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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:24 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Bijou + +Author: Gyp + +Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + + + + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + +_Bijou_ + + + + +_BIJOU_ + +_Par_ + +_GYP_ + +[Illustration: colophon] + +_Nelson +Éditeurs +189, rue Saint-Jacques +Paris_ + +_Calmann-Lévy +Éditeurs +3, rue Auber +Paris_ + +_A + +MONSIEUR ALBERT AUBLET_ + + + + +BIJOU + + + + +I + + +La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la +pelote de laine bourrue son gros crochet d'écaille blonde et, posant la +pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye: + +--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là +à t'écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais +petit... et insupportable... + +Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux +de la baie, et répondit avec un peu d'hésitation: + +--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!... + +--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup +d'attention!... + +--Ne le croyez pas, grand'mère!...--dit madame de Rueille de sa belle +voix grave--il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de +l'avenue... + +La marquise demanda: + +--Est-ce qu'il attend quelqu'un?... + +M. de Rueille expliqua en riant: + +--Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui +rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade... + +Jean murmura, sans bouger: + +--Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!... + +Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa +grand'mère: + +--On dirait presque qu'il est sincère?... + +--Sincère, mais absorbé!...--fit la marquise. + +Et, s'adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de +Rueille, elle demanda: + +--Monsieur l'abbé, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque +chose d'intéressant?... + +L'abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus +son épaule, et répondit aussitôt: + +--Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise... + +--Pas la moindre...--affirma Jean. + +Et, quittant la fenêtre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits +de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l'abbé répéter +les numéros avec une inaltérable patience, s'était juché sur une chaise, +et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu'un. + +La grand'mère intriguée demanda: + +--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?... + +--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est là ... qui cueille des fleurs... + +--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est là ?... + +Ce fut l'abbé qui répondit: + +--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise... + +--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intéressante à +regarder?...--s'écria la vieille femme en riant--vous êtes difficile, +monsieur l'abbé!... + +L'abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement +timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d'un blond pâle, +et balbutia, effaré: + +--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se +passait sur la terrasse quelque chose d'intéressant... vous vouliez dire +quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la +présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire... +qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour +ses corbeilles... pût être considérée comme... + +La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l'abbé, l'air +éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac. + +--Ce pauvre abbé!...--dit très bas Bertrade de Rueille,--vous +l'ahurissez, grand'mère!... + +--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagères, ma +petite!... + +Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit: + +--Il est donc aveugle, ce garçon!... + +--Quel garçon?... + +--Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!... + +--Mais, grand'mère... + +--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou +trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose +intéressante»!... jamais!... + +--Un homme... oui... mais l'abbé n'est pas précisément un homme... + +--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plaît?... + +--Dame... un prêtre n'est pas... + +--C'est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j'aime +à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y +serait!... tu m'accorderas bien que si ça n'a pas des yeux d'homme, ça a +au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d'avoir des +yeux de femme?... + +--Mais, grand'mère, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra... + +--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperçoit +qu'elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s'en +apercevrait-il pas?... + +--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abbé!... + +--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c'est fait pour les +églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j'aime ton abbé +autant que les autres abbés!... je l'aime... négativement... je le +respecte... + +Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante: + +--Il n'y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!... + +--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous... + +--Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui... + +--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne +t'imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon +franc parler!... une drôle d'idée que tu as eue là , de prendre un abbé +pour tes enfants!... + +--C'est Paul... il tenait beaucoup à ce que l'éducation des enfants fût +faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux... + +--Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c'est pour ça que je +n'aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c'est un homme +intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs +enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi +indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de +pardonner, d'instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart, +sont plus intéressantes que nous!... si c'est un imbécile, il se livre à +une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et, +dans l'un ou l'autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites, +ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder +Bijou!... ça m'amusera plus que de parler de ton abbé!... + +Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une +vivante corbeille de fleurs. + +Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite +créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de +grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé +du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement +retroussés, laissant paraître les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les +cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd'hui +presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de +nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les +joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient +d'une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient +d'une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front +intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit +être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze +ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa +personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de +candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien +celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare. +Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se +faisait adorer de tous. + +Dès qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline +rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi, +une sorte d'éventaire débordant de roses, tous l'entourèrent, heureux +de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide +avant sa venue. + +Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de +Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le +suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille, +abandonnant l'abbé qui continuait à annoncer d'un ton monotone les +numéros du loto, s'élancèrent d'une glissade vers la jeune fille, à +laquelle ils s'accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela: + +--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous +l'assommez!... + +--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abbé qui se leva. + +Bijou protesta: + +--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!... + +Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard, +lorsqu'elle s'arrêta soudain. + +--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!... + +Henry de Bracieux murmura, presque attendri: + +--Est-elle gentille!... elle pense à tout!... + +--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise. + +Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une +rose largement épanouie, et courut vers sa grand'mère, qu'elle embrassa +plusieurs fois de suite, avec des câlineries d'enfant. Puis, offrant sa +rose: + +--C'est la plus belle!... + +Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix +était jeune et claire, et l'articulation d'une admirable netteté. + +--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise. + +--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais +si, je l'ai vu!... il est même venu un instant m'aider à cueillir mes +fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des +lapins dans le petit bois... + +--J'aurais dû m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là !... + +--Mais, grand'mère, il est en vacances!... + +--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si +on lui a donné un répétiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille... + +--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre +Pierrot!... et son répétiteur aussi!... + +--Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui +convienne!... + +--Ça lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit +d'aller le retrouver au bois... + +--Qui «leur» a dit?... + +Et la vieille femme demanda, narquoisement: + +--Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?... + +--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer +l'intonation moqueuse de sa grand'mère,--il cueillait aussi des +roses... + +La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait: + +--Ça l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est +allé rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas resté longtemps avec +lui!... + +--Tiens!... non!...--fit Bijou étonnée. + +Quittant sa grand'mère, elle alla au-devant du jeune homme: + +--Est-ce que vous n'avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?... + +Il devint très rouge. + +--Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de +Jonzac... seulement, moi... j'ai dû rentrer... pour corriger les devoirs +de Pierre... + +Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua, +avec un peu d'embarras: + +--Et... je venais voir si je n'avais pas oublié ici mes livres... je +croyais... mais je ne les vois pas... + +Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air +indulgent et amusé, le rappela: + +--Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de +ces devoirs est-elle donc si pressée?... + +--Non, madame!...--dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses +pas;--elle n'est pas pressée du tout!... + +La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse, +travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant, + +--Il n'est pas comme l'abbé, celui-là !... + +Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse: + +--Non!... + +--Tu as l'air de le plaindre?... + +--Tant que je peux!... + +--Et pourquoi?... + +--Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze +jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et +malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le cÅ“ur... + +--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un +amour... il l'admire... il se plaît auprès d'elle... et puis voilà !... + +--Vous savez bien, grand'mère, que Bijou est adorable... et si attirante +que tous s'y prennent... + +La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait +quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de +lui, et dit, presque rageuse: + +--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que +l'abbé!... + +La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye +semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit: + +--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!... + +--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait +intéresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps, à ses +cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le +crois?... + +--Je le crois!... + +--Depuis quand?... + +--Depuis tout à l'heure!... quand il nous a dit avec une telle +conviction qu'il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j'ai +senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le +lui faire oublier, j'ai cherché... et j'ai trouvé... + +--Bijou?... + +--Justement!... + +--Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m'en a pas l'air!... il +ne s'occupe pas d'elle!... + +--Quand on le voit, non!... + +--Il paraît triste... préoccupé... + +--On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!... +si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il +aime violemment Bijou, ou s'il s'aperçoit qu'il va l'aimer, il n'y a là +rien qui doive le réjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en +ait--épouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin, +mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait... + +--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels +j'en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent +mille francs... + +--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?... + +--Non!... je sais bien que, elle, trouverait ça très suffisant... elle +fait--on dit toujours ça, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes +elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend à +merveille à tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige +tout ici et à Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire à +l'idée de lui voir une existence médiocre... et elle l'aurait en +plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre à aimer +Jean!... + +--Oh!... je ne pense pas!... + +--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, paraît-il, très aimé?... + +--Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu'elle n'a +pas beaucoup le loisir d'aimer elle-même!... + +--Et puis, elle est si enfant!... + +Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse. + +Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant +les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la +contemplait l'Å“il extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva +brusquement, l'air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au +perron. + +--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!... + +Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine +entr'ouverte, qu'elle vint passer à la boutonnière de son cousin. + +--Là !...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es très beau comme +ça!... + +Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple: + +--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?... + +Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y +parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement très +doux: + +--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?... + +Il était si grand qu'elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de +se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur +lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma, +aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre +jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur: + +--A la bonne heure!... comme ça, c'est tout plein joli!... + +Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à +Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou: + +--Hein?... est-elle assez gentille?... + +Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout +pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse: + +--Pauvre garçon!... + +--Encore!... Ah ça! décidément, il t'intéresse beaucoup, monsieur +Giraud!... + +--Beaucoup!... j'aime les délicats et les tristes... moi qui suis une +gaie!... + +--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l'heure que Jean +était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie +quand il y a quelqu'un qui te regarde... + +Sans répondre, la jeune femme montra Bijou. + +--C'est une vraie gaie, celle-là !... n'est-ce pas, grand'mère?... + +Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l'abbé +Courteil: + +--Vous aussi, monsieur l'abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites +un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle +rose, c'est une belle rose!... + +Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait +à un chou. + +L'abbé s'était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du +loto, et il reculait effaré, balbutiant: + +--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais +où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites... +jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant, +mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n'y a pas de +place... il... + +Elle répondit en riant: + +--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abbé!... là !... +tenez!... on dirait qu'elle est faite pour ça!... + +De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture +et la soutane de l'abbé, qui remercia, saluant gauchement: + +--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché... +très touché... + +La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle +remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur +la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abbé. + +Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara: + +--A présent, je vais arranger mes corbeilles!... + +--Où ça?...--demanda M. de Rueille. + +--Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout... + +Plusieurs voix dirent: + +--Nous allons vous aider!... + +-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me dérangeriez beaucoup!... + +Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de +ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de +tristesse s'étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On +n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que +l'abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout, +de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit: + +--Grand'mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher +comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!... +mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c'est le rayon +qui éclaire toute la maison!... + +La marquise haussa les épaules. + +--Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous +«lâchera»--comme tu le dis si élégamment--d'une façon définitive... + +--Comment!... elle va se marier?... + +--Dame... je l'espère!... + +--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mécontent. + +--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se présenter d'un +jour à l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays, +rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu'à Paris, cet +hiver... + +Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait +beaucoup à sa sÅ“ur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le +visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son +beau-frère s'en étonnait: + +--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir +dans le hamac!... + +Sa sÅ“ur le regarda sortir et murmura à l'oreille de la marquise: + +--Lui aussi!... + +La vieille femme répliqua, avec un peu d'humeur: + +--Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis, +taisons-nous... la voilà !... + +Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la +porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda: + +--Combien de personnes à dîner jeudi, grand'mère?... + +--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue... + +--Ça fait quatre... + +--Les Juzencourt... + +--Six... + +--Le petit Bernès... + +--Sept... + +--Madame de Nézel... + +--Huit... + +--C'est tout!... + +--Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être +vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mère?... ça me fera +bien plaisir d'avoir Jeanne... + +--Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire... + +--C'est pas la peine... il faut que j'aille à Pont-sur-Loire pour les +commissions, je les inviterai... + +--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette +chaleur?... + +--Il faut bien s'occuper du dîner!... c'est aujourd'hui mardi... et +puis, j'ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je +n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals... + +--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette +affreuse vieille!... + +--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!... + +--Possible!... mais elle marque terriblement mal!... + +--Oh! grand'mère... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est +vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n'embellit pas, la vieillesse +et la pauvreté!... mais elle m'est si commode!... et elle est si +heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d'être +ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée... + +Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle +ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses: + +--C'est une charité, grand'mère!... et une charité que vous faites, non +seulement à la mère Rafut, mais à moi... + +La marquise répondit: + +--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu +voudras!... + +--Alors, au revoir... à tantôt!... + +--Comment vas-tu là -bas? avec la victoria? + +--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je +vais en vingt-cinq minutes. + +--Et tu vas conduire?... + +--Mais oui, grand'mère... + +--Par ce soleil?... tu auras une insolation!... + +M. de Rueille proposa: + +--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac à +acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer +celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d'aller en ville... + +--Et moi enchantée que vous m'y conduisiez... + +--Quand partons-nous?... + +--Tout de suite, s'il vous plaît?... + +Comme ils sortaient, la marquise leur cria: + +--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les +côtes!... + +Et Bijou répondit en riant: + +--Soyez tranquille, grand'mère, je ne m'emballe jamais!... + + + + +II + + +Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à +Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse: + +--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas +inaperçu!... ah! non!... + +Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une +curiosité intense, et répondit: + +--C'est ma robe rose qui... + +--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!... + +Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis: + +--Moi?... pourquoi, moi?... + +--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux +cousin!... + +L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna: + +--Je finasse?... + +--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez +pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux... +ensuite, on vous le dit assez pour que... + +--On me le dit?... qui ça?... + +--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et +presque un homme respectable... + +--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine +germaine... et quant à «presque respectable...» + +Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant: + +--Vous vous flattez!... + +--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans... + +Elle le regarda, l'air surpris: + +--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!... + +--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous +dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les +commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité... + +--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!... + +--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez +souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose... + +Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans +auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe. +C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi +habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant, +sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours +et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à +ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs +manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et +fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout +à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en +laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se +permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de +forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes +plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit +passepoil de fourrure. + +Elle dit, semblant réfléchir: + +--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?... + +--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous +répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais +tout le temps la cour!... + +--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!... + +--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux +monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un +monsieur marié... + +--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête +et ennuyeux comme les gens qui font la cour... + +--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!... + +--Pourquoi?... + +--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?... + +--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage, +moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée +comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que +j'habite chez grand'mère où je vois du monde... + +--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!... + +--On croirait que ça vous déplaît?... + +Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à +demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux: + +--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde +dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous +concerne?... + +--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?... + +--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je +ferais... que je conseillerais, veux-je dire... + +--Par exemple?... + +--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de +grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je +voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à +des étrangers une aussi grande part de vous-même... + +Elle dit, l'air pensif, triste presque: + +--Oui... vous avez peut-être raison!... + +--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de +temps!... + +Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui +reprit: + +--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?... + +Bijou se mit à rire: + +--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que +je sache?... + +--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il +n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose... + +--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère, +moi!... + +Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup: + +--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!... + +--Problématique?... + +--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime... + +--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!... + +Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave: + +--Je veux aussi l'aimer... + +--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit +étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer» +était inutile. + +Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda: + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Je dis... qu'il sera heureux!... + +--Qui?... + +--Celui que vous aimerez!... + +--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!... + +M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût +voulu décourager Denyse de son rêve: + +--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là ?... + +--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois +pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas +l'impossible, après tout!... + +Blagueur, un peu agressif, il répliqua: + +--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?... + +--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre +que ce que je vous ai répondu déjà : Je veux «l'aimer!» tout +bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je +n'admire pas l'argent!... + +Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face: + +--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!... + +Il balbutia: + +--Avec un autre mari?... + +Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse: + +--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!... + +M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette +pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir +délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant +lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite +charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il +frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins +cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue +qu'il sentait devenir brûlante. + +Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant. + +--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon +«idéal»?... + +--Mais si!... + +--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les +commissions?... + +Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire: + + «Glace. + Petits fours. + Fruits. + Poisson. + Les Dubuisson. + Parler au boucher. + Gaze rose. + Mère Rafut. + Chapeau. + Livres de Pierrot. + Cartouches d'Henry (16).» + +M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda: + +--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au +lieu de m'en charger, moi?... + +--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière, +vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il +a mieux aimé... + +--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont +abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred +qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas +désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année +prochaine!... + +--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des +images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!... + +--Que vous êtes délicieuse!... + +--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver +quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?... + +Elle continuait à parcourir des yeux sa liste. + +Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au +crayon et demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la +Norinière»?... + +--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien +recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée... + +--Ah!... Clagny a vendu?... + +--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les +étés!... + +--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!... + +--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny, +mais j'ai entendu bien souvent parler de lui... + +--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?... + +--Mais non!... + +--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!... + +--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!... + +--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui +est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez +petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si +bien qu'il vous est resté... + +--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à +présent que je suis vieille?... + +--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet +air-là ... je vous le promets!... + +--Vous vous aventurez peut-être un peu?... + +Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se +détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait +aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue +droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha +brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses +forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue +sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le +cheval reprit son train rapide. + +--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son cÅ“ur--j'ai bien cru que +nous versions!... + +Il répondit, sérieux: + +--Il ne s'en est guère fallu!... + +Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son +cousin, et demanda: + +--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?... + +M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé. +Elle reprit: + +--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons +retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!... + +Il murmura: + +--Mais non!... mais non!... + +Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit: + +--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez +que grand'mère n'aime pas bien ça!... + +Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant +violemment la petite voiture, et partit à une allure folle. + +Cette fois, Bijou parut stupéfaite: + +--Ah çà ?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc +aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent +vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même +lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites +emballer?... + +Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait: + +--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette... + +Il répondit machinalement: + +--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!... + +Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille. +Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la +banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de +s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle +s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son +cousin: + +--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes +malade?... + +--Malade... non!... c'est-à -dire... pas précisément!... + +--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!... +nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez +pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des +courses!... + +--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place... + +Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda: + +--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?... + +Il balbutia, cherchant ses mots: + +--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean +pour votre... pour le costume d'Hébé... + +--Eh bien?... + +--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!... + +--Mais il n'est pas déshabillé du tout!... + +--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit +se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!... + +Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez: + +--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari +jaloux!... + +Il balbutia, vexé et mal à l'aise: + +--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je... + +--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les +hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre +que vous-même?... + +--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!... + +--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du +succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir +plaire... + +--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!... +vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse... +heureusement!.... + +Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides: + +--Pourquoi «heureusement»?... + +--Parce que... + +Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras: + +--Mais dites?... dites donc?... + +Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la +solide petite main: + +--Ce serait trop compliqué!... + +Bijou rougit: + +--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!... +pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?... + +Il dit, avec une sorte d'effroi: + +--Expliquer ma pensée?... oh! non!... + +--Non?... c'est pas gentil!... + +Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille; +lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue, +Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette +fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de +le remplir d'émoi: + +--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous +en ferons dessiner un autre à Jean... + +Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses +lèvres avec une tendresse presque brutale. + +Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en +retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange +lueur: + +--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide... +vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!... + +Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et, +jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée. + +Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et, +dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une +fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros +paquet de roses pompon. + +--Comment!... te voilà déjà !...--fit madame de Rueille avec +admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?... + +La marquise demanda: + +--Tu as fait toutes tes commissions?... + +--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les +Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter +la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans... + +--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me +fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!... + +Bijou demanda: + +--Pourquoi?... + +--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où +les impressions pénibles ne s'effacent plus.... + +--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois. + +--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur +qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne +penses... + +Il répondit en souriant: + +--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le cÅ“ur +s'endort... + +La marquise dit, maligne, en regardant son neveu: + +--Il s'endort quelquefois plus tôt!... + +Jean haussa les épaules: + +--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas +tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans... + +--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait +quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je +parie que son cÅ“ur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu +m'entends?... + +Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait +avec Bertrade: + +--Le cÅ“ur ni le reste!... + +Jean se mit à rire. + +--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se +montrer, beaucoup d'argent!... + +--Il n'a pas besoin de ça!... + +--Il est riche?... + +--Dégoûtamment!... + +--Mais encore?... + +--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?... + +Il dit, sans enthousiasme: + +--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé... + +Puis il demanda: + +--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?... + +--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là ... + +Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui +venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de +dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et +de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se +faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux +embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air +heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites. + +Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix, +elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en +quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami. + +Tout à coup, Denyse revint vers la marquise: + +--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner +jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera +huit jours... + +--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?... + +--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je +les ai invités de votre part... j'ai pensé que... + +--Tu as très bien fait!... + +--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!... +c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume +le Conquérant et de Charles le Téméraire!... + +Bijou s'écria en riant: + +--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au +moins!... + +Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air +préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y +demeura sans parler. + + + + +III + + +Dans le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup, +elle s'élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du +salon et descendait l'escalier de la terrasse. + +--Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?... + +Il répondit sans s'arrêter: + +--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette +chaleur... + +Déjà Bijou l'avait rejoint: + +--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!... + +--J'ai mal à la tête... + +--Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que +trois jours!... + +--Mais...--fit Rueille agacé--je ne vous suis pas indispensable... + +--Ah bah!... c'est vous qui écrivez!... + +--Sous la dictée!... il n'est pas nécessaire d'être un malin pour faire +ça... + +--Si!... nous sommes habitués à vous!... + +Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui +passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline: + +--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si +gentil... si gentil!... + +M. de Rueille dénoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui +l'enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d'une voix qui +s'enrouait: + +--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!... + +La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands +yeux surpris. Timidement, elle dit: + +--Comme vous êtes bourru!... qu'est-ce que vous avez?... + +Il ne répondit pas; elle insista: + +--Vous ne voulez pas me le dire?... + +--Ah! non!...--fit-il sèchement. + +Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en +disant à Bertrade: + +--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin! + +Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l'air nerveux, il +affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui, +restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit, +inquiète un peu de trouver son mari bizarre: + +--Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi! + +Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait: + +--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de +travailler!... Ah! ça n'a pas été tout seul pour le ramener!... + +Résigné, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire à +dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit à la page commencée et +dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie: + +--Quand vous voudrez?... + +M. de Jonzac demanda: + +--Mais d'abord, où en êtes-vous?... + +--A la scène III du second acte... + +--Encore?...--fit Bijou, étonnée. + +--Toujours, hélas!... + +La marquise conclut: + +--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!... + +--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir +comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la +troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se +défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par +Vénus... + +Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda: + +--Et alors? + +Bijou expliqua: + +--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu +en dis, Jean?... + +L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère, +Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question. + +Bijou cria: + +--Est-ce que tu dors?... + +Il se tourna vers elle, demandant: + +--C'est à moi que tu parles?... + +--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne +ferait pas bien là ?... un couplet sur un air connu?... + +Il répondit, distrait: + +--Si... très bien!... + +--Ben, fais-le!... + +Jean bondit: + +--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?... + +--Parce que c'est toujours toi qui les fais... + +Jean protesta: + +--En voilà , une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des +autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou +M. Giraud... ou même Pierrot!... + +--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être +aussi bien que toi, tu sais, les couplets!... + +--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!... + +--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en +prie?... + +Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées +dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le +mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage: + +--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc +vous asseoir!... + +Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie +singulière. A la fin elle répliqua: + +--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre +table?... + +--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?... + +--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?... + +De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant: + +--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?... + +--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!... + +Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras, +disant rageusement: + +--Allons donc!... c'est ridicule!... + +Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait: + +--C'est vous qui êtes ridicule!... + +Il répondit, la voix dure: + +--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est +moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais +pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire... + +Madame de Bracieux demanda: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?... + +M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement +contre un meuble pour en faire tomber la cendre: + +--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!... + +--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement. + +Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait: + +--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!... + +L'abbé Courteil affirma, scandalisé: + +--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!... + +--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise. + +La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de +sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui +disait à demi-voix: + +--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!... + +--Quelles façons?... ah çà ! tu rêves?... + +--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!... + +Le jeune homme rectifia: + +--Vingt et un... + +--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue... + +--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!... + +Il ajouta en regardant son cousin: + +--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?... + +M. de Rueille murmura, un peu embarrassé: + +--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!... + +--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva. + +En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui: + +--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui +de nous abandonner!... + +--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié +grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!... + +Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant: + +--La voilà , la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille +comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des +couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est +ce qu'on appelle se mettre au vert!... + +Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois: + +--Continue, vieillard, tu m'intéresses!... + +Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot: + +--Tu as bien de l'esprit, mon petit!... + +La voix de madame de Bracieux s'éleva: + +--Mes enfants, vous êtes insupportables!... + +Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait +soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes +hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle +appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux +tout pleins d'étonnement: + +--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?... + +Elle répondit, naïve et curieuse: + +--Je ne m'en doute pas, grand'mère! + +La marquise continua: + +--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?... + +--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si +c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous +prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le +monde... + +M. de Rueille cria: + +--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à +attendre comme un imbécile!... + +--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le +faut, allons-y!...» + +Rueille répondit: + +--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!... + +Bijou expliqua gentiment: + +--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus... + +--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de +choses... et tu veux qu'il se défende... + +--Dans un couplet... + +--J'entends bien!... où vas-tu?... + +--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M. +Giraud... il ne me taquinera pas, lui!... + +Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était +assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara: + +--Nous écoutons!... + +Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda: + +--Quelle est la réplique de Vénus?... + +Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait +autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à +tue-tête: + +--Quelle est la réplique de Vénus?... + +Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles: + +«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...» + +--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu +sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond: + + L'âme d'un symboliste, + Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste + A serrure de diamant. + Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre, + Et le trésor éclos illumine la chambre, + Et sourit la tristesse aux lèvres des amants! + +M. de Rueille demanda: + +--C'est drôle, ça?... + +--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur +chef-d'Å“uvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet +comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit +mieux!... + +--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?... + +--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?... + +Rueille conseilla: + +--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.» + +--Ça va?... + +--Quoi, ça va?... + +--Cet air-là ?... + +--J'en sais rien!... je ne le connais pas!... + +--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?... + +--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un +petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'Å“il... il y a un tas de +couplets dessus... + +--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs +que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet +air-là !... ni sur aucun autre... + +--Tiens oui!... je n'y pensais pas!... + +--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!... + +Jean reprit: + +--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons... +autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène +pour l'instant?... + +Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne +semblait pas entendre, il cria: + +--Paul... es-tu là , ou es-tu sorti?... + +--Je suis là !... + +--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont +les personnages en scène?... + +--Attends!... je cherche!... + +--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le +savoir?... + +--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cÅ“ur toutes les +petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter... + +--Je les sais bien, moi!... + +Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua: + +--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et +l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du +Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël... + +--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite... + +Rueille demanda: + +--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent, +personne ne voulait la jouer... + +--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de +Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse +aussi... + +La jeune femme répondit, très douce: + +--Bertrade refuse absolument... + +--C'est pas gentil!... + +L'oncle Jonzac demanda: + +--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?... + +--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut +absolument trouver un moyen de... + +Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse: + +--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque +pas de moustaches... + +--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?... + +--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!... + +--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je +connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce +serait hideux!... + +--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je +pense?... + +--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un +air digne. + +Henry se retourna vers lui: + +--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!... +mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?... + +Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua: + +--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches +que moi!... + +--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement +Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante... + +--Gringalet?... toi, l'athlète?... + +Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer +le silence: + +--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord +trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas, +Paul?... + +--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?... + +--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait, +par où entre-t-elle?... + +--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours +«_par le fond_»... + +--Bon!... alors laissons «_par le fond_»... + + MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_. + + «--Je suis madame de Staël... + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël!... + + VÉNUS. + + «--Ta parole?... + + L'OPPORTUNISTE. + + «--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc... + + LE SYMBOLISTE. + + «--Moi, je...» + + --Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé... + + --Comment ça?... + + --Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais + distrait!... + + --C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous + avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!... + +Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria +plaintivement. Jean demanda: + +--Qu'est-ce que tu fais donc?... + +--J'efface!... + +--Quoi?... + +--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques... + +Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de +Rueille. + +La jeune fille lut: + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël. + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël... + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël...» + + --Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!... + + Mais Jean protesta en riant: + + --Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a + collaboré... ça sera très chic!... + +--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié... +c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en +apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille +d'en faire autant... + +--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!... + +--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous, +monsieur Giraud?... + +Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou: + +--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir +sommeil!... + +La marquise se leva. + +--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se +coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez +pris dans la bibliothèque y soient remis... + +--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même... + +Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda: + +--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?... + +--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous +embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les +livres... + +Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, +très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une +indiscrétion grande: + +--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres +avec moi?... + +Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il +restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte: + +--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi +je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le +reste... + +Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à +son compagnon, mais seulement penser tout haut. + +--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il +s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?... + +Puis, brusquement, elle demanda: + +--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?... + +--Mais oui, mademoiselle... + +--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler +aussi!... + +--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la +politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et +je ne vois pas trop... + +--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?... + +--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela... + +Elle demanda, stupéfaite: + +--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?... + +--Non, mademoiselle... + +--Mais pourquoi?... + +Il répondit, avec un embarras affreux: + +--Oh!... pour un motif très ridicule... + +--Lequel?... + +--Mademoiselle... je... + +--Je vous en prie... dites pourquoi?... + +Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de +ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une +sorte d'énervante torpeur. + +A la fin, elle dit, presque tristement: + +--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un +peu votre amie?... + +Il balbutia: + +--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette +soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce +que je n'ai pas d'habit... + +--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!... +d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi... + +Giraud rougit violemment: + +--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni +pour plus tard... puisque je n'en ai pas... + +--Pas du tout?... + +--Pas du tout!... + +--Voyons!... c'est une farce?... + +--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit... + +Il ajouta avec un sourire infiniment triste: + +--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même +cas!... + +--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du +professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et +étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?... + +Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout +entier. Affolé, il balbutia: + +--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!... + +Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de +ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix +changée: + +--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais, +jamais!... + +Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le +divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir +vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit. + + + + +IV + + +Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, +ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. +Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant +même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il +voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la +vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi, +puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?... + +--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à +cheval?... + +--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir... + +Elle dit en riant: + +--Alors, tu me surveilles?... + +Pierrot rougit. + +--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous +étions nous deux M. Giraud... + +--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air +navré. + +--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus +chiquement... mais comme il n'y a que nous!... + +Il se tourna vers Bijou: + +--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il +répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir +partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh! +pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais +malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?... + +--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais +fatiguée... mal en train... je viens de me lever... + +Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une +fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son +dos, et, lui tendant la main, elle continua: + +--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi... + +Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la +petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et +abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait +certainement plus retrouver jamais. + +--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou +de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de... +faire ces remarques. + +--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le +Bijou»... comme dit Pierrot... + +Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé: + +--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin? + +--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah! +fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là , sans encore le +faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là !... +nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de +travailler encore au reste... + +Bijou se mit à rire: + +--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?... + +--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera +pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?... + +--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le +professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si +distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!... + +Pierrot se récria: + +--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!... +c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage +tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les +_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien... +que vous occuper de moi... et des vers dans les coins... + +--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille +qui entrait, suivie de Jean et d'Henry. + +--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où +se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire... + +--Vous en faites de charmants!...--dit Jean. + +Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit: + +--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le +petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés... + +Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était +invisible. + +--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main. + +--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança, +effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!... + +Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention: + +--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous +en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés... + +Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle +supplia: + +--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M. +Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi... + +Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu: + +--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une +lettre--qui appartient à son auteur... + +--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous +remercie, monsieur... + +Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier. + +--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il +est?... + +--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'Å“il. + +--La Bruyère?... + +--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air +désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!... + +Pierrot protesta avec énergie: + +--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!... + +La vieille marquise demanda: + +--Un quoi?... + +--Un dos bleu, ma tante... + +M. Giraud intervint: + +--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de +désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur +titre... + +--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un +seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir +dix-sept ans!... + +--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si +ignorant que ça!... + +Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta: + +--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!... + +M. de Jonzac répondit: + +--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus +insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du +surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on +lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage +encore!... + +--Voilà --dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs +de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants +augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes +que nous voyons autour de nous... + +--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très +jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais... + +Jean de Blaye répondit: + +--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des +intellectuels... ce sont... + +Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant: + +--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite +définition... + +Jean répondit en riant: + +--Je n'y tiens pas, ma tante!... + +--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites... +et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que +j'ignore totalement... + +S'asseyant à table, elle continua: + +--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont... + +--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!... + +--C'est égal!... va toujours!... + +--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des +maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir +des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et +détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité +voulue et impersonnelle... + +--Enfin, comment appelles-tu ça?... + +--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est +un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier... + +--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la +petite génération, autre chose que les compliqués?... + +--Oui... il y a les jeunes athlètes... + +--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux. + +La marquise se tourna vers son petit-fils: + +--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean... + +--J'aimerais mieux manger tranquillement mon Å“uf, ma tante!... + +--Nous en étions aux jeunes athlètes?... + +--Eh bien, si les compliqués sont un peu écÅ“urants, les athlètes sont +embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et +les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, +et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque +et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le +plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance +ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde: +«le Champion»!... avec un grand C... + +--Et, entre les athlètes et les compliqués?... + +--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour +confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la +petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot... + +--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes +là tous à le prendre à partie... + +--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si +on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme... + +M. de Jonzac affirma: + +--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à +Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et +un sportif... + +Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut: + +--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille... + +Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit: + +--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!... + +Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout +bas, avec une reconnaissance passionnée: + +--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!... +plus qu'eux tous... + +Elle répondit, souriante, maternelle presque: + +--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère +beaucoup plus que moi... + +--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais +dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux +tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul, +tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que +Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que +tout!... + +--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne +n'avait entendu. + +--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas +de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!... +et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui +ne te suit pas dans les coins... et encore... + +--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer... + +--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça +m'embête!... + +La voix de M. de Jonzac s'éleva: + +--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan +existe... il ne sait rien... rien de rien... + +Toujours doux et conciliant, le professeur répondait: + +--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître... +il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme +l'auteur de _l'Origine du langage_... + +--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom... + +Et M. de Jonzac appela: + +--Pierrot!... + +Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas +qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête, +vaguement inquiet. + +--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?... + +--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui +recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que +celui-là ?... + +Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...» +il répondit: + +--Non, papa!... + +--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous +avons parlé de lui... + +--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet +homme-là ?... + +--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de +ses ouvrages?... + +Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui +racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et, +le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle +roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas: + +--«_L'Origine du langage_»... + +--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité +un livre de M. Renan... lequel?... + +Pierrot répondit résolument: + +--«_Le Langage des fleurs_»... + +--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours +s'attendre à quelque chose de joyeux!... + +M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l'air pincé: + +--Moi, je ne trouve pas ça drôle!... + +Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou: + +--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!... + +On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant: + +--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?... + +--Mais il faut avant ça que je serve le café... + +--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux +pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque +chose... + +Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de +trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers +l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse +voix: + +--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!... + +En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et +Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit: + +--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au +salon, les cousins!... + +Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement: + +--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai +pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un +instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les +talons... quand je vais de ton côté, surtout!... + +Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans +la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait +cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son +regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie: + +--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe... + +M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva +la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua +l'écurie et dit: + +--Tiens!... il est là , le motif de la gêne que je sens à présent dans +tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre +moi?... + +Affectant de plaisanter, Rueille répondit: + +--Vraiment?... et c'est?... + +--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai +pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?... + +--Ça devait être bien intéressant?... + +--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment +où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire +une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand +Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?... + +--Je t'écoute... va toujours!... + +--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous +quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées +à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté, +naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle +est à l'état aigu... est-ce vrai?... + +--Eh bien, c'est vrai!... + +--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui +m'étonne, celle-là !... + +--Quelle est cette chose?... + +--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?... +pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au +répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?... + +--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle, +et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est +un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et +Pierrot, un gosse... tandis que toi... + +--Tandis que moi?... + +--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois... +je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera... + +--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère +attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse +un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue.... + +--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!... + +--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un +grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud, +il est charmant!... + +--Oui, mais il est Giraud!... + +--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?... + +--Beaucoup!... c'est-à -dire, rien du tout pour certaines femmes... tout +pour d'autres... et Bijou est des autres... + +--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?... + +--Je l'étudie depuis longtemps déjà , sans avoir l'air... + +--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!... + +--Peut-être?... + +--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant +d'amoureux... + +--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_... + +--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant +d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je +prendrais... + +--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une +jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la +vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!... + +--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas +épousable... partant, pas à redouter?... + +--Précisément!... + +--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois +épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille +francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu +ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au +charbon?... ce serait délicieux!.... + +--Pourtant tu l'aimes?... + +--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais +rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et +que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux... + +--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?... + +--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me +donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le +palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu +vois, tu as tort de m'en vouloir?... + +--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que +tu étais grand favori!... + +M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille: + +--Tiens!...--fit-il,--la voilà !... + +Bijou sortait de l'écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint +gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et +souriant, et demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout +chose!... + + + + +V + + +Bijou arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner, +tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats +d'argent qui reluisaient violemment. Le maître d'hôtel dit à un valet de +pied: + +--Enfile ton habit!... v'là une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh! +t'as le temps!... elle est loin!... + +Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda: + +--Qui est-ce, cette voiture-là ? on ne connaît pas ça... c'est rudement +attelé, toujours!... + +--Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte +de Clagny?... + +--Mâtin!... c'est chiquement tenu!... + +--Oh!... il a de quoi!... + +--Il a des rentes?... + +--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille... + +--Tu le connais donc?... + +--Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma +femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous +regardant... C'est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu +veux arriver au perron avant lui!... + +Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant +et, traversant d'un bond l'allée, avait sauté au milieu d'une grande +corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si +absorbée qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'allée qui +contournait la pelouse, ni même s'arrêter devant le perron. + +Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d'elle, un +grand monsieur qui la regardait extasié. C'est que Bijou, avec sa robe +de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de +valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras +dans les fleurs. + +Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d'une +nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et troublée, en face +du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire. + +C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince, +distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente +et fine, était jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme +Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s'approcha, +et, saluant, dit d'une voix très douce: + +--Mademoiselle!... pardon!... n'êtes-vous pas Denyse de Courtaix?... + +Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement +fixés sur elle, et répondit, toute souriante: + +--Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n'est-ce pas? + +--Comment le savez-vous?... + +Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'allée. Elle dit, heureuse +et abandonnée, sans répondre directement à la question: + +--Oh!... que grand'mère va être contente de vous voir, monsieur!... et +l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le +pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mère!... + +Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de +cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise +n'était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna +et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de +Clagny, et, l'examinant avec attention: + +--Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous +avais vu dans le temps! je vous reconnais!... + +Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et +répéta, pensive: + +--Je vous reconnais très bien!... + +Il dit: + +--Moi, j'avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée +ailleurs qu'à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes +tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux +yeux de pervenche qui n'ont pas changé, il ne reste rien du bébé +d'autrefois... + +--Il reste le nom que vous lui avez donné... + +Il demanda, surpris: + +--Le nom?... quel nom?... + +--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui +m'appeliez comme ça!... + +--C'est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable +et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à +vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à merveille!... + +--Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être +encore «Bijou» à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans, +monsieur... + +--Est-ce possible?... + +--Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!... + +Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à +dissimuler, et répondit, convaincu: + +--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!... + +Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi: + +--Que je suis contente de vous voir!... + +Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant +à Clagny toujours émerveillé: + +--Je vois que Bijou s'est présentée toute seule!... Comment la +trouvez-vous, dites, ma petite-fille?... + +Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement: + +--C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez!... le +vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils... + +--Mademoiselle Denyse est ravissante... + +--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler +«mademoiselle»--est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui +éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue... + +--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?... + +--Mademoiselle?... encore!... + +--Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à +votre jour... + +--Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas... +et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous... + +--Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez +jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles... + +--Parce que vous ne m'en avez jamais demandé. + +--Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant, +tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse +jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas, +mademoiselle?... + +Se reprenant, il dit en riant: + +--N'est-ce pas, Bijou?... + +--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais +pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il +était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en +rêve... et... c'est très drôle... + +Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta: + +--Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité... + +Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée: + +--Un très vieux monsieur... + +Bijou répondit, sincère: + +--Non!... un monsieur très joli!... + +Puis, brusquement: + +--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là !... on a beau sonner à tour +de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!... + +Elle sortait en courant, la marquise la rappela: + +--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous +dînez avec nous, Clagny? + +--Oui, si vous n'avez personne... + +--Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous... + +--Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis, +dans ce costume... + +--Il est très bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller +à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?... + +--J'y tiens... si je reste?... + +Bijou s'approcha, câline: + +--Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce +serait de rester comme ça... sans habit... + +--Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu, +Bijou?...--demanda la marquise. + +--Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud +pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa +chambre.... + +--Qu'est-ce que tu nous chantes?... + +--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je +l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était +souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si +M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il +pourrait, lui aussi... + +--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux émue,--tu penses à +tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun... + +Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la +fin, il demanda: + +--Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur +Giraud?... + +--Oui... + +--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?... +qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour +l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé?... + +--C'est le répétiteur de Pierrot!... + +--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?... + +--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux. + +--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, répétiteur de +Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle +Bijou?... je vous remercie, j'aime à être fixé!... + +--Mais...--fit Denyse qui était devenue très rouge--je ne protège pas du +tout M. Giraud... je... + +--Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un +pauvre répétiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle +petite demoiselle telle que vous... c'est un rôle sacrifié... il +représente assez exactement ce qu'on appelle «un seigneur sans +importance»... + +--Vous ne savez pas--dit la marquise, dès que Denyse fut sortie--à quel +point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle +s'intéresse... et qui est d'ailleurs charmant... est traité par elle +exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus +«cotés», c'est une perle, Bijou!... vous verrez ça!... + +--Je le verrai peut-être trop!... + +--Comment, trop?... + +--Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j'ai un vieux +imbécile de cÅ“ur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je +ne peux plus faire taire ensuite... + +--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!... + +--Eh bien, qu'est-ce que ça fait?... + +--Ça fait qu'elle pourrait être la vôtre!... + +--Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c'est du raisonnement... et +les cÅ“urs jeunes raisonnent peu ou mal... + +--Et alors?... + +--Alors,--dit M. de Clagny s'efforçant de rire,--je plaisantais, +naturellement!... + + * * * * * + +Bijou avait traversé la cour d'honneur. La chaleur était très grande. +Les paons, posés sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et +ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées, +haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre. +Personne n'était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en +costume de coutil blanc, et coiffé d'un grand chapeau de paille se +promenait dans le quinconce de marronniers. + +Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la +salle d'études; mais sur le seuil elle s'arrêta court, l'air troublé. M. +Giraud, assis à une table, s'était levé brusquement en la voyant +paraître. Elle balbutia: + +--Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu'il +était ici... et que vous faisiez votre promenade... + +Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui +ne venaient pas: + +--Non, mademoiselle... non!... moi je suis là !... c'est au contraire +Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui +dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui +dire?... + +Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si +doucement rosé malgré l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants +posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras: + +--Oui... certainement, j'avais à parler à Pierrot... mais à lui-même... +bien que j'aie à lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut +mieux... + +Giraud interrompit, l'air inquiet: + +--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande +ce... + +L'idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu'après ce qui +s'était passé l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus +longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait +quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il +croyait sa vie assurée et facile. + +La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle +répondit: + +--C'est que c'est assez difficile à dire... à l'intéressé... + +--Mais alors... Pierrot... + +--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate, +aurait su tout de même s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer... + +--Pour m'annoncer? + +--Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est +une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!... + +--Mais, mademoiselle... sans penser même à l'ennui... très grand +pourtant... que j'aurais de n'être pas ce soir dans la même tenue que +les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités... + +--Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si +vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le +costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez... + +--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperçu tout à l'heure à son +arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des +choses que moi... dans ma situation surtout... je ne... + +--Vous?... vous allez obéir à grand'mère, comme un petit enfant bien +sage... car c'est grand'mère qui m'envoie, vous savez?... + +--Ah!...--murmura le jeune homme désappointé--c'est madame votre +grand'mère!... j'espérais que c'était vous qui... mais vous devez m'en +vouloir, c'est vrai!... + +Elle demanda, surprise: + +--Vous en vouloir?... pourquoi?... + +--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgré +moi, je... + +Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave: + +--Je croyais qu'il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que +vous oubliiez ce que vous m'avez dit... + +Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie +assourdie: + +--Je veux surtout l'oublier, moi!... + +Ses paupières s'étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant +sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre. + +Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il +demanda: + +--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous +vous souvenez encore de cet instant où j'ai été fou?... est-ce que vous +y pensez... sans colère?... + +Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu. + +--J'y pense sans colère... + +Et, si bas qu'il l'entendit à peine, elle murmura: + +--Mais j'y pense toujours!... + +Puis, changeant brusquement de visage: + +--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce +que je n'aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça +pour moi?... + +--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien +que c'est impossible!... + +Elle affirma: + +--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que +nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux +dont on s'éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision +de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous +n'en avez jamais fait de ces rêves-là ?... on ne peut, quel que soit +l'effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime... + +Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'était +machinalement rassis à la place qu'il venait de quitter, et, sans +répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait. + +Elle s'approcha et dit, suppliante: + +--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir +pleurer!... + +Presque brusque, elle conclut: + +--Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du +chagrin... + +Il demanda, ébloui de bonheur: + +--Est-ce possible?... + +Denyse ne répondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une +lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait. + +Il dit, suivant son regard: + +--J'écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes +occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui +parlais que de vous!... + +Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature: + +--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai +donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade... + +Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta +doucement: + +--Fred!... + +Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la +porte: + +--Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas +écrits!... et il est cinq heures!... + +Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda: + +--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre +couvert... + +Il répondit, vaguement rappelé à lui-même: + +--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable... + +--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des +habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de +Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en +uniforme... M. l'abbé a sa soutane... + +Elle conclut en riant: + +--Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!... + + * * * * * + +Comme elle sortait de la salle d'études, elle se jeta contre Henry de +Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris: + +--Tiens!... qu'est-ce que tu fais là ?... + +--Et toi?... + +--Moi, je rentre dans ma chambre... + +--Moi, je sors de chez Pierrot... + +--Il est dans le jardin, Pierrot!... + +--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose à lui dire... + +Il demanda, soupçonneux, agressif presque: + +--A lui... ou à M. Giraud?... + +Sans paraître remarquer l'attitude singulière de son cousin, elle +répondit, docile: + +--A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n'était pas là ... + +--C'est à Giraud que tu as... + +--Fait la commission de grand'mère... oui... + +L'air candide, elle ajouta: + +--Pourquoi donc ça t'intéresse-t-il tant que j'aie fait cette commission +à l'un plutôt qu'à l'autre?... + +Il répondit, plaisantant avec un peu d'embarras: + +--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis +curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle était cette +commission?... + +--Grand'mère m'avait chargée de dire à M. Giraud... qui n'a pas +d'habit... + +--Pas d'habit, Giraud?... + +--Non!... + +--Pas d'habit du tout?... + +--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du +tout!... il avait prévenu qu'il ne dînerait pas... alors, comme M. de +Clagny reste à dîner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir +Pierrot, afin qu'il le dise à M. Giraud... as-tu compris?... + +--Oui...--fit Henry,--très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne +voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il +lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille... + +--Ça serait gentil!... + +--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon... +que nous aimerions tous, si... + +Il s'arrêta court et Bijou demanda: + +--Si quoi?... + +--Rien!... je vais arranger cette affaire-là ... à l'âge du père Clagny, +il est indifférent d'être bien ou mal... à l'âge de Giraud, c'est autre +chose, je suis sûr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule... +surtout... + +--Surtout?... + +--Surtout devant toi!... + +Bijou haussa les épaules, et s'éloigna en courant dans le long +corridor. + + + + +VI + + +Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des +menus, Bijou fut prête la première. + +Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à +l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour +s'habiller. + +Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M. +de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et +venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser. + +A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse: + +--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?... + +--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!... + +Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe, +de gaze à peine rosée: + +--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à +Bracieux, près Pont-sur-Loire... + +Vraiment étonné, le comte demanda: + +--Ah bah!... par qui?... + +--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au +théâtre,... + +Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec +une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de +cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps +merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la +singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si +délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non +seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très +gourmande et ses yeux très candides. + +De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais +dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté. + +Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil +ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait. + +Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec +ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant +à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse, +un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents +blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient +singulièrement le visage. + +Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit: + +--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver +ici?... + +--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes +entrée... + +--Elle ne sera jamais prête!... + +M. de Clagny regarda sa montre: + +--Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n'est +pas sept heures et demie... + +--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas +dépêchée tant!... j'avais une peur d'être en retard!... + +--C'est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais +pouvoir causer avec vous un petit instant!... + +Elle dit en riant: + +--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance, +jamais... pas plus les invités que les gens de la maison... + +--A propos d'invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?... +votre grand'mère m'a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des +amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis +venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?... + +--Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville... + +--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!... + +--Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents +qui sont morts... + +--Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?... + +--Depuis deux ans!... + +--Il était vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?... + +--Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la +Bourse... + +--Comment?... une demoiselle de la Bourse?... + +--Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très +riche... + +--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?... + +--Peut-être bien!... je ne m'en suis jamais informée!... ils ont +restauré Tourville... c'est superbe!... et ils reçoivent tout le +temps... + +--Est-ce que madame de Tourville est jolie?... + +--Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente, +dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperçue... + +Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement: + +--Parce que je la connais très peu... + +Il demanda: + +--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?... + +--M. de Bernès... + +--Le petit Hubert?... le dragon?... + +--Lui-même... + +--C'est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cÅ“ur... vous +ne trouvez pas?... + +--Quoi?... + +--Que Hubert de Bernès est gentil?... + +--Oh!... je le connais si peu!... il m'a semblé... comment dirai-je?... +incolore... oui incolore... + +--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends ça, +d'ailleurs!... + +Elle dit en riant: + +--Je vous intimide, peut-être?... + +Très sérieux, il répondit: + +--Beaucoup!... + +--Oh!--fit-elle stupéfaite,--est-ce possible?... + +--C'est très possible... et cela est!... rien d'étonnant, puisque vous +intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit +Hubert... + +--Le petit Hubert?... il a six pieds!... + +--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit +Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garçon?... + +--Je ne sais pas!... + +--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regardé?... + +--Je l'ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très +mauvais juge... + +--Pourquoi ça?... + +--Parce que je déteste les petits jeunes gens!... + +--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?... + +--C'est possible!... mais à cet âge-là on n'existe pas pour moi... + +--Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?... + +Elle se mit à rire. + +--Très tard!... + +Puis, changeant de ton: + +--Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au +moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir... + +--Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités +pour m'amuser? + +--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue... + +--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent +commencer à grandir?... + +--Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux... + +--Comment sont ils?... + +--Lui pose pour l'écÅ“urement général... il n'a plus ni faim, ni soif, +ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous +savez!... il ne manque pas un bal, et sa sÅ“ur raconte qu'il se relève +la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules... +de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!... + +--Et la jeune fille?... + +--Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup +à tir et à courre... rêve d'avoir un équipage pour pouvoir servir le +cerf elle-même... et d'épouser un officier... + +--Elle doit s'occuper d'Hubert?... + +--Qui ça, Hubert?... + +--Le petit Bernès... + +--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne +s'occupe pas du tout d'elle!... + +--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce +pas?... + +--Pas le moins du monde!... + +M. de Clagny haussa les épaules: + +--Allons donc!... je vois ça d'ici!... + +--Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,--reprit +Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:--les Juzencourt, +un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies, +qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse... +la vicomtesse de Nézel... + +--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de +Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?... + +Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise: + +--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?... + +--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny. + +Et, après un silence, il demanda: + +--Toujours jolie, madame de Nézel?... + +--Très jolie... + +--Autant que vous?... + +Bijou sourit: + +--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis +pas jolie... + +--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous +moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui +n'est pas le seul, hélas!... + +--Pourquoi, hélas!... + +--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être +seul à admirer ou à aimer... l'amitié est égoïste et jalouse... + +Elle demanda, l'air joyeux: + +--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures +que nous nous connaissons... vous avez déjà de l'amitié pour moi?... + +M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque: + +--Beaucoup!... + +--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime +beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!... + +Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta: + +--Je m'étais fait de vous une idée très différente... je m'attendais à +vous trouver tout autre... + +Il dit, tristement: + +--Plus jeune?... + +--Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon +grand-père... grand'mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»... +alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai été saisie... + +--Pourquoi?... + +--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop... +quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de +Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j'aime beaucoup +qu'on soit beau... + +--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!... + +Elle sembla chercher dans sa mémoire: + +--Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là ... +vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!... + +--Je suis bien sûr qu'il vous voit, lui!... + +--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien +parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand +grand'mère m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me +rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m'ont fait bon +accueil... je suis devenue le Bijou qu'on élève et qu'on gâte... auquel +on passe tout... et qui ne fait que sa volonté... + +--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que ça de bon dans la +vie... faire sa volonté!... quand on le peut... + +Elle dit, parlant sans même paraître s'apercevoir qu'elle parlait: + +--On le peut toujours!... + +Puis, courant à la baie, elle cria: + +--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mère qui n'est pas encore +descendue!... + +Elle s'élança au-devant d'une dame qui s'avançait, vêtue d'une toilette +cossue. Elle était suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de +maintien gourmé, à l'air infiniment snob. + +Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...» + +Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle +qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny. + +--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?... + +--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouvé +embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça +viendra peut-être... + +--Aussi bien que quel cousin?... + +--Que Blaye. + +--Encore!... Ah çà ! vous y tenez, à la beauté de Jean!... + +--Mon Dieu, beauté n'est peut-être pas le mot... mais il est charmant... +si vous le permettez?... + +--Je le permets... + +--A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j'ai +rencontré tantôt au bas de l'avenue?... + +--Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de +Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites... + +M. de Clagny étendit la main et dit: + +--Le voilà !... + +--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!... + +Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de +la transformation opérée par l'habit de Jean. + +Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune +professeur semblait à l'aise, presque élégant. + +Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud: + +--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non... +mais, la vois-tu?... + +Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta: + +--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là ... +quand il s'agit des hommes!... + +Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables, +ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement +admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment +de les détromper. + +Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue, +promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce +qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»... + +Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très +jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une +souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et +lourds, d'un noir intense. + +Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue +auparavant, dit à M. de Clagny: + +--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!... + +Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou: + +--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui +doit vibrer à souhait... + +La jeune fille demanda, clignant de l'Å“il et contractant un peu ses +sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre: + +--Qui doit quoi faire?... + +--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je +disais!... + +--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt +demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets, +Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?... + +M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de +Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle. + +Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la +main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant. +Elle le présenta, toute fière de lui. + +--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et +bon!... un amour!... + +--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de +Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à +lire... + +--Déjà !...