mais M. Rosisio +est l'Hippocrate du <i>Galop</i>: il a refusé les présents +d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.</p> + +<p>--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs +italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire; +<i>Otello</i> a dépassé la fortune d'<i>il Barbier</i>; l'empereur se distingue +par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux +sourires et les récompenses. Après cette représentation d'<i>Otello</i>, +outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague +d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à +Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura +une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place +de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.</p> + +<p>--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se +prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime. +Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne +recommencez pas!</p><br><br> + +<h2>De la Destruction des Monuments historiques.</h2> + +<p>Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et +prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les +pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté +de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici +jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous +trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent +souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est +laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme +maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des +actes qu'elle déplore.</p> + +<p>Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la +conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait +injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but +par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a +deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le +crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des +monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée; +un comité des arts et monuments a été adjoint un département de +l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses +ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des +circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le +concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales, +associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a +été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par +les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur +révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée +comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire +semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables +et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas +départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans +un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité +historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette +question:</p> + +<p>«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité +cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et +disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on +les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés +gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de +bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état +d'apprécier une œuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est +blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou +fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur +qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus +éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner, +depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre: +Saint-Pierre-aux-Bœufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège +de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se +passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on +entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument +(<i>Bulletin du Comité</i>, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39): +«Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien +fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on +avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le +conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on +l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique +et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle +Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité +(I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de +l'Arsenal.</p> + +<p>Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre +le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé +rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte +barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de +faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la +cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci +pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre +humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a +bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets +vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été +exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à +Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France +grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle +plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de +Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal +intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de +triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une +fois nous voyons la preuve dans le <i>Bulletin officiel</i>, auquel nous +venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire +au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les +plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à +jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand +on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:</p> + +<p>«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments +qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. +Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente, +laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur +de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur, +tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un +état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les +Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la +Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était +réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet +acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le +temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un +salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations +personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet +entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son +contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur +différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres +ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et +transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en +roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les +autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui +subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui +oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon: +qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après +l'explosion!</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment +démoli.</b></p> + +<p>«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de +triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents +mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une +députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le +ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En +attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les +rues voisines.</p> + +<p>«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de +la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de +les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les +injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans +un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront.</p> + +<p>«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants +pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les +remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient +d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines +provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les +morceaux cassés ou détruits dans la démolition.»</p> + +<p>N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient +pas complètement inutiles, que ses vœux formels ne soient pas +constamment méconnus?</p> + +<br><br> + +<h2>Théâtres.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Palais-Royal.--<i>La Marquise de Carabas</i>.--Mademoiselle +Déjazet.</b></p> + +<p><i>La Marquise de Carabas</i> (<span class="sc">Palais Royal.</span>).--<i>L'Ombre; Louise Bernard</i> +(<span class="sc">Porte-Saint-Martin</span>).--<i>Les Moyens Dangereux</i> (<span class="sc">Odéon</span>).--<i>L'Italien et le +Bas-Breton; Manon</i> (<span class="sc">Gymnase</span>).--<i>L'Homme Blasé</i> (<span class="sc">Vaudeville</span>).--<i>Stella</i> +(théâtre de la <span class="sc">Gaieté</span>).--<i>Piocheurs et Flâneurs</i>. (<span class="sc">Variétés</span>). --Reprise +de <i>La Péri</i>. (<span class="sc">Opéra</span>).</p> + +<p>La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les +Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines +mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de +Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas +du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par +être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif +et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas; +après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas +pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit +que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en +effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas, +c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte +de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa sœur, la très-laide et +très-revêche vicomtesse.</p> + +<p>«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant +vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse, +parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en +déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse +renonce au marquis, puisque voici la marquise.</p> + +<p>Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour +sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur +tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les +Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les +auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.</p> + +<p>Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si +près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie +est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par +désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de +pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers +les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max +poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie +elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle +est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même +dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir; +mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire +que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se +réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra +n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux +coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par <i>Louis +Bernard</i>.</p> + +<p>Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV; +Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien +entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient; +mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!</p> + +<p>Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre +Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.</p> + +<p>Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de +prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des +théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à +son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi +copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le +parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin <i>le +Despote</i>, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et +<i>l'Hôtel d'Alban</i>, proverbe d'une conception si faible que le moindre +souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan, +avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis +de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus +intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire +d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut? +J'aime mieux, à la rigueur, <i>l'hôtel d'Alban</i>, de M. Deslandes; cela du +moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la +thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du +génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des +femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis <i>les +Femmes savantes</i>; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la +quitteront pas aisément.</p> + +<p>Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard, +petit-neveu de l'auteur d'<i>Oedipe à Colonne</i>, arrive après M. Deslandes +et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une +comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni +plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard +s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des +sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque +d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius +et de Catons.</p> + +<p>Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les +cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le +pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que +Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non. +Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par +la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon +Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. +Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le +dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru +invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être +dupe et victime de ses ténébreuses manœuvres; la fortune, la femme, la +puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il +se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en +reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les +biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne +saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, +exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un cœur +sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction; +c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu +moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une +œuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait +de la distinguer et de l'applaudir.