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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:13:28 -0700
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: May 17, 2012 [EBook #39719]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lèvesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+Nº 40. Vol. II.--SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Histoire de la Semaine. _Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de
+l'impératrice du Brésil_.--Courrier de Paris.--Destruction des Monuments
+historiques. _Ave de Saintes_.--Théâtres. _Mlle Déjazet dans la Marquise
+de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blasé; Dix Caricatures sur la
+Péri_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame
+errante. _Cinq Gravures_, par Tony Johannot.--Améliorations et Ouverture
+des Voies publiques à Paris. _Plan de Paris avec indication des rues
+nouvelles ou projetées_.--Musique. Je t'ai bien longtemps attendu;
+romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre.
+Bureau.--Monument élevé par les Écossais à la mémoire des prisonniers
+français. _Gravure_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--_Corps de
+garde et Plan de la place de la Bastille_.--Amusements des
+Sciences.--Rébus.
+
+Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donné dans notre dernière
+livraison était tiré du _Semenario pintoresco español._
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de
+convocation des Chambres a paru au _Moniteur_: elles se réuniront le 27
+décembre, et bientôt les cris: _aux voix_; et _la clôture!_ retentiront
+aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En
+attendant, Paris a eu à se débattre sur des candidatures, et à se
+passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont élu
+de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opération sérieuse,
+car le bail est de neuf ans et non résiliable, et neuf ans du budget de
+Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et à la meilleure
+distribution duquel chaque élu est chargé de veiller. Les électeurs ont
+dès le premier tour de scrutin, réélu à de fortes majorités tous les
+hommes qui avaient précédemment rendu des services notables dans les
+fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y
+avoir, en effet, moins d'ensemble pour les désignations nouvelles. Elles
+ont porté sur des hommes estimés par leurs concitoyens, mais
+généralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis.
+Un seul nom devait à des idées de régénération sociale qui ne sont pas
+encore précisément celles de tout le monde, à une publication
+quotidienne qui à une politique, à part, et à une polémique qui la sert
+mal, une notoriété qui a trouvé d'abord les électeurs indécis. Mais la
+réunion préparatoire a fait cesser l'éloignement de beaucoup d'entre
+eux, et au second tour de scrutin, ce nom, déjà avantageusement placé le
+premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor
+Considérant, rédacteur en chef de la _Démocratie Pacifique_. Auprès de
+beaucoup d'électeurs, l'adjectif aura demandé et obtenu pardon pour le
+substantif.
+
+En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui
+majeure, a dû commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a
+persisté dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gardé
+le portefeuille du département de la guerre. Le président du cabinet,
+qui se retire après la majorité déclarée de la reine, et aussi après la
+cessation de ce que la lutte armée avait de plus ardent, ne s'est point
+dissimulé que pour arriver à quelques-uns de ces résultats, qui
+n'étaient peut-être pas tous également utiles et qui auraient pu, on le
+pense assez généralement aussi, être obtenus par d'autres moyens, il
+s'était cru forcé trop de fois de méconnaître la constitution pour
+pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de
+prétexte pour se soustraire à son empire. M. Olozaga, qui a proclamé
+qu'il fallait rentrer dans la Charte, a été chargé de composer un
+cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui
+prêteront l'appui qu'il a témoigné la confiance d'obtenir d'eux. En
+Catalogne, le désarmement de Barcelone s'est opéré; les émigrés de cette
+ville y sont rentrés, et les travaux des fabriques ont commencé à
+reprendre. Le capitaine-général de la province, après avoir présidé aux
+mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a dû
+aller lui-même, suivi de six bataillons, prendre le commandement des
+troupes qui bloquent encore le château de Fignières.--En Irlande,
+O'Connell et ses coaccusés ont fait plaider la nullité de la procédure
+suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement débattus, n'ont
+pas été admis par les magistrats. Ayant demandé un délai de quatre
+jours, qui leur a été refusé, ils ont comparu en personne devant la cour
+du banc de la reine et ont déclaré, selon la formule anglaise, vouloir
+plaider _non coupable_. La réflexion est alors venue que la liste du
+jury n'était pas dressée en stricte conformité avec les statuts; que ce
+serait à coup sur là un nouveau moyen de nullité que les accusés ne
+manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc résolu à leur accorder, au
+lieu des quatre jours demandés et refusés d'abord, jusqu'au 15 janvier,
+jour définitivement fixé pour le procès. La liste des jurés sera
+renouvelée le 1er janvier et soigneusement surveillée par la défense.
+--Une ligue, qui ne préoccupe pas le cabinet anglais moins que ne le
+fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est formée sous le
+titre d'_anti-corn-law-league_, pour la réforme radicale de la
+législation sur les céréales. Il est difficile d'essayer même d'en finir
+avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Déjà elle est
+parvenue à faire triompher dans deux élections récentes deux candidats
+qui adoptaient son programme; à l'élection qui vient d'avoir lieu à
+Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorité, mais elle en a approché, et
+a atteint un chiffre dont l'opposition s'était tenue bien loin
+jusque-là. Le ministère croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en
+présentant, à l'ouverture du Parlement, une loi pour déclarer illégale
+toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou
+tout autre acte de législature. Comme l'association contre les céréales
+est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait,
+rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espère ne pas se voir
+refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministérielles.
+Le président du conseil de justice, Haliz-Pacha, a été destitué le 8
+novembre, et a été remplacé par le beau-frère du
+
+[Illustration: Procès d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, à Dublin.]
+
+sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a été, pendant les
+années 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme
+éclairé, qui passe pour humain, probe, et dévoué aux intérêts de la
+civilisation. La _Gazette d'Augsbourg_ nous fait l'honneur de dire que
+les griefs de la France et ses réclamations contre les actes
+d'inhumanité du ministre disgracié ont amené la chute de Haliz-Pacha.
+Toujours est-il que notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de
+Bourqueney, a mis à faire parvenir cette nouvelle une diligence qui
+prouve qu'il la considère comme un triomphe presque personnel. M. le duc
+d'Aumale s'est rendu à Rome, puis à Naples, s'est embarqué ensuite pour
+Malte, et doit maintenant être descendu sur la côte d'Afrique, où il va
+prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit être, dit-on, que le
+prélude pour lui du gouvernement général de l'Algérie. S'il a pris le
+plus long pour se rendre à son poste, ce n'est pas, à ce qu'il paraît,
+uniquement par curiosité. On a pensé que, dans la situation où notre
+gouvernement se trouvait vis-à-vis de quelques prélats, un hommage
+rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes,
+serait un témoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Sainteté
+favorable, et la déterminer à exercer son influence pour faire cesser un
+conflit embarrassant. Voilà pour la politique; mais elle n'aura joué
+qu'un rôle secondaire dans l'itinéraire du prince, qu'une négociation
+plus séduisante et plus tendre a conduit à Naples. Le 4 septembre
+dernier, une des soeurs du roi des Deux-Siciles, la princesse
+Thérèse-Christine-Marie a épousé l'empereur du Brésil; le duc d'Aquila,
+leur frère, dont le nom a été écarté par des influences diplomatiques
+dit la liste des prétendants de la jeune reine d'Espagne, le duc
+d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse
+Jannuaria, soeur aînée de l'empereur du Brésil et de la princesse de
+Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a
+conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les
+correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font
+épouser la soeur du roi de Naples, de l'impératrice du Brésil et du duc
+d'Aquila, les autres le marient à la fille du prince de Salerne, leur
+cousine.
+
+[Illustration: Thérèse-Christine-Marie, impératrice du Brésil.]
+
+Après les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort
+embarrassés d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII,
+plongé, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misère, voit se
+continuer les débats dont nous avons déjà parlé avec ses créanciers
+anglais. Il s'est présenté devant la cour des débiteurs insolvables, et
+a requis sa libération. Il a dit avoir reçu de France, de ses partisans,
+depuis 1836, diverses sommes s'élevant à 250,000 francs. Ceci aura pu
+paraître invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet
+homme, la vérité l'est par-dessus tout. Nous surprendrions étrangement
+nos lecteurs, si nous leur racontions tous les détails qui nous ont été
+communiqués sur le séjour en France de ce singulier prétendant, sur les
+dévouements qu'il y a fait naître, sur les sommes considérables qui lui
+ont été très-spontanément remises, sur l'espèce de cour qu'il avait
+instituée autour de lui, sur les aides-de-camp appointés qu'il s'était
+attachés, et qu'il avait pris dans la garde royale même. Nous ne
+renonçons pas à en faire quelque jour le sujet d'un récit très-exact,
+nous résignant bien néanmoins à ce qu'il rencontre des incrédules. En
+attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouvé un
+créancier impitoyable, qui est venu s'opposer à sa mise en liberté. La
+cour a remis à prononcer.
+
+Il s'est formé à Paris, au mois d'octobre 1839, grâce aux efforts de
+femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a
+consacré une large part de sa vie à des actes utiles, un établissement
+appelé l'_Asile-Ouvroir de Gérando_, et destiné à recueillir les jeunes
+filles séduites et abandonnées qu'une faute a conduites soit à la
+Maternité, soit à la maison de Lourcine. La débauche, le crime peut-être
+attendraient la jeune mère à la porte de ces établissements, que le
+malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait
+que pour les Enfants-Trouvés. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunées
+immédiatement après leurs couches. Elles y sont admises quand elles
+n'ont pas atteint vingt-cinq ans, âge à partir duquel la faute ne peut
+plus guère être mise sur le compte de l'irréflexion; parfois il en est
+qui ne comptent pas encore quinze années. Elles y sont admises, à la
+condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et
+d'en prendre soin. C'est la pensée fondamentale de la maison, pensée
+morale et élevée. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La
+moyenne des lits occupés est de dix-huit. Voici le mouvement de cet
+établissement en trois ans: 385 filles y sont entrées venant de la
+Maternité, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont été
+placées par l'établissement, 7 sont rentrées chez leurs anciens maîtres,
+35 ont été réconciliées avec leurs parents, 3 se sont mariées, 35 ont
+été renvoyées pour différentes causes, 2 sont décédées, 12 se trouvaient
+encore dans la maison au moment où ce relevé était fait. Toutes avaient
+mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du
+travail de ces pauvres filles sert à les vêtir. Il est pourvu aux autres
+dépenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au
+Brésil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mères et des
+enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux
+parvenus en Europe: «A vendre, une mulâtresse, nourrice, âgée de vingt
+ans; elle a de très-bon lait. Son premier enfant est âgé de quatre mois.
+S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est
+accouchée il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser
+largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant
+âgé de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est
+sans défaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit mulâtre âgé
+de deux ans, très-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Noël.
+S'adresser rue San-Lawis.»
+
+Tout se prépare déjà pour que rien ne vienne faire ajourner la cérémonie
+d'inauguration du monument de Molière, fixée au 15 janvier prochain,
+anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs oeuvres;
+le fondeur achève la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout
+mis en place et tout encadré dans son monument pour l'époque déterminée.
+Reste maintenant à arrêter le cérémonial, le programme de la solennité.
+On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs
+dramatiques, la Comédie-Française, seront convoqués. La place de M. le
+ministre de l'intérieur, qui a puissamment contribué à l'érection de ce
+monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de
+100,000 francs, y sera également marquée; mais, si nous sommes bien
+informés, on se demanderait déjà, au ministère, si une semblable
+démarche, à l'occasion d'un hommage éclatant rendu à l'auteur du
+_Tartufe_, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractère
+politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant
+tout conjurer:
+
+La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!
+
+Une église se bâtit à Bon-Secours, près de Rouen, en style gothique du
+treizième siècle. M. Barthélemy, l'architecte, correspondant du Comité
+historique des arts et monuments, en a déjà terminé le sanctuaire, le
+choeur et une grande partie de la nef. On élève en ce moment-ci le
+portail. Ce portail est percé de trois entrées qui seront décorées de
+sculptures aux tympans et à la voussure principale. Au tympan de la
+porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accablés
+d'infirmités corporelles et morales venant implorer une statue de la
+sainte Vierge, qui sera placée sur un petit autel. C'est une digne
+inscription pour une église dédiée à Marie, et qui porte le nom de
+Bon-Secours. Le haut de ce tympan est réservé à Marie tenant l'enfant
+Jésus, qu'encenseront deux anges agenouillés. Les cordons de la voussure
+seront peuplés de neuf Choeurs des anges, des douze apôtres et des
+quatorze principaux prophètes. Au tympan de la porte gauche sera placée
+sainte Anne enseignant à lire à la jeune Vierge Marie; au tympan de la
+porte droite, Marie honorée par l'enfant Jésus et saint Joseph. Toutes
+ces sculptures ont été confiées à M. Duseigneur, qui a fait ses preuves
+en statuaire chrétienne, et qui se propose de les traiter en style du
+treizième siècle, comme est traitée l'église entière.--Tout le choeur de
+la vieille église Saint-Germain-des-Prés est en ce moment encombré
+d'échafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occupés à
+peindre et à dorer entièrement les voûtes et les murs de cette partie du
+vieux monument. Ou sait qu'à son origine, cette église fut comblée des
+faveurs royales, et qu'elle était entièrement dorée. De la le nom de
+Saint-Germain-le-Doré qu'elle porta très-longtemps.--M. Debret,
+architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les
+moustaches en pierre dont on avait affublé la figure d'une vierge Marie
+qui occupe le portail occidental de la grande église de Saint-Denis.
+Depuis 1810, M. Debret est chargé d'exécuter dans cette abbatiale des
+travaux immenses, mais qui touchent à leur fin en ce moment. C'est en
+1810 qu'on avait donné à la sainte Vierge le caractère qui vient enfin
+de lui être rendu.--A l'étranger, les beaux-arts continuent à exercer et
+à étendre leur empire. A Copenhague, le célèbre sculpteur danois,
+Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la
+statue colossale d'_Hercule_, destinée à orner la façade du château de
+Christianborg, résidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape,
+de _Minerve_ et de _Némesis_, que doit exécuter ce grand artiste, dans
+les mêmes proportions, viendront successivement prendre place devant le
+même monument. A Constantinople, le sultan prend le goût de la musique.
+Un pianiste a été appelé par lui, et la première chanteuse de la cour de
+Prusse a été reçue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou.
+
+Plusieurs journaux ont annoncé avec de grands éloges une mesure
+administrative qui, suivant eux, s'élaborerait dans les bureaux de
+l'Hôtel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et même
+dénomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par
+exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard à la rue
+Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la
+rue de la Monnaie irait du pont Neuf à Saint-Eustache. On dit cette
+opération réclamée par l'administration des postes: nous n'en croyons
+rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des
+dénominations multiples, qui doivent donner lieu à des erreurs
+fréquentes d'adresses et à des courses inutiles de la part des facteurs.
+Mais il est possible à ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue,
+de trouver un destinataire dont le numéro n'est pas indiqué; cela
+deviendra inexécutable quand, par suite du système qu'on voudrait voir
+adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprimés et
+qu'il n'y aura plus qu'un _quai de la Rive-Droite_ et qu'un _quai de la
+Rive-Gauche_. Se retrouvera qui pourra dans une série sans fin de
+numéros commençant à Bercy et finissant à Passy, et malheur à qui, ayant
+affaire aux premiers ou aux derniers numéros de cette série, ignorera
+dans quel sens elle se déroule! En supprimant ainsi une foule de noms de
+rues, on ferait disparaître des souvenirs historiques souvent curieux,
+qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les désignations de
+propriétés une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de
+procès.
+
+Les bandes de voleurs défilent devant la cour d'assises. Malheureusement
+pour les amateurs de ces sortes de débats, ces messieurs se suivent et
+se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis
+politiques; les défections y sont nombreuses. Les partis ont leurs
+transfuges, les bandes leurs révélateurs.--Les tribunaux sont aussi
+saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation
+portées par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqué
+leur vie privée. Personne ne sera tenté de prendre la défense des
+écrivains qui se permettraient de lâches attaques contre des femmes.
+Mais les artistes qui recourent à la justice doivent, avant de prendre
+ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le
+rédacteur d'un petit journal était poursuivi par une de ces dames, comme
+lui ayant contesté les qualités requises pour représenter exactement
+Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un témoin. Celui-ci est appelé.
+Le président, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: «Êtes-vous
+parent ou allié de la plaignante?--Non, monsieur le président.--La
+connaissez-vous?--Oui, monsieur le président: j'ai été son amant pendant
+cinq ans.» La sincérité inattendue du témoin a produit dans l'assemblée
+un effet difficile à décrire.
+
+L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda;
+l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État
+honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé
+à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur
+des poèmes de _l'Enfant Prodigue_ et de _la Maison des Champs_, M.
+Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par
+Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la
+Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à
+cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et
+Saint-Marc-Girardin.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur,
+l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à
+bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à
+l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord.
+Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à
+l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le
+roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à
+l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus
+éloquent, le plus sublime.
+
+ Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!
+ Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!
+ Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!
+ On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!
+
+Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois
+de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du
+coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe
+ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il
+vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon
+immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la
+rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur
+le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se
+jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et
+à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette
+brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de
+parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle.
+C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine,
+le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre
+voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du
+candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos
+les petits-fils de leurs pères, les parents de leurs parents, les amis
+de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien
+qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux
+immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la
+vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la
+pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je
+nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats.
+Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un
+académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses,
+les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche
+et les supplications du candidat à l'Académie.
+
+Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette
+semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura
+pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le
+souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne
+parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a
+toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en
+lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux
+et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait
+d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.
+
+Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa
+muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle
+et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin
+pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète
+Léonard était son oncle.
+
+Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du
+temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les
+poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine
+floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette
+couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis
+dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre
+descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux
+poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa
+veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait
+l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et
+modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers;
+on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble
+et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de
+ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison
+des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a
+point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce
+quatrain adressé à une femme:
+
+ Ce auteur doit, sur toutes choses
+ Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;
+ Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,
+ Et je vous chanterai dans la saison des roses.
+
+Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.
+
+Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais
+rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se
+présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille,
+et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa
+gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il
+avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les
+goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de
+la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son
+caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de
+l'homme servit de passe-port au poète.
+
+L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et
+enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible
+possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des
+fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et
+d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du
+fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne,
+insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature
+de l'auteur de _La Maison des Champs_; on répétait de salon en salon ce
+plaisant distique;
+
+ Au fauteuil de Delille aspire Campenon:
+ Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.