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà +à lire?... + +--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas, +Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à +ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait +très bien... + +--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!... +malheureux mioche, va!... + +Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant +parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un +visage suppliant. Elle dit: + +--Raconte, Fred!... + +Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine. + +--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!... + +--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier, +l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil... + +Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit: + +--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?... + +--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus, +j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?... + +--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?... + +Il dit, câlin: + +--J't'en prie?... ne m'force pas?... + +Mais Denyse s'entêta: + +--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil... +quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?... + +Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au +moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille: + +--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est +monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...» + +--Voilà ,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant +de belles choses à la fois!... + +Et M. de Rueille ajouta: + +--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que +nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un +tort considérable... + +Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné: + +--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!... + +--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive +quelquefois... + +--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!... + +Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit +en riant: + +--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous +deux!... + +Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration. +Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura +d'une voix devenue caressante: + +--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!... + +En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur +avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers +Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si +singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace +quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout +drôle!... est-ce que vous êtes malade?... + +Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt: + +--Vous êtes malade, monsieur Giraud?... + +--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot +prend ça!... + +--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de +ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!... +vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?... + +--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous +assure que je n'ai rien du tout... + +M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, +blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit: + +--Il est superbe, votre filleul!... + +--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!... + +On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le +bébé qui s'endormait déjà . Debout devant elle, l'air maussade, le petit +La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement +sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de +bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais +décontenancé et maladroit. + +Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un +mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement +amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, +il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître +d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour +à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du +méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché +d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche, +belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il +l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et +douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il +s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet +amour impossible, était troublée pour toujours. + +Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle +de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même +d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait +parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, +insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au +garni écÅ“urant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des +photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot. + +Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la +table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. +Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait +pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait +guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sÅ“ur, entre madame +de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non +plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait +distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et +regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre +bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La +Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et +plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette +rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, +devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le +regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la +quitta plus. + + + + +VII + + +Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de +Bracieux dit: + +--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent +aller sur la terrasse ou dans le jardin... + +Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des +statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures +libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant: + +--Qui m'aime me suive!... + +Poliment, Hubert de Bernès la suivit. + +Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un +seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda: + +--Viens-tu, Bijou?... + +Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et +répondit: + +--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants +sont couchés... + +--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?... + +--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas +embrassé Fred, je ne suis pas contente... + +Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la +marquise: + +--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on +puisse voir!... + +Et il ajouta, l'air chagrin: + +--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être +vieux!... + +--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne +seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!... + +--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?... + +--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment +dire?... un peu large de cÅ“ur... + +--Large de cÅ“ur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la +faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec +une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de +cÅ“ur»... + +--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?... + +En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter +le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la +vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au +moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une +longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait +coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et +entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines +arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment. +Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle +monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le +jardin. Là , elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée +par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la +lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa +mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui +menait à l'avenue. + +Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt +les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait +en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient +d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de +Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt +elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait +l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas +courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle +avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait +plus!... + +Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade. +Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et +inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda: + +--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me +dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?... + +Elle répondit, très douce: + +--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne +pense pas de vous des choses mauvaises... + +--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?... + +Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé: + +--Je ne vous aime plus?... moi!... + +Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse +peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il +s'efforça de mentir: + +--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il +n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?... +depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore +fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est +difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et +puis... pour vous aussi... pour venir en ville... + +Comme elle restait silencieuse, il demanda: + +--Pourquoi ne me répondez-vous pas?... + +--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce +que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des +Juzencourt... + +Il questionna, embarrassé: + +--Qu'est-ce que je vous ai dit?... + +--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez +une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par +un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville +comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains +descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et +que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne +sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou +suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée +que vos renseignements étaient exacts... + +--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt... + +--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous +feriez bien mieux de me dire la vérité... + +--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?... + +--Oui... c'est une partie de la vérité... + +Il demanda, inquiet: + +--Et... le reste?... + +--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas +non!... c'est si clair!... + +Elle ajouta, après un instant de silence: + +--Et si naturel!... + +--Est-ce que vous me pardonnez?... + +--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais... +jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais +pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère... +qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui... + +--Mais je vous jure... + +--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion, +que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma +vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un +mari peut-être affectueux et bon... + +--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais... + +Anxieux, il bégaya: + +--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?... + +Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu: + +--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?... + +--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!... +vous qui êtes toute ma vie! + +Et comme elle reculait, effarée: + +--Ah çà !... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais +épouser Bijou, peut-être?... + +--Mais oui... + +Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine, +mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son +retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit: + +--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que +voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé +de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant +ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous +revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous +seule à qui j'appartiens... + +Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et, +s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait. + +Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit +d'une voix caressante et chaude: + +--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je +n'ai jamais touchée du bout des doigts?... + +Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit: + +--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée +seulement... + +Elle répondit: + +--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se +prolonge beaucoup!... + +En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur +cria: + +--Comment!... vous avez marché tout ce temps?... + +Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître +dans l'encadrement d'une fenêtre: + +--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!... + +Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron: + +--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!... + +Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin: + +--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut +pas m'en vouloir... + +Pierrot dit, en extase: + +--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?... + +Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui +causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si +froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli +seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération. + +M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela: + +--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande... + +Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit +La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la +silhouette se détachait en pleine lumière: + +--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?... + +--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose... + +Très ennuyée, elle supplia: + +--Oh!... grand'mère, je vous en prie!... + +Mais madame de Bracieux insista: + +--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre... + +--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que +cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres +invités de sa grand'mère. + +Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le +ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au +milieu du demi-cercle formé par les fauteuils: + +--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon +enfant... + +Puis, se tournant vers M. de Clagny: + +--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles +chansons?... + +Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_: + + Je me suis engagé + Pour l'amour d'une blonde... + +Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et +elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat +qui «veut qu'on mette son cÅ“ur dans une serviette blanche...» + +Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les +physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux, +tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille, +énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient +Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne +pas entendre. + +Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La +Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule, +fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre +magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de +Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé +Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait +bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie, +mais relativement indifférente. + +Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement +Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de +bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité +et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses +yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux +visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la +taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à +lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant, +gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant +sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit: + +--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai +vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez +bien?... + +Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout +seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait +en horreur. + +Elle répondit, l'air heureux: + +--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que +vous voudrez... + +Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du +salon: + +--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?... + +Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de +lui, + +--Mais non!... pourquoi?... + +--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches +d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu +en avais l'air!... + +--Une idée que tu te fais!... + +--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il +s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire... +Pourquoi fronces-tu les sourcils?... + +--Mais je ne fronce pas les sourcils... + +--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te +dire?... + +--Qu'est-ce que tu viens de me dire?... + +--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que +je ne voie qu'il y a quelque chose?... + +Très troublé, il demanda: + +--Quelque chose?... quoi?... + +--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu +n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à +Bracieux, à peu près... + +Il dit, cherchant à plaisanter: + +--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne +me doute pas de ce changement... + +Bijou haussa ses jolies épaules. + +--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais +trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu +brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise... + +Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air +doucement résigné et triste. L'Å“il violet de Bijou coula de son côté, +luisant entre les cils touffus, et elle acheva: + +--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!... + +Jean de Blaye rougit violemment: + +--Tu ne sais ce que tu dis!... + +--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te +vexe que j'aie deviné ça!... + +Après un silence, elle ajouta: + +--Est-ce que tu le lui as dit?... + +--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!... + +--A mad... + +Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit: + +--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?... + +Il murmura d'une voix assourdie: + +--Non!... + +--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère, +Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on +aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!... + +Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se +soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa: + +--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je +suis sûre de sa réponse... + +Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou: + +--Qu'est-ce que tu dis?... + +--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà ... + +Il balbutia, effaré: + +--Mais de qui parles-tu?... de qui?... + +L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine +le commencement de la phrase: + +--Je parle de... + +--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te +fait dire qu'on oublie le thé!... + +Et, regardant leurs figures animées, il demanda: + +--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit +ici!... + +Denyse s'éloignait en courant, il dit encore: + +--On croyait, de là -bas, que vous vous disputiez?... + +Jean répondit, pour répondre quelque chose: + +--Ah!... on croyait ça!... + +--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça +qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle +n'a pas de chagrin, Bijou?... + +--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?... + +Souriant, il ajouta: + +--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la +situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là !... + +Le petit répondit avec une animation extrême: + +--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!... +et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de +Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue +qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne +sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait, +donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu +vus?... + +--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais, +mon petit Pierrot!... + +Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage. + +--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait +de si intéressant tantôt?... + +--Où ça?... + +--Ici... après le dîner?... + +--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens, +justement, il me parlait de toi!... + +--De moi?... + +--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que +tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté... + +--As-tu fini de te moquer de moi?... + +--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a +même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols +cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc +déjà ?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il +paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!... +je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton +physique... + +--De mon physique... à moi?... + +--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?... +pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça +dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste... + +--Il est idiot, cet être-là !... + +--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!... + +--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne... +attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!... + +Et, joyeux, Henry cria à demi-voix: + +--Hip!... Hip!... Hurrah!!! + +M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le +regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille +eut lieu. + +Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à +s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un +refroidissement. A la fin, il céda. + +Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main +et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux, +que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard +singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de +sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou +était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel +ne sentait au fond de son cÅ“ur que de l'affection pour la délicieuse +petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur. + + * * * * * + +--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne +restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi, +vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne +plus nous quitter jamais!... + +--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé. + +La jeune fille protesta: + +--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est +là !... + +--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a +quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si +on touchait une anguille... + +--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de +cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!... + +--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante. + +Madame de Bracieux ajouta: + +--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du +cardinal... du vrai... + +--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour +Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus +grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!... + +M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un +coin: + +--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on +sent à quel point on sera épluché!... + +--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!... +vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets +que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?... + +Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues +vers lui: + +--Je vous crois!... + + + + +VIII + + +Se penchant par la fenêtre, Pierrot cria: + +--Tu montes à cheval, Bijou?... + +Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone: + +--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas à me promener +avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval... + +--Où vas-tu?... + +--Pourquoi?... + +--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze +heures!... + +Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit: + +--Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue. + +Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment: + +--Bonjour!... à tout à l'heure, alors?... + +Patatras attendait à l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours +Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En +le voyant, Pierrot cria encore: + +--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?... + +--Je ne leur ai pas dit que je sortais... + +--Ah!--fit-il avec regret,--si j'étais libre, moi!... comme j'irais avec +toi!... + +Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que +rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant: + +--Je ne te le dirais pas non plus!... + +Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les +mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil +qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage +qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée du sentier qui +menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres +roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la +sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques, +avec l'aspect d'un joujou très neuf. + +Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite +glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient +autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une +touffe de fleurs de mûrier qu'elle mit à son corsage, chiffonna +gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite +poche de côté, et reprenant le galop, vint s'arrêter devant l'entrée de +la ferme. + +Une voix enrouée appela: + +--C'est-y qu'vous êtes là , maît' Lavenue?... + +Et un petit valet sortit de la maison en disant: + +--Y n'm'entend point que j'crès!... j'vas l'querri... + +Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un +peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et +si rouge qu'il tournait positivement au violet. + +--Oh!...--fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,--c'est vous, +mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!... + +Elle dit en souriant: + +--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!... + +Il demanda, s'avançant la main tendue: + +--C'est-y point qu'vous voulez descendre?... + +--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la +part de grand'mère... c'est pour le déjeuner de la Confirmation... c'est +lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?... + +--Oui... j'le sais!... + +--Eh bien, grand'mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches... +de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent +dans le potager des Borderettes... + +--On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise +peut êt' tranquille... ça sera bié choisi... + +Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la +regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée: + +--C'est-y qu'vous r'partez déjà ?... vous n'voulez-t'y point vous +rafraîchir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant +l'bon lait!... + +Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras: + +--Ça fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bié +chaud... + +Le langage de «maît' Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de +Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu +de son accent primitif. + +C'était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux, +avait eu l'idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait +fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces +hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir à la place même +où d'autres s'étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du +monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et +telle était sa force qu'il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire +maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens +notables. + +Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa +à terre en disant: + +--Vous voulez bié... s'pas?... + +Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en +s'effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air +aimable: + +--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je +connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?... + +--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a +r'blanchi... alors, comprenez, ça change!... + +Elle reprit, en souriant: + +--Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien... + +«Maît' Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée, +la secoua, et dit avec un peu d'hésitation: + +--Je n'peux point m'décider à donner un'maîtresse à la ferme... pa'ce +que j'en trouve point eun' qui m'aille... + +Et après un instant de silence, il acheva: + +--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!... + +--Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de +Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous +épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies... + +Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l'énorme casquette à ponts +qu'il ne quittait jamais quelle que fût la saison: + +--J'les trouve point comme ça!... + +--Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?... + +--Non, mad'moiselle Denyse... + +--Et Joséphine Lacaille?... + +--Non, mad'moiselle Denyse... + +--Et Louise Pature?... + +--Non, mad'moiselle... + +Elle se mit à rire: + +--Alors, aucune femme ne vous plaît?... + +--Si... tout d'même... y en a eune... + +Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu: + +--Laquelle?... + +Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche +pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia: + +--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!... + +Bijou n'entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée, +elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se +relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette +créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'à +son visage montaient des bouffées chaudes qui l'étouffaient. + +Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il +dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d'énormes gouttes +de sueur: + +--Nom de nom, qu'y fait chaud!... + +--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre +lait était exquis... + +Il demanda, l'air malheureux: + +--Et comme ça, c'est-y qu'c'est qu'vous partez déjà ?... + +--Comment «déjà ?...» mais il y a au moins un quart d'heure que je suis +chez vous!... + +Il balbutia: + +--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-là !... + +Et, d'une voix très basse: + +--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est +qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bié sûr!...... + +Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage. +Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là , +le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps +noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparaître dans +l'ouverture de sa blouse. + +Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à +cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger: + +--Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort... + +Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais +il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la +taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de +la selle. Elle dit, stupéfaite: + +--Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment +avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si +grand?... + +Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec +effort, elle conclut: + +--Là !... vous voyez!... c'était trop lourd!... vous êtes tout +essoufflé... + +Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant: + +--Au revoir!... et encore merci!... + +Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier +resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants: + +--N'oubliez pas les pêches et les poires de grand'mère, monsieur +Lavenue!... + +Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le +temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à +Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la récréation ne commençait +qu'à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse +touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un +bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se +retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et +ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez, +aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver +ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au +galop Patatras qui, très veule, s'arrêtait voulant à toute force brouter +les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse, +presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait +le bois. Une voix cria: + +--Hé!... Bijou!... c'est comme ça que tu nous brûles!... + +Elle s'arrêta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M. +Giraud, étendus à l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foulée la +marque de leurs corps. + +--Comment... c'est déjà vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous +rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?... + +Pierrot répondit: + +--Un peu avant l'heure... + +Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur. + +--M'sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans +que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons +être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!... + +Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s'adressant à Giraud: + +--Êtes-vous remis de votre soirée d'hier?... + +--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi «remis»?... + +--Parce que vous n'avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de +Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous +raconter, l'un que Charles de Tourville s'était embarqué avec Guillaume +le Conquérant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu +Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?... + +--Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu'il n'y avait dans sa +famille que du sang bleu»... je n'ai pas bien compris pourquoi il me +racontait ça!... + +--Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais +sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que +les Tourville... + +--Ah!... + +--Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui +s'appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez +que--côté Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous +faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j'aurais bien ri si +vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!... + +--Ça n'était pas l'embêtement causé par les racontars Tourville et +Juzencourt qui lui donnait cet air là ,--fit observer Pierrot:--depuis +quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te +promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le +Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!... + +Bijou dit en riant: + +--J'en suis convaincue!... + +Pierrot protesta: + +--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!... + +--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune répétiteur +ennuyé,--vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il +voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage... + +--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien +d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours +comme ça!... affaire d'entraînement!... + +--Je ne vois pas très bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entraînant à +causer avec tes camarades!... + +Tout en parlant elle s'arrêta, indiquant quelque chose sous bois: + +--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces +grappes!... + +--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot. + +--Je veux bien!... il est si beau!... + +Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il +brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l'arbre oscilla, +balancée, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses. + +Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de +ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en +cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir. + +Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'épaule de Patatras, +demanda: + +--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?... + +--Moi?... mais non!... pourquoi?... + +--Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu +triste... + +Elle dit, avec un sourire forcé: + +--Triste?... moi?... + +--Oui... tout à l'heure, quand vous avez passé devant nous sans nous +voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore... + +--Tout à l'heure... c'est possible... oui... je n'étais pas gaie... mais +à présent, je n'ai aucune raison de ne pas l'être... au contraire!... je +me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau +soleil que j'aime tant!... + +Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve: + +--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours... + +Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec +lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage, +sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres +petites fleurs fanées déjà . + +Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou, +qui avait repris sa mine souriante, le remercia: + +--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine +de porter ça pendant encore un kilomètre... + +--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus +embêtantes!... + +--Tu es un bon Pierrot!... + +--C'est pas que je suis bon... + +Il s'approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas: + +--C'est que je t'aime!... + +Bijou ne répondit pas. + +Au bout d'un instant, Pierrot reprit: + +--Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?... + +--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si +pure!... si fraîche!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne +comprenais pas hier!... + +--Quoi donc?... + +--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue, +j'ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez +encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois +semaines que je suis au château je n'avais pas encore eu le bonheur +de... + +--Je vous donnerai ce «bonheur-là » tant que vous voudrez!... + +Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à +l'heure était redevenue Bijou. + +En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde... + +Pierrot répondit avec humeur: + +--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà +Henry... et m'sieu l'Abbé!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!... +Tiens!... qu'est-ce que c'est que ça?... tu as raison... il y a d'autres +gens... Ah!... c'est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a +encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir... +ben! faut qu'il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une +chaleur pareille!... + +Bijou dit: + +--C'est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous +l'amener... + +--Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon, +le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!... + +Bijou s'était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait +plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce +moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du +château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint +rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans +son portefeuille, après l'avoir baisé avec une sorte de dévotion +passionnée. + +Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire. + + + + +IX + + +M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le +recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle +devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune +professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait +accompagnés. + +--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à +une fenêtre. + +Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour +descendre de cheval: + +--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!... +moi, je suis très bien... + +Elle embrassa Jeanne de tout son cÅ“ur, dit bonjour à M. Dubuisson, +et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait +bouche bée. + +--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson. + +D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune +homme sa patte fine en disant: + +--Nous sommes déjà de vieux amis!... + +Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne: + +--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!... + +M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard +qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense? + +--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise. + +--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!... + +--Viens ici!... que je voie ça?... + +Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant, +elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques. + +--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa +main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la +peau,--eh bien!... quand je vous le disais?... + +--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas +chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu +veux!... + +Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite: + +--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de +piqué blanc!... + +--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va... +mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au +contraire bien mal... + +L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou +elle-même, et conclut: + +--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!... +mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle... + +--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec +bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!... + +Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable, +causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu +isolé au milieu de tous. + +C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la +gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité +du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements +sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression +d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce +de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée, +tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé +de Jeanne était aussi «réussi». + +Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient +mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus +loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi. + +Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement +d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis +quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant +elle dirigeait si facilement à son gré. + +Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec +l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque +chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire. + +Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se +tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle +songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder +Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui +vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi +expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou. + +Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que +Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds +comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus +épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais +moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines. +Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts. +Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis +que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait +presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son +exquise bonté. + +Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle +l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé. + +--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M. +Spiegel était «bien»?... + +--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce +que toi, tu ne... + +--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que +«bien»... + +--Mais... + +--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je +m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un +peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on +prévient... on ne fait pas de ces surprises-là !... + +Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre: + +--Où l'as-tu connu?... + +--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma +tante... + +--Et ça s'est décidé tout de suite!... + +--Non... mais je l'ai aimé tout de suite... + +--Oui... tu es une tendre, toi!... + +--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec +moi... + +--Et puis?... + +--Et puis... nous sommes partis... moi, le cÅ“ur très gros, +naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait +pas du tout à moi.... + +--Tu ne m'as rien dit de tout ça!... + +--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne, +pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble +que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même... +c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris... + +--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à +l'amour?... + +--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi, +vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton +cÅ“ur dans une affection immense... et unique... + +Bijou soupira et dit avec tristesse: + +--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!... + +--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!... +oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à +l'instant... + +--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi. + +--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très +digne d'être aimé, celui-là !... + +--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton +mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais +que c'était fini?... après?... + +--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée +vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était +nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas +Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce... + +--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?... + +--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui +me demandait à papa. + +--Comment est-elle, sa mère?... + +--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur... + +--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là !... + +--Comment sais-tu qu'elle est protestante?... + +--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils... + +--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?... + +--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été +long, va!... + +--Mais comment peux-tu savoir... + +--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux +d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus +fidèles... + +--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère, +très... et elle habitera avec nous!... + +--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une +mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect... + +--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et, +dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est... + +--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose... +et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance +que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer... + +--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une +étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir +troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse... + +--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu +dois l'aimer pour l'amour de lui... + +--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es +tellement meilleure que moi!... + +--Je suis un ange, c'est convenu!... + +--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!... + +--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant +cette semaine que tu veux bien me donner?... + +--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le +permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris... + +--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser +que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!... +Rentrons, veux-tu?... + +--Je veux bien!... + +Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda, +l'air indifférent: + +--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée +bizarre que Jean de Blaye m'aime?... + +--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son +agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a +vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur... + +--Tu as trop d'imagination!... + +--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?... + +--Moi?... + +--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?... + +--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je +l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop +pour l'aimer autrement... + +--C'est dommage!... + +--Pourquoi?... + +--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui... + +Bijou secoua la tête: + +--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean... + +--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de +Blaye!... + +--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du +tout!... + +--Ah!... je ne savais pas!... + +--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!... + +--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!... + +Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue: + +--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là -bas?... + +--Oui, parfaitement... + +--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement +myope!... + +--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui +conduit... + +--C'est bien ça!... + +Et, comme Jeanne faisait un mouvement: + +--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la +Norinière. + +--Ah!... ce monsieur si riche!... + +--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire +un mot de ça!... + +--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres... + +Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui +s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite +tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait. + +--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?... + +Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise. + +--Qui ça?... + +--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?... + +--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne... + +--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?... + +--Passionnément... + +--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde... + +En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta: + +--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!... + +Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu +endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un: +«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par +sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque, +au-devant de Bijou. + +Elle dit, gentille: + +--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de +suite nous voir!... + +--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?... + +Elle répondit, toute souriante: + +--Jamais!... + +Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta: + +--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle +se marie!... + +--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça, +Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton +amie... + +--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est +mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à +lui tout seul... + +M. de Clagny dit, à demi-voix: + +--Que c'est beau, les illusions!... + +Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant: + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Une bêtise!... + +--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!... +vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous +vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est +mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très +ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui +de M. Spiegel?... + +Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre. + +Bijou dit, s'adressant toujours au comte: + +--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare +cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas +soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est +vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque... + +--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant. + +--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!... +Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M. +Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une +drôle de figure!... + +Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, +la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit: + +--J'ai mal à la tête!... + +Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était +venu, il s'écria, bourru: + +--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça +vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!... + +Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle +reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son +visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés: + +--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et +pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour +l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!... + +Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières +meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps. + +Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un +mouvement violent: + +--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est +stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris... + +M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en +voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était +ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard: + +--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est +incurable!... + +M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, +s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait: + +--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes +moins compatissante... + +M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. +Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu. + +Pierrot, lui, s'écria franchement: + +--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!... + +--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec +conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre +monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!... + +La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant +Bijou de côté: + +--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant +surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à +qui ça a fait peur!... + +--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu +expliquer son trouble, voilà tout!... + +--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!... + +--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire +adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?... + +La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la +saluer: + +--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir +souvent?... + +Bijou demanda, s'adressant à son amie: + +--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en +voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?... + +--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M. +Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne... + + * * * * * + +En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye +éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser +donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé, +réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres +caresses de madame de Nézel. + +La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante +contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant +que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là , il se +sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que +son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à +coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il +s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause +disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait +sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, +s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant +aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il +ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de +Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à +cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son +cÅ“ur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait +toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et +de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les +Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il +vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à +côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était +à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?... +Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant +qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce +merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y +avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie. +Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité +tranquille. + +Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à +Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa +lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... +mais elle comprendra... et c'est fini!...» + +Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception +singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il +frissonna douloureusement. + +Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces +tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait: + +--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa +cousine... ou même sa sÅ“ur... + +--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du +salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore... + +--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept +heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai +te prendre après le premier coup du dîner!... + +Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa +chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun +chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les +persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes. + +Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une +silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre. + +Bijou demanda: + +--C'est toi, Jean?... + +--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire... + +--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!... + +--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que +de toi... + +--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?... + +--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte... + +Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit, + +--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume... + +Il l'arrêta par le bras: + +--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!... +d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce +que tu as fait... tu sais bien, tantôt?... + +Elle parut chercher: + +--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?... + +--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop +grande pour faire ça... quand il y a du monde... + +Elle demanda en riant: + +--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?... + +Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et +tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le +baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte +caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette +fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les +mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au +frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle +s'enfuyait. + + + + +X + + +Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une +semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui +annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1^{er} +septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions +d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et +Bijou accepta. + +--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!... +nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut... + +Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à +faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles +s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture, +et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille +ouvrière. A un moment, Bijou demanda: + +--Iras-tu au bal des courses?... + +--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas +très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir +en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, +tu sais?... + +--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien +d'épouser un protestant?... + +--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très +convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun +de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a +nullement l'idée de convertir l'autre... + +Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta: + +--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même +que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est +vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... +et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que +les catholiques... + +--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?... + +--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!... + +--Comment?... et la blanche à petits bouquets?... + +--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal +des courses, cette année!... ce sera très élégant!... + +--Oh! ça, oui!... + +--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous +allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour +ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire +faire une robe... et il m'a donné cinquante francs... + +--Qu'est-ce que tu vas faire faire? + +--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?... + +Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit: + +--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça +serait tout plein gentil!... + +--Comment est ta robe?... + +--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe... +toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des +danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes +superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait +suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets +ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec +des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des +longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas +plus... + +--Ça sera joli... + +--Et ça t'ira à merveille... + +--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que +je sois pareille à toi?... + +--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe +ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira... + +--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient +que d'elles-mêmes!... + +--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?... + +Elle ajouta en riant: + +--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de +commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là !... + +--Il aurait été un peu empêtré!... + +--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un +échantillon... + +La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, +tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et +précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit: + +--Et même sans!... + +--Sans quoi?...--demanda Bijou. + +--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est +toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud... + +--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité, +tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir +entendu. + +La mère Rafut répondit: + +--Non, mademoiselle, la dugazon... + +--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la +connaît?... + +La vieille ouvrière sourit: + +--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça +dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux +deux!... + +--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!... +je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_... + +La mère Rafut appuya: + +--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!... + +--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais... + +--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais +elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et +depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus, +d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!... +Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent, +vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui +courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui +n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup +d'Å“il... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment +qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier +supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien +raison!... + +--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!... + +Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se +devinait à peine le reproche: + +--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne +dois pas entendre?... + +La jeune fille rougit, et répondit, troublée: + +--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et +puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je +l'empêche de la raconter?... + +--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni +écouter... tu verras si elle ne se taira pas?... + +--Oui... tu as raison!... + +Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en +disant: + +--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis +bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas +résister à ce qui m'amuse... + +--Et ça t'amusait?... + +--Beaucoup!... + +--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là -dedans?... + +--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et +observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des +remarques que j'avais faites... + +--Quand ça?... + +--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu... + +--Quelles remarques as-tu faites?... + +--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... +qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec +les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas +essayé de flirter, je parie?... + +Bijou répondit en riant: + +--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter +avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres... + +--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne +m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est +délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est +cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a +des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi +souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on +doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un +contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!... + +--Je ne crois pas!... + +--Pourquoi?... + +--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, +du moins... ça indique une sorte de duplicité!... + +--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une +sensibilité grande... mais pas de la duplicité... + +--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui +n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment +s'appelle-t-elle?... + +--Lisette Renaud... + +--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... +quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès... + +--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?... + +--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque... + +--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très +intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne +trouves pas?... + +--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M. +de Bernès... + +Et Bijou ajouta en riant: + +--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes +yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire +plaisir à M. de Clagny... + +--Tu l'aimes bien, celui-là !... + +--Oh! ça! oui, par exemple!... + +--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu +ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais +ravie... + +--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!... + +--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore... + +--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... +je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les +autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me +passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je +voudrais qu'il fût toujours là !... tiens!... je voudrais avoir un père +ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit +cette impression-là ?... + +--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que +papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très +ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de +même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!... + +--Moi, je trouve qu'il l'est encore!... + +Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha +du perron. + +--Quelle chaleur!...--dit-elle. + +Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue, +et reprit: + +--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?... + +--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança +dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui +demander à déjeuner... + +--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on +le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!... + +Et, plus aigrement encore, il ajouta: + +--Il faut croire que nous lui plaisons!... + +La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il +dit, avec admiration: + +--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire, +il a la ligne, le bonhomme!... + + * * * * * + +Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au +bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que +c'était... + +--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des +chaussures trop courtes... + +--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!... + +Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi: + +--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!... + +Jean se mit à rire. + +--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses +doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en +suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte... +il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!... + +M. de Jonzac répondit: + +--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures... + +--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à +Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible... + +Madame de Bracieux dit: + +--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et +savoir la réponse... il pourrait l'emmener? + +--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous +irions aussi... nous avons des courses à faire... + +--Lesquelles?...--demanda la marquise. + +--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des +crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!... + +M. de Clagny proposa: + +--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à +Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous +ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière... + +--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en +mail!... vous voulez bien, grand'mère?... + +Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit: + +--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là -dessus un +effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on +ne trouve pas ça correct... + +Bijou se récria: + +--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?... + +--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement +attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, +moi!... + +Madame de Bracieux répondit, sincère: + +--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire... + +--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir +auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de +Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!... + +--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et +qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi. + +--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille. + +--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne +sommes que six, jusqu'à présent... + +La marquise se tourna vers Bertrade: + +--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?... + +Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et +sembla contempler attentivement le parquet: + +--Paul les surveillera très bien!... + +Bijou s'avança: + +--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. +Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte +l'avenue... + +La marquise regarda par la fenêtre et dit: + +--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?... + +--Il arrive toujours à pied, grand'mère!... + +--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux. + +Bijou se tourna vers lui: + +--Pour toi, qui les fais en voiture, non!... + +--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!... + +--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien +que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. +Sylvestre... + +--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de +Clagny. + +--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!... +parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur +d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!... + +--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!... +pas snob du tout!... + +--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a +des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur +extraordinaires... + +Bijou répondit en riant: + +--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit +pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement +habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des +grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!... + +Un domestique annonça: + +--Monsieur Sylvestre est là ... + +Madame de Bracieux demanda: + +--A-t-on prévenu Joséphine?... + +--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle... + +Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit: + +--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là , quelqu'un d'autre que +Joséphine, je ne fais rien de bon!... + +Au moment de sortir, elle ajouta: + +--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre... + +Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui +avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la +fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait +le pupitre et tirait le violon de sa boîte. + +A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore, +devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de +vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, +mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté +et de sympathique. + +--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit +la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!... + +Allant vers la porte de sa chambre, elle appela: + +--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?... +qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la +limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!... + +--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, +mademoiselle, de vous occuper ainsi de... + +Denyse l'interrompit: + +--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez +dit de prendre!... vous allez me gronder... + +Il répondit, d'un ton effaré: + +--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!... + +--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!... +voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais +vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner +une bête de romance que j'apprends... + +--Quelle romance?... + +--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un +vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter... + +--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça +est devenu rengaine, voilà tout!... + +Il ajouta, en regardant la musique: + +--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi... + +--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!... +que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix +graves!... seulement il n'y en a pas!... + +--Elles sont rares, mais il y en a... + +Bijou secoua la tête... + +--Je n'en ai jamais entendu... + +--Eh bien, vous pourriez en entendre une... + +--Où donc?... + +--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle +Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très +jolie, ce qui ne gâte rien... + +--Elle a une belle voix?... + +--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans +compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse +jamais... + +--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?... + +--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire... + +--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?... + +--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue... + +Après un silence, le musicien demanda: + +--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous +intéresserait bien plus... + +--Grand'mère ne voudrait jamais!... + +--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... +c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... +dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... +organisée par les Dames de France... tout le monde ira... + +--Et on jouera des choses convenables?... + +--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques +aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... +et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre... + +--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?... + +Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le +jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de +la boisson glacée, en disant: + +--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid, +cette limonade!... + +Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras +allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration +passionnée. + +Alors elle dit en souriant: + +--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!... + +Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il +avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano: + +--Commençons, mademoiselle!... commençons!... + +Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, +comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui +demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?... + +--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!... + +Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait +au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue +et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se +voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou +répéta, surprise: + +--Positivement, vous n'êtes pas en forme!... + +--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais +pas ce que j'ai... + +Elle dit en riant: + +--Moi non plus, je ne le sais pas!... + +Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir. + +--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois +vieilles chansons?... + +Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis +que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le +pauvre garçon la suivait tant bien que mal. + +Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa +chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon. + +Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la +regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux +mouvement, elle lui dit: + +--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M. +de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail... + +Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit: + +--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde... + +Il demanda, éperdu: + +--Et vous y serez?... + +--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre... + +De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie +qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement +à Bijou... + +--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces +fleurs pour vous... + +Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans +sa ceinture en disant: + +--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!... + +Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et +lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, +M. de Clagny dit à Jean de Blaye: + +--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!... + +Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela: + +--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin, +le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi +Pierrot... + +--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te +demande... + +Le petit fit la grimace: + +--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est +pas mon fort!... + +Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla +trouver madame de Bracieux: + +--Vous m'appelez, ma tante?... + +--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?... + +--Le libraire?... + +--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle +_le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?... + +--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que... + +--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là !... c'est pour le curé +auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard +de Mauléon_... tu retiendras bien le titre? + +--Oui, ma tante... + +--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive? + +--Pas la peine... + +--Tu l'oublieras?... + +--Pas de danger!..... + +Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de +défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant: + +--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!... + + + + +XI + + +Levée toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait +à l'office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison. + +Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, +dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut +très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de +la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, +il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant: + +--Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?... + +--C'est-à -dire que je n'ai pas commencé!... + +--Ah bah!... + +--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de là -haut, je suis venu +en prendre un autre pour achever ma nuit... + +Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte: + +--Votre nuit?... + +--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il +fait nuit jusqu'à dix heures au moins!... + +--Et vous allez vous recoucher?... + +--A l'instant même... + +--Mais c'est fou!... + +--C'est au contraire très sage... d'autant plus que, quand on n'est pas +de bonne humeur, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se terrer... + +--Vous n'êtes pas de bonne humeur?... + +--Non!... + +--Et pourquoi ça?... + +Paul de Rueille hésita un instant et répondit: + +--Je n'en sais rien... + +--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course à +Pont-sur-Loire, vous n'avez pas été très aimable... + +--C'est votre faute!... + +--Ma faute!... à moi?... + +--A vous... + +--Mais comment ça?... + +--Je vous le dirai si ça vous plaît... + +--Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend à la +laiterie... + +Il demanda, l'air inquiet: + +--Qui ça?... + +Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit: + +--La femme des vaches... + +M. de Rueille répliqua, un peu pointu: + +--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches +attendît à cause de moi... + +Denyse proposa: + +--Vous devriez venir voir les fromages?... + +--C'est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur +que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?... + +--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire +quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cÅ“ur?... oh!... vous +le savez par cÅ“ur, j'en suis sûre!... il n'y a dans la bibliothèque +que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là , il +n'entre plus un livre, ni rue de l'Université, ni à Bracieux, tellement +grand'mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien +tort, grand'mère, d'avoir peur de ça!... jamais je n'ouvrirais un livre +qu'on m'aurait défendu d'ouvrir, jamais!... + +--Grand'mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre +jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!... + +--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais +venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas +à me faire attendre... + +M. de Rueille posa son livre sur une console et dit: + +--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!... + +Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si +gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, +son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses +cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par +une grande épingle de nourrice en argent. + +Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus +s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se +tourna vers lui, souriante: + +--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je +suis à vos ordres... + +Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta: + +--Je vous écoute... + +--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... + +--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si +mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute... + +Il répondit, embarrassé: + +--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière +d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce +qu'elles devaient être!... + +--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?... + +--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire +monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré... +Pourquoi cette insistance?... + +--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied... +à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui +offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait +singulier!... + +--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place +dans sa voiture... + +--Il n'y pensait pas!... + +--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la +main... + +--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé +une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges... + +--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?... + +--Ai-je été si aimable?... + +--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère +attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour +lui... + +--Je ne m'en suis pas aperçue... + +--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je +me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me +tourmenter que vous faisiez ça!... + +Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda: + +--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que +je sois aimable pour M. de Bernés?... + +--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous +le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir +faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est +vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore... + +Elle dit, gentiment: + +--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous +assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de +Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny +m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous +me pardonnez?... + +Sans répondre, M. de Rueille reprit: + +--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est +vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant +pour autoriser de telles libertés... + +--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?... + +--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui... +tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier... + +--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?... + +--Vous!... + +--Mais à quel propos?... + +--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue +Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien +la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire +casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout, +cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des +plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de +passer par là ... + +Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait +parfois ses yeux, et elle dit en souriant: + +--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue +Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque +chose?... + +--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé... +comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny +a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite +Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous +autres!... + +--Avez-vous fini de me gronder?... + +--Je ne vous gronde pas... + +--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?... + +Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec +frais, elle demanda: + +--Embrassez-moi?... + +Il recula brusquement. + +--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?... + +Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas: + +--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je +ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!... + +Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front +et répondit, très douce: + +--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!... + +Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra +sans plus parler. + + * * * * * + +En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui +l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit: + +--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je +trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps... + +--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, +dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est +forte celle-là !... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent +Brice?... + +--Aucune... + +--C'est encore heureux!... + +--Mais il lui ordonne la mer... + +--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être +insupportable?... + +--Voyez ce qu'il dit... + +M. de Rueille murmura: + +--Voyons ce qu'il dit?... + +Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans +laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits +troubles nerveux que ressentait l'enfant. + +Et il répéta, narquois: + +--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces +troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperçoit, nous quitterions +Bracieux, où cet enfant s'épanouit dans un air exquis,--son air natal, +en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah! +non!... vous avez parfois des idées malheureuses!... + +Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus +la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux. + +Bertrade le regarda: + +--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la +vérité... j'espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un +peu?... + +Il répondit, vaguement inquiet: + +--Non... pas du tout!... + +--Eh bien... vous aviez raison tout à l'heure... non seulement Marcel, +ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais +encore il n'est pas malade... + +Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement, + +--C'est son père qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et +qui en changera... + +Il balbutia: + +--En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?... + +Nettement, elle répondit: + +--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... +tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?... + +--J'y tiens!... + +--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce +que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous +distraire, j'ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions... + +Il dit, convaincu: + +--Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et +je vous en suis très reconnaissant... + +--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu, à être ce que j'ai été, aucun +mérite... Ce qu'on appelle «la trahison» d'un mari me semble une très +petite chose pour un bien grand mot!... à moins d'être un saint... ou un +infirme...--et je n'eusse souhaité épouser ni l'un ni l'autre...--un +mari est toujours exposé à ces accidents-là ... peut-être vous sont-ils +arrivés plus souvent qu'il n'eût fallu... je n'en sais rien... + +--Mais je vous assure... + +Il s'arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant: + +--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous +parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne +vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd'hui très +imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou +ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... +affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le +plus sérieusement affolé... + +--Eh bien! c'est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites +vous-même, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça +ne changera rien... + +--Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement +malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!... + +--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous +reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses +en seraient exactement au même point... + +Elle répondit étourdiment: + +--Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée... +ou presque... + +--Mariée!...--fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l'épouse?... + +--Mais non... Jean ne l'épouse pas!... encore un, celui-là , qui ferait +bien de filer!... + +--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry, +je présume?... + +--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a, +épouser Bijou... + +--Alors qui est-ce?... qui?... + +--Mais ce n'est personne... de précis... + +--Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose +précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou +presque...» Qu'entendiez-vous par là ?... pourquoi ne voulez-vous pas le +dire?... on vous l'a défendu?... c'est une confidence?... + +--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que +ça... + +--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?... + +--Non... + +Après un silence, elle reprit: + +--J'ai montré à grand'mère la lettre du docteur... notre départ lui fait +beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que +Bracieux soit très meublé... + +--Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mère?... ça +m'étonne d'elle, qui est si fine!... + +--Si elle n'y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l'a +laissé croire... à tout à l'heure... je vais m'habiller pour le +déjeuner... + +M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement: + +--Vous m'en voulez?... + +--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas +empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. +Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que +Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé, +qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou... + +--Oh!... + +--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans +savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui +s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin +du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son +chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!... +allez-vous-en!... + + * * * * * + +--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde +fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?... + +Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré: + +--Quel livre, ma tante?... + +--Le roman de Dumas... pour le curé... + +--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!... + +--Tu as oublié la commission?... + +--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!... + +--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!... + +--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce +livre-là !... + +--Allons donc!... + +--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas +que ça fût du père... Machin... comment donc déjà ?... + +--Dumas!... + +--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais +mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...» +enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le +trouve... + +--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le +déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans +doute il n'a rien trouvé... + +--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?... + +Rueille déplia la lettre et lut: + + «Madame la marquise, + + «Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu + demande. + + «Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos + principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on + nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais + existé en librairie.» + +--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait +pas,--qu'est-ce que c'est que ça?... + +Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie: + +--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en +langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il +n'a pas voulu!... + +M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, +à moitié pointu: + +--Il est indécrottable, cet animal!... + +Très rouge, Pierrot répondit, vexé: + +--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous +avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire... + +--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?... + +--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue +Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!... + +--Eh! là !--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus +respectueusement de mon vieil ami Clagny!... + +--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!... +il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin, +dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses +couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des +petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris... +c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies... +s'pas, Paul?... + +Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna +vers l'abbé: + +--S'pas, m'sieu l'abbé?... + +L'abbé Courteil répondit, sincère: + +--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué... + +Pierrot ne se tint pas pour battu: + +--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les +dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants... + +--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?... +mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!... + +La marquise demanda: + +--Peur de quoi?... + +--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué +verser... + +--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller +en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment +t'a-t-elle poussé, cette idée-là ?... + +Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à +terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit: + +--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny +racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait +tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu +étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue +Rabelais...» + +Pierrot protesta: + +--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue +Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut +lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as +pu... + +--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel +intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?... + +Pierrot répondit, perplexe: + +--Je me l'demande!... + +Puis, sautant sur une autre idée: + +--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là , c'est M. +de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!... +Seigneur!... quelle tête!... + +Henry de Bracieux se mit à rire et dit: + +--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre +Bernès!... il avait peur d'être grondé... + +--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux +clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la +petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?... + +Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa: + +--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?... + +--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot. + +Mais Bijou l'écarta de la main: + +--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!... + +Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait +un peu effarée: + +--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que +tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le +nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien... +alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je +te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?... + +Jeanne répondit, pensive: + +--Je te l'ai dit déjà ... tu as toujours raison!... + + * * * * * + +Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon. + +Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda: + +--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner... + +Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit: + +--Trouvez-vous?... + +--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux, +une idée m'est venue... + +--Voyons cette idée?... + +--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la +lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener +d'ici ton mari... est-ce vrai?... + +Trop franche pour nier, elle dit: + +--C'est vrai!... + +--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?... + +--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète... + +--De Bijou?... + +Elle secoua sa belle tête sérieuse: + +--Non... de Paul. + +--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?... + +--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous +appelez «sa vertu»... + +--Eh bien, alors?... + +--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus +qu'il devienne complètement ridicule... + +--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas +mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... +car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que +ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne +crois pas?... + +--C'est bien possible!... + +--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la +paix du Seigneur, l'abbé?... + +--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?... + +--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne +voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?... + +--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces +troubles-là !... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux... + +--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je +trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener +Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la +vérité... excepté toi et moi... + +--Et tous les autres!... + +--Crois-tu?... + +--J'en suis sûre... + +--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de +rien... + +--................ + +--Pourquoi ne réponds-tu pas?... + +--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous +n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou... + +--Qu'est-ce que tu veux dire?... + +--Ce que j'ai dit, pas autre chose... + +--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de... + +--Dès le premier jour... + +--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger +court-elle?... + +--Aucun... + +--Paul est un honnête garçon... + +--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou +serait encore protégée par bien d'autres raisons... + +--Lesquelles?... + +--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant +d'impression qu'un meuble. + +--Ensuite?... + +--Ensuite?... mais... mais c'est tout!... + +--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les +autres?... + +Madame de Rueille reprit, embarrassée: + +--Mais non... c'était une façon de parler... + +--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je +sais ce que tu penses? + +--Je ne le crois pas!... + +--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne +fera jamais attention à Paul, c'est... + +--Qu'il est marié... + +--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou +est occupée de quelqu'un?... + +--............... + +--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton +mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit +Giraud?... + +--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!... +d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne... + +--Qu'est-ce que tu veux dire?... + +--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait +toutes choses... + +--Mais quand ça?... + +--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense... + +--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?... + +Madame de Rueille répondit en souriant: + +--L'avenir est toujours vague, grand'mère!... + + + + +XII + + +Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la +petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La +Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque +chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux +répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce +poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou. + +«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et +Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée, +avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans +lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle +s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours +égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque +instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait +qu'elle «couvait sûrement une maladie». + +Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le +monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant +docilement le mouvement mondain où on l'entraînait. + +Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à +suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la +bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on +n'aurait couru un si beau rallye-paper. + +Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval. +M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien. +Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à +cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter +les accidents. + +Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle +dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui: + +--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même +avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un +salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour +parler votre langage élégant?... + +Et la marquise répéta, intriguée: + +--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!... + +Madame de Rueille répondit: + +--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!... + +--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai +été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde +adore... il était avec elle simplement poli... + +--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès +considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les +autres... + +La marquise demanda, en regardant madame de Rueille: + +--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... +tu avais une idée de derrière la tête?... + +Sans répondre, Bertrade répéta la question: + +--Une idée de derrière la tête?... + +--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit +Bernès?... + +--Je vous ai dit ce jour-là , grand'mère, que je crois que Bijou n'aime, +n'a aimé, et n'aimera jamais personne... + +--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais +certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper +d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?... +Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et +d'affection... + +--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!... +c'est-à -dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais +non pas de caresser et d'aimer... + +--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la +marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu +en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne +peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul, +qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment... + +Très douce, madame de Rueille répondit: + +--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse +d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!... +oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous +trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça +rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre +parfois!... + +M. de Clagny s'approchait, il demanda: + +--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit +coin?... + +--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me paraît +en train d'apprivoiser votre petit ami Bernès... + +Le comte se retourna, inquiet: + +--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par là ?... + +--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce +garçon a dîné ici avec nous, il avait l'air gelé!... eh bien, je crois +que le dégel approche... + +--Bah!--s'écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna +subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui +l'enchante... à tel point qu'il veut épouser, ce qui enchante moins son +père, comme bien vous pensez?... + +Il ajouta, distrait: + +--Oh!... de ce côté-là , je suis bien tranquille!... + +--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux étonnée;--pourquoi +tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?... +pourquoi?... + +Il balbutia, embarrassé: + +--Mais parce que... elle est si jeune... + +--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'âge de se marier... elle +aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!... + +--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un +gamin!... + +--J'aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus +sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une +belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?... + +M. de Clagny demanda, anxieux: + +--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?... + +--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça +peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry +s'inquiète, mais vous?... + +Comme il ne disait rien, elle reprit: + +--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, +mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre +cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou, +je présume?... + +Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux: + +--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là !... mais c'est +elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!... + +Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui +affirmait, l'air contrarié: + +--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas +quitter mes camarades ce jour-là ... + +--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il +faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du +rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera, +paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au +plus... + +Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit +officier et répondit: + +--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous +fera plaisir à tous... + +--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais +j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là ... après le +rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris +l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades... + +Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou: + +--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!... + +Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout +du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume: + +--Tu nous as salement lâchés, tu sais!... + +Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé, +écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette +façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, +convaincu: + +--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce +que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à +l'heure!... y avait pas que moi!... + +--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande +baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh +bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir... + +--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y +en a tant que ça?... + +Elle se pencha: + +--Qu'est-ce donc, là , à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la +terrasse... + +--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. +Spiegel... + +--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?... + +Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit +étoilée, et ils sortirent ensemble. + +Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda: + +--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons +les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous +les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent... + +Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous +le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le +cÅ“ur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils +marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête +pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel: + +--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les +étoiles!... + +Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se +sentait si près d'elle: + +--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici +une... l'avez-vous vue?... + +--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose... + +--Souhaiter quelque chose?... quoi?... + +--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit +filer une étoile, il faut former un vÅ“u?... + +--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce vÅ“u?... + +--On le dit... + +--Avez-vous, mademoiselle, un vÅ“u tout prêt, pour ne pas être, cette +fois, prise au dépourvu?... + +--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable... + +--Ah!... je n'ose pas vous demander... + +Elle dit doucement: + +--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille +très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du +monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa +façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales... + +Il demanda d'une voix qui tremblait: + +--Pourquoi voudriez-vous cela?... + +--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à -dire d'aimer +hautement... sans me cacher... + +Elle ajouta très bas: + +--Sans me blâmer en moi-même... + +Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à +chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia: + +--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?... + +Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit +pas. + +A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur +noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. +Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras. + +Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il +devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la +serrant éperdument contre lui, il murmura: + +--Denyse!... + +Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras, +elle dit, d'une voix plaintive et tendre: + +--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!... + +Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait. + +Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle +le repoussa: + +--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là -bas... moi je +rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise... + +Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela: + +--Pas par là !... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de +revenir d'ici... + +--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser +vos petites mains que j'adore?... + +Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même: + +--Allez-vous-en!... allez-vous-en!... + +Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta, +cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait +dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait +toujours. + + * * * * * + +--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans +l'obscurité profonde. + +La jeune fille se redressa: + +--Qui est-ce qui est là ?... + +--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître +ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là ... dans ce noir?... + +--Je me promène... + +--Toute seule?... + +--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé +qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute +seule... + +--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire +quand tu es seule?... + +--Je réfléchis... + +--Oh!... quel gros mot!... + +--Je rêve, si tu veux?... + +--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit +pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?... + +--Parce que?... + +--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques +et invraisemblables... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, +pondérés... ils doivent te ressembler... + +--Je te remercie... + +--De quoi?... + +--Dame!... des aimables choses que tu me dis... + +--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis +pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses +graves... + +--Graves?... + +--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, +de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même... + +--Qui est ce quelqu'un?... + +--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à +grand'mère ta main?... + +Elle dit, et son accent exprimait la stupeur: + +--Ma main?... Henry?... + +--Est-ce donc si prodigieux?... + +--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!... + +--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui +comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?... + +--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu +de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère +qu'il devait demander la permission de me parler... + +--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement +pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!... + +--C'est mal d'être comme ça?... + +--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est... +déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te +parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette +les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à +toi... etc... etc... + +--Non... je te répondrai... + +--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de +Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort +de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ... + +--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!... +d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas +épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!... + +--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?... + +--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais +trop... + +--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là !... + +--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant +comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le +considère comme mon frère... + +Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent: + +--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?... + +--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!... + +--Non... trente-trois... + +--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet +d'un frère, toi!... + +Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une +sorte de vague espoir: + +--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle... + +--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!... + +Elle reprit, gentille: + +--Ça te contrarie que je te dise ça?... + +--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne +heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si +on a des illusions, elles ne font pas long feu... + +--Tu avais des illusions?... quelles illusions?... + +--Aucune... + +--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée... + +Elle se serra contre lui et demanda, câline: + +--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?... + +Il se recula et répondit: + +--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on +devient méchant, c'est fatal!... + +--Et tu as du chagrin?... + +--Oui... + +--Beaucoup?... + +--Mais... assez comme ça, je te remercie!... + +--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?... + +--Quoi?... de quoi parles-tu?... + +--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!... + +Il répondit, s'énervant peu à peu: + +--Encore!... ah ça! tu es folle!... + +--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?... + +Il balbutia, embarrassé: + +--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que +j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois... + +--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton +affaire!... Alors, tu en aimes une autre?... + +--Oui... + +--Une autre que tu ne peux pas épouser?... + +--Précisément!... + +--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?... + +--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal... +c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne +voudrait pas de moi!... + +--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes... + +--Crois-tu?... + +--Évidemment... essaie toujours!... + +--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui +n'espère rien... et qui n'ose même rien demander... + +Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré: + +--Tu m'aimes!... toi?... toi?... + +--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?... + +--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je +t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le +voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien... + +Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui +passa la main sur les yeux. + +--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?... +Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?... + +Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et +chaud baiser. + +Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna +très vite. + + + + +XIII + + +--Alors, décidément, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, à +Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle +d'osier. + +La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête: + +--Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, +tu comprends?... + +--Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais +jusqu'à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d'avis... +qu'est-ce qu'il y a?... + +--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?... + +--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce +que ça peut bien être?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?... + +--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?... + +--Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque +autant que si tu étais à Pont-sur-Loire... + +--Oh! non!... + +--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris +samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner +ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner +de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces +jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait +qu'il ne t'a pas quittée... + +Jeanne répondit, avec effort: + +--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quittée... il ne s'est guère +soucié de moi... + +--Comment ça?... + +--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occupé que de +toi... il n'a parlé qu'à toi... + +--A moi?... + +--Oui... à toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis +jalouse... jalouse affreusement... + +Denyse demanda, l'air effaré: + +--Jalouse de qui?... de moi?... + +Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que +des larmes lui montaient aux yeux: + +--Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de +la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vérité, que te +laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?... + +--Non... pas du tout!... + +Elle ajouta tristement: + +--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je +t'assure... M. Spiegel, qui est très poli, s'est occupé de moi parce que +je suis la petite-fille de grand'mère qui le reçoit... pas pour autre +chose... + +--Il s'est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s'en +occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!... + +--Mais non, je... + +--Il était bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres +le subissent... c'est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui +arriverait... j'ai trop compté sur son affection... j'ai cru qu'il +m'aimait comme je l'aime... je me suis trompée, voilà tout!... + +--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions +de te rapprocher de moi... + +--Non... ainsi, nous allons passer la journée d'aujourd'hui ensemble au +rallye-paper... + +--Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas +beaucoup!... + +Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète: + +--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est +arrivé?... + +--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille +ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon +Bijou, ne te fais pas de chagrin!... + +--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!... + +--Mais tu me verras!... après-demain, je reviens à Bracieux pour la +revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!... + +--Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme +toujours?... tu lui en veux?... + +--Samedi,--continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,--nous +nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au +bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons guère nous +quitter... + +Bijou répondit, l'air attristé: + +--C'est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et +puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée... + +La femme de chambre entra: + +--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon... + +--Au salon?... à cette heure-ci?--fit Bijou, surprise. + +--C'est M. le comte de Clagny qui est là ... + +--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite... + +Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa: + +--Viens avec moi?... + +--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer à Pont-sur-Loire après +le déjeuner... + +Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie: + +--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble +aujourd'hui!... + +--Où ça?... + +--Devine?... + +--Je ne sais pas trop... au théâtre?... + +--Juste!... comment as-tu deviné ça?... + +--Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny +que tu avais envie d'aller à cette représentation des Dames de France... +je suppose qu'il t'a apporté une loge?... + +--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de +six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton +père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que +j'oubliais de te dire... ils sont là , ton père et M. Spiegel!... c'est +M. de Clagny qui les a amenés... + +--Mais,--répondit Jeanne,--à trois nous allons vous gêner... + +--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mère et +moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept +places... et personne ne veut venir... + +--Les Rueille?... + +--Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne +viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M. +de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que +nous sommes huit en tout... + +Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit: + +--Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt +avec moi... alors tu cherches un prétexte?... + +--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu +avec papa... + +--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invité M. de Bernès... mais il +prétend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades... + +--Où l'as-tu donc vu, M. de Bernès?... + +--Au salon, à l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient +d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui +demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper... +et, comme c'est un goûter offert par les officiers, grand'mère est +tellement timorée qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation... + +--Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?... + +--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bête... et le +rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c'est tout près +pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une +trotte... + +--A quelle heure partons-nous?... + +--A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les +cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le déjeuner, +pour ne plus avoir à y penser... + +--Tu as encore une demi-heure... + +--Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là ?... + +Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les +corridors. + +--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin +particulièrement joyeuse... qu'est-ce que tu as?... + +--Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve +qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu'il +est délicieux de vivre, mais c'est tout!... + +--C'est déjà quelque chose!... + +--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une +grande bergère Louis XVI. + +La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et +plafond, en cretonne d'un rose pâle sur lequel couraient de larges +pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout +des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. +Dans l'air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de +mélange de chypre, d'iris et de foin coupé. + +Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda: + +--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?... + +Bijou répondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle: + +--Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les +cas, je ne mets rien... + +--Oh!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais c'est incroyable! comment... +vraiment, tu ne mets rien?... + +--Absolument rien... + +Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, +elle passa une chemise d'homme, à col très haut, glissa ses jolies +jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit +ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds +exquis. + +--Veux-tu que je t'aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne. + +Puis, surprise, elle demanda: + +--Et ton corset?... + +--Je n'en mets pas... + +--Mais... tu en mets toujours un?... + +Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit: + +--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatiguée. + +--Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va +si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... +rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset... + +--J'aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu +comprends?... + +Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, +achevait de mettre son habit, Jeanne murmura: + +--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est +peint sur toi!... c'est la perfection même!... Après ça... tu as une +taille tellement jolie!... + +Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron +de sa cravate blanche. La pointe de l'épingle se cassa avec un bruit +sec. + +--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!... + +Bijou répondit: + +--Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M. +de Bernès, je lui demanderai une épingle solide... + +Elle ajouta en riant: + +--Et pas chère!... pour que ça n'ait pas l'air d'un cadeau... + +--Tu as parié avec M. de Bernès?... + +--Oui... + +--Et tu as parié une discrétion?... + +--Oui... c'est mal?... + +--Mal?... non!... mais c'est bizarre!... + +--Tiens!... tu es comme grand'mère!... elle était scandalisée, +grand'mère!... + +--Dame!... et qu'est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?... + +--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il +n'y en aurait pas un seul. + +--Mais... c'est bien possible!... + +--Non!... ça n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce +serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question +ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais +on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu'un se tuera, tu +m'entends?... + +--Ne va pas tomber, toi, au moins?... + +--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,--il n'y a pas de +danger!... Patatras n'a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi +donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?... + +Jeanne demanda, en tendant les ciseaux: + +--Qu'est-ce que tu vas faire?... + +--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles +se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera +dit... + +Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le +remettant, s'écria, toute joyeuse: + +--Dieu! que je suis à mon aise!... c'est délicieux!... + +Jeanne la regarda avec admiration: + +--Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de +même!... + + * * * * * + +Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur +le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot; +mais M. de Rueille n'était pas encore descendu. + +Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà , se tourmentaient, +ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la +noisette en regardant paisiblement autour de lui. + +Bertrade ouvrit une fenêtre et dit: + +--N'attendez pas Paul... il commence à s'habiller... il vous +rejoindra... + +--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean. + +Elle répondit, perplexe: + +--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois +chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui +ne demande qu'à être tranquille... Partez toujours!... je vous +retrouverai là -bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire +à pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait sûrement si je partais +avec vous... + +--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?... + +Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries. + +--Non... je vais escorter grand'mère... + +--C'est ça--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!... + +--Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce +que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de +moi... + +--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney. + +Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé: + +--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!... + +Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché: + +--Je crois que c'est en effet le seul parti à prendre... + +Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'allée, M. de +Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien +attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou. + +--Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!--dit-il +ébloui;--habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c'est +possible, encore plus rose!... + +Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au +rendez-vous, il fut tout à fait heureux. + +La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le +landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail +madame de Rueille, les enfants, l'abbé Courteil, M. de Jonzac et M. +Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,--qui attendait à cheval, prête à +partir,--qu'il faillit dégringoler du mail au lieu de s'y asseoir. + +Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup +plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la +regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise. + +C'était la première fois qu'il la voyait à cheval, et elle lui semblait +incomparablement jolie et élégante. Tandis qu'il la considérait avec une +attention singulière, la voix de madame de Bracieux s'éleva, partant du +landau: + +--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas à te voir ainsi au +plein soleil... + +Denyse se retourna, toute rose: + +--Mais moi non plus, grand'mère, je n'aime pas m'y voir!... + +Elle réfléchit un instant et acheva: + +--Aussi... quand tout à l'heure nous retrouverons Jean, Henry et +Pierrot, je vous abandonnerai... + +--Crois-tu que nous les retrouverons?... + +--Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que +nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... +je les ai entendus déjà ... dès que je les verrai, je vous lâche!... + +M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il +fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin +même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... +et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en était plein... et +ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en +queue... + +Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse +et aimable. A la fin, il conclut: + +--Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami +qui vous «rase»!... + +A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un +cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit: + +--Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai +système, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant +les papiers... après, on n'a plus qu'à filer sans s'occuper de rien... +Quelle heure est-il?... + +--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous +allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt... + +M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et +causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour +écouter, et s'écria: + +--Ah!... les voilà !... je les entends!... + +--Qui donc?...--demanda la marquise. + +--Eh bien, eux!... ils sont là ... je vais les retrouver... Au revoir, +grand'mère!... + +Elle passa le fossé de la route, et, s'arrêtant, cria en envoyant un +baiser à Jeanne: + +--Au revoir, toi!... + +Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à +l'arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction +de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu'elle adressait à son +amie. + +--Êtes-vous sûre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant +sur son siège. + +Elle répondit, en indiquant le bois: + +--Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry... + +Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait +d'un Å“il anxieux... + +Dès qu'elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit, +l'oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l'obscurité du +bois. + +Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans +le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire +craquer sous ses pieds les branches mortes. + +Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de +Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l'endroit où +se cachait Denyse, ils s'arrêtèrent pour attendre un cheval qu'on +entendait galoper tout près de là . Et M. de Rueille parut. Henry +demanda: + +--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons +vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?... + +Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet: + +--Où est Bijou?... + +Pierrot répondit, méprisant: + +--Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!... + +--Ah!...--fit Rueille, désappointé. + +Et, se tournant vers son beau-frère: + +--Ce que j'ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à +Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre, +dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir +Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans +se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!... + +--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien +élevée... + +--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!... + +Pierrot proposa: + +--A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous +mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?... + +--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien +le temps!... Bernès est derrière moi... + +Dès qu'ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint +avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme +bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux. + + * * * * * + +Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer +encore un instant avec Lisette Renaud. + +--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgré ton +dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?... + +--Oui... + +--Tu resteras dans ma loge, probablement?... + +--Non... il faut que j'aille dans la salle... + +--Tiens!... toi qui as _la Vivandière_ en horreur... et je comprends ça, +d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?... + +Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand'mère, +il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de +l'y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire, +et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses +toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne +résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait +qu'il subissait, lui aussi, ce charme. + +Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait défendu. Il aimait de tout son +cÅ“ur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux +ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs +ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par +mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu'elle +entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l'eût +froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l'âme +délicate et le cÅ“ur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure: +une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se +sentait heureux d'un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu'il +faisait attention à Bijou,--qu'il n'avait guère jusqu'ici regardée,--il +ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain +se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine +et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était +plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'étaient les yeux pervenche, +les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui +semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous. + +Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait +pourtant une inquiétude s'emparer d'elle et attrister son cÅ“ur. Elle +ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa +question: + +--J'irai revoir _la Vivandière_, parce que... pour refuser une place +qu'on m'offrait dans une loge... j'ai été forcé de dire que j'avais +promis d'aller au théâtre avec des camarades... + +--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?... + +--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te +voilà bien avancée, n'est-ce pas?... + +Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi: + +--Madame de Bracieux... c'est la grand'mère de mademoiselle de +Courtaix... + +Surpris, il demanda: + +--Comment sais-tu ça?... + +--Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire... + +--En attendant...--fit-il agacé,--je vais manquer le rendez-vous, +moi!... + +--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et à ce soir!... + +--A ce soir!... + +Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle: + +--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du côté des +voitures!... + +Puis, s'engageant dans le sentier que tout à l'heure suivait Bijou, il +mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. +Tout à coup, il s'arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin. + +«Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a déjà un +monsieur qui s'est fait déposer...» + +Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il +poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l'herbe, à +droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l'autre +s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres +entr'ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant +dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser à un arbre. + +Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune +fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la +sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et +son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de +baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui: + +--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!... +je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!... + +Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, +lentement, ouvrit les yeux. + +A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant: + +--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bête, cette chute!... + +Il demanda: + +--Comment êtes-vous tombée?... + +--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois... + +--Oh!... et vous avez fait panache?... + +Elle répondit en riant: + +--Vous l'avez dit!... + +--Vous êtes-vous fait mal?... + +--Pas le moins du monde!... + +Et elle ajouta, pensive: + +--C'est gentil à vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que +vous ne m'aimez guère, je crois?... + +Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate: + +--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que... + +--Je crois que... oui, parfaitement!... + +Il demanda, effaré: + +--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle +chose?... + +--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce +matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec +nous... vous aviez l'air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais +là , bien!... joliment bien!... pourquoi?... + +--Mais, mademoiselle, je... je vous assure... + +--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une +excuse banale... + +Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et +l'épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de +s'appuyer à lui comme à un fauteuil: + +--Ça m'est d'ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y +viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser... + +--Mais... + +--Il n'y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?... + +--Votre discrétion? + +--Dame!... est-ce que nous n'avons pas parié... moi, qu'il y aurait un +accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait +pas?... + +--Oui... Eh bien?... + +--Eh bien... mais, je pense qu'en voilà un, d'accident?... vous ne le +trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?... + +Il balbutia: + +--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si +vous saviez!... + +Elle le regardait, l'air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle +lui tendit la main en disant: + +--Merci encore de m'avoir si bien soignée... et maintenant, +allez-vous-en bien vite... + +--Pouvez-vous remonter à cheval?... + +--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude +très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa +voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux +pas que grand'mère sache rien... + +Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, +elle dit, agacée: + +--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la +route, à M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en +bordure du chemin... là précisément où je l'ai quitté tout à l'heure... +Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un +arbre?... merci!... + +Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois: + +--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?... + +Il répondit: + +--C'est bien convenu... + +Dès qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où +l'avait trouvée Bernès. + +Peu après, le roulement d'une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, +descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il +poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras, +anxieux, angoissé, demandant: + +--Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!... + +Et, comme Bernès, il ajouta: + +--Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t'en supplie!... + +Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses +forces entre ses bras. + +A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard +candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se +rendormir... + +--Je vous aime tant!... et je suis si bien là , si vous saviez!... si, si +bien!... j'y voudrais rester toujours!... + + + + +XIV + + +--Entrez!...--cria Bijou. + +Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui +frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air +de leur délicat parfum. + +Le domestique dit: + +--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de +mademoiselle... + +--De mes nouvelles?... + +--A cause de la chute de mademoiselle... + +--Ah!... je n'y pensais plus!... + +Et, allant à la fenêtre, elle demanda: + +--Il est en voiture?... + +--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon... + +--Ah! bon!... alors je vais descendre!... + +Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. +Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles +ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de +sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny. + +En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits +tirés, le visage fatigué et triste. + +Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa: + +--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne +heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la +Norinière joliment tôt!... + +--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous +allez?... + +--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le +rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au +théâtre je n'avais pas l'air malade?... + +--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, +un peu bruyante, un peu fébrile... + +Et, tristement, il ajouta: + +--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère +occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre +vieil ami... + +Elle se leva, et allant à lui, câline: + +--Oh!... comment pouvez-vous croire... + +--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas, +ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si +naturel!... + +--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime +pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les +petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier... + +--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez +dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous +attendions ensemble les invités avant le dîner... + +Denyse se mit à rire: + +--Vous avez de la mémoire!... + +--Toujours... quand il s'agit de vous!... + +Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?... + +--Hier?... + +--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un +petit oiseau frileux?... + +Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce +moment, ressemblaient à des violettes pâles: + +--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie +de ma culbute, vous comprenez?... + +Et, comme M. de Clagny restait sans parler: + +--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?... + +Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait +l'air amusé, la bouche entr'ouverte: + +--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester +toujours ainsi...» + +--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai +bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?... + +Il attira Bijou à lui et demanda: + +--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir +comme ça de près toujours?... + +--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!... + +--Bien vrai?... + +--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?... + +--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?... + +--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout +quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux +heures quand nous sommes rentrés?... + +--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute +la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?... + +--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que +je peux lui dire de votre part?... + +--Non... j'ai à lui parler à elle-même... + +--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme +on dit ici... + +--Eh bien, j'attendrai... + +Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à +travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit: + +--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!... + +--Mais non!... + +--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu +Paul de Rueille qui allait et venait comme ça... + +--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue, +Juzencourt et C^{ie}... pendant que vous chantiez... + +--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne +savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade... + +--Et... qu'est-ce qu'il a fait?... + +--Je crois qu'il n'a rien dit... + +--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!... + +Bijou dit impétueusement: + +--Vous avez un duel?... + +--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre +l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit +Bijou!... + +--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?... + +--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me +plaindra... + +--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais... + +Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance: + +--Je ne veux pas être plaint par vous!... + +--Vous ne m'aimez donc pas?... + +M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme +que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix: + +--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!... + +Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea +rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant: + +--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me +recevoir... + +Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit +dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse +préoccupation. + +La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute +souriante: + +--Vous êtes joliment matinal, Clagny!... + +Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, +inquiète: + +--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?... + +--Un malheur... + +--Dites!... + +--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous +souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y +a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle +était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?... + +--Oui!... + +--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était +du raisonnement... et que les cÅ“urs jeunes raisonnaient peu ou mal... + +--Parfaitement!... eh bien?... + +--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes +forces... + +--Patatras!... + +--Ah!... vous êtes consolante, vous!... + +--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous +n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?... + +Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée: + +--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à +votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai +cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni +méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne +l'adorera... + +--Mais songez donc que vous avez... + +--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette +différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte +tous les dangers d'une telle disproportion... + +--Mais elle?... + +--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un +ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait... + +--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que... + +--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente... + +--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite +créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute +différente de vous... + +--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous +vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?... + +--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?... + +--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence +sur Bijou... + +--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... +rien de plus... + +--Alors, vous allez lui parler?... + +--Oui... + +--Voulez-vous que je vienne tantôt?... + +--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai +probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de +venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que +je vous remettais à demain... + +--Si elle refuse... je partirai... + +--Pour où?... + +--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un +vieux coin... + +--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà +aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune... + +La marquise s'arrêta et reprit en souriant: + +--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que +dans ce temps-là ... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait +quarante-cinq ans!... + +--Si c'était vrai, ce que vous dites?... + +--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez +tout de même cinquante-neuf... + +M. de Clagny se leva. + +--Adieu!...--fit-il,--à demain... + +Il ajouta, avec un sourire navré: + +--Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai +pris d'un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme +avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours... + +Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en +murmurant: + +--Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi +bonne?... + + * * * * * + +Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs +reprises, M. de Jonzac demanda à sa sÅ“ur: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?... + +Jean de Blaye dit: + +--Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... +il devait être deux heures... + +Et, s'adressant à Bijou: + +--Eh bien, t'es-tu amusée?... était-ce joli?... + +--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille. + +--Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...--dit M. de +Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi, +n'est-ce pas, grand'mère?... + +--Oui...--répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible +et elle a une admirable voix!... j'ai été stupéfaite de trouver ça à +Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l'élégance de la salle... il y +avait beaucoup de jolies femmes bien habillées... + +--Presque toutes en rose!--s'écria Denyse,--j'ai remarqué ça!... + +M. de Rueille dit: + +--Ça, c'est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient +toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»... +elles se mettent en rose aussi... + +Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda: + +--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?... + +Elle répondit en riant: + +--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne +fait attention à moi... + +Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie: + +--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?... + +--Je pense que tu es beaucoup trop modeste... + +--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard +pénétré d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier, +toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne +cessait pas de... + +Bijou l'interrompit vivement: + +--Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqué qu'on s'occupât +de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s'ensuit pas +nécessairement que ce soit moi qui... + +--Évidemment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mère +qui intéressait si fort les indigènes!... + +--Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!... + +--C'est vrai!... elle n'est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite +Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!... + +Bijou haussa les épaules. + +--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me +dites tout le temps des choses pour me taquiner.... + +Pierrot s'écria: + +--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisèle de La Balue +n'est pas la même chose, va!... en v'là une qui changerait bien avec +toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour +de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l'a envoyée +promener. + +--Il est gentil, ce petit Bernès!...--dit la marquise,--je l'ai vu +pendant toute cette soirée d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est +simple... bien élevé... pas bête... + +Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il +demanda: + +--Tu n'as pas l'air d'être de l'avis de grand'mère?... + +--Oh!... mon Dieu! si!... + +--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?... + +--Mais je l'avoue... + +La marquise se tourna vers sa petite-fille. + +--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?... + +--Mais rien, grand'mère!... rien!... je le trouve comme tout le +monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration... +voilà tout!... + +--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des +cris d'admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très +indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, +effectivement, c'est une autre affaire... + +--Vous exagérez!... + +--J'exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous +trouviez vraiment à votre gré?... + +--Mais... M. de Clagny, par exemple!... + +La marquise demanda: + +--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour +l'épouser, je présume?... + +Bijou répondit en riant: + +--Ah! non!... pas pour l'épouser!... + +On sortait de table. Jean de Blaye dit: + +--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?... + +--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, +tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?... + +--Ce que j'y vais faire?...--répondit-il un peu troublé--des +commissions... + +--Veux-tu m'emmener?... + +--T'emmener?... mais... + +Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu'il l'aimait, il évitait +toutes les occasions de se trouver seul près d'elle. Quant à elle, sa +façon d'être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'était modifiée en +rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir +refusé sa main, et semblait oublier même qu'ils l'eussent demandée. + +Elle dit, l'air étonné: + +--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?... + +Mal à l'aise, appréhendant le tête-à -tête et n'osant pas devant tous +refuser d'emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter: + +--Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l'honneur que tu +veux bien me faire!... + +--A la bonne heure!... tu es gentil!... + +--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi, +quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires... + +--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec +toi là -bas?... + +Madame de Bracieux intervint: + +--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme +ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait +pas, ces choses-là !... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... +et encore, c'est convenable tout juste!... + +Après un silence, la marquise reprit: + +--Mais, qu'est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?... + +--Des courses, grand'mère... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la +maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement +le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas +de roucouler!... + +M. de Jonzac dit: + +--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier +pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une +aile, ce mariage-là !... + +--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air +inquiet. + +--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!... +tu n'as pas remarqué ça?... + +Elle répondit: + +--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!... + + * * * * * + +De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux. + +En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait +des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit +un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais +elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. +Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune +femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans +une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins. + +En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des +Dubuisson, Bijou demanda: + +--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?... + +--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?... + +Elle dit, étonnée: + +--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie +de courses... dans Pont-sur-Loire!... + +Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou, +Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa: + +--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec +Jeanne, moi!... + +Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine +attristée et les yeux battus. Elle demanda: + +--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?... + +--Pas très bien... + +--Est-ce que... ton fiancé?... + +--Toujours le même... + +--Ce qui veut dire?... + +--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose +qui m'a secouée ce matin... + +--Quoi?... + +--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de +la peine tout de même... + +Et, évitant de regarder Bijou, elle continua: + +--Tu sais bien... Lisette Renaud?... + +--Oui... Eh bien?... + +--Eh bien... elle est morte ce matin!... + +--Morte?... de quoi?... + +Jeanne dit, très bas: + +--On croit qu'elle s'est tuée: + +--Comment ça?... + +--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant +moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle +a eue avec M. de Bernès... + +--Quand?... + +--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé +de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts... + +--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été +impressionnée... + +--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins +d'amour me touchent beaucoup... + +Elle ajouta, avec un sourire désolé: + +--Et pour cause!... + +Bijou dit, d'un ton de regret: + +--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas +beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et +chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être +bien malheureux!... + +Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse: + +--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne +le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les +autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne +doivent avoir de remords... + +Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement +la main devant les yeux: + +--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera +rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons! +parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos +de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?... + +--Elle va... mais elle me va mal!... + +--Pas possible!... + +--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis +plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis +presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si +coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un +peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!... + +--Comment, sans importance?... + +--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la +médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que +tu es... + +Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à +moitié blagueur: + +--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!... + +Puis, changeant brusquement de ton: + +--A quelle heure iras-tu aux courses demain?... + +--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... +Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je +voudrais bien ne pas y arriver avant toi... + +Denyse regarda sa montre: + +--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour +les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un +jardinier... dans les environs de la gare... + +--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de +fleuristes... + +--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du +quai?... + +--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il +n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques +petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du +quartier... + +Bijou se leva. + +--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là !... + + * * * * * + +Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, +l'air triste et le visage défait. + +Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais +seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et +qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de +l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, +parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la +ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et +venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une +insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup. +Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en +voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la +venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce +qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse +qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa +vie?... + +Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui +affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il +cherchait un moyen de la questionner, elle dit: + +--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été +difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de +la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je +me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé... + +Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui: + +--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des +Lilas?... + +Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda: + +--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?... + +Il répondit vivement: + +--Pas moi!... un de mes amis... + +--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?... + +--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!... +si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier +soir?... Eh bien, elle s'est tuée!... + +Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce +sujet: + +--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!... + +C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de +cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite +fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!... + + * * * * * + +A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cÅ“ur +battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée +comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très +désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y +était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire +franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille, +elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant +déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny +charmant... mais pas pour l'épouser». + +Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût +instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour +réfléchir, c'était ce qu'il voulait. + +Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils +descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la +mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à +cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en +campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire. + +--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est +tuée!... elle était si gentille et si jeune!... + +Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à +manger: + +--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est +malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!... + + + + +XV + + +La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de +«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la +fit appeler chez elle. + +La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée +quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses +à lui dire. + +--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui +est aussi le tien... + +Bijou l'interrompit: + +--M. de Clagny?... + +--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup, +n'est-ce pas?... + +--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!... + +--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle +charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une +nièce... enfin... tu vas être bien étonnée... + +Elle demanda, craintive: + +--Étonnée de quoi?... + +--De... il veut t'épouser... là !... + +Bijou murmura, l'air stupéfait: + +--Lui aussi?... + +--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui +donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?... + +Denyse rougit. + +--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en +s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous +sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les +courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait +d'ailleurs pas grand intérêt!... + +--Ah!... tu trouves ça, toi?... + +--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre... + +--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?... + +--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui +l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander +ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait +s'adresser... + +--Tu es un vrai Bijou, toi!... + +--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas +l'épouser... + +--Il n'a pas assez de fortune pour toi!... + +--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry +ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!... + +--Ah!... et Jean?... + +--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai +dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire +pour son propre compte... + +--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent +pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable +en terre!... + +Et, après un silence, la marquise conclut: + +--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny... + +--Comment la connaissez-vous?... + +--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son +genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du +vieil ami de ta grand'mère... + +--Lui aussi, il est réussi!... + +--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!... + +--Il n'en a pas l'air!... + +--Mais il les a!... + +--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance +à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry... + +--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas +comprendre... + +Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs: + +--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!... + +--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?... + +--Il va venir aujourd'hui?... + +--Il va venir tout à l'heure... + +Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit: + +--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée +qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me +marier encore... + +Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise: + +--Parce que je suis trop bien ici avec vous... + +--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux, +embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma +joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta +vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un +mariage qui serait fou... + +Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda: + +--Fou?... pourquoi, fou?... + +--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout +à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage +a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les +reconnaître!.. + +Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron. + +Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant: + +--Le voilà !... + + * * * * * + +Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent: + +--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin... + +Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit: + +--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans +le pays!... + +--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais +bien profondes... + +Bijou se tourna vers sa grand'mère: + +--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète. + +--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le +verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à +qui il veut dire adieu... + +--Et il ne va pas aux courses?... + +--Non... il fait ses malles!... + +--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant +promis de venir la voir!... + +La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec +un cÅ“ur exquis, la jeunesse est sans pitié. + +L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle +était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, +infiniment jolie et rare. + +--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de +Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... +elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?... +de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?... + +M. de Juzencourt répondit avec un rire épais: + +--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!... +Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?... + +--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans +quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui +papillonne comme les autres autour de «Bijou»... + +Juzencourt demanda: + +--Et vous?... vous ne papillonnez pas?... + +--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou +l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous +savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante +pas!... + +Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il +dit, la voix et le regard voilés: + +--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas +rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous +avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et +d'un grain!... + +Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa +grosse voix sonore et pleine: + +--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!... + +Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla +retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou +s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois +six danseurs. + +Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans +même répondre à son salut: + +--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à +cause de moi?... + +Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant +dans un salon presque désert: + +--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez +pas!... + +Il répondit, très ému: + +--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible... +je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les +autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est +fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et +pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin... + +Elle demanda: + +--Vous aviez cru que... que je dirais oui?... + +--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et +confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous +vous laisseriez aimer... + +Elle dit, songeuse: + +--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?... + +--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on +désire... + +--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas +dû être?... + +Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque: + +--Je vous demande pardon... + +--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui +dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée... + +--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?... +promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la +revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai... +mieux que ce soir... + +Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux: + +--Vous ne regretterez pas d'être venu!... + +Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline: + +--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!... + +Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui +accourait pour réclamer «sa valse». + +--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis +sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter +des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou... + +--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus +au tien, j'imagine!... + +--Tu as vraiment des façons de parler!... + +--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La +Balue marque de plus en plus mal?... + +--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas... + +--Ils ont dit qu'il se peinturlurait... + +--C'est vrai!... + +--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?... + +--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes +cousins... ils te le diront... + +--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu: +«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?... + +--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon... + +--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. +Giraud et M. l'abbé!... + +--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou +avait demandé une invitation pour lui... + +--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque +temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se +coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire... + +--Tu ne sais pas ce qu'il a?... + +--Je crois qu'il a Bijou... + +--Comment, il a Bijou?... + +--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa, +qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père +Clagny qui ne compte plus... + +Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé: + +--Et de moi, qui ne compte pas encore... + +--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que +son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est +certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que... + +Pierrot l'interrompit vivement: + +--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et +intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer, +allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!... + +--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait +promener comme les autres... + +Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même: + +--C'est bien possible!... + +Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne +Dubuisson: + +--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habillée +absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point», +comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand +elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et +comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je +peux me risquer à l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?... + +--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!... + +Elle accepta, en effet, et s'éloigna au bras de Pierrot. Alors, M. +Spiegel vint à Denyse et l'invita pour la valse qui commençait, mais +elle fit «non» de la tête, en disant: + +--Je suis si fatiguée, si vous saviez!... + +Il insista: + +--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le +commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous... + +--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je... + +Et, prenant tout à coup son parti: + +--Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas +fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que... + +--Parce que?... + +--Parce que j'ai peur de faire de la peine à Jeanne, là !... + +Il répéta, surpris: + +--De la peine à Jeanne, pourquoi?... + +--Ça a l'air très vaniteux ce que je vais vous dire là ... mais il faut +que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous +adore... à tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous +parle... ou vous voit, même!... + +Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M. +Spiegel demanda: + +--Elle vous l'a dit?... + +Bijou répondit, avec l'empressement gêné et maladroit de quelqu'un qui +se voit obligé de mentir: + +--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai deviné ça!... moi toute +seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe +en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou +même l'ombre d'une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis +là ?... + +--Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu'ils +ont raison, ceux qui vous aiment!... + +Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint +subitement coloré, les narines agitées d'un imperceptible battement, +écoutait sans répondre le jeune professeur. + +Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple +qu'elle lui abandonna, et l'entraîna au milieu des valseurs. + +M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse. +Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr'ouvertes sur ses +petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune +homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa +sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui +sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque. + +Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrêtait pour reprendre haleine, +Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d'elle absolument. + +--Voyez-vous,--disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son +formidable genou,--je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur +de _football_... L'équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un +match avec l'équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça +sera très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux +plaquages!... + +Comme Jeanne, sans répondre, suivait d'un Å“il inquiet son fiancé qui +passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce +tournoiement rapide et doux, il demanda: + +--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?... + +--Non!...--dit-elle, la voix changée,--je me sens un peu mal à l'aise... +j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue +là -bas... je voudrais m'en aller!... + +Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou +arrêtait M. Spiegel à côté de l'orchestre et lui disait en riant: + +--Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!... +d'ailleurs, voilà la valse qui finit... + +Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs +habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et +tout à coup, s'écria: + +--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah! +bien!... si je m'attendais à vous voir!... + +Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur +Bijou ses yeux d'un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie: + +--Je ne m'attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!... + + + + +XVI + + +Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle +entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée +comme après une longue nuit. + +--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier... + +--A quoi?... + +--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny... + +--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire +qu'elle croyait enterrée. + +Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile +de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les +liquider. + +--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai +vu M. de Clagny... + +La marquise demanda, un peu inquiète: + +--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?... + +--C'est que j'ai changé d'avis... + +--Qu'est-ce que tu dis?... + +--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny... + +--Allons donc!... tu ne feras pas ça?... + +--Et pourquoi?... + +--Parce que ce serait de la folie!... + +--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je +ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant +de tranquillité... + +--Parce que?... + +--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux... + +--Évidemment... mais ça passera!... + +--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de +Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors, +la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma +faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup +plus encore que lui... + +--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon +Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort +peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre +trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage +impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les +connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux +courir... + +--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui +voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les +responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir... +et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M. +de Clagny que j'aime tendrement... + +Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya: + +--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne +m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une +sorte de répulsion... + +Elle s'agenouilla devant la marquise: + +--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?... + +--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une +petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le +promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas, +poussée par ton bon cÅ“ur, par ton exquise pitié, faire une +irréparable bêtise... + +--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier... +et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce +qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas, +grand'mère?... + +--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je +suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là !... de contempler les mines +effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!... + +--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui +parler ce soir!... + +--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!... + +--Il m'a promis, à moi, de venir... + +Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage: + +--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la +rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini... + +La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la +tête de Bijou et répondit en l'embrassant: + +--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop +grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse... + + * * * * * + +Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On +devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à +cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut +surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?... + +Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé: + +--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à +Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener... + +Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou: + +--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a +son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le +parc... + +Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit: + +--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si +nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas +venus... + +Bijou dit, étonnée: + +--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?... + +--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule... + +--Vous?... + +--Oui... nous!... notre mariage est démoli!... + +--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?... + +Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés: + +--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je +lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie +de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole... + +--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes +rien?... + +--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille... + +Bijou la regarda au fond des yeux et demanda: + +--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de +l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?... + +Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit: + +--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?... + +--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que, +certainement, il t'aimait... + +--Et puis?... + +--Comment, «et puis?...» + +--Oui... à quoi ça le menait-il?... + +--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!... + +--Espérer... m'épouser?... + +--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi... + +--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien +involontairement, ton malheur?... + +--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est... + +Bijou parut réfléchir: + +--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement. + +Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée: + +--M. de Clagny veut m'épouser... + +--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M. +de Clagny!... + +--J'avais dis non... je vais dire oui... + +--Tu es folle!... + +--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être +un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de +te voir du chagrin me fait horreur!... + +--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais +pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été +pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas... + +--Des choses pénibles?... à quel sujet?... + +--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et +pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de +mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été +souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent... +il a cru que je boudais... + +--Tout ça s'oubliera!... + +--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en +épousant un vieillard... + +--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet +d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser +un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin... + +Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant: + +--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à +fait»!... tu as bien le temps!... + +--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait +inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille +aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi +encore... et dis-moi que tu m'aimes! + +--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M. +Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?... + +Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de +s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser. + +Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux: + +--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!... + +Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il +baisa en disant: + +--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?... + +Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de +mademoiselle Dubuisson: + +--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!... + +Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec +une douleur intense au fond de ses doux yeux: + +--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!... + + * * * * * + +La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé. + +Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure, +si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce, +mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle +était. + +Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments +des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton +pointu: + +--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que, +pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?... + +Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella +sèchement: + +--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes, +toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des +jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux... + +Jean répondit, après avoir regardé Bijou: + +--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce +costume!... + +Bijou intervint: + +--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui +aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi... +ou mon mari... + +--Si tu en avais un?... + +--Oui... eh bien, je vais en avoir un!... + +Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule. + +Bijou reprit: + +--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie... + +--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet. + +Pierrot dit: + +--Ah! la bonne blague!... + +--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?... + +Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui +entrait: + +--Je vais le dire à M. de Clagny... + +Se tournant vers lui, elle ajouta: + +--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là -dedans!... + +Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou: + +--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la +trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes +modernes... + +--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de +Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!... + +Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la +Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en +plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie. + +Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez +madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre +anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant +qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui +causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là , il +n'avait plus dit un mot. + +--Où diable est-il passé?...--demanda Jean. + +Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard: + +--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!... + + * * * * * + +Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou +dit, très douce: + +--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du +chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop +affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui +n'est pas?... Est-ce vrai?... + +--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?... + +--Vous savez bien que si!... + +--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent +quelconque?... + +--Mieux que ça!... + +--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?... + +--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!... +d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis, +je me sens, quand vous êtes là , enveloppée de tendresse et de douceur... +il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus +heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!... + +Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire, +le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou. + +Elle reprit: + +--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore +aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous +avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser... + +M. de Clagny s'arrêta court, et demanda, la voix étranglée: + +--Alors... vous consentez?... + +--Oui... + +Il balbutia: + +--Ma chérie!... ma chérie!... + +--Je l'ai dit ce matin à grand'mère,--continua Bijou,--et je dois vous +avouer qu'elle n'a pas été très contente... elle a fait tout ce qu'elle +a pu pour me faire changer d'avis... + +--Je comprends ça!... + +--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier +lorsqu'il y a une telle disproportion d'âge... et puis... elle ne me l'a +pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me +préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre... + +--Et c'est... + +--La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes +horriblement riche... grand'mère me l'a dit hier quand elle m'a appris +que vous demandiez ma main... + +--Qu'est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu +moins riche?... + +--Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand'mère surtout!... Oh!... +non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'être épousée sans rien... +car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle +considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs: +«Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai...» disent les +gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent +qui est considérable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet, +et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose... + +--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes +gêne-t-elle votre grand'mère?... + +--Ah! voilà !... elle m'adore, grand'mère, et elle calcule que j'ai +trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi... +et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe... +après m'être habituée à un bien-être excessif, que j'ignore jusqu'ici... +je me trouverai très gênée et très malheureuse à l'âge où l'on ne +recommence plus sa vie... et où l'on souffre des mauvaises habitudes +qu'on ne sait plus perdre... + +--Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et +sera à vous... mon testament est fait déjà ... qui vous donne tout... +même si vous ne devenez pas ma femme... + +--Bah!... elle dit qu'un testament... ça se déchire!... + +--Si votre grand'mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de +mariage?... + +Bijou se mit à rire: + +--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce +détruit les choses faites... + +--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je +possède... et si je vous donne encore le reste en m'en réservant +seulement l'usufruit?... + +Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement tout plein de câline +tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui +dit: + +--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m'en +donnerez beaucoup... j'espère bien que vous vivrez très, très +longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me +retrouver pauvre... relativement?... + +Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de +Denyse: + +--Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre +sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré... + +Elle murmura: + +--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous +quitterai plus jamais, jamais!... + +Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux: + +--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?... + +Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de +voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d'eux, plusieurs +personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencés. +Il semblait que là , tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans +l'obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit: + +--C'est singulier!... on dirait qu'il est arrivé quelque chose?... + +Mais Bijou, qui s'était arrêtée, inquiète, le cÅ“ur battant à coups +pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit +paisiblement, en retenant le comte par le bras: + +--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce +moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils +ont mangé, ils s'en retournent chez eux... + +--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le +château?... + +Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se +serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à +lui. + +Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs +voitures qui emmenaient les invités. + +Bijou dit, surprise: + +--Tiens!... on s'en va déjà !... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien +tard?... + +Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui +allaient monter en voiture. Denyse demanda: + +--Comment?... vous partez?... pourquoi? + +M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa +fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de +Bijou. + +Et M. de Clagny, commençant à s'inquiéter, dit à son tour: + +--Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà ! qu'est-ce qu'il y a donc?... + +Dans le vestibule, qu'une large traînée d'eau sillonnait, des +domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux +gros de larmes et les mains pleines de fleurs. + +Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs. + +Bijou s'arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et +demanda: + +--Qu'est-ce qui est arrivé?... + +Bertrade répondit: + +--M. Giraud s'est noyé... on vient de le rapporter... c'est le meunier +qui l'a retrouvé près de l'écluse... + +Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les +fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure: + +--Oui... je sais bien... grand'mère avait défendu de le dire devant +Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!... + + + + +XVII + + +Comme elle attendait, sur le seuil de la petite église, l'oncle Alexis +qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d'un coup +de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis +de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le +portail ce regard luisant qui savait si bien voir. + +Elle aperçut tout d'abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui +s'avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu +nerveux. Henry de Bracieux, l'air agacé, écoutait distraitement la +marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans +une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses +grandes mains gantées de blanc manÅ“uvrer avec maladresse, sans +parvenir à le dégager. + +L'air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M. +Sylvestre s'engouffrait tête baissée dans l'escalier de la tribune, et +l'abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en +évitant de regarder dans la direction de Bijou. + +Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait à côté de son père que la +foule lui permît d'entrer. Derrière les belles dames et les beaux +messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des +paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se +détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à +longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les +yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui +illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de +vivre, d'être jolie et d'être aimée. + +L'oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu +voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en +marche au son de l'orgue qui ronflait. + +Un cocher de fiacre, entré dans l'église pour regarder «la noce», +s'écria en voyant passer Bijou: + +--Nom d'un chien!... c'qu'elle est chouette, la mariée!... + +A quoi un valet de la ferme à «maît' Lavenue» répondit, avec conviction: + +--Est-ce pas?... Eh bié, l'est core meilleure qu'alle n'est +chouette!!!... + +FIN + +IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. PRINTED IN GREAT BRITAIN. + +_Nelson +Éditeurs +189, rue Saint-Jacques +Paris_ + +_Calmann-Lévy +Éditeurs +3, rue Auber +Paris_ + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + +***** This file should be named 39694-0.txt or 39694-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/6/9/39694/ + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Bijou + +Author: Gyp + +Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + + + + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + +_Bijou_ + + + + +_BIJOU_ + +_Par_ + +_GYP_ + +[Illustration: colophon] + +_Nelson +Éditeurs +189, rue Saint-Jacques +Paris_ + +_Calmann-Lévy +Éditeurs +3, rue Auber +Paris_ + +_A + +MONSIEUR ALBERT AUBLET_ + + + + +BIJOU + + + + +I + + +La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la +pelote de laine bourrue son gros crochet d'écaille blonde et, posant la +pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye: + +--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là +à t'écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais +petit... et insupportable... + +Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux +de la baie, et répondit avec un peu d'hésitation: + +--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!... + +--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup +d'attention!... + +--Ne le croyez pas, grand'mère!...--dit madame de Rueille de sa belle +voix grave--il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de +l'avenue... + +La marquise demanda: + +--Est-ce qu'il attend quelqu'un?... + +M. de Rueille expliqua en riant: + +--Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui +rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade... + +Jean murmura, sans bouger: + +--Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!... + +Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa +grand'mère: + +--On dirait presque qu'il est sincère?... + +--Sincère, mais absorbé!...--fit la marquise. + +Et, s'adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de +Rueille, elle demanda: + +--Monsieur l'abbé, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque +chose d'intéressant?... + +L'abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus +son épaule, et répondit aussitôt: + +--Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise... + +--Pas la moindre...--affirma Jean. + +Et, quittant la fenêtre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits +de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l'abbé répéter +les numéros avec une inaltérable patience, s'était juché sur une chaise, +et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu'un. + +La grand'mère intriguée demanda: + +--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?... + +--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est là... qui cueille des fleurs... + +--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est là?... + +Ce fut l'abbé qui répondit: + +--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise... + +--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intéressante à +regarder?...--s'écria la vieille femme en riant--vous êtes difficile, +monsieur l'abbé!... + +L'abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement +timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d'un blond pâle, +et balbutia, effaré: + +--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se +passait sur la terrasse quelque chose d'intéressant... vous vouliez dire +quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la +présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire... +qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour +ses corbeilles... pût être considérée comme... + +La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l'abbé, l'air +éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac. + +--Ce pauvre abbé!...--dit très bas Bertrade de Rueille,--vous +l'ahurissez, grand'mère!... + +--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagères, ma +petite!... + +Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit: + +--Il est donc aveugle, ce garçon!... + +--Quel garçon?... + +--Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!... + +--Mais, grand'mère... + +--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou +trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose +intéressante»!... jamais!... + +--Un homme... oui... mais l'abbé n'est pas précisément un homme... + +--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plaît?... + +--Dame... un prêtre n'est pas... + +--C'est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j'aime +à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y +serait!... tu m'accorderas bien que si ça n'a pas des yeux d'homme, ça a +au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d'avoir des +yeux de femme?... + +--Mais, grand'mère, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra... + +--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperçoit +qu'elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s'en +apercevrait-il pas?... + +--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abbé!... + +--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c'est fait pour les +églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j'aime ton abbé +autant que les autres abbés!... je l'aime... négativement... je le +respecte... + +Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante: + +--Il n'y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!... + +--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous... + +--Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui... + +--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne +t'imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon +franc parler!... une drôle d'idée que tu as eue là, de prendre un abbé +pour tes enfants!... + +--C'est Paul... il tenait beaucoup à ce que l'éducation des enfants fût +faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux... + +--Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c'est pour ça que je +n'aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c'est un homme +intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs +enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi +indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de +pardonner, d'instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart, +sont plus intéressantes que nous!... si c'est un imbécile, il se livre à +une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et, +dans l'un ou l'autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites, +ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder +Bijou!... ça m'amusera plus que de parler de ton abbé!... + +Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une +vivante corbeille de fleurs. + +Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite +créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de +grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé +du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement +retroussés, laissant paraître les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les +cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd'hui +presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de +nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les +joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient +d'une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient +d'une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front +intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit +être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze +ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa +personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de +candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien +celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare. +Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se +faisait adorer de tous. + +Dès qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline +rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi, +une sorte d'éventaire débordant de roses, tous l'entourèrent, heureux +de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide +avant sa venue. + +Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de +Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le +suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille, +abandonnant l'abbé qui continuait à annoncer d'un ton monotone les +numéros du loto, s'élancèrent d'une glissade vers la jeune fille, à +laquelle ils s'accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela: + +--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous +l'assommez!... + +--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abbé qui se leva. + +Bijou protesta: + +--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!... + +Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard, +lorsqu'elle s'arrêta soudain. + +--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!... + +Henry de Bracieux murmura, presque attendri: + +--Est-elle gentille!... elle pense à tout!... + +--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise. + +Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une +rose largement épanouie, et courut vers sa grand'mère, qu'elle embrassa +plusieurs fois de suite, avec des câlineries d'enfant. Puis, offrant sa +rose: + +--C'est la plus belle!... + +Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix +était jeune et claire, et l'articulation d'une admirable netteté. + +--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise. + +--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais +si, je l'ai vu!... il est même venu un instant m'aider à cueillir mes +fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des +lapins dans le petit bois... + +--J'aurais dû m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!... + +--Mais, grand'mère, il est en vacances!... + +--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si +on lui a donné un répétiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille... + +--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre +Pierrot!... et son répétiteur aussi!... + +--Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui +convienne!... + +--Ça lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit +d'aller le retrouver au bois... + +--Qui «leur» a dit?... + +Et la vieille femme demanda, narquoisement: + +--Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?... + +--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer +l'intonation moqueuse de sa grand'mère,--il cueillait aussi des +roses... + +La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait: + +--Ça l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est +allé rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas resté longtemps avec +lui!... + +--Tiens!... non!...--fit Bijou étonnée. + +Quittant sa grand'mère, elle alla au-devant du jeune homme: + +--Est-ce que vous n'avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?... + +Il devint très rouge. + +--Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de +Jonzac... seulement, moi... j'ai dû rentrer... pour corriger les devoirs +de Pierre... + +Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua, +avec un peu d'embarras: + +--Et... je venais voir si je n'avais pas oublié ici mes livres... je +croyais... mais je ne les vois pas... + +Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air +indulgent et amusé, le rappela: + +--Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de +ces devoirs est-elle donc si pressée?... + +--Non, madame!...--dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses +pas;--elle n'est pas pressée du tout!... + +La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse, +travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant, + +--Il n'est pas comme l'abbé, celui-là!... + +Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse: + +--Non!... + +--Tu as l'air de le plaindre?... + +--Tant que je peux!... + +--Et pourquoi?... + +--Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze +jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et +malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le coeur... + +--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un +amour... il l'admire... il se plaît auprès d'elle... et puis voilà!... + +--Vous savez bien, grand'mère, que Bijou est adorable... et si attirante +que tous s'y prennent... + +La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait +quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de +lui, et dit, presque rageuse: + +--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que +l'abbé!... + +La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye +semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit: + +--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!... + +--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait +intéresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps, à ses +cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le +crois?... + +--Je le crois!... + +--Depuis quand?... + +--Depuis tout à l'heure!... quand il nous a dit avec une telle +conviction qu'il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j'ai +senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le +lui faire oublier, j'ai cherché... et j'ai trouvé... + +--Bijou?... + +--Justement!... + +--Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m'en a pas l'air!... il +ne s'occupe pas d'elle!... + +--Quand on le voit, non!... + +--Il paraît triste... préoccupé... + +--On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!... +si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il +aime violemment Bijou, ou s'il s'aperçoit qu'il va l'aimer, il n'y a là +rien qui doive le réjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en +ait--épouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin, +mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait... + +--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels +j'en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent +mille francs... + +--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?... + +--Non!... je sais bien que, elle, trouverait ça très suffisant... elle +fait--on dit toujours ça, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes +elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend à +merveille à tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige +tout ici et à Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire à +l'idée de lui voir une existence médiocre... et elle l'aurait en +plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre à aimer +Jean!... + +--Oh!... je ne pense pas!... + +--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, paraît-il, très aimé?... + +--Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu'elle n'a +pas beaucoup le loisir d'aimer elle-même!... + +--Et puis, elle est si enfant!... + +Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse. + +Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant +les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la +contemplait l'oeil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva +brusquement, l'air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au +perron. + +--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!... + +Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine +entr'ouverte, qu'elle vint passer à la boutonnière de son cousin. + +--Là!...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es très beau comme +ça!... + +Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple: + +--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?... + +Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y +parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement très +doux: + +--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?... + +Il était si grand qu'elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de +se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur +lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma, +aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre +jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur: + +--A la bonne heure!... comme ça, c'est tout plein joli!... + +Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à +Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou: + +--Hein?... est-elle assez gentille?... + +Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout +pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse: + +--Pauvre garçon!... + +--Encore!... Ah ça! décidément, il t'intéresse beaucoup, monsieur +Giraud!... + +--Beaucoup!... j'aime les délicats et les tristes... moi qui suis une +gaie!... + +--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l'heure que Jean +était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie +quand il y a quelqu'un qui te regarde... + +Sans répondre, la jeune femme montra Bijou. + +--C'est une vraie gaie, celle-là!... n'est-ce pas, grand'mère?... + +Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l'abbé +Courteil: + +--Vous aussi, monsieur l'abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites +un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle +rose, c'est une belle rose!... + +Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait +à un chou. + +L'abbé s'était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du +loto, et il reculait effaré, balbutiant: + +--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais +où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites... +jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant, +mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n'y a pas de +place... il... + +Elle répondit en riant: + +--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abbé!... là!... +tenez!... on dirait qu'elle est faite pour ça!... + +De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture +et la soutane de l'abbé, qui remercia, saluant gauchement: + +--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché... +très touché... + +La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle +remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur +la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abbé. + +Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara: + +--A présent, je vais arranger mes corbeilles!... + +--Où ça?...