</p> + +<p>D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire +inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet +original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue +l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête +baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme +blasé; le cœur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que +ferons-nous d'Arnal?</p> + +<p>Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de +deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans, +Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne +chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux, +ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il, +il bâille encore; il bâille toujours.</p> + +<p>«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première +femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe +à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de +Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, +un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux +gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la +rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se +sentirait pas ému d'un pareil plongeon?</p> + +<p>Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être +blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à +fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de +l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles; +après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se +montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries, +épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement +guéri de sa maladie d'homme blasé.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b> Arnal.</b></p> + +<p>Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans +ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.</p> + +<p>«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous +parler latin: <i>Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse</i>.» M. +de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le +fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de +triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son +excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser +mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant +sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte, +dont l'auteur est M. Armand Durantin.</p> + +<p>Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière; +Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de +Longueville, l'héroïne de la fronde.</p> + +<p>Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement +a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et +l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et +le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de +Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon +de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.</p> + +<p>Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses +intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est +cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa +fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour +dans le cœur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris, +notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la +tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac +d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au +Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le +garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.</p> + +<p>M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée +de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi +tous les trois.</p> + +<p>Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle +prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les +plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la +férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui +gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en +effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de +quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père +infortuné, est exemplairement puni.</p> + +<p>Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.</p> + +<p>Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il +n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les +gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier +comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en +est la récompense.</p> + +<p>Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait +réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il +faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et +Lauzanne ont oublié la confiture.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"></p> + +<p>Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta +revient <i>la Péri</i>. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion. +Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet +enthousiasme britannique pour l'œuvre de M. Théophile Gautier; prêtez +l'attention à ces tableaux ravissants;</p> + +<p>Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane +dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon +l'expression turque, le seigneur Achmet <i>s'embête</i>: la belle langue que +la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui +apportant, l'un une énorme brioche,<span class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"></span> du moins je le suppose, surmontée de +trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un +cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau. +Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement +l'air de dire, toujours en langue turque: Je <i>m'embête</i> et vous +<i>m'embêtez!</i></p> + +<p>Puisque le cigare <i>regalia</i> ne peut rien sur monseigneur, dit le +grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir +des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit +connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se +décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa +taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa +coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un œil.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004d.png"></p> + +<p>Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout +portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante +qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage, +au contraire.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004e.png"></p> + +<p>La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans +un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce +de location, métempsycose.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004f.png"></p> + +<p>Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus +ou moins permis par le sergent de ville.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004g.png"><br> + +<p>D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet; +mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage +supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret +tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son cœur, expriment +agréablement sa satisfaction. +<span class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"></span> +Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble +comme deux gouttes d'eau à l'air du <i>ballet des Pendus</i>. Achmet, surpris +par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri,<span class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"></span> s'esquive adroitement +par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds, +seule partie d'Achmet +qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan +la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.</p> +<p class="lef"><img alt="" src="images/005c.png"></p> +<p>Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri, +suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le +déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.</p> + +<p>Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que +voici, et pour cette taille de guêpe? + +Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de +clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.</p> + +<p>Vivent à jamais Achmet et la Péri!</p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005d.png"></p> + + + +<br><br> + +<h3>ROMANCIERS CONTEMPORAINS.</h3> + +<h4>CHARLES DICKENS.</h4> +<p class="mid">(Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)</p> + +<h4>Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.</h4> + +<p class="mid">(Suite.)</p> + +<p>--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si +bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le +regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une +balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et +tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable +porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un +collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque +des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais +d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé +de mon appétit par la même occasion (1).</p> + +<blockquote> +<p>Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions au +hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur dans les +journaux américains, et précédés habituellement d'une grossière gravure +sur bois représentant un nègre marron, les mains enclavées dans des +menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui le tient serré à la +gorge.</p> + +<p>«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou +un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de <i>de Lampert</i>.»</p> + +<p>«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac; +il a au-dessus de l'œil droit la cicatrice d'une blessure faite par un +coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»</p> + +<p>«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant +la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau. +Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»</p> + +<p>«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite +cicatrice sur l'œil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure +arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son +front.»</p> + +<p>«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son +évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en +essayant de faire la lettre M.»</p> + +<p>Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains +et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs, +nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de +mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle +inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est +une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une +main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins +agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de +pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de +sang aux propriétaires d'esclaves, Nous pourrions en rapporter de +nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi +communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre +dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare +récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués +nous-mêmes.</p> +</blockquote> + +<p>--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté +debout à côté de lui.</p> + +<p>--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les +yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.</p> + +<p>--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour +avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi +fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave +qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir, +celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou, +au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui +fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il +était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant +qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère +fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien, +une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait +racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en +plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!</p> + +<p>--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos +folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?</p> + +<p>--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa +brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le +louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me +tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme +pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que +je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous +les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»</p> + +<p>Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais +l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment +même un démenti formel à sa déclaration de joie.</p> + +<p>«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont +si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent, +la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en +sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle +toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.</p> + +<p>--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant +que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous +l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu +où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.</p> + +<p>--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron, +en avant!</p> + +<p>--Est-ce là son nom? demanda Martin.</p> + +<p>--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le +porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure +obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et +descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley +ayant pris les devants avec le reste.</p> + +<p>Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils +allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son +compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au +jeune homme.</p> + +<p>«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.</p> + +<p>--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir +avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.</p> + +<p>--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de +république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.</p> + +<p>--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit +l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici +dans un État à esclaves, à la vérité; mais. je l'avoue, non sans honte, +l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses +formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les +autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non, +réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»</p> + +<p>En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent +d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.