+
+Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception
+en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février
+1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la
+face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de
+Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les
+passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment;
+dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la
+Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély,
+chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut
+immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire
+académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si
+tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au
+_Journal des Débats_, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule
+curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et
+particulièrement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_.» Triste
+éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'oeil du citoyen devait
+toujours voir les infortunes de la patrie!
+
+Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de
+louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu;
+c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait
+la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues
+et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir
+présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le
+fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans
+courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la
+dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault
+hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la
+_patrie_, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des
+feuilles royalistes.
+
+Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon
+rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il
+tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes,
+l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des
+menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son
+compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:
+
+ Pour le placer dans les menus.
+ On a consulté ses ouvrages.
+
+Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des
+fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la
+campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit
+agréable après tout, et d'un aimable caractère.
+
+--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à
+foison. Ici un drame merveilleux intitulé _Diegorias_; là une admirable
+comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville
+depuis huit jours sous le titre des _Bâtons flottants_. Ces deux
+chefs-d'oeuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM.
+les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras
+ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici
+parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de
+l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni
+d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le
+mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec
+tant de succès les rébus de _l'Illustration_.
+
+Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va
+bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le
+père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses
+salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à
+huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un
+opéra en deux actes nommé _l'Égyptienne_; on ne parle pas de l'auteur
+des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la
+musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence:
+Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse
+émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est
+aveugle.
+
+Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient
+mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai.
+Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'oeuvre du
+jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas
+manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire
+aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et
+pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M.
+Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom
+de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant
+artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach
+est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin
+qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le
+simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait
+ce qui peut arriver.
+
+--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par
+ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses
+contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus
+quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la
+représentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair
+qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la
+Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la
+propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve
+particulièrement remarquable: on assure, et cela _très-sérieusement,_
+que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet
+hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M.
+Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé
+de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: _la
+Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio
+est l'Hippocrate du _Galop_: il a refusé les présents
+d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.
+
+--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs
+italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire;
+_Otello_ a dépassé la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue
+par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux
+sourires et les récompenses. Après cette représentation d'_Otello_,
+outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague
+d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à
+Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura
+une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place
+de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.
+
+--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se
+prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime.
+Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne
+recommencez pas!
+
+
+
+De la Destruction des Monuments historiques.
+
+Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et
+prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les
+pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté
+de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici
+jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous
+trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent
+souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est
+laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme
+maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des
+actes qu'elle déplore.
+
+Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la
+conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait
+injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but
+par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a
+deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le
+crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des
+monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée;
+un comité des arts et monuments a été adjoint un département de
+l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses
+ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des
+circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le
+concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales,
+associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a
+été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par
+les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur
+révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée
+comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire
+semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables
+et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas
+départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans
+un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité
+historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette
+question:
+
+«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité
+cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et
+disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on
+les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés
+gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de
+bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état
+d'apprécier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est
+blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou
+fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur
+qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus
+éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner,
+depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre:
+Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège
+de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se
+passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on
+entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument
+(_Bulletin du Comité_, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39):
+«Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien
+fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on
+avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le
+conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on
+l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique
+et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle
+Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité
+(I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de
+l'Arsenal.
+
+Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre
+le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé
+rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte
+barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de
+faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la
+cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci
+pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre
+humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a
+bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets
+vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été
+exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à
+Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France
+grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle
+plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de
+Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal
+intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de
+triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une
+fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous
+venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire
+au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les
+plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à
+jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand
+on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:
+
+«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments
+qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise.
+Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente,
+laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur
+de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur,
+tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un
+état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les
+Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la
+Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était
+réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet
+acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le
+temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un
+salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations
+personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet
+entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son
+contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur
+différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres
+ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et
+transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en
+roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les
+autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui
+subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui
+oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon:
+qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après
+l'explosion!
+
+[Illustration: Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment
+démoli.]
+
+«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de
+triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents
+mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une
+députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le
+ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En
+attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les
+rues voisines.
+
+«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de
+la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de
+les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les
+injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans
+un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront.
+
+«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants
+pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les
+remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient
+d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines
+provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les
+morceaux cassés ou détruits dans la démolition.»
+
+N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient
+pas complètement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas
+constamment méconnus?
+
+
+
+Théâtres.
+
+[Illustration: Palais-Royal.--_La Marquise de Carabas_.--Mademoiselle
+Déjazet.]
+
+_La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_
+(PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODÉON).--_L'Italien et le
+Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blasé_ (VAUDEVILLE).--_Stella_
+(théâtre de la GAIETÉ).--_Piocheurs et Flâneurs_. (VARIÉTÉS).--Reprise
+de _La Péri_. (OPÉRA).
+
+La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les
+Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines
+mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de
+Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas
+du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par
+être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif
+et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas;
+après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas
+pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit
+que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en
+effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas,
+c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte
+de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa soeur, la très-laide et
+très-revêche vicomtesse.
+
+«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant
+vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse,
+parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en
+déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse
+renonce au marquis, puisque voici la marquise.
+
+Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour
+sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur
+tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les
+Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les
+auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.
+
+Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si
+près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie
+est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par
+désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de
+pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers
+les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max
+poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie
+elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle
+est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même
+dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir;
+mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire
+que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se
+réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra
+n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux
+coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis
+Bernard_.
+
+Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV;
+Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien
+entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient;
+mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!
+
+Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre
+Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.
+
+Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de
+prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des
+théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à
+son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi
+copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le
+parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin _le
+Despote_, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et
+_l'Hôtel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre
+souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan,
+avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis
+de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus
+intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire
+d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut?
+J'aime mieux, à la rigueur, _l'hôtel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du
+moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la
+thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du
+génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des
+femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les
+Femmes savantes_; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la
+quitteront pas aisément.
+
+Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard,
+petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe à Colonne_, arrive après M. Deslandes
+et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une
+comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni
+plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard
+s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des
+sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque
+d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius
+et de Catons.
+
+Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les
+cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le
+pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que
+Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non.
+Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par
+la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon
+Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M.
+Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le
+dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru
+invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être
+dupe et victime de ses ténébreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la
+puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il
+se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en
+reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les
+biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne
+saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments,
+exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un coeur
+sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction;
+c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu
+moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une
+oeuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait
+de la distinguer et de l'applaudir.
+
+D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire
+inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet
+original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue
+l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête
+baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme
+blasé; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que
+ferons-nous d'Arnal?
+
+Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de
+deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans,
+Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne
+chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux,
+ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il,
+il bâille encore; il bâille toujours.
+
+«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première
+femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe
+à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de
+Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant,
+un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux
+gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la
+rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se
+sentirait pas ému d'un pareil plongeon?
+
+Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être
+blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à
+fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de
+l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles;
+après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se
+montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries,
+épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement
+guéri de sa maladie d'homme blasé.
+
+[Illustration: Arnal.]
+
+Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans
+ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.
+
+«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous
+parler latin: _Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_.» M.
+de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le
+fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de
+triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son
+excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser
+mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant
+sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte,
+dont l'auteur est M. Armand Durantin.
+
+Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière;
+Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de
+Longueville, l'héroïne de la fronde.
+
+Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement
+a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et
+l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et
+le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de
+Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon
+de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.
+
+Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses
+intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est
+cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa
+fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour
+dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris,
+notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la
+tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac
+d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au
+Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le
+garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.
+
+M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée
+de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi
+tous les trois.
+
+Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle
+prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les
+plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la
+férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui
+gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en
+effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de
+quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père
+infortuné, est exemplairement puni.
+
+Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.
+
+Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il
+n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les
+gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier
+comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en
+est la récompense.
+
+Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait
+réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il
+faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et
+Lauzanne ont oublié la confiture.
+
+[Illustration.]
+
+Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta
+revient _la Péri_. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion.
+Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet
+enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Théophile Gautier; prêtez
+l'attention à ces tableaux ravissants;
+
+Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane
+dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon
+l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embête_: la belle langue que
+la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui
+apportant, l'un une énorme brioche, du moins je le suppose, surmontée de
+trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un
+cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau.
+Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement
+l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embête_ et vous
+_m'embêtez!_
+
+[Illustration.]
+
+Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le
+grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir
+des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit
+connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se
+décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa
+taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa
+coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un oeil.
+
+[Illustration.]
+
+Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout
+portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante
+qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage,
+au contraire.
+
+[Illustration.]
+
+La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans
+un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce
+de location, métempsycose.
+
+[Illustration.]
+
+Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus
+ou moins permis par le sergent de ville.
+
+D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet;
+mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage
+supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret
+tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son coeur, expriment
+agréablement sa satisfaction.
+
+[Illustration.]
+
+Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble
+comme deux gouttes d'eau à l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris
+par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri, s'esquive adroitement
+par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds,
+seule partie d'Achmet
+
+[Illustration.]
+
+qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan
+la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.
+
+Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri,
+
+[Illustration.]
+
+suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le
+déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.
+
+Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que
+voici, et pour cette taille de guêpe?
+
+[Illustration.]
+
+Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de
+clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.
+
+[Illustration.]
+
+Vivent à jamais Achmet et la Péri!
+
+
+
+ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
+
+CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)
+
+Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.
+
+(Suite.)
+
+--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si
+bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le
+regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une
+balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et
+tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable
+porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un
+collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque
+des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais
+d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé
+de mon appétit par la même occasion (1).
+
+ [Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions
+ au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur
+ dans les journaux américains, et précédés habituellement d'une
+ grossière gravure sur bois représentant un nègre marron, les mains
+ enclavées dans des menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui
+ le tient serré à la gorge.
+
+«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou
+un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de _de Lampert_.»
+
+«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac;
+il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un
+coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»
+
+«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant
+la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau.
+Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»
+
+«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite
+cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure
+arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son
+front.»
+
+«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son
+évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en
+essayant de faire la lettre M.»
+
+Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains
+et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs,
+nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de
+mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle
+inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est
+une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une
+main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins
+agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de
+pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de
+sang aux propriétaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de
+nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi
+communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre
+dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare
+récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués
+nous-mêmes.]
+
+--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté
+debout à côté de lui.
+
+--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les
+yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.
+
+--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour
+avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi
+fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave
+qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir,
+celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou,
+au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui
+fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il
+était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant
+qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère
+fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien,
+une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait
+racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en
+plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!
+
+--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos
+folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?
+
+--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa
+brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le
+louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me
+tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme
+pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que
+je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous
+les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»
+
+Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais
+l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment
+même un démenti formel à sa déclaration de joie.
+
+«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont
+si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent,
+la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en
+sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle
+toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.
+
+--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant
+que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous
+l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu
+où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.
+
+--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron,
+en avant!
+
+--Est-ce là son nom? demanda Martin.
+
+--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le
+porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure
+obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et
+descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley
+ayant pris les devants avec le reste.
+
+Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils
+allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son
+compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au
+jeune homme.
+
+«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.
+
+--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir
+avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.
+
+--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de
+république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.
+
+--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit
+l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici
+dans un État à esclaves, à la vérité; mais, je l'avoue, non sans honte,
+l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses
+formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les
+autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non,
+réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»
+
+En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent
+d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.
+
+Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des
+points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues
+et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer.
+Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre
+le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui
+paraissait avoir à coeur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite
+d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par
+l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa
+persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès
+desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en
+sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin
+se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement
+même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.
+
+S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les
+fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan
+frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement
+Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir
+être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à
+toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert
+d'un habit complet.
+
+Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien
+moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier,
+l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient
+la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout
+frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la
+connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité,
+Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin
+du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.
+
+Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit
+ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort
+jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin
+elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et
+éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour
+reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait
+le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le
+second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine
+cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils
+ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient
+proches parents.
+
+Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes
+filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées,
+non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort
+jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits
+souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés;
+avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la
+tête aux assistants.
+
+Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une
+chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant
+foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y
+compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs
+et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes
+dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le
+Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss
+Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa
+nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il
+devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent,
+escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits
+gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait
+fait la conquête de la famille entière.
+
+(La suite à un prochain numéro.)
+
+
+
+L'Ame errante
+
+ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.
+
+L'ÂME.
+
+Quaré tristis es, anima mea?
+
+(_Ps. 12._)
+
+En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers
+d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.
+
+Mais tandis que les autres âmes ses soeurs se répandaient dans les
+mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles
+étaient destinées;
+
+Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que
+d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges
+qui chantent autour de son trône;
+
+Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient
+s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.
+
+Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait
+dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.
+
+Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la
+pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre.
+
+Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un
+asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas
+de place pour elle.
+
+Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient
+pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.
+
+Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les
+hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la
+place occupée, le vase rempli.
+
+Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:
+
+O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle,
+puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la
+fin des temps?
+
+Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes soeurs des
+existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?
+
+Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la
+nature, et repoussée par tous.
+
+C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous
+la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui
+la dédaignent.
+
+Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.
+
+J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle
+était chez eux, et encore plus sublime.
+
+J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme
+divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore
+avaient l'âme que tu leur as donnée.
+
+Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination
+dans le monde?
+
+Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout,
+sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.
+
+Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les
+grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant
+quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et
+pendant le séjour de celle-ci.
+
+Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter
+les souvenirs.
+
+Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme
+elle redisait ses souvenirs.
+
+...........................................
+
+PAGANINI.
+
+O I have suffered with... (Tempest.)
+
+Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et
+serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un
+grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses
+longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.
+
+Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le
+trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le
+mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge
+qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant.
+
+Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs
+doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!»
+
+J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un
+palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de
+Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: TRÈS-BIEN!
+
+Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et
+la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de
+soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles
+monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et
+des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature.
+
+Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?
+
+L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé
+avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur
+coagulée, sombre, pesante et comme morte.
+
+Etait-ce du sang?
+
+Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, _de l'opium!_
+
+De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce
+pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme,
+dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps
+égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne
+gardez, pas une pensée pour votre âme!
+
+Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour
+vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur
+s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser
+comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal
+opium?
+
+Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire
+horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les
+puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et
+se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe
+étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en
+jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met
+le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre
+univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au
+delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas
+d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle
+saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace
+et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces
+débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant
+fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande
+et la fasse, jaillir dans vos rêves?
+
+Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.
+
+Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et
+ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce
+crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait
+mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques
+souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance
+insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.
+
+Il dormit.
+
+Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les
+rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.
+
+A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans
+son âme une série de spectacles étranges.
+
+Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et
+remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que
+d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil
+n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout
+également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie
+sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin
+qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces
+sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller,
+sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.
+
+Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles
+et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en
+cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux;
+d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et
+c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait
+le coeur.
+
+Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une
+céleste dissonance.
+
+Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce
+magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et
+disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et
+dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent
+bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme
+des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur
+lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline
+vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.
+
+Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile
+de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur
+belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues
+paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.
+
+C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon
+semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus
+beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait,
+appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et
+brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint
+avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle;
+un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et
+ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras,
+aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur
+l'instrument.
+
+Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un _adagio_ comme les
+séraphins en soupirent devant le Seigneur.
+
+C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude
+d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient
+saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas
+il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux
+oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque
+insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.
+
+Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.
+
+Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus
+de visible que l'Océan immense.
+
+Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini,
+qui dormait, s'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»
+
+C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un
+immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une
+vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un
+rayon de lumière.
+
+Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts
+qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient
+avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme
+celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à
+chacun de ses doigts.
+
+Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur
+les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que
+toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et
+dans cet instant.
+
+L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur
+du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger
+bruissement d'amour.
+
+L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre
+cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace
+monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus
+ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.
+
+Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous
+avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour
+écouter le violon de Paganini.
+
+Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini,
+il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.
+
+Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se
+rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau
+avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit
+un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer
+le placement.
+
+Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets
+du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de
+l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et
+moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je
+me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.
+
+Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre
+heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque
+Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.
+
+«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et
+soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert
+donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?
+
+«J'en doublerai la dose ce soir.»
+
+Ces mots me firent frémir.
+
+Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon,
+dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.
+
+C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles,
+musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le
+terrestre et au milieu des habitudes humaines.
+
+C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac
+qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant,
+entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.
+
+«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu
+n'est-il point allumé?»
+
+Je cherchais Paganini dans ces paroles.
+
+«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit
+savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie
+crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas
+d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»
+
+Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il
+retomba.
+
+«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....
+
+Hélas! ce n'était pas encore Paganini.
+
+Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y
+a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps
+auprès de l'âme.
+
+Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime
+artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à
+propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et
+chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.
+
+Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de
+Milton.
+
+Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans
+qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa
+toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse
+qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé
+de la nuit.
+
+A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds
+écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je
+le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et
+Antonio introduisit le signor Caldi.
+
+A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un
+soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de
+terre, dans les dernières cavités de son cerveau.
+
+«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.
+
+[Illustration.]
+
+Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie
+diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la
+femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné?
+car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie
+diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un
+homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux
+colonnes _avoir_ et _dépenses_, et si éloigné d'être tourmenté par ses
+créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois
+électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.
+
+Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le
+coeur du grand artiste?
+
+C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces
+paroles de Paganini:
+
+«Caldi, voyons vos cordes.»
+
+M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant
+un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de
+cordes roulées en cercles et attachées avec de petits noeuds roses, il
+les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant
+avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que
+nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à
+Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,»
+ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du
+dilettante.
+
+«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il
+examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et
+ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec
+mépris en disant à Caldi:
+
+«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi,
+que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.
+
+--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça
+dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.
+
+Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui
+parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec
+une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux!
+dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été
+couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'oeuvre.
+
+--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces
+complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa
+marchandise.
+
+«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»
+
+Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...
+
+C'était ce célèbre _amati_ sur lequel il a fait tant de merveilles.
+
+Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but
+que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus
+entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.
+
+Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère
+qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce
+regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre _amati!_» Et il le
+fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.
+
+Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes
+du seigneur Caldi.