--demanda M. de Rueille. + +--Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout... + +Plusieurs voix dirent: + +--Nous allons vous aider!... + +-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me dérangeriez beaucoup!... + +Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de +ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de +tristesse s'étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On +n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que +l'abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout, +de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit: + +--Grand'mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher +comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!... +mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c'est le rayon +qui éclaire toute la maison!... + +La marquise haussa les épaules. + +--Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous +«lâchera»--comme tu le dis si élégamment--d'une façon définitive... + +--Comment!... elle va se marier?... + +--Dame... je l'espère!... + +--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mécontent. + +--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se présenter d'un +jour à l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays, +rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu'à Paris, cet +hiver... + +Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait +beaucoup à sa soeur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le +visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son +beau-frère s'en étonnait: + +--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir +dans le hamac!... + +Sa soeur le regarda sortir et murmura à l'oreille de la marquise: + +--Lui aussi!... + +La vieille femme répliqua, avec un peu d'humeur: + +--Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis, +taisons-nous... la voilà!... + +Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la +porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda: + +--Combien de personnes à dîner jeudi, grand'mère?... + +--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue... + +--Ça fait quatre... + +--Les Juzencourt... + +--Six... + +--Le petit Bernès... + +--Sept... + +--Madame de Nézel... + +--Huit... + +--C'est tout!... + +--Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être +vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mère?... ça me fera +bien plaisir d'avoir Jeanne... + +--Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire... + +--C'est pas la peine... il faut que j'aille à Pont-sur-Loire pour les +commissions, je les inviterai... + +--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette +chaleur?... + +--Il faut bien s'occuper du dîner!... c'est aujourd'hui mardi... et +puis, j'ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je +n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals... + +--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette +affreuse vieille!... + +--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!... + +--Possible!... mais elle marque terriblement mal!... + +--Oh! grand'mère... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est +vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n'embellit pas, la vieillesse +et la pauvreté!... mais elle m'est si commode!... et elle est si +heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d'être +ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée... + +Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle +ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses: + +--C'est une charité, grand'mère!... et une charité que vous faites, non +seulement à la mère Rafut, mais à moi... + +La marquise répondit: + +--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu +voudras!... + +--Alors, au revoir... à tantôt!... + +--Comment vas-tu là-bas? avec la victoria? + +--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je +vais en vingt-cinq minutes. + +--Et tu vas conduire?... + +--Mais oui, grand'mère... + +--Par ce soleil?... tu auras une insolation!... + +M. de Rueille proposa: + +--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac à +acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer +celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d'aller en ville... + +--Et moi enchantée que vous m'y conduisiez... + +--Quand partons-nous?... + +--Tout de suite, s'il vous plaît?... + +Comme ils sortaient, la marquise leur cria: + +--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les +côtes!... + +Et Bijou répondit en riant: + +--Soyez tranquille, grand'mère, je ne m'emballe jamais!... + + + + +II + + +Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à +Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse: + +--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas +inaperçu!... ah! non!... + +Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une +curiosité intense, et répondit: + +--C'est ma robe rose qui... + +--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!... + +Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis: + +--Moi?... pourquoi, moi?... + +--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux +cousin!... + +L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna: + +--Je finasse?... + +--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez +pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux... +ensuite, on vous le dit assez pour que... + +--On me le dit?... qui ça?... + +--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et +presque un homme respectable... + +--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine +germaine... et quant à «presque respectable...» + +Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant: + +--Vous vous flattez!... + +--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans... + +Elle le regarda, l'air surpris: + +--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!... + +--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous +dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les +commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité... + +--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!... + +--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez +souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose... + +Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans +auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe. +C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi +habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant, +sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours +et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à +ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs +manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et +fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout +à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en +laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se +permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de +forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes +plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit +passepoil de fourrure. + +Elle dit, semblant réfléchir: + +--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?... + +--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous +répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais +tout le temps la cour!... + +--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!... + +--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux +monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un +monsieur marié... + +--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête +et ennuyeux comme les gens qui font la cour... + +--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!... + +--Pourquoi?... + +--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?... + +--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage, +moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée +comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que +j'habite chez grand'mère où je vois du monde... + +--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!... + +--On croirait que ça vous déplaît?... + +Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à +demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux: + +--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde +dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous +concerne?... + +--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?... + +--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je +ferais... que je conseillerais, veux-je dire... + +--Par exemple?... + +--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de +grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je +voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à +des étrangers une aussi grande part de vous-même... + +Elle dit, l'air pensif, triste presque: + +--Oui... vous avez peut-être raison!... + +--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de +temps!... + +Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui +reprit: + +--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?... + +Bijou se mit à rire: + +--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que +je sache?... + +--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il +n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose... + +--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère, +moi!... + +Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup: + +--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!... + +--Problématique?... + +--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime... + +--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!... + +Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave: + +--Je veux aussi l'aimer... + +--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit +étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer» +était inutile. + +Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda: + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Je dis... qu'il sera heureux!... + +--Qui?... + +--Celui que vous aimerez!... + +--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!... + +M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût +voulu décourager Denyse de son rêve: + +--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?... + +--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois +pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas +l'impossible, après tout!... + +Blagueur, un peu agressif, il répliqua: + +--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?... + +--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre +que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l'aimer!» tout +bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je +n'admire pas l'argent!... + +Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face: + +--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!... + +Il balbutia: + +--Avec un autre mari?... + +Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse: + +--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!... + +M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette +pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir +délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant +lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite +charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il +frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins +cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue +qu'il sentait devenir brûlante. + +Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant. + +--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon +«idéal»?... + +--Mais si!... + +--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les +commissions?... + +Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire: + + «Glace. + Petits fours. + Fruits. + Poisson. + Les Dubuisson. + Parler au boucher. + Gaze rose. + Mère Rafut. + Chapeau. + Livres de Pierrot. + Cartouches d'Henry (16).» + +M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda: + +--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au +lieu de m'en charger, moi?... + +--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière, +vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il +a mieux aimé... + +--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont +abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred +qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas +désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année +prochaine!... + +--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des +images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!... + +--Que vous êtes délicieuse!... + +--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver +quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?... + +Elle continuait à parcourir des yeux sa liste. + +Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au +crayon et demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la +Norinière»?... + +--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien +recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée... + +--Ah!... Clagny a vendu?... + +--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les +étés!... + +--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!... + +--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny, +mais j'ai entendu bien souvent parler de lui... + +--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?... + +--Mais non!... + +--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!... + +--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!... + +--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui +est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez +petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si +bien qu'il vous est resté... + +--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à +présent que je suis vieille?... + +--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet +air-là... je vous le promets!... + +--Vous vous aventurez peut-être un peu?... + +Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se +détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait +aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue +droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha +brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses +forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue +sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le +cheval reprit son train rapide. + +--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son coeur--j'ai bien cru que +nous versions!... + +Il répondit, sérieux: + +--Il ne s'en est guère fallu!... + +Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son +cousin, et demanda: + +--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?... + +M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé. +Elle reprit: + +--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons +retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!... + +Il murmura: + +--Mais non!... mais non!... + +Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit: + +--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez +que grand'mère n'aime pas bien ça!... + +Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant +violemment la petite voiture, et partit à une allure folle. + +Cette fois, Bijou parut stupéfaite: + +--Ah çà?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc +aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent +vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même +lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites +emballer?... + +Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait: + +--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette... + +Il répondit machinalement: + +--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!... + +Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille. +Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la +banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de +s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle +s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son +cousin: + +--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes +malade?... + +--Malade... non!... c'est-à-dire... pas précisément!... + +--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!... +nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez +pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des +courses!... + +--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place... + +Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda: + +--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?... + +Il balbutia, cherchant ses mots: + +--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean +pour votre... pour le costume d'Hébé... + +--Eh bien?... + +--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!... + +--Mais il n'est pas déshabillé du tout!... + +--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit +se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!... + +Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez: + +--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari +jaloux!... + +Il balbutia, vexé et mal à l'aise: + +--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je... + +--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les +hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre +que vous-même?... + +--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!... + +--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du +succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir +plaire... + +--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!... +vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse... +heureusement!.... + +Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides: + +--Pourquoi «heureusement»?... + +--Parce que... + +Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras: + +--Mais dites?... dites donc?... + +Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la +solide petite main: + +--Ce serait trop compliqué!... + +Bijou rougit: + +--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!... +pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?... + +Il dit, avec une sorte d'effroi: + +--Expliquer ma pensée?... oh! non!... + +--Non?... c'est pas gentil!... + +Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille; +lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue, +Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette +fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de +le remplir d'émoi: + +--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous +en ferons dessiner un autre à Jean... + +Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses +lèvres avec une tendresse presque brutale. + +Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en +retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange +lueur: + +--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide... +vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!... + +Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et, +jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée. + +Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et, +dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une +fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros +paquet de roses pompon. + +--Comment!... te voilà déjà!...--fit madame de Rueille avec +admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?... + +La marquise demanda: + +--Tu as fait toutes tes commissions?... + +--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les +Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter +la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans... + +--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me +fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!... + +Bijou demanda: + +--Pourquoi?... + +--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où +les impressions pénibles ne s'effacent plus.... + +--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois. + +--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur +qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne +penses... + +Il répondit en souriant: + +--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le coeur +s'endort... + +La marquise dit, maligne, en regardant son neveu: + +--Il s'endort quelquefois plus tôt!... + +Jean haussa les épaules: + +--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas +tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans... + +--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait +quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je +parie que son coeur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu +m'entends?... + +Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait +avec Bertrade: + +--Le coeur ni le reste!... + +Jean se mit à rire. + +--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se +montrer, beaucoup d'argent!... + +--Il n'a pas besoin de ça!... + +--Il est riche?... + +--Dégoûtamment!... + +--Mais encore?... + +--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?... + +Il dit, sans enthousiasme: + +--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé... + +Puis il demanda: + +--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?... + +--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là... + +Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui +venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de +dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et +de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se +faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux +embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air +heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites. + +Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix, +elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en +quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami. + +Tout à coup, Denyse revint vers la marquise: + +--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner +jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera +huit jours... + +--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?... + +--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je +les ai invités de votre part... j'ai pensé que... + +--Tu as très bien fait!... + +--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!... +c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume +le Conquérant et de Charles le Téméraire!... + +Bijou s'écria en riant: + +--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au +moins!... + +Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air +préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y +demeura sans parler. + + + + +III + + +Dans le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup, +elle s'élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du +salon et descendait l'escalier de la terrasse. + +--Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?... + +Il répondit sans s'arrêter: + +--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette +chaleur... + +Déjà Bijou l'avait rejoint: + +--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!... + +--J'ai mal à la tête... + +--Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que +trois jours!... + +--Mais...--fit Rueille agacé--je ne vous suis pas indispensable... + +--Ah bah!... c'est vous qui écrivez!... + +--Sous la dictée!... il n'est pas nécessaire d'être un malin pour faire +ça... + +--Si!... nous sommes habitués à vous!... + +Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui +passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline: + +--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si +gentil... si gentil!... + +M. de Rueille dénoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui +l'enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d'une voix qui +s'enrouait: + +--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!... + +La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands +yeux surpris. Timidement, elle dit: + +--Comme vous êtes bourru!... qu'est-ce que vous avez?... + +Il ne répondit pas; elle insista: + +--Vous ne voulez pas me le dire?... + +--Ah! non!...--fit-il sèchement. + +Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en +disant à Bertrade: + +--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin! + +Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l'air nerveux, il +affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui, +restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit, +inquiète un peu de trouver son mari bizarre: + +--Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi! + +Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait: + +--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de +travailler!... Ah! ça n'a pas été tout seul pour le ramener!... + +Résigné, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire à +dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit à la page commencée et +dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie: + +--Quand vous voudrez?... + +M. de Jonzac demanda: + +--Mais d'abord, où en êtes-vous?... + +--A la scène III du second acte... + +--Encore?...--fit Bijou, étonnée. + +--Toujours, hélas!... + +La marquise conclut: + +--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!... + +--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir +comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la +troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se +défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par +Vénus... + +Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda: + +--Et alors? + +Bijou expliqua: + +--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu +en dis, Jean?... + +L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère, +Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question. + +Bijou cria: + +--Est-ce que tu dors?... + +Il se tourna vers elle, demandant: + +--C'est à moi que tu parles?... + +--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne +ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?... + +Il répondit, distrait: + +--Si... très bien!... + +--Ben, fais-le!... + +Jean bondit: + +--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?... + +--Parce que c'est toujours toi qui les fais... + +Jean protesta: + +--En voilà, une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des +autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou +M. Giraud... ou même Pierrot!... + +--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être +aussi bien que toi, tu sais, les couplets!... + +--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!... + +--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en +prie?... + +Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées +dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le +mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage: + +--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc +vous asseoir!... + +Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie +singulière. A la fin elle répliqua: + +--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre +table?... + +--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?... + +--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?... + +De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant: + +--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?... + +--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!... + +Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras, +disant rageusement: + +--Allons donc!... c'est ridicule!... + +Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait: + +--C'est vous qui êtes ridicule!... + +Il répondit, la voix dure: + +--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est +moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais +pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire... + +Madame de Bracieux demanda: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?... + +M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement +contre un meuble pour en faire tomber la cendre: + +--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!... + +--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement. + +Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait: + +--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!... + +L'abbé Courteil affirma, scandalisé: + +--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!... + +--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise. + +La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de +sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui +disait à demi-voix: + +--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!... + +--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?... + +--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!... + +Le jeune homme rectifia: + +--Vingt et un... + +--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue... + +--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!... + +Il ajouta en regardant son cousin: + +--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?... + +M. de Rueille murmura, un peu embarrassé: + +--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!... + +--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva. + +En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui: + +--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui +de nous abandonner!... + +--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié +grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!... + +Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant: + +--La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille +comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des +couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est +ce qu'on appelle se mettre au vert!... + +Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois: + +--Continue, vieillard, tu m'intéresses!... + +Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot: + +--Tu as bien de l'esprit, mon petit!... + +La voix de madame de Bracieux s'éleva: + +--Mes enfants, vous êtes insupportables!... + +Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait +soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes +hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle +appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux +tout pleins d'étonnement: + +--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?... + +Elle répondit, naïve et curieuse: + +--Je ne m'en doute pas, grand'mère! + +La marquise continua: + +--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?... + +--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si +c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous +prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le +monde... + +M. de Rueille cria: + +--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à +attendre comme un imbécile!... + +--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le +faut, allons-y!...» + +Rueille répondit: + +--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!... + +Bijou expliqua gentiment: + +--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus... + +--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de +choses... et tu veux qu'il se défende... + +--Dans un couplet... + +--J'entends bien!... où vas-tu?... + +--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M. +Giraud... il ne me taquinera pas, lui!... + +Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était +assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara: + +--Nous écoutons!... + +Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda: + +--Quelle est la réplique de Vénus?... + +Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait +autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à +tue-tête: + +--Quelle est la réplique de Vénus?... + +Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles: + +«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...» + +--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu +sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond: + + L'âme d'un symboliste, + Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste + A serrure de diamant. + Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre, + Et le trésor éclos illumine la chambre, + Et sourit la tristesse aux lèvres des amants! + +M. de Rueille demanda: + +--C'est drôle, ça?... + +--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur +chef-d'oeuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet +comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit +mieux!... + +--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?... + +--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?... + +Rueille conseilla: + +--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.» + +--Ça va?... + +--Quoi, ça va?... + +--Cet air-là?... + +--J'en sais rien!... je ne le connais pas!... + +--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?... + +--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un +petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'oeil... il y a un tas de +couplets dessus... + +--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs +que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet +air-là!... ni sur aucun autre... + +--Tiens oui!... je n'y pensais pas!... + +--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!... + +Jean reprit: + +--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons... +autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène +pour l'instant?... + +Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne +semblait pas entendre, il cria: + +--Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?... + +--Je suis là!... + +--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont +les personnages en scène?... + +--Attends!... je cherche!... + +--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le +savoir?... + +--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par coeur toutes les +petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter... + +--Je les sais bien, moi!... + +Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua: + +--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et +l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du +Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël... + +--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite... + +Rueille demanda: + +--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent, +personne ne voulait la jouer... + +--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de +Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse +aussi... + +La jeune femme répondit, très douce: + +--Bertrade refuse absolument... + +--C'est pas gentil!... + +L'oncle Jonzac demanda: + +--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?... + +--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut +absolument trouver un moyen de... + +Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse: + +--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque +pas de moustaches... + +--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?... + +--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!... + +--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je +connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce +serait hideux!... + +--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je +pense?... + +--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un +air digne. + +Henry se retourna vers lui: + +--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!... +mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?... + +Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua: + +--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches +que moi!... + +--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement +Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante... + +--Gringalet?... toi, l'athlète?... + +Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer +le silence: + +--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord +trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas, +Paul?... + +--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?... + +--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait, +par où entre-t-elle?... + +--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours +«_par le fond_»... + +--Bon!... alors laissons «_par le fond_»... + + MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_. + + «--Je suis madame de Staël... + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël!... + + VÉNUS. + + «--Ta parole?... + + L'OPPORTUNISTE. + + «--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc... + + LE SYMBOLISTE. + + «--Moi, je...» + + --Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé... + + --Comment ça?... + + --Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais + distrait!... + + --C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous + avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!... + +Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria +plaintivement. Jean demanda: + +--Qu'est-ce que tu fais donc?... + +--J'efface!... + +--Quoi?... + +--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques... + +Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de +Rueille. + +La jeune fille lut: + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël. + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël... + + THOMAS VIRELOQUE. + + «--S'y 'ous plaît?... + + MADAME DE STAËL. + + «--Je suis madame de Staël...» + + --Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!... + + Mais Jean protesta en riant: + + --Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a + collaboré... ça sera très chic!... + +--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié... +c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en +apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille +d'en faire autant... + +--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!... + +--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous, +monsieur Giraud?... + +Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou: + +--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir +sommeil!... + +La marquise se leva. + +--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se +coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez +pris dans la bibliothèque y soient remis... + +--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même... + +Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda: + +--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?... + +--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous +embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les +livres... + +Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, +très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une +indiscrétion grande: + +--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres +avec moi?... + +Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il +restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte: + +--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi +je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le +reste... + +Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à +son compagnon, mais seulement penser tout haut. + +--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il +s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?... + +Puis, brusquement, elle demanda: + +--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?... + +--Mais oui, mademoiselle... + +--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler +aussi!... + +--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la +politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et +je ne vois pas trop... + +--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?... + +--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela... + +Elle demanda, stupéfaite: + +--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?... + +--Non, mademoiselle... + +--Mais pourquoi?... + +Il répondit, avec un embarras affreux: + +--Oh!... pour un motif très ridicule... + +--Lequel?... + +--Mademoiselle... je... + +--Je vous en prie... dites pourquoi?... + +Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de +ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une +sorte d'énervante torpeur. + +A la fin, elle dit, presque tristement: + +--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un +peu votre amie?... + +Il balbutia: + +--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette +soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce +que je n'ai pas d'habit... + +--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!... +d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi... + +Giraud rougit violemment: + +--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni +pour plus tard... puisque je n'en ai pas... + +--Pas du tout?... + +--Pas du tout!... + +--Voyons!... c'est une farce?... + +--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit... + +Il ajouta avec un sourire infiniment triste: + +--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même +cas!... + +--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du +professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et +étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?... + +Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout +entier. Affolé, il balbutia: + +--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!... + +Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de +ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix +changée: + +--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais, +jamais!... + +Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le +divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir +vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit. + + + + +IV + + +Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, +ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. +Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant +même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il +voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la +vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi, +puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?... + +--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à +cheval?... + +--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir... + +Elle dit en riant: + +--Alors, tu me surveilles?... + +Pierrot rougit. + +--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous +étions nous deux M. Giraud... + +--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air +navré. + +--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus +chiquement... mais comme il n'y a que nous!... + +Il se tourna vers Bijou: + +--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il +répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir +partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh! +pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais +malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?... + +--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais +fatiguée... mal en train... je viens de me lever... + +Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une +fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son +dos, et, lui tendant la main, elle continua: + +--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi... + +Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la +petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et +abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait +certainement plus retrouver jamais. + +--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou +de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de... +faire ces remarques. + +--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le +Bijou»... comme dit Pierrot... + +Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé: + +--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin? + +--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah! +fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le +faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!... +nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de +travailler encore au reste... + +Bijou se mit à rire: + +--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?... + +--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera +pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?... + +--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le +professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si +distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!... + +Pierrot se récria: + +--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!... +c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage +tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les +_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien... +que vous occuper de moi... et des vers dans les coins... + +--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille +qui entrait, suivie de Jean et d'Henry. + +--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où +se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire... + +--Vous en faites de charmants!...--dit Jean. + +Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit: + +--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le +petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés... + +Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était +invisible. + +--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main. + +--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança, +effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!... + +Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention: + +--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous +en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés... + +Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle +supplia: + +--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M. +Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi... + +Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu: + +--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une +lettre--qui appartient à son auteur... + +--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous +remercie, monsieur... + +Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier. + +--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il +est?... + +--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil. + +--La Bruyère?... + +--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air +désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!... + +Pierrot protesta avec énergie: + +--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!... + +La vieille marquise demanda: + +--Un quoi?... + +--Un dos bleu, ma tante... + +M. Giraud intervint: + +--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de +désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur +titre... + +--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un +seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir +dix-sept ans!... + +--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si +ignorant que ça!... + +Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta: + +--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!... + +M. de Jonzac répondit: + +--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus +insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du +surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on +lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage +encore!... + +--Voilà--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs +de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants +augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes +que nous voyons autour de nous... + +--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très +jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais... + +Jean de Blaye répondit: + +--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des +intellectuels... ce sont... + +Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant: + +--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite +définition... + +Jean répondit en riant: + +--Je n'y tiens pas, ma tante!... + +--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites... +et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que +j'ignore totalement... + +S'asseyant à table, elle continua: + +--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont... + +--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!... + +--C'est égal!... va toujours!... + +--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des +maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir +des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et +détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité +voulue et impersonnelle... + +--Enfin, comment appelles-tu ça?... + +--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est +un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier... + +--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la +petite génération, autre chose que les compliqués?... + +--Oui... il y a les jeunes athlètes... + +--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux. + +La marquise se tourna vers son petit-fils: + +--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean... + +--J'aimerais mieux manger tranquillement mon oeuf, ma tante!... + +--Nous en étions aux jeunes athlètes?... + +--Eh bien, si les compliqués sont un peu écoeurants, les athlètes sont +embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et +les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, +et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque +et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le +plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance +ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde: +«le Champion»!... avec un grand C... + +--Et, entre les athlètes et les compliqués?... + +--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour +confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la +petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot... + +--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes +là tous à le prendre à partie... + +--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si +on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme... + +M. de Jonzac affirma: + +--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à +Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et +un sportif... + +Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut: + +--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille... + +Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit: + +--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!... + +Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout +bas, avec une reconnaissance passionnée: + +--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!... +plus qu'eux tous... + +Elle répondit, souriante, maternelle presque: + +--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère +beaucoup plus que moi... + +--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais +dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux +tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul, +tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que +Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que +tout!... + +--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne +n'avait entendu. + +--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas +de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!... +et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui +ne te suit pas dans les coins... et encore... + +--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer... + +--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça +m'embête!... + +La voix de M. de Jonzac s'éleva: + +--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan +existe... il ne sait rien... rien de rien... + +Toujours doux et conciliant, le professeur répondait: + +--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître... +il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme +l'auteur de _l'Origine du langage_... + +--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom... + +Et M. de Jonzac appela: + +--Pierrot!... + +Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas +qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête, +vaguement inquiet. + +--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?... + +--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui +recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que +celui-là?... + +Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...» +il répondit: + +--Non, papa!... + +--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous +avons parlé de lui... + +--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet +homme-là?... + +--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de +ses ouvrages?... + +Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui +racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et, +le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle +roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas: + +--«_L'Origine du langage_»... + +--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité +un livre de M. Renan... lequel?... + +Pierrot répondit résolument: + +--«_Le Langage des fleurs_»... + +--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours +s'attendre à quelque chose de joyeux!... + +M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l'air pincé: + +--Moi, je ne trouve pas ça drôle!... + +Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou: + +--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!... + +On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant: + +--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?... + +--Mais il faut avant ça que je serve le café... + +--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux +pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque +chose... + +Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de +trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers +l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse +voix: + +--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!... + +En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et +Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit: + +--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au +salon, les cousins!... + +Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement: + +--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai +pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un +instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les +talons... quand je vais de ton côté, surtout!... + +Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans +la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait +cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son +regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie: + +--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe... + +M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva +la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua +l'écurie et dit: + +--Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans +tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre +moi?... + +Affectant de plaisanter, Rueille répondit: + +--Vraiment?... et c'est?... + +--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai +pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?... + +--Ça devait être bien intéressant?... + +--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment +où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire +une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand +Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?... + +--Je t'écoute... va toujours!... + +--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous +quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées +à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté, +naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle +est à l'état aigu... est-ce vrai?... + +--Eh bien, c'est vrai!... + +--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui +m'étonne, celle-là!... + +--Quelle est cette chose?... + +--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?... +pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au +répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?... + +--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle, +et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est +un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et +Pierrot, un gosse... tandis que toi... + +--Tandis que moi?... + +--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois... +je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera... + +--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère +attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse +un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue.... + +--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!... + +--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un +grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud, +il est charmant!... + +--Oui, mais il est Giraud!... + +--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?... + +--Beaucoup!... c'est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout +pour d'autres... et Bijou est des autres... + +--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?... + +--Je l'étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l'air... + +--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!... + +--Peut-être?... + +--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant +d'amoureux... + +--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_... + +--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant +d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je +prendrais... + +--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une +jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la +vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!... + +--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas +épousable... partant, pas à redouter?... + +--Précisément!... + +--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois +épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille +francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu +ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au +charbon?... ce serait délicieux!.... + +--Pourtant tu l'aimes?... + +--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais +rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et +que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux... + +--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?... + +--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me +donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le +palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu +vois, tu as tort de m'en vouloir?... + +--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que +tu étais grand favori!... + +M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille: + +--Tiens!...--fit-il,--la voilà!... + +Bijou sortait de l'écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint +gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et +souriant, et demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout +chose!... + + + + +V + + +Bijou arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner, +tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats +d'argent qui reluisaient violemment. Le maître d'hôtel dit à un valet de +pied: + +--Enfile ton habit!... v'là une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh! +t'as le temps!... elle est loin!... + +Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda: + +--Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c'est rudement +attelé, toujours!... + +--Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte +de Clagny?... + +--Mâtin!... c'est chiquement tenu!... + +--Oh!... il a de quoi!... + +--Il a des rentes?... + +--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille... + +--Tu le connais donc?... + +--Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma +femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous +regardant... C'est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu +veux arriver au perron avant lui!... + +Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant +et, traversant d'un bond l'allée, avait sauté au milieu d'une grande +corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si +absorbée qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'allée qui +contournait la pelouse, ni même s'arrêter devant le perron. + +Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d'elle, un +grand monsieur qui la regardait extasié. C'est que Bijou, avec sa robe +de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de +valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras +dans les fleurs. + +Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d'une +nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et troublée, en face +du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire. + +C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince, +distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente +et fine, était jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme +Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s'approcha, +et, saluant, dit d'une voix très douce: + +--Mademoiselle!... pardon!... n'êtes-vous pas Denyse de Courtaix?... + +Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement +fixés sur elle, et répondit, toute souriante: + +--Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n'est-ce pas? + +--Comment le savez-vous?... + +Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'allée. Elle dit, heureuse +et abandonnée, sans répondre directement à la question: + +--Oh!... que grand'mère va être contente de vous voir, monsieur!... et +l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le +pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mère!... + +Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de +cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise +n'était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna +et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de +Clagny, et, l'examinant avec attention: + +--Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous +avais vu dans le temps! je vous reconnais!... + +Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et +répéta, pensive: + +--Je vous reconnais très bien!... + +Il dit: + +--Moi, j'avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée +ailleurs qu'à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes +tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux +yeux de pervenche qui n'ont pas changé, il ne reste rien du bébé +d'autrefois... + +--Il reste le nom que vous lui avez donné... + +Il demanda, surpris: + +--Le nom?... quel nom?... + +--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui +m'appeliez comme ça!... + +--C'est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable +et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à +vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à merveille!... + +--Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être +encore «Bijou» à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans, +monsieur... + +--Est-ce possible?... + +--Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!... + +Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à +dissimuler, et répondit, convaincu: + +--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!... + +Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi: + +--Que je suis contente de vous voir!... + +Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant +à Clagny toujours émerveillé: + +--Je vois que Bijou s'est présentée toute seule!... Comment la +trouvez-vous, dites, ma petite-fille?... + +Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement: + +--C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez!... le +vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils... + +--Mademoiselle Denyse est ravissante... + +--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler +«mademoiselle»--est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui +éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue... + +--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?... + +--Mademoiselle?... encore!... + +--Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à +votre jour... + +--Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas... +et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous... + +--Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez +jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles... + +--Parce que vous ne m'en avez jamais demandé. + +--Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant, +tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse +jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas, +mademoiselle?... + +Se reprenant, il dit en riant: + +--N'est-ce pas, Bijou?... + +--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais +pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il +était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en +rêve... et... c'est très drôle... + +Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta: + +--Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité... + +Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée: + +--Un très vieux monsieur... + +Bijou répondit, sincère: + +--Non!... un monsieur très joli!... + +Puis, brusquement: + +--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là!... on a beau sonner à tour +de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!... + +Elle sortait en courant, la marquise la rappela: + +--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous +dînez avec nous, Clagny? + +--Oui, si vous n'avez personne... + +--Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous... + +--Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis, +dans ce costume... + +--Il est très bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller +à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?... + +--J'y tiens... si je reste?... + +Bijou s'approcha, câline: + +--Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce +serait de rester comme ça... sans habit... + +--Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu, +Bijou?...--demanda la marquise. + +--Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud +pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa +chambre.... + +--Qu'est-ce que tu nous chantes?... + +--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je +l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était +souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si +M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il +pourrait, lui aussi... + +--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux émue,--tu penses à +tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun... + +Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la +fin, il demanda: + +--Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur +Giraud?... + +--Oui... + +--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?... +qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour +l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé?... + +--C'est le répétiteur de Pierrot!... + +--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?... + +--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux. + +--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, répétiteur de +Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle +Bijou?... je vous remercie, j'aime à être fixé!... + +--Mais...--fit Denyse qui était devenue très rouge--je ne protège pas du +tout M. Giraud... je... + +--Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un +pauvre répétiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle +petite demoiselle telle que vous... c'est un rôle sacrifié... il +représente assez exactement ce qu'on appelle «un seigneur sans +importance»... + +--Vous ne savez pas--dit la marquise, dès que Denyse fut sortie--à quel +point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle +s'intéresse... et qui est d'ailleurs charmant... est traité par elle +exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus +«cotés», c'est une perle, Bijou!... vous verrez ça!... + +--Je le verrai peut-être trop!... + +--Comment, trop?... + +--Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j'ai un vieux +imbécile de coeur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je +ne peux plus faire taire ensuite... + +--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!... + +--Eh bien, qu'est-ce que ça fait?... + +--Ça fait qu'elle pourrait être la vôtre!... + +--Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c'est du raisonnement... et +les coeurs jeunes raisonnent peu ou mal... + +--Et alors?... + +--Alors,--dit M. de Clagny s'efforçant de rire,--je plaisantais, +naturellement!... + + * * * * * + +Bijou avait traversé la cour d'honneur. La chaleur était très grande. +Les paons, posés sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et +ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées, +haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre. +Personne n'était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en +costume de coutil blanc, et coiffé d'un grand chapeau de paille se +promenait dans le quinconce de marronniers. + +Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la +salle d'études; mais sur le seuil elle s'arrêta court, l'air troublé. M. +Giraud, assis à une table, s'était levé brusquement en la voyant +paraître. Elle balbutia: + +--Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu'il +était ici... et que vous faisiez votre promenade... + +Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui +ne venaient pas: + +--Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c'est au contraire +Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui +dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui +dire?... + +Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si +doucement rosé malgré l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants +posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras: + +--Oui... certainement, j'avais à parler à Pierrot... mais à lui-même... +bien que j'aie à lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut +mieux... + +Giraud interrompit, l'air inquiet: + +--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande +ce... + +L'idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu'après ce qui +s'était passé l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus +longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait +quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il +croyait sa vie assurée et facile. + +La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle +répondit: + +--C'est que c'est assez difficile à dire... à l'intéressé... + +--Mais alors... Pierrot... + +--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate, +aurait su tout de même s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer... + +--Pour m'annoncer? + +--Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est +une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!... + +--Mais, mademoiselle... sans penser même à l'ennui... très grand +pourtant... que j'aurais de n'être pas ce soir dans la même tenue que +les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités... + +--Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si +vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le +costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez... + +--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperçu tout à l'heure à son +arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des +choses que moi... dans ma situation surtout... je ne... + +--Vous?... vous allez obéir à grand'mère, comme un petit enfant bien +sage... car c'est grand'mère qui m'envoie, vous savez?... + +--Ah!...--murmura le jeune homme désappointé--c'est madame votre +grand'mère!... j'espérais que c'était vous qui... mais vous devez m'en +vouloir, c'est vrai!... + +Elle demanda, surprise: + +--Vous en vouloir?... pourquoi?... + +--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgré +moi, je... + +Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave: + +--Je croyais qu'il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que +vous oubliiez ce que vous m'avez dit... + +Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie +assourdie: + +--Je veux surtout l'oublier, moi!... + +Ses paupières s'étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant +sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre. + +Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il +demanda: + +--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous +vous souvenez encore de cet instant où j'ai été fou?... est-ce que vous +y pensez... sans colère?... + +Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu. + +--J'y pense sans colère... + +Et, si bas qu'il l'entendit à peine, elle murmura: + +--Mais j'y pense toujours!... + +Puis, changeant brusquement de visage: + +--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce +que je n'aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça +pour moi?... + +--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien +que c'est impossible!... + +Elle affirma: + +--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que +nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux +dont on s'éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision +de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous +n'en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soit +l'effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime... + +Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'était +machinalement rassis à la place qu'il venait de quitter, et, sans +répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait. + +Elle s'approcha et dit, suppliante: + +--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir +pleurer!... + +Presque brusque, elle conclut: + +--Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du +chagrin... + +Il demanda, ébloui de bonheur: + +--Est-ce possible?... + +Denyse ne répondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une +lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait. + +Il dit, suivant son regard: + +--J'écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes +occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui +parlais que de vous!... + +Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature: + +--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai +donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade... + +Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta +doucement: + +--Fred!... + +Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la +porte: + +--Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas +écrits!... et il est cinq heures!... + +Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda: + +--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre +couvert... + +Il répondit, vaguement rappelé à lui-même: + +--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable... + +--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des +habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de +Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en +uniforme... M. l'abbé a sa soutane... + +Elle conclut en riant: + +--Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!... + + * * * * * + +Comme elle sortait de la salle d'études, elle se jeta contre Henry de +Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris: + +--Tiens!... qu'est-ce que tu fais là?... + +--Et toi?... + +--Moi, je rentre dans ma chambre... + +--Moi, je sors de chez Pierrot... + +--Il est dans le jardin, Pierrot!... + +--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose à lui dire... + +Il demanda, soupçonneux, agressif presque: + +--A lui... ou à M. Giraud?... + +Sans paraître remarquer l'attitude singulière de son cousin, elle +répondit, docile: + +--A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n'était pas là... + +--C'est à Giraud que tu as... + +--Fait la commission de grand'mère... oui... + +L'air candide, elle ajouta: + +--Pourquoi donc ça t'intéresse-t-il tant que j'aie fait cette commission +à l'un plutôt qu'à l'autre?... + +Il répondit, plaisantant avec un peu d'embarras: + +--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis +curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle était cette +commission?... + +--Grand'mère m'avait chargée de dire à M. Giraud... qui n'a pas +d'habit... + +--Pas d'habit, Giraud?... + +--Non!... + +--Pas d'habit du tout?... + +--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du +tout!... il avait prévenu qu'il ne dînerait pas... alors, comme M. de +Clagny reste à dîner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir +Pierrot, afin qu'il le dise à M. Giraud... as-tu compris?... + +--Oui...--fit Henry,--très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne +voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il +lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille... + +--Ça serait gentil!... + +--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon... +que nous aimerions tous, si... + +Il s'arrêta court et Bijou demanda: + +--Si quoi?... + +--Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l'âge du père Clagny, +il est indifférent d'être bien ou mal... à l'âge de Giraud, c'est autre +chose, je suis sûr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule... +surtout... + +--Surtout?... + +--Surtout devant toi!... + +Bijou haussa les épaules, et s'éloigna en courant dans le long +corridor. + + + + +VI + + +Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des +menus, Bijou fut prête la première. + +Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à +l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour +s'habiller. + +Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M. +de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et +venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser. + +A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse: + +--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?... + +--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!... + +Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe, +de gaze à peine rosée: + +--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à +Bracieux, près Pont-sur-Loire... + +Vraiment étonné, le comte demanda: + +--Ah bah!... par qui?... + +--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au +théâtre,... + +Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec +une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de +cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps +merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la +singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si +délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non +seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très +gourmande et ses yeux très candides. + +De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais +dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté. + +Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil +ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait. + +Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec +ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant +à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse, +un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents +blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient +singulièrement le visage. + +Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit: + +--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver +ici?... + +--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes +entrée... + +--Elle ne sera jamais prête!... + +M. de Clagny regarda sa montre: + +--Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n'est +pas sept heures et demie... + +--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas +dépêchée tant!... j'avais une peur d'être en retard!... + +--C'est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais +pouvoir causer avec vous un petit instant!... + +Elle dit en riant: + +--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance, +jamais... pas plus les invités que les gens de la maison... + +--A propos d'invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?... +votre grand'mère m'a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des +amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis +venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?... + +--Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville... + +--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!... + +--Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents +qui sont morts... + +--Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?... + +--Depuis deux ans!... + +--Il était vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?... + +--Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la +Bourse... + +--Comment?... une demoiselle de la Bourse?... + +--Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très +riche... + +--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?... + +--Peut-être bien!... je ne m'en suis jamais informée!... ils ont +restauré Tourville... c'est superbe!... et ils reçoivent tout le +temps... + +--Est-ce que madame de Tourville est jolie?... + +--Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente, +dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperçue... + +Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement: + +--Parce que je la connais très peu... + +Il demanda: + +--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?... + +--M. de Bernès... + +--Le petit Hubert?... le dragon?... + +--Lui-même... + +--C'est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un coeur... vous +ne trouvez pas?... + +--Quoi?... + +--Que Hubert de Bernès est gentil?... + +--Oh!... je le connais si peu!... il m'a semblé... comment dirai-je?... +incolore... oui incolore... + +--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends ça, +d'ailleurs!... + +Elle dit en riant: + +--Je vous intimide, peut-être?... + +Très sérieux, il répondit: + +--Beaucoup!... + +--Oh!--fit-elle stupéfaite,--est-ce possible?... + +--C'est très possible... et cela est!... rien d'étonnant, puisque vous +intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit +Hubert... + +--Le petit Hubert?... il a six pieds!... + +--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit +Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garçon?... + +--Je ne sais pas!... + +--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regardé?... + +--Je l'ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très +mauvais juge... + +--Pourquoi ça?... + +--Parce que je déteste les petits jeunes gens!... + +--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?... + +--C'est possible!... mais à cet âge-là on n'existe pas pour moi... + +--Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?... + +Elle se mit à rire. + +--Très tard!... + +Puis, changeant de ton: + +--Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au +moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir... + +--Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités +pour m'amuser? + +--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue... + +--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent +commencer à grandir?... + +--Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux... + +--Comment sont ils?... + +--Lui pose pour l'écoeurement général... il n'a plus ni faim, ni soif, +ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous +savez!... il ne manque pas un bal, et sa soeur raconte qu'il se relève +la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules... +de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!... + +--Et la jeune fille?... + +--Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup +à tir et à courre... rêve d'avoir un équipage pour pouvoir servir le +cerf elle-même... et d'épouser un officier... + +--Elle doit s'occuper d'Hubert?... + +--Qui ça, Hubert?... + +--Le petit Bernès... + +--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne +s'occupe pas du tout d'elle!... + +--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce +pas?... + +--Pas le moins du monde!... + +M. de Clagny haussa les épaules: + +--Allons donc!... je vois ça d'ici!... + +--Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,--reprit +Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:--les Juzencourt, +un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies, +qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse... +la vicomtesse de Nézel... + +--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de +Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?... + +Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise: + +--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?... + +--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny. + +Et, après un silence, il demanda: + +--Toujours jolie, madame de Nézel?... + +--Très jolie... + +--Autant que vous?... + +Bijou sourit: + +--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis +pas jolie... + +--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous +moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui +n'est pas le seul, hélas!... + +--Pourquoi, hélas!... + +--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être +seul à admirer ou à aimer... l'amitié est égoïste et jalouse... + +Elle demanda, l'air joyeux: + +--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures +que nous nous connaissons... vous avez déjà de l'amitié pour moi?... + +M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque: + +--Beaucoup!... + +--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime +beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!... + +Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta: + +--Je m'étais fait de vous une idée très différente... je m'attendais à +vous trouver tout autre... + +Il dit, tristement: + +--Plus jeune?... + +--Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon +grand-père... grand'mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»... +alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai été saisie... + +--Pourquoi?... + +--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop... +quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de +Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j'aime beaucoup +qu'on soit beau... + +--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!... + +Elle sembla chercher dans sa mémoire: + +--Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là... +vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!... + +--Je suis bien sûr qu'il vous voit, lui!... + +--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien +parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand +grand'mère m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me +rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m'ont fait bon +accueil... je suis devenue le Bijou qu'on élève et qu'on gâte... auquel +on passe tout... et qui ne fait que sa volonté... + +--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que ça de bon dans la +vie... faire sa volonté!... quand on le peut... + +Elle dit, parlant sans même paraître s'apercevoir qu'elle parlait: + +--On le peut toujours!... + +Puis, courant à la baie, elle cria: + +--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mère qui n'est pas encore +descendue!... + +Elle s'élança au-devant d'une dame qui s'avançait, vêtue d'une toilette +cossue. Elle était suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de +maintien gourmé, à l'air infiniment snob. + +Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...» + +Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle +qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny. + +--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?... + +--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouvé +embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça +viendra peut-être... + +--Aussi bien que quel cousin?... + +--Que Blaye. + +--Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!... + +--Mon Dieu, beauté n'est peut-être pas le mot... mais il est charmant... +si vous le permettez?... + +--Je le permets... + +--A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j'ai +rencontré tantôt au bas de l'avenue?... + +--Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de +Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites... + +M. de Clagny étendit la main et dit: + +--Le voilà!... + +--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!... + +Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de +la transformation opérée par l'habit de Jean. + +Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune +professeur semblait à l'aise, presque élégant. + +Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud: + +--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non... +mais, la vois-tu?... + +Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta: + +--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là... +quand il s'agit des hommes!... + +Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables, +ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement +admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment +de les détromper. + +Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue, +promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce +qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»... + +Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très +jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une +souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et +lourds, d'un noir intense. + +Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue +auparavant, dit à M. de Clagny: + +--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!... + +Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou: + +--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui +doit vibrer à souhait... + +La jeune fille demanda, clignant de l'oeil et contractant un peu ses +sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre: + +--Qui doit quoi faire?... + +--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je +disais!... + +--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt +demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets, +Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?... + +M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de +Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle. + +Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la +main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant. +Elle le présenta, toute fière de lui. + +--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et +bon!... un amour!... + +--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de +Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à +lire... + +--Déjà!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà +à lire?... + +--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas, +Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à +ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait +très bien... + +--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!... +malheureux mioche, va!... + +Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant +parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un +visage suppliant. Elle dit: + +--Raconte, Fred!... + +Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine. + +--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!... + +--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier, +l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil... + +Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit: + +--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?... + +--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus, +j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?... + +--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?... + +Il dit, câlin: + +--J't'en prie?... ne m'force pas?... + +Mais Denyse s'entêta: + +--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil... +quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?... + +Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au +moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille: + +--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est +monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...» + +--Voilà,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant +de belles choses à la fois!... + +Et M. de Rueille ajouta: + +--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que +nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un +tort considérable... + +Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné: + +--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!... + +--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive +quelquefois... + +--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!... + +Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit +en riant: + +--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous +deux!... + +Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration. +Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura +d'une voix devenue caressante: + +--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!... + +En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur +avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers +Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si +singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace +quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout +drôle!... est-ce que vous êtes malade?... + +Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt: + +--Vous êtes malade, monsieur Giraud?... + +--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot +prend ça!... + +--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de +ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!... +vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?... + +--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous +assure que je n'ai rien du tout... + +M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, +blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit: + +--Il est superbe, votre filleul!... + +--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!... + +On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le +bébé qui s'endormait déjà. Debout devant elle, l'air maussade, le petit +La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement +sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de +bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais +décontenancé et maladroit. + +Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un +mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement +amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, +il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître +d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour +à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du +méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché +d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche, +belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il +l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et +douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il +s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet +amour impossible, était troublée pour toujours. + +Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle +de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même +d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait +parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, +insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au +garni écoeurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des +photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot. + +Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la +table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. +Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait +pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait +guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa soeur, entre madame +de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non +plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait +distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et +regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre +bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La +Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et +plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette +rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, +devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le +regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la +quitta plus. + + + + +VII + + +Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de +Bracieux dit: + +--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent +aller sur la terrasse ou dans le jardin... + +Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des +statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures +libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant: + +--Qui m'aime me suive!... + +Poliment, Hubert de Bernès la suivit. + +Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un +seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda: + +--Viens-tu, Bijou?... + +Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et +répondit: + +--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants +sont couchés... + +--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?... + +--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas +embrassé Fred, je ne suis pas contente... + +Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la +marquise: + +--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on +puisse voir!... + +Et il ajouta, l'air chagrin: + +--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être +vieux!... + +--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne +seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!... + +--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?... + +--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment +dire?... un peu large de coeur... + +--Large de coeur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la +faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec +une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de +coeur»... + +--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?... + +En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter +le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la +vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au +moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une +longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait +coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et +entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines +arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment. +Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle +monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le +jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée +par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la +lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa +mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui +menait à l'avenue. + +Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt +les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait +en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient +d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de +Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt +elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait +l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas +courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle +avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait +plus!... + +Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade. +Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et +inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda: + +--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me +dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?... + +Elle répondit, très douce: + +--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne +pense pas de vous des choses mauvaises... + +--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?... + +Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé: + +--Je ne vous aime plus?... moi!... + +Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse +peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il +s'efforça de mentir: + +--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il +n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?... +depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore +fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est +difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et +puis... pour vous aussi... pour venir en ville... + +Comme elle restait silencieuse, il demanda: + +--Pourquoi ne me répondez-vous pas?... + +--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce +que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des +Juzencourt... + +Il questionna, embarrassé: + +--Qu'est-ce que je vous ai dit?... + +--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez +une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par +un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville +comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains +descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et +que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne +sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou +suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée +que vos renseignements étaient exacts... + +--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt... + +--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous +feriez bien mieux de me dire la vérité... + +--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?... + +--Oui... c'est une partie de la vérité... + +Il demanda, inquiet: + +--Et... le reste?... + +--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas +non!... c'est si clair!... + +Elle ajouta, après un instant de silence: + +--Et si naturel!... + +--Est-ce que vous me pardonnez?... + +--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais... +jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais +pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère... +qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui... + +--Mais je vous jure... + +--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion, +que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma +vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un +mari peut-être affectueux et bon... + +--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais... + +Anxieux, il bégaya: + +--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?... + +Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu: + +--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?... + +--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!... +vous qui êtes toute ma vie! + +Et comme elle reculait, effarée: + +--Ah çà!... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais +épouser Bijou, peut-être?... + +--Mais oui... + +Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine, +mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son +retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit: + +--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que +voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé +de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant +ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous +revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous +seule à qui j'appartiens... + +Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et, +s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait. + +Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit +d'une voix caressante et chaude: + +--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je +n'ai jamais touchée du bout des doigts?... + +Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit: + +--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée +seulement... + +Elle répondit: + +--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se +prolonge beaucoup!... + +En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur +cria: + +--Comment!... vous avez marché tout ce temps?... + +Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître +dans l'encadrement d'une fenêtre: + +--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!... + +Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron: + +--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!... + +Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin: + +--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut +pas m'en vouloir... + +Pierrot dit, en extase: + +--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?... + +Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui +causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si +froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli +seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération. + +M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela: + +--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande... + +Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit +La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la +silhouette se détachait en pleine lumière: + +--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?... + +--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose... + +Très ennuyée, elle supplia: + +--Oh!... grand'mère, je vous en prie!... + +Mais madame de Bracieux insista: + +--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre... + +--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que +cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres +invités de sa grand'mère. + +Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le +ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au +milieu du demi-cercle formé par les fauteuils: + +--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon +enfant... + +Puis, se tournant vers M. de Clagny: + +--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles +chansons?... + +Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_: + + Je me suis engagé + Pour l'amour d'une blonde... + +Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et +elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat +qui «veut qu'on mette son coeur dans une serviette blanche...» + +Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les +physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux, +tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille, +énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient +Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne +pas entendre. + +Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La +Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule, +fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre +magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de +Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé +Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait +bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie, +mais relativement indifférente. + +Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement +Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de +bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité +et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses +yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux +visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la +taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à +lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant, +gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant +sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit: + +--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai +vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez +bien?... + +Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout +seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait +en horreur. + +Elle répondit, l'air heureux: + +--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que +vous voudrez... + +Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du +salon: + +--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?... + +Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de +lui, + +--Mais non!... pourquoi?... + +--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches +d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu +en avais l'air!... + +--Une idée que tu te fais!... + +--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il +s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire... +Pourquoi fronces-tu les sourcils?... + +--Mais je ne fronce pas les sourcils... + +--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te +dire?... + +--Qu'est-ce que tu viens de me dire?... + +--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que +je ne voie qu'il y a quelque chose?... + +Très troublé, il demanda: + +--Quelque chose?... quoi?... + +--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu +n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à +Bracieux, à peu près... + +Il dit, cherchant à plaisanter: + +--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne +me doute pas de ce changement... + +Bijou haussa ses jolies épaules. + +--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais +trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu +brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise... + +Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air +doucement résigné et triste. L'oeil violet de Bijou coula de son côté, +luisant entre les cils touffus, et elle acheva: + +--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!... + +Jean de Blaye rougit violemment: + +--Tu ne sais ce que tu dis!... + +--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te +vexe que j'aie deviné ça!... + +Après un silence, elle ajouta: + +--Est-ce que tu le lui as dit?... + +--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!... + +--A mad... + +Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit: + +--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?... + +Il murmura d'une voix assourdie: + +--Non!... + +--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère, +Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on +aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!... + +Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se +soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa: + +--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je +suis sûre de sa réponse... + +Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou: + +--Qu'est-ce que tu dis?... + +--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà... + +Il balbutia, effaré: + +--Mais de qui parles-tu?... de qui?... + +L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine +le commencement de la phrase: + +--Je parle de... + +--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te +fait dire qu'on oublie le thé!... + +Et, regardant leurs figures animées, il demanda: + +--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit +ici!... + +Denyse s'éloignait en courant, il dit encore: + +--On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?... + +Jean répondit, pour répondre quelque chose: + +--Ah!... on croyait ça!... + +--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça +qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle +n'a pas de chagrin, Bijou?... + +--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?... + +Souriant, il ajouta: + +--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la +situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!... + +Le petit répondit avec une animation extrême: + +--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!... +et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de +Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue +qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne +sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait, +donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu +vus?... + +--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais, +mon petit Pierrot!... + +Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage. + +--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait +de si intéressant tantôt?... + +--Où ça?... + +--Ici... après le dîner?... + +--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens, +justement, il me parlait de toi!... + +--De moi?... + +--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que +tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté... + +--As-tu fini de te moquer de moi?... + +--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a +même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols +cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc +déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il +paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!... +je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton +physique... + +--De mon physique... à moi?... + +--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?... +pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça +dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste... + +--Il est idiot, cet être-là!... + +--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!... + +--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne... +attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!... + +Et, joyeux, Henry cria à demi-voix: + +--Hip!... Hip!... Hurrah!!! + +M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le +regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille +eut lieu. + +Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à +s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un +refroidissement. A la fin, il céda. + +Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main +et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux, +que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard +singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de +sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou +était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel +ne sentait au fond de son coeur que de l'affection pour la délicieuse +petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur. + + * * * * * + +--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne +restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi, +vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne +plus nous quitter jamais!... + +--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé. + +La jeune fille protesta: + +--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est +là!... + +--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a +quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si +on touchait une anguille... + +--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de +cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!... + +--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante. + +Madame de Bracieux ajouta: + +--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du +cardinal... du vrai... + +--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour +Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus +grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!... + +M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un +coin: + +--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on +sent à quel point on sera épluché!... + +--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!... +vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets +que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?... + +Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues +vers lui: + +--Je vous crois!... + + + + +VIII + + +Se penchant par la fenêtre, Pierrot cria: + +--Tu montes à cheval, Bijou?... + +Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone: + +--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas à me promener +avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval... + +--Où vas-tu?... + +--Pourquoi?... + +--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze +heures!... + +Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit: + +--Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue. + +Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment: + +--Bonjour!... à tout à l'heure, alors?... + +Patatras attendait à l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours +Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En +le voyant, Pierrot cria encore: + +--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?... + +--Je ne leur ai pas dit que je sortais... + +--Ah!