</p> + +<p>Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des +points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues +et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer. +Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre +le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui +paraissait avoir à cœur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite +d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par +l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa +persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès +desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en +sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin +se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement +même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.</p> + +<p>S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les +fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan +frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement +Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir +être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à +toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert +d'un habit complet.</p> + +<p>Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien +moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier, +l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient +la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout +frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la +connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité, +Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin +du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.</p> + +<p>Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit +ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort +jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin +elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et +éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour +reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait +le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le +second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine +cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils +ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient +proches parents.</p> + +<p>Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes +filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées, +non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort +jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits +souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés; +avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la +tête aux assistants.</p> + +<p>Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une +chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant +foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y +compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs +et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes +dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le +Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss +Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa +nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il +devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent, +escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits +gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait +fait la conquête de la famille entière.</p> + +<p>(La suite à un prochain numéro.)</p> + +<br><br> + +<h2>L'Ame errante</h2> + +<h4>ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.</h4> + +<h3><span class="sc">l'âme.</span></h3> + +<p class="rig">Quaré tristis es, anima mea?<br> + +(<i>Ps. 12.</i>)</p><br><br><br> + +<p>En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers +d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.</p> + +<p>Mais tandis que les autres âmes ses sœurs se répandaient dans les +mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles +étaient destinées;</p> + +<p>Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que +d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges +qui chantent autour de son trône;</p> + +<p>Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient +s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.</p> + +<p>Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait +dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.</p> + +<p>Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la +pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre,</p> + +<p>Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un +asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas +de place pour elle.</p> + +<p>Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient +pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.</p> + +<p>Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les +hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la +place occupée, le vase rempli.</p> + +<p>Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:</p> + +<p>O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle, +puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la +fin des temps?</p> + +<p>Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes sœurs des +existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?</p> + +<p>Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la +nature, et repoussée par tous.</p> + +<p>C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous +la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui +la dédaignent.</p> + +<p>Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.</p> + +<p>J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle +était chez eux, et encore plus sublime.</p> + +<p>J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme +divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore +avaient l'âme que tu leur as donnée.</p> + +<p>Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination +dans le monde?</p> + +<p>Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout, +sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.</p> + +<p>Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les +grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant +quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et +pendant le séjour de celle-ci.</p> + +<p>Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter +les souvenirs.</p> + +<p>Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme +elle redisait ses souvenirs.</p> + +<p>...........................................</p> + +<h4>PAGANINI.</h4> + +<p class="rig">O I have suffered with...<br> (Tempest.)</p><br><br><br> + +<p>Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et +serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un +grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses +longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.</p> + +<p>Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le +trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le +mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge +qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant.</p> + +<p>Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs +doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!»</p> + +<p>J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un +palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de +Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: <span class="sc">très-bien!</span></p> + +<p>Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et +la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de +soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles +monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et +des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature.</p> + +<p>Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?</p> + +<p>L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé +avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur +coagulée, sombre, pesante et comme morte.</p> + +<p>Etait-ce du sang?</p> + +<p>Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, <i>de l'opium!</i></p> + +<p>De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce +pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme, +dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps +égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne +gardez, pas une pensée pour votre âme!</p> + +<p>Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour +vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur +s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser +comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal +opium?</p> + +<p>Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire +horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les +puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et +se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe +étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en +jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met +le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre +univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au +delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas +d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle +saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace +et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces +débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant +fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande +et la fasse, jaillir dans vos rêves?</p> + +<p>Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.</p> + +<p>Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et +ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce +crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait +mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques +souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance +insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.</p> + +<p>Il dormit.</p> + +<p>Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les +rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.</p> + +<p>A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans +son âme une série de spectacles étranges.</p> + +<p>Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et +remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que +d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil +n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout +également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie +sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin +qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces +sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller, +sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.</p> + +<p>Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles +et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en +cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux; +d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et +c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait +le cœur.</p> + +<p>Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une +céleste dissonance.</p> + +<p>Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce +magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et +disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et +dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent +bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme +des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur +lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline +vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.</p> + +<p>Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile +de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur +belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues +paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.</p> + +<p>C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon +semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus +beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait, +appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et +brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint +avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; +un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et +ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, +aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur +l'instrument.</p> + +<p>Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un <i>adagio</i> comme les +séraphins en soupirent devant le Seigneur.</p> + +<p>C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude +d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient +saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas +il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux +oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque +insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.</p> + +<p>Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.</p> + +<p>Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus +de visible que l'Océan immense.</p> + +<p>Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini, +qui dormait, S'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»</p> + +<p>C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un +immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une +vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un +rayon de lumière.</p> + +<p>Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts +qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient +avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme +celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à +chacun de ses doigts.</p> + +<p>Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur +les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que +toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et +dans cet instant.</p> + +<p>L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur +du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger +bruissement d'amour.</p> + +<p>L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre +cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace +monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus +ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.</p> + +<p>Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous +avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour +écouter le violon de Paganini.</p> + +<p>Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, +il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.</p> + +<p>Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se +rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau +avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit +un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer +le placement.