+
+Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec
+sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...
+
+Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une
+extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.
+
+«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.
+
+Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle
+du marchand de cordes.
+
+Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est
+point parfaite.
+
+--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.
+
+Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.
+
+Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie
+brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté
+délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous
+cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à
+eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre
+enfant.
+
+Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si
+susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se
+manifestait.
+
+Il rejeta la corde.
+
+Il essaya un _la_, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de
+Caldi.
+
+Il le condamna encore.
+
+Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son
+incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou
+trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.
+
+Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.
+
+Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées
+parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.
+
+[Illustration.]
+
+Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait
+avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en
+tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces
+vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur
+excessive et légère ténuité.
+
+Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les
+ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.
+
+Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas
+choisi du _sol_, signor?
+
+--De _sol_, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre
+années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans
+votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette
+bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le
+chevet d'ivoire de mon violon.»
+
+En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui
+résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement
+quand son maître lui presse la tête avec amitié.
+
+[Illustration.]
+
+«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit
+Caldi en fermant la porte.
+
+--Bonjour,» répondit Paganini.
+
+Et le sublime artiste demeura seul.
+
+Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait
+enfin essayer de sublimes préludes.
+
+Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et
+s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il
+l'ouvrit, et lut.
+
+C'était le roman de Manzoni, _les Fiancés_. Il lut avec ravissement
+quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses
+et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son
+coeur était plein; son âme, moi, son âme, était enivrée et ardente; il
+quitta le livre et songea.
+
+Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et
+à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui
+n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le
+Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme,
+aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et
+tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi
+son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait
+voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions
+ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux
+noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la
+taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition
+devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je
+pleurais aussi comme une âme pleure.
+
+Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais
+quoi l'en fit sortir brusquement.
+
+Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total.
+Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante,
+pour aligner des chiffres!
+
+Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y
+avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais
+pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.
+
+Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une
+inspiration, il saisit son violon et joua.
+
+Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce
+n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet
+instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste,
+sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à
+lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire
+des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus
+inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les
+nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût _en
+état_.
+
+Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme _Taglioni_, et
+que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil,
+faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle
+exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une
+souplesse mécanique et surprenante.
+
+Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la
+scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur
+elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau
+quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant
+mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec
+cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres,
+ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine,
+enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la
+volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»
+
+Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»
+
+Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique
+avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses
+pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en
+était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût
+rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides;
+mais pas une pensée de génie ou de coeur, rien que du métier.
+
+Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je
+commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini
+d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de
+génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je
+fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans
+pensées, il laissa le violon et alla dîner.
+
+Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.
+
+Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans
+son coeur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme,
+d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans
+lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait
+une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots:
+«Maintenant, la gloire!»
+
+Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini
+d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et
+l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire,
+car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans
+les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les
+coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y
+vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.
+
+Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes,
+le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille
+majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le
+connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se
+demandaient: «Quel est cet homme?»
+
+Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être
+entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et
+se demandant encore: «Quel est cet homme?»
+
+Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect.
+Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts.
+Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme
+accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché
+derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et
+d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre,
+comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il
+entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce
+tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente
+d'un sublime plaisir.
+
+Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête,
+retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des
+regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se
+cachait haletant et superbe.
+
+Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents
+bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës
+qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à
+un même accord.
+
+Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps
+dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui
+circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs
+de respect et d'attente.
+
+Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint
+s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:
+
+Paganini!
+
+Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt
+son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux
+noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y
+trouvait pas quelque chose de celle de Satan.
+
+Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement,
+jusqu'à la rampe allumée.
+
+A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et
+d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.
+
+Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs
+saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les
+avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.
+
+Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous
+dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.
+
+Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une
+fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris
+et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son
+esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses
+soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une
+pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était
+profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre
+Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne,
+pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour
+être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur
+jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux
+dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule
+sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse.
+Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il
+n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à
+l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment
+sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.
+
+[Illustration.]
+
+Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu,
+mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments,
+il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et
+l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du
+lion qui se réveille irrité et rugit.
+
+Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de
+mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla
+que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même
+devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et
+parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt
+nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.
+
+Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.
+
+[Illustration.]
+
+Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire
+ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique
+sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la
+partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut
+point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun
+doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de
+l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si
+brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce
+pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles
+inspirations.
+
+L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.
+
+Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de
+Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient
+leurs coeurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque
+l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait
+tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire,
+lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on
+eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents
+grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de
+toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle
+qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.
+
+Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde
+intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon,
+mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il
+le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il
+l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui;
+il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses
+yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient
+opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus
+vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux
+adorés.
+
+Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons
+sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies
+enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de
+l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et
+d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste
+écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et
+frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui
+s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.
+
+Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se
+retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant
+la même et profonde révérence.
+
+Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans
+l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un
+homme.
+
+Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une
+bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:
+
+Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.
+
+Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient
+eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la
+musique du grand violon.
+
+Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le
+remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il
+allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.
+
+Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette
+bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il
+allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.
+
+Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire
+ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant
+résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert
+d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te
+force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce
+caprice, homme de génie?
+
+Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est
+un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans
+une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en
+émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse
+frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la
+corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de
+mélodies.
+
+C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le _son
+harmonique_.
+
+Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et
+que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il
+n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà
+il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces,
+lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.
+
+Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir
+de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité
+insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait
+qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.
+
+Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel
+les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de
+pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces
+intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les
+approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges,
+tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se
+demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une
+rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?
+
+Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se
+reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.
+
+Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes
+et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements
+célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux;
+c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le
+volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce
+sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur
+l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien
+peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa
+furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au
+grandiose, au terrible.
+
+Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups
+redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la
+foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les
+entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles
+avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris
+étaient sublimes.
+
+Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures,
+rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de
+plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses...
+et cette barbarie était sublime.
+
+Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et
+comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était
+sublime.
+
+Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son
+effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point...
+et cet effet était sublime.
+
+Et le concert se termina.
+
+Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de
+l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure
+extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui
+jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une
+masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour
+toucher se mains et son archet sacrés.
+
+Il disparut...
+
+La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie,
+devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.
+
+Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir;
+il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.
+
+O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu
+de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!
+
+La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini
+sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le
+papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.
+
+Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...
+
+Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes
+qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du
+cerveau de Paganini.
+
+
+
+Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.
+
+Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris,
+on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans
+tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où
+les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées
+comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se
+régularise peu à peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur
+développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères
+principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner
+presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les
+routes, qui répandent du coeur aux extrémités la vie et le mouvement de
+la grande capitale.
+
+Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les
+couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par
+des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un
+point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant
+leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce
+qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus
+considérables attributions de l'administration municipale parisienne.
+
+Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres,
+elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin,
+puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2).
+Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont
+bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais
+passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour
+dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer
+vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que
+les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on
+l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition,
+quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà
+beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des
+améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que
+quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de
+l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout
+ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le
+cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de
+ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du
+percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands
+yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un
+élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est
+certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort
+peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois
+ignorant l'utilité de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans
+lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de
+l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une
+comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en
+émeuve.
+
+ [Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8
+ m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8
+ m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.]
+
+Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou
+l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans
+ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers
+parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les
+principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit
+en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--_Rue Rambuteau_, rue
+_de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, élargissement immédiat
+des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue
+_Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pères_, rue _Constantine_, rue
+_Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc.
+La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais
+Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les
+quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes
+de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les
+plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi,
+pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements
+ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite
+ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie
+des modifications apportées journellement à la voie publique par suite
+du système adopté par l'administration municipale.
+
+Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait
+aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les
+voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il
+formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable
+antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il
+faut assainir et déblayer.
+
+Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait
+l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les
+unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les
+dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces
+classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement
+frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de
+vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de
+dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle
+ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne
+peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième
+ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu.
+C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc
+recommencer sans cesse démolir et aligner une seconde fois les
+propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles
+vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de
+démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable
+motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite,
+on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre
+dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal
+le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles
+anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la
+circulation.
+
+L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la
+partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie;
+mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un
+point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au
+reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle,
+nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point
+de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier,
+suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient
+un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.
+
+Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout:
+tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait.
+C'était ainsi qu'il imprimait à ses oeuvres un cachet uniforme,
+répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et
+monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher
+aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place
+Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent
+construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que
+l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger
+par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de
+grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont
+donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles
+baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.
+
+L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir
+une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces
+lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice,
+rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus
+cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les
+Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel
+déblayé aurait pu contenir les manoeuvres d'une armée; et des colonnades
+du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure
+impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie
+jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à
+l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient
+leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard
+Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le
+Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au
+boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides
+parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles
+constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de
+la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à
+l'autre.
+
+L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées.
+La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet
+les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine
+ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé,
+demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore
+aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque
+fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes,
+pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet
+état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout
+et n'acheva rien.
+
+[Illustration:
+
+PLAN DE PARIS
+INDIQUANT LES PERCEMENTS
+DE RUES NOUVELLES.
+
+Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est
+projetée ou en cours d'exécution.]
+
+Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale,
+prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des
+percements combinés, exécutés d'ensemble, des _quartiers neufs_. En
+quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier,
+quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la
+Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier
+Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que
+spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements.
+Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de
+combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui
+facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des
+contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des
+compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais
+qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables
+agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers
+et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir
+réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces
+plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après
+avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des
+jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie
+sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit
+nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de
+constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans
+bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que
+l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore
+aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.
+
+L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées
+monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la
+Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les
+autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû
+faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des
+quais, qui touche à son terme, est une oeuvre colossale; la rue
+Rambuteau est également une création utile et vaste; mais
+l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard
+Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans
+les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais,
+et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles
+difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et
+pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.
+
+Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de
+pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se
+trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons
+pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont
+l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être
+pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey.
+Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive
+gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur
+la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce
+nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une
+trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et
+ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait
+directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On
+connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt
+après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La
+Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve
+un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue
+Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue
+de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de
+Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles
+et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de
+circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en
+communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer,
+etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant
+par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.
+
+Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale.
+Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et
+pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt
+de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins
+des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une
+nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on
+à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il
+passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que
+l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en
+dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue
+du l'Université et celle de Saint-Dominique.
+
+On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui,
+coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport
+direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans
+contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés
+depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.
+
+Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet
+dont on s'occupe activement dans les bureaux.
+
+Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus
+importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des
+halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à
+l'administration municipale de traiter.
+
+Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le
+prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare.
+L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de
+Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend
+indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner
+une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté
+primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques
+qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît
+insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce
+moment à une nouvelle étude.
+
+C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que
+des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est
+évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels
+ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout
+prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la
+dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et
+Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord.
+En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du
+boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du
+Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à
+l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un
+débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.
+
+Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de
+M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue
+Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose.
+La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail
+d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.
+
+Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les
+projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront
+probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare,
+entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée
+sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine,
+sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le
+passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements
+opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de
+constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures.
+Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur
+voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction
+du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous
+les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu
+devenir une oeuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son
+ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en
+l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le
+projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales
+et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une
+utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les
+percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième
+arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent
+guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins
+abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm,
+qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de
+circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité
+générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur
+ces projets d'_intérêt local_, qui ne fournissent rien à la discussion
+des intérêts généraux.
+
+
+
+[Partition musicale.]
+
+ JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU.
+
+ ROMANCE
+ Paroles de M. Henri Blaze.
+ Musique de M. Allyre Bureau.
+
+ Au joli mois de renouveau
+ Et des pâquerettes mignonnes
+ Tous deux ensemble au bord de l'eau
+ Nous devions tresser des couronnes
+ Je l'ai bien longtemps attendu
+ Hélas, hélas! Et tu n'es pas venu
+ Nulle couronne n'est tressée.
+ Et voilà la saison passée
+ Voilà la saison passée.
+
+ Que de fois tu m'avais promis
+ De venir aux moissons prochaines
+ Cueillir avec moi des épis
+ De beaux épis mûrs dans les plaines
+ Je t'ai bien longtemps attendu
+ Hélas hélas et tu n'es pas venu
+ Nulle gerbe n'est amassée
+ Et voilà la saison passée
+ Voilà la saison passée.
+
+ Tu m'avais promis bien souvent
+ Encor de venir à l'automne
+ Faire de l'herbe au petit champ
+ Hélas maintenant l'herbe est jaune
+ Le temps est passé, l'heure sonne
+ Le bonheur s'est évanoui
+ Viens sur ma tombe pauvre ami
+ Si tu veux faire une couronne
+ Si tu veux faire une couronne.
+
+ Procédés d'E. Duverger.
+
+
+
+Monument élevé par les Écossais à la mémoire des Prisonniers Français.
+
+Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers français
+furent _parqués_ au fond d'une petite vallée des environs d'Edimbourg,
+nommée Valleyfield. Ils y restèrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et
+trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entouré de collines
+boisées, et arrosé par la rivière Esk, avait été transformé en une
+prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; à
+l'extérieur s'élevaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides
+corps de garde défendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles,
+les armes chargées, veillaient nuit et jour de distance en distance.
+L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un
+hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes
+passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant
+d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux
+s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie,
+et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur
+dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de
+poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du
+boeuf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart
+des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et
+ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur
+permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison;
+les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés,
+ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient
+souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables.
+Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à
+l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre
+d'exil. Les habitants de Valleyfield et des environs ont élevé
+dernièrement, à mémoire de ces prisonniers de guerre français, le petit
+monument que représente la gravure ci-jointe. La noble et touchante
+inscription gravée, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction
+littérale, nous dispense de tout commentaire:
+
+[Illustration.]
+
+ THE MORTAL REMAINS
+ OF 300 PRISONERS OF WAR
+ WHO DIED
+ IN THIS NEIGHBOURHOOD
+ BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814
+ ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.
+
+ CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH
+ DESIRING TO REMEMBER
+ THAT ALL MEN ARE BRETHERN
+ CAUSED
+ THIS MONUMENT TO BE ERECTED
+ AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG.
+
+«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce
+voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près
+de ce lieu.
+
+«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les
+domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près
+d'Edimbourg.»
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L.
+Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º.
+
+Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité
+d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque
+année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le
+gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres,
+d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses
+collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la
+douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille
+douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant
+annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute
+spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et
+prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un
+temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la
+résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même
+oeuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de
+monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté
+méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté
+que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin
+que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous
+le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce
+lui aurait semblé sacrilège.
+
+Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de
+Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui
+exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le
+rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une
+préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la
+cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et
+la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait
+point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la
+libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette
+déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que
+des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la
+confiance d'un père n'eût point délégué à un fils.
+
+«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette
+bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle
+pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori
+dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires
+du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un
+dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et
+pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun
+sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M.
+le baron Taylor, _cet ardent régénérateur de notre scène française_,
+remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et
+qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la
+surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne
+administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se
+rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et
+l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui
+appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux
+l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur
+de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations
+que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est
+que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre
+régénération, que les archives de la Comédie ont été classées; que la
+rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été
+poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en
+sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre
+a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne,
+homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans
+voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait.
+
+Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné
+les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant
+qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans
+cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres
+de local, d'administration et de destinée.
+
+Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il
+voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas
+bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins
+à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une
+décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie
+le 5 octobre 1842.»
+
+Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les
+incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le
+courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement
+regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse
+collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au voeu de M.
+Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont
+M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat
+d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à
+nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la
+garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa
+force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à
+reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et
+qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire
+cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité
+c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du
+bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous
+allons, nous, ouvrir le Catalogue.
+
+Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé
+par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux
+années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge,
+avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur
+public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on
+s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six
+mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'oeuvre lui
+a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui,
+suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour
+servir de complément au _Nouveau Manuel du Libraire_, de M. Brunet.»
+
+Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un
+tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils
+portent sur leur faux titre: _Collection des chefs-d'oeuvre de l'Esprit
+humain_; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire
+que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus
+d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à
+reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve
+bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous
+celui de l'invention.
+
+Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de
+sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la
+composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il
+déclarait chacun de ses volumes _unique_. Cela était bien pardonnable;
+il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère
+qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la
+cruauté dans un recueil, la _Revue française_, de signaler cet innocent
+charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles
+se trouvaient des frères de ces enfants _uniques_. Avec une collection
+aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé
+n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant
+complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la _Revue_
+aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.
+
+Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile
+Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une
+_Moralité_ le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six
+sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec
+empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «_Le savant
+M. Van Pruet vivait alors_» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui
+veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des
+ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre
+à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur
+ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur
+l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de
+ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos
+jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité,
+que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet
+vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui
+s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a
+pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification?
+
+Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses
+notes pour servir de complément au nouveau _Manuel du Libraire_ de M.
+Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce
+bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n.
+1150: _Nous croyons avoir ouï-dire..._ ou, page 19, n. 124; _Je crois
+avoir lu..._ ou, page 121, n. 632: _N'avons nous pas lu quelque
+part?..._ Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de
+dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un
+peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.
+
+Le Bibliophile Jacob se borne à dire qu'il est le continuateur de M.
+Brunet, qu'il enterre par là; c'est infiniment trop de modestie. Il
+aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dépister
+plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de
+voile qui ne se déchire, pas de paternité qui ne soit recherchée, et
+trouvée. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande
+(p. 290, n. 1284): «Ne faut-il pas attribuer cette tragédie à
+mademoiselle F. Paschal?» Quelquefois il est plus sûr de son fait et il
+vous dit (p. 134, n. 680): «Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a
+que Clément Marot qui ait pu les faire.» Vous avez le choix! mais ne
+sortez pas de là. Comme encore (p. 34, n. 216); «La traduction est
+CERTAINEMENT ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Théodore
+de Beze.» Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. Là où il
+vous donne latitude complète, c'est quand il vous dit, comme page 19, n.
+124: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de
+Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre.» Cela est encore
+plus vraisemblable. De même page 134, n. 671: «On peut croire que
+l'éditeur était Barbazan ou quelque autre.» Y a-t-il quelqu'un d'assez
+hardi s'appelât-il La Palisse, pour soutenir le contraire?