--fit-il avec regret,--si j'étais libre, moi!... comme j'irais avec +toi!... + +Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que +rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant: + +--Je ne te le dirais pas non plus!... + +Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les +mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil +qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage +qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée du sentier qui +menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres +roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la +sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques, +avec l'aspect d'un joujou très neuf. + +Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite +glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient +autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une +touffe de fleurs de mûrier qu'elle mit à son corsage, chiffonna +gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite +poche de côté, et reprenant le galop, vint s'arrêter devant l'entrée de +la ferme. + +Une voix enrouée appela: + +--C'est-y qu'vous êtes là, maît' Lavenue?... + +Et un petit valet sortit de la maison en disant: + +--Y n'm'entend point que j'crès!... j'vas l'querri... + +Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un +peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et +si rouge qu'il tournait positivement au violet. + +--Oh!...--fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,--c'est vous, +mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!... + +Elle dit en souriant: + +--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!... + +Il demanda, s'avançant la main tendue: + +--C'est-y point qu'vous voulez descendre?... + +--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la +part de grand'mère... c'est pour le déjeuner de la Confirmation... c'est +lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?... + +--Oui... j'le sais!... + +--Eh bien, grand'mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches... +de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent +dans le potager des Borderettes... + +--On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise +peut êt' tranquille... ça sera bié choisi... + +Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la +regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée: + +--C'est-y qu'vous r'partez déjà?... vous n'voulez-t'y point vous +rafraîchir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant +l'bon lait!... + +Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras: + +--Ça fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bié +chaud... + +Le langage de «maît' Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de +Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu +de son accent primitif. + +C'était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux, +avait eu l'idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait +fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces +hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir à la place même +où d'autres s'étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du +monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et +telle était sa force qu'il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire +maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens +notables. + +Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa +à terre en disant: + +--Vous voulez bié... s'pas?... + +Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en +s'effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air +aimable: + +--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je +connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?... + +--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a +r'blanchi... alors, comprenez, ça change!... + +Elle reprit, en souriant: + +--Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien... + +«Maît' Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée, +la secoua, et dit avec un peu d'hésitation: + +--Je n'peux point m'décider à donner un'maîtresse à la ferme... pa'ce +que j'en trouve point eun' qui m'aille... + +Et après un instant de silence, il acheva: + +--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!... + +--Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de +Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous +épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies... + +Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l'énorme casquette à ponts +qu'il ne quittait jamais quelle que fût la saison: + +--J'les trouve point comme ça!... + +--Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?... + +--Non, mad'moiselle Denyse... + +--Et Joséphine Lacaille?... + +--Non, mad'moiselle Denyse... + +--Et Louise Pature?... + +--Non, mad'moiselle... + +Elle se mit à rire: + +--Alors, aucune femme ne vous plaît?... + +--Si... tout d'même... y en a eune... + +Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu: + +--Laquelle?... + +Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche +pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia: + +--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!... + +Bijou n'entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée, +elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se +relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette +créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'à +son visage montaient des bouffées chaudes qui l'étouffaient. + +Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il +dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d'énormes gouttes +de sueur: + +--Nom de nom, qu'y fait chaud!... + +--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre +lait était exquis... + +Il demanda, l'air malheureux: + +--Et comme ça, c'est-y qu'c'est qu'vous partez déjà?... + +--Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d'heure que je suis +chez vous!... + +Il balbutia: + +--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-là!... + +Et, d'une voix très basse: + +--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est +qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bié sûr!...... + +Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage. +Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là, +le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps +noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparaître dans +l'ouverture de sa blouse. + +Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à +cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger: + +--Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort... + +Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais +il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la +taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de +la selle. Elle dit, stupéfaite: + +--Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment +avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si +grand?... + +Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec +effort, elle conclut: + +--Là!... vous voyez!... c'était trop lourd!... vous êtes tout +essoufflé... + +Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant: + +--Au revoir!... et encore merci!... + +Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier +resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants: + +--N'oubliez pas les pêches et les poires de grand'mère, monsieur +Lavenue!... + +Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le +temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à +Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la récréation ne commençait +qu'à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse +touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un +bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se +retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et +ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez, +aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver +ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au +galop Patatras qui, très veule, s'arrêtait voulant à toute force brouter +les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse, +presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait +le bois. Une voix cria: + +--Hé!... Bijou!... c'est comme ça que tu nous brûles!... + +Elle s'arrêta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M. +Giraud, étendus à l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foulée la +marque de leurs corps. + +--Comment... c'est déjà vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous +rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?... + +Pierrot répondit: + +--Un peu avant l'heure... + +Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur. + +--M'sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans +que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons +être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!... + +Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s'adressant à Giraud: + +--Êtes-vous remis de votre soirée d'hier?... + +--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi «remis»?... + +--Parce que vous n'avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de +Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous +raconter, l'un que Charles de Tourville s'était embarqué avec Guillaume +le Conquérant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu +Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?... + +--Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu'il n'y avait dans sa +famille que du sang bleu»... je n'ai pas bien compris pourquoi il me +racontait ça!... + +--Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais +sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que +les Tourville... + +--Ah!... + +--Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui +s'appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez +que--côté Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous +faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j'aurais bien ri si +vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!... + +--Ça n'était pas l'embêtement causé par les racontars Tourville et +Juzencourt qui lui donnait cet air là,--fit observer Pierrot:--depuis +quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te +promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le +Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!... + +Bijou dit en riant: + +--J'en suis convaincue!... + +Pierrot protesta: + +--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!... + +--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune répétiteur +ennuyé,--vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il +voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage... + +--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien +d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours +comme ça!... affaire d'entraînement!... + +--Je ne vois pas très bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entraînant à +causer avec tes camarades!... + +Tout en parlant elle s'arrêta, indiquant quelque chose sous bois: + +--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces +grappes!... + +--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot. + +--Je veux bien!... il est si beau!... + +Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il +brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l'arbre oscilla, +balancée, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses. + +Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de +ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en +cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir. + +Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'épaule de Patatras, +demanda: + +--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?... + +--Moi?... mais non!... pourquoi?... + +--Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu +triste... + +Elle dit, avec un sourire forcé: + +--Triste?... moi?... + +--Oui... tout à l'heure, quand vous avez passé devant nous sans nous +voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore... + +--Tout à l'heure... c'est possible... oui... je n'étais pas gaie... mais +à présent, je n'ai aucune raison de ne pas l'être... au contraire!... je +me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau +soleil que j'aime tant!... + +Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve: + +--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours... + +Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec +lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage, +sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres +petites fleurs fanées déjà. + +Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou, +qui avait repris sa mine souriante, le remercia: + +--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine +de porter ça pendant encore un kilomètre... + +--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus +embêtantes!... + +--Tu es un bon Pierrot!... + +--C'est pas que je suis bon... + +Il s'approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas: + +--C'est que je t'aime!... + +Bijou ne répondit pas. + +Au bout d'un instant, Pierrot reprit: + +--Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?... + +--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si +pure!... si fraîche!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne +comprenais pas hier!... + +--Quoi donc?... + +--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue, +j'ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez +encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois +semaines que je suis au château je n'avais pas encore eu le bonheur +de... + +--Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!... + +Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à +l'heure était redevenue Bijou. + +En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde... + +Pierrot répondit avec humeur: + +--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà +Henry... et m'sieu l'Abbé!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!... +Tiens!... qu'est-ce que c'est que ça?... tu as raison... il y a d'autres +gens... Ah!... c'est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a +encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir... +ben! faut qu'il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une +chaleur pareille!... + +Bijou dit: + +--C'est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous +l'amener... + +--Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon, +le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!... + +Bijou s'était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait +plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce +moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du +château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint +rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans +son portefeuille, après l'avoir baisé avec une sorte de dévotion +passionnée. + +Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire. + + + + +IX + + +M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le +recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle +devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune +professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait +accompagnés. + +--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à +une fenêtre. + +Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour +descendre de cheval: + +--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!... +moi, je suis très bien... + +Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour à M. Dubuisson, +et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait +bouche bée. + +--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson. + +D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune +homme sa patte fine en disant: + +--Nous sommes déjà de vieux amis!... + +Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne: + +--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!... + +M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard +qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense? + +--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise. + +--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!... + +--Viens ici!... que je voie ça?... + +Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant, +elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques. + +--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa +main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la +peau,--eh bien!... quand je vous le disais?... + +--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas +chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu +veux!... + +Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite: + +--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de +piqué blanc!... + +--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va... +mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au +contraire bien mal... + +L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou +elle-même, et conclut: + +--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!... +mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle... + +--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec +bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!... + +Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable, +causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu +isolé au milieu de tous. + +C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la +gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité +du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements +sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression +d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce +de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée, +tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé +de Jeanne était aussi «réussi». + +Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient +mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus +loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi. + +Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement +d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis +quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant +elle dirigeait si facilement à son gré. + +Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec +l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque +chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire. + +Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se +tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle +songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder +Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui +vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi +expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou. + +Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que +Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds +comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus +épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais +moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines. +Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts. +Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis +que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait +presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son +exquise bonté. + +Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle +l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé. + +--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M. +Spiegel était «bien»?... + +--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce +que toi, tu ne... + +--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que +«bien»... + +--Mais... + +--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je +m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un +peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on +prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!... + +Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre: + +--Où l'as-tu connu?... + +--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma +tante... + +--Et ça s'est décidé tout de suite!... + +--Non... mais je l'ai aimé tout de suite... + +--Oui... tu es une tendre, toi!... + +--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec +moi... + +--Et puis?... + +--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur très gros, +naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait +pas du tout à moi.... + +--Tu ne m'as rien dit de tout ça!... + +--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne, +pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble +que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même... +c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris... + +--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à +l'amour?... + +--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi, +vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton +coeur dans une affection immense... et unique... + +Bijou soupira et dit avec tristesse: + +--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!... + +--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!... +oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à +l'instant... + +--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi. + +--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très +digne d'être aimé, celui-là!... + +--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton +mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais +que c'était fini?... après?... + +--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée +vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était +nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas +Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce... + +--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?... + +--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui +me demandait à papa. + +--Comment est-elle, sa mère?... + +--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur... + +--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!... + +--Comment sais-tu qu'elle est protestante?... + +--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils... + +--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?... + +--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été +long, va!... + +--Mais comment peux-tu savoir... + +--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux +d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus +fidèles... + +--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère, +très... et elle habitera avec nous!... + +--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une +mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect... + +--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et, +dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est... + +--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose... +et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance +que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer... + +--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une +étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir +troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse... + +--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu +dois l'aimer pour l'amour de lui... + +--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es +tellement meilleure que moi!... + +--Je suis un ange, c'est convenu!... + +--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!... + +--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant +cette semaine que tu veux bien me donner?... + +--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le +permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris... + +--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser +que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!... +Rentrons, veux-tu?... + +--Je veux bien!... + +Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda, +l'air indifférent: + +--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée +bizarre que Jean de Blaye m'aime?... + +--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son +agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a +vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur... + +--Tu as trop d'imagination!... + +--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?... + +--Moi?... + +--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?... + +--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je +l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop +pour l'aimer autrement... + +--C'est dommage!... + +--Pourquoi?... + +--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui... + +Bijou secoua la tête: + +--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean... + +--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de +Blaye!... + +--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du +tout!... + +--Ah!... je ne savais pas!... + +--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!... + +--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!... + +Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue: + +--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?... + +--Oui, parfaitement... + +--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement +myope!... + +--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui +conduit... + +--C'est bien ça!... + +Et, comme Jeanne faisait un mouvement: + +--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la +Norinière. + +--Ah!... ce monsieur si riche!... + +--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire +un mot de ça!... + +--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres... + +Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui +s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite +tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait. + +--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?... + +Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise. + +--Qui ça?... + +--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?... + +--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne... + +--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?... + +--Passionnément... + +--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde... + +En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta: + +--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!... + +Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu +endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un: +«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par +sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque, +au-devant de Bijou. + +Elle dit, gentille: + +--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de +suite nous voir!... + +--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?... + +Elle répondit, toute souriante: + +--Jamais!... + +Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta: + +--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle +se marie!... + +--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça, +Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton +amie... + +--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est +mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à +lui tout seul... + +M. de Clagny dit, à demi-voix: + +--Que c'est beau, les illusions!... + +Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant: + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Une bêtise!... + +--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!... +vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous +vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est +mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très +ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui +de M. Spiegel?... + +Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre. + +Bijou dit, s'adressant toujours au comte: + +--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare +cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas +soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est +vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque... + +--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant. + +--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!... +Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M. +Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une +drôle de figure!... + +Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, +la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit: + +--J'ai mal à la tête!... + +Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était +venu, il s'écria, bourru: + +--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça +vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!... + +Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle +reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son +visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés: + +--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et +pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour +l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!... + +Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières +meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps. + +Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un +mouvement violent: + +--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est +stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris... + +M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en +voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était +ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard: + +--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est +incurable!... + +M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, +s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait: + +--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes +moins compatissante... + +M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. +Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu. + +Pierrot, lui, s'écria franchement: + +--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!... + +--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec +conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre +monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!... + +La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant +Bijou de côté: + +--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant +surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à +qui ça a fait peur!... + +--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu +expliquer son trouble, voilà tout!... + +--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!... + +--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire +adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?... + +La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la +saluer: + +--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir +souvent?... + +Bijou demanda, s'adressant à son amie: + +--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en +voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?... + +--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M. +Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne... + + * * * * * + +En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye +éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser +donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé, +réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres +caresses de madame de Nézel. + +La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante +contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant +que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se +sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que +son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à +coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il +s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause +disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait +sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, +s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant +aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il +ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de +Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à +cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son +coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait +toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et +de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les +Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il +vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à +côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était +à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?... +Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant +qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce +merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y +avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie. +Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité +tranquille. + +Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à +Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa +lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... +mais elle comprendra... et c'est fini!...» + +Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception +singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il +frissonna douloureusement. + +Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces +tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait: + +--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa +cousine... ou même sa soeur... + +--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du +salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore... + +--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept +heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai +te prendre après le premier coup du dîner!... + +Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa +chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun +chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les +persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes. + +Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une +silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre. + +Bijou demanda: + +--C'est toi, Jean?... + +--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire... + +--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!... + +--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que +de toi... + +--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?... + +--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte... + +Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit, + +--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume... + +Il l'arrêta par le bras: + +--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!... +d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce +que tu as fait... tu sais bien, tantôt?... + +Elle parut chercher: + +--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?... + +--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop +grande pour faire ça... quand il y a du monde... + +Elle demanda en riant: + +--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?... + +Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et +tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le +baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte +caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette +fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les +mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au +frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle +s'enfuyait. + + + + +X + + +Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une +semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui +annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1er +septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions +d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et +Bijou accepta. + +--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!... +nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut... + +Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à +faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles +s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture, +et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille +ouvrière. A un moment, Bijou demanda: + +--Iras-tu au bal des courses?... + +--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas +très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir +en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, +tu sais?... + +--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien +d'épouser un protestant?... + +--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très +convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun +de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a +nullement l'idée de convertir l'autre... + +Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta: + +--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même +que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est +vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... +et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que +les catholiques... + +--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?... + +--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!... + +--Comment?... et la blanche à petits bouquets?... + +--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal +des courses, cette année!... ce sera très élégant!... + +--Oh! ça, oui!... + +--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous +allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour +ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire +faire une robe... et il m'a donné cinquante francs... + +--Qu'est-ce que tu vas faire faire? + +--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?... + +Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit: + +--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça +serait tout plein gentil!... + +--Comment est ta robe?... + +--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe... +toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des +danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes +superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait +suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets +ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec +des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des +longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas +plus... + +--Ça sera joli... + +--Et ça t'ira à merveille... + +--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que +je sois pareille à toi?... + +--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe +ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira... + +--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient +que d'elles-mêmes!... + +--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?... + +Elle ajouta en riant: + +--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de +commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!... + +--Il aurait été un peu empêtré!... + +--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un +échantillon... + +La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, +tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et +précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit: + +--Et même sans!... + +--Sans quoi?...--demanda Bijou. + +--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est +toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud... + +--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité, +tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir +entendu. + +La mère Rafut répondit: + +--Non, mademoiselle, la dugazon... + +--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la +connaît?... + +La vieille ouvrière sourit: + +--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça +dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux +deux!... + +--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!... +je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_... + +La mère Rafut appuya: + +--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!... + +--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais... + +--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais +elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et +depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus, +d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!... +Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent, +vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui +courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui +n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup +d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment +qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier +supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien +raison!... + +--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!... + +Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se +devinait à peine le reproche: + +--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne +dois pas entendre?... + +La jeune fille rougit, et répondit, troublée: + +--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et +puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je +l'empêche de la raconter?... + +--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni +écouter... tu verras si elle ne se taira pas?... + +--Oui... tu as raison!... + +Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en +disant: + +--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis +bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas +résister à ce qui m'amuse... + +--Et ça t'amusait?... + +--Beaucoup!... + +--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?... + +--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et +observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des +remarques que j'avais faites... + +--Quand ça?... + +--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu... + +--Quelles remarques as-tu faites?... + +--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... +qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec +les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas +essayé de flirter, je parie?... + +Bijou répondit en riant: + +--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter +avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres... + +--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne +m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est +délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est +cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a +des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi +souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on +doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un +contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!... + +--Je ne crois pas!... + +--Pourquoi?... + +--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, +du moins... ça indique une sorte de duplicité!... + +--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une +sensibilité grande... mais pas de la duplicité... + +--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui +n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment +s'appelle-t-elle?... + +--Lisette Renaud... + +--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... +quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès... + +--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?... + +--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque... + +--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très +intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne +trouves pas?... + +--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M. +de Bernès... + +Et Bijou ajouta en riant: + +--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes +yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire +plaisir à M. de Clagny... + +--Tu l'aimes bien, celui-là!... + +--Oh! ça! oui, par exemple!... + +--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu +ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais +ravie... + +--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!... + +--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore... + +--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... +je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les +autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me +passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je +voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père +ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit +cette impression-là?... + +--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que +papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très +ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de +même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!... + +--Moi, je trouve qu'il l'est encore!... + +Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha +du perron. + +--Quelle chaleur!...--dit-elle. + +Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue, +et reprit: + +--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?... + +--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança +dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui +demander à déjeuner... + +--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on +le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!... + +Et, plus aigrement encore, il ajouta: + +--Il faut croire que nous lui plaisons!... + +La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il +dit, avec admiration: + +--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire, +il a la ligne, le bonhomme!... + + * * * * * + +Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au +bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que +c'était... + +--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des +chaussures trop courtes... + +--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!... + +Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi: + +--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!... + +Jean se mit à rire. + +--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses +doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en +suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte... +il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!... + +M. de Jonzac répondit: + +--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures... + +--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à +Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible... + +Madame de Bracieux dit: + +--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et +savoir la réponse... il pourrait l'emmener? + +--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous +irions aussi... nous avons des courses à faire... + +--Lesquelles?...--demanda la marquise. + +--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des +crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!... + +M. de Clagny proposa: + +--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à +Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous +ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière... + +--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en +mail!... vous voulez bien, grand'mère?... + +Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit: + +--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un +effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on +ne trouve pas ça correct... + +Bijou se récria: + +--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?... + +--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement +attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, +moi!... + +Madame de Bracieux répondit, sincère: + +--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire... + +--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir +auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de +Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!... + +--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et +qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi. + +--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille. + +--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne +sommes que six, jusqu'à présent... + +La marquise se tourna vers Bertrade: + +--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?... + +Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et +sembla contempler attentivement le parquet: + +--Paul les surveillera très bien!... + +Bijou s'avança: + +--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. +Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte +l'avenue... + +La marquise regarda par la fenêtre et dit: + +--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?... + +--Il arrive toujours à pied, grand'mère!... + +--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux. + +Bijou se tourna vers lui: + +--Pour toi, qui les fais en voiture, non!... + +--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!... + +--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien +que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. +Sylvestre... + +--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de +Clagny. + +--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!... +parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur +d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!... + +--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!... +pas snob du tout!... + +--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a +des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur +extraordinaires... + +Bijou répondit en riant: + +--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit +pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement +habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des +grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!... + +Un domestique annonça: + +--Monsieur Sylvestre est là... + +Madame de Bracieux demanda: + +--A-t-on prévenu Joséphine?... + +--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle... + +Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit: + +--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que +Joséphine, je ne fais rien de bon!... + +Au moment de sortir, elle ajouta: + +--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre... + +Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui +avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la +fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait +le pupitre et tirait le violon de sa boîte. + +A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore, +devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de +vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, +mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté +et de sympathique. + +--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit +la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!... + +Allant vers la porte de sa chambre, elle appela: + +--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?... +qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la +limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!... + +--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, +mademoiselle, de vous occuper ainsi de... + +Denyse l'interrompit: + +--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez +dit de prendre!... vous allez me gronder... + +Il répondit, d'un ton effaré: + +--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!... + +--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!... +voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais +vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner +une bête de romance que j'apprends... + +--Quelle romance?... + +--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un +vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter... + +--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça +est devenu rengaine, voilà tout!... + +Il ajouta, en regardant la musique: + +--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi... + +--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!... +que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix +graves!... seulement il n'y en a pas!... + +--Elles sont rares, mais il y en a... + +Bijou secoua la tête... + +--Je n'en ai jamais entendu... + +--Eh bien, vous pourriez en entendre une... + +--Où donc?... + +--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle +Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très +jolie, ce qui ne gâte rien... + +--Elle a une belle voix?... + +--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans +compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse +jamais... + +--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?... + +--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire... + +--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?... + +--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue... + +Après un silence, le musicien demanda: + +--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous +intéresserait bien plus... + +--Grand'mère ne voudrait jamais!... + +--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... +c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... +dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... +organisée par les Dames de France... tout le monde ira... + +--Et on jouera des choses convenables?... + +--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques +aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... +et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre... + +--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?... + +Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le +jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de +la boisson glacée, en disant: + +--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid, +cette limonade!... + +Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras +allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration +passionnée. + +Alors elle dit en souriant: + +--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!... + +Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il +avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano: + +--Commençons, mademoiselle!... commençons!... + +Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, +comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui +demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?... + +--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!... + +Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait +au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue +et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se +voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou +répéta, surprise: + +--Positivement, vous n'êtes pas en forme!... + +--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais +pas ce que j'ai... + +Elle dit en riant: + +--Moi non plus, je ne le sais pas!... + +Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir. + +--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois +vieilles chansons?... + +Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis +que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le +pauvre garçon la suivait tant bien que mal. + +Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa +chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon. + +Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la +regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux +mouvement, elle lui dit: + +--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M. +de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail... + +Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit: + +--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde... + +Il demanda, éperdu: + +--Et vous y serez?... + +--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre... + +De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie +qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement +à Bijou... + +--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces +fleurs pour vous... + +Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans +sa ceinture en disant: + +--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!... + +Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et +lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, +M. de Clagny dit à Jean de Blaye: + +--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!... + +Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela: + +--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin, +le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi +Pierrot... + +--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te +demande... + +Le petit fit la grimace: + +--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est +pas mon fort!... + +Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla +trouver madame de Bracieux: + +--Vous m'appelez, ma tante?... + +--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?... + +--Le libraire?... + +--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle +_le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?... + +--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que... + +--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c'est pour le curé +auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard +de Mauléon_... tu retiendras bien le titre? + +--Oui, ma tante... + +--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive? + +--Pas la peine... + +--Tu l'oublieras?... + +--Pas de danger!..... + +Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de +défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant: + +--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!... + + + + +XI + + +Levée toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait +à l'office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison. + +Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, +dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut +très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de +la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, +il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant: + +--Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?... + +--C'est-à-dire que je n'ai pas commencé!... + +--Ah bah!... + +--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu +en prendre un autre pour achever ma nuit... + +Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte: + +--Votre nuit?... + +--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il +fait nuit jusqu'à dix heures au moins!... + +--Et vous allez vous recoucher?... + +--A l'instant même... + +--Mais c'est fou!... + +--C'est au contraire très sage... d'autant plus que, quand on n'est pas +de bonne humeur, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se terrer... + +--Vous n'êtes pas de bonne humeur?... + +--Non!... + +--Et pourquoi ça?... + +Paul de Rueille hésita un instant et répondit: + +--Je n'en sais rien... + +--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course à +Pont-sur-Loire, vous n'avez pas été très aimable... + +--C'est votre faute!... + +--Ma faute!... à moi?... + +--A vous... + +--Mais comment ça?... + +--Je vous le dirai si ça vous plaît... + +--Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend à la +laiterie... + +Il demanda, l'air inquiet: + +--Qui ça?... + +Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit: + +--La femme des vaches... + +M. de Rueille répliqua, un peu pointu: + +--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches +attendît à cause de moi... + +Denyse proposa: + +--Vous devriez venir voir les fromages?... + +--C'est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur +que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?... + +--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire +quelque vieux bouquin que vous devez savoir par coeur?... oh!... vous +le savez par coeur, j'en suis sûre!... il n'y a dans la bibliothèque +que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il +n'entre plus un livre, ni rue de l'Université, ni à Bracieux, tellement +grand'mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien +tort, grand'mère, d'avoir peur de ça!... jamais je n'ouvrirais un livre +qu'on m'aurait défendu d'ouvrir, jamais!... + +--Grand'mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre +jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!... + +--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais +venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas +à me faire attendre... + +M. de Rueille posa son livre sur une console et dit: + +--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!... + +Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si +gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, +son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses +cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par +une grande épingle de nourrice en argent. + +Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus +s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se +tourna vers lui, souriante: + +--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je +suis à vos ordres... + +Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta: + +--Je vous écoute... + +--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... + +--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si +mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute... + +Il répondit, embarrassé: + +--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière +d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce +qu'elles devaient être!... + +--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?... + +--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire +monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré... +Pourquoi cette insistance?... + +--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied... +à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui +offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait +singulier!... + +--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place +dans sa voiture... + +--Il n'y pensait pas!... + +--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la +main... + +--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé +une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges... + +--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?... + +--Ai-je été si aimable?... + +--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère +attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour +lui... + +--Je ne m'en suis pas aperçue... + +--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je +me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me +tourmenter que vous faisiez ça!... + +Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda: + +--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que +je sois aimable pour M. de Bernés?... + +--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous +le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir +faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est +vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore... + +Elle dit, gentiment: + +--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous +assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de +Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny +m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous +me pardonnez?... + +Sans répondre, M. de Rueille reprit: + +--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est +vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant +pour autoriser de telles libertés... + +--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?... + +--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui... +tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier... + +--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?... + +--Vous!... + +--Mais à quel propos?... + +--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue +Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien +la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire +casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout, +cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des +plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de +passer par là... + +Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait +parfois ses yeux, et elle dit en souriant: + +--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue +Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque +chose?... + +--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé... +comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny +a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite +Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous +autres!... + +--Avez-vous fini de me gronder?... + +--Je ne vous gronde pas... + +--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?... + +Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec +frais, elle demanda: + +--Embrassez-moi?... + +Il recula brusquement. + +--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?... + +Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas: + +--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je +ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!... + +Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front +et répondit, très douce: + +--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!... + +Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra +sans plus parler. + + * * * * * + +En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui +l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit: + +--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je +trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps... + +--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, +dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est +forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent +Brice?... + +--Aucune... + +--C'est encore heureux!... + +--Mais il lui ordonne la mer... + +--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être +insupportable?... + +--Voyez ce qu'il dit... + +M. de Rueille murmura: + +--Voyons ce qu'il dit?... + +Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans +laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits +troubles nerveux que ressentait l'enfant. + +Et il répéta, narquois: + +--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces +troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperçoit, nous quitterions +Bracieux, où cet enfant s'épanouit dans un air exquis,--son air natal, +en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah! +non!... vous avez parfois des idées malheureuses!... + +Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus +la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux. + +Bertrade le regarda: + +--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la +vérité... j'espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un +peu?... + +Il répondit, vaguement inquiet: + +--Non... pas du tout!... + +--Eh bien... vous aviez raison tout à l'heure... non seulement Marcel, +ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais +encore il n'est pas malade... + +Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement, + +--C'est son père qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et +qui en changera... + +Il balbutia: + +--En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?... + +Nettement, elle répondit: + +--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... +tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?... + +--J'y tiens!... + +--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce +que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous +distraire, j'ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions... + +Il dit, convaincu: + +--Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et +je vous en suis très reconnaissant... + +--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu, à être ce que j'ai été, aucun +mérite... Ce qu'on appelle «la trahison» d'un mari me semble une très +petite chose pour un bien grand mot!... à moins d'être un saint... ou un +infirme...--et je n'eusse souhaité épouser ni l'un ni l'autre...--un +mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils +arrivés plus souvent qu'il n'eût fallu... je n'en sais rien... + +--Mais je vous assure... + +Il s'arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant: + +--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous +parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne +vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd'hui très +imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou +ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... +affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le +plus sérieusement affolé... + +--Eh bien! c'est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites +vous-même, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça +ne changera rien... + +--Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement +malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!... + +--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous +reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses +en seraient exactement au même point... + +Elle répondit étourdiment: + +--Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée... +ou presque... + +--Mariée!...--fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l'épouse?... + +--Mais non... Jean ne l'épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait +bien de filer!... + +--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry, +je présume?... + +--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a, +épouser Bijou... + +--Alors qui est-ce?... qui?... + +--Mais ce n'est personne... de précis... + +--Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose +précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou +presque...» Qu'entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le +dire?... on vous l'a défendu?... c'est une confidence?... + +--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que +ça... + +--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?... + +--Non... + +Après un silence, elle reprit: + +--J'ai montré à grand'mère la lettre du docteur... notre départ lui fait +beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que +Bracieux soit très meublé... + +--Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mère?... ça +m'étonne d'elle, qui est si fine!... + +--Si elle n'y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l'a +laissé croire... à tout à l'heure... je vais m'habiller pour le +déjeuner... + +M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement: + +--Vous m'en voulez?... + +--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas +empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. +Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que +Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé, +qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou... + +--Oh!... + +--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans +savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui +s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin +du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son +chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!... +allez-vous-en!... + + * * * * * + +--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde +fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?... + +Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré: + +--Quel livre, ma tante?... + +--Le roman de Dumas... pour le curé... + +--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!... + +--Tu as oublié la commission?... + +--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!... + +--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!... + +--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce +livre-là!... + +--Allons donc!... + +--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas +que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?... + +--Dumas!... + +--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais +mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...» +enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le +trouve... + +--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le +déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans +doute il n'a rien trouvé... + +--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?... + +Rueille déplia la lettre et lut: + + «Madame la marquise, + + «Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu + demande. + + «Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos + principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on + nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais + existé en librairie.» + +--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait +pas,--qu'est-ce que c'est que ça?... + +Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie: + +--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en +langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il +n'a pas voulu!... + +M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, +à moitié pointu: + +--Il est indécrottable, cet animal!... + +Très rouge, Pierrot répondit, vexé: + +--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous +avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire... + +--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?... + +--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue +Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!... + +--Eh! là!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus +respectueusement de mon vieil ami Clagny!... + +--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!... +il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin, +dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses +couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des +petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris... +c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies... +s'pas, Paul?... + +Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna +vers l'abbé: + +--S'pas, m'sieu l'abbé?... + +L'abbé Courteil répondit, sincère: + +--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué... + +Pierrot ne se tint pas pour battu: + +--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les +dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants... + +--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?... +mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!... + +La marquise demanda: + +--Peur de quoi?... + +--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué +verser... + +--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller +en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment +t'a-t-elle poussé, cette idée-là?... + +Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à +terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit: + +--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny +racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait +tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu +étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue +Rabelais...» + +Pierrot protesta: + +--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue +Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut +lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as +pu... + +--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel +intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?... + +Pierrot répondit, perplexe: + +--Je me l'demande!... + +Puis, sautant sur une autre idée: + +--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là, c'est M. +de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!... +Seigneur!... quelle tête!... + +Henry de Bracieux se mit à rire et dit: + +--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre +Bernès!... il avait peur d'être grondé... + +--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux +clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la +petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?... + +Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa: + +--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?... + +--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot. + +Mais Bijou l'écarta de la main: + +--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!... + +Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait +un peu effarée: + +--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que +tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le +nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien... +alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je +te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?... + +Jeanne répondit, pensive: + +--Je te l'ai dit déjà... tu as toujours raison!... + + * * * * * + +Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon. + +Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda: + +--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner... + +Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit: + +--Trouvez-vous?... + +--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux, +une idée m'est venue... + +--Voyons cette idée?... + +--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la +lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener +d'ici ton mari... est-ce vrai?... + +Trop franche pour nier, elle dit: + +--C'est vrai!... + +--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?... + +--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète... + +--De Bijou?... + +Elle secoua sa belle tête sérieuse: + +--Non... de Paul. + +--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?... + +--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous +appelez «sa vertu»... + +--Eh bien, alors?... + +--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus +qu'il devienne complètement ridicule... + +--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas +mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... +car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que +ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne +crois pas?... + +--C'est bien possible!... + +--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la +paix du Seigneur, l'abbé?... + +--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?... + +--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne +voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?... + +--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces +troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux... + +--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je +trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener +Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la +vérité... excepté toi et moi... + +--Et tous les autres!... + +--Crois-tu?... + +--J'en suis sûre... + +--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de +rien... + +--................ + +--Pourquoi ne réponds-tu pas?... + +--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous +n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou... + +--Qu'est-ce que tu veux dire?... + +--Ce que j'ai dit, pas autre chose... + +--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de... + +--Dès le premier jour... + +--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger +court-elle?... + +--Aucun... + +--Paul est un honnête garçon... + +--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou +serait encore protégée par bien d'autres raisons... + +--Lesquelles?... + +--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant +d'impression qu'un meuble. + +--Ensuite?... + +--Ensuite?... mais... mais c'est tout!... + +--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les +autres?... + +Madame de Rueille reprit, embarrassée: + +--Mais non... c'était une façon de parler... + +--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je +sais ce que tu penses? + +--Je ne le crois pas!... + +--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne +fera jamais attention à Paul, c'est... + +--Qu'il est marié... + +--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou +est occupée de quelqu'un?... + +--............... + +--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton +mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit +Giraud?... + +--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!... +d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne... + +--Qu'est-ce que tu veux dire?... + +--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait +toutes choses... + +--Mais quand ça?... + +--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense... + +--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?... + +Madame de Rueille répondit en souriant: + +--L'avenir est toujours vague, grand'mère!... + + + + +XII + + +Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la +petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La +Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque +chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux +répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce +poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou. + +«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et +Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée, +avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans +lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle +s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours +égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque +instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait +qu'elle «couvait sûrement une maladie». + +Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le +monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant +docilement le mouvement mondain où on l'entraînait. + +Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à +suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la +bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on +n'aurait couru un si beau rallye-paper. + +Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval. +M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien. +Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à +cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter +les accidents. + +Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle +dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui: + +--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même +avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un +salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour +parler votre langage élégant?... + +Et la marquise répéta, intriguée: + +--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!... + +Madame de Rueille répondit: + +--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!... + +--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai +été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde +adore... il était avec elle simplement poli... + +--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès +considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les +autres... + +La marquise demanda, en regardant madame de Rueille: + +--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... +tu avais une idée de derrière la tête?... + +Sans répondre, Bertrade répéta la question: + +--Une idée de derrière la tête?... + +--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit +Bernès?... + +--Je vous ai dit ce jour-là, grand'mère, que je crois que Bijou n'aime, +n'a aimé, et n'aimera jamais personne... + +--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais +certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper +d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?... +Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et +d'affection... + +--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!... +c'est-à-dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais +non pas de caresser et d'aimer... + +--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la +marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu +en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne +peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul, +qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment... + +Très douce, madame de Rueille répondit: + +--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse +d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!... +oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous +trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça +rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre +parfois!... + +M. de Clagny s'approchait, il demanda: + +--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit +coin?... + +--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me paraît +en train d'apprivoiser votre petit ami Bernès... + +Le comte se retourna, inquiet: + +--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par là?... + +--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce +garçon a dîné ici avec nous, il avait l'air gelé!... eh bien, je crois +que le dégel approche... + +--Bah!--s'écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna +subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui +l'enchante... à tel point qu'il veut épouser, ce qui enchante moins son +père, comme bien vous pensez?... + +Il ajouta, distrait: + +--Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!... + +--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux étonnée;--pourquoi +tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?... +pourquoi?... + +Il balbutia, embarrassé: + +--Mais parce que... elle est si jeune... + +--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'âge de se marier... elle +aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!... + +--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un +gamin!... + +--J'aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus +sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une +belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?... + +M. de Clagny demanda, anxieux: + +--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?... + +--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça +peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry +s'inquiète, mais vous?... + +Comme il ne disait rien, elle reprit: + +--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, +mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre +cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou, +je présume?... + +Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux: + +--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là!... mais c'est +elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!... + +Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui +affirmait, l'air contrarié: + +--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas +quitter mes camarades ce jour-là... + +--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il +faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du +rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera, +paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au +plus... + +Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit +officier et répondit: + +--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous +fera plaisir à tous... + +--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais +j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le +rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris +l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades... + +Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou: + +--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!... + +Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout +du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume: + +--Tu nous as salement lâchés, tu sais!... + +Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé, +écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette +façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, +convaincu: + +--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce +que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à +l'heure!... y avait pas que moi!... + +--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande +baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh +bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir... + +--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y +en a tant que ça?... + +Elle se pencha: + +--Qu'est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la +terrasse... + +--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. +Spiegel... + +--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?... + +Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit +étoilée, et ils sortirent ensemble. + +Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda: + +--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons +les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous +les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent... + +Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous +le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le +coeur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils +marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête +pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel: + +--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les +étoiles!... + +Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se +sentait si près d'elle: + +--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici +une... l'avez-vous vue?... + +--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose... + +--Souhaiter quelque chose?... quoi?... + +--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit +filer une étoile, il faut former un voeu?... + +--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce voeu?... + +--On le dit... + +--Avez-vous, mademoiselle, un voeu tout prêt, pour ne pas être, cette +fois, prise au dépourvu?... + +--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable... + +--Ah!... je n'ose pas vous demander... + +Elle dit doucement: + +--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille +très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du +monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa +façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales... + +Il demanda d'une voix qui tremblait: + +--Pourquoi voudriez-vous cela?... + +--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à-dire d'aimer +hautement... sans me cacher... + +Elle ajouta très bas: + +--Sans me blâmer en moi-même... + +Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à +chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia: + +--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?... + +Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit +pas. + +A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur +noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. +Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras. + +Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il +devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la +serrant éperdument contre lui, il murmura: + +--Denyse!... + +Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras, +elle dit, d'une voix plaintive et tendre: + +--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!... + +Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait. + +Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle +le repoussa: + +--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là-bas... moi je +rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise... + +Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela: + +--Pas par là!... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de +revenir d'ici... + +--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser +vos petites mains que j'adore?... + +Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même: + +--Allez-vous-en!... allez-vous-en!... + +Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta, +cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait +dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait +toujours. + + * * * * * + +--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans +l'obscurité profonde. + +La jeune fille se redressa: + +--Qui est-ce qui est là?... + +--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître +ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?... + +--Je me promène... + +--Toute seule?... + +--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé +qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute +seule... + +--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire +quand tu es seule?... + +--Je réfléchis... + +--Oh!... quel gros mot!... + +--Je rêve, si tu veux?... + +--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit +pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?... + +--Parce que?... + +--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques +et invraisemblables... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, +pondérés... ils doivent te ressembler... + +--Je te remercie... + +--De quoi?... + +--Dame!... des aimables choses que tu me dis... + +--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis +pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses +graves... + +--Graves?... + +--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, +de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même... + +--Qui est ce quelqu'un?... + +--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à +grand'mère ta main?... + +Elle dit, et son accent exprimait la stupeur: + +--Ma main?... Henry?... + +--Est-ce donc si prodigieux?... + +--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!... + +--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui +comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?... + +--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu +de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère +qu'il devait demander la permission de me parler... + +--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement +pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!... + +--C'est mal d'être comme ça?... + +--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est... +déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te +parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette +les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à +toi... etc... etc... + +--Non... je te répondrai... + +--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de +Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort +de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ... + +--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!... +d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas +épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!... + +--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?... + +--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais +trop... + +--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là!... + +--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant +comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le +considère comme mon frère... + +Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent: + +--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?... + +--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!... + +--Non... trente-trois... + +--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet +d'un frère, toi!... + +Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une +sorte de vague espoir: + +--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle... + +--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!... + +Elle reprit, gentille: + +--Ça te contrarie que je te dise ça?... + +--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne +heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si +on a des illusions, elles ne font pas long feu... + +--Tu avais des illusions?... quelles illusions?... + +--Aucune... + +--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée... + +Elle se serra contre lui et demanda, câline: + +--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?... + +Il se recula et répondit: + +--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on +devient méchant, c'est fatal!... + +--Et tu as du chagrin?... + +--Oui... + +--Beaucoup?... + +--Mais... assez comme ça, je te remercie!... + +--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?... + +--Quoi?... de quoi parles-tu?... + +--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!... + +Il répondit, s'énervant peu à peu: + +--Encore!... ah ça! tu es folle!... + +--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?... + +Il balbutia, embarrassé: + +--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que +j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois... + +--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton +affaire!... Alors, tu en aimes une autre?... + +--Oui... + +--Une autre que tu ne peux pas épouser?... + +--Précisément!... + +--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?... + +--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal... +c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne +voudrait pas de moi!... + +--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes... + +--Crois-tu?... + +--Évidemment... essaie toujours!... + +--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui +n'espère rien... et qui n'ose même rien demander... + +Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré: + +--Tu m'aimes!... toi?... toi?... + +--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?... + +--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je +t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le +voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien... + +Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui +passa la main sur les yeux. + +--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?... +Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?... + +Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et +chaud baiser. + +Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna +très vite. + + + + +XIII + + +--Alors, décidément, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, à +Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle +d'osier. + +La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête: + +--Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, +tu comprends?... + +--Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais +jusqu'à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d'avis... +qu'est-ce qu'il y a?... + +--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?... + +--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce +que ça peut bien être?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?... + +--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?... + +--Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque +autant que si tu étais à Pont-sur-Loire... + +--Oh! non!... + +--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris +samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner +ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner +de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces +jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait +qu'il ne t'a pas quittée... + +Jeanne répondit, avec effort: + +--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quittée... il ne s'est guère +soucié de moi... + +--Comment ça?... + +--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occupé que de +toi... il n'a parlé qu'à toi... + +--A moi?... + +--Oui... à toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis +jalouse... jalouse affreusement... + +Denyse demanda, l'air effaré: + +--Jalouse de qui?... de moi?... + +Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que +des larmes lui montaient aux yeux: + +--Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de +la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vérité, que te +laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?... + +--Non... pas du tout!... + +Elle ajouta tristement: + +--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je +t'assure... M. Spiegel, qui est très poli, s'est occupé de moi parce que +je suis la petite-fille de grand'mère qui le reçoit... pas pour autre +chose... + +--Il s'est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s'en +occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!... + +--Mais non, je... + +--Il était bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres +le subissent... c'est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui +arriverait... j'ai trop compté sur son affection... j'ai cru qu'il +m'aimait comme je l'aime... je me suis trompée, voilà tout!... + +--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions +de te rapprocher de moi... + +--Non... ainsi, nous allons passer la journée d'aujourd'hui ensemble au +rallye-paper... + +--Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas +beaucoup!... + +Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète: + +--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est +arrivé?... + +--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille +ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon +Bijou, ne te fais pas de chagrin!... + +--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!... + +--Mais tu me verras!... après-demain, je reviens à Bracieux pour la +revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!... + +--Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme +toujours?... tu lui en veux?... + +--Samedi,--continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,--nous +nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au +bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons guère nous +quitter... + +Bijou répondit, l'air attristé: + +--C'est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et +puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée... + +La femme de chambre entra: + +--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon... + +--Au salon?... à cette heure-ci?--fit Bijou, surprise. + +--C'est M. le comte de Clagny qui est là... + +--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite... + +Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa: + +--Viens avec moi?... + +--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer à Pont-sur-Loire après +le déjeuner... + +Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie: + +--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble +aujourd'hui!... + +--Où ça?... + +--Devine?... + +--Je ne sais pas trop... au théâtre?... + +--Juste!... comment as-tu deviné ça?... + +--Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny +que tu avais envie d'aller à cette représentation des Dames de France... +je suppose qu'il t'a apporté une loge?... + +--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de +six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton +père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que +j'oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c'est +M. de Clagny qui les a amenés... + +--Mais,--répondit Jeanne,--à trois nous allons vous gêner... + +--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mère et +moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept +places... et personne ne veut venir... + +--Les Rueille?... + +--Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne +viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M. +de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que +nous sommes huit en tout... + +Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit: + +--Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt +avec moi... alors tu cherches un prétexte?... + +--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu +avec papa... + +--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invité M. de Bernès... mais il +prétend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades... + +--Où l'as-tu donc vu, M. de Bernès?... + +--Au salon, à l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient +d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui +demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper... +et, comme c'est un goûter offert par les officiers, grand'mère est +tellement timorée qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation... + +--Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?... + +--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bête... et le +rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c'est tout près +pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une +trotte... + +--A quelle heure partons-nous?... + +--A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les +cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le déjeuner, +pour ne plus avoir à y penser... + +--Tu as encore une demi-heure... + +--Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?... + +Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les +corridors. + +--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin +particulièrement joyeuse... qu'est-ce que tu as?... + +--Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve +qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu'il +est délicieux de vivre, mais c'est tout!... + +--C'est déjà quelque chose!... + +--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une +grande bergère Louis XVI. + +La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et +plafond, en cretonne d'un rose pâle sur lequel couraient de larges +pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout +des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. +Dans l'air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de +mélange de chypre, d'iris et de foin coupé. + +Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda: + +--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?... + +Bijou répondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle: + +--Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les +cas, je ne mets rien... + +--Oh!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais c'est incroyable! comment... +vraiment, tu ne mets rien?... + +--Absolument rien... + +Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, +elle passa une chemise d'homme, à col très haut, glissa ses jolies +jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit +ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds +exquis. + +--Veux-tu que je t'aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne. + +Puis, surprise, elle demanda: + +--Et ton corset?... + +--Je n'en mets pas... + +--Mais... tu en mets toujours un?... + +Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit: + +--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatiguée. + +--Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va +si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... +rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset... + +--J'aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu +comprends?... + +Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, +achevait de mettre son habit, Jeanne murmura: + +--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est +peint sur toi!... c'est la perfection même!... Après ça... tu as une +taille tellement jolie!... + +Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron +de sa cravate blanche. La pointe de l'épingle se cassa avec un bruit +sec. + +--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!... + +Bijou répondit: + +--Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M. +de Bernès, je lui demanderai une épingle solide... + +Elle ajouta en riant: + +--Et pas chère!... pour que ça n'ait pas l'air d'un cadeau... + +--Tu as parié avec M. de Bernès?... + +--Oui... + +--Et tu as parié une discrétion?... + +--Oui... c'est mal?... + +--Mal?... non!... mais c'est bizarre!... + +--Tiens!... tu es comme grand'mère!... elle était scandalisée, +grand'mère!... + +--Dame!... et qu'est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?... + +--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il +n'y en aurait pas un seul. + +--Mais... c'est bien possible!... + +--Non!... ça n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce +serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question +ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais +on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu'un se tuera, tu +m'entends?... + +--Ne va pas tomber, toi, au moins?... + +--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,--il n'y a pas de +danger!... Patatras n'a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi +donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?... + +Jeanne demanda, en tendant les ciseaux: + +--Qu'est-ce que tu vas faire?... + +--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles +se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera +dit... + +Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le +remettant, s'écria, toute joyeuse: + +--Dieu! que je suis à mon aise!... c'est délicieux!... + +Jeanne la regarda avec admiration: + +--Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de +même!... + + * * * * * + +Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur +le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot; +mais M. de Rueille n'était pas encore descendu. + +Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient, +ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la +noisette en regardant paisiblement autour de lui. + +Bertrade ouvrit une fenêtre et dit: + +--N'attendez pas Paul... il commence à s'habiller... il vous +rejoindra... + +--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean. + +Elle répondit, perplexe: + +--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois +chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui +ne demande qu'à être tranquille... Partez toujours!... je vous +retrouverai là-bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire +à pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait sûrement si je partais +avec vous... + +--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?... + +Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries. + +--Non... je vais escorter grand'mère... + +--C'est ça--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!... + +--Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce +que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de +moi... + +--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney. + +Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé: + +--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!... + +Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché: + +--Je crois que c'est en effet le seul parti à prendre... + +Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'allée, M. de +Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien +attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou. + +--Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!