</p> + +<p>Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets +du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de +l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et +moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je +me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.</p> + +<p>Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre +heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque +Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.</p> + +<p>«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et +soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert +donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?</p> + +<p>«J'en doublerai la dose ce soir.»</p> + +<p>Ces mots me firent frémir.</p> + +<p>Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon, +dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.</p> + +<p>C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles, +musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le +terrestre et au milieu des habitudes humaines.</p> + +<p>C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac +qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant, +entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.</p> + +<p>«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu +n'est-il point allumé?»</p> + +<p>Je cherchais Paganini dans ces paroles.</p> + +<p>«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit +savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie +crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas +d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»</p> + +<p>Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il +retomba.</p> + +<p>«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....</p> + +<p>Hélas! ce n'était pas encore Paganini.</p> + +<p>Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y +a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps +auprès de l'âme.</p> + +<p>Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime +artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à +propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et +chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.</p> + +<p>Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de +Milton.</p> + +<p>Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans +qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa +toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse +qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé +de la nuit.</p> + +<p>A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds +écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je +le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et +Antonio introduisit le signor Caldi.</p> + +<p>A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un +soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de +terre, dans les dernières cavités de son cerveau.</p> + +<p>«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006a.png"></p> + +<p>Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie +diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la +femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné? +car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque +chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie +diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un +homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux +colonnes <i>avoir</i> et <i>dépenses</i>, et si éloigné d'être tourmenté par ses +créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois +électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.</p> + +<p>Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le +cœur du grand artiste?</p> + +<p>C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces +paroles de Paganini:</p> + +<p>«Caldi, voyons vos cordes.»</p> + +<p>M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant +un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de +cordes roulées en cercles et attachées avec de petits nœuds roses, il +les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant +avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que +nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à +Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,» +ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du +dilettante.</p> + +<p>«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il +examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et +ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec +mépris en disant à Caldi:</p> + +<p>«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi, +que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.</p> + +<p>--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça +dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.</p> + +<p>Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui +parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec +une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux! +dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été +couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'œuvre.</p> + +<p>--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces +complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa +marchandise.</p> + +<p>«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»</p> + +<p>Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...</p> + +<p>C'était ce célèbre <i>amati</i> sur lequel il a fait tant de merveilles.</p> + +<p>Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but +que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus +entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.</p> + +<p>Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère +qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce +regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre <i>amati!</i>» Et il le +fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.</p> + +<p>Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes +du seigneur Caldi.</p> + +<p>Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec +sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...</p> + +<p>Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une +extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.</p> + +<p>«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.</p> + +<p>Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle +du marchand de cordes.</p> + +<p>Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est +point parfaite.</p> + +<p>--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.</p> + +<p>Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.</p> + +<p>Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie +brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté +délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous +cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à +eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre +enfant.</p> + +<p>Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si +susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se +manifestait.</p> + +<p>Il rejeta la corde.</p> + +<p>Il essaya un <i>la</i>, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de +Caldi.</p> + +<p>Il le condamna encore.</p> + +<p>Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son +incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou +trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.</p> + +<p>Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.</p> + +<p>Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées +parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"></p> + +<p>Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait +avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en +tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces +vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur +excessive et légère ténuité.</p> + +<p>Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les +ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.</p> + +<p>Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas +choisi du <i>sol</i>, signor?</p> + +<p>--De <i>sol</i>, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre +années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans +votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette +bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le +chevet d'ivoire de mon violon.»</p> + +<p>En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui +résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement +quand son maître lui presse la tête avec amitié.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006c.png"></p> + +<p>«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit +Caldi en fermant la porte.</p> + +<p>--Bonjour,» répondit Paganini.</p> + +<p>Et le sublime artiste demeura seul.</p> + +<p>Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait +enfin essayer de sublimes préludes.</p> + +<p>Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et +s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il +l'ouvrit, et lut.</p> + +<p>C'était le roman de Manzoni, <i>les Fiancés</i>. Il lut avec ravissement +quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses +et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son +cœur était plein; son âme, moi, son âme. était enivrée et ardente; il +quitta le livre et songea.</p> + +<p>Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et +à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui +n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le +Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, +aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et +tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi +son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait +voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions +ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux +noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la +taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition +devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je +pleurais aussi comme une âme pleure.</p> + +<p>Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais +quoi l'en fit sortir brusquement.</p> + +<p>Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total. +Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante, +pour aligner des chiffres!</p> + +<p>Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y +avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais +pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.</p> + +<p>Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une +inspiration, il saisit son violon et joua.</p> + +<p>Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce +n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet +instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste, +sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à +lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire +des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus +inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les +nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût <i>en +état</i>.</p> + +<p>Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme <i>Taglioni</i>, et +que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil, +faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle +exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une +souplesse mécanique et surprenante.</p> + +<p>Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la +scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur +elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau +quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant +mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec +cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres, +ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine, +enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la +volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»</p> + +<p>Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»</p> + +<p>Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique +avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses +pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en +était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût +rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides; +mais pas une pensée de génie ou de cœur, rien que du métier.</p> + +<p>Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je +commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini +d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de +génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je +fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans +pensées, il laissa le violon et alla dîner.</p> + +<p>Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.</p> + +<p>Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans +son cœur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme, +d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans +lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait +une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: +«Maintenant, la gloire!»</p> + +<p>Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini +d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et +l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, +car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans +les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les +cœurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y +vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.</p> + +<p>Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, +le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille +majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le +connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se +demandaient: «Quel est cet homme?»</p> + +<p>Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être +entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et +se demandant encore: «Quel est cet homme?»</p> + +<p>Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. +Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. +Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme +accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché +derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et +d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, +comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il +entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce +tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente +d'un sublime plaisir.</p> + +<p>Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, +retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des +regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se +cachait haletant et superbe.