+
+Personne n'échappe aux distributions d'enfants trouvés par le
+bibliophile Jacob. Molière lui-même reçoit le sien; page 262, n. 1180:
+«Nous croyons donc que cette pièce est de Molière,» et il s'agit de cinq
+actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier
+leur exemplaire de Molière.
+
+Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de
+Molière; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le
+Bibliophile Jacob n'a eu qu'à mettre le nez dans cette bibliothèque, où
+M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour découvrir aussitôt une foule
+d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve
+trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: «VOICI DONC
+ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE.» En vérité le Bibliophile Jacob nous
+paraît avoir entrepris de régénérer la bibliographie comme l'a fait,
+pour la Comédie Française, cet autre régénérateur, M. Taylor.
+
+Mais nous avons dépassé l'espace qui nous était accordé. Nous n'avons
+plus qu'un avis à donner à M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas où la
+famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se déterminerait à
+donner cette collet lion à la bibliothèque de l'Arsenal, qui possède
+déjà la collection théâtrale de M. de Paulmy, nous prévenons le
+rédacteur de ce Catalogue qu'il doit éviter une erreur dans l'adresse.
+La bibliothèque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la
+préface, l'ancienne bibliothèque du comte de Provence, mais celle du
+comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frère. T.
+
+_Le Livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation
+pratique des Femmes_; par mademoiselle Nathalie DE LAJOLAIS; deuxième
+édition. Ouvrage couronné par l'Académie française.--Paris, 1843.
+_Didier_. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c.
+
+_Le livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation
+pratique des Femmes_, dont la deuxième édition forme un joli volume
+in-18, renferme cinq parties distinctes:
+
+La _première_ qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractères
+de certains penchants à peu près communs à l'enfance, et de la manière
+dont il faut redresser ou diriger ces penchants défectueux.
+
+La _seconde_, sous le titre d'_Éducation physique_, tend à faire
+ressortir la nécessité et les moyens de perfectionner les sens. Par ces
+moyens, l'auteur entend: les soins de propreté, l'observation des règles
+d'hygiène, selon la nature du tempérament, divers exercices corporels,
+l'étude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence à
+divers jeux usités dans les récréations.
+
+La _troisième_ entre dans tous les détails de l'éducation
+intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable,
+c'est-à-dire le plus approprié à la nature et au degré d'intensité de
+chaque faculté. L'intelligence comprend: l'esprit, la mémoire
+l'imagination, le jugement, la volonté.
+
+La _quatrième_ embrasse l'éducation de l'âme. Après avoir présenté
+l'analyse des facultés innées, elle marque la direction qu'il faut
+donner nécessairement à ces facultés, qui sont: le sens moral, l'amour
+du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la
+conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement liée
+à l'éducation de l'âme, fait la matière spéciale d'un chapitre dans
+cette quatrième partie.
+
+La _cinquième_ et _dernière_ résume tout ce qui a rapport directement à
+l'instruction des femmes. L'instruction y est considérée sous un double
+point de vue: celui de l'instruction _essentielle_ et celui de
+l'instruction _complète_ ou perfectionnée.
+
+Le chapitre de l'enseignement des sciences présente chaque branche de
+connaissances divisée en deux parties distinctes, savoir: la science
+_positive_, matérielle ou sensible, et la science _spéculatrice_ ou
+morale. Pour l'une, sont indiqués les bons livres élémentaires à mettre
+entre les mains des enfants, les livres utiles aux mères et aux
+institutrices, et la marche progressive à suivre dans l'enseignement;
+pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit
+être acquise, afin que toutes réunies, les sciences convergent vers un
+point d'unité propre à élever puissamment l'esprit et le coeur.
+
+Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traités de manière à ce
+que l'artiste et l'amateur puissent appliquer à leur travail ou à leur
+étude spéculative une méthode raisonnée.
+
+Le rapport lu par M. Jay à l'Académie Française, le 17 juin dernier, sur
+les ouvrages les plus utiles aux moeurs, contenait le passage suivant:
+
+«Il me reste à vous faire connaître l'ouvrage que votre commission a
+jugé digne de partager le prix. C'est un livre sur l'éducation des
+jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits
+se exercés sur ce sujet, qui intéresse au plus haut point la société et
+ceux qui sont chargés de sa direction; Fénelon lui-même est descendu des
+hauteurs de son génie pour traiter ce même sujet avec la sagesse et
+l'onction pénétrante qui le caractérise. Mais la société n'est pas
+immobile: le temps amené dans les moeurs, dans les habitudes sociales,
+des modifications inévitables qui exigent de nouvelles études et de
+nouvelles appréciations. Les principes généraux restent les mêmes; mais
+l'application, les méthodes, subissent des transformations qu'il est
+utile de suivre et de déterminer.
+
+«Tel a été le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point
+de la théorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de
+sa propre expérience; elle indique les moyens les plus propres à guider
+les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, à
+éclairer leur esprit, à fortifier leur raison, à leur faire aimer les
+devoirs de la religion, enfin à les rendre capables de surveiller un
+jour elles-mêmes un ménage, une jeune famille et de fixer le bonheur au
+foyer domestique.
+
+«Je regrette que l'étendue du rapport dont votre commission m'a chargé
+ne me permette pas d'entrer dans plus de détails sur l'ouvrage de
+mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit être,
+correct, naturel, et souvent gracieux. La récompense que je vous propose
+de lui décerner ne sera de votre part qu'un acte de justice.» X.
+
+_Histoire de la Confédération suisse_; par JEAN DE MULLER, ROBERT
+GLOUTZ-BLOZHEIM et J.-J. HOTTINGER, traduite de l'allemand, avec des
+notes nouvelles, et continuée jusqu'à nos jours, par MM. CHARLES MONNARD
+ET LOUIS VULHEMIN. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris,
+_Th. Ballincore_, éditeur.
+
+Le Français est devenu touriste, et la Suisse est une des contrées qu'il
+préfère. Il visite et parcourt les profondes Vallées, il gravit les
+monts escarpés, il franchit les cols sauvages, il s'arrête à Lausanne;
+Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui
+savent l'être par la contemplation rêveuse ou le recueillement studieux.
+J'étais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec
+l'obligeante permission du maître sous les ombrages magnifiques de
+Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nommée. J'achevais, dans ces
+paisibles allées, la lecture du treizième volume de l'_Histoire suisse_,
+qui en aura seize quand M. Monnard aura terminé la part dont il s'est
+chargé, le volume que j'avais en main était le dernier des trois que
+nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre
+littéraire si modeste fût sortie une oeuvre aussi considérable que celle
+à laquelle ces deux savants ont consacré tant d'années. «Mais quel
+appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes
+in-8 très-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller,
+Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de
+M. Vulhemin sur l'époque de la Réformation et des guerres de religion,
+jusqu'en 1712, et trois volumes de M Monnard des cette époque jusqu'à
+nos jours! Et ces ouvrages sont trop sérieux pour obtenir un succès de
+fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... «Eh
+bien! ces lecteurs se sont trouvés, et cette patriotique entreprise sera
+conduite à bonne fin, et il viendra prochainement un jour où les
+conservateurs de bibliothèques découvriront avec peine, un exemplaire de
+l'oeuvre monumentale qui fait honneur à la ville qui la voit
+s'accomplir.» Comme je me livrais à ces réflexions, je rencontrai au
+détour d'une allée un vieillard à la figure expressive; il y avait une
+rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et,
+encouragé par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de
+courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fûmes bientôt sur le sujet
+dont j'étais plein: le volume que je portais en fut l'occasion
+naturelle. Après m'être répandu en éloges sur la consciencieuse fidélité
+des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalité des trois
+derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux réflexions
+que m'avait suggérées l'importance même de l'ouvrage. Que d'avances
+nécessaires! quels généreux sacrifies pour rendre possible une telle
+publication. «A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables?» Le
+vieillard ne répondit rien à ma question et me dit en souriant: «Venez
+dîner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je
+l'honneur de dîner?--Chez. M. Perdonnet; ici, à Mon-Repos, à cinq
+heures, et soyez exact, s'il vous plaît.» Le lendemain, à cinq heures
+précises, nous, étions à table, et je passai une des plus agréables
+soirées dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments,
+admiration sincère pour les hommes que la France admire; avec cela une
+profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indépendance républicaine
+sans jactance: voilà ce que je trouvai dans la société quelques hommes
+d'élite que la France littéraire fera bien de réclamer comme siens. Il y
+a plaisir d'être juste envers des hôtes si polis et si bienveillants. Je
+reconnus bientôt que le patron du grand ouvrage publié par MM Monnard et
+Vulhemin était M. Perdonnet lui-même. Il me pardonnera de signaler ici
+un acte de munificence éclairée, digne de servir d'exemple. Sans doute
+le succès de l'entreprise limitera le service du riche à une avance de
+fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller
+jusque-là? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse
+a été souvent celle des généreux sacrifices; et à celui de tout les
+auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre
+d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de
+joindre celui de leur ami, qui les aide à mettre, en lumière des travaux
+si dignes de l'attention de l'Europe.
+
+
+
+[Illustration: Corps de garde de la Bastille.]
+
+[Illustration: Plan de la place de la Bastille.]
+
+
+
+Amusement des Sciences,
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.
+
+I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table
+et de l'appareil employés pour maintenir le seau à l'état d'équilibre.
+
+[Illustration.]
+
+A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le bâton
+auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse
+soit inclinée et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la
+table. GFE est un autre bâton que l'on a coupé d'une longueur telle
+qu'en l'appuyant contre l'angle intérieur G du seau, contre son bord
+supérieur F et contre une entaille pratiquée un E au-dessous du premier
+bâton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir
+que ces dispositions donneront lieu à un équilibre parfait.
+
+Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position inclinée
+qu'on lui a donnée, le seau, ayant son axe vertical, serait en
+équilibre, et pour donner une fixité complète à cette position de l'anse
+par rapport au seau, le bâton G F E suffit évidemment. Il ne reste donc
+plus qu'une condition à remplir: c'est que le bâton C D ne tende pas à
+basculer ni à glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait
+évidemment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe,
+qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table.
+
+On peut exécuter, d'après le même principe, quelques autres tours du
+même genre.
+
+Soit, par exemple, un crochet recourbé DFG, comme on le voit sur la
+gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi chargé sera
+tenu en équilibre, si on pose au-dessous de son extrémité supérieure un
+petit bâton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale,
+passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord
+de la table par rapport au point où pose le crochet. Ainsi, le petit
+bâton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids même
+dont on le charge à l'aide du crochet.
+
+On voit, dans ce qui précède, la solution d'un problème de mécanique
+appliquée, paradoxal en quelque sorte: «Un corps tendant à tomber par
+son propre poids, l'empêcher de tomber, en y ajoutant un poids
+précisément du côté où il tend à tomber.» Tout l'artifice consiste à
+faire réellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de
+celui où il est ajoute.
+
+II. Il est évident que pour que la chose soit possible, il faut que ces
+femmes vendent au moins à deux différentes fois et à différents prix,
+quoiqu'à chaque fois elles vendent toutes ensemble au même prix; car, si
+celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un très-petit nombre au
+prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix,
+tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la
+plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit
+nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes
+égales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux
+parties telles que, multipliant la première partie de chaque par le
+premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits
+soit partout la même.
+
+Ce problème est indéterminé et susceptible de dix solutions différentes.
+Il est d'abord nécessaire que la différence des prix de la première et
+de la seconde vente soit un diviseur exact des différences 15, 20, 5,
+des trois nombres de perdrix donnés. Or, le moindre diviseur de ces
+trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent être 6 et 1
+décimes, ou 7 et 2 décimes, ou 8 et 3 décimes, etc.
+
+En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions
+différentes, comme on le voit dans le tableau suivant:
+
+ Première vente Deuxième vente Prod. lot.
+
+ 1re femme 4 perdrix à 6 dec. 6 perdrix à 1 dec. 30 dec.
+ 2e 1 24 30
+ 3e 0 30 30
+
+ Ou bien:
+
+ 1re femme 5 5 35
+ 2e 2 23 35
+ 3e 1 29 35
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 6 4 40
+ 2e 3 22 40
+ 3e 2 28 40
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 7 3 45
+ 2e 4 21 45
+ 3e 3 27 45
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 8 2 50
+ 2e 5 20 50
+ 3e 4 26 50
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 9 1 55
+ 2e 6 19 55
+ 3e 5 25 55
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 10 0 60
+ 2e 7 18 60
+ 3e 6 24 60
+
+Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les
+trois solutions suivantes:
+
+ Première vente Deuxième vente Prod. lot.
+
+ 1re femme 8 perdrix à 7 dec. 2 perdrix à 2 dec. 60 dec.
+ 2e 2 23 60
+ 3e 0 30 60
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 9 1 65
+ 2e 3 22 65
+ 3e 1 29 65
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 10 0 70
+ 2e 4 21 70
+ 3e 2 28 70
+
+Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en
+pourrait tirer aucune solution.
+
+NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
+
+I. On demande combien de combinaisons comporte l'opération qu'on appelle
+_donner_ au jeu de piquet.
+
+II. On demande le nombre de manières dont il est possible que le sort
+repartisse les membres de notre Chambre des Députés dans les bureaux
+dont se compose cette Chambre.
+
+III. On demande: 1° un moyen certain de reconnaître les balances
+frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que chargées de
+poids inégaux; 2º le principe sur lequel ces balances sont fondées; 3º
+une méthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit
+l'état de la balance employée.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+Après l'Hymen, l'Amour s'enfuit.
+
+[Illustration: PRENANT--nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 ***
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: May 17, 2012 [EBook #39719]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 ***
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+Produced by Rénald Lèvesque
+
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+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
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+
+<p>L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<pre>
+ Nº 40. Vol. II.--SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Histoire de la Semaine</b>. <i>Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de
+l'impératrice du Brésil</i>.--<b>Courrier de Paris.--Destruction des Monuments
+historiques</b>. <i>Ave de Saintes</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Mlle Déjazet dans la Marquise
+de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blasé; Dix Caricatures sur la
+Péri</i>.--<b>Romanciers contemporains</b>. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame
+errante. <i>Cinq Gravures</i>, par Tony Johannot.--<b>Améliorations et Ouverture
+des Voies publiques à Paris</b>. <i>Plan de Paris avec indication des rues
+nouvelles ou projetées</i>.--<b>Musique</b>. Je t'ai bien longtemps attendu;
+romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre.
+Bureau.--<b>Monument élevé par les Écossais à la mémoire des prisonniers
+français</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces</b>.--<i>Corps de
+garde et Plan de la place de la Bastille</i>.--<b>Amusements des
+Sciences.--Rébus</b>.</p>
+
+<p>Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donné dans notre dernière
+livraison était tiré du <i>Semenario pintoresco español.</i></p>
+</div>
+<br>
+<h3>Histoire de la Semaine.</h3>
+
+<p>Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de
+convocation des Chambres a paru au <i>Moniteur</i>: elles se réuniront le 27
+décembre, et bientôt les cris: <i>aux voix</i>; et <i>la clôture!</i> retentiront
+aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En
+attendant, Paris a eu à se débattre sur des candidatures, et à se
+passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont élu
+de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opération sérieuse,
+car le bail est de neuf ans et non résiliable, et neuf ans du budget de
+Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et à la meilleure
+distribution duquel chaque élu est chargé de veiller. Les électeurs ont
+dès le premier tour de scrutin, réélu à de fortes majorités tous les
+hommes qui avaient précédemment rendu des services notables dans les
+fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y
+avoir, en effet, moins d'ensemble pour les désignations nouvelles, Elles
+ont porté sur des hommes estimés par leurs concitoyens, mais
+généralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis.
+Un seul nom devait à des idées de régénération sociale qui ne sont pas
+encore précisément celles de tout le monde, à une publication
+quotidienne qui à une politique, à part, et à une polémique qui la sert
+mal, une notoriété qui a trouvé d'abord les électeurs indécis. Mais la
+réunion préparatoire a fait cesser l'éloignement de beaucoup d'entre
+eux, et au second tour de scrutin, ce nom, déjà avantageusement placé le
+premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor
+Considérant, rédacteur en chef de la <i>Démocratie Pacifique</i>. Auprès de
+beaucoup d'électeurs, l'adjectif aura demandé et obtenu pardon pour le
+substantif.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Procès d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, à Dublin.</b></p>
+
+<p>En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui
+majeure, a dû commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a
+persisté dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gardé
+le portefeuille du département de la guerre. Le président du cabinet,
+qui se retire après la majorité déclarée de la reine, et aussi après la
+cessation de ce que la lutte armée avait de plus ardent, ne s'est point
+dissimulé que pour arriver à quelques-uns de ces résultats, qui
+n'étaient peut-être pas tous également utiles et qui auraient pu, on le
+pense assez généralement aussi, être obtenus par d'autres moyens, il
+s'était cru forcé trop de fois de méconnaître la constitution pour
+pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de
+prétexte pour se soustraire à son empire. M. Olozaga, qui a proclamé
+qu'il fallait rentrer dans la Charte, a été chargé de composer un
+cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui
+prêteront l'appui qu'il a témoigné la confiance d'obtenir d'eux. En
+Catalogne, le désarmement de Barcelone s'est opéré; les émigrés de cette
+ville y sont rentrés, et les travaux des fabriques ont commencé à
+reprendre. Le capitaine-général de la province, après avoir présidé aux
+mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a dû
+aller lui-même, suivi de six bataillons, prendre le commandement des
+troupes qui bloquent encore le château de Fignières. --En Irlande,
+O'Connell et ses coaccusés ont fait plaider la nullité de la procédure
+suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement débattus, n'ont
+pas été admis par les magistrats. Ayant demandé un délai de quatre
+jours, qui leur a été refusé, ils ont comparu en personne devant la cour
+du banc de la reine et ont déclaré, selon la formule anglaise, vouloir
+plaider <i>non coupable</i>. La réflexion est alors venue que la liste du
+jury n'était pas dressée en stricte conformité avec les statuts; que ce
+serait à coup sur là un nouveau moyen de nullité que les accusés ne
+manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc résolu à leur accorder, au
+lieu des quatre jours demandés et refusés d'abord, jusqu'au 15 janvier,
+jour définitivement fixé pour le procès. La liste des jurés sera
+renouvelée le 1er janvier et soigneusement surveillée par la défense.