--dit-il +ébloui;--habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c'est +possible, encore plus rose!... + +Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au +rendez-vous, il fut tout à fait heureux. + +La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le +landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail +madame de Rueille, les enfants, l'abbé Courteil, M. de Jonzac et M. +Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,--qui attendait à cheval, prête à +partir,--qu'il faillit dégringoler du mail au lieu de s'y asseoir. + +Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup +plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la +regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise. + +C'était la première fois qu'il la voyait à cheval, et elle lui semblait +incomparablement jolie et élégante. Tandis qu'il la considérait avec une +attention singulière, la voix de madame de Bracieux s'éleva, partant du +landau: + +--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas à te voir ainsi au +plein soleil... + +Denyse se retourna, toute rose: + +--Mais moi non plus, grand'mère, je n'aime pas m'y voir!... + +Elle réfléchit un instant et acheva: + +--Aussi... quand tout à l'heure nous retrouverons Jean, Henry et +Pierrot, je vous abandonnerai... + +--Crois-tu que nous les retrouverons?... + +--Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que +nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... +je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!... + +M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il +fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin +même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... +et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en était plein... et +ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en +queue... + +Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse +et aimable. A la fin, il conclut: + +--Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami +qui vous «rase»!... + +A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un +cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit: + +--Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai +système, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant +les papiers... après, on n'a plus qu'à filer sans s'occuper de rien... +Quelle heure est-il?... + +--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous +allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt... + +M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et +causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour +écouter, et s'écria: + +--Ah!... les voilà!... je les entends!... + +--Qui donc?...--demanda la marquise. + +--Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir, +grand'mère!... + +Elle passa le fossé de la route, et, s'arrêtant, cria en envoyant un +baiser à Jeanne: + +--Au revoir, toi!... + +Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à +l'arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction +de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu'elle adressait à son +amie. + +--Êtes-vous sûre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant +sur son siège. + +Elle répondit, en indiquant le bois: + +--Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry... + +Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait +d'un oeil anxieux... + +Dès qu'elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit, +l'oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l'obscurité du +bois. + +Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans +le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire +craquer sous ses pieds les branches mortes. + +Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de +Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l'endroit où +se cachait Denyse, ils s'arrêtèrent pour attendre un cheval qu'on +entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry +demanda: + +--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons +vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?... + +Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet: + +--Où est Bijou?... + +Pierrot répondit, méprisant: + +--Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!... + +--Ah!...--fit Rueille, désappointé. + +Et, se tournant vers son beau-frère: + +--Ce que j'ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à +Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre, +dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir +Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans +se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!... + +--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien +élevée... + +--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!... + +Pierrot proposa: + +--A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous +mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?... + +--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien +le temps!... Bernès est derrière moi... + +Dès qu'ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint +avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme +bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux. + + * * * * * + +Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer +encore un instant avec Lisette Renaud. + +--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgré ton +dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?... + +--Oui... + +--Tu resteras dans ma loge, probablement?... + +--Non... il faut que j'aille dans la salle... + +--Tiens!... toi qui as _la Vivandière_ en horreur... et je comprends ça, +d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?... + +Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand'mère, +il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de +l'y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire, +et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses +toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne +résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait +qu'il subissait, lui aussi, ce charme. + +Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait défendu. Il aimait de tout son +coeur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux +ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs +ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par +mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu'elle +entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l'eût +froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l'âme +délicate et le coeur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure: +une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se +sentait heureux d'un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu'il +faisait attention à Bijou,--qu'il n'avait guère jusqu'ici regardée,--il +ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain +se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine +et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était +plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'étaient les yeux pervenche, +les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui +semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous. + +Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait +pourtant une inquiétude s'emparer d'elle et attrister son coeur. Elle +ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa +question: + +--J'irai revoir _la Vivandière_, parce que... pour refuser une place +qu'on m'offrait dans une loge... j'ai été forcé de dire que j'avais +promis d'aller au théâtre avec des camarades... + +--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?... + +--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te +voilà bien avancée, n'est-ce pas?... + +Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi: + +--Madame de Bracieux... c'est la grand'mère de mademoiselle de +Courtaix... + +Surpris, il demanda: + +--Comment sais-tu ça?... + +--Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire... + +--En attendant...--fit-il agacé,--je vais manquer le rendez-vous, +moi!... + +--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et à ce soir!... + +--A ce soir!... + +Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle: + +--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du côté des +voitures!... + +Puis, s'engageant dans le sentier que tout à l'heure suivait Bijou, il +mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. +Tout à coup, il s'arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin. + +«Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a déjà un +monsieur qui s'est fait déposer...» + +Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il +poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l'herbe, à +droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l'autre +s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres +entr'ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant +dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser à un arbre. + +Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune +fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la +sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et +son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de +baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui: + +--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!... +je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!... + +Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, +lentement, ouvrit les yeux. + +A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant: + +--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bête, cette chute!... + +Il demanda: + +--Comment êtes-vous tombée?... + +--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois... + +--Oh!... et vous avez fait panache?... + +Elle répondit en riant: + +--Vous l'avez dit!... + +--Vous êtes-vous fait mal?... + +--Pas le moins du monde!... + +Et elle ajouta, pensive: + +--C'est gentil à vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que +vous ne m'aimez guère, je crois?... + +Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate: + +--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que... + +--Je crois que... oui, parfaitement!... + +Il demanda, effaré: + +--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle +chose?... + +--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce +matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec +nous... vous aviez l'air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais +là, bien!... joliment bien!... pourquoi?... + +--Mais, mademoiselle, je... je vous assure... + +--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une +excuse banale... + +Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et +l'épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de +s'appuyer à lui comme à un fauteuil: + +--Ça m'est d'ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y +viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser... + +--Mais... + +--Il n'y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?... + +--Votre discrétion? + +--Dame!... est-ce que nous n'avons pas parié... moi, qu'il y aurait un +accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait +pas?... + +--Oui... Eh bien?... + +--Eh bien... mais, je pense qu'en voilà un, d'accident?... vous ne le +trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?... + +Il balbutia: + +--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si +vous saviez!... + +Elle le regardait, l'air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle +lui tendit la main en disant: + +--Merci encore de m'avoir si bien soignée... et maintenant, +allez-vous-en bien vite... + +--Pouvez-vous remonter à cheval?... + +--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude +très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa +voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux +pas que grand'mère sache rien... + +Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, +elle dit, agacée: + +--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la +route, à M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en +bordure du chemin... là précisément où je l'ai quitté tout à l'heure... +Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un +arbre?... merci!... + +Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois: + +--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?... + +Il répondit: + +--C'est bien convenu... + +Dès qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où +l'avait trouvée Bernès. + +Peu après, le roulement d'une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, +descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il +poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras, +anxieux, angoissé, demandant: + +--Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!... + +Et, comme Bernès, il ajouta: + +--Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t'en supplie!... + +Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses +forces entre ses bras. + +A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard +candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se +rendormir... + +--Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si +bien!... j'y voudrais rester toujours!... + + + + +XIV + + +--Entrez!...--cria Bijou. + +Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui +frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air +de leur délicat parfum. + +Le domestique dit: + +--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de +mademoiselle... + +--De mes nouvelles?... + +--A cause de la chute de mademoiselle... + +--Ah!... je n'y pensais plus!... + +Et, allant à la fenêtre, elle demanda: + +--Il est en voiture?... + +--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon... + +--Ah! bon!... alors je vais descendre!... + +Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. +Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles +ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de +sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny. + +En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits +tirés, le visage fatigué et triste. + +Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa: + +--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne +heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la +Norinière joliment tôt!... + +--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous +allez?... + +--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le +rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au +théâtre je n'avais pas l'air malade?... + +--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, +un peu bruyante, un peu fébrile... + +Et, tristement, il ajouta: + +--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère +occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre +vieil ami... + +Elle se leva, et allant à lui, câline: + +--Oh!... comment pouvez-vous croire... + +--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas, +ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si +naturel!... + +--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime +pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les +petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier... + +--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez +dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous +attendions ensemble les invités avant le dîner... + +Denyse se mit à rire: + +--Vous avez de la mémoire!... + +--Toujours... quand il s'agit de vous!... + +Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?... + +--Hier?... + +--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un +petit oiseau frileux?... + +Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce +moment, ressemblaient à des violettes pâles: + +--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie +de ma culbute, vous comprenez?... + +Et, comme M. de Clagny restait sans parler: + +--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?... + +Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait +l'air amusé, la bouche entr'ouverte: + +--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester +toujours ainsi...» + +--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai +bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?... + +Il attira Bijou à lui et demanda: + +--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir +comme ça de près toujours?... + +--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!... + +--Bien vrai?... + +--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?... + +--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?... + +--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout +quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux +heures quand nous sommes rentrés?... + +--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute +la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?... + +--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que +je peux lui dire de votre part?... + +--Non... j'ai à lui parler à elle-même... + +--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme +on dit ici... + +--Eh bien, j'attendrai... + +Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à +travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit: + +--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!... + +--Mais non!... + +--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu +Paul de Rueille qui allait et venait comme ça... + +--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue, +Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez... + +--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne +savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade... + +--Et... qu'est-ce qu'il a fait?... + +--Je crois qu'il n'a rien dit... + +--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!... + +Bijou dit impétueusement: + +--Vous avez un duel?... + +--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre +l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit +Bijou!... + +--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?... + +--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me +plaindra... + +--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais... + +Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance: + +--Je ne veux pas être plaint par vous!... + +--Vous ne m'aimez donc pas?... + +M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme +que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix: + +--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!... + +Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea +rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant: + +--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me +recevoir... + +Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit +dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse +préoccupation. + +La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute +souriante: + +--Vous êtes joliment matinal, Clagny!... + +Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, +inquiète: + +--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?... + +--Un malheur... + +--Dites!... + +--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous +souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y +a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle +était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?... + +--Oui!... + +--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était +du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal... + +--Parfaitement!... eh bien?... + +--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes +forces... + +--Patatras!... + +--Ah!... vous êtes consolante, vous!... + +--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous +n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?... + +Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée: + +--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à +votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai +cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni +méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne +l'adorera... + +--Mais songez donc que vous avez... + +--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette +différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte +tous les dangers d'une telle disproportion... + +--Mais elle?... + +--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un +ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait... + +--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que... + +--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente... + +--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite +créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute +différente de vous... + +--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous +vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?... + +--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?... + +--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence +sur Bijou... + +--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... +rien de plus... + +--Alors, vous allez lui parler?... + +--Oui... + +--Voulez-vous que je vienne tantôt?... + +--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai +probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de +venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que +je vous remettais à demain... + +--Si elle refuse... je partirai... + +--Pour où?... + +--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un +vieux coin... + +--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà +aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune... + +La marquise s'arrêta et reprit en souriant: + +--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que +dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait +quarante-cinq ans!... + +--Si c'était vrai, ce que vous dites?... + +--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez +tout de même cinquante-neuf... + +M. de Clagny se leva. + +--Adieu!...--fit-il,--à demain... + +Il ajouta, avec un sourire navré: + +--Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai +pris d'un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme +avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours... + +Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en +murmurant: + +--Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi +bonne?... + + * * * * * + +Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs +reprises, M. de Jonzac demanda à sa soeur: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?... + +Jean de Blaye dit: + +--Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... +il devait être deux heures... + +Et, s'adressant à Bijou: + +--Eh bien, t'es-tu amusée?... était-ce joli?... + +--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille. + +--Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...--dit M. de +Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi, +n'est-ce pas, grand'mère?... + +--Oui...--répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible +et elle a une admirable voix!... j'ai été stupéfaite de trouver ça à +Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l'élégance de la salle... il y +avait beaucoup de jolies femmes bien habillées... + +--Presque toutes en rose!--s'écria Denyse,--j'ai remarqué ça!... + +M. de Rueille dit: + +--Ça, c'est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient +toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»... +elles se mettent en rose aussi... + +Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda: + +--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?... + +Elle répondit en riant: + +--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne +fait attention à moi... + +Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie: + +--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?... + +--Je pense que tu es beaucoup trop modeste... + +--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard +pénétré d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier, +toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne +cessait pas de... + +Bijou l'interrompit vivement: + +--Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqué qu'on s'occupât +de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s'ensuit pas +nécessairement que ce soit moi qui... + +--Évidemment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mère +qui intéressait si fort les indigènes!... + +--Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!... + +--C'est vrai!... elle n'est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite +Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!... + +Bijou haussa les épaules. + +--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me +dites tout le temps des choses pour me taquiner.... + +Pierrot s'écria: + +--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisèle de La Balue +n'est pas la même chose, va!... en v'là une qui changerait bien avec +toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour +de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l'a envoyée +promener. + +--Il est gentil, ce petit Bernès!...--dit la marquise,--je l'ai vu +pendant toute cette soirée d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est +simple... bien élevé... pas bête... + +Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il +demanda: + +--Tu n'as pas l'air d'être de l'avis de grand'mère?... + +--Oh!... mon Dieu! si!... + +--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?... + +--Mais je l'avoue... + +La marquise se tourna vers sa petite-fille. + +--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?... + +--Mais rien, grand'mère!... rien!... je le trouve comme tout le +monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration... +voilà tout!... + +--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des +cris d'admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très +indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, +effectivement, c'est une autre affaire... + +--Vous exagérez!... + +--J'exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous +trouviez vraiment à votre gré?... + +--Mais... M. de Clagny, par exemple!... + +La marquise demanda: + +--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour +l'épouser, je présume?... + +Bijou répondit en riant: + +--Ah! non!... pas pour l'épouser!... + +On sortait de table. Jean de Blaye dit: + +--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?... + +--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, +tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?... + +--Ce que j'y vais faire?...--répondit-il un peu troublé--des +commissions... + +--Veux-tu m'emmener?... + +--T'emmener?... mais... + +Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu'il l'aimait, il évitait +toutes les occasions de se trouver seul près d'elle. Quant à elle, sa +façon d'être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'était modifiée en +rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir +refusé sa main, et semblait oublier même qu'ils l'eussent demandée. + +Elle dit, l'air étonné: + +--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?... + +Mal à l'aise, appréhendant le tête-à-tête et n'osant pas devant tous +refuser d'emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter: + +--Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l'honneur que tu +veux bien me faire!... + +--A la bonne heure!... tu es gentil!... + +--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi, +quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires... + +--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec +toi là-bas?... + +Madame de Bracieux intervint: + +--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme +ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait +pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... +et encore, c'est convenable tout juste!... + +Après un silence, la marquise reprit: + +--Mais, qu'est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?... + +--Des courses, grand'mère... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la +maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement +le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas +de roucouler!... + +M. de Jonzac dit: + +--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier +pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une +aile, ce mariage-là!... + +--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air +inquiet. + +--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!... +tu n'as pas remarqué ça?... + +Elle répondit: + +--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!... + + * * * * * + +De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux. + +En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait +des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit +un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais +elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. +Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune +femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans +une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins. + +En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des +Dubuisson, Bijou demanda: + +--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?... + +--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?... + +Elle dit, étonnée: + +--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie +de courses... dans Pont-sur-Loire!... + +Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou, +Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa: + +--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec +Jeanne, moi!... + +Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine +attristée et les yeux battus. Elle demanda: + +--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?... + +--Pas très bien... + +--Est-ce que... ton fiancé?... + +--Toujours le même... + +--Ce qui veut dire?... + +--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose +qui m'a secouée ce matin... + +--Quoi?... + +--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de +la peine tout de même... + +Et, évitant de regarder Bijou, elle continua: + +--Tu sais bien... Lisette Renaud?... + +--Oui... Eh bien?... + +--Eh bien... elle est morte ce matin!... + +--Morte?... de quoi?... + +Jeanne dit, très bas: + +--On croit qu'elle s'est tuée: + +--Comment ça?... + +--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant +moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle +a eue avec M. de Bernès... + +--Quand?... + +--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé +de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts... + +--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été +impressionnée... + +--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins +d'amour me touchent beaucoup... + +Elle ajouta, avec un sourire désolé: + +--Et pour cause!... + +Bijou dit, d'un ton de regret: + +--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas +beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et +chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être +bien malheureux!... + +Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse: + +--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne +le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les +autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne +doivent avoir de remords... + +Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement +la main devant les yeux: + +--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera +rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons! +parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos +de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?... + +--Elle va... mais elle me va mal!... + +--Pas possible!... + +--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis +plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis +presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si +coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un +peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!... + +--Comment, sans importance?... + +--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la +médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que +tu es... + +Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à +moitié blagueur: + +--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!... + +Puis, changeant brusquement de ton: + +--A quelle heure iras-tu aux courses demain?... + +--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... +Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je +voudrais bien ne pas y arriver avant toi... + +Denyse regarda sa montre: + +--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour +les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un +jardinier... dans les environs de la gare... + +--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de +fleuristes... + +--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du +quai?... + +--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il +n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques +petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du +quartier... + +Bijou se leva. + +--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!... + + * * * * * + +Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, +l'air triste et le visage défait. + +Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais +seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et +qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de +l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, +parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la +ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et +venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une +insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup. +Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en +voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la +venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce +qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse +qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa +vie?... + +Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui +affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il +cherchait un moyen de la questionner, elle dit: + +--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été +difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de +la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je +me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé... + +Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui: + +--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des +Lilas?... + +Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda: + +--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?... + +Il répondit vivement: + +--Pas moi!... un de mes amis... + +--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?... + +--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!... +si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier +soir?... Eh bien, elle s'est tuée!... + +Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce +sujet: + +--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!... + +C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de +cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite +fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!... + + * * * * * + +A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le coeur +battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée +comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très +désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y +était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire +franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille, +elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant +déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny +charmant... mais pas pour l'épouser». + +Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût +instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour +réfléchir, c'était ce qu'il voulait. + +Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils +descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la +mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à +cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en +campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire. + +--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est +tuée!... elle était si gentille et si jeune!... + +Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à +manger: + +--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est +malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!... + + + + +XV + + +La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de +«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la +fit appeler chez elle. + +La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée +quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses +à lui dire. + +--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui +est aussi le tien... + +Bijou l'interrompit: + +--M. de Clagny?... + +--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup, +n'est-ce pas?... + +--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!... + +--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle +charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une +nièce... enfin... tu vas être bien étonnée... + +Elle demanda, craintive: + +--Étonnée de quoi?... + +--De... il veut t'épouser... là!... + +Bijou murmura, l'air stupéfait: + +--Lui aussi?... + +--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui +donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?... + +Denyse rougit. + +--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en +s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous +sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les +courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait +d'ailleurs pas grand intérêt!... + +--Ah!... tu trouves ça, toi?... + +--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre... + +--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?... + +--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui +l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander +ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait +s'adresser... + +--Tu es un vrai Bijou, toi!... + +--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas +l'épouser... + +--Il n'a pas assez de fortune pour toi!... + +--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry +ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!... + +--Ah!... et Jean?... + +--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai +dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire +pour son propre compte... + +--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent +pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable +en terre!... + +Et, après un silence, la marquise conclut: + +--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny... + +--Comment la connaissez-vous?... + +--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son +genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du +vieil ami de ta grand'mère... + +--Lui aussi, il est réussi!... + +--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!... + +--Il n'en a pas l'air!... + +--Mais il les a!... + +--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance +à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry... + +--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas +comprendre... + +Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs: + +--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!... + +--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?... + +--Il va venir aujourd'hui?... + +--Il va venir tout à l'heure... + +Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit: + +--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée +qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me +marier encore... + +Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise: + +--Parce que je suis trop bien ici avec vous... + +--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux, +embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma +joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta +vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un +mariage qui serait fou... + +Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda: + +--Fou?... pourquoi, fou?... + +--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout +à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage +a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les +reconnaître!.. + +Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron. + +Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant: + +--Le voilà!... + + * * * * * + +Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent: + +--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin... + +Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit: + +--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans +le pays!... + +--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais +bien profondes... + +Bijou se tourna vers sa grand'mère: + +--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète. + +--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le +verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à +qui il veut dire adieu... + +--Et il ne va pas aux courses?... + +--Non... il fait ses malles!... + +--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant +promis de venir la voir!... + +La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec +un coeur exquis, la jeunesse est sans pitié. + +L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle +était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, +infiniment jolie et rare. + +--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de +Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... +elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?... +de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?... + +M. de Juzencourt répondit avec un rire épais: + +--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!... +Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?... + +--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans +quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui +papillonne comme les autres autour de «Bijou»... + +Juzencourt demanda: + +--Et vous?... vous ne papillonnez pas?... + +--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou +l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous +savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante +pas!... + +Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il +dit, la voix et le regard voilés: + +--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas +rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous +avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et +d'un grain!... + +Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa +grosse voix sonore et pleine: + +--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!... + +Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla +retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou +s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois +six danseurs. + +Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans +même répondre à son salut: + +--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à +cause de moi?... + +Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant +dans un salon presque désert: + +--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez +pas!... + +Il répondit, très ému: + +--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible... +je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les +autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est +fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et +pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin... + +Elle demanda: + +--Vous aviez cru que... que je dirais oui?... + +--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et +confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous +vous laisseriez aimer... + +Elle dit, songeuse: + +--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?... + +--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on +désire... + +--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas +dû être?... + +Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque: + +--Je vous demande pardon... + +--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui +dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée... + +--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?... +promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la +revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai... +mieux que ce soir... + +Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux: + +--Vous ne regretterez pas d'être venu!... + +Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline: + +--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!... + +Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui +accourait pour réclamer «sa valse». + +--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis +sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter +des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou... + +--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus +au tien, j'imagine!... + +--Tu as vraiment des façons de parler!... + +--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La +Balue marque de plus en plus mal?... + +--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas... + +--Ils ont dit qu'il se peinturlurait... + +--C'est vrai!... + +--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?... + +--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes +cousins... ils te le diront... + +--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu: +«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?... + +--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon... + +--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. +Giraud et M. l'abbé!... + +--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou +avait demandé une invitation pour lui... + +--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque +temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se +coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire... + +--Tu ne sais pas ce qu'il a?... + +--Je crois qu'il a Bijou... + +--Comment, il a Bijou?... + +--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa, +qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père +Clagny qui ne compte plus... + +Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé: + +--Et de moi, qui ne compte pas encore... + +--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que +son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est +certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que... + +Pierrot l'interrompit vivement: + +--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et +intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer, +allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!... + +--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait +promener comme les autres... + +Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même: + +--C'est bien possible!... + +Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne +Dubuisson: + +--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habillée +absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point», +comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand +elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et +comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je +peux me risquer à l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?... + +--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!... + +Elle accepta, en effet, et s'éloigna au bras de Pierrot. Alors, M. +Spiegel vint à Denyse et l'invita pour la valse qui commençait, mais +elle fit «non» de la tête, en disant: + +--Je suis si fatiguée, si vous saviez!... + +Il insista: + +--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le +commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous... + +--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je... + +Et, prenant tout à coup son parti: + +--Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas +fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que... + +--Parce que?... + +--Parce que j'ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!... + +Il répéta, surpris: + +--De la peine à Jeanne, pourquoi?... + +--Ça a l'air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut +que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous +adore... à tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous +parle... ou vous voit, même!... + +Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M. +Spiegel demanda: + +--Elle vous l'a dit?... + +Bijou répondit, avec l'empressement gêné et maladroit de quelqu'un qui +se voit obligé de mentir: + +--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai deviné ça!... moi toute +seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe +en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou +même l'ombre d'une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis +là?... + +--Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu'ils +ont raison, ceux qui vous aiment!... + +Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint +subitement coloré, les narines agitées d'un imperceptible battement, +écoutait sans répondre le jeune professeur. + +Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple +qu'elle lui abandonna, et l'entraîna au milieu des valseurs. + +M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse. +Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr'ouvertes sur ses +petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune +homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa +sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui +sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque. + +Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrêtait pour reprendre haleine, +Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d'elle absolument. + +--Voyez-vous,--disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son +formidable genou,--je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur +de _football_... L'équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un +match avec l'équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça +sera très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux +plaquages!... + +Comme Jeanne, sans répondre, suivait d'un oeil inquiet son fiancé qui +passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce +tournoiement rapide et doux, il demanda: + +--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?... + +--Non!...--dit-elle, la voix changée,--je me sens un peu mal à l'aise... +j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue +là-bas... je voudrais m'en aller!... + +Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou +arrêtait M. Spiegel à côté de l'orchestre et lui disait en riant: + +--Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!... +d'ailleurs, voilà la valse qui finit... + +Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs +habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et +tout à coup, s'écria: + +--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah! +bien!... si je m'attendais à vous voir!... + +Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur +Bijou ses yeux d'un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie: + +--Je ne m'attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!... + + + + +XVI + + +Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle +entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée +comme après une longue nuit. + +--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier... + +--A quoi?... + +--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny... + +--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire +qu'elle croyait enterrée. + +Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile +de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les +liquider. + +--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai +vu M. de Clagny... + +La marquise demanda, un peu inquiète: + +--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?... + +--C'est que j'ai changé d'avis... + +--Qu'est-ce que tu dis?... + +--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny... + +--Allons donc!... tu ne feras pas ça?... + +--Et pourquoi?... + +--Parce que ce serait de la folie!... + +--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je +ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant +de tranquillité... + +--Parce que?... + +--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux... + +--Évidemment... mais ça passera!... + +--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de +Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors, +la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma +faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup +plus encore que lui... + +--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon +Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort +peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre +trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage +impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les +connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux +courir... + +--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui +voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les +responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir... +et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M. +de Clagny que j'aime tendrement... + +Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya: + +--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne +m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une +sorte de répulsion... + +Elle s'agenouilla devant la marquise: + +--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?... + +--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une +petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le +promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas, +poussée par ton bon coeur, par ton exquise pitié, faire une +irréparable bêtise... + +--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier... +et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce +qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas, +grand'mère?... + +--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je +suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines +effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!... + +--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui +parler ce soir!... + +--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!... + +--Il m'a promis, à moi, de venir... + +Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage: + +--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la +rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini... + +La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la +tête de Bijou et répondit en l'embrassant: + +--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop +grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse... + + * * * * * + +Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On +devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à +cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut +surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda: + +--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?... + +Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé: + +--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à +Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener... + +Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou: + +--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a +son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le +parc... + +Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit: + +--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si +nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas +venus... + +Bijou dit, étonnée: + +--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?... + +--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule... + +--Vous?... + +--Oui... nous!... notre mariage est démoli!... + +--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?... + +Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés: + +--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je +lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie +de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole... + +--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes +rien?... + +--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille... + +Bijou la regarda au fond des yeux et demanda: + +--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de +l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?... + +Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit: + +--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?... + +--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que, +certainement, il t'aimait... + +--Et puis?... + +--Comment, «et puis?...» + +--Oui... à quoi ça le menait-il?... + +--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!... + +--Espérer... m'épouser?... + +--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi... + +--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien +involontairement, ton malheur?... + +--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est... + +Bijou parut réfléchir: + +--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement. + +Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée: + +--M. de Clagny veut m'épouser... + +--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M. +de Clagny!... + +--J'avais dis non... je vais dire oui... + +--Tu es folle!... + +--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être +un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de +te voir du chagrin me fait horreur!... + +--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais +pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été +pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas... + +--Des choses pénibles?... à quel sujet?... + +--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et +pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de +mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été +souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent... +il a cru que je boudais... + +--Tout ça s'oubliera!... + +--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en +épousant un vieillard... + +--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet +d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser +un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin... + +Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant: + +--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à +fait»!... tu as bien le temps!... + +--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait +inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille +aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi +encore... et dis-moi que tu m'aimes! + +--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M. +Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?... + +Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de +s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser. + +Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux: + +--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!... + +Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il +baisa en disant: + +--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?... + +Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de +mademoiselle Dubuisson: + +--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!... + +Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec +une douleur intense au fond de ses doux yeux: + +--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!... + + * * * * * + +La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé. + +Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure, +si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce, +mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle +était. + +Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments +des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton +pointu: + +--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que, +pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?... + +Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella +sèchement: + +--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes, +toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des +jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux... + +Jean répondit, après avoir regardé Bijou: + +--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce +costume!... + +Bijou intervint: + +--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui +aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi... +ou mon mari... + +--Si tu en avais un?... + +--Oui... eh bien, je vais en avoir un!... + +Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule. + +Bijou reprit: + +--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie... + +--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet. + +Pierrot dit: + +--Ah! la bonne blague!... + +--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?... + +Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui +entrait: + +--Je vais le dire à M. de Clagny... + +Se tournant vers lui, elle ajouta: + +--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!... + +Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou: + +--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la +trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes +modernes... + +--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de +Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!... + +Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la +Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en +plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie. + +Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez +madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre +anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant +qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui +causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il +n'avait plus dit un mot. + +--Où diable est-il passé?...--demanda Jean. + +Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard: + +--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!... + + * * * * * + +Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou +dit, très douce: + +--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du +chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop +affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui +n'est pas?... Est-ce vrai?... + +--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?... + +--Vous savez bien que si!... + +--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent +quelconque?... + +--Mieux que ça!... + +--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?... + +--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!... +d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis, +je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur... +il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus +heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!... + +Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire, +le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou. + +Elle reprit: + +--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore +aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous +avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser... + +M. de Clagny s'arrêta court, et demanda, la voix étranglée: + +--Alors... vous consentez?... + +--Oui... + +Il balbutia: + +--Ma chérie!... ma chérie!... + +--Je l'ai dit ce matin à grand'mère,--continua Bijou,--et je dois vous +avouer qu'elle n'a pas été très contente... elle a fait tout ce qu'elle +a pu pour me faire changer d'avis... + +--Je comprends ça!... + +--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier +lorsqu'il y a une telle disproportion d'âge... et puis... elle ne me l'a +pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me +préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre... + +--Et c'est... + +--La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes +horriblement riche... grand'mère me l'a dit hier quand elle m'a appris +que vous demandiez ma main... + +--Qu'est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu +moins riche?... + +--Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand'mère surtout!... Oh!... +non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'être épousée sans rien... +car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle +considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs: +«Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai...» disent les +gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent +qui est considérable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet, +et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose... + +--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes +gêne-t-elle votre grand'mère?... + +--Ah! voilà!... elle m'adore, grand'mère, et elle calcule que j'ai +trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi... +et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe... +après m'être habituée à un bien-être excessif, que j'ignore jusqu'ici... +je me trouverai très gênée et très malheureuse à l'âge où l'on ne +recommence plus sa vie... et où l'on souffre des mauvaises habitudes +qu'on ne sait plus perdre... + +--Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et +sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout... +même si vous ne devenez pas ma femme... + +--Bah!... elle dit qu'un testament... ça se déchire!... + +--Si votre grand'mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de +mariage?... + +Bijou se mit à rire: + +--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce +détruit les choses faites... + +--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je +possède... et si je vous donne encore le reste en m'en réservant +seulement l'usufruit?... + +Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement tout plein de câline +tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui +dit: + +--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m'en +donnerez beaucoup... j'espère bien que vous vivrez très, très +longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me +retrouver pauvre... relativement?... + +Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de +Denyse: + +--Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre +sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré... + +Elle murmura: + +--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous +quitterai plus jamais, jamais!... + +Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux: + +--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?... + +Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de +voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d'eux, plusieurs +personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencés. +Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans +l'obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit: + +--C'est singulier!... on dirait qu'il est arrivé quelque chose?... + +Mais Bijou, qui s'était arrêtée, inquiète, le coeur battant à coups +pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit +paisiblement, en retenant le comte par le bras: + +--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce +moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils +ont mangé, ils s'en retournent chez eux... + +--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le +château?... + +Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se +serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à +lui. + +Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs +voitures qui emmenaient les invités. + +Bijou dit, surprise: + +--Tiens!... on s'en va déjà!... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien +tard?... + +Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui +allaient monter en voiture. Denyse demanda: + +--Comment?... vous partez?... pourquoi? + +M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa +fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de +Bijou. + +Et M. de Clagny, commençant à s'inquiéter, dit à son tour: + +--Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc?... + +Dans le vestibule, qu'une large traînée d'eau sillonnait, des +domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux +gros de larmes et les mains pleines de fleurs. + +Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs. + +Bijou s'arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et +demanda: + +--Qu'est-ce qui est arrivé?... + +Bertrade répondit: + +--M. Giraud s'est noyé... on vient de le rapporter... c'est le meunier +qui l'a retrouvé près de l'écluse... + +Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les +fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure: + +--Oui... je sais bien... grand'mère avait défendu de le dire devant +Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!... + + + + +XVII + + +Comme elle attendait, sur le seuil de la petite église, l'oncle Alexis +qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d'un coup +de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis +de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le +portail ce regard luisant qui savait si bien voir. + +Elle aperçut tout d'abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui +s'avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu +nerveux. Henry de Bracieux, l'air agacé, écoutait distraitement la +marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans +une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses +grandes mains gantées de blanc manoeuvrer avec maladresse, sans +parvenir à le dégager. + +L'air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M. +Sylvestre s'engouffrait tête baissée dans l'escalier de la tribune, et +l'abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en +évitant de regarder dans la direction de Bijou. + +Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait à côté de son père que la +foule lui permît d'entrer. Derrière les belles dames et les beaux +messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des +paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se +détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à +longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les +yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui +illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de +vivre, d'être jolie et d'être aimée. + +L'oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu +voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en +marche au son de l'orgue qui ronflait. + +Un cocher de fiacre, entré dans l'église pour regarder «la noce», +s'écria en voyant passer Bijou: + +--Nom d'un chien!... c'qu'elle est chouette, la mariée!... + +A quoi un valet de la ferme à «maît' Lavenue» répondit, avec conviction: + +--Est-ce pas?... Eh bié, l'est core meilleure qu'alle n'est +chouette!!!... + +FIN + +IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. PRINTED IN GREAT BRITAIN. + +_Nelson +Éditeurs +189, rue Saint-Jacques +Paris_ + +_Calmann-Lévy +Éditeurs +3, rue Auber +Paris_ + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + +***** This file should be named 39694-8.txt or 39694-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/6/9/39694/ + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Bijou + +Author: Gyp + +Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + + + + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/binding-lg.jpg"> +<img src="images/binding.jpg" width="94" height="550" alt="" /></a> + +<a href="images/cover-lg.jpg"> +<img src="images/cover.jpg" width="356" height="550" alt="" /></a> +</div> + +<p class="r"><i>B i j o u</i></p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="8" cellspacing="0" summary="" +style="font-weight:bold;border:2px solid black;"> + +<tr> +<td class="brb"> </td> +<td class="brb" colspan="2"> </td> +<td class="bb"> </td> +</tr> + +<tr> +<td class="br"> </td> +<td colspan="2" align="center" class="br"><i><big><big><big>B I J O U</big></big></big></i><br /><br /> +<i><big>Par</big></i><br /> +<i><big>G Y P</big></i></td> +<td> </td> +</tr> + +<tr> +<td class="br"> </td> +<td colspan="2" align="center" class="br"> +<br /> +<img src="images/colophon.png" +width="40" +height="58" +alt="colophon" +/><br /> +<br /> +<br /> +<br /></td> +<td> </td> +</tr> + +<tr align="center"> +<td class="brb"> </td> +<td class="brb"><i>Nelson<br /> +Éditeurs<br /> +<small>189, rue Saint-Jacques</small><br /> +Paris</i></td> +<td class="brb"><i>Calmann-Lévy<br /> +Éditeurs<br /> +<small>3, rue Auber</small><br /> +Paris</i></td> +<td class="bb"> </td></tr> + +<tr> +<td class="br"> </td> +<td class="br" colspan="2"> </td> +<td> </td> +</tr> +</table> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="cb"> +<i>A<br /> +<br /> +MONSIEUR ALBERT AUBLET</i><br /> +</p> + +<p> <a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<h1>BIJOU</h1> + +<p class="c"><a href="#I"><b>I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII</b></a></p> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span>A marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la +pelote de laine bourrue son gros crochet d’écaille blonde et, posant la +pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:</p> + +<p>—Jean?... qu’est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là +à t’écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais +petit... et insupportable...</p> + +<p>Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu’il appuyait aux carreaux +de la baie, et répondit avec un peu d’hésitation:</p> + +<p>—Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...</p> + +<p>—Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup +d’attention!...</p> + +<p>—Ne le croyez pas, grand’mère!...—dit madame de Rueille de sa belle +voix grave—il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de +l’avenue...<a name="page_008" id="page_008"></a></p> + +<p>La marquise demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu’il attend quelqu’un?...</p> + +<p>M. de Rueille expliqua en riant:</p> + +<p>—Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui +rappellerait Paris!... c’est une taquinerie de Bertrade...</p> + +<p>Jean murmura, sans bouger:</p> + +<p>—Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...</p> + +<p>Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa +grand’mère:</p> + +<p>—On dirait presque qu’il est sincère?...</p> + +<p>—Sincère, mais absorbé!...—fit la marquise.</p> + +<p>Et, s’adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de +Rueille, elle demanda:</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, dites-nous donc s’il se passe sur la terrasse quelque +chose d’intéressant?...</p> + +<p>L’abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus +son épaule, et répondit aussitôt:</p> + +<p>—Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...</p> + +<p>—Pas la moindre...—affirma Jean.</p> + +<p>Et, quittant la fenêtre, il vint s’asseoir sur un divan. Un des petits +de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l’abbé répéter +les numéros avec une inaltérable patience, s’était juché sur une chaise, +et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu’un.</p> + +<p>La grand’mère intriguée demanda:</p> + +<p>—A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...<a name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<p>—A Bijou,—dit l’enfant;—elle est là ... qui cueille des fleurs...</p> + +<p>—Est-ce qu’il y a longtemps qu’elle est là ?...</p> + +<p>Ce fut l’abbé qui répondit:</p> + +<p>—Il y a dix minutes ou un quart d’heure, madame la marquise...</p> + +<p>—Et vous trouvez que Bijou n’est pas une chose intéressante à +regarder?...—s’écria la vieille femme en riant—vous êtes difficile, +monsieur l’abbé!...</p> + +<p>L’abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement +timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d’un blond pâle, +et balbutia, effaré:</p> + +<p>—Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu’en demandant s’il se +passait sur la terrasse quelque chose d’intéressant... vous vouliez dire +quelque chose de... d’extraordinaire... et je ne pensais pas que la +présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire... +qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour +ses corbeilles... pût être considérée comme...</p> + +<p>La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l’abbé, l’air +éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.</p> + +<p>—Ce pauvre abbé!...—dit très bas Bertrade de Rueille,—vous +l’ahurissez, grand’mère!...</p> + +<p>—Mais non!... mais non!... je ne l’ahuris pas!... tu exagères, ma +petite!...</p> + +<p>Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<p>—Il est donc aveugle, ce garçon!...</p> + +<p>—Quel garçon?...</p> + +<p>—Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...</p> + +<p>—Mais, grand’mère...</p> + +<p>—Jamais, vois-tu, je ne croirai qu’un homme peut regarder Bijou +trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose +intéressante»!... jamais!...</p> + +<p>—Un homme... oui... mais l’abbé n’est pas précisément un homme...</p> + +<p>—Ah! qu’est-ce donc, s’il te plaît?...</p> + +<p>—Dame... un prêtre n’est pas...</p> + +<p>—C’est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j’aime +à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y +serait!... tu m’accorderas bien que si ça n’a pas des yeux d’homme, ça a +au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d’avoir des +yeux de femme?...</p> + +<p>—Mais, grand’mère, je lui permets d’avoir les yeux qu’il voudra...</p> + +<p>—C’est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s’aperçoit +qu’elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s’en +apercevrait-il pas?...</p> + +<p>—Vous ne l’aimez pas, ce pauvre abbé!...</p> + +<p>—Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c’est fait pour les +églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j’aime ton abbé +autant que les autres abbés!... je l’aime... négativement... je le +respecte...<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:</p> + +<p>—Il n’y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...</p> + +<p>—Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...</p> + +<p>—Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...</p> + +<p>—Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne +t’imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon +franc parler!... une drôle d’idée que tu as eue là , de prendre un abbé +pour tes enfants!...</p> + +<p>—C’est Paul... il tenait beaucoup à ce que l’éducation des enfants fût +faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...</p> + +<p>—Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c’est pour ça que je +n’aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c’est un homme +intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs +enfants—mais enfin d’un petit nombre—une intelligence dont l’emploi +indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de +pardonner, d’instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart, +sont plus intéressantes que nous!... si c’est un imbécile, il se livre à +une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et, +dans l’un ou l’autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites, +ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder +Bijou!... ça m’amusera plus que de parler de ton abbé!...<a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<p>Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une +vivante corbeille de fleurs.</p> + +<p>Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite +créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de +grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé +du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement +retroussés, laissant paraître les dents courtes, d’un blanc laiteux. Les +cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd’hui +presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de +nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les +joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient +d’une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient +d’une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front +intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit +être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze +ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa +personne, parfaite et menue, s’envolait un parfum d’enfance et de +candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien +celle d’une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare. +Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se +faisait adorer de tous.</p> + +<p>Dès qu’elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline +rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi, +une sorte d’éventaire débordant de roses, tous l’entourèrent,<a name="page_013" id="page_013"></a> heureux +de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide +avant sa venue.</p> + +<p>Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de +Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu’Henry, le +suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille, +abandonnant l’abbé qui continuait à annoncer d’un ton monotone les +numéros du loto, s’élancèrent d’une glissade vers la jeune fille, à +laquelle ils s’accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:</p> + +<p>—Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous +l’assommez!...</p> + +<p>—Robert!... Marcel!... venez donc ici,—dit l’abbé qui se leva.</p> + +<p>Bijou protesta:</p> + +<p>—Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...</p> + +<p>Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard, +lorsqu’elle s’arrêta soudain.</p> + +<p>—Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...</p> + +<p>Henry de Bracieux murmura, presque attendri:</p> + +<p>—Est-elle gentille!... elle pense à tout!...</p> + +<p>—Viens m’embrasser, Bijou!...—demanda la marquise.</p> + +<p>Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une +rose largement épanouie, et courut vers sa grand’mère, qu’elle embrassa +plusieurs fois de suite, avec des câlineries d’enfant. Puis, offrant sa +rose:</p> + +<p>—C’est la plus belle!...<a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<p>Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix +était jeune et claire, et l’articulation d’une admirable netteté.</p> + +<p>—Tu n’as pas vu Pierrot?...—demanda la marquise.</p> + +<p>—Pierrot?...—fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,—mais +si, je l’ai vu!... il est même venu un instant m’aider à cueillir mes +fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des +lapins dans le petit bois...</p> + +<p>—J’aurais dû m’en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là !...</p> + +<p>—Mais, grand’mère, il est en vacances!...</p> + +<p>—En vacances, tant que tu voudras!... il n’en est pas moins vrai que si +on lui a donné un répétiteur, c’est apparemment pour qu’il travaille...</p> + +<p>—Mais il faut bien qu’il se repose de temps en temps, ce pauvre +Pierrot!... et son répétiteur aussi!...</p> + +<p>—Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui +convienne!...</p> + +<p>—Ça lui convient aujourd’hui, toujours!... car c’est lui qui leur a dit +d’aller le retrouver au bois...</p> + +<p>—Qui «leur» a dit?...</p> + +<p>Et la vieille femme demanda, narquoisement:</p> + +<p>—Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...</p> + +<p>—Oui...—fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer +l’intonation moqueuse de sa grand’mère,—il cueillait aussi des +roses...<a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<p>La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:</p> + +<p>—Ça l’amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s’il est +allé rejoindre ton oncle au bois, il n’est pas resté longtemps avec +lui!...</p> + +<p>—Tiens!... non!...—fit Bijou étonnée.</p> + +<p>Quittant sa grand’mère, elle alla au-devant du jeune homme:</p> + +<p>—Est-ce que vous n’avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...</p> + +<p>Il devint très rouge.</p> + +<p>—Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de +Jonzac... seulement, moi... j’ai dû rentrer... pour corriger les devoirs +de Pierre...</p> + +<p>Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua, +avec un peu d’embarras:</p> + +<p>—Et... je venais voir si je n’avais pas oublié ici mes livres... je +croyais... mais je ne les vois pas...</p> + +<p>Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l’air +indulgent et amusé, le rappela:</p> + +<p>—Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de +ces devoirs est-elle donc si pressée?...</p> + +<p>—Non, madame!...—dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses +pas;—elle n’est pas pressée du tout!...</p> + +<p>La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse, +travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,<a name="page_016" id="page_016"></a></p> + +<p>—Il n’est pas comme l’abbé, celui-là !...</p> + +<p>Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>—Tu as l’air de le plaindre?...</p> + +<p>—Tant que je peux!...</p> + +<p>—Et pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze +jours, et qui s’est fait aimer de nous tous, partira d’ici triste et +malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le cÅ“ur...</p> + +<p>—Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un +amour... il l’admire... il se plaît auprès d’elle... et puis voilà !...</p> + +<p>—Vous savez bien, grand’mère, que Bijou est adorable... et si attirante +que tous s’y prennent...</p> + +<p>La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu’il avait +quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de +lui, et dit, presque rageuse:</p> + +<p>—Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que +l’abbé!...</p> + +<p>La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye +semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:</p> + +<p>—J’ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...</p> + +<p>—Ah bah!—fit madame de Bracieux, ravie—tu crois que Bijou pourrait +intéresser Jean?... assez pour l’enlever, au moins pour un temps, à <a name="page_017" id="page_017"></a> ses +cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le +crois?...</p> + +<p>—Je le crois!...</p> + +<p>—Depuis quand?...</p> + +<p>—Depuis tout à l’heure!... quand il nous a dit avec une telle +conviction qu’il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j’ai +senti qu’il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le +lui faire oublier, j’ai cherché... et j’ai trouvé...</p> + +<p>—Bijou?...</p> + +<p>—Justement!...</p> + +<p>—Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m’en a pas l’air!... il +ne s’occupe pas d’elle!...</p> + +<p>—Quand on le voit, non!...</p> + +<p>—Il paraît triste... préoccupé...</p> + +<p>—On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!... +si il aime—j’entends pour tout de bon—il aimera violemment... et s’il +aime violemment Bijou, ou s’il s’aperçoit qu’il va l’aimer, il n’y a là +rien qui doive le réjouir... il ne peut pas—quelque envie qu’il en +ait—épouser Bijou, n’est-ce pas?... non seulement il est son cousin, +mais encore il n’a pas la fortune qu’il faudrait...</p> + +<p>—Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels +j’en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent +mille francs...</p> + +<p>—Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...</p> + +<p>—Non!... je sais bien que, elle, trouverait<a name="page_018" id="page_018"></a> ça très suffisant... elle +fait—on dit toujours ça, mais, cette fois, c’est vrai—ses robes +elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s’entend à +merveille à tenir une maison, c’est elle qui, depuis quatre ans, dirige +tout ici et à Paris... mais c’est moi qui ne pourrais pas me faire à +l’idée de lui voir une existence médiocre... et elle l’aurait en +plein!... Pourvu, mon Dieu! qu’elle n’aille pas se mettre à aimer +Jean!...</p> + +<p>—Oh!... je ne pense pas!...</p> + +<p>—C’est qu’il est charmant, l’animal!... et, paraît-il, très aimé?...</p> + +<p>—Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu’elle n’a +pas beaucoup le loisir d’aimer elle-même!...</p> + +<p>—Et puis, elle est si enfant!...</p> + +<p>Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.</p> + +<p>Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant +les joueurs. A quelques pas d’elle, le jeune professeur immobile la +contemplait l’œil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva +brusquement, l’air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au +perron.</p> + +<p>—Attends!...—cria Denyse,—attends que je te donne une rose!...</p> + +<p>Elle s’approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine +entr’ouverte, qu’elle vint passer à la boutonnière de son cousin.</p> + +<p>—Là !...—fit-elle en reculant, l’air heureux,—tu es très beau comme +ça!...<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:</p> + +<p>—Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...</p> + +<p>Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y +parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d’un mouvement très +doux:</p> + +<p>—Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...</p> + +<p>Il était si grand qu’elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de +se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur +lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma, +aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre +jaquette qui n’avait plus ni forme ni couleur:</p> + +<p>—A la bonne heure!... comme ça, c’est tout plein joli!...</p> + +<p>Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à +Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:</p> + +<p>—Hein?... est-elle assez gentille?...</p> + +<p>Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout +pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:</p> + +<p>—Pauvre garçon!...</p> + +<p>—Encore!... Ah ça! décidément, il t’intéresse beaucoup, monsieur +Giraud!...</p> + +<p>—Beaucoup!... j’aime les délicats et les tristes... moi qui suis une +gaie!...<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p>—Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l’heure que Jean +était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie +quand il y a quelqu’un qui te regarde...</p> + +<p>Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.</p> + +<p>—C’est une vraie gaie, celle-là !... n’est-ce pas, grand’mère?...</p> + +<p>Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l’abbé +Courteil:</p> + +<p>—Vous aussi, monsieur l’abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites +un peu qu’elle n’est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle +rose, c’est une belle rose!...</p> + +<p>Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait +à un chou.</p> + +<p>L’abbé s’était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du +loto, et il reculait effaré, balbutiant:</p> + +<p>—Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais +où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites... +jamais la queue n’y entrera... je vous suis reconnaissant, +mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n’y a pas de +place... il...</p> + +<p>Elle répondit en riant:</p> + +<p>—Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l’abbé!... là !... +tenez!... on dirait qu’elle est faite pour ça!...</p> + +<p>De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture +et la soutane de l’abbé, qui remercia, saluant gauchement:<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>—Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché... +très touché...</p> + +<p>La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle +remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur +la soutane qui s’enroulait en vis au corps maigre de l’abbé.</p> + +<p>Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:</p> + +<p>—A présent, je vais arranger mes corbeilles!...</p> + +<p>—Où ça?...—demanda M. de Rueille.</p> + +<p>—Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...</p> + +<p>Plusieurs voix dirent:</p> + +<p>—Nous allons vous aider!...</p> + +<p>-Ah! mais non!... au lieu de m’aider vous me dérangeriez beaucoup!...</p> + +<p>Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l’envolement de +ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de +tristesse s’étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On +n’entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que +l’abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout, +de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:</p> + +<p>—Grand’mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher +comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!... +mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c’est le rayon +qui éclaire toute la maison!...<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>La marquise haussa les épaules.</p> + +<p>—Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous +«lâchera»—comme tu le dis si élégamment—d’une façon définitive...</p> + +<p>—Comment!... elle va se marier?...</p> + +<p>—Dame... je l’espère!...</p> + +<p>—Vous avez quelqu’un en vue?...—demanda M. de Rueille, mécontent.</p> + +<p>—Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu’un peut se présenter d’un +jour à l’autre... non pas ici, bien entendu... il n’y a, dans le pays, +rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu’à Paris, cet +hiver...</p> + +<p>Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait +beaucoup à sa sÅ“ur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le +visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son +beau-frère s’en étonnait:</p> + +<p>—Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir +dans le hamac!...</p> + +<p>Sa sÅ“ur le regarda sortir et murmura à l’oreille de la marquise:</p> + +<p>—Lui aussi!...</p> + +<p>La vieille femme répliqua, avec un peu d’humeur:</p> + +<p>—Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis, +taisons-nous... la voilà !...</p> + +<p>Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la +porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:</p> + +<p>—Combien de personnes à dîner jeudi, grand’mère?...<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p>—Dame!... je n’ai pas fait le compte... il y a les La Balue...</p> + +<p>—Ça fait quatre...</p> + +<p>—Les Juzencourt...</p> + +<p>—Six...</p> + +<p>—Le petit Bernès...</p> + +<p>—Sept...</p> + +<p>—Madame de Nézel...</p> + +<p>—Huit...</p> + +<p>—C’est tout!...</p> + +<p>—Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être +vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand’mère?... ça me fera +bien plaisir d’avoir Jeanne...</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...</p> + +<p>—C’est pas la peine... il faut que j’aille à Pont-sur-Loire pour les +commissions, je les inviterai...</p> + +<p>—Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette +chaleur?...</p> + +<p>—Il faut bien s’occuper du dîner!... c’est aujourd’hui mardi... et +puis, j’ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je +n’ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...</p> + +<p>—Oh!...—fit la marquise avec ennui—tu vas encore avoir ici cette +affreuse vieille!...</p> + +<p>—C’est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...</p> + +<p>—Possible!... mais elle marque terriblement mal!...<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>—Oh! grand’mère... c’est vrai... qu’elle n’est pas jolie... elle est +vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n’embellit pas, la vieillesse +et la pauvreté!... mais elle m’est si commode!... et elle est si +heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d’être +ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...</p> + +<p>Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle +ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:</p> + +<p>—C’est une charité, grand’mère!... et une charité que vous faites, non +seulement à la mère Rafut, mais à moi...</p> + +<p>La marquise répondit:</p> + +<p>—Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu +voudras!...</p> + +<p>—Alors, au revoir... à tantôt!...</p> + +<p>—Comment vas-tu là -bas? avec la victoria?</p> + +<p>—Non... avec la charrette... j’irai plus vite avec la charrette, je +vais en vingt-cinq minutes.</p> + +<p>—Et tu vas conduire?...</p> + +<p>—Mais oui, grand’mère...</p> + +<p>—Par ce soleil?... tu auras une insolation!...</p> + +<p>M. de Rueille proposa:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j’ai du tabac à +acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer +celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d’aller en ville...</p> + +<p>—Et moi enchantée que vous m’y conduisiez...</p> + +<p>—Quand partons-nous?...<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<p>—Tout de suite, s’il vous plaît?...</p> + +<p>Comme ils sortaient, la marquise leur cria:</p> + +<p>—Prenez garde aux accidents!... n’allez pas trop vite dans les +côtes!...</p> + +<p>Et Bijou répondit en riant:</p> + +<p>—Soyez tranquille, grand’mère, je ne m’emballe jamais!...<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<p class="nind">L<small>E</small> soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à +Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:</p> + +<p>—Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas +inaperçu!... ah! non!...</p> + +<p>Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une +curiosité intense, et répondit:</p> + +<p>—C’est ma robe rose qui...</p> + +<p>—Non... ce n’est pas votre robe, c’est vous-même!...</p> + +<p>Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:</p> + +<p>—Moi?... pourquoi, moi?...</p> + +<p>—Oh!... petit Bijou!... ça n’est pas gentil de finasser avec le vieux +cousin!...</p> + +<p>L’air stupéfait de plus en plus, elle questionna:</p> + +<p>—Je finasse?...</p> + +<p>—Dame!... ça m’en a l’air!... il n’est pas possible que vous ne sachiez +pas à quel point vous êtes jolie?... d’abord, vous avez des yeux... +ensuite, on vous le dit assez pour que...</p> + +<p>—On me le dit?... qui ça?...</p> + +<p>—Mais tout le monde!... même moi, qui suis<a name="page_027" id="page_027"></a> presque votre oncle... et +presque un homme respectable...</p> + +<p>—«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine +germaine... et quant à «presque respectable...»</p> + +<p>Elle s’arrêta un instant, et conclut en riant:</p> + +<p>—Vous vous flattez!...</p> + +<p>—Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...</p> + +<p>Elle le regarda, l’air surpris:</p> + +<p>—Ah bah!... vous n’en avez pas l’air!...</p> + +<p>—Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous +dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les +commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...</p> + +<p>—Moi, je vous dis que c’est ce rose qui les étonne!...</p> + +<p>—Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez +souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...</p> + +<p>Depuis qu’elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans +auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe. +C’était, disait-elle, parce que sa grand’mère l’aimait mieux ainsi +habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant, +sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu’elle portait toujours +et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à +ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs +manteaux foncés<a name="page_028" id="page_028"></a> qui la cachaient toute, et lorsqu’elle sortait, rose et +fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout +à l’entour d’elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en +laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se +permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de +forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes +plates; jamais le moindre ornement; à peine l’hiver, un tout petit +passepoil de fourrure.</p> + +<p>Elle dit, semblant réfléchir:</p> + +<p>—C’est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...</p> + +<p>—Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous +répète, Bijou, que si je n’étais pas un vieux monsieur... je vous ferais +tout le temps la cour!...</p> + +<p>—Vous n’êtes pas un vieux monsieur!...</p> + +<p>—Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux +monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un +monsieur marié...</p> + +<p>—C’est vrai!... et c’est tant mieux pour vous!... car rien n’est bête +et ennuyeux comme les gens qui font la cour...</p> + +<p>—Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...</p> + +<p>—Mais non!... Songez donc!... j’ai été isolée<a name="page_029" id="page_029"></a> comme une sauvage, +moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j’étais enfermée +comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que +j’habite chez grand’mère où je vois du monde...</p> + +<p>—Ah! oui!... et à gogo!... c’est le cas de le dire!...</p> + +<p>—On croirait que ça vous déplaît?...</p> + +<p>Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à +demi closes, tandis qu’il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:</p> + +<p>—Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde +dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous +concerne?...</p> + +<p>—Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...</p> + +<p>—Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je +ferais... que je conseillerais, veux-je dire...</p> + +<p>—Par exemple?...</p> + +<p>—Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j’étais à la place de +grand’mère, d’être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je +voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à +des étrangers une aussi grande part de vous-même...</p> + +<p>Elle dit, l’air pensif, triste presque:</p> + +<p>—Oui... vous avez peut-être raison!...</p> + +<p>—D’autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de +temps!...<a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<p>Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui +reprit:</p> + +<p>—Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...</p> + +<p>Bijou se mit à rire:</p> + +<p>—Comme vous y allez!... il n’est pas question de mariage pour moi, que +je sache?...</p> + +<p>—En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il +n’est question que de ça!... et grand’mère ne pense pas à autre chose...</p> + +<p>—Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n’y pense guère, +moi!...</p> + +<p>Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:</p> + +<p>—Il est d’ailleurs problématique, mon mariage!...</p> + +<p>—Problématique?...</p> + +<p>—Mon Dieu, oui!... d’abord, je veux que celui qui m’épousera m’aime...</p> + +<p>—Ben, soyez tranquille!... vous n’aurez pas de peine à trouver ça!...</p> + +<p>Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:</p> + +<p>—Je veux aussi l’aimer...</p> + +<p>—Vous l’aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!—fit +étourdiment Rueille, qui s’arrêta court, trouvant que «pour commencer» +était inutile.</p> + +<p>Mais Bijou n’avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Je dis... qu’il sera heureux!...</p> + +<p>—Qui?...</p> + +<p>—Celui que vous aimerez!...<a name="page_031" id="page_031"></a></p> + +<p>—Je l’espère!... je ferai tout ce qu’il faudra pour ça!...</p> + +<p>M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s’il eût +voulu décourager Denyse de son rêve:</p> + +<p>—Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là ?...</p> + +<p>—Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois +pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas +l’impossible, après tout!...</p> + +<p>Blagueur, un peu agressif, il répliqua:</p> + +<p>—Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...</p> + +<p>—Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre +que ce que je vous ai répondu déjà : Je veux «l’aimer!» tout +bonnement!... je ne tiens pas à l’argent... je ne comprends pas, je +n’admire pas l’argent!...</p> + +<p>Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:</p> + +<p>—Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Avec un autre mari?...</p> + +<p>Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:</p> + +<p>—Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...</p> + +<p>M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette +pensée que Bijou aurait pu<a name="page_032" id="page_032"></a> l’aimer. Il trouvait l’air du soir +délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s’enfonçant +lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite +charrette était si étroite, qu’à chaque oscillation de la voiture il +frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins +cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue +qu’il sentait devenir brûlante.</p> + +<p>Bijou s’aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.</p> + +<p>—Il me semble que vous n’écoutez pas beaucoup la description de mon +«idéal»?...</p> + +<p>—Mais si!...</p> + +<p>—Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les +commissions?...</p> + +<p>Elle prit dans sa poche une longue liste qu’elle se mit à relire:</p> + +<ul> +<li>«Glace.</li> +<li>Petits fours.</li> +<li>Fruits.</li> +<li>Poisson.</li> +<li>Les Dubuisson.</li> +<li>Parler au boucher.</li> +<li>Gaze rose.</li> +<li>Mère Rafut.</li> +<li>Chapeau.</li> +<li>Livres de Pierrot.</li> +<li>Cartouches d’Henry (16).»</li> +</ul> + +<p>M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>—Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au +lieu de m’en charger, moi?...</p> + +<p>—Oui!... l’avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière, +vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il +a mieux aimé...</p> + +<p>—Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont +abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n’y a que Fred +qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas +désespérer... il n’a que trois ans!... ce sera pour l’année +prochaine!...</p> + +<p>—Il ne m’a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des +images... «<i>le Chat botté</i>»... il adore les chats, ça l’amusera!...</p> + +<p>—Que vous êtes délicieuse!...</p> + +<p>—Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver +quelque chose d’un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...</p> + +<p>Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.</p> + +<p>Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au +crayon et demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que ça?... «Dire à grand’mère pour la +Norinière»?...</p> + +<p>—C’est les Juzencourt que j’ai rencontrés... et qui m’ont bien +recommandé de dire à grand’mère que la Norinière va être habitée...</p> + +<p>—Ah!... Clagny a vendu?...</p> + +<p>—Non... c’est lui qui revient... il paraît qu’il viendra tous les +étés!...<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>—Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand’mère!...</p> + +<p>—Oui... elle l’aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny, +mais j’ai entendu bien souvent parler de lui...</p> + +<p>—Vous ne vous rappelez pas l’avoir vu autrefois?...</p> + +<p>—Mais non!...</p> + +<p>—C’est lui pourtant qui a été votre parrain!...</p> + +<p>—Vous rêvez!... c’est l’oncle Alexis, mon parrain!...</p> + +<p>—L’oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c’est M. de Clagny qui +est le parrain de «Bijou»... oui!... c’est lui qui, quand vous étiez +petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si +bien qu’il vous est resté...</p> + +<p>—Vous ne trouvez pas que c’est un peu ridicule de m’appeler Bijou, à +présent que je suis vieille?...</p> + +<p>—Vous avez l’air d’avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet +air-là ... je vous le promets!...</p> + +<p>—Vous vous aventurez peut-être un peu?...</p> + +<p>Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se +détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait +aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue +droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha +brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses +forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis<a name="page_035" id="page_035"></a> la roue +sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le +cheval reprit son train rapide.</p> + +<p>—Ouf!...—dit Bijou, qui riait de tout son cÅ“ur—j’ai bien cru que +nous versions!...</p> + +<p>Il répondit, sérieux:</p> + +<p>—Il ne s’en est guère fallu!...</p> + +<p>Elle desserra ses petits doigts, qui s’incrustaient dans l’épaule de son +cousin, et demanda:</p> + +<p>—Est-ce bien fini?... vous n’allez pas recommencer, au moins?...</p> + +<p>M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l’air troublé. +Elle reprit:</p> + +<p>—Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons +retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...</p> + +<p>Il murmura:</p> + +<p>—Mais non!... mais non!...</p> + +<p>Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:</p> + +<p>—Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez +que grand’mère n’aime pas bien ça!...</p> + +<p>Rueille caressa de son fouet l’épaule du poney, qui bondit, secouant +violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.</p> + +<p>Cette fois, Bijou parut stupéfaite:</p> + +<p>—Ah çà ?...—questionna-t-elle—qu’est-ce que vous avez donc +aujourd’hui?... tout à l’heure, vous manquez nous verser!... à présent +vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu’il ne faudrait pas même +lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites +emballer?...