</p> + +<p>Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents +bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës +qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à +un même accord.</p> + +<p>Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps +dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui +circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les cœurs +de respect et d'attente.</p> + +<p>Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint +s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:</p> + +<p>Paganini!</p> + +<p>Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt +son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux +noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y +trouvait pas quelque chose de celle de Satan.</p> + +<p>Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, +jusqu'à la rampe allumée.</p> + +<p>A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et +d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.</p> + +<p>Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs +saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les +avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.</p> + +<p>Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous +dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.</p> + +<p>Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une +fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris +et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son +esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses +soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une +pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était +profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre +Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, +pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour +être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur +jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux +dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule +sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. +Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il +n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à +l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment +sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"></p> + +<p>Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, +mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, +il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et +l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du +lion qui se réveille irrité et rugit.</p> + +<p>Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de +mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla +que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même +devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et +parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt +nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.</p> + +<p>Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"></p> + +<p>Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire +ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique +sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la +partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut +point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun +doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de +l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si +brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce +pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles +inspirations.</p> + +<p>L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.</p> + +<p>Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de +Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient +leurs cœurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque +l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait +tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, +lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on +eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents +grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de +toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle +qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.</p> + +<p>Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde +intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, +mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il +le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il +l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; +il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses +yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient +opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus +vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux +adorés.</p> + +<p>Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons +sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies +enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de +l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et +d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste +écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et +frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui +s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.</p> + +<p>Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se +retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant +la même et profonde révérence.</p> + +<p>Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans +l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un +homme.</p> + +<p>Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une +bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:</p> + +<p>Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.</p> + +<p>Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient +eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la +musique du grand violon.</p> + +<p>Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le +remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il +allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.</p> + +<p>Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette +bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il +allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.</p> + +<p>Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire +ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant +résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert +d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te +force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce +caprice, homme de génie?</p> + +<p>Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est +un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans +une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en +émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse +frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la +corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de +mélodies.</p> + +<p>C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le <i>son +harmonique</i>.</p> + +<p>Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et +que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il +n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà +il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, +lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.</p> + +<p>Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir +de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité +insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait +qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.</p> + +<p>Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel +les cœurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de +pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces +intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les +approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, +tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se +demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une +rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?</p> + +<p>Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se +reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.</p> + +<p>Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes +et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements +célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux; +c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le +volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce +sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur +l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien +peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa +furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au +grandiose, au terrible.</p> + +<p>Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups +redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la +foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les +entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles +avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris +étaient sublimes.</p> + +<p>Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures, +rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de +plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... +et cette barbarie était sublime.</p> + +<p>Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et +comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était +sublime.</p> + +<p>Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son +effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point... +et cet effet était sublime.</p> + +<p>Et le concert se termina.</p> + +<p>Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de +l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure +extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui +jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une +masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour +toucher se mains et son archet sacrés.</p> + +<p>Il disparut...</p> + +<p>La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie, +devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.</p> + +<p>Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir; +il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.</p> + +<p>O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu +de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!</p> + +<p>La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini +sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le +papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.</p> + +<p>Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...</p> + +<p>Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes +qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du +cerveau de Paganini.</p> + +<br><br> + +<h2>Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.</h2> + +<p>Quand on jette un coup d'œil inattentif et rapide sur un plan de Paris, +on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans +tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où +les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées +comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se +régularise peu à peu; l'œil saisit sans peine et suit dans leur +développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères +principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner +presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les +routes, qui répandent du cœur aux extrémités la vie et le mouvement de +la grande capitale.</p> + +<p>Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les +couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par +des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un +point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant +leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce +qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus +considérables attributions de l'administration municipale parisienne.</p> + +<p>Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres, +elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin, +puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2), +Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont +bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais +passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour +dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer +vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que +les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on +l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition, +quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà +beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des +améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que +quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de +l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout +ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le +cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de +ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du +percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands +yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un +élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est +certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort +peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois +ignorant l'utilité de la rue Rambuteau? --Paris est tout un monde dans +lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de +l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une +comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en +émeuve.</p> + +<blockquote>Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 m. 08 +c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 m. 74 c.) +dans les quartiers de la rive droite.</blockquote> + +<p>Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou +l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans +ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers +parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les +principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit +en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--<i>Rue Rambuteau</i>, rue +<i>de Seze</i>, prolongement de la rue <i>de la Ferme</i>, élargissement immédiat +des rues <i>Saint-Nicolas</i> et <i>Saint-Lazare</i>, projet des Halles, rue +<i>Laperche</i> ou <i>Moncey</i>, rue <i>des Petits-Pères</i>, rue <i>Constantine</i>, rue +<i>Clotilde</i>, rue <i>Mayet</i>, rue <i>d'Amsterdam</i>, rue <i>Neuve-Saint-Jean</i>, etc. +La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais +Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les +quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes +de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les +plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi, +pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements +ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite +ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie +des modifications apportées journellement à la voie publique par suite +du système adopté par l'administration municipale.