+--Une ligue, qui ne préoccupe pas le cabinet anglais moins que ne le
+fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est formée sous le
+titre d'<i>anti-corn-law-league</i>, pour la réforme radicale de la
+législation sur les céréales. Il est difficile d'essayer même d'en finir
+avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Déjà elle est
+parvenue à faire triompher dans deux élections récentes deux candidats
+qui adoptaient son programme; à l'élection qui vient d'avoir lieu à
+Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorité, mais elle en a approché, et
+a atteint un chiffre dont l'opposition s'était tenue bien loin
+jusque-là. Le ministère croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en
+présentant, à l'ouverture du Parlement, une loi pour déclarer illégale
+toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou
+tout autre acte de législature. Comme l'association contre les céréales
+est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait,
+rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espère ne pas se voir
+refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministérielles.
+Le président du conseil de justice, Haliz-Pacha, a été destitué le 8
+novembre, et a été remplacé par le beau-frère du
+sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a été, pendant les
+années 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme
+éclairé, qui passe pour humain, probe, et dévoué aux intérêts de la
+civilisation. La <i>Gazette d'Augsbourg</i> nous fait l'honneur de dire que
+les griefs de la France et ses réclamations contre les actes
+d'inhumanité du ministre disgracié ont amené la chute de Haliz-Pacha.
+Toujours est-il que notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de
+Bourqueney, a mis à faire parvenir cette nouvelle une diligence qui
+prouve qu'il la considère comme un triomphe presque personnel. M. le duc
+d'Aumale s'est rendu à Rome, puis à Naples, s'est embarqué ensuite pour
+Malte, et doit maintenant être descendu sur la côte d'Afrique, où il va
+prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit être, dit-on, que le
+prélude pour lui du gouvernement général de l'Algérie. S'il a pris le
+plus long pour se rendre à son poste, ce n'est pas, à ce qu'il paraît,
+uniquement par curiosité. On a pensé que, dans la situation où notre
+gouvernement se trouvait vis-à-vis de quelques prélats, un hommage
+rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes,
+serait un témoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Sainteté
+favorable, et la déterminer à exercer son influence pour faire cesser un
+conflit embarrassant. Voilà pour la politique; mais elle n'aura joué
+qu'un rôle secondaire dans l'itinéraire du prince, qu'une négociation
+plus séduisante et plus tendre a conduit à Naples. Le 4 septembre
+dernier, une des s&oelig;urs du roi des Deux-Siciles, la princesse
+Thérèse-Christine-Marie a épousé l'empereur du Brésil; le duc d'Aquila,
+leur frère, dont le nom a été écarté par des influences diplomatiques
+dit la liste des prétendants de la jeune reine d'Espagne, le duc
+d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse
+Jannuaria, s&oelig;ur aînée de l'empereur du Brésil et de la princesse de
+Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a
+conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les
+correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font
+épouser la s&oelig;ur du roi de Naples, de l'impératrice du Brésil et du duc
+d'Aquila, les autres le marient à la fille du prince de Salerne, leur
+cousine.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/002.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Thérèse-Christine-Marie,<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;impératrice du Brésil.</b></p>
+
+<p>Après les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort
+embarrassés d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII,
+plongé, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misère, voit se
+continuer les débats dont nous avons déjà parlé avec ses créanciers
+anglais. Il s'est présenté devant la cour des débiteurs insolvables, et
+a requis sa libération. Il a dit avoir reçu de France, de ses partisans,
+depuis 1836, diverses sommes s'élevant à 250,000 francs. Ceci aura pu
+paraître invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet
+homme, la vérité l'est par-dessus tout. Nous surprendrions étrangement
+nos lecteurs, si nous leur racontions tous les détails qui nous ont été
+communiqués sur le séjour en France de ce singulier prétendant, sur les
+dévouements qu'il y a fait naître, sur les sommes considérables qui lui
+ont été très-spontanément remises, sur l'espèce de cour qu'il avait
+instituée autour de lui, sur les aides-de-camp appointés qu'il s'était
+attachés, et qu'il avait pris dans la garde royale même. Nous ne
+renonçons pas à en faire quelque jour le sujet d'un récit très-exact,
+nous résignant bien néanmoins à ce qu'il rencontre des incrédules. En
+attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouvé un
+créancier impitoyable, qui est venu s'opposer à sa mise en liberté. La
+cour a remis à prononcer.</p>
+
+<p>Il s'est formé à Paris, au mois d'octobre 1839, grâce aux efforts de
+femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a
+consacré une large part de sa vie à des actes utiles, un établissement
+appelé l'<i>Asile-Ouvroir de Gérando</i>, et destiné à recueillir les jeunes
+filles séduites et abandonnées qu'une faute a conduites soit à la
+Maternité, soit à la maison de Lourcine. La débauche, le crime peut-être
+attendraient la jeune mère à la porte de ces établissements, que le
+malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait
+que pour les Enfants-Trouvés. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunées
+immédiatement après leurs couches. Elles y sont admises quand elles
+n'ont pas atteint vingt-cinq ans, âge à partir duquel la faute ne peut
+plus guère être mise sur le compte de l'irréflexion; parfois il en est
+qui ne comptent pas encore quinze années. Elles y sont admises, à la
+condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et
+d'en prendre soin. C'est la pensée fondamentale de la maison, pensée
+morale et élevée. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La
+moyenne des lits occupés est de dix-huit. Voici le mouvement de cet
+établissement en trois ans: 385 filles y sont entrées venant de la
+Maternité, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont été
+placées par l'établissement, 7 sont rentrées chez leurs anciens maîtres,
+35 ont été réconciliées avec leurs parents, 3 se sont mariées, 35 ont
+été renvoyées pour différentes causes, 2 sont décédées, 12 se trouvaient
+encore dans la maison au moment où ce relevé était fait. Toutes avaient
+mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du
+travail de ces pauvres filles sert à les vêtir. Il est pourvu aux autres
+dépenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au
+Brésil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mères et des
+enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux
+parvenus en Europe: «A vendre, une mulâtresse, nourrice, âgée de vingt
+ans; elle a de très-bon lait. Son premier enfant est âgé de quatre mois.
+S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est
+accouchée il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser
+largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant
+âgé de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est
+sans défaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit mulâtre âgé
+de deux ans, très-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Noël.
+S'adresser rue San-Lawis.»</p>
+
+<p>Tout se prépare déjà pour que rien ne vienne faire ajourner la cérémonie
+d'inauguration du monument de Molière, fixée au 15 janvier prochain,
+anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs &oelig;uvres;
+le fondeur achève la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout
+mis en place et tout encadré dans son monument pour l'époque déterminée.
+Reste maintenant à arrêter le cérémonial, le programme de la solennité.
+On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs
+dramatiques, la Comédie-Française, seront convoqués. La place de M. le
+ministre de l'intérieur, qui a puissamment contribué à l'érection de ce
+monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de
+100,000 francs, y sera également marquée; mais, si nous sommes bien
+informés, on se demanderait déjà, au ministère, si une semblable
+démarche, à l'occasion d'un hommage éclatant rendu à l'auteur du
+<i>Tartufe</i>, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractère
+politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant
+tout conjurer:</p>
+
+<p>La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!</p>
+
+<p>Une église se bâtit à Bon-Secours, près de Rouen, en style gothique du
+treizième siècle. M. Barthélemy, l'architecte, correspondant du Comité
+historique des arts et monuments, en a déjà terminé le sanctuaire, le
+ch&oelig;ur et une grande partie de la nef. On élève en ce moment-ci le
+portail. Ce portail est percé de trois entrées qui seront décorées de
+sculptures aux tympans et à la voussure principale. Au tympan de la
+porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accablés
+d'infirmités corporelles et morales venant implorer une statue de la
+sainte Vierge, qui sera placée sur un petit autel. C'est une digne
+inscription pour une église dédiée à Marie, et qui porte le nom de
+Bon-Secours. Le haut de ce tympan est réservé à Marie tenant l'enfant
+Jésus, qu'encenseront deux anges agenouillés. Les cordons de la voussure
+seront peuplés de neuf Ch&oelig;urs des anges, des douze apôtres et des
+quatorze principaux prophètes. Au tympan de la porte gauche sera placée
+sainte Anne enseignant à lire à la jeune Vierge Marie; au tympan de la
+porte droite, Marie honorée par l'enfant Jésus et saint Joseph. Toutes
+ces sculptures ont été confiées à M. Duseigneur, qui a fait ses preuves
+en statuaire chrétienne, et qui se propose de les traiter en style du
+treizième siècle, comme est traitée l'église entière.--Tout le ch&oelig;ur de
+la vieille église Saint-Germain-des-Prés est en ce moment encombré
+d'échafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occupés à
+peindre et à dorer entièrement les voûtes et les murs de cette partie du
+vieux monument. Ou sait qu'à son origine, cette église fut comblée des
+faveurs royales, et qu'elle était entièrement dorée. De la le nom de
+Saint-Germain-le-Doré qu'elle porta très-longtemps.--M. Debret,
+architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les
+moustaches en pierre dont on avait affublé la figure d'une vierge Marie
+qui occupe le portail occidental de la grande église de Saint-Denis.
+Depuis 1810, M. Debret est chargé d'exécuter dans cette abbatiale des
+travaux immenses, mais qui touchent à leur fin en ce moment. C'est en
+1810 qu'on avait donné à la sainte Vierge le caractère qui vient enfin
+de lui être rendu.--A l'étranger, les beaux-arts continuent à exercer et
+à étendre leur empire. A Copenhague, le célèbre sculpteur danois,
+Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la
+statue colossale d'<i>Hercule</i>, destinée à orner la façade du château de
+Christianborg, résidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape,
+de <i>Minerve</i> et de <i>Némesis</i>, que doit exécuter ce grand artiste, dans
+les mêmes proportions, viendront successivement prendre place devant le
+même monument. A Constantinople, le sultan prend le goût de la musique.
+Un pianiste a été appelé par lui, et la première chanteuse de la cour de
+Prusse a été reçue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou.</p>
+
+<p>Plusieurs journaux ont annoncé avec de grands éloges une mesure
+administrative qui, suivant eux, s'élaborerait dans les bureaux de
+l'Hôtel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et même
+dénomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par
+exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard à la rue
+Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la
+rue de la Monnaie irait du pont Neuf à Saint-Eustache. On dit cette
+opération réclamée par l'administration des postes: nous n'en croyons
+rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des
+dénominations multiples, qui doivent donner lieu à des erreurs
+fréquentes d'adresses et à des courses inutiles de la part des facteurs.
+Mais il est possible à ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue,
+de trouver un destinataire dont le numéro n'est pas indiqué; cela
+deviendra inexécutable quand, par suite du système qu'on voudrait voir
+adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprimés et
+qu'il n'y aura plus qu'un <i>quai de la Rive-Droite</i> et qu'un <i>quai de la
+Rive-Gauche</i>. Se retrouvera qui pourra dans une série sans fin de
+numéros commençant à Bercy et finissant à Passy, et malheur à qui, ayant
+affaire aux premiers ou aux derniers numéros de cette série, ignorera
+dans quel sens elle se déroule! En supprimant ainsi une foule de noms de
+rues, on ferait disparaître des souvenirs historiques souvent curieux,
+qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les désignations de
+propriétés une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de
+procès.</p>
+
+<p>Les bandes de voleurs défilent devant la cour d'assises. Malheureusement
+pour les amateurs de ces sortes de débats. ces messieurs se suivent et
+se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis
+politiques; les défections y sont nombreuses. Les partis ont leurs
+transfuges, les bandes leurs révélateurs.--Les tribunaux sont aussi
+saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation
+portées par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqué
+leur vie privée. Personne ne sera tenté de prendre la défense des
+écrivains qui se permettraient de lâches attaques contre des femmes.
+Mais les artistes qui recourent à la justice doivent, avant de prendre
+ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le
+rédacteur d'un petit journal était poursuivi par une de ces dames, comme
+lui ayant contesté les qualités requises pour représenter exactement
+Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un témoin. Celui-ci est appelé.
+Le président, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: «Êtes-vous
+parent ou allié de la plaignante?--Non, monsieur le président.--La
+connaissez-vous?--Oui, monsieur le président: j'ai été son amant pendant
+cinq ans.» La sincérité inattendue du témoin a produit dans l'assemblée
+un effet difficile à décrire.</p>
+
+<p>L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda;
+l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État
+honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé
+à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur
+des poèmes de <i>l'Enfant Prodigue</i> et de <i>la Maison des Champs</i>, M.
+Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par
+Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la
+Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à
+cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et
+Saint-Marc-Girardin.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur,
+l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à
+bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à
+l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord.
+Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à
+l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le
+roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à
+l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus
+éloquent, le plus sublime.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!</p>
+<p class="i14"> Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!</p>
+<p class="i14"> Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!</p>
+<p class="i14"> On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!</p>
+</div></div>
+
+<p>Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois
+de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du
+coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe
+ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il
+vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon
+immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la
+rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur
+le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se
+jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et
+à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette
+brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de
+parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle.
+C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine,
+le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre
+voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du
+candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos
+les petits-fils de leurs pères. les parents de leurs parents, les amis
+de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien
+qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux
+immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la
+vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la
+pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je
+nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats.
+Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un
+académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses,
+les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche
+et les supplications du candidat à l'Académie.</p>
+
+<p>Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette
+semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura
+pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le
+souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne
+parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a
+toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en
+lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux
+et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait
+d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.</p>
+
+<p>Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa
+muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle
+et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin
+pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète
+Léonard était son oncle.</p>
+
+<p>Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du
+temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les
+poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine
+floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette
+couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis
+dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre
+descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux
+poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa
+veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des <i>Jardins</i> semait
+l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et
+modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers;
+on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble
+et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de
+ce bagage. L'un a pour titre; <i>L'Enfant Prodigue, l'autre</i>: La <i>Maison
+des Champs</i>; ajoutez un projet de vers sur <i>Le Tasse</i>, que Campenon n'a
+point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce
+quatrain adressé à une femme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Ce auteur doit, sur toutes choses</p>
+<p class="i14"> Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;</p>
+<p class="i14"> Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,</p>
+<p class="i14"> Et je vous chanterai dans la saison des roses.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.</p>
+
+<p>Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais
+rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se
+présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille,
+et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa
+gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il
+avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les
+goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de
+la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son
+caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de
+l'homme servit de passe-port au poète.</p>
+
+<p>L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et
+enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible
+possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des
+fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et
+d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du
+fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne,
+insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature
+de l'auteur de <i>La Maison des Champs</i>; on répétait de salon en salon ce
+plaisant distique;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Au fauteuil de Delille aspire Campenon:</p>
+<p class="i14"> Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception
+en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février
+1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la
+face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de
+Campenon. --Les circonstances en firent une affaire importante; les
+passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment;
+dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la
+Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély,
+chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut
+immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire
+académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si
+tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au
+<i>Journal des Débats</i>, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule
+curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et
+particulièrement <i>beaucoup d'Anglais</i> et <i>beaucoup d'Anglaises</i>.» Triste
+éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'&oelig;il du citoyen devait
+toujours voir les infortunes de la patrie!</p>
+
+<p>Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de
+louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu;
+c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait
+la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues
+et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir
+présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le
+fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans
+courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la
+dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault
+hasarda surtout une certaine distinction entre le <i>prince</i> et la
+<i>patrie</i>, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des
+feuilles royalistes.</p>
+
+<p>Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon
+rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il
+tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes,
+l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des
+menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son
+compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Pour le placer dans les menus.</p>
+<p class="i20"> On a consulté ses ouvrages.</p>
+</div></div>
+
+<p>Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des
+fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la
+campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit
+agréable après tout, et d'un aimable caractère.</p>
+
+<p>--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à
+foison. Ici un drame merveilleux intitulé <i>Diegorias</i>; là une admirable
+comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville
+depuis huit jours sous le titre des <i>Bâtons flottants</i>. Ces deux
+chefs-d'&oelig;uvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM.
+les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras
+ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici
+parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de
+l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni
+d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le
+mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec
+tant de succès les rébus de <i>l'Illustration</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va
+bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le
+père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses
+salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à
+huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un
+opéra en deux actes nommé <i>l'Égyptienne</i>; on ne parle pas de l'auteur
+des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la
+musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence:
+Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse
+émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est
+aveugle.</p>
+
+<p>Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient
+mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai.
+Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'&oelig;uvre du
+jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'&oelig;uvre ne s'est pas
+manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire
+aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et
+pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M.
+Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom
+de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant
+artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach
+est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin
+qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le
+simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait
+ce qui peut arriver.</p>
+
+<p>--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par
+ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses
+contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus
+quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la
+représentation du <i>Nouveau Pourceaugnac</i>, de M. Scribe: il est clair
+qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la
+Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la
+propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve
+particulièrement remarquable: on assure, et cela <i>très-sérieusement,</i>
+que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet
+hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M.
+Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé
+de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: <i>la
+Lionne, la Saltimbanque</i> et <i>les Hussards de la garde</i>; mais M. Rosisio
+est l'Hippocrate du <i>Galop</i>: il a refusé les présents
+d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.</p>
+
+<p>--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs
+italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire;
+<i>Otello</i> a dépassé la fortune d'<i>il Barbier</i>; l'empereur se distingue
+par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux
+sourires et les récompenses. Après cette représentation d'<i>Otello</i>,
+outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague
+d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à
+Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura
+une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place
+de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.</p>
+
+<p>--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se
+prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime.
+Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne
+recommencez pas!</p><br><br>
+
+<h2>De la Destruction des Monuments historiques.</h2>
+
+<p>Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et
+prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les
+pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté
+de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici
+jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous
+trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent
+souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est
+laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme
+maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des
+actes qu'elle déplore.</p>
+
+<p>Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la
+conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait
+injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but
+par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a
+deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le
+crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des
+monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée;
+un comité des arts et monuments a été adjoint un département de
+l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses
+ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des
+circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le
+concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales,
+associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a
+été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par
+les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur
+révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée
+comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire
+semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables
+et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas
+départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans
+un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité
+historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette
+question:</p>
+
+<p>«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité
+cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et
+disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on
+les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés
+gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de
+bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état
+d'apprécier une &oelig;uvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est
+blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou
+fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur
+qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus
+éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner,
+depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre:
+Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège
+de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se
+passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on
+entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument
+(<i>Bulletin du Comité</i>, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39):
+«Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien
+fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on
+avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le
+conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on
+l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique
+et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle
+Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité
+(I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de
+l'Arsenal.</p>
+
+<p>Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre
+le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé
+rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte
+barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de
+faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la
+cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci
+pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre
+humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a
+bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets
+vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été
+exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à
+Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France
+grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle
+plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de
+Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal
+intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de
+triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une
+fois nous voyons la preuve dans le <i>Bulletin officiel</i>, auquel nous
+venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire
+au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les
+plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à
+jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand
+on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:</p>
+
+<p>«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments
+qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise.
+Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente,
+laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur
+de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur,
+tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un
+état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les
+Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la
+Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était
+réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet
+acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le
+temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un
+salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations
+personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet
+entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son
+contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur
+différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres
+ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et
+transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en
+roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les
+autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui
+subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui
+oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon:
+qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après
+l'explosion!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment
+démoli.</b></p>
+
+<p>«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de
+triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents
+mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une
+députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le
+ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En
+attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les
+rues voisines.</p>
+
+<p>«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de
+la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de
+les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les
+injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans
+un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront.</p>
+
+<p>«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants
+pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les
+remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient
+d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines
+provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les
+morceaux cassés ou détruits dans la démolition.»</p>
+
+<p>N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient
+pas complètement inutiles, que ses v&oelig;ux formels ne soient pas
+constamment méconnus?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Palais-Royal.--<i>La Marquise de Carabas</i>.--Mademoiselle
+Déjazet.</b></p>
+
+<p><i>La Marquise de Carabas</i> (<span class="sc">Palais Royal.</span>).--<i>L'Ombre; Louise Bernard</i>
+(<span class="sc">Porte-Saint-Martin</span>).--<i>Les Moyens Dangereux</i> (<span class="sc">Odéon</span>).--<i>L'Italien et le
+Bas-Breton; Manon</i> (<span class="sc">Gymnase</span>).--<i>L'Homme Blasé</i> (<span class="sc">Vaudeville</span>).--<i>Stella</i>
+(théâtre de la <span class="sc">Gaieté</span>).--<i>Piocheurs et Flâneurs</i>. (<span class="sc">Variétés</span>). --Reprise
+de <i>La Péri</i>. (<span class="sc">Opéra</span>).</p>
+
+<p>La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les
+Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines
+mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de
+Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas
+du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par
+être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif
+et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas;
+après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas
+pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit
+que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en
+effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas,
+c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte
+de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa s&oelig;ur, la très-laide et
+très-revêche vicomtesse.</p>
+
+<p>«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant
+vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse,
+parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en
+déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse
+renonce au marquis, puisque voici la marquise.</p>
+
+<p>Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour
+sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur
+tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les
+Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les
+auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.</p>
+
+<p>Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si
+près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie
+est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par
+désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de
+pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers
+les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max
+poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie
+elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle
+est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même
+dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir;
+mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire
+que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se
+réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra
+n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux
+coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par <i>Louis
+Bernard</i>.</p>
+
+<p>Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV;
+Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien
+entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient;
+mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!</p>
+
+<p>Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre
+Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.</p>
+
+<p>Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de
+prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des
+théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à
+son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi
+copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le
+parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin <i>le
+Despote</i>, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et
+<i>l'Hôtel d'Alban</i>, proverbe d'une conception si faible que le moindre
+souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan,
+avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis
+de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus
+intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire
+d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut?
+J'aime mieux, à la rigueur, <i>l'hôtel d'Alban</i>, de M. Deslandes; cela du
+moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la
+thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du
+génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des
+femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis <i>les
+Femmes savantes</i>; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la
+quitteront pas aisément.</p>
+
+<p>Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard,
+petit-neveu de l'auteur d'<i>Oedipe à Colonne</i>, arrive après M. Deslandes
+et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une
+comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni
+plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard
+s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des
+sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque
+d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius
+et de Catons.</p>
+
+<p>Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les
+cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le
+pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que
+Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non.
+Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par
+la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon
+Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M.
+Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le
+dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru
+invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être
+dupe et victime de ses ténébreuses man&oelig;uvres; la fortune, la femme, la
+puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il
+se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en
+reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les
+biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne
+saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments,
+exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un c&oelig;ur
+sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction;
+c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu
+moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une
+&oelig;uvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait
+de la distinguer et de l'applaudir.</p>
+
+<p>D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire
+inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet
+original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue
+l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête
+baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme
+blasé; le c&oelig;ur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que
+ferons-nous d'Arnal?</p>
+
+<p>Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de
+deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans,
+Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne
+chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux,
+ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il,
+il bâille encore; il bâille toujours.</p>
+
+<p>«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première
+femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe
+à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de
+Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant,
+un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux
+gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la
+rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se
+sentirait pas ému d'un pareil plongeon?</p>
+
+<p>Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être
+blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à
+fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de
+l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles;
+après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se
+montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries,
+épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement
+guéri de sa maladie d'homme blasé.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Arnal.</b></p>
+
+<p>Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans
+ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.</p>
+
+<p>«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous
+parler latin: <i>Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse</i>.» M.
+de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le
+fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de
+triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son
+excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser
+mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant
+sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte,
+dont l'auteur est M. Armand Durantin.</p>
+
+<p>Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière;
+Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de
+Longueville, l'héroïne de la fronde.</p>
+
+<p>Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement
+a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et
+l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et
+le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de
+Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon
+de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.</p>
+
+<p>Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses
+intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est
+cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa
+fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour
+dans le c&oelig;ur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris,
+notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la
+tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac
+d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au
+Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le
+garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.</p>
+
+<p>M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée
+de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi
+tous les trois.</p>
+
+<p>Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle
+prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les
+plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la
+férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui
+gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en
+effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de
+quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père
+infortuné, est exemplairement puni.</p>
+
+<p>Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.</p>
+
+<p>Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il
+n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les
+gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier
+comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en
+est la récompense.</p>
+
+<p>Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait
+réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il
+faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et
+Lauzanne ont oublié la confiture.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"></p>
+
+<p>Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta
+revient <i>la Péri</i>. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion.
+Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet
+enthousiasme britannique pour l'&oelig;uvre de M. Théophile Gautier; prêtez
+l'attention à ces tableaux ravissants;</p>
+
+<p>Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane
+dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon
+l'expression turque, le seigneur Achmet <i>s'embête</i>: la belle langue que
+la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui
+apportant, l'un une énorme brioche,<span class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"></span> du moins je le suppose, surmontée de
+trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un
+cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau.
+Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement
+l'air de dire, toujours en langue turque: Je <i>m'embête</i> et vous
+<i>m'embêtez!</i></p>
+
+<p>Puisque le cigare <i>regalia</i> ne peut rien sur monseigneur, dit le
+grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir
+des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit
+connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se
+décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa
+taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa
+coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un &oelig;il.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004d.png"></p>
+
+<p>Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout
+portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante
+qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage,
+au contraire.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004e.png"></p>
+
+<p>La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans
+un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce
+de location, métempsycose.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004f.png"></p>
+
+<p>Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus
+ou moins permis par le sergent de ville.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004g.png"><br>
+
+<p>D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet;
+mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage
+supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret
+tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son c&oelig;ur, expriment
+agréablement sa satisfaction.
+<span class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"></span>
+Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble
+comme deux gouttes d'eau à l'air du <i>ballet des Pendus</i>. Achmet, surpris
+par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri,<span class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"></span> s'esquive adroitement
+par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds,
+seule partie d'Achmet
+qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan
+la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.</p>
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005c.png"></p>
+<p>Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri,
+suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le
+déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.</p>
+
+<p>Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que
+voici, et pour cette taille de guêpe?
+
+Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de
+clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.</p>
+
+<p>Vivent à jamais Achmet et la Péri!</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005d.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>ROMANCIERS CONTEMPORAINS.</h3>
+
+<h4>CHARLES DICKENS.</h4>
+<p class="mid">(Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)</p>
+
+<h4>Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite.)</p>
+
+<p>--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si
+bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le
+regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une
+balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et
+tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable
+porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un
+collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque
+des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais
+d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé
+de mon appétit par la même occasion (1).</p>
+
+<blockquote>
+<p>Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions au
+hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur dans les
+journaux américains, et précédés habituellement d'une grossière gravure
+sur bois représentant un nègre marron, les mains enclavées dans des
+menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui le tient serré à la
+gorge.</p>
+
+<p>«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou
+un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de <i>de Lampert</i>.»</p>
+
+<p>«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac;
+il a au-dessus de l'&oelig;il droit la cicatrice d'une blessure faite par un
+coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»</p>
+
+<p>«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant
+la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau.
+Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»</p>
+
+<p>«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite
+cicatrice sur l'&oelig;il gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure
+arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son
+front.»</p>
+
+<p>«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son
+évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en
+essayant de faire la lettre M.»</p>
+
+<p>Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains
+et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs,
+nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de
+mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle
+inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est
+une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une
+main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins
+agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de
+pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de
+sang aux propriétaires d'esclaves, Nous pourrions en rapporter de
+nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi
+communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre
+dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare
+récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués
+nous-mêmes.</p>
+</blockquote>
+
+<p>--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté
+debout à côté de lui.</p>
+
+<p>--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les
+yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.</p>
+
+<p>--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour
+avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi
+fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave
+qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir,
+celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou,
+au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui
+fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il
+était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant
+qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère
+fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien,
+une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait
+racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en
+plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!</p>
+
+<p>--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos
+folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?</p>
+
+<p>--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa
+brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le
+louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me
+tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme
+pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que
+je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous
+les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»</p>
+
+<p>Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais
+l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment
+même un démenti formel à sa déclaration de joie.</p>
+
+<p>«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont
+si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent,
+la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en
+sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle
+toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.</p>
+
+<p>--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant
+que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous
+l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu
+où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.</p>
+
+<p>--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron,
+en avant!</p>
+
+<p>--Est-ce là son nom? demanda Martin.</p>
+
+<p>--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le
+porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure
+obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et
+descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley
+ayant pris les devants avec le reste.</p>
+
+<p>Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils
+allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son
+compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au
+jeune homme.</p>
+
+<p>«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.</p>
+
+<p>--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir
+avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.</p>
+
+<p>--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de
+république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.</p>
+
+<p>--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit
+l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici
+dans un État à esclaves, à la vérité; mais. je l'avoue, non sans honte,
+l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses
+formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les
+autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non,
+réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»</p>
+
+<p>En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent
+d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.</p>
+
+<p>Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des
+points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues
+et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer.
+Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre
+le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui
+paraissait avoir à c&oelig;ur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite
+d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par
+l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa
+persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès
+desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en
+sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin
+se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement
+même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.</p>
+
+<p>S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les
+fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan
+frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement
+Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir
+être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à
+toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert
+d'un habit complet.</p>
+
+<p>Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien
+moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier,
+l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient
+la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout
+frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la
+connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité,
+Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin
+du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.</p>
+
+<p>Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit
+ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort
+jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin
+elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et
+éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour
+reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait
+le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le
+second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine
+cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils
+ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient
+proches parents.</p>
+
+<p>Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes
+filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées,
+non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort
+jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits
+souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés;
+avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la
+tête aux assistants.</p>
+
+<p>Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une
+chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant
+foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y
+compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs
+et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes
+dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le
+Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss
+Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa
+nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il
+devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent,
+escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits
+gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait
+fait la conquête de la famille entière.</p>
+
+<p>(La suite à un prochain numéro.)</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>L'Ame errante</h2>
+
+<h4>ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.</h4>
+
+<h3><span class="sc">l'âme.</span></h3>
+
+<p class="rig">Quaré tristis es, anima mea?<br>
+
+(<i>Ps. 12.</i>)</p><br><br><br>
+
+<p>En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers
+d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.</p>
+
+<p>Mais tandis que les autres âmes ses s&oelig;urs se répandaient dans les
+mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles
+étaient destinées;</p>
+
+<p>Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que
+d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges
+qui chantent autour de son trône;</p>
+
+<p>Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient
+s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.</p>
+
+<p>Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait
+dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.</p>
+
+<p>Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la
+pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre,</p>
+
+<p>Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un
+asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas
+de place pour elle.</p>
+
+<p>Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient
+pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.</p>
+
+<p>Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les
+hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la
+place occupée, le vase rempli.</p>
+
+<p>Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:</p>
+
+<p>O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle,
+puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la
+fin des temps?</p>
+
+<p>Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes s&oelig;urs des
+existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?</p>
+
+<p>Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la
+nature, et repoussée par tous.</p>
+
+<p>C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous
+la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui
+la dédaignent.</p>
+
+<p>Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.</p>
+
+<p>J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle
+était chez eux, et encore plus sublime.</p>
+
+<p>J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme
+divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore
+avaient l'âme que tu leur as donnée.</p>
+
+<p>Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination
+dans le monde?</p>
+
+<p>Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout,
+sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.</p>
+
+<p>Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les
+grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant
+quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et
+pendant le séjour de celle-ci.</p>
+
+<p>Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter
+les souvenirs.</p>
+
+<p>Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme
+elle redisait ses souvenirs.</p>
+
+<p>...........................................</p>
+
+<h4>PAGANINI.</h4>
+
+<p class="rig">O I have suffered with...<br> (Tempest.)</p><br><br><br>
+
+<p>Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et
+serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un
+grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses
+longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.</p>
+
+<p>Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le
+trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le
+mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge
+qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant.</p>
+
+<p>Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs
+doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!»</p>
+
+<p>J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un
+palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de
+Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: <span class="sc">très-bien!</span></p>
+
+<p>Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et
+la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de
+soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles
+monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et
+des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature.</p>
+
+<p>Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?</p>
+
+<p>L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé
+avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur
+coagulée, sombre, pesante et comme morte.</p>
+
+<p>Etait-ce du sang?</p>
+
+<p>Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, <i>de l'opium!</i></p>
+
+<p>De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce
+pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme,
+dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps
+égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne
+gardez, pas une pensée pour votre âme!</p>
+
+<p>Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour
+vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur
+s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser
+comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal
+opium?</p>
+
+<p>Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire
+horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les
+puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et
+se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe
+étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en
+jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met
+le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre
+univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au
+delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas
+d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle
+saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace
+et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces
+débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant
+fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande
+et la fasse, jaillir dans vos rêves?</p>
+
+<p>Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.</p>
+
+<p>Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et
+ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce
+crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait
+mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques
+souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance
+insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.</p>
+
+<p>Il dormit.</p>
+
+<p>Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les
+rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.</p>
+
+<p>A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans
+son âme une série de spectacles étranges.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et
+remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que
+d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil
+n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout
+également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie
+sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin
+qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces
+sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller,
+sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.</p>
+
+<p>Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles
+et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en
+cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux;
+d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et
+c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait
+le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une
+céleste dissonance.</p>
+
+<p>Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce
+magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et
+disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et
+dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent
+bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme
+des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur
+lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline
+vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.</p>
+
+<p>Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile
+de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur
+belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues
+paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.</p>
+
+<p>C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon
+semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus
+beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait,
+appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et
+brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint
+avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle;
+un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et
+ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras,
+aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur
+l'instrument.</p>
+
+<p>Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un <i>adagio</i> comme les
+séraphins en soupirent devant le Seigneur.</p>
+
+<p>C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude
+d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient
+saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas
+il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux
+oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque
+insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.</p>
+
+<p>Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.</p>
+
+<p>Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus
+de visible que l'Océan immense.</p>
+
+<p>Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini,
+qui dormait, S'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»</p>
+
+<p>C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un
+immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une
+vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un
+rayon de lumière.</p>
+
+<p>Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts
+qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient
+avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme
+celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à
+chacun de ses doigts.</p>
+
+<p>Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur
+les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que
+toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et
+dans cet instant.</p>
+
+<p>L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur
+du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger
+bruissement d'amour.</p>
+
+<p>L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre
+cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace
+monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus
+ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.</p>
+
+<p>Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous
+avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour
+écouter le violon de Paganini.</p>
+
+<p>Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini,
+il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.</p>
+
+<p>Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se
+rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau
+avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit
+un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer
+le placement.</p>
+
+<p>Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets
+du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de
+l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et
+moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je
+me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.</p>
+
+<p>Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre
+heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque
+Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.</p>
+
+<p>«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et
+soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert
+donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?</p>
+
+<p>«J'en doublerai la dose ce soir.»</p>
+
+<p>Ces mots me firent frémir.</p>
+
+<p>Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon,
+dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.</p>
+
+<p>C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles,
+musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le
+terrestre et au milieu des habitudes humaines.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac
+qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant,
+entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.</p>
+
+<p>«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu
+n'est-il point allumé?»</p>
+
+<p>Je cherchais Paganini dans ces paroles.</p>
+
+<p>«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit
+savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie
+crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas
+d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»</p>
+
+<p>Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il
+retomba.</p>
+
+<p>«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....</p>
+
+<p>Hélas! ce n'était pas encore Paganini.</p>
+
+<p>Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y
+a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps
+auprès de l'âme.</p>
+
+<p>Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime
+artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à
+propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et
+chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.</p>
+
+<p>Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de
+Milton.</p>
+
+<p>Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans
+qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa
+toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse
+qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé
+de la nuit.</p>
+
+<p>A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds
+écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je
+le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et
+Antonio introduisit le signor Caldi.</p>
+
+<p>A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un
+soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de
+terre, dans les dernières cavités de son cerveau.</p>
+
+<p>«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006a.png"></p>
+
+<p>Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie
+diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la
+femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné?