<a name="page_036" id="page_036"></a></p> + +<p>Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:</p> + +<p>—... Ou à peu près!... vous n’êtes pas dans votre assiette...</p> + +<p>Il répondit machinalement:</p> + +<p>—Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...</p> + +<p>Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille. +Non qu’elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la +banquette trop haute pour elle, elle n’avait aucun aplomb et essayait de +s’accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle +s’était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son +cousin:</p> + +<p>—Pas dans votre assiette?... qu’est-ce que vous avez?... vous êtes +malade?...</p> + +<p>—Malade... non!... c’est-à -dire... pas précisément!...</p> + +<p>—Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l’être, malade!... +nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez +pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des +courses!...</p> + +<p>—Je m’en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...</p> + +<p>Il s’arrêta, embarrassé. Bijou demanda:</p> + +<p>—Quoi?... qu’est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...</p> + +<p>Il balbutia, cherchant ses mots:</p> + +<p>—Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu’a fait Jean +pour votre... pour le costume d’Hébé...<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...</p> + +<p>—Mais il n’est pas déshabillé du tout!...</p> + +<p>—Allons donc!... est-ce qu’une femme comme vous, une jeune fille, doit +se montrer ainsi presque nue?... mais c’est honteux!...</p> + +<p>Bijou regarda d’un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:</p> + +<p>—Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l’air d’un mari +jaloux!...</p> + +<p>Il balbutia, vexé et mal à l’aise:</p> + +<p>—Jaloux?... je n’ai pas à être jaloux... je...</p> + +<p>—Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les +hommes, qu’une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre +que vous-même?...</p> + +<p>—Mais... en admettant que ce soit... c’est assez naturel!...</p> + +<p>—Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du +succès des hommes qu’elle aime bien!... il lui plaît de les voir +plaire...</p> + +<p>—Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!... +vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse... +heureusement!....</p> + +<p>Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:</p> + +<p>—Pourquoi «heureusement»?...</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>Il s’arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:<a name="page_038" id="page_038"></a></p> + +<p>—Mais dites?... dites donc?...</p> + +<p>Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l’étreinte de la +solide petite main:</p> + +<p>—Ce serait trop compliqué!...</p> + +<p>Bijou rougit:</p> + +<p>—Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!... +pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...</p> + +<p>Il dit, avec une sorte d’effroi:</p> + +<p>—Expliquer ma pensée?... oh! non!...</p> + +<p>—Non?... c’est pas gentil!...</p> + +<p>Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille; +lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l’avenue, +Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette +fois, de sa main fine, elle lui dit d’une voix pénétrante, qui acheva de +le remplir d’émoi:</p> + +<p>—Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous +en ferons dessiner un autre à Jean...</p> + +<p>Il saisit la main qui s’appuyait à son bras et la serra contre ses +lèvres avec une tendresse presque brutale.</p> + +<p>Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en +retirant sa main, tandis qu’à travers ses cils glissait une étrange +lueur:</p> + +<p>—Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide... +vous n’êtes pas en veine aujourd’hui!...</p> + +<p>Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses<a name="page_039" id="page_039"></a> petits paquets, et, +jusqu’au château, demeura silencieuse et affairée.</p> + +<p>Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et, +dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une +fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l’épaule, un gros +paquet de roses pompon.</p> + +<p>—Comment!... te voilà déjà !...—fit madame de Rueille avec +admiration—je parie que ce lambin de Paul n’est pas prêt?...</p> + +<p>La marquise demanda:</p> + +<p>—Tu as fait toutes tes commissions?...</p> + +<p>—Oui, grand’mère... et j’en ai une pour vous, de commission!... les +Juzencourt m’ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter +la Norinière... et qu’il y reviendra tous les ans...</p> + +<p>—Oh!...—fit madame de Bracieux, l’air vraiment heureux;—oh!... ça me +fait une grande joie... je n’espérais pas le voir revenir jamais ici!...</p> + +<p>Bijou demanda:</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où +les impressions pénibles ne s’effacent plus....</p> + +<p>—Quel âge, ma tante?...—dit Jean de Blaye, un peu narquois.</p> + +<p>—Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur +qu’aujourd’hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne +penses...</p> + +<p>Il répondit en souriant:<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>—Tant mieux!... ça doit être l’âge idéal!... l’âge où le cÅ“ur +s’endort...</p> + +<p>La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:</p> + +<p>—Il s’endort quelquefois plus tôt!...</p> + +<p>Jean haussa les épaules:</p> + +<p>—Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n’est pas +tranquille!... tandis qu’à quarante-huit ans...</p> + +<p>—Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait +quarante-huit ans... il en a donc aujourd’hui soixante... eh bien, je +parie que son cÅ“ur ne s’est jamais endormi!... jamais, tu +m’entends?...</p> + +<p>Et elle ajouta, plus bas, pour n’être pas entendue de Bijou qui causait +avec Bertrade:</p> + +<p>—Le cÅ“ur ni le reste!...</p> + +<p>Jean se mit à rire.</p> + +<p>—Bigre!... mais c’est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se +montrer, beaucoup d’argent!...</p> + +<p>—Il n’a pas besoin de ça!...</p> + +<p>—Il est riche?...</p> + +<p>—Dégoûtamment!...</p> + +<p>—Mais encore?...</p> + +<p>—Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...</p> + +<p>Il dit, sans enthousiasme:</p> + +<p>—Si... évidemment, c’est gentil!... pour quelqu’un qui n’a rien volé...</p> + +<p>Puis il demanda:<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>—Qu’est-ce que ce gros chagrin qu’il a eu?...</p> + +<p>—Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là ...</p> + +<p>Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui +venait d’entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de +dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et +de longues mains, et un front tourmenté d’invraisemblables bosses, se +faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux +embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l’air +heureux sous l’effleurement des petites pattes adroites.</p> + +<p>Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix, +elle raconta à son neveu la banale aventure d’amour qui avait, en +quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.</p> + +<p>Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:</p> + +<p>—Grand-mère!... j’oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner +jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera +huit jours...</p> + +<p>—Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...</p> + +<p>—Nous sommes toujours vingt!... parce que j’ai vu les Tourville, et je +les ai invités de votre part... j’ai pensé que...</p> + +<p>—Tu as très bien fait!...</p> + +<p>—Oh!—dit Bertrade—les Tourville en même temps que les Juzencourt!... +c’est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume +le Conquérant et de Charles le Téméraire!...<a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<p>Bijou s’écria en riant:</p> + +<p>—Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au +moins!...</p> + +<p>Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l’air +préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s’assit à table, et y +demeura sans parler.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<p class="nind">D<small>ANS</small> le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup, +elle s’élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du +salon et descendait l’escalier de la terrasse.</p> + +<p>—Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...</p> + +<p>Il répondit sans s’arrêter:</p> + +<p>—Mais... me promener un peu... et respirer, si c’est possible par cette +chaleur...</p> + +<p>Déjà Bijou l’avait rejoint:</p> + +<p>—Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...</p> + +<p>—J’ai mal à la tête...</p> + +<p>—Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n’avons plus que +trois jours!...</p> + +<p>—Mais...—fit Rueille agacé—je ne vous suis pas indispensable...</p> + +<p>—Ah bah!... c’est vous qui écrivez!...</p> + +<p>—Sous la dictée!... il n’est pas nécessaire d’être un malin pour faire +ça...</p> + +<p>—Si!... nous sommes habitués à vous!...</p> + +<p>Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s’inclina, et, lui +passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<p>—Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si +gentil... si gentil!...</p> + +<p>M. de Rueille dénoua d’un mouvement sec les doux bras frais qui +l’enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d’une voix qui +s’enrouait:</p> + +<p>—C’est bon!... c’est bon!... j’y vais!...</p> + +<p>La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands +yeux surpris. Timidement, elle dit:</p> + +<p>—Comme vous êtes bourru!... qu’est-ce que vous avez?...</p> + +<p>Il ne répondit pas; elle insista:</p> + +<p>—Vous ne voulez pas me le dire?...</p> + +<p>—Ah! non!...—fit-il sèchement.</p> + +<p>Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en +disant à Bertrade:</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qu’il a, ton mari!... il est comme un crin!</p> + +<p>Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l’air nerveux, il +affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui, +restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit, +inquiète un peu de trouver son mari bizarre:</p> + +<p>—Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!</p> + +<p>Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:</p> + +<p>—Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de +travailler!... Ah! ça n’a pas été tout seul pour le ramener!...</p> + +<p>Résigné, M. de Rueille venait de s’asseoir devant<a name="page_045" id="page_045"></a> une table Empire à +dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l’ouvrit à la page commencée et +dit, en trempant dans l’encre une longue plume d’oie:</p> + +<p>—Quand vous voudrez?...</p> + +<p>M. de Jonzac demanda:</p> + +<p>—Mais d’abord, où en êtes-vous?...</p> + +<p>—A la scène III du second acte...</p> + +<p>—Encore?...—fit Bijou, étonnée.</p> + +<p>—Toujours, hélas!...</p> + +<p>La marquise conclut:</p> + +<p>—Mes petits enfants, vous n’aurez jamais fini!...</p> + +<p>—Mais si, mais si, grand’mère!...—dit gaiement Bijou—vous allez voir +comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la +troisième scène du deuxième acte... c’est quand le poète symboliste se +défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par +Vénus...</p> + +<p>Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>Bijou expliqua:</p> + +<p>—Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu’est-ce que tu +en dis, Jean?...</p> + +<p>L’air absorbé, la tête renversée contre le dossier d’une grande bergère, +Jean de Blaye, qui rêvassait, n’entendit pas la question.</p> + +<p>Bijou cria:</p> + +<p>—Est-ce que tu dors?...</p> + +<p>Il se tourna vers elle, demandant:</p> + +<p>—C’est à moi que tu parles?...<a name="page_046" id="page_046"></a></p> + +<p>—Mon Dieu, oui! j’ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne +ferait pas bien là ?... un couplet sur un air connu?...</p> + +<p>Il répondit, distrait:</p> + +<p>—Si... très bien!...</p> + +<p>—Ben, fais-le!...</p> + +<p>Jean bondit:</p> + +<p>—Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...</p> + +<p>—Parce que c’est toujours toi qui les fais...</p> + +<p>Jean protesta:</p> + +<p>—En voilà , une raison!... c’est justement pour ça que c’est le tour des +autres!... tu n’as qu’à faire travailler Henry, ou l’oncle Alexis... ou +M. Giraud... ou même Pierrot!...</p> + +<p>—Pourquoi «même»?...—demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être +aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...</p> + +<p>—Fais-les donc!... moi, j’en ai assez!...</p> + +<p>—Jean?...—dit Bijou suppliante,—ne nous laisse pas en plan... je t’en +prie?...</p> + +<p>Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées +dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le +mouvement. Il se leva brusquement, et, l’arrêtant au passage:</p> + +<p>—Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc +vous asseoir!...</p> + +<p>Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie +singulière. A la fin elle répliqua:</p> + +<p>—Mais c’est à vous d’aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre +table?...<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>—Ah!... je n’ai pas le droit de la quitter sans permission?...</p> + +<p>—Jean?...—recommença Bijou,—voyons, Jean?...</p> + +<p>De nouveau, M. de Rueille s’interposa. Il dit, d’un ton coupant:</p> + +<p>—Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...</p> + +<p>—Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...</p> + +<p>Elle s’élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras, +disant rageusement:</p> + +<p>—Allons donc!... c’est ridicule!...</p> + +<p>Elle balbutia, le regardant d’un air stupéfait:</p> + +<p>—C’est vous qui êtes ridicule!...</p> + +<p>Il répondit, la voix dure:</p> + +<p>—Oui... c’est convenu!... c’est moi qui dois aller m’asseoir!... c’est +moi qui suis ridicule!... c’est moi qui suis tout ce que je ne devrais +pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...</p> + +<p>Madame de Bracieux demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’il y a donc, mes enfants?...</p> + +<p>M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu’il tapota soigneusement +contre un meuble pour en faire tomber la cendre:</p> + +<p>—C’est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...</p> + +<p>—Avec Bijou?...—fit la vieille femme, au comble de l’étonnement.</p> + +<p>Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu’elle lisait:<a name="page_048" id="page_048"></a></p> + +<p>—Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...</p> + +<p>L’abbé Courteil affirma, scandalisé:</p> + +<p>—Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...</p> + +<p>—Arrive ici, Bijou!...—dit la marquise.</p> + +<p>La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de +sa grand’mère, tandis que M. de Rueille s’approchait de Jean, et lui +disait à demi-voix:</p> + +<p>—Tu devrais empêcher Bijou d’avoir avec toi ces façons!...</p> + +<p>—Quelles façons?... ah çà ! tu rêves?...</p> + +<p>—Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...</p> + +<p>Le jeune homme rectifia:</p> + +<p>—Vingt et un...</p> + +<p>—C’est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...</p> + +<p>—La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...</p> + +<p>Il ajouta en regardant son cousin:</p> + +<p>—Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...</p> + +<p>M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:</p> + +<p>—J’ai tort... naturellement, j’ai tort!...</p> + +<p>—Absolument!...—dit sèchement Blaye, qui se leva.</p> + +<p>En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s’élançant vers lui:</p> + +<p>—Ah! mais!... tu ne vas pas t’en aller!...<a name="page_049" id="page_049"></a> grand’mère!... défendez-lui +de nous abandonner!...</p> + +<p>—Voyons, Jean?...—fit la marquise à moitié aimable, à moitié +grondeuse,—ne sois donc pas taquin comme ça!...</p> + +<p>Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:</p> + +<p>—La voilà , la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille +comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des +couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c’est +ce qu’on appelle se mettre au vert!...</p> + +<p>Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:</p> + +<p>—Continue, vieillard, tu m’intéresses!...</p> + +<p>Et comme Bijou riait, Jean, l’air vexé, se tourna vers Pierrot:</p> + +<p>—Tu as bien de l’esprit, mon petit!...</p> + +<p>La voix de madame de Bracieux s’éleva:</p> + +<p>—Mes enfants, vous êtes insupportables!...</p> + +<p>Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait +soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes +hostiles qu’elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle +appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux +tout pleins d’étonnement:</p> + +<p>—Sais-tu ce qu’ils ont, toi?...</p> + +<p>Elle répondit, naïve et curieuse:</p> + +<p>—Je ne m’en doute pas, grand’mère!<a name="page_050" id="page_050"></a></p> + +<p>La marquise continua:</p> + +<p>—Tu ne vois pas les têtes qu’ils font?...</p> + +<p>—Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si +c’est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous +prétexte que cette revue m’amuse, m’amuse énormément... ennuyer tout le +monde...</p> + +<p>M. de Rueille cria:</p> + +<p>—Travaille-t-on, oui ou non?... j’en ai assez, moi, d’être là à +attendre comme un imbécile!...</p> + +<p>—Où en est-on?...—demanda Jean, d’un air qui signifiait: «Puisqu’il le +faut, allons-y!...»</p> + +<p>Rueille répondit:</p> + +<p>—On te l’a déjà dit, où on en est!... on te l’a déjà dit deux fois!...</p> + +<p>Bijou expliqua gentiment:</p> + +<p>—C’est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...</p> + +<p>—Ah!... parfaitement!... j’y suis!... elle l’accuse d’un tas de +choses... et tu veux qu’il se défende...</p> + +<p>—Dans un couplet...</p> + +<p>—J’entends bien!... où vas-tu?...</p> + +<p>—Je vais...—dit Bijou qui traversa le salon—m’asseoir à côté de M. +Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...</p> + +<p>Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était +assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:</p> + +<p>—Nous écoutons!...</p> + +<p>Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:<a name="page_051" id="page_051"></a></p> + +<p>—Quelle est la réplique de Vénus?...</p> + +<p>Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait +autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à +tue-tête:</p> + +<p>—Quelle est la réplique de Vénus?...</p> + +<p>Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:</p> + +<p>«—Tu sais que je n’en crois pas un mot!...»</p> + +<p>—Efface!... dit Jean, et mets: «Je n’en crois rien de rien, tu +sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">L’âme d’un symboliste,<br /></span> +<span class="i0">Madame, est un coffret mélancolique d’améthyste<br /></span> +<span class="i6">A serrure de diamant.<br /></span> +<span class="i2">Il suffit de savoir l’ouvrir et la comprendre,<br /></span> +<span class="i2">Et le trésor éclos illumine la chambre,<br /></span> +<span class="i2">Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!<br /></span> +</div></div> + +<p>M. de Rueille demanda:</p> + +<p>—C’est drôle, ça?...</p> + +<p>—Mon Dieu!...—dit Jean énervé,—je ne dis pas que ce soit un pur +chef-d’œuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet +comme je peux... je ne t’empêche pas d’en faire un autre qui soit +mieux!...</p> + +<p>—Sur quel air...—dit Bijou,—va-t-on chanter ça?...</p> + +<p>—Ah! oui... c’est vrai, il faut un air!... quel air?...</p> + +<p>Rueille conseilla:</p> + +<p>—Mettez: «Air: <i>J’en guette un petit de mon âge</i>.»<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<p>—Ça va?...</p> + +<p>—Quoi, ça va?...</p> + +<p>—Cet air-là ?...</p> + +<p>—J’en sais rien!... je ne le connais pas!...</p> + +<p>—Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...</p> + +<p>—Parce que c’est un air que je vois souvent indiqué... «<i>J’en guette un +petit de mon âge!</i>»... j’ai ça dans l’œil... il y a un tas de +couplets dessus...</p> + +<p>—Mais...—fit observer Bijou,—les vers du symboliste sont plus longs +que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet +air-là !... ni sur aucun autre...</p> + +<p>—Tiens oui!... je n’y pensais pas!...</p> + +<p>—Heureusement!...—dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...</p> + +<p>Jean reprit:</p> + +<p>—On cherchera l’air tout à l’heure!... continuons, continuons... +autrement, nous n’en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène +pour l’instant?...</p> + +<p>Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne +semblait pas entendre, il cria:</p> + +<p>—Paul... es-tu là , ou es-tu sorti?...</p> + +<p>—Je suis là !...</p> + +<p>—Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont +les personnages en scène?...</p> + +<p>—Attends!... je cherche!...</p> + +<p>—Comment?...—dit Bijou,—vous êtes obligé de chercher pour le +savoir?...<a name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>—Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cÅ“ur toutes les +petites insanités qu’il plaît à chacun de me dicter...</p> + +<p>—Je les sais bien, moi!...</p> + +<p>Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:</p> + +<p>—Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et +l’Opportuniste... nous avions dit hier qu’après la présentation du +Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...</p> + +<p>—Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...</p> + +<p>Rueille demanda:</p> + +<p>—Avez-vous trouvé quelqu’un pour madame de Staël?... jusqu’à présent, +personne ne voulait la jouer...</p> + +<p>—Non...—dit Bijou,—tantôt, j’ai encore demandé à madame de +Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse +aussi...</p> + +<p>La jeune femme répondit, très douce:</p> + +<p>—Bertrade refuse absolument...</p> + +<p>—C’est pas gentil!...</p> + +<p>L’oncle Jonzac demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu’elle est indispensable, madame de Staël?...</p> + +<p>—Tout à fait indispensable!...—fit Bijou avec conviction—il faut +absolument trouver un moyen de...</p> + +<p>Et tout à coup, illuminée, elle s’écria, joyeuse:</p> + +<p>—Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n’a presque +pas de moustaches...<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>—Moi?...—fit Bracieux saisi,—moi, jouer madame de Staël?...</p> + +<p>—Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...</p> + +<p>—Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je +connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce +serait hideux!...</p> + +<p>—Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je +pense?...</p> + +<p>—Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...—ajouta Pierrot d’un +air digne.</p> + +<p>Henry se retourna vers lui:</p> + +<p>—Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n’es pas à ma place!... +mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...</p> + +<p>Comme Pierrot faisait un petit geste d’effroi, il continua:</p> + +<p>—Pourquoi donc n’y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches +que moi!...</p> + +<p>—Oui... mais je suis trop gringalet,—déclara sournoisement +Pierrot.—Madame de Staël, c’était une femme plutôt puissante...</p> + +<p>—Gringalet?... toi, l’athlète?...</p> + +<p>Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer +le silence:</p> + +<p>—Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d’abord +trouvé ce qu’elle a à dire... Donc elle entre... tu n’écris pas, +Paul?...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu veux que j’écrive?...<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>—Eh bien, écris: «<i>Madame de Staël. Elle entre par...</i>» ah! au fait, +par où entre-t-elle?...</p> + +<p>—J’ai mis «<i>par le fond</i>»... quand on ne me dit rien, je mets toujours +«<i>par le fond</i>»...</p> + +<p>—Bon!... alors laissons «<i>par le fond</i>»...</p> + +<p class="pers">MADAME DE STAËL, <i>à Thomas Vireloque</i>.</p> + +<p>«—Je suis madame de Staël...</p> + +<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p> + +<p>«—S’y ’ous plaît?...</p> + +<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>«—Je suis madame de Staël!...</p> + +<p class="pers">VÉNUS.</p> + +<p>«—Ta parole?...</p> + +<p class="pers">L’OPPORTUNISTE.</p> + +<p>«—C’est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...</p> + +<p class="pers">LE SYMBOLISTE.</p> + +<p>«—Moi, je...»</p> + +<p>—Attends un instant...—fit M. de Rueille, je me suis trompé...</p> + +<p>—Comment ça?...</p> + +<p>—Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j’étais +distrait!...</p> + +<p><a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>—C’est vrai!...—dit Bijou,—je ne sais pas ce que vous +avez,—mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...</p> + +<p>Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria +plaintivement. Jean demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu fais donc?...</p> + +<p>—J’efface!...</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—J’ai répété quatre fois les mêmes répliques...</p> + +<p>Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de +Rueille.</p> + +<p>La jeune fille lut:</p> + +<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>«—Je suis madame de Staël.</p> + +<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p> + +<p>«—S’y ’ous plaît?...</p> + +<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>«—Je suis madame de Staël...</p> + +<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p> + +<p>«—S’y ’ous plaît?...</p> + +<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>«—Je suis madame de Staël...»</p> + +<p>—Oui,—dit-elle,—il faut effacer ça!...</p> + +<p>Mais Jean protesta en riant:</p> + +<p>—Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a +collaboré... ça sera très chic!...</p> + +<p>—Si on allait se reposer,—proposa M. de Jonzac;—Paul dort à moitié... +c’est pour ça qu’il écrit trois fois de suite la même chose sans s’en +apercevoir... M. l’abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille +d’en faire autant...</p> + +<p>—Oh!...—dit Bijou,—il est à peine une heure!...</p> + +<p>—Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu’en dites-vous, +monsieur Giraud?...</p> + +<p>Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:</p> + +<p>—Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir +sommeil!...</p> + +<p>La marquise se leva.</p> + +<p>—Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se +coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez +pris dans la bibliothèque y soient remis...</p> + +<p>—Oui, grand’mère... je vais les remettre moi-même...</p> + +<p>Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...</p> + +<p>—Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous +embrouilleriez tout... il faut quelqu’un qui sache où logent les +livres...</p> + +<p>Et, s’adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, +très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une +indiscrétion grande:<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p>—Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres +avec moi?...</p> + +<p>Le jeune homme s’arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il +restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:</p> + +<p>—Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi +je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le +reste...</p> + +<p>Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s’adresser à +son compagnon, mais seulement penser tout haut.</p> + +<p>—Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu’il +s’agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...</p> + +<p>Puis, brusquement, elle demanda:</p> + +<p>—Croyez-vous qu’elle sera amusante, notre revue?...</p> + +<p>—Mais oui, mademoiselle...</p> + +<p>—Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler +aussi!...</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la +politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et +je ne vois pas trop...</p> + +<p>—Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...</p> + +<p>—J’aurai, hélas! le regret de n’être même pas cela...</p> + +<p>Elle demanda, stupéfaite:</p> + +<p>—Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>—Non, mademoiselle...</p> + +<p>—Mais pourquoi?...</p> + +<p>Il répondit, avec un embarras affreux:</p> + +<p>—Oh!... pour un motif très ridicule...</p> + +<p>—Lequel?...</p> + +<p>—Mademoiselle... je...</p> + +<p>—Je vous en prie... dites pourquoi?...</p> + +<p>Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de +ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une +sorte d’énervante torpeur.</p> + +<p>A la fin, elle dit, presque tristement:</p> + +<p>—Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un +peu votre amie?...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette +soirée... parce que... vous allez voir que c’est très prosaïque... parce +que je n’ai pas d’habit...</p> + +<p>—Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!... +d’ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...</p> + +<p>Giraud rougit violemment:</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d’habit ni pour jeudi ni +pour plus tard... puisque je n’en ai pas...</p> + +<p>—Pas du tout?...</p> + +<p>—Pas du tout!...</p> + +<p>—Voyons!... c’est une farce?...</p> + +<p>—Hélas, non, mademoiselle!... je n’ai pas d’habit...<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Il ajouta avec un sourire infiniment triste:</p> + +<p>—Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même +cas!...</p> + +<p>—Oh!...—dit Bijou, qui saisit d’un mouvement brusque la main du +professeur,—que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et +étourdie, n’est-ce pas?... vous allez me détester?...</p> + +<p>Elle lui serrait la main d’une lente pression qui le pénétrait tout +entier. Affolé, il balbutia:</p> + +<p>—Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...</p> + +<p>Bijou le regarda, l’air effaré, avec une tendre expression au fond de +ses yeux voilés d’un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix +changée:</p> + +<p>—Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais, +jamais!...</p> + +<p>Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le +divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir +vers elle, mais il n’osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<p class="nind">B<small>IJOU</small>, qui d’habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, +ne parut qu’après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. +Pierrot, inquiet, s’élança au-devant d’elle pour la questionner avant +même qu’elle eût dit bonjour à la marquise et à l’oncle Alexis. Il +voulait savoir pourquoi il ne l’avait pas vue comme à l’ordinaire à la +vacherie, où, chaque jour, elle s’occupait des fromages. Pourquoi, +puisqu’elle n’était pas montée à cheval, n’était-elle pas venue?...</p> + +<p>—Comment sais-tu,—demanda Bijou, que je ne suis pas montée à +cheval?...</p> + +<p>—Parce que Patatras était à l’écurie... j’y suis allé voir...</p> + +<p>Elle dit en riant:</p> + +<p>—Alors, tu me surveilles?...</p> + +<p>Pierrot rougit.</p> + +<p>—Ça n’est pas surveiller... et puis, il n’y a pas que moi!... nous +étions nous deux M. Giraud...</p> + +<p>—Quel français! Seigneur!... quel français!—fit M. de Jonzac, l’air +navré.</p> + +<p>—Bah!... s’il y avait du monde... je ferais attention à parler plus +chiquement... mais comme il n’y a que nous!...<a name="page_062" id="page_062"></a></p> + +<p>Il se tourna vers Bijou:</p> + +<p>—C’est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il +répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir +partout... il faut qu’elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh! +pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n’est jamais +malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j’avais raison?...</p> + +<p>—Non... tu avais tort!... j’étais... non pas tout à fait malade... mais +fatiguée... mal en train... je viens de me lever...</p> + +<p>Elle marcha vers le professeur, qui s’appuyait au chambranle d’une +fenêtre, si fort qu’il semblait s’y vouloir creuser une niche avec son +dos, et, lui tendant la main, elle continua:</p> + +<p>—Et je remercie monsieur Giraud d’avoir si gentiment pensé à moi...</p> + +<p>Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la +petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et +abandon; mais il parut heureux d’un bon accueil qu’il n’espérait +certainement plus retrouver jamais.</p> + +<p>—Mademoiselle...—balbutia-t-il, pris d’une vague envie de s’enfuir ou +de pleurer,—mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de... +faire ces remarques.</p> + +<p>—Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le +Bijou»... comme dit Pierrot...</p> + +<p>Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l’air absorbé:</p> + +<p>—Est-ce qu’on a travaillé à la revue, ce matin?<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>—Travaillé?...—fit Pierrot convaincu,—travailler sans toi?... ah! +fichtre non!... c’est assez de piocher quand tu es là , sans encore le +faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là !... +nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de +travailler encore au reste...</p> + +<p>Bijou se mit à rire:</p> + +<p>—Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...</p> + +<p>—S’il continue, au train dont il va,—dit M. de Jonzac,—il ne passera +pas son baccalauréat... n’est-ce pas, monsieur Giraud?...</p> + +<p>—Je le crains, monsieur, je le crains!—répondit doucement le +professeur—Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si +distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...</p> + +<p>Pierrot se récria:</p> + +<p>—Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!... +c’est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage +tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les +<i>math</i>, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien... +que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...</p> + +<p>—Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille +qui entrait, suivie de Jean et d’Henry.</p> + +<p>—Mon Dieu... madame...—bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où +se fourrer ni que dire—j’en fais... sans en faire...<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>—Vous en faites de charmants!...—dit Jean.</p> + +<p>Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:</p> + +<p>—Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c’est le +petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...</p> + +<p>Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l’écriture était +invisible.</p> + +<p>—Voyons?...—fit Bijou en allongeant la main.</p> + +<p>—Mademoiselle!—cria le répétiteur, qui s’élança, +effaré,—mademoiselle!... je vous en prie!...</p> + +<p>Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:</p> + +<p>—Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous +en montrerai d’autres... qui seront plus dignes d’être montrés...</p> + +<p>Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l’air ingénu. Elle +supplia:</p> + +<p>—Je t’en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n’empêchera pas M. +Giraud d’en refaire d’autres que nous verrons aussi...</p> + +<p>Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:</p> + +<p>—Je ne peux pas te montrer une lettre,—car c’est en quelque sorte une +lettre—qui appartient à son auteur...</p> + +<p>—Je vous remercie...—balbutia Giraud tout décontenancé—je vous +remercie, monsieur...</p> + +<p>Et il fit disparaître dans sa poche l’inquiétant petit papier.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>—Pierrot!...—appela la marquise—donne-moi La Bruyère... tu sais où il +est?...</p> + +<p>—Qui ça?...—demanda le gamin en clignant de l’œil.</p> + +<p>—La Bruyère?...</p> + +<p>—Vous allez voir...—dit M. de Jonzac en regardant son fils d’un air +désolé—qu’il ne sait pas ce que c’est que La Bruyère!...</p> + +<p>Pierrot protesta avec énergie:</p> + +<p>—Si, je sais ce que c’est!... la preuve... c’est un dos bleu!...</p> + +<p>La vieille marquise demanda:</p> + +<p>—Un quoi?...</p> + +<p>—Un dos bleu, ma tante...</p> + +<p>M. Giraud intervint:</p> + +<p>—Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de +désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur +titre...</p> + +<p>—Parbleu!...—fit M. de Jonzac indigné,—il n’en ouvre jamais un +seul!... il est d’une ignorance!... quand je pense qu’il va avoir +dix-sept ans!...</p> + +<p>—Ce pauvre Pierrot!...—dit Bijou compatissante,—il n’est pas si +ignorant que ça!...</p> + +<p>Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:</p> + +<p>—Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...</p> + +<p>M. de Jonzac répondit:</p> + +<p>—Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus +insupportable... mais pas plus intelligent... on s’est plaint du +surmenage intellectuel, on a dit qu’il abrutissait les enfants... et on<a name="page_066" id="page_066"></a> +lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage +encore!...</p> + +<p>—Voilà —dit Bertrade—mon oncle parti en guerre... je suis d’ailleurs +de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants +augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes +que nous voyons autour de nous...</p> + +<p>—Mais...—dit Henry de Bracieux,—il y a, parmi les jeunes, et les très +jeunes, beaucoup d’intellectuels... j’en connais...</p> + +<p>Jean de Blaye répondit:</p> + +<p>—Moi aussi, j’en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des +intellectuels... ce sont...</p> + +<p>Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:</p> + +<p>—Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite +définition...</p> + +<p>Jean répondit en riant:</p> + +<p>—Je n’y tiens pas, ma tante!...</p> + +<p>—J’y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites... +et il ne me déplaît pas d’être renseignée sur certaines choses que +j’ignore totalement...</p> + +<p>S’asseyant à table, elle continua:</p> + +<p>—Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...</p> + +<p>—Oh!...—fit Jean—les explications, ce n’est pas mon affaire!...</p> + +<p>—C’est égal!... va toujours!...</p> + +<p>—Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour<a name="page_067" id="page_067"></a> tout de bon, sont des +maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir +des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et +détraqués... et tout ce qu’on peut être!... ils ont une originalité +voulue et impersonnelle...</p> + +<p>—Enfin, comment appelles-tu ça?...</p> + +<p>—Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est +un type très pur de compliqué... vous pouvez l’étudier...</p> + +<p>—C’est une idée qui ne m’est jamais venue!... mais il y a, dans la +petite génération, autre chose que les compliqués?...</p> + +<p>—Oui... il y a les jeunes athlètes...</p> + +<p>—Spécimen, Pierrot!...—dit Henry de Bracieux.</p> + +<p>La marquise se tourna vers son petit-fils:</p> + +<p>—Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...</p> + +<p>—J’aimerais mieux manger tranquillement mon Å“uf, ma tante!...</p> + +<p>—Nous en étions aux jeunes athlètes?...</p> + +<p>—Eh bien, si les compliqués sont un peu écÅ“urants, les athlètes sont +embêtants à crier!... La boxe, et le <i>football</i>, et la bicyclette, et +les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, +et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque +et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le +plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance +ou de vigueur... ils n’ont d’admiration<a name="page_068" id="page_068"></a> que pour un seul être au monde: +«le Champion»!... avec un grand C...</p> + +<p>—Et, entre les athlètes et les compliqués?...</p> + +<p>—Rien... ou des exceptions si rares, qu’elles sont là uniquement pour +confirmer la règle... il n’est, bien entendu, question ici que de la +petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...</p> + +<p>—Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...—dit Bijou—vous êtes +là tous à le prendre à partie...</p> + +<p>—Parce qu’il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si +on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...</p> + +<p>M. de Jonzac affirma:</p> + +<p>—Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à +Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et +un sportif...</p> + +<p>Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:</p> + +<p>—Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...</p> + +<p>Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:</p> + +<p>—Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...</p> + +<p>Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout +bas, avec une reconnaissance passionnée:</p> + +<p>—Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t’aime, va, toi!... +plus qu’eux tous...</p> + +<p>Elle répondit, souriante, maternelle presque:<a name="page_069" id="page_069"></a></p> + +<p>—C’est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand’mère +beaucoup plus que moi...</p> + +<p>—Ça, d’abord, c’est pas prouvé!... et puis c’est pas ça que je voulais +dire... je voulais dire que je t’aime, moi, plus qu’ils ne t’aiment eux +tous... et pourtant, il y en a qui t’aiment bien, va!... ainsi, Paul, +tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu’il t’aime plus que +Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que +tout!...</p> + +<p>—Mais tais-toi donc!...—fit Bijou effarée, regardant si personne +n’avait entendu.</p> + +<p>—T’inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s’occupent pas +de nous... C’est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!... +et Henry!... et m’sieu Giraud!... il n’y a guère que l’abbé Courteil qui +ne te suit pas dans les coins... et encore...</p> + +<p>—Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...</p> + +<p>—Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça +m’embête!...</p> + +<p>La voix de M. de Jonzac s’éleva:</p> + +<p>—Mais non!... je suis convaincu qu’il ne se doute même pas que Renan +existe... il ne sait rien... rien de rien...</p> + +<p>Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:</p> + +<p>—Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu’il doit le connaître... +il y a trois ou quatre jours, j’ai eu l’occasion de le lui citer comme +l’auteur de <i>l’Origine du langage</i>...<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>—Eh bien, je parierais qu’il ne se souvient même pas de son nom...</p> + +<p>Et M. de Jonzac appela:</p> + +<p>—Pierrot!...</p> + +<p>Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas +qu’il fût question de lui. En s’entendant appeler, il tourna la tête, +vaguement inquiet.</p> + +<p>—Pierrot...—demanda M. de Jonzac,—qu’est-ce que c’est que Renan?...</p> + +<p>—Allons! bon!—dit Pierrot à Bijou—v’là les interrogatoires qui +recommencent!... Renan?... qu’est-ce que ça peut bien être que +celui-là ?...</p> + +<p>Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c’est que Renan?...» +il répondit:</p> + +<p>—Non, papa!...</p> + +<p>—Comment?...—demanda Giraud surpris,—mais ces jours-ci encore, nous +avons parlé de lui...</p> + +<p>—De lui?...—fit Pierrot abasourdi;—moi, j’ai parlé de cet +homme-là ?...</p> + +<p>—Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de +ses ouvrages?...</p> + +<p>Bijou, qui, tout à l’heure n’écoutait que d’une oreille ce que lui +racontait Pierrot, et suivait de l’autre la conversation, se souvint et, +le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu’elle +roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:</p> + +<p>—«<i>L’Origine du langage</i>»...</p> + +<p>—Voyons, cherchez bien?...—répétait le professeur,<a name="page_071" id="page_071"></a>—je vous ai cité +un livre de M. Renan... lequel?...</p> + +<p>Pierrot répondit résolument:</p> + +<p>—«<i>Le Langage des fleurs</i>»...</p> + +<p>—A la bonne heure!—dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours +s’attendre à quelque chose de joyeux!...</p> + +<p>M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l’air pincé:</p> + +<p>—Moi, je ne trouve pas ça drôle!...</p> + +<p>Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:</p> + +<p>—Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...</p> + +<p>On sortait de table; il l’entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:</p> + +<p>—Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...</p> + +<p>—Mais il faut avant ça que je serve le café...</p> + +<p>—Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux +pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque +chose...</p> + +<p>Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de +trèfle qu’elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers +l’écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse +voix:</p> + +<p>—Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...</p> + +<p>En traversant l’allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et +Jean de Blaye qui s’avançaient en causant, et dit:<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>—Tiens!... comme tu n’y étais pas, ils n’ont pas fait long feu au +salon, les cousins!...</p> + +<p>Denyse allait au-devant d’eux; il la retint brusquement:</p> + +<p>—Non!... je t’en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t’aurai +pas à moi tout seul! c’est une telle veine que j’ai d’être avec toi un +instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les +talons... quand je vais de ton côté, surtout!...</p> + +<p>Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans +la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait +cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son +regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l’écurie:</p> + +<p>—Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...</p> + +<p>M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l’allée. Il leva +la tête en entendant la porte qui s’ouvrait. Jean de Blaye indiqua +l’écurie et dit:</p> + +<p>—Tiens!... il est là , le motif de la gêne que je sens à présent dans +tes moindres paroles, de l’espèce de petite animosité que tu as contre +moi?...</p> + +<p>Affectant de plaisanter, Rueille répondit:</p> + +<p>—Vraiment?... et c’est?...</p> + +<p>—Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n’ai +pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...</p> + +<p>—Ça devait être bien intéressant?...</p> + +<p>—Ne blague donc pas!... tu n’en as guère envie!...<a name="page_073" id="page_073"></a> j’ai vu le moment +où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu’on n’admire +une bonne petite cousine qu’on aime bien... c’était le soir du Grand +Prix... chez l’oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...</p> + +<p>—Je t’écoute... va toujours!...</p> + +<p>—Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous +quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées +à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté, +naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle +est à l’état aigu... est-ce vrai?...</p> + +<p>—Eh bien, c’est vrai!...</p> + +<p>—Ça ne m’étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui +m’étonne, celle-là !...</p> + +<p>—Quelle est cette chose?...</p> + +<p>—Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?... +pourquoi à moi plutôt qu’à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au +répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...</p> + +<p>—Dame! Henry est presque de l’âge de Bijou... il a été élevé avec elle, +et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est +un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et +Pierrot, un gosse... tandis que toi...</p> + +<p>—Tandis que moi?...</p> + +<p>—Toi, tu es de ceux qu’on aime... et tu le sais bien... et je vois... +je sens, je devine que c’est toi que Bijou aimera...</p> + +<p>—Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas<a name="page_074" id="page_074"></a> faire la plus légère +attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse +un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....</p> + +<p>—Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...</p> + +<p>—Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un +grotesque, mais tout le monde n’est pas de ton avis!... quant à Giraud, +il est charmant!...</p> + +<p>—Oui, mais il est Giraud!...</p> + +<p>—Et puis après?... qu’est-ce que ça fait, ça?...</p> + +<p>—Beaucoup!... c’est-à -dire, rien du tout pour certaines femmes... tout +pour d’autres... et Bijou est des autres...</p> + +<p>—Eh!... qu’est-ce que tu en sais?...</p> + +<p>—Je l’étudie depuis longtemps déjà , sans avoir l’air...</p> + +<p>—Tu l’étudies... mais tu ne la connais pas!...</p> + +<p>—Peut-être?...</p> + +<p>—Je sais bien qui, si j’étais à sa place, je choisirais parmi tant +d’amoureux...</p> + +<p>—Ça se chante!... dans les <i>Noces de Jeannette</i>...</p> + +<p>—Tu ne m’empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant +d’amoureux, s’il me fallait choisir, c’est certainement Giraud que je +prendrais...</p> + +<p>—Une femme choisirait Giraud... parce qu’il est joli garçon... mais une +jeune fille?... une jeune fille,—qui ne connaît en fait de noce, que la +vraie, celle qu’on fait à l’église,—ne le choisira pas... jamais!...</p> + +<p>—Alors tu n’en veux pas à Giraud, parce que,<a name="page_075" id="page_075"></a> selon toi, il n’est pas +épousable... partant, pas à redouter?...</p> + +<p>—Précisément!...</p> + +<p>—Eh bien?... et moi, mon pauv’vieux?... crois-tu donc que je sois +épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille +francs, m’essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu +ça?... l’appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au +charbon?... ce serait délicieux!....</p> + +<p>—Pourtant tu l’aimes?...</p> + +<p>—Permets... je ne t’ai pas dit que j’aimais Bijou!... je n’en sais +rien!... tout ce que je sais, c’est que je la désire passionnément... et +que, ne pouvant pas l’épouser, je suis très malheureux...</p> + +<p>—Et tu crois qu’elle ne t’aime pas?...</p> + +<p>—Pas le moins de monde!... elle n’a d’ailleurs jamais cherché à me +donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le +palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu +vois, tu as tort de m’en vouloir?...</p> + +<p>—Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que +tu étais grand favori!...</p> + +<p>M. de Rueille s’interrompit, tendant l’oreille:</p> + +<p>—Tiens!...—fit-il,—la voilà !...</p> + +<p>Bijou sortait de l’écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint +gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et +souriant, et demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l’air tout +chose!...<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<p class="nind">B<small>IJOU</small> arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner, +tandis que, dans l’office, les domestiques frottaient les grands plats +d’argent qui reluisaient violemment. Le maître d’hôtel dit à un valet de +pied:</p> + +<p>—Enfile ton habit!... v’là une voiture qui monte l’avenue au pas... Oh! +t’as le temps!... elle est loin!...</p> + +<p>Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:</p> + +<p>—Qui est-ce, cette voiture-là ? on ne connaît pas ça... c’est rudement +attelé, toujours!...</p> + +<p>—Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte +de Clagny?...</p> + +<p>—Mâtin!... c’est chiquement tenu!...</p> + +<p>—Oh!... il a de quoi!...</p> + +<p>—Il a des rentes?...</p> + +<p>—Que c’en est une horreur!... dans les quatre cent mille...</p> + +<p>—Tu le connais donc?...</p> + +<p>—Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu’elle soit ma +femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous +regardant... C’est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu +veux arriver au perron avant lui!...<a name="page_077" id="page_077"></a></p> + +<p>Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant +et, traversant d’un bond l’allée, avait sauté au milieu d’une grande +corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si +absorbée qu’elle n’entendit pas une voiture entrer dans l’allée qui +contournait la pelouse, ni même s’arrêter devant le perron.</p> + +<p>Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d’elle, un +grand monsieur qui la regardait extasié. C’est que Bijou, avec sa robe +de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de +valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras +dans les fleurs.</p> + +<p>Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d’une +nuance plus vive, tandis qu’elle restait interdite et troublée, en face +du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.</p> + +<p>C’était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince, +distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente +et fine, était jeune aussi d’expression, bien qu’un peu triste. Comme +Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s’approcha, +et, saluant, dit d’une voix très douce:</p> + +<p>—Mademoiselle!... pardon!... n’êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...</p> + +<p>Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement +fixés sur elle, et répondit, toute souriante:</p> + +<p>—Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n’est-ce pas?<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<p>—Comment le savez-vous?...</p> + +<p>Denyse venait de sauter de la corbeille dans l’allée. Elle dit, heureuse +et abandonnée, sans répondre directement à la question:</p> + +<p>—Oh!... que grand’mère va être contente de vous voir, monsieur!... et +l’oncle Alexis, donc!... depuis qu’on sait que vous revenez habiter le +pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand’mère!...</p> + +<p>Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de +cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise +n’était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna +et donna l’ordre de l’avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de +Clagny, et, l’examinant avec attention:</p> + +<p>—Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous +avais vu dans le temps! je vous reconnais!...</p> + +<p>Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et +répéta, pensive:</p> + +<p>—Je vous reconnais très bien!...</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Moi, j’avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée +ailleurs qu’à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes +tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux +yeux de pervenche qui n’ont pas changé, il ne reste rien du bébé +d’autrefois...</p> + +<p>—Il reste le nom que vous lui avez donné...</p> + +<p>Il demanda, surpris:<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>—Le nom?... quel nom?...</p> + +<p>—Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c’est vous qui +m’appeliez comme ça!...</p> + +<p>—C’est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable +et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à +vous appeler ainsi?... ça vous va, d’ailleurs, à merveille!...</p> + +<p>—Je ne trouve pas!... j’ai peur que ça ne soit un peu ridicule d’être +encore «Bijou» à vingt et un ans... car j’ai vingt et un ans, +monsieur...</p> + +<p>—Est-ce possible?...</p> + +<p>—Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...</p> + +<p>Le comte regarda Bijou avec une admiration qu’il ne cherchait pas à +dissimuler, et répondit, convaincu:</p> + +<p>—Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...</p> + +<p>Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l’air ravi:</p> + +<p>—Que je suis contente de vous voir!...</p> + +<p>Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant +à Clagny toujours émerveillé:</p> + +<p>—Je vois que Bijou s’est présentée toute seule!... Comment la +trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...</p> + +<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:</p> + +<p>—C’est bien le bijou que vous aviez admiré<a name="page_080" id="page_080"></a> autrefois, allez!... le +vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...</p> + +<p>—Mademoiselle Denyse est ravissante...</p> + +<p>—Denyse—que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler +«mademoiselle»—est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui +éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...</p> + +<p>—Comment se fait-il que je n’aie jamais vu mademoiselle Denyse?...</p> + +<p>—Mademoiselle?... encore!...</p> + +<p>—Que je n’aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à +votre jour...</p> + +<p>—Oui, mais vous venez de bonne heure, à l’heure où elle n’y est pas... +et comme vous n’avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...</p> + +<p>—Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m’avez +jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...</p> + +<p>—Parce que vous ne m’en avez jamais demandé.</p> + +<p>—Je l’avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant, +tout à l’heure, en voyant émerger d’un parterre de roses une délicieuse +jeune fille, je n’ai pas eu la moindre hésitation... n’est-ce pas, +mademoiselle?...</p> + +<p>Se reprenant, il dit en riant:</p> + +<p>—N’est-ce pas, Bijou?...</p> + +<p>—C’est vrai!... M. de Clagny m’a demandé tout de suite si je n’étais +pas Denyse de Courtaix... moi... j’avais su tout de suite aussi qui il +était...<a name="page_081" id="page_081"></a> j’ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en +rêve... et... c’est très drôle...</p> + +<p>Elle s’arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:</p> + +<p>—Je le connaissais en rêve tel qu’il est en réalité...</p> + +<p>Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:</p> + +<p>—Un très vieux monsieur...</p> + +<p>Bijou répondit, sincère:</p> + +<p>—Non!... un monsieur très joli!...</p> + +<p>Puis, brusquement:</p> + +<p>—Et l’oncle Alexis, qui n’est pas encore là !... on a beau sonner à tour +de bras la cloche, il n’arrive pas!... je vais le chercher!...</p> + +<p>Elle sortait en courant, la marquise la rappela:</p> + +<p>—Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous +dînez avec nous, Clagny?</p> + +<p>—Oui, si vous n’avez personne...</p> + +<p>—Si... j’ai précisément du monde... des amis à vous...</p> + +<p>—Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis, +dans ce costume...</p> + +<p>—Il est très bien, votre costume!... d’ailleurs, on a le temps d’aller +à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...</p> + +<p>—J’y tiens... si je reste?...</p> + +<p>Bijou s’approcha, câline:</p> + +<p>—Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce +serait de rester comme ça... sans habit...</p> + +<p>—Pourquoi, si ça l’ennuie de dîner sans s’habiller,<a name="page_082" id="page_082"></a> insistes-tu, +Bijou?...—demanda la marquise.</p> + +<p>—Parce que, grand’mère, si M. de Clagny dîne sans s’habiller, M. Giraud +pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa +chambre....</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu nous chantes?...</p> + +<p>—C’est bien simple... M. Giraud n’a pas d’habit... pas du tout!... je +l’ai su... par hasard... il a dit tout à l’heure à Baptiste qu’il était +souffrant et qu’il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si +M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il +pourrait, lui aussi...</p> + +<p>—Tu es un bon Bijou, va!...—dit madame de Bracieux émue,—tu penses à +tout le monde... tu n’es occupée qu’à faire plaisir à chacun...</p> + +<p>Denyse ne l’écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la +fin, il demanda:</p> + +<p>—Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu’il dîne à table, monsieur +Giraud?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?... +qu’est-ce que c’est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour +l’amour de qui j’accepte de paraître un homme mal élevé?...</p> + +<p>—C’est le répétiteur de Pierrot!...</p> + +<p>—Ah! et qu’est-ce que c’est que Pierrot?...</p> + +<p>—Le fils d’Alexis...—dit en riant madame de Bracieux.</p> + +<p>—Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M.<a name="page_083" id="page_083"></a> Giraud, répétiteur de +Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle +Bijou?... je vous remercie, j’aime à être fixé!...</p> + +<p>—Mais...—fit Denyse qui était devenue très rouge—je ne protège pas du +tout M. Giraud... je...</p> + +<p>—Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un +pauvre répétiteur... qui n’a pas d’habit... dans la vie d’une belle +petite demoiselle telle que vous... c’est un rôle sacrifié... il +représente assez exactement ce qu’on appelle «un seigneur sans +importance»...</p> + +<p>—Vous ne savez pas—dit la marquise, dès que Denyse fut sortie—à quel +point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle +s’intéresse... et qui est d’ailleurs charmant... est traité par elle +exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus +«cotés», c’est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...</p> + +<p>—Je le verrai peut-être trop!...</p> + +<p>—Comment, trop?...</p> + +<p>—Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j’ai un vieux +imbécile de cÅ“ur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je +ne peux plus faire taire ensuite...</p> + +<p>—Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...</p> + +<p>—Eh bien, qu’est-ce que ça fait?...</p> + +<p>—Ça fait qu’elle pourrait être la vôtre!...</p> + +<p>—Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c’est du raisonnement... et +les cÅ“urs jeunes raisonnent peu ou mal...<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—Alors,—dit M. de Clagny s’efforçant de rire,—je plaisantais, +naturellement!...</p> + +<p> </p> + +<p>Bijou avait traversé la cour d’honneur. La chaleur était très grande. +Les paons, posés sur un tronc d’arbre abattu, semblaient stupides et +ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées, +haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l’ombre. +Personne n’était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en +costume de coutil blanc, et coiffé d’un grand chapeau de paille se +promenait dans le quinconce de marronniers.</p> + +<p>Denyse monta en courant l’escalier et entra en coup de vent dans la +salle d’études; mais sur le seuil elle s’arrêta court, l’air troublé. M. +Giraud, assis à une table, s’était levé brusquement en la voyant +paraître. Elle balbutia:</p> + +<p>—Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu’il +était ici... et que vous faisiez votre promenade...</p> + +<p>Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui +ne venaient pas:</p> + +<p>—Non, mademoiselle... non!... moi je suis là !... c’est au contraire +Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui +dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui +dire?...</p> + +<p>Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si +doucement rosé malgré<a name="page_085" id="page_085"></a> l’horrible chaleur, et ses grands yeux changeants +posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d’embarras:</p> + +<p>—Oui... certainement, j’avais à parler à Pierrot... mais à lui-même... +bien que j’aie à lui parler d’une chose qui vous concerne.... il vaut +mieux...</p> + +<p>Giraud interrompit, l’air inquiet:</p> + +<p>—Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande +ce...</p> + +<p>L’idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu’après ce qui +s’était passé l’avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus +longtemps. Et il s’affolait en pensant que non seulement il lui faudrait +quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il +croyait sa vie assurée et facile.</p> + +<p>La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle +répondit:</p> + +<p>—C’est que c’est assez difficile à dire... à l’intéressé...</p> + +<p>—Mais alors... Pierrot...</p> + +<p>—Oh!... Pierrot, qui n’est pas, je le reconnais, un habile diplomate, +aurait su tout de même s’y prendre mieux que moi pour vous annoncer...</p> + +<p>—Pour m’annoncer?</p> + +<p>—Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c’est +une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...</p> + +<p>—Mais, mademoiselle... sans penser même à l’ennui... très grand +pourtant... que j’aurais de<a name="page_086" id="page_086"></a> n’être pas ce soir dans la même tenue que +les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...</p> + +<p>—Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si +vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le +costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...</p> + +<p>—Mademoiselle... M. de Clagny, que j’ai aperçu tout à l’heure à son +arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des +choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...</p> + +<p>—Vous?... vous allez obéir à grand’mère, comme un petit enfant bien +sage... car c’est grand’mère qui m’envoie, vous savez?...</p> + +<p>—Ah!...—murmura le jeune homme désappointé—c’est madame votre +grand’mère!... j’espérais que c’était vous qui... mais vous devez m’en +vouloir, c’est vrai!...</p> + +<p>Elle demanda, surprise:</p> + +<p>—Vous en vouloir?... pourquoi?...</p> + +<p>—Mais... parce que... vous savez bien... l’autre soir, quand, malgré +moi, je...</p> + +<p>Le gai visage de Bijou s’assombrit, et elle dit, devenue grave:</p> + +<p>—Je croyais qu’il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que +vous oubliiez ce que vous m’avez dit...</p> + +<p>Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d’une voie +assourdie:</p> + +<p>—Je veux surtout l’oublier, moi!...<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p>Ses paupières s’étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant +sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.</p> + +<p>Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il +demanda:</p> + +<p>—Est-ce que c’est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous +vous souvenez encore de cet instant où j’ai été fou?... est-ce que vous +y pensez... sans colère?...</p> + +<p>Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.</p> + +<p>—J’y pense sans colère...</p> + +<p>Et, si bas qu’il l’entendit à peine, elle murmura:</p> + +<p>—Mais j’y pense toujours!...</p> + +<p>Puis, changeant brusquement de visage:</p> + +<p>—C’est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce +que je n’aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça +pour moi?...</p> + +<p>—Oublier?... comment voulez-vous que moi, j’oublie?... vous savez bien +que c’est impossible!...</p> + +<p>Elle affirma:</p> + +<p>—Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que +nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux +dont on s’éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision +de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous +n’en avez jamais fait de ces rêves-là ?... on ne peut, quel que soit<a name="page_088" id="page_088"></a> +l’effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...</p> + +<p>Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s’était +machinalement rassis à la place qu’il venait de quitter, et, sans +répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.</p> + +<p>Elle s’approcha et dit, suppliante:</p> + +<p>—Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j’ai de vous voir +pleurer!...</p> + +<p>Presque brusque, elle conclut:</p> + +<p>—Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j’en ai aussi, du +chagrin...</p> + +<p>Il demanda, ébloui de bonheur:</p> + +<p>—Est-ce possible?...</p> + +<p>Denyse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir sur la table, une +lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.</p> + +<p>Il dit, suivant son regard:</p> + +<p>—J’écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes +occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui +parlais que de vous!...</p> + +<p>Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:</p> + +<p>—Je regardais votre nom... Fred!... c’est un nom que j’aime!... je l’ai +donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...</p> + +<p>Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta +doucement:</p> + +<p>—Fred!...</p> + +<p>Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la +porte:<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<p>—Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas +écrits!... et il est cinq heures!...</p> + +<p>Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:</p> + +<p>—C’est convenu pour ce soir, n’est-ce pas?... je fais mettre votre +couvert...</p> + +<p>Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:</p> + +<p>—Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...</p> + +<p>—Mais non... mais non!... d’ailleurs... il n’y aura pas que des +habits!... il y a d’abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de +Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en +uniforme... M. l’abbé a sa soutane...</p> + +<p>Elle conclut en riant:</p> + +<p>—Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...</p> + +<p> </p> + +<p>Comme elle sortait de la salle d’études, elle se jeta contre Henry de +Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:</p> + +<p>—Tiens!... qu’est-ce que tu fais là ?...</p> + +<p>—Et toi?...</p> + +<p>—Moi, je rentre dans ma chambre...</p> + +<p>—Moi, je sors de chez Pierrot...</p> + +<p>—Il est dans le jardin, Pierrot!...</p> + +<p>—Je ne le savais pas... et j’avais quelque chose à lui dire...</p> + +<p>Il demanda, soupçonneux, agressif presque:</p> + +<p>—A lui... ou à M. Giraud?...<a name="page_090" id="page_090"></a></p> + +<p>Sans paraître remarquer l’attitude singulière de son cousin, elle +répondit, docile:</p> + +<p>—A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n’était pas là ...</p> + +<p>—C’est à Giraud que tu as...</p> + +<p>—Fait la commission de grand’mère... oui...</p> + +<p>L’air candide, elle ajouta:</p> + +<p>—Pourquoi donc ça t’intéresse-t-il tant que j’aie fait cette commission +à l’un plutôt qu’à l’autre?...</p> + +<p>Il répondit, plaisantant avec un peu d’embarras:</p> + +<p>—Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis +curieux, c’est que j’ai envie de savoir quelle était cette +commission?...</p> + +<p>—Grand’mère m’avait chargée de dire à M. Giraud... qui n’a pas +d’habit...</p> + +<p>—Pas d’habit, Giraud?...</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>—Pas d’habit du tout?...</p> + +<p>—Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d’habit du +tout!... il avait prévenu qu’il ne dînerait pas... alors, comme M. de +Clagny reste à dîner, et qu’il est en redingote, j’allais en avertir +Pierrot, afin qu’il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...</p> + +<p>—Oui...—fit Henry,—très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne +voyage jamais sans un jeu d’habits... il en a au moins trois ici... il +lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...<a name="page_091" id="page_091"></a></p> + +<p>—Ça serait gentil!...</p> + +<p>—Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon... +que nous aimerions tous, si...</p> + +<p>Il s’arrêta court et Bijou demanda:</p> + +<p>—Si quoi?...</p> + +<p>—Rien!... je vais arranger cette affaire-là ... à l’âge du père Clagny, +il est indifférent d’être bien ou mal... à l’âge de Giraud, c’est autre +chose, je suis sûr qu’il souffrirait beaucoup de se croire ridicule... +surtout...</p> + +<p>—Surtout?...</p> + +<p>—Surtout devant toi!...</p> + +<p>Bijou haussa les épaules, et s’éloigna en courant dans le long +corridor.<a name="page_092" id="page_092"></a></p> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<p class="nind">Q<small>UOIQU’ELLE</small> se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des +menus, Bijou fut prête la première.</p> + +<p>Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à +l’instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour +s’habiller.</p> + +<p>Très occupée d’arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M. +de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu’elle allait et +venait, avec de jolis mouvements d’oiseau qui volète avant de se poser.</p> + +<p>A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:</p> + +<p>—Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...</p> + +<p>—Ah!...—fit Bijou effarée,—vous m’avez fait presque peur!...</p> + +<p>Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe, +de gaze à peine rosée:</p> + +<p>—Cette jolie toilette n’arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à +Bracieux, près Pont-sur-Loire...</p> + +<p>Vraiment étonné, le comte demanda:</p> + +<p>—Ah bah!... par qui?...<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<p>—Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au +théâtre,...</p> + +<p>Il s’était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec +une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de +cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps +merveilleux, et d’où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la +singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si +délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non +seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très +gourmande et ses yeux très candides.</p> + +<p>De toute sa personne s’exhalait un parfum de sensualité extrême, mais +dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.</p> + +<p>Et, tandis qu’il l’examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil +ami de grand’mère» était beaucoup plus jeune qu’elle ne se le figurait.</p> + +<p>Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec +ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant +à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse, +un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents +blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient +singulièrement le visage.</p> + +<p>Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:</p> + +<p>—Grand’mère n’est pas encore descendue?... je pensais la trouver +ici?...<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>—Elle sortait pour aller s’habiller au moment même où vous êtes +entrée...</p> + +<p>—Elle ne sera jamais prête!...</p> + +<p>M. de Clagny regarda sa montre:</p> + +<p>—Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n’est +pas sept heures et demie...</p> + +<p>—Oh!...—fit Denyse avec regret—si j’avais su, je ne me serais pas +dépêchée tant!... j’avais une peur d’être en retard!...</p> + +<p>—C’est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais +pouvoir causer avec vous un petit instant!...</p> + +<p>Elle dit en riant:</p> + +<p>—Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n’est en avance, +jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...</p> + +<p>—A propos d’invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?... +votre grand’mère m’a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des +amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis +venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...</p> + +<p>—Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...</p> + +<p>—Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...</p> + +<p>—Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents +qui sont morts...</p> + +<p>—Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...</p> + +<p>—Depuis deux ans!...<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<p>—Il était vilain!... est-ce qu’il a fait un beau mariage?...</p> + +<p>—Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la +Bourse...</p> + +<p>—Comment?... une demoiselle de la Bourse?...</p> + +<p>—Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très +riche...</p> + +<p>—Est-ce que c’est Chaillot, le banquier?...</p> + +<p>—Peut-être bien!... je ne m’en suis jamais informée!... ils ont +restauré Tourville... c’est superbe!... et ils reçoivent tout le +temps...</p> + +<p>—Est-ce que madame de Tourville est jolie?...</p> + +<p>—Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente, +dit-on... moi, je ne m’en suis pas aperçue...</p> + +<p>Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:</p> + +<p>—Parce que je la connais très peu...</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Et, avec les Tourville, qu’y a-t-il?...</p> + +<p>—M. de Bernès...</p> + +<p>—Le petit Hubert?... le dragon?...</p> + +<p>—Lui-même...</p> + +<p>—C’est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cÅ“ur... vous +ne trouvez pas?...</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—Que Hubert de Bernès est gentil?...</p> + +<p>—Oh!... je le connais si peu!... il m’a semblé... comment dirai-je?... +incolore... oui incolore...</p> + +<p>—Parce que vous l’intimidez, probablement?... je comprends ça, +d’ailleurs!...<a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<p>Elle dit en riant:</p> + +<p>—Je vous intimide, peut-être?...</p> + +<p>Très sérieux, il répondit:</p> + +<p>—Beaucoup!...</p> + +<p>—Oh!—fit-elle stupéfaite,—est-ce possible?...</p> + +<p>—C’est très possible... et cela est!... rien d’étonnant, puisque vous +intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit +Hubert...</p> + +<p>—Le petit Hubert?... il a six pieds!...</p> + +<p>—Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit +Hubert... Enfin! convenez au moins qu’il est joli garçon?...</p> + +<p>—Je ne sais pas!...</p> + +<p>—Allez-vous me dire que vous ne l’avez pas regardé?...</p> + +<p>—Je l’ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très +mauvais juge...</p> + +<p>—Pourquoi ça?...</p> + +<p>—Parce que je déteste les petits jeunes gens!...</p> + +<p>—A vingt-six ans on n’est plus un petit jeune homme?...</p> + +<p>—C’est possible!... mais à cet âge-là on n’existe pas pour moi...</p> + +<p>—Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>—Très tard!...</p> + +<p>Puis, changeant de ton:</p> + +<p>—Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au +moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>—Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités +pour m’amuser?</p> + +<p>—Oh! non!... les autres, c’est d’abord les La Balue...</p> + +<p>—Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent +commencer à grandir?...</p> + +<p>—Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...</p> + +<p>—Comment sont ils?...</p> + +<p>—Lui pose pour l’écÅ“urement général... il n’a plus ni faim, ni soif, +ni sommeil... il n’aime rien, tout l’ennuie... et c’est pas vrai, vous +savez!... il ne manque pas un bal, et sa sÅ“ur raconte qu’il se relève +la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules... +de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...</p> + +<p>—Et la jeune fille?...</p> + +<p>—Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup +à tir et à courre... rêve d’avoir un équipage pour pouvoir servir le +cerf elle-même... et d’épouser un officier...</p> + +<p>—Elle doit s’occuper d’Hubert?...</p> + +<p>—Qui ça, Hubert?...</p> + +<p>—Le petit Bernès...</p> + +<p>—Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne +s’occupe pas du tout d’elle!...</p> + +<p>—Parce qu’il s’occupe de vous... comme tous les autres, n’est-ce +pas?...</p> + +<p>—Pas le moins du monde!...</p> + +<p>M. de Clagny haussa les épaules:</p> + +<p>—Allons donc!... je vois ça d’ici!...<a name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<p>—Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,—reprit +Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:—les Juzencourt, +un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies, +qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse... +la vicomtesse de Nézel...</p> + +<p>—Tiens!...—dit le comte, qui fit un mouvement brusque,—madame de +Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...</p> + +<p>Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:</p> + +<p>—Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...</p> + +<p>—Aucun... aucun...—affirma vivement M. de Clagny.</p> + +<p>Et, après un silence, il demanda:</p> + +<p>—Toujours jolie, madame de Nézel?...</p> + +<p>—Très jolie...</p> + +<p>—Autant que vous?...</p> + +<p>Bijou sourit:</p> + +<p>—Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis +pas jolie...</p> + +<p>—A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous +moquez d’un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui +n’est pas le seul, hélas!...</p> + +<p>—Pourquoi, hélas!...</p> + +<p>—Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être +seul à admirer ou à aimer... l’amitié est égoïste et jalouse...</p> + +<p>Elle demanda, l’air joyeux:<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<p>—Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures +que nous nous connaissons... vous avez déjà de l’amitié pour moi?...</p> + +<p>M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:</p> + +<p>—Beaucoup!...</p> + +<p>—Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime +beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...</p> + +<p>Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:</p> + +<p>—Je m’étais fait de vous une idée très différente... je m’attendais à +vous trouver tout autre...</p> + +<p>Il dit, tristement:</p> + +<p>—Plus jeune?...</p> + +<p>—Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon +grand-père... grand’mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»... +alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j’ai été saisie...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que vous m’avez fait l’effet d’avoir... je ne sais pas trop... +quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de +Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j’aime beaucoup +qu’on soit beau...</p> + +<p>—C’est votre cousin de Blaye qui est beau!...</p> + +<p>Elle sembla chercher dans sa mémoire:</p> + +<p>—Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là ... +vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...</p> + +<p>—Je suis bien sûr qu’il vous voit, lui!...</p> + +<p>—Que non!... on ne me voit pas tant que<a name="page_100" id="page_100"></a> vous croyez!... on m’aime bien +parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand +grand’mère m’a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me +rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m’ont fait bon +accueil... je suis devenue le Bijou qu’on élève et qu’on gâte... auquel +on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...</p> + +<p>—Et ce qu’il a raison, le Bijou!... il n’y a que ça de bon dans la +vie... faire sa volonté!... quand on le peut...</p> + +<p>Elle dit, parlant sans même paraître s’apercevoir qu’elle parlait:</p> + +<p>—On le peut toujours!...</p> + +<p>Puis, courant à la baie, elle cria:</p> + +<p>—Allons, bon!... les Tourville!... et grand’mère qui n’est pas encore +descendue!...</p> + +<p>Elle s’élança au-devant d’une dame qui s’avançait, vêtue d’une toilette +cossue. Elle était suivie d’un monsieur, de physique vulgaire, de +maintien gourmé, à l’air infiniment snob.</p> + +<p>Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»</p> + +<p>Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle +qui l’enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.</p> + +<p>—Eh bien,—demanda-t-elle,—comment les trouvez-vous, les Tourville?...</p> + +<p>—Je les trouve mal!... mais c’est Henry de Bracieux que j’ai trouvé +embelli... il n’est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça +viendra peut-être...<a name="page_101" id="page_101"></a></p> + +<p>—Aussi bien que quel cousin?...</p> + +<p>—Que Blaye.</p> + +<p>—Encore!... Ah çà ! vous y tenez, à la beauté de Jean!...</p> + +<p>—Mon Dieu, beauté n’est peut-être pas le mot... mais il est charmant... +si vous le permettez?...</p> + +<p>—Je le permets...</p> + +<p>—A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j’ai +rencontré tantôt au bas de l’avenue?...</p> + +<p>—Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de +Pierrot... mais... il n’est pas si gentil que vous dites...</p> + +<p>M. de Clagny étendit la main et dit:</p> + +<p>—Le voilà !...</p> + +<p>—Ah!...—fit Bijou étonnée,—c’est bien ça!...</p> + +<p>Elle était stupéfaite, et de l’admiration exprimée par le comte, et de +la transformation opérée par l’habit de Jean.</p> + +<p>Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune +professeur semblait à l’aise, presque élégant.</p> + +<p>Et Henry s’approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:</p> + +<p>—Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non... +mais, la vois-tu?...</p> + +<p>Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:</p> + +<p>—Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là ... +quand il s’agit des hommes!...<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>Les invités arrivaient tous. D’abord les La Balue, imperturbables, +ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement +admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu’on eût regretté vraiment +de les détromper.</p> + +<p>Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue, +promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce +qu’il avait coutume d’appeler: «une bobine de grosse légume»...</p> + +<p>Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très +jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d’une +souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et +lourds, d’un noir intense.</p> + +<p>Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l’eût jamais vue +auparavant, dit à M. de Clagny:</p> + +<p>—Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...</p> + +<p>Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:</p> + +<p>—Elle a surtout de la race... et puis, c’est une vraie femme... qui +doit vibrer à souhait...</p> + +<p>La jeune fille demanda, clignant de l’œil et contractant un peu ses +sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:</p> + +<p>—Qui doit quoi faire?...</p> + +<p>—Rien!...—dit le comte, ennuyé,—je ne sais plus du tout ce que je +disais!...</p> + +<p>—Bijou!...—appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt +demande à voir les enfants...<a name="page_103" id="page_103"></a> va les chercher!... tu permets, +Bertrade?... et vous aussi, monsieur l’abbé?...</p> + +<p>M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de +Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d’elle.</p> + +<p>Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la +main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant. +Elle le présenta, toute fière de lui.</p> + +<p>—Voilà mon filleul! il est délicieux, n’est-ce pas?... et beau!... et +bon!... un amour!...</p> + +<p>—Elle est tellement gentille pour cet enfant,—dit madame de +Rueille,—elle s’en occupe sans cesse... c’est elle qui lui apprend à +lire...</p> + +<p>—Déjà !...—fit M. de Clagny, d’un ton de reproche,—on lui apprend déjà +à lire?...</p> + +<p>—Bijou lui apprend bien d’autres choses!... n’est-ce pas, +Bijou?—demanda la marquise,—tu lui apprends aussi l’histoire sainte, à +ton élève?... il y a deux jours, il m’a raconté Moïse... il le savait +très bien...</p> + +<p>—Ah! par exemple!...—fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!... +malheureux mioche, va!...</p> + +<p>Gracieuse et tendre, Bijou s’agenouilla devant le bébé. En entendant +parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un +visage suppliant. Elle dit:</p> + +<p>—Raconte, Fred!...</p> + +<p>Docile, l’air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.</p> + +<p>—Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>—Eh bien—dit Fred d’une voix résolue, on l’a mis dans un petit panier, +l’petit Moïse... et on a mis l’panier sur le Nil...</p> + +<p>Il s’arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:</p> + +<p>—Et puis, qu’est-ce qui est arrivé?...</p> + +<p>—J’sais pas!—fit brièvement le petit,—j’sais plus!... j’sais plus, +j’te dis... dis-le, toi, c’qui est arrivé?...</p> + +<p>—Allons!... voyons?... c’est un parti pris de ne pas répondre?...</p> + +<p>Il dit, câlin:</p> + +<p>—J’t’en prie?... ne m’force pas?...</p> + +<p>Mais Denyse s’entêta:</p> + +<p>—Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil... +quoi?... qu’est-ce qui est arrivé?...</p> + +<p>Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au +moment où l’on n’espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:</p> + +<p>—L’Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c’est +monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»</p> + +<p>—Voilà ,—fit en riant Bertrade,—l’inconvénient de lui apprendre tant +de belles choses à la fois!...</p> + +<p>Et M. de Rueille ajouta:</p> + +<p>—Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant <i>Chat botté</i> que +nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un +tort considérable...<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<p>Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l’air étonné:</p> + +<p>—Denyse!... depuis quand m’appelez-vous Denyse!...</p> + +<p>—Mais...—répondit Rueille—je ne sais pas... ça m’arrive +quelquefois...</p> + +<p>—Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...</p> + +<p>Puis, s’inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit +en riant:</p> + +<p>—Mon pauvre petit Fred!... nous n’avons pas eu de succès, à nous +deux!...</p> + +<p>Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration. +Elle serra davantage contre elle l’enfant qui lui souriait, et murmura +d’une voix devenue caressante:</p> + +<p>—Fred!... mon Fred chéri!... je t’aime tant, si tu savais!...</p> + +<p>En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur +avait frissonné et retenu à grand’peine le mouvement qui le jetait vers +Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si +singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace +quand il ne s’agissait pas de Bijou, demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout +drôle!... est-ce que vous êtes malade?...</p> + +<p>Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:</p> + +<p>—Vous êtes malade, monsieur Giraud?...<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>—Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot +prend ça!...</p> + +<p>—Dame!...—fit le gamin, convaincu—regardez-vous?... vous avez une de +ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!... +vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...</p> + +<p>—Je vous assure,—balbutia le pauvre garçon au supplice,—je vous +assure que je n’ai rien du tout...</p> + +<p>M. de Clagny s’était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, +blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:</p> + +<p>—Il est superbe, votre filleul!...</p> + +<p>—Oui, n’est-ce pas?... et il m’adore!...</p> + +<p>On annonçait le dîner. Elle donna à l’Anglaise, qui était entrée, le +bébé qui s’endormait déjà . Debout devant elle, l’air maussade, le petit +La Balue présentait l’angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement +sa main et, résignée, s’assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de +bonheur de se trouver près d’elle, se sentait plus que jamais +décontenancé et maladroit.</p> + +<p>Sa timidité déjà grande augmentait. Il n’osait littéralement pas dire un +mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n’était plus seulement +amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, +il la vénérait à présent pour sa bonté qu’il jugeait infinie. Maître +d’études dans un lycée, il avait un jour murmuré d’évasifs mots d’amour +à la fille du proviseur, et il se souvenait,<a name="page_107" id="page_107"></a> non sans effroi, du +méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché +d’oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche, +belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu’il +l’adorait, et pour lui répondre elle n’avait eu que d’affectueuses et +douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il +s’attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet +amour impossible, était troublée pour toujours.</p> + +<p>Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle +de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu’il serait à même +d’épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait +parfois d’un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, +insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au +garni écÅ“urant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des +photographies de Bijou, arrachées à grand’peine à Pierrot.</p> + +<p>Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d’un air distrait la +table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. +Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu’elle négligeait +pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait +guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sÅ“ur, entre madame +de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s’amuser, non +plus que madame de Nézel qui, l’air un peu triste, répondait +distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de<a name="page_108" id="page_108"></a> Rueille, et +regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l’autre +bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La +Balue. Lui, paraissait ne pas s’occuper du tout de madame de Nézel, et +plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette +rencontre l’eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, +devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le +regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la +quitta plus.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<p class="nind">I<small>L</small> faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de +Bracieux dit:</p> + +<p>—Vous savez... ceux qui ne craignent pas l’humidité du soir peuvent +aller sur la terrasse ou dans le jardin...</p> + +<p>Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des +statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures +libres et garçonnières, s’élança lourdement dehors en criant:</p> + +<p>—Qui m’aime me suive!...</p> + +<p>Poliment, Hubert de Bernès la suivit.</p> + +<p>Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un +seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:</p> + +<p>—Viens-tu, Bijou?...</p> + +<p>Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et +répondit:</p> + +<p>—Tout à l’heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants +sont couchés...</p> + +<p>—Mademoiselle,—proposa l’abbé,—je puis vous éviter cette peine?...</p> + +<p>—Non... merci, monsieur l’abbé... mais vous savez, quand je n’ai pas +embrassé Fred, je ne suis pas contente...<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la +marquise:</p> + +<p>—Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu’on +puisse voir!...</p> + +<p>Et il ajouta, l’air chagrin:</p> + +<p>—C’est quand on rencontre des femmes comme ça qu’on regrette d’être +vieux!...</p> + +<p>—J’avoue—fit madame de Bracieux en riant—que, même jeune, vous ne +seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...</p> + +<p>—Et pourquoi donc ça, s’il vous plaît?...</p> + +<p>—Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment +dire?... un peu large de cÅ“ur...</p> + +<p>—Large de cÅ“ur!... Eh, oui, parbleu!... je l’étais!... mais c’est la +faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu’avec +une femme comme Bijou, je n’aurais pas été ce que vous appelez «large de +cÅ“ur»...</p> + +<p>—Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu’on sait jamais?...</p> + +<p>En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter +le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la +vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l’office. Au +moment d’ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une +longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu’elle avait +coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s’en enveloppa rapidement et +entra dans l’office où il faisait absolument nuit. Des cuisines +arrivaient, criardes, les<a name="page_111" id="page_111"></a> voix des domestiques qui dînaient bruyamment. +Denyse s’approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle +monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s’élança dans le +jardin. Là , elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée +par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l’ombre la +lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa +mante et, prenant un parti, s’engagea en courant dans l’allée sombre qui +menait à l’avenue.</p> + +<p>Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu’elle vînt +les rejoindre comme elle l’avait promis, et la grosse Gisèle s’efforçait +en vain d’organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient +d’entrain; madame de Tourville craignait d’abîmer sa robe; et madame de +Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt +elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait +l’entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n’allait certes pas +courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle +avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n’en pouvait +plus!...</p> + +<p>Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade. +Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et +inquiet. A la fin, n’y tenant plus, il demanda:</p> + +<p>—Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me +dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>Elle répondit, très douce:</p> + +<p>—Parce que je n’ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne +pense pas de vous des choses mauvaises...</p> + +<p>—Alors, c’est que vous ne m’aimez plus?...</p> + +<p>Elle dit, d’un accent tellement douloureux qu’il en fut bouleversé:</p> + +<p>—Je ne vous aime plus?... moi!...</p> + +<p>Il se sentait si profondément aimé qu’il recula à l’idée de l’affreuse +peine qu’il allait causer s’il était sincère. Et, affectueusement, il +s’efforça de mentir:</p> + +<p>—Oui,—dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il +n’avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?... +depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore +fait signe... c’est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est +difficile pour moi qui suis très connu... et j’ai craint que... et +puis... pour vous aussi... pour venir en ville...</p> + +<p>Comme elle restait silencieuse, il demanda:</p> + +<p>—Pourquoi ne me répondez-vous pas?...</p> + +<p>—Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce +que vous m’avez dit en me demandant d’accepter l’invitation des +Juzencourt...</p> + +<p>Il questionna, embarrassé:</p> + +<p>—Qu’est-ce que je vous ai dit?...</p> + +<p>—Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez +une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par +un ami<a name="page_113" id="page_113"></a> absent... un officier en congé... que, moi, j’irais en ville +comme je voudrais, qu’il y avait deux trains montants et deux trains +descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et +que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne +sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou +suivre les <i>rallye-papers</i>... et j’ai vu dès le lendemain de mon arrivée +que vos renseignements étaient exacts...</p> + +<p>—Oui... mais c’est mon ami qui est revenu plus tôt...</p> + +<p>—Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous +feriez bien mieux de me dire la vérité...</p> + +<p>—Et la vérité, selon vous, c’est que je ne vous aime plus?...</p> + +<p>—Oui... c’est une partie de la vérité...</p> + +<p>Il demanda, inquiet:</p> + +<p>—Et... le reste?...</p> + +<p>—C’est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas +non!... c’est si clair!...</p> + +<p>Elle ajouta, après un instant de silence:</p> + +<p>—Et si naturel!...</p> + +<p>—Est-ce que vous me pardonnez?...</p> + +<p>—Je n’ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais... +jamais vous ne m’avez rien promis... quand je vous ai connu, je n’étais +pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l’opinion sévère... +qu’a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...</p> + +<p>—Mais je vous jure...<a name="page_114" id="page_114"></a></p> + +<p>—Ne jurez pas!... vous avez d’autant mieux dû l’avoir, cette opinion, +que je n’ai pas jugé devoir vous raconter ce qu’avait été jusque-là ma +vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un +mari peut-être affectueux et bon...</p> + +<p>—Je n’ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...</p> + +<p>Anxieux, il bégaya:</p> + +<p>—Et... et vous n’allez plus vouloir m’aimer?...</p> + +<p>Elle dit, stupéfaite de tant d’égoïsme ingénu:</p> + +<p>—Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...</p> + +<p>—Si je le souhaite?... mais qu’est-ce que je deviendrai sans vous!... +vous qui êtes toute ma vie!</p> + +<p>Et comme elle reculait, effarée:</p> + +<p>—Ah çà !... qu’est-ce que vous avez donc supposé?... que j’allais +épouser Bijou, peut-être?...</p> + +<p>—Mais oui...</p> + +<p>Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine, +mais il pensa que l’impossibilité matérielle rendrait blessant son +retour à madame de Nézel qu’il aimait tendrement, et il dit:</p> + +<p>—Je n’ai pour Bijou qu’un entraînement passager et violent... que +voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d’elle sans être grisé +de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant +ces quinze jours j’ai été fou... je le suis encore!... mais en vous +revoyant ce soir, j’ai bien senti que c’est vous seule que j’aime, vous +seule à qui j’appartiens...<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et, +s’inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.</p> + +<p>Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit +d’une voix caressante et chaude:</p> + +<p>—Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime... cette enfant que je +n’ai jamais touchée du bout des doigts?...</p> + +<p>Et, serrant contre lui le corps souple qu’il sentait frémir, il reprit:</p> + +<p>—Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j’ai péché, c’est en pensée +seulement...</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se +prolonge beaucoup!...</p> + +<p>En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur +cria:</p> + +<p>—Comment!... vous avez marché tout ce temps?...</p> + +<p>Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d’apparaître +dans l’encadrement d’une fenêtre:</p> + +<p>—C’est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c’est gentil!...</p> + +<p>Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:</p> + +<p>—Je n’ai pas pu revenir plus tôt!...</p> + +<p>Et plus bas, elle ajouta, s’approchant de son cousin:</p> + +<p>—J’avais à m’occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut +pas m’en vouloir...<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p>Pierrot dit, en extase:</p> + +<p>—T’en vouloir?... est-ce qu’on peut t’en vouloir, à toi?...</p> + +<p>Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui +causait avec Bertrade, et elle s’étonnait de le trouver pour elle si +froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli +seulement, et elle n’était pas accoutumée à tant de modération.</p> + +<p>M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:</p> + +<p>—Mademoiselle Bijou!... votre grand’mère vous demande...</p> + +<p>Denyse s’envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit +La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la +silhouette se détachait en pleine lumière:</p> + +<p>—Il est bien beau, Henry, n’est-ce pas?...</p> + +<p>—Bijou,—dit la marquise,—tu vas chanter quelque chose...</p> + +<p>Très ennuyée, elle supplia:</p> + +<p>—Oh!... grand’mère, je vous en prie!...</p> + +<p>Mais madame de Bracieux insista:</p> + +<p>—C’est M. de Clagny qui désire t’entendre...</p> + +<p>—Alors, je veux bien!—fit gentiment Bijou, sans prendre garde que +cette façon de consentir n’était pas très gracieuse pour les autres +invités de sa grand’mère.</p> + +<p>Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le +ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au +milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>—Je vais m’accompagner à la guitare... j’aime mieux ça, c’est plus bon +enfant...</p> + +<p>Puis, se tournant vers M. de Clagny:</p> + +<p>—Qu’est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles +chansons?...</p> + +<p>Et tout de suite elle commença la chanson du <i>Petit Soldat</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je me suis engagé<br /></span> +<span class="i0">Pour l’amour d’une blonde...<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et +elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat +qui «veut qu’on mette son cÅ“ur dans une serviette blanche...»</p> + +<p>Le salon s’était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les +physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux, +tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille, +énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient +Denyse, faisait les cent pas à l’autre bout du salon, affectant de ne +pas entendre.</p> + +<p>Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La +Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule, +fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu’il s’efforçait de rendre +magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de +Bracieux se sentait une étonnante envie de l’aller gifler. Et l’abbé +Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait +bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie, +mais relativement indifférente.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<p>Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement +Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de +bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu’il y avait en lui de sensibilité +et de tendresse semblait s’élancer vers cet être délicat et joli. Ses +yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux +visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la +taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à +lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant, +gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant +sans répondre. Une émotion l’étranglait. A la fin, il dit:</p> + +<p>—Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai +vous voir... et vous me chanterez le <i>Petit Soldat</i>... vous voudrez +bien?...</p> + +<p>Un désir le prenait d’entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout +seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu’il avait +en horreur.</p> + +<p>Elle répondit, l’air heureux:</p> + +<p>—Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que +vous voudrez...</p> + +<p>Puis, d’une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du +salon:</p> + +<p>—Ça t’ennuie, toi, quand je chante, n’est-ce pas?...</p> + +<p>Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s’occupât de +lui,</p> + +<p>—Mais non!... pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que je te voyais tout à l’heure... tu<a name="page_119" id="page_119"></a> tirais tes moustaches +d’un air furieux... et tu avais l’air de t’ennuyer... ah!... ce que tu +en avais l’air!...</p> + +<p>—Une idée que tu te fais!...</p> + +<p>—Que non!... je ne me fais jamais d’idées, comme tu dis, quand il +s’agit de ceux que j’aime!... je suis très clairvoyante, au contraire... +Pourquoi fronces-tu les sourcils?...</p> + +<p>—Mais je ne fronce pas les sourcils...</p> + +<p>—Si!... et on dirait que ça t’ennuie aussi, ce que je viens de te +dire?...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu viens de me dire?...</p> + +<p>—Que je suis clairvoyante?... et ça t’ennuie parce que tu as peur que +je ne voie qu’il y a quelque chose?...</p> + +<p>Très troublé, il demanda:</p> + +<p>—Quelque chose?... quoi?...</p> + +<p>—Quoi?... je n’en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu +n’es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à +Bracieux, à peu près...</p> + +<p>Il dit, cherchant à plaisanter:</p> + +<p>—Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c’est que je ne +me doute pas de ce changement...</p> + +<p>Bijou haussa ses jolies épaules.</p> + +<p>—Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais +trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu +brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...<a name="page_120" id="page_120"></a></p> + +<p>Assise, assez loin d’eux, madame de Nézel les regardait de son même air +doucement résigné et triste. L’œil violet de Bijou coula de son côté, +luisant entre les cils touffus, et elle acheva:</p> + +<p>—Tu aimes quelqu’un qui ne t’aime pas!...</p> + +<p>Jean de Blaye rougit violemment:</p> + +<p>—Tu ne sais ce que tu dis!...</p> + +<p>—Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te +vexe que j’aie deviné ça!...</p> + +<p>Après un silence, elle ajouta:</p> + +<p>—Est-ce que tu le lui as dit?...</p> + +<p>—Si j’ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...</p> + +<p>—A mad...</p> + +<p>Elle s’arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:</p> + +<p>—A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l’aimais?...</p> + +<p>Il murmura d’une voix assourdie:</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>—Tu n’oses pas?... pourquoi?... j’entends tout le temps grand’mère, +Bertrade et Paul... et l’oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu’on +aime... elle aussi t’aimerait... et elle t’épouserait bien, va!...</p> + +<p>Elle s’inclina, lui effleurant presque l’oreille de son souffle, sans se +soucier de l’effet produit par cette familiarité, et proposa:</p> + +<p>—Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je +suis sûre de sa réponse...</p> + +<p>Jean se leva d’un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>—Qu’est-ce que tu dis?...</p> + +<p>—Je dis qu’elle t’aimera... si elle ne t’aime pas déjà ...</p> + +<p>Il balbutia, effaré:</p> + +<p>—Mais de qui parles-tu?... de qui?...</p> + +<p>L’air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu’il entendit à peine +le commencement de la phrase:</p> + +<p>—Je parle de...</p> + +<p>—Bijou!...—cria Pierrot qui les sépara brusquement,—grand’mère te +fait dire qu’on oublie le thé!...</p> + +<p>Et, regardant leurs figures animées, il demanda:</p> + +<p>—Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c’est vrai qu’on cuit +ici!...</p> + +<p>Denyse s’éloignait en courant, il dit encore:</p> + +<p>—On croyait, de là -bas, que vous vous disputiez?...</p> + +<p>Jean répondit, pour répondre quelque chose:</p> + +<p>—Ah!... on croyait ça!...</p> + +<p>—Oui... surtout grand’mère qui le croyait!... c’est même pour ça +qu’elle m’a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu’elle +n’a pas de chagrin, Bijou?...</p> + +<p>—Et quel chagrin veux-tu qu’elle ait, mon bonhomme?...</p> + +<p>Souriant, il ajouta:</p> + +<p>—Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la +situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là !...</p> + +<p>Le petit répondit avec une animation extrême:</p> + +<p>—C’est qu’elle est si gentille!... et si bonne!...<a name="page_122" id="page_122"></a> je l’adore, moi!... +et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de +Bertrade!... et l’abbé!... et tout le monde!... jusqu’au petit La Balue +qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne +sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu’elle chantait, +donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu’il faisait?... non, mais les as-tu +vus?...</p> + +<p>—Mais tais-toi donc!...—fit Jean agacé,—tu es fatigant, si tu savais, +mon petit Pierrot!...</p> + +<p>Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.</p> + +<p>—Dis-moi donc—demanda-t-il avec humeur—ce que La Balue te racontait +de si intéressant tantôt?...</p> + +<p>—Où ça?...</p> + +<p>—Ici... après le dîner?...</p> + +<p>—Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens, +justement, il me parlait de toi!...</p> + +<p>—De moi?...</p> + +<p>—Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que +tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...</p> + +<p>—As-tu fini de te moquer de moi?...</p> + +<p>—Mais je t’assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m’a +même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols +cassés—c’est lui qui parle, tu sais?—des cols... ah! comment donc +déjà ?