</p> + +<p>Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait +aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les +voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il +formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable +antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il +faut assainir et déblayer.</p> + +<p>Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait +l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les +unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les +dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces +classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement +frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de +vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de +dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle +ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne +peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième +ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu. +C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc +recommencer sans cesse. démolir et aligner une seconde fois les +propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles +vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de +démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable +motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite, +on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre +dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal +le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles +anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la +circulation.</p> + +<p>L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la +partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie; +mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un +point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au +reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle, +nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point +de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier, +suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient +un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.</p> + +<p>Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout: +tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait. +C'était ainsi qu'il imprimait à ses œuvres un cachet uniforme, +répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et +monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher +aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place +Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent +construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que +l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger +par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de +grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont +donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles +baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir +une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces +lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice, +rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus +cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les +Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel +déblayé aurait pu contenir les manœuvres d'une armée; et des colonnades +du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure +impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie +jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à +l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient +leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard +Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le +Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au +boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides +parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles +constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de +la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à +l'autre.</p> + +<p>L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées. +La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet +les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine +ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé, +demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore +aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque +fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes, +pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet +état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout +et n'acheva rien.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008small.png"><br><a href="images/008large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p class="mid">PLAN DE PARIS<br> + +INDIQUANT LES PERCEMENTS<br> + +DE RUES NOUVELLES.</p> + +<p><b>Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est +projetée ou en cours d'exécution.</b></p> + +<p>Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale, +prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des +percements combinés, exécutés d'ensemble, des <i>quartiers neufs</i>. En +quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier, +quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la +Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier +Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que +spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. +Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de +combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui +facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des +contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des +compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais +qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables +agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers +et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir +réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces +plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après +avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des +jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie +sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit +nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de +constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans +bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que +l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore +aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.</p> + +<p>L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées +monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la +Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les +autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû +faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des +quais, qui touche à son terme, est une œuvre colossale; la rue +Rambuteau est également une création utile et vaste; mais +l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard +Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans +les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais, +et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles +difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et +pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.</p> + +<p>Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de +pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se +trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons +pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont +l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être +pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. +Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive +gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur +la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce +nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une +trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et +ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait +directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue +Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On +connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt +après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La +Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve +un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue +Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue +de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de +Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles +et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de +circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en +communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer, +etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant +par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.</p> + +<p>Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale. +Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et +pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt +de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins +des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une +nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on +à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il +passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que +l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en +dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue +du l'Université et celle de Saint-Dominique.</p> + +<p>On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui, +coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport +direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans +contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés +depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.</p> + +<p>Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet +dont on s'occupe activement dans les bureaux.</p> + +<p>Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus +importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des +halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à +l'administration municipale de traiter.</p> + +<p>Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le +prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare. +L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de +Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend +indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner +une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté +primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques +qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît +insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce +moment à une nouvelle étude.</p> + +<p>C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que +des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est +évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels +ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout +prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la +dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et +Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord. +En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du +boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du +Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à +l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un +débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.</p> + +<p>Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de +M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue +Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose. +La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail +d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.</p> + +<p>Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les +projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront +probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare, +entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée +sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine, +sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le +passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements +opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de +constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures. +Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur +voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction +du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous +les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu +devenir une œuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son +ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en +l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le +projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales +et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une +utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les +percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième +arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent +guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins +abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm, +qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de +circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité +générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur +ces projets d'<i>intérêt local</i>, qui ne fournissent rien à la discussion +des intérêts généraux.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010small.png"><br><a href="images/010large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p>[Partition musicale.]</p> + +<pre> + JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU. + + ROMANCE + Paroles de M. Henri Blaze. + Musique de M. Allyre Bureau. + + Au joli mois de renouveau + Et des pâquerettes mignonnes + Tous deux ensemble au bord de l'eau + Nous devions tresser des couronnes + Je l'ai bien longtemps attendu + Hélas, hélas! Et tu n'es pas venu + Nulle couronne n'est tressée. + Et voilà la saison passée + Voilà la saison passée. + + Que de fois tu m'avais promis + De venir aux moissons prochaines + Cueillir avec moi des épis + De beaux épis mûrs dans les plaines + Je t'ai bien longtemps attendu + Hélas hélas et tu n'es pas venu + Nulle gerbe n'est amassée + Et voilà la saison passée + Voilà la saison passée. + + Tu m'avais promis bien souvent + Encor de venir à l'automne + Faire de l'herbe au petit champ + Hélas maintenant l'herbe est jaune + Le temps est passé, l'heure sonne + Le bonheur s'est évanoui + Viens sur ma tombe pauvre ami + Si tu veux faire une couronne + Si tu veux faire une couronne. + + Procédés d'E. Duverger. +</pre> +<br><br> + +<h2>Monument élevé par les Écossais à la mémoire des Prisonniers Français.