+car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque
+chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie
+diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un
+homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux
+colonnes <i>avoir</i> et <i>dépenses</i>, et si éloigné d'être tourmenté par ses
+créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois
+électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.</p>
+
+<p>Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le
+c&oelig;ur du grand artiste?</p>
+
+<p>C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces
+paroles de Paganini:</p>
+
+<p>«Caldi, voyons vos cordes.»</p>
+
+<p>M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant
+un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de
+cordes roulées en cercles et attachées avec de petits n&oelig;uds roses, il
+les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant
+avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que
+nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à
+Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,»
+ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du
+dilettante.</p>
+
+<p>«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il
+examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et
+ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec
+mépris en disant à Caldi:</p>
+
+<p>«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi,
+que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.</p>
+
+<p>--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça
+dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.</p>
+
+<p>Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui
+parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec
+une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux!
+dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été
+couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces
+complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa
+marchandise.</p>
+
+<p>«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»</p>
+
+<p>Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...</p>
+
+<p>C'était ce célèbre <i>amati</i> sur lequel il a fait tant de merveilles.</p>
+
+<p>Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but
+que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus
+entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.</p>
+
+<p>Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère
+qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce
+regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre <i>amati!</i>» Et il le
+fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.</p>
+
+<p>Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes
+du seigneur Caldi.</p>
+
+<p>Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec
+sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...</p>
+
+<p>Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une
+extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.</p>
+
+<p>«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.</p>
+
+<p>Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle
+du marchand de cordes.</p>
+
+<p>Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est
+point parfaite.</p>
+
+<p>--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.</p>
+
+<p>Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.</p>
+
+<p>Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie
+brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté
+délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous
+cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à
+eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre
+enfant.</p>
+
+<p>Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si
+susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se
+manifestait.</p>
+
+<p>Il rejeta la corde.</p>
+
+<p>Il essaya un <i>la</i>, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de
+Caldi.</p>
+
+<p>Il le condamna encore.</p>
+
+<p>Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son
+incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou
+trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.</p>
+
+<p>Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.</p>
+
+<p>Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées
+parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"></p>
+
+<p>Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait
+avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en
+tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces
+vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur
+excessive et légère ténuité.</p>
+
+<p>Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les
+ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.</p>
+
+<p>Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas
+choisi du <i>sol</i>, signor?</p>
+
+<p>--De <i>sol</i>, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre
+années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans
+votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette
+bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le
+chevet d'ivoire de mon violon.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui
+résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement
+quand son maître lui presse la tête avec amitié.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006c.png"></p>
+
+<p>«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit
+Caldi en fermant la porte.</p>
+
+<p>--Bonjour,» répondit Paganini.</p>
+
+<p>Et le sublime artiste demeura seul.</p>
+
+<p>Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait
+enfin essayer de sublimes préludes.</p>
+
+<p>Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et
+s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il
+l'ouvrit, et lut.</p>
+
+<p>C'était le roman de Manzoni, <i>les Fiancés</i>. Il lut avec ravissement
+quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses
+et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son
+c&oelig;ur était plein; son âme, moi, son âme. était enivrée et ardente; il
+quitta le livre et songea.</p>
+
+<p>Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et
+à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui
+n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le
+Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme,
+aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et
+tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi
+son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait
+voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions
+ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux
+noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la
+taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition
+devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je
+pleurais aussi comme une âme pleure.</p>
+
+<p>Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais
+quoi l'en fit sortir brusquement.</p>
+
+<p>Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total.
+Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante,
+pour aligner des chiffres!</p>
+
+<p>Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y
+avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais
+pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.</p>
+
+<p>Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une
+inspiration, il saisit son violon et joua.</p>
+
+<p>Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce
+n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet
+instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste,
+sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à
+lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire
+des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus
+inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les
+nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût <i>en
+état</i>.</p>
+
+<p>Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme <i>Taglioni</i>, et
+que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil,
+faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle
+exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une
+souplesse mécanique et surprenante.</p>
+
+<p>Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la
+scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur
+elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau
+quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant
+mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec
+cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres,
+ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine,
+enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la
+volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»</p>
+
+<p>Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique
+avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses
+pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en
+était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût
+rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides;
+mais pas une pensée de génie ou de c&oelig;ur, rien que du métier.</p>
+
+<p>Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je
+commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini
+d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de
+génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je
+fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans
+pensées, il laissa le violon et alla dîner.</p>
+
+<p>Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.</p>
+
+<p>Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans
+son c&oelig;ur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme,
+d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans
+lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait
+une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots:
+«Maintenant, la gloire!»</p>
+
+<p>Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini
+d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et
+l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire,
+car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans
+les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les
+c&oelig;urs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y
+vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.</p>
+
+<p>Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes,
+le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille
+majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le
+connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se
+demandaient: «Quel est cet homme?»</p>
+
+<p>Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être
+entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et
+se demandant encore: «Quel est cet homme?»</p>
+
+<p>Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect.
+Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts.
+Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme
+accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché
+derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et
+d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre,
+comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il
+entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce
+tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente
+d'un sublime plaisir.</p>
+
+<p>Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête,
+retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des
+regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se
+cachait haletant et superbe.</p>
+
+<p>Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents
+bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës
+qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à
+un même accord.</p>
+
+<p>Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps
+dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui
+circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les c&oelig;urs
+de respect et d'attente.</p>
+
+<p>Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint
+s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:</p>
+
+<p>Paganini!</p>
+
+<p>Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt
+son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux
+noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y
+trouvait pas quelque chose de celle de Satan.</p>
+
+<p>Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement,
+jusqu'à la rampe allumée.</p>
+
+<p>A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et
+d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.</p>
+
+<p>Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs
+saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les
+avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.</p>
+
+<p>Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous
+dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une
+fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris
+et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son
+esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses
+soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une
+pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était
+profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre
+Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne,
+pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour
+être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur
+jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux
+dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule
+sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse.
+Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il
+n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à
+l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment
+sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"></p>
+
+<p>Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu,
+mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments,
+il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et
+l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du
+lion qui se réveille irrité et rugit.</p>
+
+<p>Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de
+mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla
+que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même
+devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et
+parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt
+nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.</p>
+
+<p>Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"></p>
+
+<p>Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire
+ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique
+sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la
+partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut
+point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun
+doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de
+l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si
+brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce
+pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles
+inspirations.</p>
+
+<p>L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.</p>
+
+<p>Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de
+Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient
+leurs c&oelig;urs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque
+l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait
+tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire,
+lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on
+eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents
+grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de
+toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle
+qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.</p>
+
+<p>Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde
+intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon,
+mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il
+le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il
+l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui;
+il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses
+yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient
+opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus
+vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux
+adorés.</p>
+
+<p>Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons
+sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies
+enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de
+l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et
+d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste
+écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et
+frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui
+s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.</p>
+
+<p>Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se
+retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant
+la même et profonde révérence.</p>
+
+<p>Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans
+l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un
+homme.</p>
+
+<p>Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une
+bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:</p>
+
+<p>Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.</p>
+
+<p>Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient
+eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la
+musique du grand violon.</p>
+
+<p>Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le
+remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il
+allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.</p>
+
+<p>Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette
+bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il
+allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.</p>
+
+<p>Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire
+ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant
+résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert
+d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te
+force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce
+caprice, homme de génie?</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est
+un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans
+une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en
+émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse
+frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la
+corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de
+mélodies.</p>
+
+<p>C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le <i>son
+harmonique</i>.</p>
+
+<p>Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et
+que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il
+n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà
+il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces,
+lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.</p>
+
+<p>Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir
+de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité
+insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait
+qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.</p>
+
+<p>Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel
+les c&oelig;urs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de
+pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces
+intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les
+approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges,
+tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se
+demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une
+rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?</p>
+
+<p>Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se
+reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.</p>
+
+<p>Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes
+et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements
+célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux;
+c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le
+volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce
+sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur
+l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien
+peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa
+furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au
+grandiose, au terrible.</p>
+
+<p>Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups
+redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la
+foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les
+entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles
+avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris
+étaient sublimes.</p>
+
+<p>Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures,
+rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de
+plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses...
+et cette barbarie était sublime.</p>
+
+<p>Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et
+comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était
+sublime.</p>
+
+<p>Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son
+effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point...
+et cet effet était sublime.</p>
+
+<p>Et le concert se termina.</p>
+
+<p>Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de
+l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure
+extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui
+jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une
+masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour
+toucher se mains et son archet sacrés.</p>
+
+<p>Il disparut...</p>
+
+<p>La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie,
+devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.</p>
+
+<p>Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir;
+il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.</p>
+
+<p>O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu
+de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini
+sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le
+papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.</p>
+
+<p>Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...</p>
+
+<p>Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes
+qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du
+cerveau de Paganini.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.</h2>
+
+<p>Quand on jette un coup d'&oelig;il inattentif et rapide sur un plan de Paris,
+on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans
+tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où
+les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées
+comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se
+régularise peu à peu; l'&oelig;il saisit sans peine et suit dans leur
+développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères
+principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner
+presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les
+routes, qui répandent du c&oelig;ur aux extrémités la vie et le mouvement de
+la grande capitale.</p>
+
+<p>Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les
+couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par
+des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un
+point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant
+leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce
+qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus
+considérables attributions de l'administration municipale parisienne.</p>
+
+<p>Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres,
+elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin,
+puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2),
+Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont
+bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais
+passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour
+dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer
+vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que
+les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on
+l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition,
+quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà
+beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des
+améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que
+quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de
+l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout
+ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le
+cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de
+ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du
+percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands
+yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un
+élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est
+certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort
+peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois
+ignorant l'utilité de la rue Rambuteau? --Paris est tout un monde dans
+lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de
+l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une
+comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en
+émeuve.</p>
+
+<blockquote>Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 m. 08
+c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 m. 74 c.)
+dans les quartiers de la rive droite.</blockquote>
+
+<p>Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou
+l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans
+ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers
+parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les
+principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit
+en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--<i>Rue Rambuteau</i>, rue
+<i>de Seze</i>, prolongement de la rue <i>de la Ferme</i>, élargissement immédiat
+des rues <i>Saint-Nicolas</i> et <i>Saint-Lazare</i>, projet des Halles, rue
+<i>Laperche</i> ou <i>Moncey</i>, rue <i>des Petits-Pères</i>, rue <i>Constantine</i>, rue
+<i>Clotilde</i>, rue <i>Mayet</i>, rue <i>d'Amsterdam</i>, rue <i>Neuve-Saint-Jean</i>, etc.
+La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais
+Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les
+quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes
+de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les
+plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi,
+pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements
+ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite
+ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie
+des modifications apportées journellement à la voie publique par suite
+du système adopté par l'administration municipale.</p>
+
+<p>Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait
+aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les
+voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il
+formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable
+antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il
+faut assainir et déblayer.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait
+l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les
+unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les
+dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces
+classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement
+frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de
+vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de
+dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle
+ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne
+peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième
+ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu.
+C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc
+recommencer sans cesse. démolir et aligner une seconde fois les
+propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles
+vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de
+démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable
+motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite,
+on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre
+dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal
+le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles
+anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la
+circulation.</p>
+
+<p>L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la
+partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie;
+mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un
+point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au
+reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle,
+nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point
+de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier,
+suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient
+un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.</p>
+
+<p>Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout:
+tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait.
+C'était ainsi qu'il imprimait à ses &oelig;uvres un cachet uniforme,
+répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et
+monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher
+aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place
+Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent
+construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que
+l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger
+par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de
+grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont
+donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles
+baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.</p>
+
+<p>L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir
+une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces
+lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice,
+rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus
+cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les
+Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel
+déblayé aurait pu contenir les man&oelig;uvres d'une armée; et des colonnades
+du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure
+impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie
+jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à
+l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient
+leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard
+Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le
+Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au
+boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides
+parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles
+constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de
+la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à
+l'autre.</p>
+
+<p>L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées.
+La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet
+les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine
+ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé,
+demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore
+aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque
+fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes,
+pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet
+état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout
+et n'acheva rien.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008small.png"><br><a href="images/008large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p class="mid">PLAN DE PARIS<br>
+
+INDIQUANT LES PERCEMENTS<br>
+
+DE RUES NOUVELLES.</p>
+
+<p><b>Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est
+projetée ou en cours d'exécution.</b></p>
+
+<p>Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale,
+prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des
+percements combinés, exécutés d'ensemble, des <i>quartiers neufs</i>. En
+quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier,
+quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la
+Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier
+Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que
+spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements.
+Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de
+combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui
+facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des
+contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des
+compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais
+qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables
+agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers
+et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir
+réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces
+plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après
+avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des
+jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie
+sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit
+nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de
+constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans
+bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que
+l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore
+aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.</p>
+
+<p>L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées
+monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la
+Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les
+autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû
+faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des
+quais, qui touche à son terme, est une &oelig;uvre colossale; la rue
+Rambuteau est également une création utile et vaste; mais
+l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard
+Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans
+les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais,
+et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles
+difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et
+pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.</p>
+
+<p>Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de
+pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se
+trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons
+pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont
+l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être
+pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey.
+Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive
+gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur
+la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce
+nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une
+trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et
+ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait
+directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On
+connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt
+après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La
+Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve
+un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue
+Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue
+de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de
+Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles
+et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de
+circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en
+communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer,
+etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant
+par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.</p>
+
+<p>Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale.
+Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et
+pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt
+de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins
+des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une
+nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on
+à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il
+passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que
+l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en
+dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue
+du l'Université et celle de Saint-Dominique.</p>
+
+<p>On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui,
+coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport
+direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans
+contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés
+depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.</p>
+
+<p>Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet
+dont on s'occupe activement dans les bureaux.</p>
+
+<p>Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus
+importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des
+halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à
+l'administration municipale de traiter.</p>
+
+<p>Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le
+prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare.
+L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de
+Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend
+indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner
+une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté
+primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques
+qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît
+insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce
+moment à une nouvelle étude.</p>
+
+<p>C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que
+des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est
+évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels
+ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout
+prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la
+dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et
+Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord.
+En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du
+boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du
+Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à
+l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un
+débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.</p>
+
+<p>Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de
+M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue
+Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose.
+La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail
+d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.</p>
+
+<p>Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les
+projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront
+probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare,
+entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée
+sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine,
+sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le
+passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements
+opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de
+constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures.
+Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur
+voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction
+du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous
+les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu
+devenir une &oelig;uvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son
+ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en
+l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le
+projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales
+et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une
+utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les
+percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième
+arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent
+guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins
+abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm,
+qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de
+circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité
+générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur
+ces projets d'<i>intérêt local</i>, qui ne fournissent rien à la discussion
+des intérêts généraux.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010small.png"><br><a href="images/010large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p>[Partition musicale.]</p>
+
+<pre>
+ JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU.
+
+ ROMANCE
+ Paroles de M. Henri Blaze.
+ Musique de M. Allyre Bureau.
+
+ Au joli mois de renouveau
+ Et des pâquerettes mignonnes
+ Tous deux ensemble au bord de l'eau
+ Nous devions tresser des couronnes
+ Je l'ai bien longtemps attendu
+ Hélas, hélas! Et tu n'es pas venu
+ Nulle couronne n'est tressée.
+ Et voilà la saison passée
+ Voilà la saison passée.
+
+ Que de fois tu m'avais promis
+ De venir aux moissons prochaines
+ Cueillir avec moi des épis
+ De beaux épis mûrs dans les plaines
+ Je t'ai bien longtemps attendu
+ Hélas hélas et tu n'es pas venu
+ Nulle gerbe n'est amassée
+ Et voilà la saison passée
+ Voilà la saison passée.
+
+ Tu m'avais promis bien souvent
+ Encor de venir à l'automne
+ Faire de l'herbe au petit champ
+ Hélas maintenant l'herbe est jaune
+ Le temps est passé, l'heure sonne
+ Le bonheur s'est évanoui
+ Viens sur ma tombe pauvre ami
+ Si tu veux faire une couronne
+ Si tu veux faire une couronne.
+
+ Procédés d'E. Duverger.
+</pre>
+<br><br>
+
+<h2>Monument élevé par les Écossais à la mémoire des Prisonniers Français.</h2>
+
+<p>Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers français
+furent <i>parqués</i> au fond d'une petite vallée des environs d'Edimbourg,
+nommée Valleyfield. Ils y restèrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et
+trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entouré de collines
+boisées, et arrosé par la rivière Esk, avait été transformé en une
+prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; à
+l'extérieur s'élevaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides
+corps de garde défendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles,
+les armes chargées, veillaient nuit et jour de distance en distance.<span class="lef"><img alt="" src="images/010a.png"></span>
+L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un
+hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes
+passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant
+d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux
+s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie,
+et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur
+dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de
+poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du
+b&oelig;uf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart
+des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et
+ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur
+permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison;
+les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés,
+ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient
+souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables.
+Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à
+l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre
+d'exil. Les habitants</p>
+
+<p>de Valleyfield et des environs ont élevé dernièrement, à mémoire de ces
+prisonniers de guerre français, le petit monument que représente la
+gravure ci-jointe. La noble et touchante inscription gravée, sur ce
+monument, et dont nous donnons la traduction littérale, nous dispense de
+tout commentaire:</p>
+
+<p class="mid">
+ THE MORTAL REMAINS<br>
+ OF 300 PRISONERS OF WAR<br>
+ WHO DIED<br>
+ IN THIS NEIGHBOURHOOD<br>
+ BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814<br>
+ ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.<br>
+<br>
+ CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH<br>
+ DESIRING TO REMEMBER<br>
+ THAT ALL MEN ARE BRETHERN<br>
+ CAUSED<br>
+ THIS MONUMENT TO BE ERECTED<br>
+ AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG.
+</p>
+
+<p>«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce
+voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près
+de ce lieu.</p>
+
+<p>«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les
+domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près
+d'Edimbourg.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p>Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L.
+Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º.</p>
+
+<p>Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité
+d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque
+année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le
+gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres,
+d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses
+collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la
+douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille
+douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant
+annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute
+spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et
+prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un
+temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la
+résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même
+&oelig;uvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de
+monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté
+méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté
+que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin
+que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous
+le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce
+lui aurait semblé sacrilège.</p>
+
+<p>Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de
+Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui
+exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le
+rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une
+préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la
+cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et
+la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait
+point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la
+libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette
+déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que
+des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la
+confiance d'un père n'eût point délégué à un fils.</p>
+
+<p>«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette
+bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle
+pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori
+dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires
+du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un
+dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et
+pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun
+sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M.
+le baron Taylor, <i>cet ardent régénérateur de notre scène française</i>,
+remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et
+qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la
+surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne
+administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se
+rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et
+l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui
+appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux
+l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur
+de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations
+que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est
+que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre
+régénération, que les archives de la Comédie. ont été classées; que la
+rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été
+poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en
+sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre
+a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne,
+homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans
+voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait.</p>
+
+<p>Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné
+les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant
+qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans
+cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres
+de local, d'administration et de destinée.</p>
+
+<p>Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il
+voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas
+bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins
+à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une
+décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie
+le 5 octobre 1842.»</p>
+
+<p>Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les
+incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le
+courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement
+regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse
+collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au v&oelig;u de M.
+Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont
+M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat
+d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à
+nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la
+garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa
+force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à
+reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et
+qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire
+cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité
+c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du
+bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous
+allons, nous, ouvrir le Catalogue.</p>
+
+<p>Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé
+par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux
+années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge,
+avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur
+public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on
+s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six
+mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'&oelig;uvre lui
+a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui,
+suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour
+servir de complément au <i>Nouveau Manuel du Libraire</i>, de M. Brunet.»</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un
+tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils
+portent sur leur faux titre: <i>Collection des chefs-d'&oelig;uvre de l'Esprit
+humain</i>; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire
+que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus
+d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à
+reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve
+bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous
+celui de l'invention.</p>
+
+<p>Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de
+sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la
+composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il
+déclarait chacun de ses volumes <i>unique</i>. Cela était bien pardonnable;
+il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère
+qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la
+cruauté dans un recueil, la <i>Revue française</i>, de signaler cet innocent
+charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles
+se trouvaient des frères de ces enfants <i>uniques</i>. Avec une collection
+aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé
+n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant
+complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la <i>Revue</i>
+aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.</p>
+
+<p>Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile
+Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une
+<i>Moralité</i> le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six
+sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec
+empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «<i>Le savant
+M. Van Pruet vivait alors</i>» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui
+veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des
+ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre
+à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur
+ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur
+l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de
+ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos
+jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité,
+que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet
+vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui
+s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a
+pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification?</p>
+
+<p>Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses
+notes pour servir de complément au nouveau <i>Manuel du Libraire</i> de M.
+Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce
+bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n.
+1150: <i>Nous croyons avoir ouï-dire...</i> ou, page 19, n. 124; <i>Je crois
+avoir lu...</i> ou, page 121, n. 632: <i>N'avons nous pas lu quelque
+part?...</i> Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de
+dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un
+peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.</p>
+
+<p>Le Bibliophile Jacob se borne à dire qu'il est le continuateur de M.
+Brunet, qu'il enterre par là; c'est infiniment trop de modestie. Il
+aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dépister
+plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de
+voile qui ne se déchire, pas de paternité qui ne soit recherchée, et
+trouvée. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande
+(p. 290, n. 1284): «Ne faut-il pas attribuer cette tragédie à
+mademoiselle F. Paschal?» Quelquefois il est plus sûr de son fait et il
+vous dit (p. 134, n. 680): «Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a
+que Clément Marot qui ait pu les faire.» Vous avez le choix! mais ne
+sortez pas de là. Comme encore (p. 34, n. 216); «La traduction est
+<span class="sc">certainement</span> ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Théodore
+de Beze.» Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. Là où il
+vous donne latitude complète, c'est quand il vous dit, comme page 19, n.
+124: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de
+Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre.» Cela est encore
+plus vraisemblable. De même page 134, n. 671: «On peut croire que
+l'éditeur était Barbazan ou quelque autre.» Y a-t-il quelqu'un d'assez
+hardi s'appelât-il La Palisse, pour soutenir le contraire?</p>
+
+<p>Personne n'échappe aux distributions d'enfants trouvés par le
+bibliophile Jacob. Molière lui-même reçoit le sien; page 262, n. 1180:
+«Nous croyons donc que cette pièce est de Molière,» et il s'agit de cinq
+actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier
+leur exemplaire de Molière.</p>
+
+<p>Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de
+Molière; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le
+Bibliophile Jacob n'a eu qu'à mettre le nez dans cette bibliothèque, où
+M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour découvrir aussitôt une foule
+d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve
+trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: «VOICI DONC
+ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE.» En vérité le Bibliophile Jacob nous
+paraît avoir entrepris de régénérer la bibliographie comme l'a fait,
+pour la Comédie Française, cet autre régénérateur, M. Taylor.</p>
+
+<p>Mais nous avons dépassé l'espace qui nous était accordé. Nous n'avons
+plus qu'un avis à donner à M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas où la
+famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se déterminerait à
+donner cette collet lion à la bibliothèque de l'Arsenal, qui possède
+déjà la collection théâtrale de M. de Paulmy, nous prévenons le
+rédacteur de ce Catalogue qu'il doit éviter une erreur dans l'adresse.
+La bibliothèque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la
+préface, l'ancienne bibliothèque du comte de Provence, mais celle du
+comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frère. T.</p>
+
+<p><i>Le Livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation
+pratique des Femmes</i>; par mademoiselle Nathalie <span class="sc">de Lajolais</span>; deuxième
+édition. Ouvrage couronné par l'Académie française.--Paris, 1843.
+<i>Didier</i>. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p><i>Le livre des Mères de famille et des Institutrices sur l'éducation
+pratique des Femmes</i>, dont la deuxième édition forme un joli volume
+in-18, renferme cinq parties distinctes:</p>
+
+<p>La <i>première</i> qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractères
+de certains penchants à peu près communs à l'enfance, et de la manière
+dont il faut redresser ou diriger ces penchants défectueux.</p>
+
+<p>La <i>seconde</i>, sous le titre d'<i>Éducation physique</i>, tend à faire
+ressortir la nécessité et les moyens de perfectionner les sens. Par ces
+moyens, l'auteur entend: les soins de propreté, l'observation des règles
+d'hygiène, selon la nature du tempérament, divers exercices corporels,
+l'étude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence à
+divers jeux usités dans les récréations.</p>
+
+<p>La <i>troisième</i> entre dans tous les détails de l'éducation
+intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable,
+c'est-à-dire le plus approprié à la nature et au degré d'intensité de
+chaque faculté. L'intelligence comprend: l'esprit, la mémoire
+l'imagination, le jugement, la volonté.</p>
+
+<p>La <i>quatrième</i> embrasse l'éducation de l'âme. Après avoir présenté
+l'analyse des facultés innées, elle marque la direction qu'il faut
+donner nécessairement à ces facultés, qui sont: le sens moral, l'amour
+du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la
+conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement liée
+à l'éducation de l'âme, fait la matière spéciale d'un chapitre dans
+cette quatrième partie.</p>
+
+<p>La <i>cinquième</i> et <i>dernière</i> résume tout ce qui a rapport directement à
+l'instruction des femmes. L'instruction y est considérée sous un double
+point de vue: celui de l'instruction <i>essentielle</i> et celui de
+l'instruction <i>complète</i> ou perfectionnée.</p>
+
+<p>Le chapitre de l'enseignement des sciences présente chaque branche de
+connaissances divisée en deux parties distinctes, savoir: la science
+<i>positive</i>, matérielle ou sensible, et la science <i>spéculatrice</i> ou
+morale. Pour l'une, sont indiqués les bons livres élémentaires à mettre
+entre les mains des enfants, les livres utiles aux mères et aux
+institutrices, et la marche progressive à suivre dans l'enseignement;
+pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit
+être acquise, afin que toutes réunies, les sciences convergent vers un
+point d'unité propre à élever puissamment l'esprit et le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traités de manière à ce
+que l'artiste et l'amateur puissent appliquer à leur travail ou à leur
+étude spéculative une méthode raisonnée.</p>
+
+<p>Le rapport lu par M. Jay à l'Académie Française, le 17 juin dernier, sur
+les ouvrages les plus utiles aux m&oelig;urs, contenait le passage suivant:</p>
+
+<p>«Il me reste à vous faire connaître l'ouvrage que votre commission a
+jugé digne de partager le prix. C'est un livre sur l'éducation des
+jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits
+se exercés sur ce sujet, qui intéresse au plus haut point la société et
+ceux qui sont chargés de sa direction; Fénelon lui-même est descendu des
+hauteurs de son génie pour traiter ce même sujet avec la sagesse et
+l'onction pénétrante qui le caractérise. Mais la société n'est pas
+immobile: le temps amené dans les m&oelig;urs, dans les habitudes sociales,
+des modifications inévitables qui exigent de nouvelles études et de
+nouvelles appréciations. Les principes généraux restent les mêmes; mais
+l'application, les méthodes, subissent des transformations qu'il est
+utile de suivre et de déterminer.</p>
+
+<p>«Tel a été le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point
+de la théorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de
+sa propre expérience; elle indique les moyens les plus propres à guider
+les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, à
+éclairer leur esprit, à fortifier leur raison, à leur faire aimer les
+devoirs de la religion, enfin à les rendre capables de surveiller un
+jour elles-mêmes un ménage, une jeune famille et de fixer le bonheur au
+foyer domestique.</p>
+
+<p>«Je regrette que l'étendue du rapport dont votre commission m'a chargé
+ne me permette pas d'entrer dans plus de détails sur l'ouvrage de
+mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit être,
+correct, naturel, et souvent gracieux. La récompense que je vous propose
+de lui décerner ne sera de votre part qu'un acte de justice.» X.</p>
+
+<p><i>Histoire de la Confédération suisse</i>; par <span class="sc">Jean de Muller, Robert
+Gloutz-Blozheim</span> et <span class="sc">J.-J. Hottinger</span>, traduite de l'allemand, avec des
+notes nouvelles, et continuée jusqu'à nos jours, par <span class="sc">MM. Charles Monnard
+et Louis Vulhemin</span>. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris,
+<i>Th. Ballincore</i>, éditeur.</p>
+
+<p>Le Français est devenu touriste, et la Suisse est une des contrées qu'il
+préfère. Il visite et parcourt les profondes Vallées, il gravit les
+monts escarpés, il franchit les cols sauvages, il s'arrête à Lausanne;
+Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui
+savent l'être par la contemplation rêveuse ou le recueillement studieux.
+J'étais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec
+l'obligeante permission du maître sous les ombrages magnifiques de
+Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nommée. J'achevais, dans ces
+paisibles allées, la lecture du treizième volume de l'<i>Histoire suisse</i>,
+qui en aura seize quand M. Monnard aura terminé la part dont il s'est
+chargé, le volume que j'avais en main était le dernier des trois que
+nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre
+littéraire si modeste fût sortie une &oelig;uvre aussi considérable que celle
+à laquelle ces deux savants ont consacré tant d'années. «Mais quel
+appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes
+in-8 très-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller,
+Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de
+M. Vulhemin sur l'époque de la Réformation et des guerres de religion,
+jusqu'en 1712. et trois volumes de M Monnard des cette époque jusqu'à
+nos jours! Et ces ouvrages sont trop sérieux pour obtenir un succès de
+fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... «Eh
+bien! ces lecteurs se sont trouvés, et cette patriotique entreprise sera
+conduite à bonne fin, et il viendra prochainement un jour où les
+conservateurs de bibliothèques découvriront avec peine, un exemplaire de
+l'&oelig;uvre monumentale qui fait honneur à la ville qui la voit
+s'accomplir.» Comme je me livrais à ces réflexions, je rencontrai au
+détour d'une allée un vieillard à la figure expressive; il y avait une
+rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et,
+encouragé par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de
+courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fûmes bientôt sur le sujet
+dont j'étais plein: le volume que je portais en fut l'occasion
+naturelle. Après m'être répandu en éloges sur la consciencieuse fidélité
+des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalité des trois
+derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux réflexions
+que m'avait suggérées l'importance même de l'ouvrage. Que d'avances
+nécessaires! quels généreux sacrifies pour rendre possible une telle
+publication. «A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables?» Le
+vieillard ne répondit rien à ma question et me dit en souriant: «Venez
+dîner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je
+l'honneur de dîner?--Chez. M. Perdonnet; ici, à Mon-Repos, à cinq
+heures, et soyez exact, s'il vous plaît.» Le lendemain, à cinq heures
+précises, nous, étions à table, et je passai une des plus agréables
+soirées dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments,
+admiration sincère pour les hommes que la France admire; avec cela une
+profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indépendance républicaine
+sans jactance: voilà ce que je trouvai dans la société quelques hommes
+d'élite que la France littéraire fera bien de réclamer comme siens. Il y
+a plaisir d'être juste envers des hôtes si polis et si bienveillants. Je
+reconnus bientôt que le patron du grand ouvrage publié par MM Monnard et
+Vulhemin était M. Perdonnet lui-même. Il me pardonnera de signaler ici
+un acte de munificence éclairée, digne de servir d'exemple. Sans doute
+le succès de l'entreprise limitera le service du riche à une avance de
+fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller
+jusque-là? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse
+a été souvent celle des généreux sacrifices; et à celui de tout les
+auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre
+d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de
+joindre celui de leur ami, qui les aide à mettre, en lumière des travaux
+si dignes de l'attention de l'Europe.</p>
+<br><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 405px; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Corps de garde de la Bastille.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 235px; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Plan de la place de la Bastille.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusement des Sciences,</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table
+et de l'appareil employés pour maintenir le seau à l'état d'équilibre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"></p>
+
+<p>A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le. bâton
+auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse
+soit inclinée et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la
+table. GFE est un autre bâton que l'on a coupé d'une longueur telle
+qu'en l'appuyant contre l'angle intérieur G du seau, contre son bord
+supérieur F et contre une entaille pratiquée un E au-dessous du premier
+bâton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir
+que ces dispositions donneront lieu à un équilibre parfait.</p>
+
+<p>Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position inclinée
+qu'on lui a donnée, le seau, ayant son axe vertical, serait en
+équilibre, et pour donner une fixité complète à cette position de l'anse
+par rapport au seau, le bâton G F E suffit évidemment. Il ne reste donc
+plus qu'une condition à remplir: c'est que le bâton C D ne tende pas à
+basculer ni à glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait
+évidemment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe,
+qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table.</p>
+
+<p>On peut exécuter, d'après le même principe, quelques autres tours du
+même genre.</p>
+
+<p>Soit, par exemple, un crochet recourbé DFG, comme on le voit sur la
+gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi chargé sera
+tenu en équilibre, si on pose au-dessous de son extrémité supérieure un
+petit bâton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale,
+passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord
+de la table par rapport au point où pose le crochet. Ainsi, le petit
+bâton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids même
+dont on le charge à l'aide du crochet.</p>
+
+<p>On voit, dans ce qui précède, la solution d'un problème de mécanique
+appliquée, paradoxal en quelque sorte: «Un corps tendant à tomber par
+son propre poids, l'empêcher de tomber, en y ajoutant un poids
+précisément du côté où il tend à tomber.» Tout l'artifice consiste à
+faire réellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de
+celui où il est ajoute.</p>
+
+<p>II. Il est évident que pour que la chose soit possible, il faut que ces
+femmes vendent au moins à deux différentes fois et à différents prix,
+quoiqu'à chaque fois elles vendent toutes ensemble au même prix; car, si
+celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un très-petit nombre au
+prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix,
+tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la
+plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit
+nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes
+égales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux
+parties telles que, multipliant la première partie de chaque par le
+premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits
+soit partout la même.</p>
+
+<p>Ce problème est indéterminé et susceptible de dix solutions différentes.
+Il est d'abord nécessaire que la différence des prix de la première et
+de la seconde vente soit un diviseur exact des différences 15, 20, 5,
+des trois nombres de perdrix donnés. Or, le moindre diviseur de ces
+trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent être 6 et 1
+décimes, ou 7 et 2 décimes, ou 8 et 3 décimes, etc.</p>
+
+<p>En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions
+différentes, comme on le voit dans le tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+ Première vente Deuxième vente Prod. lot.
+
+ 1re femme 4 perdrix à 6 dec. 6 perdrix à 1 dec. 30 dec.
+ 2e 1 24 30
+ 3e 0 30 30
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 5 5 35
+ 2e 2 23 35
+ 3e 1 29 35
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 6 4 40
+ 2e 3 22 40
+ 3e 2 28 40
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 7 3 45
+ 2e 4 21 45
+ 3e 3 27 45
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 8 2 50
+ 2e 5 20 50
+ 3e 4 26 50
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 9 1 55
+ 2e 6 19 55
+ 3e 5 25 55
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 10 0 60
+ 2e 7 18 60
+ 3e 6 24 60
+</pre>
+
+<p>Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les
+trois solutions suivantes:</p>
+
+<pre>
+ Première vente Deuxième vente Prod. lot.
+
+ 1re femme 8 perdrix à 7 dec. 2 perdrix à 2 dec. 60 dec.
+ 2e 2 23 60
+ 3e 0 30 60
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 9 1 65
+ 2e 3 22 65
+ 3e 1 29 65
+
+ Ou bien:
+ 1re femme 10 0 70
+ 2e 4 21 70
+ 3e 2 28 70
+</pre>
+
+<p>Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en
+pourrait tirer aucune solution.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. On demande combien de combinaisons comporte l'opération qu'on appelle
+<i>donner</i> au jeu de piquet.</p>
+
+<p>II. On demande le nombre de manières dont il est possible que le sort
+repartisse les membres de notre Chambre des Députés dans les bureaux
+dont se compose cette Chambre.</p>
+
+<p>III. On demande: 1° un moyen certain de reconnaître les balances
+frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que chargées de
+poids inégaux; 2º le principe sur lequel ces balances sont fondées; 3º
+une méthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit
+l'état de la balance employée.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Après l'Hymen, l'Amour s'enfuit.</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011d.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DÉCEMBRE 1843 ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+status under the laws that apply to them.
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new file mode 100644
index 0000000..4dcf08d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #39719 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39719)