</h2> + +<p>Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers français +furent <i>parqués</i> au fond d'une petite vallée des environs d'Edimbourg, +nommée Valleyfield. Ils y restèrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et +trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entouré de collines +boisées, et arrosé par la rivière Esk, avait été transformé en une +prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; à +l'extérieur s'élevaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides +corps de garde défendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles, +les armes chargées, veillaient nuit et jour de distance en distance.<span class="lef"><img alt="" src="images/010a.png"></span> +L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un +hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes +passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant +d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux +s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie, +et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur +dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de +poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du +bœuf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart +des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et +ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur +permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison; +les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés, +ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient +souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables. +Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à +l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre +d'exil. Les habitants</p> + +<p>de Valleyfield et des environs ont élevé dernièrement, à mémoire de ces +prisonniers de guerre français, le petit monument que représente la +gravure ci-jointe. La noble et touchante inscription gravée, sur ce +monument, et dont nous donnons la traduction littérale, nous dispense de +tout commentaire:</p> + +<p class="mid"> + THE MORTAL REMAINS<br> + OF 300 PRISONERS OF WAR<br> + WHO DIED<br> + IN THIS NEIGHBOURHOOD<br> + BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814<br> + ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.<br> +<br> + CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH<br> + DESIRING TO REMEMBER<br> + THAT ALL MEN ARE BRETHERN<br> + CAUSED<br> + THIS MONUMENT TO BE ERECTED<br> + AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG. +</p> + +<p>«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce +voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près +de ce lieu.</p> + +<p>«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les +domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près +d'Edimbourg.»</p> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p>Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L. +Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º.</p> + +<p>Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité +d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque +année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le +gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres, +d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses +collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la +douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille +douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant +annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute +spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et +prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un +temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la +résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même +œuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de +monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté +méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté +que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin +que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous +le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce +lui aurait semblé sacrilège.</p> + +<p>Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de +Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui +exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le +rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une +préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la +cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et +la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait +point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la +libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette +déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que +des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la +confiance d'un père n'eût point délégué à un fils.</p> + +<p>«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette +bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle +pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori +dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires +du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un +dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et +pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun +sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M. +le baron Taylor, <i>cet ardent régénérateur de notre scène française</i>, +remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et +qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la +surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne +administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se +rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et +l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui +appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux +l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur +de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations +que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est +que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre +régénération, que les archives de la Comédie. ont été classées; que la +rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été +poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en +sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre +a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne, +homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans +voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait.</p> + +<p>Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné +les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant +qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans +cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres +de local, d'administration et de destinée.</p> + +<p>Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il +voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas +bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins +à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une +décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie +le 5 octobre 1842.»</p> + +<p>Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les +incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le +courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement +regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse +collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au vœu de M. +Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont +M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat +d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à +nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la +garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa +force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à +reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et +qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire +cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité +c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du +bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous +allons, nous, ouvrir le Catalogue.</p> + +<p>Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé +par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux +années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge, +avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur +public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on +s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six +mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'œuvre lui +a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui, +suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour +servir de complément au <i>Nouveau Manuel du Libraire</i>, de M. Brunet.»</p> + +<p>Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un +tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils +portent sur leur faux titre: <i>Collection des chefs-d'œuvre de l'Esprit +humain</i>; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire +que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus +d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à +reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve +bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous +celui de l'invention.</p> + +<p>Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de +sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la +composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il +déclarait chacun de ses volumes <i>unique</i>. Cela était bien pardonnable; +il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère +qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la +cruauté dans un recueil, la <i>Revue française</i>, de signaler cet innocent +charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles +se trouvaient des frères de ces enfants <i>uniques</i>. Avec une collection +aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé +n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant +complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la <i>Revue</i> +aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.</p> + +<p>Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile +Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une +<i>Moralité</i> le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six +sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec +empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «<i>Le savant +M. Van Pruet vivait alors</i>» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui +veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des +ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre +à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur +ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur +l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de +ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos +jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité, +que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet +vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui +s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a +pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification?</p> + +<p>Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses +notes pour servir de complément au nouveau <i>Manuel du Libraire</i> de M. +Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce +bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n. +1150: <i>Nous croyons avoir ouï-dire...</i> ou, page 19, n. 124; <i>Je crois +avoir lu...</i> ou, page 121, n. 632: <i>N'avons nous pas lu quelque +part?...</i> Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de +dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un +peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.</p> + +<p>Le Bibliophile Jacob se borne à dire qu'il est le continuateur de M. +Brunet, qu'il enterre par là; c'est infiniment trop de modestie. Il +aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dépister +plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de +voile qui ne se déchire, pas de paternité qui ne soit recherchée, et +trouvée. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande +(p. 290, n. 1284): «Ne faut-il pas attribuer cette tragédie à +mademoiselle F. Paschal?» Quelquefois il est plus sûr de son fait et il +vous dit (p. 134, n. 680): «Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a +que Clément Marot qui ait pu les faire.» Vous avez le choix! mais ne +sortez pas de là. Comme encore (p. 34, n. 216); «La traduction est +<span class="sc">certainement</span> ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Théodore +de Beze.» Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. Là où il +vous donne latitude complète, c'est quand il vous dit, comme page 19, n. +124: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de +Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre.» Cela est encore +plus vraisemblable. De même page 134, n. 671: «On peut croire que +l'éditeur était Barbazan ou quelque autre.» Y a-t-il quelqu'un d'assez +hardi s'appelât-il La Palisse, pour soutenir le contraire?</p> + +<p>Personne n'échappe aux distributions d'enfants trouvés par le +bibliophile Jacob. Molière lui-même reçoit le sien; page 262, n. 1180: +«Nous croyons donc que cette pièce est de Molière,» et il s'agit de cinq +actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier +leur exemplaire de Molière.</p> + +<p>Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de +Molière; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le +Bibliophile Jacob n'a eu qu'à mettre le nez dans cette bibliothèque, où +M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour découvrir aussitôt une foule +d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve +trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: «VOICI DONC +ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE.» En vérité le Bibliophile Jacob nous +paraît avoir entrepris de régénérer la bibliographie comme l'a fait, +pour la Comédie Française, cet autre régénérateur, M. Taylor.</p> + +<p>Mais nous avons dépassé l'espace qui nous était accordé. Nous n'avons +plus qu'un avis à donner à M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas où la +famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se déterminerait à +donner cette collet lion à la bibliothèque de l'Arsenal, qui possède +déjà la collection théâtrale de M. de Paulmy, nous prévenons le +rédacteur de ce Catalogue qu'il doit éviter une erreur dans l'adresse. +La bibliothèque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la +préface, l'ancienne bibliothèque du comte de Provence, mais celle du +comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frère. T.</p> + +<p><i>Le Livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation +pratique des Femmes</i>; par mademoiselle Nathalie <span class="sc">de Lajolais</span>; deuxième +édition. Ouvrage couronné par l'Académie française.--Paris, 1843. +<i>Didier</i>. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c.</p> + +<p><i>Le livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation +pratique des Femmes</i>, dont la deuxième édition forme un joli volume +in-18, renferme cinq parties distinctes:</p> + +<p>La <i>première</i> qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractères +de certains penchants à peu près communs à l'enfance, et de la manière +dont il faut redresser ou diriger ces penchants défectueux.</p> + +<p>La <i>seconde</i>, sous le titre d'<i>Éducation physique</i>, tend à faire +ressortir la nécessité et les moyens de perfectionner les sens. Par ces +moyens, l'auteur entend: les soins de propreté, l'observation des règles +d'hygiène, selon la nature du tempérament, divers exercices corporels, +l'étude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence à +divers jeux usités dans les récréations.</p> + +<p>La <i>troisième</i> entre dans tous les détails de l'éducation +intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable, +c'est-à-dire le plus approprié à la nature et au degré d'intensité de +chaque faculté. L'intelligence comprend: l'esprit, la mémoire +l'imagination, le jugement, la volonté.</p> + +<p>La <i>quatrième</i> embrasse l'éducation de l'âme. Après avoir présenté +l'analyse des facultés innées, elle marque la direction qu'il faut +donner nécessairement à ces facultés, qui sont: le sens moral, l'amour +du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la +conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement liée +à l'éducation de l'âme, fait la matière spéciale d'un chapitre dans +cette quatrième partie.</p> + +<p>La <i>cinquième</i> et <i>dernière</i> résume tout ce qui a rapport directement à +l'instruction des femmes. L'instruction y est considérée sous un double +point de vue: celui de l'instruction <i>essentielle</i> et celui de +l'instruction <i>complète</i> ou perfectionnée.</p> + +<p>Le chapitre de l'enseignement des sciences présente chaque branche de +connaissances divisée en deux parties distinctes, savoir: la science +<i>positive</i>, matérielle ou sensible, et la science <i>spéculatrice</i> ou +morale. Pour l'une, sont indiqués les bons livres élémentaires à mettre +entre les mains des enfants, les livres utiles aux mères et aux +institutrices, et la marche progressive à suivre dans l'enseignement; +pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit +être acquise, afin que toutes réunies, les sciences convergent vers un +point d'unité propre à élever puissamment l'esprit et le cœur.</p> + +<p>Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traités de manière à ce +que l'artiste et l'amateur puissent appliquer à leur travail ou à leur +étude spéculative une méthode raisonnée.</p> + +<p>Le rapport lu par M. Jay à l'Académie Française, le 17 juin dernier, sur +les ouvrages les plus utiles aux mœurs, contenait le passage suivant:</p> + +<p>«Il me reste à vous faire connaître l'ouvrage que votre commission a +jugé digne de partager le prix. C'est un livre sur l'éducation des +jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits +se exercés sur ce sujet, qui intéresse au plus haut point la société et +ceux qui sont chargés de sa direction; Fénelon lui-même est descendu des +hauteurs de son génie pour traiter ce même sujet avec la sagesse et +l'onction pénétrante qui le caractérise. Mais la société n'est pas +immobile: le temps amené dans les mœurs, dans les habitudes sociales, +des modifications inévitables qui exigent de nouvelles études et de +nouvelles appréciations. Les principes généraux restent les mêmes; mais +l'application, les méthodes, subissent des transformations qu'il est +utile de suivre et de déterminer.</p> + +<p>«Tel a été le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point +de la théorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de +sa propre expérience; elle indique les moyens les plus propres à guider +les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, à +éclairer leur esprit, à fortifier leur raison, à leur faire aimer les +devoirs de la religion, enfin à les rendre capables de surveiller un +jour elles-mêmes un ménage, une jeune famille et de fixer le bonheur au +foyer domestique.</p> + +<p>«Je regrette que l'étendue du rapport dont votre commission m'a chargé +ne me permette pas d'entrer dans plus de détails sur l'ouvrage de +mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit être, +correct, naturel, et souvent gracieux. La récompense que je vous propose +de lui décerner ne sera de votre part qu'un acte de justice.» X.</p> + +<p><i>Histoire de la Confédération suisse</i>; par <span class="sc">Jean de Muller, Robert +Gloutz-Blozheim</span> et <span class="sc">J.-J. Hottinger</span>, traduite de l'allemand, avec des +notes nouvelles, et continuée jusqu'à nos jours, par <span class="sc">MM. Charles Monnard +et Louis Vulhemin</span>. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris, +<i>Th. Ballincore</i>, éditeur.</p> + +<p>Le Français est devenu touriste, et la Suisse est une des contrées qu'il +préfère. Il visite et parcourt les profondes Vallées, il gravit les +monts escarpés, il franchit les cols sauvages, il s'arrête à Lausanne; +Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui +savent l'être par la contemplation rêveuse ou le recueillement studieux. +J'étais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec +l'obligeante permission du maître sous les ombrages magnifiques de +Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nommée. J'achevais, dans ces +paisibles allées, la lecture du treizième volume de l'<i>Histoire suisse</i>, +qui en aura seize quand M. Monnard aura terminé la part dont il s'est +chargé, le volume que j'avais en main était le dernier des trois que +nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre +littéraire si modeste fût sortie une œuvre aussi considérable que celle +à laquelle ces deux savants ont consacré tant d'années. «Mais quel +appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes +in-8 très-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller, +Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de +M. Vulhemin sur l'époque de la Réformation et des guerres de religion, +jusqu'en 1712. et trois volumes de M Monnard des cette époque jusqu'à +nos jours! Et ces ouvrages sont trop sérieux pour obtenir un succès de +fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... «Eh +bien! ces lecteurs se sont trouvés, et cette patriotique entreprise sera +conduite à bonne fin, et il viendra prochainement un jour où les +conservateurs de bibliothèques découvriront avec peine, un exemplaire de +l'œuvre monumentale qui fait honneur à la ville qui la voit +s'accomplir.» Comme je me livrais à ces réflexions, je rencontrai au +détour d'une allée un vieillard à la figure expressive; il y avait une +rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et, +encouragé par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de +courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fûmes bientôt sur le sujet +dont j'étais plein: le volume que je portais en fut l'occasion +naturelle. Après m'être répandu en éloges sur la consciencieuse fidélité +des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalité des trois +derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux réflexions +que m'avait suggérées l'importance même de l'ouvrage. Que d'avances +nécessaires! quels généreux sacrifies pour rendre possible une telle +publication. «A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables?» Le +vieillard ne répondit rien à ma question et me dit en souriant: «Venez +dîner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je +l'honneur de dîner?--Chez. M. Perdonnet; ici, à Mon-Repos, à cinq +heures, et soyez exact, s'il vous plaît.» Le lendemain, à cinq heures +précises, nous, étions à table, et je passai une des plus agréables +soirées dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments, +admiration sincère pour les hommes que la France admire; avec cela une +profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indépendance républicaine +sans jactance: voilà ce que je trouvai dans la société quelques hommes +d'élite que la France littéraire fera bien de réclamer comme siens. Il y +a plaisir d'être juste envers des hôtes si polis et si bienveillants. Je +reconnus bientôt que le patron du grand ouvrage publié par MM Monnard et +Vulhemin était M. Perdonnet lui-même. Il me pardonnera de signaler ici +un acte de munificence éclairée, digne de servir d'exemple. Sans doute +le succès de l'entreprise limitera le service du riche à une avance de +fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller +jusque-là? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse +a été souvent celle des généreux sacrifices; et à celui de tout les +auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre +d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de +joindre celui de leur ami, qui les aide à mettre, en lumière des travaux +si dignes de l'attention de l'Europe.</p> +<br><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 405px; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Corps de garde de la Bastille.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 235px; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Plan de la place de la Bastille.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<br><br> + +<h2>Amusement des Sciences,</h2> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table +et de l'appareil employés pour maintenir le seau à l'état d'équilibre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"></p> + +<p>A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le. bâton +auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse +soit inclinée et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la +table. GFE est un autre bâton que l'on a coupé d'une longueur telle +qu'en l'appuyant contre l'angle intérieur G du seau, contre son bord +supérieur F et contre une entaille pratiquée un E au-dessous du premier +bâton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir +que ces dispositions donneront lieu à un équilibre parfait.</p> + +<p>Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position inclinée +qu'on lui a donnée, le seau, ayant son axe vertical, serait en +équilibre, et pour donner une fixité complète à cette position de l'anse +par rapport au seau, le bâton G F E suffit évidemment. Il ne reste donc +plus qu'une condition à remplir: c'est que le bâton C D ne tende pas à +basculer ni à glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait +évidemment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe, +qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table.</p> + +<p>On peut exécuter, d'après le même principe, quelques autres tours du +même genre.</p> + +<p>Soit, par exemple, un crochet recourbé DFG, comme on le voit sur la +gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi chargé sera +tenu en équilibre, si on pose au-dessous de son extrémité supérieure un +petit bâton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale, +passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord +de la table par rapport au point où pose le crochet. Ainsi, le petit +bâton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids même +dont on le charge à l'aide du crochet.</p> + +<p>On voit, dans ce qui précède, la solution d'un problème de mécanique +appliquée, paradoxal en quelque sorte: «Un corps tendant à tomber par +son propre poids, l'empêcher de tomber, en y ajoutant un poids +précisément du côté où il tend à tomber.» Tout l'artifice consiste à +faire réellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de +celui où il est ajoute.</p> + +<p>II. Il est évident que pour que la chose soit possible, il faut que ces +femmes vendent au moins à deux différentes fois et à différents prix, +quoiqu'à chaque fois elles vendent toutes ensemble au même prix; car, si +celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un très-petit nombre au +prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix, +tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la +plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit +nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes +égales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux +parties telles que, multipliant la première partie de chaque par le +premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits +soit partout la même.</p> + +<p>Ce problème est indéterminé et susceptible de dix solutions différentes. +Il est d'abord nécessaire que la différence des prix de la première et +de la seconde vente soit un diviseur exact des différences 15, 20, 5, +des trois nombres de perdrix donnés. Or, le moindre diviseur de ces +trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent être 6 et 1 +décimes, ou 7 et 2 décimes, ou 8 et 3 décimes, etc.</p> + +<p>En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions +différentes, comme on le voit dans le tableau suivant:</p> + +<pre> + Première vente Deuxième vente Prod. lot. + + 1re femme 4 perdrix à 6 dec. 6 perdrix à 1 dec. 30 dec. + 2e 1 24 30 + 3e 0 30 30 + + Ou bien: + 1re femme 5 5 35 + 2e 2 23 35 + 3e 1 29 35 + + Ou bien: + 1re femme 6 4 40 + 2e 3 22 40 + 3e 2 28 40 + + Ou bien: + 1re femme 7 3 45 + 2e 4 21 45 + 3e 3 27 45 + + Ou bien: + 1re femme 8 2 50 + 2e 5 20 50 + 3e 4 26 50 + + Ou bien: + 1re femme 9 1 55 + 2e 6 19 55 + 3e 5 25 55 + + Ou bien: + 1re femme 10 0 60 + 2e 7 18 60 + 3e 6 24 60 +</pre> + +<p>Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les +trois solutions suivantes:</p> + +<pre> + Première vente Deuxième vente Prod. lot. + + 1re femme 8 perdrix à 7 dec. 2 perdrix à 2 dec. 60 dec. + 2e 2 23 60 + 3e 0 30 60 + + Ou bien: + 1re femme 9 1 65 + 2e 3 22 65 + 3e 1 29 65 + + Ou bien: + 1re femme 10 0 70 + 2e 4 21 70 + 3e 2 28 70 +</pre> + +<p>Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en +pourrait tirer aucune solution.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. On demande combien de combinaisons comporte l'opération qu'on appelle +<i>donner</i> au jeu de piquet.</p> + +<p>II. On demande le nombre de manières dont il est possible que le sort +repartisse les membres de notre Chambre des Députés dans les bureaux +dont se compose cette Chambre.</p> + +<p>III. On demande: 1° un moyen certain de reconnaître les balances +frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que chargées de +poids inégaux; 2º le principe sur lequel ces balances sont fondées; 3º +une méthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit +l'état de la balance employée.</p> +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Après l'Hymen, l'Amour s'enfuit.</p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011d.png"></p> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 *** + +***** This file should be named 39719-h.htm or 39719-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/7/1/39719/ + +Produced by Rénald Lèvesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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