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il +paraît que tu as<a name="page_123" id="page_123"></a> un cou superbe... et des attaches!... et des dents!... +je voudrais que tu puisses l’entendre faire les honneurs de ton +physique...</p> + +<p>—De mon physique... à moi?...</p> + +<p>—Oui... tu croyais peut-être que c’était du mien qu’il me parlait?... +pas du tout!... il m’a dit, d’ailleurs, qu’il allait te dire tout ça +dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...</p> + +<p>—Il est idiot, cet être-là !...</p> + +<p>—Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...</p> + +<p>—Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne... +attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...</p> + +<p>Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:</p> + +<p>—Hip!... Hip!... Hurrah!!!</p> + +<p>M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le +regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille +eut lieu.</p> + +<p>Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à +s’envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un +refroidissement. A la fin, il céda.</p> + +<p>Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main +et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux, +que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard +singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de +sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou +était si grande, sa puissance attractive<a name="page_124" id="page_124"></a> si forte, que Madame de Nézel +ne sentait au fond de son cÅ“ur que de l’affection pour la délicieuse +petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.</p> + +<p> </p> + +<p>—Ouf!...—fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne +restait plus que M. de Clagny et la famille,—il est minuit et demi, +vous savez!... ils étaient vissés tous... j’ai cru qu’ils voulaient ne +plus nous quitter jamais!...</p> + +<p>—La famille de La Balue n’est pas belle!... dit l’abbé.</p> + +<p>La jeune fille protesta:</p> + +<p>—Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s’y habituer... tout est +là !...</p> + +<p>—Le petit La Balue est horrible!—fit madame de Bracieux,—et puis il a +quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c’est comme si +on touchait une anguille...</p> + +<p>—Et la jeune fille donc!—dit Pierrot—fi!... elle a des petits yeux de +cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...</p> + +<p>—Ils sont très gentils tout de même!...—fit Bijou conciliante.</p> + +<p>Madame de Bracieux ajouta:</p> + +<p>—Et d’excellente maison!... ils descendent de La Balue... du +cardinal... du vrai...</p> + +<p>—Mon Dieu!—fit doucement Bijou,—il vaudrait peut-être mieux pour +Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus +grands... mais enfin, puisque c’est comme ça!...<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un +coin:</p> + +<p>—Il faut un certain aplomb pour sortir d’un salon comme celui-ci... on +sent à quel point on sera épluché!...</p> + +<p>—N’ayez pas peur!—affirma Bijou,—on ne vous épluchera pas, vous!... +vous pourriez cependant supporter «l’épluchage», mais je vous promets +que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...</p> + +<p>Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues +vers lui:</p> + +<p>—Je vous crois!...<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<p class="nind">S<small>E</small> penchant par la fenêtre, Pierrot cria:</p> + +<p>—Tu montes à cheval, Bijou?...</p> + +<p>Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d’amazone:</p> + +<p>—Tu penses que, par cette chaleur, je ne m’amuserais pas à me promener +avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...</p> + +<p>—Où vas-tu?...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze +heures!...</p> + +<p>Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:</p> + +<p>—Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.</p> + +<p>Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:</p> + +<p>—Bonjour!... à tout à l’heure, alors?...</p> + +<p>Patatras attendait à l’ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours +Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En +le voyant, Pierrot cria encore:</p> + +<p>—Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...</p> + +<p>—Je ne leur ai pas dit que je sortais...<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<p>—Ah!—fit-il avec regret,—si j’étais libre, moi!... comme j’irais avec +toi!...</p> + +<p>Elle se retourna sur sa selle, d’un mouvement souple qui indiquait que +rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:</p> + +<p>—Je ne te le dirais pas non plus!...</p> + +<p>Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les +mouches ennuyaient. Elle allait dans l’air chaud, au-devant du soleil +qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage +qui ne rougissait pas. Elle ne s’arrêta qu’à l’entrée du sentier qui +menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres +roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la +sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques, +avec l’aspect d’un joujou très neuf.</p> + +<p>Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite +glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient +autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une +touffe de fleurs de mûrier qu’elle mit à son corsage, chiffonna +gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite +poche de côté, et reprenant le galop, vint s’arrêter devant l’entrée de +la ferme.</p> + +<p>Une voix enrouée appela:</p> + +<p>—C’est-y qu’vous êtes là , maît’ Lavenue?...</p> + +<p>Et un petit valet sortit de la maison en disant:</p> + +<p>—Y n’m’entend point que j’crès!... j’vas l’querri...<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un +peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et +si rouge qu’il tournait positivement au violet.</p> + +<p>—Oh!...—fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,—c’est vous, +mad’moiselle Denyse!... c’est donc vous!...</p> + +<p>Elle dit en souriant:</p> + +<p>—Mais oui, monsieur Lavenue, c’est moi!...</p> + +<p>Il demanda, s’avançant la main tendue:</p> + +<p>—C’est-y point qu’vous voulez descendre?...</p> + +<p>—Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la +part de grand’mère... c’est pour le déjeuner de la Confirmation... c’est +lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...</p> + +<p>—Oui... j’le sais!...</p> + +<p>—Eh bien, grand’mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches... +de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent +dans le potager des Borderettes...</p> + +<p>—On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise +peut êt’ tranquille... ça sera bié choisi...</p> + +<p>Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la +regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:</p> + +<p>—C’est-y qu’vous r’partez déjà ?... vous n’voulez-t’y point vous +rafraîchir un brin?... un bol d’lait?... qu’c’est qu’vous aimez tant +l’bon lait!...<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<p>Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:</p> + +<p>—Ça fera r’poser un brin aussi le ch’va... qu’c’est qu’il a bié +chaud...</p> + +<p>Le langage de «maît’ Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de +Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n’avait rien perdu +de son accent primitif.</p> + +<p>C’était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux, +avait eu l’idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n’avait +fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces +hommes simples et maladroits, qui le voyaient s’enrichir à la place même +où d’autres s’étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du +monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et +telle était sa force qu’il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire +maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens +notables.</p> + +<p>Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa +à terre en disant:</p> + +<p>—Vous voulez bié... s’pas?...</p> + +<p>Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en +s’effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l’air +aimable:</p> + +<p>—C’est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je +connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...</p> + +<p>—Vous la connaissiez, mad’moiselle... seulement,<a name="page_130" id="page_130"></a> c’est qu’on a +r’blanchi... alors, comprenez, ça change!...</p> + +<p>Elle reprit, en souriant:</p> + +<p>—Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...</p> + +<p>«Maît’ Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée, +la secoua, et dit avec un peu d’hésitation:</p> + +<p>—Je n’peux point m’décider à donner un’maîtresse à la ferme... pa’ce +que j’en trouve point eun’ qui m’aille...</p> + +<p>Et après un instant de silence, il acheva:</p> + +<p>—... Dans celles qu’c’est que j’pourrais avoir!...</p> + +<p>—Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de +Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous +épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...</p> + +<p>Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l’énorme casquette à ponts +qu’il ne quittait jamais quelle que fût la saison:</p> + +<p>—J’les trouve point comme ça!...</p> + +<p>—Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...</p> + +<p>—Non, mad’moiselle Denyse...</p> + +<p>—Et Joséphine Lacaille?...</p> + +<p>—Non, mad’moiselle Denyse...</p> + +<p>—Et Louise Pature?...</p> + +<p>—Non, mad’moiselle...</p> + +<p>Elle se mit à rire:</p> + +<p>—Alors, aucune femme ne vous plaît?...<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<p>—Si... tout d’même... y en a eune...</p> + +<p>Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:</p> + +<p>—Laquelle?...</p> + +<p>Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d’un mouvement gauche +pour ramasser sa casquette qu’il venait de laisser tomber, il balbutia:</p> + +<p>—J’peux point l’dire... c’est point eun’ femme pour moi!...</p> + +<p>Bijou n’entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée, +elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se +relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette +créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu’à +son visage montaient des bouffées chaudes qui l’étouffaient.</p> + +<p>Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l’examinait en souriant, il +dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d’énormes gouttes +de sueur:</p> + +<p>—Nom de nom, qu’y fait chaud!...</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur Lavenue,—fit Denyse qui se leva,—votre +lait était exquis...</p> + +<p>Il demanda, l’air malheureux:</p> + +<p>—Et comme ça, c’est-y qu’c’est qu’vous partez déjà ?...</p> + +<p>—Comment «déjà ?...» mais il y a au moins un quart d’heure que je suis +chez vous!...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Y n’m’a point paru long, c’quart d’heure-là !...<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>Et, d’une voix très basse:</p> + +<p>—J’vous r’mercie bien, mad’moiselle Denyse, d’l’honneur qu’c’est +qu’vous m’avez fait... j’l’oublierai point... bié sûr!......</p> + +<p>Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage. +Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là , +le paysan, d’un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps +noueux, et s’empara des fleurs qu’il fit rapidement disparaître dans +l’ouverture de sa blouse.</p> + +<p>Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à +cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:</p> + +<p>—Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...</p> + +<p>Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais +il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la +taille, il l’appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de +la selle. Elle dit, stupéfaite:</p> + +<p>—Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment +avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si +grand?...</p> + +<p>Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec +effort, elle conclut:</p> + +<p>—Là !... vous voyez!... c’était trop lourd!... vous êtes tout +essoufflé...</p> + +<p>Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>—Au revoir!... et encore merci!...</p> + +<p>Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier +resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:</p> + +<p>—N’oubliez pas les pêches et les poires de grand’mère, monsieur +Lavenue!...</p> + +<p>Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le +temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à +Pierrot le temps de venir au-devant d’elle, la récréation ne commençait +qu’à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse +touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un +bouquet pour remplacer celui qu’elle avait perdu. Puis, quand elle se +retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et +ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez, +aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver +ceux qu’elle attendait, un peu d’impatience lui vint et elle mit au +galop Patatras qui, très veule, s’arrêtait voulant à toute force brouter +les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse, +presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait +le bois. Une voix cria:</p> + +<p>—Hé!... Bijou!... c’est comme ça que tu nous brûles!...</p> + +<p>Elle s’arrêta court, l’air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M. +Giraud, étendus à l’ombre, se levaient, laissant dans l’herbe foulée la +marque de leurs corps.<a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p>—Comment... c’est déjà vous!...—dit-elle,—je ne croyais pas vous +rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...</p> + +<p>Pierrot répondit:</p> + +<p>—Un peu avant l’heure...</p> + +<p>Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.</p> + +<p>—M’sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans +que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons +être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...</p> + +<p>Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s’adressant à Giraud:</p> + +<p>—Êtes-vous remis de votre soirée d’hier?...</p> + +<p>—Remis?...—fit le jeune professeur,—pourquoi «remis»?...</p> + +<p>—Parce que vous n’avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de +Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous +raconter, l’un que Charles de Tourville s’était embarqué avec Guillaume +le Conquérant en 1066, l’autre qu’un Juzencourt avait, en 1477, combattu +Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...</p> + +<p>—Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu’il n’y avait dans sa +famille que du sang bleu»... je n’ai pas bien compris pourquoi il me +racontait ça!...</p> + +<p>—Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais +sans la moindre<a name="page_135" id="page_135"></a> mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que +les Tourville...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui +s’appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez +que—côté Tourville—si c’est plus ancien, c’est moins pur!... vous +faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j’aurais bien ri si +vous n’aviez pas eu l’air si malheureux!...</p> + +<p>—Ça n’était pas l’embêtement causé par les racontars Tourville et +Juzencourt qui lui donnait cet air là ,—fit observer Pierrot:—depuis +quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te +promets que pourtant je ne l’accable pas de racontars sur Charles le +Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...</p> + +<p>Bijou dit en riant:</p> + +<p>—J’en suis convaincue!...</p> + +<p>Pierrot protesta:</p> + +<p>—Mon Dieu!... c’est pas l’embarras, j’pourrais bien... mais zut!...</p> + +<p>—Zut... encore?...—fit d’un ton de reproche le jeune répétiteur +ennuyé,—vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il +voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...</p> + +<p>—Bah!... s’il causait avec mes camarades, il en entendrait bien +d’autres, papa... et il s’y ferait tout de suite!... c’est toujours +comme ça!... affaire d’entraînement!...<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>—Je ne vois pas très bien,—dit Bijou,—l’oncle Alexis s’entraînant à +causer avec tes camarades!...</p> + +<p>Tout en parlant elle s’arrêta, indiquant quelque chose sous bois:</p> + +<p>—Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c’est joli, ces +grappes!...</p> + +<p>—En veux-tu, du sorbier?...—proposa Pierrot.</p> + +<p>—Je veux bien!... il est si beau!...</p> + +<p>Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu’il +brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l’arbre oscilla, +balancée, s’abaissant et se relevant en de brusques secousses.</p> + +<p>Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de +ce qui se passait autour d’elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en +cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.</p> + +<p>Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l’épaule de Patatras, +demanda:</p> + +<p>—Vous n’avez aucun ennui, mademoiselle?...</p> + +<p>—Moi?... mais non!... pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu +triste...</p> + +<p>Elle dit, avec un sourire forcé:</p> + +<p>—Triste?... moi?...</p> + +<p>—Oui... tout à l’heure, quand vous avez passé devant nous sans nous +voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...</p> + +<p>—Tout à l’heure... c’est possible... oui... je n’étais pas gaie... mais +à présent, je n’ai aucune raison de ne pas l’être... au contraire!... je +me sens<a name="page_137" id="page_137"></a> si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau +soleil que j’aime tant!...</p> + +<p>Elle acheva, sans s’occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:</p> + +<p>—Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...</p> + +<p>Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec +lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage, +sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres +petites fleurs fanées déjà .</p> + +<p>Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou, +qui avait repris sa mine souriante, le remercia:</p> + +<p>—Tu es gentil, mon Pierrot!... d’autant plus que tu vas avoir la peine +de porter ça pendant encore un kilomètre...</p> + +<p>—Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus +embêtantes!...</p> + +<p>—Tu es un bon Pierrot!...</p> + +<p>—C’est pas que je suis bon...</p> + +<p>Il s’approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:</p> + +<p>—C’est que je t’aime!...</p> + +<p>Bijou ne répondit pas.</p> + +<p>Au bout d’un instant, Pierrot reprit:</p> + +<p>—Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s’pas m’sieu Giraud?...</p> + +<p>—Merveilleusement!—dit le professeur—et quelle jolie voix!... si +pure!... si fraîche!... Ah!<a name="page_138" id="page_138"></a> je comprends maintenant ce que je ne +comprenais pas hier!...</p> + +<p>—Quoi donc?...</p> + +<p>—La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue, +j’ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez +encore, n’est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois +semaines que je suis au château je n’avais pas encore eu le bonheur +de...</p> + +<p>—Je vous donnerai ce «bonheur-là » tant que vous voudrez!...</p> + +<p>Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à +l’heure était redevenue Bijou.</p> + +<p>En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’il y a donc?... le perron a l’air noir de monde...</p> + +<p>Pierrot répondit avec humeur:</p> + +<p>—Parbleu!... c’est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà +Henry... et m’sieu l’Abbé!... et l’oncle Alexis!... et Bertrade!... +Tiens!... qu’est-ce que c’est que ça?... tu as raison... il y a d’autres +gens... Ah!... c’est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a +encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir... +ben! faut qu’il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une +chaleur pareille!...</p> + +<p>Bijou dit:</p> + +<p>—C’est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous +l’amener...</p> + +<p>—Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n’a<a name="page_139" id="page_139"></a> pas l’aspect folichon, +le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d’ailleurs!...</p> + +<p>Bijou s’était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait +plus rien. Il suivait la jeune fille l’adorant comme une idole. A ce +moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du +château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint +rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans +son portefeuille, après l’avoir baisé avec une sorte de dévotion +passionnée.</p> + +<p>Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.<a name="page_140" id="page_140"></a></p> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<p class="nind">M. D<small>UBUISSON</small>, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le +recteur de l’académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle +devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune +professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait +accompagnés.</p> + +<p>—Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à +une fenêtre.</p> + +<p>Denyse répondit, en s’appuyant sur la main de M. de Rueille pour +descendre de cheval:</p> + +<p>—Mais non grand’mère!... c’est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!... +moi, je suis très bien...</p> + +<p>Elle embrassa Jeanne de tout son cÅ“ur, dit bonjour à M. Dubuisson, +et, l’air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait +bouche bée.</p> + +<p>—Bijou!... c’est monsieur Spiegel!...—fit mademoiselle Dubuisson.</p> + +<p>D’un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune +homme sa patte fine en disant:</p> + +<p>—Nous sommes déjà de vieux amis!...</p> + +<p>Puis, elle murmura à l’oreille de Jeanne:</p> + +<p>—Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard +qu’il devint, au même instant d’une rougeur intense?</p> + +<p>—Va vite te changer, Bijou!—commanda la marquise.</p> + +<p>—Mais, grand’mère, je n’ai pas chaud!... vrai de vrai!...</p> + +<p>—Viens ici!... que je voie ça?...</p> + +<p>Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant, +elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.</p> + +<p>—Eh bien, grand’mère?...—demanda-t-elle quand la marquise retira sa +main, qu’elle avait introduite entre le col de la chemise et la +peau,—eh bien!... quand je vous le disais?...</p> + +<p>—C’est, ma foi, vrai!—grommela madame de Bracieux,—elle n’a pas +chaud!... c’est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu +veux!...</p> + +<p>Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:</p> + +<p>—Tu es, d’ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de +piqué blanc!...</p> + +<p>—Ça va à Bijou!...—dit Bertrade,—parce que, avec sa peau, tout va... +mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au +contraire bien mal...</p> + +<p>L’abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou +elle-même, et conclut:</p> + +<p>—Dans tous les cas, c’est ravissant, ce blanc et ce noir!... +mademoiselle Denyse a l’air d’une grande hirondelle...<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>—Eh! eh!...—fit la marquise, en toisant l’abbé avec +bienveillance,—c’est gentil, cette comparaison!...</p> + +<p>Pendant que tout le monde s’occupait d’elle, Bijou, très aimable, +causait, sans plus entendre ce qu’on disait avec M. Spiegel, un peu +isolé au milieu de tous.</p> + +<p>C’était un jeune homme à l’air grave et doux, gourmé presque, si la +gaîté de ses yeux n’eût corrigé la sévérité de la bouche et l’austérité +du maintien. Assez grand et très svelte, il s’habillait de vêtements +sombres, bien coupés. D’ensemble, M. Spiegel donnait un peu l’impression +d’un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce +de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d’une extase étonnée, +tandis qu’elle l’examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé +de Jeanne était aussi «réussi».</p> + +<p>Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s’observaient +mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus +loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.</p> + +<p>Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement +d’attitudes, à cette sorte de transformation qui s’accomplissait depuis +quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu’auparavant +elle dirigeait si facilement à son gré.</p> + +<p>Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l’un près de l’autre, causaient avec +l’animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque<a name="page_143" id="page_143"></a> +chose, mais parce qu’ils ont quelque chose à dire.</p> + +<p>Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se +tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle +songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder +Bijou plus de plaisir qu’à la regarder elle-même. Et une tristesse lui +vint à l’idée que jamais il n’avait posé sur elle des yeux aussi +expressifs que ceux qu’il attachait en ce moment sur Bijou.</p> + +<p>Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que +Denyse, bien qu’elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds +comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus +épais; les yeux d’un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais +moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines. +Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts. +Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis +que l’une était en quelque sorte un éblouissement, l’autre passait +presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son +exquise bonté.</p> + +<p>Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle +l’avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.</p> + +<p>—Pourquoi—demanda-t-elle—m’avais-tu dit d’un air tranquille que M. +Spiegel était «bien»?...</p> + +<p>—Mais—fit mademoiselle Dubuisson—parce que je le trouve tel... est-ce +que toi, tu ne...<a name="page_144" id="page_144"></a></p> + +<p>—Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu’il est mieux que +«bien»...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Oui... d’après la description que tu m’avais faite de lui, je +m’attendais à trouver un bon petit jeune homme, l’air bien sage, même un +peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on +prévient... on ne fait pas de ces surprises-là !...</p> + +<p>Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:</p> + +<p>—Où l’as-tu connu?...</p> + +<p>—Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma +tante...</p> + +<p>—Et ça s’est décidé tout de suite!...</p> + +<p>—Non... mais je l’ai aimé tout de suite...</p> + +<p>—Oui... tu es une tendre, toi!...</p> + +<p>—Et j’ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec +moi...</p> + +<p>—Et puis?...</p> + +<p>—Et puis... nous sommes partis... moi, le cÅ“ur très gros, +naturellement!... je croyais que je m’étais trompée... qu’il ne pensait +pas du tout à moi....</p> + +<p>—Tu ne m’as rien dit de tout ça!...</p> + +<p>—Non... d’abord je me figurais que c’était fini... ensuite, à personne, +pas même à toi, je n’aurais voulu parler de ces choses... il me semble +que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu’à soi-même... +c’est la seule chance que l’on ait d’être vraiment compris...</p> + +<p>—Alors,—demanda Bijou en riant,—tu supposes que je n’entends rien à +l’amour?...<a name="page_145" id="page_145"></a></p> + +<p>—A l’amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi, +vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton +cÅ“ur dans une affection immense... et unique...</p> + +<p>Bijou soupira et dit avec tristesse:</p> + +<p>—Ça doit être si bon, pourtant, d’aimer comme ça!...</p> + +<p>—Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t’adore!... +oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l’ai vu à +l’instant...</p> + +<p>—Tu rêves!...—fit Bijou, l’air abasourdi.</p> + +<p>—Que non!... il t’aime, il t’aime à la folie... et il me semble très +digne d’être aimé, celui-là !...</p> + +<p>—Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l’histoire de ton +mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais +que c’était fini?... après?...</p> + +<p>—Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s’est trouvée +vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était +nommé... il m’a dit: «C’est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas +Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n’était pas une disgrâce...</p> + +<p>—C’est lui-même qui avait sollicité son changement?...</p> + +<p>—Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui +me demandait à papa.</p> + +<p>—Comment est-elle, sa mère?...</p> + +<p>—Très bien... encore belle... mais l’air très sévère... un peu dur...<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>—Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là !...</p> + +<p>—Comment sais-tu qu’elle est protestante?...</p> + +<p>—Parce que je suppose qu’elle a la même religion que son fils...</p> + +<p>—Qui est-ce qui t’a dit que M. Spiegel est protestant?...</p> + +<p>—Personne... je m’en suis bien aperçue toute seule... ça n’a pas été +long, va!...</p> + +<p>—Mais comment peux-tu savoir...</p> + +<p>—Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c’est très heureux +d’épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus +fidèles...</p> + +<p>—Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l’ai dit, très sévère, +très... et elle habitera avec nous!...</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux!... n’est-ce pas une sécurité d’avoir avec soi une +mère un peu austère? c’est, d’abord, un porte-respect...</p> + +<p>—Je crois que je n’ai besoin de personne pour me faire respecter... et, +dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...</p> + +<p>—Rien du tout!... rien! rien!... les parents c’est tout autre chose... +et moi, j’ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance +que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...</p> + +<p>—Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une +étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir +troubler l’intimité dont j’aurais été si heureuse...<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>—Tu te diras qu’elle est la mère de ton mari, qu’il l’aime, et que tu +dois l’aimer pour l’amour de lui...</p> + +<p>—Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es +tellement meilleure que moi!...</p> + +<p>—Je suis un ange, c’est convenu!...</p> + +<p>—Tu plaisantes... mais, c’est joliment vrai, va!...</p> + +<p>—Dis-moi?... ça ne va pas t’attrister de quitter ton fiancé pendant +cette semaine que tu veux bien me donner?...</p> + +<p>—Non... d’ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand’mère le +permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...</p> + +<p>—Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser +que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!... +Rentrons, veux-tu?...</p> + +<p>—Je veux bien!...</p> + +<p>Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda, +l’air indifférent:</p> + +<p>—Explique-moi donc quel... incident peut t’avoir donné cette idée +bizarre que Jean de Blaye m’aime?...</p> + +<p>—La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son +agacement quand, ce matin, nous t’attendions sur le perron, et qu’il t’a +vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...</p> + +<p>—Tu as trop d’imagination!...</p> + +<p>—Non... je suis sûre qu’il t’aime... et beaucoup!... et toi?...<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p>—Moi?...</p> + +<p>—Oui... tu ne l’aimes pas, toi?...</p> + +<p>—Non... pas comme tu l’entends, du moins!... c’est mon cousin... je +l’aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu’on connaît trop +pour l’aimer autrement...</p> + +<p>—C’est dommage!...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Parce qu’il me semble que tu serais heureuse avec lui...</p> + +<p>Bijou secoua la tête:</p> + +<p>—Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...</p> + +<p>—Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de +Blaye!...</p> + +<p>—Qu’est-ce que ça fait?... il n’est pas sérieux, tu sais?... pas du +tout!...</p> + +<p>—Ah!... je ne savais pas!...</p> + +<p>—Moi, je veux un mari qui n’aime que moi!...</p> + +<p>—Jolie et séduisante comme tu l’es, tu peux être bien tranquille!...</p> + +<p>Bijou s’arrêta au milieu de l’allée, et, indiquant l’avenue:</p> + +<p>—Est-ce que ce n’est pas une voiture, là -bas?...</p> + +<p>—Oui, parfaitement...</p> + +<p>—Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement +myope!...</p> + +<p>—Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui +conduit...</p> + +<p>—C’est bien ça!...</p> + +<p>Et, comme Jeanne faisait un mouvement:<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>—C’est de M. de Clagny... un ami de grand’mère... le propriétaire de la +Norinière.</p> + +<p>—Ah!... ce monsieur si riche!...</p> + +<p>—Si riche?... crois-tu qu’il soit si riche?... je n’ai pas entendu dire +un mot de ça!...</p> + +<p>—Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...</p> + +<p>Bijou n’écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui +s’épanouissait dans l’herbe, courbant au-dessus de l’allée sa petite +tête craintive, et, distraite, elle l’effeuillait.</p> + +<p>—Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t’aime-t-il?...</p> + +<p>Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.</p> + +<p>—Qui ça?...</p> + +<p>—Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...</p> + +<p>—Je ne sais pas!... je ne l’interrogeais pour personne...</p> + +<p>—Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu?...</p> + +<p>—Passionnément...</p> + +<p>—Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...</p> + +<p>En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:</p> + +<p>—C’est vrai!... tout le monde t’aime!... et tu le mérites bien, va!...</p> + +<p>Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu +endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un: +«Enfin!... c’est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par +sa grand’mère, tandis que<a name="page_150" id="page_150"></a> M. de Clagny venait, en courant presque, +au-devant de Bijou.</p> + +<p>Elle dit, gentille:</p> + +<p>—A la bonne heure!... c’est aimable d’être revenu comme ça tout de +suite nous voir!...</p> + +<p>—Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...</p> + +<p>Elle répondit, toute souriante:</p> + +<p>—Jamais!...</p> + +<p>Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:</p> + +<p>—Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle +se marie!...</p> + +<p>—Mais...—fit la jeune fille toute chagrine—pourquoi dis-tu ça, +Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton +amie...</p> + +<p>—Oui... on dit ça... mais ça n’est plus la même chose!... quand on est +mariée, on n’est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à +lui tout seul...</p> + +<p>M. de Clagny dit, à demi-voix:</p> + +<p>—Que c’est beau, les illusions!...</p> + +<p>Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Une bêtise!...</p> + +<p>—Non... j’ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!... +vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous +vous moquez de moi... et c’est parce que j’ai dit que, quand on est +mariée, on n’est plus qu’au mari!...<a name="page_151" id="page_151"></a> Eh bien, ça peut être très +ridicule, mais c’est mon avis... et je parie bien que c’est aussi celui +de M. Spiegel?...</p> + +<p>Le jeune homme s’inclina en souriant sans répondre.</p> + +<p>Bijou dit, s’adressant toujours au comte:</p> + +<p>—Vous l’a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare +cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n’ose pas +soutenir que j’ai raison parce qu’il n’est pas en force... c’est +vrai!... il n’y a ici que lui de marié... ou presque...</p> + +<p>—Eh bien, et Paul?...—fit la marquise en riant.</p> + +<p>—Paul!... Ah! oui!... c’est vrai!... je ne pensais plus à lui!... +Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l’abbé, M. +Giraud, Jean... Tiens!... qu’est-ce qu’il a donc, Jean?... il a une +drôle de figure!...</p> + +<p>Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, +la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:</p> + +<p>—J’ai mal à la tête!...</p> + +<p>Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était +venu, il s’écria, bourru:</p> + +<p>—Eh bien! quoi? c’est la migraine!... est-ce qu’on sait comment ça +vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...</p> + +<p>Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle +reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son<a name="page_152" id="page_152"></a> +visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:</p> + +<p>—Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et +pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour +l’homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...</p> + +<p>Elle s’inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières +meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.</p> + +<p>Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d’un +mouvement violent:</p> + +<p>—Tu m’as fait peur!...—dit-il l’air gêné, le regard incertain,—c’est +stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m’a surpris...</p> + +<p>M. de Clagny s’était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en +voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était +ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:</p> + +<p>—Si ce remède-là n’agit pas... c’est que la maladie de Blaye est +incurable!...</p> + +<p>M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, +s’adressant à Bijou d’une voix qui s’enrouait:</p> + +<p>—Quand j’ai la migraine... et ça m’arrive souvent, hélas!... vous êtes +moins compatissante...</p> + +<p>M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. +Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n’avoir rien vu.</p> + +<p>Pierrot, lui, s’écria franchement:<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>—En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...</p> + +<p>—Sans doute... sans doute...—répondit l’abbé Courteil avec +conviction,—mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre +monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...</p> + +<p>La marquise se pencha à l’oreille de Bertrade, et lui dit en examinant +Bijou de côté:</p> + +<p>—Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant +surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à +qui ça a fait peur!...</p> + +<p>—Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu +expliquer son trouble, voilà tout!...</p> + +<p>—Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...</p> + +<p>—Vous n’avez pas vu qu’il est parti tout de suite... sans même dire +adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s’en vont?...</p> + +<p>La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s’approchaient pour la +saluer:</p> + +<p>—Puisque nous gardons votre Jeanne, j’espère que vous viendrez la voir +souvent?...</p> + +<p>Bijou demanda, s’adressant à son amie:</p> + +<p>—Bien vrai, ça ne t’ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t’en +voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...</p> + +<p>—Spiegel est obligé d’aller passer quelques jours à Paris,—dit M. +Dubuisson,—à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...</p> + +<p> </p> + +<p>En quittant le salon quelques instants plus<a name="page_154" id="page_154"></a> tôt, Jean de Blaye +éprouvait un douloureux malaise. L’innocent baiser de Bijou, ce baiser +donné si franchement devant tout le monde, l’avait bouleversé, +réveillant brusquement l’amour qu’il voulait endormir sous les tendres +caresses de madame de Nézel.</p> + +<p>La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante +contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime, cette enfant +que je n’ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là , il se +sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que +son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à +coup, au lendemain même du jour où il espérait l’oubli, où il +s’expliquait—à peu près calme—la cause de cet oubli, cette cause +disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait +sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, +s’augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant +aimée s’éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu’il +ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l’amour de madame de +Nézel, alors qu’il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à +cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s’abriter son +cÅ“ur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait +toute sa vie, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de délicat et +de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l’oncle Alexis, et les +Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il<a name="page_155" id="page_155"></a> +vivait d’une vie très ignorée et très douce, organisée dans l’ombre, à +côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C’était +à ce bonheur paisible et chaud qu’il fallait renoncer! Et pourquoi?... +Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant +qu’elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d’épouser ce +merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y +avait songé, et toujours il s’était dit que ce serait une absurde folie. +Et puis, jamais Bijou ne l’aimerait assez pour accepter cette médiocrité +tranquille.</p> + +<p>Comme il avait promis à madame de Nézel d’aller le lendemain à +Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s’excuser. En cachetant sa +lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... +mais elle comprendra... et c’est fini!...»</p> + +<p>Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception +singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il +frissonna douloureusement.</p> + +<p>Pendant qu’il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces +tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:</p> + +<p>—Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m’aime bien... comme on aime sa +cousine... ou même sa sÅ“ur...</p> + +<p>—Non!... il n’y avait qu’à regarder sa tête quand il est sorti du +salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu’il l’est encore...</p> + +<p>—Veux-tu pas que j’aille le lui demander?...<a name="page_156" id="page_156"></a> mais au fait, il est sept +heures?... nous n’avons que le temps de nous habiller... je reviendrai +te prendre après le premier coup du dîner!...</p> + +<p>Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa +chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun +chez soi s’habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les +persiennes et n’avaient pas encore allumé les lampes.</p> + +<p>Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l’ombre une +silhouette blanche qu’il se hâta de rejoindre.</p> + +<p>Bijou demanda:</p> + +<p>—C’est toi, Jean?...</p> + +<p>—Oui... c’est moi!... et j’aurais un mot à te dire...</p> + +<p>—Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...</p> + +<p>—Quelque chose de très court... mais que je préfère n’être entendu que +de toi...</p> + +<p>—Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...</p> + +<p>—Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...</p> + +<p>Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,</p> + +<p>—Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j’allume...</p> + +<p>Il l’arrêta par le bras:</p> + +<p>—Pas la peine d’avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!... +d’ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce +que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...<a name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<p>Elle parut chercher:</p> + +<p>—Tantôt?... qu’est-ce que j’ai donc fait?...</p> + +<p>—Tu m’as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop +grande pour faire ça... quand il y a du monde...</p> + +<p>Elle demanda en riant:</p> + +<p>—Et quand il n’y a personne... est-ce que je peux, dis?...</p> + +<p>Avant qu’il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et +tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le +baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte +caressante et craintive qui l’émut profondément. Décidé à parler, cette +fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les +mains qui cherchaient à la retenir, s’élança hors de la chambre, et, au +frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu’elle +s’enfuyait.<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<p class="nind">L<small>E</small> lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une +semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui +annonça qu’elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1<sup>er</sup> +septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions +d’habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et +Bijou accepta.</p> + +<p>—C’est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!... +nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...</p> + +<p>Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à +faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles +s’installèrent dans l’atelier de Bijou transformé en salle de couture, +et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille +ouvrière. A un moment, Bijou demanda:</p> + +<p>—Iras-tu au bal des courses?...</p> + +<p>—Oui,—dit Jeanne:—il paraît que, comme je suis fiancée, ça n’est pas +très correct... mais j’irai tout de même parce que Franz désire me voir +en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, +tu sais?...<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>—Lui qui a l’air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien +d’épouser un protestant?...</p> + +<p>—Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très +convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun +de nous tient à sa religion et n’en voudrait pas changer, mais l’un n’a +nullement l’idée de convertir l’autre...</p> + +<p>Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:</p> + +<p>—Il ne me déplaît pas d’avoir un mari protestant... je t’avoue même +que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c’est +vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... +et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que +les catholiques...</p> + +<p>—Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...</p> + +<p>—Je ne sais encore!... je n’en ai pas!...</p> + +<p>—Comment?... et la blanche à petits bouquets?...</p> + +<p>—Papa ne la trouve pas assez bien!... c’est chez les Tourville, le bal +des courses, cette année!... ce sera très élégant!...</p> + +<p>—Oh! ça, oui!...</p> + +<p>—Nous ne les connaissons pas du tout... c’est la première fois que nous +allons à Tourville... si j’étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour +ta grand’mère qui nous a fait inviter... alors, papa m’a dit de faire +faire une robe... et il m’a donné cinquante francs...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu vas faire faire?</p> + +<p>—Je n’en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:</p> + +<p>—Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça +serait tout plein gentil!...</p> + +<p>—Comment est ta robe?...</p> + +<p>—Elle n’est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe... +toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des +danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes +superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait +suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets +ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec +des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des +longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas +plus...</p> + +<p>—Ça sera joli...</p> + +<p>—Et ça t’ira à merveille...</p> + +<p>—Mais...—demanda Jeanne un peu craintivement—ça ne t’ennuiera pas que +je sois pareille à toi?...</p> + +<p>—Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe +ici?... je te l’essaierai... comme ça, nous serons sûres qu’elle ira...</p> + +<p>—Que tu es gentille!... tant d’autres, à ta place, ne se soucieraient +que d’elles-mêmes!...</p> + +<p>—Dis donc?... si tu écrivais pour qu’on envoie demain du crêpe?...</p> + +<p>Elle ajouta en riant:</p> + +<p>—M. de Bernès, qui me demandait hier soir<a name="page_161" id="page_161"></a> si je n’avais pas de +commissions pour Pont-sur-Loire... j’aurais dû lui donner celle-là !...</p> + +<p>—Il aurait été un peu empêtré!...</p> + +<p>—Pourquoi?... ça n’est pas difficile d’acheter du crêpe rose avec un +échantillon...</p> + +<p>La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, +tirant sans relâche son aiguille d’un petit mouvement court et +précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:</p> + +<p>—Et même sans!...</p> + +<p>—Sans quoi?...—demanda Bijou.</p> + +<p>—Sans échantillon... Ah! que non, qu’y n’serait pas empêtré!... c’est +toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...</p> + +<p>—Lisette Renaud, la chanteuse?...—questionna Jeanne avec vivacité, +tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir +entendu.</p> + +<p>La mère Rafut répondit:</p> + +<p>—Non, mademoiselle, la dugazon...</p> + +<p>—C’est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la +connaît?...</p> + +<p>La vieille ouvrière sourit:</p> + +<p>—J’vous crois, qu’y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu’ça +dure!... et on peut dire qu’y a pas un plus gentil p’tit ménage qu’eux +deux!...</p> + +<p>—Ah!...—fit Jeanne intéressée—elle est si jolie, Lisette Renaud!... +je l’ai vue dans <i>Mignon</i>... et aussi dans les <i>Dragons de Villars</i>...</p> + +<p>La mère Rafut appuya:<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>—Oh! que oui!... qu’elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...</p> + +<p>—Sage?...—dit mademoiselle Dubuisson, mais...</p> + +<p>—Ah! oui!... pour sûr que c’est pas une demoiselle comme vous!... mais +elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et +depuis, elle n’a jamais seulement regardé quelqu’un!... lui non plus, +d’ailleurs!... qu’il est d’une fidélité qu’c’en est touchant!... +Pourtant, gentil comme il est, c’est pas les agaceries qui lui manquent, +vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui +courent après... et les dames d’officiers!... et la préfète donc, qui +n’demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup +d’œil... y n’regarde qu’sa p’tite Lisette... mais faut voir comment +qu’c’est qu’y la r’garde!... bien sûr que s’il était seulement officier +supérieur, y l’épouserait tout d’suite... et qu’il aurait bien +raison!...</p> + +<p>—Jeanne!...—appela Bijou—voilà le premier coup du déjeuner!...</p> + +<p>Et, quand elles furent sorties, elle dit, d’un ton très doux où se +devinait à peine le reproche:</p> + +<p>—Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne +dois pas entendre?...</p> + +<p>La jeune fille rougit, et répondit, troublée:</p> + +<p>—Mon Dieu!... elle n’était pas bien méchante, son histoire!... et +puis... même en admettant qu’elle le soit... comment veux-tu que je +l’empêche de la raconter?...<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>—Oh!... c’est bien simple!... il n’y a qu’à ne pas répondre ni +écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...</p> + +<p>—Oui... tu as raison!...</p> + +<p>Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l’embrassa en +disant:</p> + +<p>—Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis +bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas +résister à ce qui m’amuse...</p> + +<p>—Et ça t’amusait?...</p> + +<p>—Beaucoup!...</p> + +<p>—Grand Dieu!... qu’est-ce qui peut t’amuser là -dedans?...</p> + +<p>—Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d’abord!... et +observatrice aussi... alors, cette histoire m’expliquait précisément des +remarques que j’avais faites...</p> + +<p>—Quand ça?...</p> + +<p>—Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...</p> + +<p>—Quelles remarques as-tu faites?...</p> + +<p>—J’ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... +qu’il n’en regardait aucune... qu’il était à peine aimable... même avec +les plus jolies... et la preuve, c’est que, même avec toi, il n’a pas +essayé de flirter, je parie?...</p> + +<p>Bijou répondit en riant:</p> + +<p>—Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu’il n’a pas essayé de flirter +avec moi, il n’en faut pas conclure que, avec d’autres...<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>—Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne +m’étonne pas, cette histoire!... tu n’as pas idée à quel point elle est +délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est +cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a +des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi +souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l’aime on +doit l’aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un +contralto... je suis sûre qu’elle te plairait!...</p> + +<p>—Je ne crois pas!...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Je n’aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, +du moins... ça indique une sorte de duplicité!...</p> + +<p>—Je ne crois pas!... ça indique une facilité d’assimilation... une +sensibilité grande... mais pas de la duplicité...</p> + +<p>—Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui +n’empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment +s’appelle-t-elle?...</p> + +<p>—Lisette Renaud...</p> + +<p>—Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... +quant à moi, je ne demande qu’à le croire... pour M. de Bernès...</p> + +<p>—Tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas, M. de Bernès?...</p> + +<p>—Pourquoi?... il m’est indifférent... et il me paraît quelconque...</p> + +<p>—Oh! non!... je le vois assez souvent à <a name="page_165" id="page_165"></a>Pont-sur-Loire... il est très +intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne +trouves pas?...</p> + +<p>—Je te dirai que je n’ai jamais fait grande attention au physique de M. +de Bernès...</p> + +<p>Et Bijou ajouta en riant:</p> + +<p>—La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes +yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire +plaisir à M. de Clagny...</p> + +<p>—Tu l’aimes bien, celui-là !...</p> + +<p>—Oh! ça! oui, par exemple!...</p> + +<p>—Je m’en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu +ne m’as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais +ravie...</p> + +<p>—Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...</p> + +<p>—Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t’adore...</p> + +<p>—Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... +je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les +autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me +passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je +voudrais qu’il fût toujours là !... tiens!... je voudrais avoir un père +ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu’il produit +cette impression-là ?...</p> + +<p>—Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que +papa!... tel qu’il est, je l’adore!... il paraît peut-être très +ordinaire aux autres gens, papa, mais c’est papa!... je trouve<a name="page_166" id="page_166"></a> tout de +même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...</p> + +<p>—Moi, je trouve qu’il l’est encore!...</p> + +<p>Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s’approcha +du perron.</p> + +<p>—Quelle chaleur!...—dit-elle.</p> + +<p>Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l’avenue, +et reprit:</p> + +<p>—Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...</p> + +<p>—M. de Clagny, naturellement!...—cria joyeusement Bijou qui s’élança +dehors;—il avait dit à grand’mère que, s’il pouvait, il viendrait lui +demander à déjeuner...</p> + +<p>—Et il a pu!...—fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;—on +le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...</p> + +<p>Et, plus aigrement encore, il ajouta:</p> + +<p>—Il faut croire que nous lui plaisons!...</p> + +<p>La vue des chevaux qui s’arrêtaient devant le perron le désarma, et il +dit, avec admiration:</p> + +<p>—Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n’y a pas à dire, +il a la ligne, le bonhomme!...</p> + +<p> </p> + +<p>Après le déjeuner, Pierrot déclara qu’il avait mal au pied. C’est au +bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que +c’était...</p> + +<p>—Je le sais bien, moi,—dit Jean de Blaye:—c’est qu’il a des +chaussures trop courtes...<a name="page_167" id="page_167"></a></p> + +<p>—Trop courtes?...—fit M. de Jonzac,—mais c’est impossible!...</p> + +<p>Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:</p> + +<p>—A moins que ses pieds n’aient encore grandi!...</p> + +<p>Jean se mit à rire.</p> + +<p>—C’est probablement ce qu’ils ont fait!... dans tous les cas, ses +doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j’en +suis sûr!... il n’y a qu’à regarder ses pieds pour s’en rendre compte... +il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...</p> + +<p>M. de Jonzac répondit:</p> + +<p>—Je vais lui faire acheter aujourd’hui des chaussures...</p> + +<p>—Je crois, mon oncle, qu’il vaudrait mieux l’envoyer prendre mesure à +Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...</p> + +<p>Madame de Bracieux dit:</p> + +<p>—M. l’abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l’évêché, et +savoir la réponse... il pourrait l’emmener?</p> + +<p>—Alors...—fit Bijou,—on prendrait l’omnibus et Jeanne et moi nous +irions aussi... nous avons des courses à faire...</p> + +<p>—Lesquelles?...—demanda la marquise.</p> + +<p>—Mais du crêpe, d’abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des +crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...</p> + +<p>M. de Clagny proposa:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous emmène tous?...<a name="page_168" id="page_168"></a> j’ai affaire à trois heures à +Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous +ramènerai... c’est mon chemin pour rentrer à la Norinière...</p> + +<p>—Oh! quel bonheur!...—fit Bijou ravie;—moi qui n’ai jamais été en +mail!... vous voulez bien, grand’mère?...</p> + +<p>Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:</p> + +<p>—C’est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là -dessus un +effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j’ai peur qu’on +ne trouve pas ça correct...</p> + +<p>Bijou se récria:</p> + +<p>—Oh! grand’mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...</p> + +<p>—Oui, avec moi!...—appuya le comte, dont le visage s’était brusquement +attristé,—il n’y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, +moi!...</p> + +<p>Madame de Bracieux répondit, sincère:</p> + +<p>—Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...</p> + +<p>—Oh! grand’mère!—supplia Bijou,—ne nous privez pas d’un plaisir +auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de +Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...</p> + +<p>—Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et +qu’il n’y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.</p> + +<p>—Est-ce qu’il y a une toute petite place pour moi?...—demanda Rueille.</p> + +<p>—Pour vous, et pour d’autres encore—répondit<a name="page_169" id="page_169"></a> M. de Clagny:—nous ne +sommes que six, jusqu’à présent...</p> + +<p>La marquise se tourna vers Bertrade:</p> + +<p>—Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...</p> + +<p>Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et +sembla contempler attentivement le parquet:</p> + +<p>—Paul les surveillera très bien!...</p> + +<p>Bijou s’avança:</p> + +<p>—Je demande qu’on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. +Sylvestre qui vient me donner ma leçon d’accompagnement... il monte +l’avenue...</p> + +<p>La marquise regarda par la fenêtre et dit:</p> + +<p>—Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...</p> + +<p>—Il arrive toujours à pied, grand’mère!...</p> + +<p>—Cinq kilomètres, ce n’est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.</p> + +<p>Bijou se tourna vers lui:</p> + +<p>—Pour toi, qui les fais en voiture, non!...</p> + +<p>—Bah!... à la chasse, on en fait bien d’autres!...</p> + +<p>—Mais on s’amuse, à la chasse!... c’est tout différent! je sais bien +que moi, si j’osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. +Sylvestre...</p> + +<p>—Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd’hui?...—dit M. de +Clagny.</p> + +<p>—Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m’offrir ça!... +parce que, vous savez, il n’est<a name="page_170" id="page_170"></a> pas joli, joli, mon professeur +d’accompagnement!... et il n’ornera pas votre mail!...</p> + +<p>—Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!... +pas snob du tout!...</p> + +<p>—Mais...—dit Jean de Blaye,—il n’est pas si mal, ce garçon!... il a +des yeux délicieux!... des yeux d’une limpidité et d’une douceur +extraordinaires...</p> + +<p>Bijou répondit en riant:</p> + +<p>—Je n’ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit +pas beaucoup sur le haut d’un mail, des yeux!... et il est drôlement +habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des +grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...</p> + +<p>Un domestique annonça:</p> + +<p>—Monsieur Sylvestre est là ...</p> + +<p>Madame de Bracieux demanda:</p> + +<p>—A-t-on prévenu Joséphine?...</p> + +<p>—Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...</p> + +<p>Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:</p> + +<p>—Non... ne viens pas! quand je sens quelqu’un là , quelqu’un d’autre que +Joséphine, je ne fais rien de bon!...</p> + +<p>Au moment de sortir, elle ajouta:</p> + +<p>—A trois heures, j’arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...</p> + +<p>Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui +avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la +fenêtre,<a name="page_171" id="page_171"></a> tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait +le pupitre et tirait le violon de sa boîte.</p> + +<p>A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s’éclairèrent encore, +devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C’était un garçon de +vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, +mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté +et de sympathique.</p> + +<p>—Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!—dit Bijou qui lui tendit +la main—et on ne vous a pas encore apporté à boire!...</p> + +<p>Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:</p> + +<p>—Joséphine!... veux-tu dire qu’on apporte... quoi, au fait?... +qu’est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la +limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...</p> + +<p>—Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, +mademoiselle, de vous occuper ainsi de...</p> + +<p>Denyse l’interrompit:</p> + +<p>—J’ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m’aviez +dit de prendre!... vous allez me gronder...</p> + +<p>Il répondit, d’un ton effaré:</p> + +<p>—Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...</p> + +<p>—Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!... +voyons?... qu’est-ce que nous jouons?... Ah!... j’oubliais!... je vais +vous demander de vous mettre d’abord au piano... et de<a name="page_172" id="page_172"></a> m’accompagner +une bête de romance que j’apprends...</p> + +<p>—Quelle romance?...</p> + +<p>—<i>Ay Chiquita!...</i> c’est grotesque, n’est-ce pas?... mais nous avons un +vieil ami qui adore ça... et qui m’a demandé de le lui chanter...</p> + +<p>—Mon Dieu!... <i>Ay Chiquita...</i> ça n’est pas autrement grotesque... ça +est devenu rengaine, voilà tout!...</p> + +<p>Il ajouta, en regardant la musique:</p> + +<p>—Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...</p> + +<p>—Oui!... je le chante en haut... c’est encore plus vilain!... Dieu!... +que je voudrais avoir une voix grave!... c’est si beau, les voix +graves!... seulement il n’y en a pas!...</p> + +<p>—Elles sont rares, mais il y en a...</p> + +<p>Bijou secoua la tête...</p> + +<p>—Je n’en ai jamais entendu...</p> + +<p>—Eh bien, vous pourriez en entendre une...</p> + +<p>—Où donc?...</p> + +<p>—Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle +Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très +jolie, ce qui ne gâte rien...</p> + +<p>—Elle a une belle voix?...</p> + +<p>—Très belle!... je l’entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans +compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m’en lasse +jamais...</p> + +<p>—Ah!... est-ce qu’elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>—Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...</p> + +<p>—Je demanderai à grand’mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...</p> + +<p>—Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...</p> + +<p>Après un silence, le musicien demanda:</p> + +<p>—Pourquoi ne viendriez-vous pas l’entendre au théâtre?... cela vous +intéresserait bien plus...</p> + +<p>—Grand’mère ne voudrait jamais!...</p> + +<p>—Je sais bien qu’à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... +c’est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... +dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... +organisée par les Dames de France... tout le monde ira...</p> + +<p>—Et on jouera des choses convenables?...</p> + +<p>—Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques +aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... +et souvent!... c’est ce que nous avons de mieux au théâtre...</p> + +<p>—Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...</p> + +<p>Bijou s’approcha du plateau qu’on venait d’apporter, et, servant le +jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s’embuait au contact de +la boisson glacée, en disant:</p> + +<p>—Vous n’avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c’est si froid, +cette limonade!...</p> + +<p>Il prit le verre d’une main qui tremblait un peu et resta le bras +allongé, la bouche entr’ouverte, regardant Denyse avec une admiration +passionnée.<a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p>Alors elle dit en souriant:</p> + +<p>—Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...</p> + +<p>Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il +avala son verre d’un trait et, se précipitant au piano:</p> + +<p>—Commençons, mademoiselle!... commençons!...</p> + +<p>Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, +comme si ses doigts refusaient d’agir. C’était si visible que Denyse lui +demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous avez?... vous n’êtes pas en forme, aujourd’hui?...</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...</p> + +<p>Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait +au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue +et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se +voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou +répéta, surprise:</p> + +<p>—Positivement, vous n’êtes pas en forme!...</p> + +<p>—Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais +pas ce que j’ai...</p> + +<p>Elle dit en riant:</p> + +<p>—Moi non plus, je ne le sais pas!...</p> + +<p>Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.</p> + +<p>—Non!... si vous le voulez bien, j’étudierai encore deux ou trois +vieilles chansons?...</p> + +<p>Et elle recommença à déchiffrer, s’inclinant pour mieux voir, tandis +que, pâle à présent, les mains<a name="page_175" id="page_175"></a> moites et les oreilles bourdonnantes, le +pauvre garçon la suivait tant bien que mal.</p> + +<p>Quand l’heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa +chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.</p> + +<p>Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la +regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux +mouvement, elle lui dit:</p> + +<p>—Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M. +de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...</p> + +<p>Voyant qu’il ne comprenait pas, elle reprit:</p> + +<p>—Une grande voiture... où l’on peut tenir beaucoup de monde...</p> + +<p>Il demanda, éperdu:</p> + +<p>—Et vous y serez?...</p> + +<p>—Et j’y serai... oui, monsieur Sylvestre...</p> + +<p>De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie +qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement +à Bijou...</p> + +<p>—En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces +fleurs pour vous...</p> + +<p>Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans +sa ceinture en disant:</p> + +<p>—Je vous remercie d’avoir pensé à moi!...</p> + +<p>Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et +lorsqu’il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, +M. de Clagny dit à Jean de Blaye:<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<p>—C’est vrai qu’il a une bonne tête, le musicien!...</p> + +<p>Le mail venait d’arriver au perron; la marquise appela:</p> + +<p>—Bijou!... j’ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin, +le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi +Pierrot...</p> + +<p>—Pierrot!—dit Denyse, qui revint dans le vestibule,—grand’mère te +demande...</p> + +<p>Le petit fit la grimace:</p> + +<p>—Je parie que c’est pour une commission?... et les commissions, c’est +pas mon fort!...</p> + +<p>Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla +trouver madame de Bracieux:</p> + +<p>—Vous m’appelez, ma tante?...</p> + +<p>—Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c’est que Pellerin?...</p> + +<p>—Le libraire?...</p> + +<p>—Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s’appelle +<i>le Bâtard de Mauléon</i>... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...</p> + +<p>—Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...</p> + +<p>—Tu ne me verras pas non plus lire celui-là !... c’est pour le curé +auquel je l’ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas <i>le Bâtard +de Mauléon</i>... tu retiendras bien le titre?</p> + +<p>—Oui, ma tante...</p> + +<p>—Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l’écrive?</p> + +<p>—Pas la peine...</p> + +<p>—Tu l’oublieras?...<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>—Pas de danger!.....</p> + +<p>Il s’élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de +défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s’excusa en disant:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... j’ai chahuté le petit cercueil!...<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<p class="nind">L<small>EVÉE</small> toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait +à l’office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.</p> + +<p>Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, +dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut +très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de +la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, +il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:</p> + +<p>—Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...</p> + +<p>—C’est-à -dire que je n’ai pas commencé!...</p> + +<p>—Ah bah!...</p> + +<p>—Non... et comme j’avais lu tous mes bouquins de là -haut, je suis venu +en prendre un autre pour achever ma nuit...</p> + +<p>Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:</p> + +<p>—Votre nuit?...</p> + +<p>—Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il +fait nuit jusqu’à dix heures au moins!...</p> + +<p>—Et vous allez vous recoucher?...</p> + +<p>—A l’instant même...<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>—Mais c’est fou!...</p> + +<p>—C’est au contraire très sage... d’autant plus que, quand on n’est pas +de bonne humeur, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de se terrer...</p> + +<p>—Vous n’êtes pas de bonne humeur?...</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>—Et pourquoi ça?...</p> + +<p>Paul de Rueille hésita un instant et répondit:</p> + +<p>—Je n’en sais rien...</p> + +<p>—Le fait est—dit en riant Bijou—qu’hier, pendant notre course à +Pont-sur-Loire, vous n’avez pas été très aimable...</p> + +<p>—C’est votre faute!...</p> + +<p>—Ma faute!... à moi?...</p> + +<p>—A vous...</p> + +<p>—Mais comment ça?...</p> + +<p>—Je vous le dirai si ça vous plaît...</p> + +<p>—Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu’on m’attend à la +laiterie...</p> + +<p>Il demanda, l’air inquiet:</p> + +<p>—Qui ça?...</p> + +<p>Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:</p> + +<p>—La femme des vaches...</p> + +<p>M. de Rueille répliqua, un peu pointu:</p> + +<p>—Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches +attendît à cause de moi...</p> + +<p>Denyse proposa:</p> + +<p>—Vous devriez venir voir les fromages?...</p> + +<p>—C’est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n’avez pas peur +que je m’amuse trop, dites, mon petit Bijou?...<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p>—Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire +quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cÅ“ur?... oh!... vous +le savez par cÅ“ur, j’en suis sûre!... il n’y a dans la bibliothèque +que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là , il +n’entre plus un livre, ni rue de l’Université, ni à Bracieux, tellement +grand’mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien +tort, grand’mère, d’avoir peur de ça!... jamais je n’ouvrirais un livre +qu’on m’aurait défendu d’ouvrir, jamais!...</p> + +<p>—Grand’mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre +jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...</p> + +<p>—Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais +venez avec moi, ou laissez-moi m’en aller, voulez-vous?... je n’aime pas +à me faire attendre...</p> + +<p>M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:</p> + +<p>—Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...</p> + +<p>Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si +gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, +son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses +cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par +une grande épingle de nourrice en argent.</p> + +<p>Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus +s’occuper de son cousin que s’il n’existait pas, alors seulement elle se +tourna vers lui, souriante:<a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<p>—Et maintenant... s’il vous plaît que nous allions nous promener, je +suis à vos ordres...</p> + +<p>Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:</p> + +<p>—Je vous écoute...</p> + +<p>—Vous m’écoutez?... qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?...</p> + +<p>—Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si +mauvaise humeur... vous disiez que c’était par ma faute...</p> + +<p>Il répondit, embarrassé:</p> + +<p>—C’est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière +d’être... n’étaient pas du tout ce qu’elles sont habituellement... ni ce +qu’elles devaient être!...</p> + +<p>—Ah!... qu’est-ce que j’ai donc fait?...</p> + +<p>—Mais, d’abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire +monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l’avons rencontré... +Pourquoi cette insistance?...</p> + +<p>—Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu’un à pied... +à un kilomètre de l’endroit où l’on va soi-même en voiture, de lui +offrir de l’emmener... c’est le contraire, il me semble, qui serait +singulier!...</p> + +<p>—Soit!... mais alors, c’était M. de Clagny qui devait offrir une place +dans sa voiture...</p> + +<p>—Il n’y pensait pas!...</p> + +<p>—Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la +main...</p> + +<p>—Allons donc!... il adore M. de Bernès!...<a name="page_182" id="page_182"></a> l’autre jour, il a passé +une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...</p> + +<p>—Ah!... c’est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...</p> + +<p>—Ai-je été si aimable?...</p> + +<p>—Certes!... d’habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère +attention, au petit Bernès... et hier, vous n’aviez d’yeux que pour +lui...</p> + +<p>—Je ne m’en suis pas aperçue...</p> + +<p>—En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c’était à ce point que je +me suis demandé si ce n’était pas tout bonnement avec l’idée de me +tourmenter que vous faisiez ça!...</p> + +<p>Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:</p> + +<p>—Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que +je sois aimable pour M. de Bernés?...</p> + +<p>—En quoi?...—balbutia M. de Rueille très gêné,—mais je viens de vous +le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir +faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c’est +vrai... j’étais stupéfait... je le suis encore...</p> + +<p>Elle dit, gentiment:</p> + +<p>—Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous +assure... vous comprenez, je n’avais jamais regardé beaucoup M. de +Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny +m’en avait dites étaient exactes... alors, je m’occupais de lui... vous +me pardonnez?...<a name="page_183" id="page_183"></a></p> + +<p>Sans répondre, M. de Rueille reprit:</p> + +<p>—Avec Clagny, vous avez aussi une façon d’être choquante!... il est +vieux, c’est convenu!... mais enfin, il n’est pas encore assez croulant +pour autoriser de telles libertés...</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous appelez des libertés?...</p> + +<p>—Tantôt vous avez l’air de l’admirer, d’être en extase devant lui... +tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...</p> + +<p>—Hier?... j’ai câliné M. de Clagny?... moi?...</p> + +<p>—Vous!...</p> + +<p>—Mais à quel propos?...</p> + +<p>—Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue +Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c’est bien +la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire +casser le cou... oui... parfaitement!... c’était dangereux comme tout, +cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des +plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de +passer par là ...</p> + +<p>Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait +parfois ses yeux, et elle dit en souriant:</p> + +<p>—C’est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue +Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu’il avait peur de quelque +chose?...</p> + +<p>—Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l’abbé... +comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny +a cédé à votre caprice... car il était responsable de la<a name="page_184" id="page_184"></a> petite +Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous +autres!...</p> + +<p>—Avez-vous fini de me gronder?...</p> + +<p>—Je ne vous gronde pas...</p> + +<p>—Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...</p> + +<p>Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec +frais, elle demanda:</p> + +<p>—Embrassez-moi?...</p> + +<p>Il recula brusquement.</p> + +<p>—Oh!—fit Bijou stupéfaite et attristée,—oh!... vous ne voulez pas?...</p> + +<p>Il dit, mal à l’aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:</p> + +<p>—Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c’est ridicule!... je +ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...</p> + +<p>Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front +et répondit, très douce:</p> + +<p>—Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...</p> + +<p>Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra +sans plus parler.</p> + +<p> </p> + +<p>En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui +l’attendait en lisant une lettre qu’elle lui tendit:</p> + +<p>—Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je +trouvais que Marcel n’était pas très bien depuis quelque temps...</p> + +<p>—Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, +dort comme un sabot, et pousse<a name="page_185" id="page_185"></a> comme un champignon?... Ah! elle est +forte celle-là !... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent +Brice?...</p> + +<p>—Aucune...</p> + +<p>—C’est encore heureux!...</p> + +<p>—Mais il lui ordonne la mer...</p> + +<p>—La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d’en être +insupportable?...</p> + +<p>—Voyez ce qu’il dit...</p> + +<p>M. de Rueille murmura:</p> + +<p>—Voyons ce qu’il dit?...</p> + +<p>Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans +laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits +troubles nerveux que ressentait l’enfant.</p> + +<p>Et il répéta, narquois:</p> + +<p>—Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces +troubles, dont personne, sauf vous, ne s’aperçoit, nous quitterions +Bracieux, où cet enfant s’épanouit dans un air exquis,—son air natal, +en somme,—et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah! +non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...</p> + +<p>Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus +la voir, il parlait sec et essayait de rire, d’un rire qui sonnait faux.</p> + +<p>Bertrade le regarda:</p> + +<p>—Je n’ai pas voulu—fit-elle doucement—vous dire tout de suite la +vérité... j’espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un +peu?...</p> + +<p>Il répondit, vaguement inquiet:<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>—Non... pas du tout!...</p> + +<p>—Eh bien... vous aviez raison tout à l’heure... non seulement Marcel, +ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais +encore il n’est pas malade...</p> + +<p>Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,</p> + +<p>—C’est son père qui est malade... qui a besoin de changer d’air... et +qui en changera...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...</p> + +<p>Nettement, elle répondit:</p> + +<p>—Je dis qu’il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... +tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...</p> + +<p>—J’y tiens!...</p> + +<p>—Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce +que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous +distraire, j’ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...</p> + +<p>Il dit, convaincu:</p> + +<p>—Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et +je vous en suis très reconnaissant...</p> + +<p>—Il n’y a pas de quoi!... je n’ai eu, à être ce que j’ai été, aucun +mérite... Ce qu’on appelle «la trahison» d’un mari me semble une très +petite chose pour un bien grand mot!... à moins d’être un saint... ou un +infirme...—et je n’eusse souhaité épouser ni l’un ni l’autre...—un +mari est toujours exposé à ces accidents-là ... peut-être vous sont-ils<a name="page_187" id="page_187"></a> +arrivés plus souvent qu’il n’eût fallu... je n’en sais rien...</p> + +<p>—Mais je vous assure...</p> + +<p>Il s’arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous m’assurez?... je vous assure, moi, que je vous +parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne +vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd’hui très +imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou +ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... +affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le +plus sérieusement affolé...</p> + +<p>—Eh bien! c’est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites +vous-même, il n’y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça +ne changera rien...</p> + +<p>—Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement +malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...</p> + +<p>—Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous +reviendrions, n’est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses +en seraient exactement au même point...</p> + +<p>Elle répondit étourdiment:</p> + +<p>—Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée... +ou presque...</p> + +<p>—Mariée!...—fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l’épouse?...<a name="page_188" id="page_188"></a></p> + +<p>—Mais non... Jean ne l’épouse pas!... encore un, celui-là , qui ferait +bien de filer!...</p> + +<p>—Alors... si ce n’est pas Jean... je ne vois pas... ce n’est pas Henry, +je présume?...</p> + +<p>—Non plus... Henry comprend bien qu’il ne peut pas, avec ce qu’il a, +épouser Bijou...</p> + +<p>—Alors qui est-ce?... qui?...</p> + +<p>—Mais ce n’est personne... de précis...</p> + +<p>—Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose +précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou +presque...» Qu’entendiez-vous par là ?... pourquoi ne voulez-vous pas le +dire?... on vous l’a défendu?... c’est une confidence?...</p> + +<p>—Non... c’est... une supposition... je vous promets que ce n’est que +ça...</p> + +<p>—Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>Après un silence, elle reprit:</p> + +<p>—J’ai montré à grand’mère la lettre du docteur... notre départ lui fait +beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que +Bracieux soit très meublé...</p> + +<p>—Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand’mère?... ça +m’étonne d’elle, qui est si fine!...</p> + +<p>—Si elle n’y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l’a +laissé croire... à tout à l’heure... je vais m’habiller pour le +déjeuner...<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<p>M. de Rueille s’approcha de sa femme et demanda timidement:</p> + +<p>—Vous m’en voulez?...</p> + +<p>—Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas +empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. +Giraud... qu’Henry... que le professeur d’accompagnement... que +Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l’abbé, +qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans +savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui +s’approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin +du départ... sans parvenir à s’expliquer précisément la cause de son +chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!... +allez-vous-en!...</p> + +<p> </p> + +<p>—Pierrot!—demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde +fut réuni dans le hall,—tu ne m’as pas donné mon livre, hier?...</p> + +<p>Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:</p> + +<p>—Quel livre, ma tante?...</p> + +<p>—Le roman de Dumas... pour le curé...</p> + +<p>—Ah! bon!... je n’y pensais déjà plus!...</p> + +<p>—Tu as oublié la commission?...</p> + +<p>—Pas du tout!... seulement Pellerin ne l’avait pas!...<a name="page_190" id="page_190"></a></p> + +<p>—Oh!... lui qui a toujours tout ce qu’on veut!...</p> + +<p>—Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n’a pas l’air de connaître ce +livre-là !...</p> + +<p>—Allons donc!...</p> + +<p>—Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas +que ça fût du père... Machin... comment donc déjà ?...</p> + +<p>—Dumas!...</p> + +<p>—Dumas... c’est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais +mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n’a été de lui!...» +enfin, il m’a promis de le chercher tout de même et de l’envoyer s’il le +trouve...</p> + +<p>—Voici,—dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le +déjeuner,—une lettre qui vient de votre libraire, grand’mère... sans +doute il n’a rien trouvé...</p> + +<p>—Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...</p> + +<p>Rueille déplia la lettre et lut:</p> + +<div class="blockquot"><p class="indd">«Madame la marquise,</p> + +<p>«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu +demande.</p> + +<p>«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos +principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on +nous répond que <i>le Bâton de M. Molard</i> n’existe pas et n’a jamais +existé en librairie.»</p></div> + +<p>—<i>Le Bâton de M. Molard?</i>—interrogea la<a name="page_191" id="page_191"></a> marquise qui ne comprenait +pas,—qu’est-ce que c’est que ça?...</p> + +<p>Et, tout à coup, elle s’écria, abasourdie:</p> + +<p>—Ah!... <i>Le Bâton de M. Molard</i>, c’est <i>le Bâtard de Mauléon</i>... en +langage de Pierrot!... j’avais raison de vouloir écrire le titre... il +n’a pas voulu!...</p> + +<p>M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, +à moitié pointu:</p> + +<p>—Il est indécrottable, cet animal!...</p> + +<p>Très rouge, Pierrot répondit, vexé:</p> + +<p>—On est comme on peut!... et d’abord j’étais abruti hier!... nous +avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...</p> + +<p>—Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...</p> + +<p>—Parce que Bijou a eu l’idée saugrenue de passer en mail dans la rue +Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...</p> + +<p>—Eh! là !—fit la marquise—veux-tu, s’il te plaît, parler plus +respectueusement de mon vieil ami Clagny!...</p> + +<p>—Il n’a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!... +il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin, +dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses +couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des +petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris... +c’était pas embêtant, d’ailleurs!... il y en avait des très jolies... +s’pas, Paul?...<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>Comme M. de Rueille, l’air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna +vers l’abbé:</p> + +<p>—S’pas, m’sieu l’abbé?...</p> + +<p>L’abbé Courteil répondit, sincère:</p> + +<p>—Je ne sais pas... je n’ai pas remarqué...</p> + +<p>Pierrot ne se tint pas pour battu:</p> + +<p>—Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu’elle les +dévisageait!... et avec des petits pistolets d’yeux brillants...</p> + +<p>—Moi?—fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,—moi?... +mais tu rêves!... je n’ai rien vu!... j’avais bien trop peur!...</p> + +<p>La marquise demanda:</p> + +<p>—Peur de quoi?...</p> + +<p>—Mais de verser, grand’mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué +verser...</p> + +<p>—Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d’aller +en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment +t’a-t-elle poussé, cette idée-là ?...</p> + +<p>Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à +terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:</p> + +<p>—Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny +racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu’il les ferait +tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu +étroite et tortueuse, j’ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue +Rabelais...»</p> + +<p>Pierrot protesta:</p> + +<p>—C’est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons<a name="page_193" id="page_193"></a> donc par la rue +Rabelais, ça m’amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut +lui rendre cette justice qu’il a hésité... tu as insisté tant que tu as +pu...</p> + +<p>—Mais—fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,—quel +intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu’ailleurs?...</p> + +<p>Pierrot répondit, perplexe:</p> + +<p>—Je me l’demande!...</p> + +<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p> + +<p>—Par exemple, un qui n’avait pas l’air content de passer là , c’est M. +de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!... +Seigneur!... quelle tête!...</p> + +<p>Henry de Bracieux se mit à rire et dit:</p> + +<p>—Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre +Bernès!... il avait peur d’être grondé...</p> + +<p>—Grondé?...—demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux +clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la +petite Dubuisson s’empourprait de nouveau,—grondé?... pourquoi?...</p> + +<p>Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:</p> + +<p>—Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...</p> + +<p>—Je vais avec vous!...—déclara Pierrot.</p> + +<p>Mais Bijou l’écarta de la main:</p> + +<p>—Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...</p> + +<p>Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait +un peu effarée:<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>—Je sais bien pourquoi tu as eu l’air déconcerté comme ça!... c’est que +tu t’es souvenue de cette histoire d’une actrice... dont j’ai oublié le +nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien... +alors, j’étais bien tranquille!... vois-tu que j’avais raison, quand je +te disais que tu avais tort d’écouter les histoires de la mère Rafut?...</p> + +<p>Jeanne répondit, pensive:</p> + +<p>—Je te l’ai dit déjà ... tu as toujours raison!...</p> + +<p> </p> + +<p>Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.</p> + +<p>Dès qu’elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:</p> + +<p>—Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...</p> + +<p>Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:</p> + +<p>—Trouvez-vous?...</p> + +<p>—Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux, +une idée m’est venue...</p> + +<p>—Voyons cette idée?...</p> + +<p>—C’est que mon petit Marcel n’est pas plus malade que moi... et que la +lettre que tu m’as montrée ce matin n’est qu’un prétexte pour emmener +d’ici ton mari... est-ce vrai?...</p> + +<p>Trop franche pour nier, elle dit:</p> + +<p>—C’est vrai!...</p> + +<p>—Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<p>—Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...</p> + +<p>—De Bijou?...</p> + +<p>Elle secoua sa belle tête sérieuse:</p> + +<p>—Non... de Paul.</p> + +<p>—Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j’imagine?...</p> + +<p>—Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous +appelez «sa vertu»...</p> + +<p>—Eh bien, alors?...</p> + +<p>—Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus +qu’il devienne complètement ridicule...</p> + +<p>—Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas +mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... +car ils le sont tous, les autres!... et j’ai remarqué ces jours-ci que +ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne +crois pas?...</p> + +<p>—C’est bien possible!...</p> + +<p>—N’est-ce pas?... je suis sûre qu’il vit un peu moins béatement dans la +paix du Seigneur, l’abbé?...</p> + +<p>—Et ça ne vous déplaît pas, grand’mère, avouez-le?...</p> + +<p>—Mon Dieu!... à l’état de trouble bénin, ça m’est égal... mais je ne +voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...</p> + +<p>—Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces +troubles-là !... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p>—Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je +trouve que c’est un remède bien excessif et bien maladroit d’emmener +Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la +vérité... excepté toi et moi...</p> + +<p>—Et tous les autres!...</p> + +<p>—Crois-tu?...</p> + +<p>—J’en suis sûre...</p> + +<p>—Soit!... c’est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de +rien...</p> + +<p>—. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>—Pourquoi ne réponds-tu pas?...</p> + +<p>—Parce que je ne suis pas de votre avis, grand’mère... et que vous +n’aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s’agit de Bijou...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu veux dire?...</p> + +<p>—Ce que j’ai dit, pas autre chose...</p> + +<p>—Alors, selon toi, Bijou s’est aperçue de...</p> + +<p>—Dès le premier jour...</p> + +<p>—Et quand cela serait... elle n’y peut rien!... D’ailleurs, quel danger +court-elle?...</p> + +<p>—Aucun...</p> + +<p>—Paul est un honnête garçon...</p> + +<p>—Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu’il est, Bijou +serait encore protégée par bien d’autres raisons...</p> + +<p>—Lesquelles?...</p> + +<p>—Mais d’abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant +d’impression qu’un meuble.</p> + +<p>—Ensuite?...</p> + +<p>—Ensuite?... mais... mais c’est tout!...<a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p>—Tu as dit: «bien d’autres raisons...» tu m’en donnes une, voyons les +autres?...</p> + +<p>Madame de Rueille reprit, embarrassée:</p> + +<p>—Mais non... c’était une façon de parler...</p> + +<p>—Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je +sais ce que tu penses?</p> + +<p>—Je ne le crois pas!...</p> + +<p>—Tu vas voir!... tu penses qu’une des raisons pour lesquelles Bijou ne +fera jamais attention à Paul, c’est...</p> + +<p>—Qu’il est marié...</p> + +<p>—Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j’en suis sûre, que Bijou +est occupée de quelqu’un?...</p> + +<p>—. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>—Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton +mari, qui me l’a dit il y a deux jours, qu’elle est folle du petit +Giraud?...</p> + +<p>—Oh! grand’mère!... en voilà une supposition invraisemblable!... +d’abord, Bijou n’est et ne sera jamais folle de personne...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu veux dire?...</p> + +<p>—Qu’elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait +toutes choses...</p> + +<p>—Mais quand ça?...</p> + +<p>—Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...</p> + +<p>—Alors, tu dis ça en l’air?... tu parles d’un avenir encore vague?...</p> + +<p>Madame de Rueille répondit en souriant:</p> + +<p>—L’avenir est toujours vague, grand’mère!...<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<p class="nind">P<small>ENDANT</small> une semaine, on ne s’occupa guère que des répétitions de la +petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La +Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque +chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s’intéressait énormément aux +répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce +poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu’il vît jouer Bijou.</p> + +<p>«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et +Denyse, sous le prétexte de l’amener plus souvent près de sa fiancée, +avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans +lequel il était exécrable. Jeanne s’en apercevait-elle?... Elle +s’attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours +égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque +instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait +qu’elle «couvait sûrement une maladie».</p> + +<p>Les Rueille n’avaient pas quitté Bracieux. Bertrade—qui sentait tout le +monde contre elle—s’était résignée, abandonnant la partie et<a name="page_199" id="page_199"></a> suivant +docilement le mouvement mondain où on l’entraînait.</p> + +<p>Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à +suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la +bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on +n’aurait couru un si beau rallye-paper.</p> + +<p>Tout de suite, Bijou décida sa grand’mère à la laisser suivre à cheval. +M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu’il ne lui arriverait rien. +Elle était, d’ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à +cheval, très prudente, ne s’exposant pas inutilement et sachant éviter +les accidents.</p> + +<p>Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle +dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:</p> + +<p>—C’est singulier!... il me semble que Bijou n’est plus du tout la même +avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un +salut distrait; à présent, on croirait presque qu’elle «le gobe», pour +parler votre langage élégant?...</p> + +<p>Et la marquise répéta, intriguée:</p> + +<p>—Elle a tout à fait changé sa façon d’être avec lui!...</p> + +<p>Madame de Rueille répondit:</p> + +<p>—Lui aussi, il a changé sa façon d’être avec elle!...</p> + +<p>—N’est-ce pas?... les premières fois qu’il est<a name="page_200" id="page_200"></a> venu à Bracieux, j’ai +été frappée de sa froideur pour cet amour d’enfant que tout le monde +adore... il était avec elle simplement poli...</p> + +<p>—Aujourd’hui il n’est pas encore très emballé, mais il y a un progrès +considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les +autres...</p> + +<p>La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:</p> + +<p>—Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... +tu avais une idée de derrière la tête?...</p> + +<p>Sans répondre, Bertrade répéta la question:</p> + +<p>—Une idée de derrière la tête?...</p> + +<p>—Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit +Bernès?...</p> + +<p>—Je vous ai dit ce jour-là , grand’mère, que je crois que Bijou n’aime, +n’a aimé, et n’aimera jamais personne...</p> + +<p>—Si tu m’avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j’aurais +certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper +d’une façon plus complète que tu ne le fais... n’aimer personne?... +Bijou!... alors que nul n’a besoin autant qu’elle de caresses et +d’affection...</p> + +<p>—Elle a besoin de caresses et d’affection... oui... c’est entendu!... +c’est-à -dire qu’elle a besoin qu’on la caresse et qu’on l’aime... mais +non pas de caresser et d’aimer...</p> + +<p>—Autrement dit, c’est une nature, sèche, égoïste?...—demanda la +marquise dont la voix se durcit tout à coup;—en vérité, Bertrade,<a name="page_201" id="page_201"></a> tu +en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne +peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t’en prendre à Paul, +qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...</p> + +<p>Très douce, madame de Rueille répondit:</p> + +<p>—Je n’accuse pas Bijou plus que Paul, grand’mère... je les accuse +d’autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!... +oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous +trouvez que je blasphème, n’est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça +rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre +parfois!...</p> + +<p>M. de Clagny s’approchait, il demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit +coin?...</p> + +<p>—Rien!...—fit madame de Bracieux,—nous regardions Bijou qui me paraît +en train d’apprivoiser votre petit ami Bernès...</p> + +<p>Le comte se retourna, inquiet:</p> + +<p>—Apprivoiser?... qu’entendez-vous par là ?...</p> + +<p>—Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce +garçon a dîné ici avec nous, il avait l’air gelé!... eh bien, je crois +que le dégel approche...</p> + +<p>—Bah!—s’écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna +subitement,—j’oubliais qu’il a une liaison... une liaison qui +l’enchante... à tel point qu’il veut épouser, ce qui enchante moins son +père, comme bien vous pensez?...<a name="page_202" id="page_202"></a></p> + +<p>Il ajouta, distrait:</p> + +<p>—Oh!... de ce côté-là , je suis bien tranquille!...</p> + +<p>—Tranquille?...—interrogea madame de Bracieux étonnée;—pourquoi +tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?... +pourquoi?...</p> + +<p>Il balbutia, embarrassé:</p> + +<p>—Mais parce que... elle est si jeune...</p> + +<p>—Comment, si jeune!... mais elle a plus que l’âge de se marier... elle +aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...</p> + +<p>—Alors, c’est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c’est un +gamin!...</p> + +<p>—J’aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus +sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une +belle fortune... pourquoi pas lui autant qu’un autre?...</p> + +<p>M. de Clagny demanda, anxieux:</p> + +<p>—Est-ce que, vraiment, vous croyez qu’il plaît à Bijou?...</p> + +<p>—Je n’en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu’est-ce que ça +peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry +s’inquiète, mais vous?...</p> + +<p>Comme il ne disait rien, elle reprit:</p> + +<p>—C’est l’histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, +mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre +cas, mon pauvre ami... car enfin vous n’avez pas l’idée d’épouser Bijou, +je présume?...<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:</p> + +<p>—Oh! moi, vous savez, j’aurais très bien cette idée-là !... mais c’est +elle qui ne l’aurait pas... alors, ça revient au même!...</p> + +<p>Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui +affirmait, l’air contrarié:</p> + +<p>—Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas +quitter mes camarades ce jour-là ...</p> + +<p>—Mais si!... n’est-ce pas, grand’mère,—demanda gaîment Denyse,—il +faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du +rallye-paper?... c’est lui qui fait la bête, et l’hallali sera, +paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c’est à un kilomètre d’ici, tout au +plus...</p> + +<p>Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit +officier et répondit:</p> + +<p>—Mais certainement, il faut qu’il vienne dîner à Bracieux... il nous +fera plaisir à tous...</p> + +<p>—Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais +j’expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là ... après le +rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j’ai pris +l’engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...</p> + +<p>Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:</p> + +<p>—Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...</p> + +<p>Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s’envolait<a name="page_204" id="page_204"></a> déjà à l’autre bout +du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:</p> + +<p>—Tu nous as salement lâchés, tu sais!...</p> + +<p>Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l’abbé, +écoutait d’une oreille les conversations, voulait protester contre cette +façon de formuler un reproche d’ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, +convaincu:</p> + +<p>—C’est vrai!... j’suis pas pour deux sous puriste!... n’empêche que ce +que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à +l’heure!... y avait pas que moi!...</p> + +<p>—Mademoiselle...—fit Giraud qui regardait dehors par la grande +baie,—vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh +bien, jamais je n’en ai vu autant que ce soir...</p> + +<p>—Vraiment?...—dit Denyse qui alla s’accouder près du répétiteur—il y +en a tant que ça?...</p> + +<p>Elle se pencha:</p> + +<p>—Qu’est-ce donc, là , à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la +terrasse...</p> + +<p>—C’est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. +Spiegel...</p> + +<p>—Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...</p> + +<p>Giraud s’élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit +étoilée, et ils sortirent ensemble.</p> + +<p>Dès qu’ils furent sur la terrasse, elle demanda:</p> + +<p>—Au fait, ne croyez-vous pas que c’est indiscret... et que nous allons +les gêner en troublant un<a name="page_205" id="page_205"></a> entretien de famille?... promenons-nous sous +les marronniers... ils nous rejoindront s’ils le veulent...</p> + +<p>Elle descendit l’escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous +le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le +cÅ“ur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils +marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête +pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:</p> + +<p>—Ce n’est pas d’ici que nous les verrons beaucoup filer, les +étoiles!...</p> + +<p>Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se +sentait si près d’elle:</p> + +<p>—Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici +une... l’avez-vous vue?...</p> + +<p>—Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...</p> + +<p>—Souhaiter quelque chose?... quoi?...</p> + +<p>—Mais n’importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit +filer une étoile, il faut former un vÅ“u?...</p> + +<p>—Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce vÅ“u?...</p> + +<p>—On le dit...</p> + +<p>—Avez-vous, mademoiselle, un vÅ“u tout prêt, pour ne pas être, cette +fois, prise au dépourvu?...</p> + +<p>—Oui, certes, j’en ai un!... mais il est irréalisable...</p> + +<p>—Ah!... je n’ose pas vous demander...<a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<p>Elle dit doucement:</p> + +<p>—Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille +très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du +monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa +façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...</p> + +<p>Il demanda d’une voix qui tremblait:</p> + +<p>—Pourquoi voudriez-vous cela?...</p> + +<p>—Pour avoir le droit d’aimer qui m’aime... c’est-à -dire d’aimer +hautement... sans me cacher...</p> + +<p>Elle ajouta très bas:</p> + +<p>—Sans me blâmer en moi-même...</p> + +<p>Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à +chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:</p> + +<p>—Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu’un?...</p> + +<p>Il devina qu’elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit +pas.</p> + +<p>A ce moment, une chouette perchée tout près d’eux, dans la profondeur +noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. +Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.</p> + +<p>Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il +devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la +serrant éperdument contre lui, il murmura:</p> + +<p>—Denyse!...</p> + +<p>Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu’<a name="page_207" id="page_207"></a>il dénoua ses bras, +elle dit, d’une voix plaintive et tendre:</p> + +<p>—Oh!... que c’est mal, ce que vous avez fait!... que c’est mal!...</p> + +<p>Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu’elle pleurait.</p> + +<p>Il essaya de lui parler et voulut s’agenouiller devant elle, mais elle +le repoussa:</p> + +<p>—Non!... allez-vous-en!... il faut que l’on vous voie là -bas... moi je +rentrerai tout à l’heure... quand je serai un peu remise...</p> + +<p>Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:</p> + +<p>—Pas par là !... faites le tour par l’étang... n’ayez pas l’air de +revenir d’ici...</p> + +<p>—Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser +vos petites mains que j’adore?...</p> + +<p>Elle répondit, comme si elle avait peur d’elle-même:</p> + +<p>—Allez-vous-en!... allez-vous-en!...</p> + +<p>Avant de tourner dans l’allée qui conduisait à l’étang, Giraud s’arrêta, +cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait +dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu’elle pleurait +toujours.</p> + +<p> </p> + +<p>—Est-ce toi, Bijou?...—demanda Jean de Blaye, s’avançant dans +l’obscurité profonde.</p> + +<p>La jeune fille se redressa:</p> + +<p>—Qui est-ce qui est là ?...<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>—Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l’honneur de connaître +ma voix!... qu’est-ce que tu fais donc là ... dans ce noir?...</p> + +<p>—Je me promène...</p> + +<p>—Toute seule?...</p> + +<p>—J’étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j’ai pensé +qu’il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute +seule...</p> + +<p>—Ça doit te changer un peu, hein?... qu’est-ce que tu peux bien faire +quand tu es seule?...</p> + +<p>—Je réfléchis...</p> + +<p>—Oh!... quel gros mot!...</p> + +<p>—Je rêve, si tu veux?...</p> + +<p>—Ah bah!... en voilà une chose que je n’aurais pas cru!... ils ne doit +pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques +et invraisemblables...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, +pondérés... ils doivent te ressembler...</p> + +<p>—Je te remercie...</p> + +<p>—De quoi?...</p> + +<p>—Dame!... des aimables choses que tu me dis...</p> + +<p>—Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis +pas ici, d’ailleurs, pour te dire d’aimables choses, mais des choses +graves...<a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<p>—Graves?...</p> + +<p>—Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, +de mon mieux, au nom de quelqu’un qui n’a pas osé parler lui-même...</p> + +<p>—Qui est ce quelqu’un?...</p> + +<p>—Henry... il m’a prié de savoir si tu l’autorises à demander à +grand’mère ta main?...</p> + +<p>Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:</p> + +<p>—Ma main?... Henry?...</p> + +<p>—Est-ce donc si prodigieux?...</p> + +<p>—Dame, oui!... Henry!... c’est comme si c’était mon frère, Henry!...</p> + +<p>—Enfin, ça ne l’est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui +comme frère, mais comme prétendant... Qu’est-ce que tu réponds?...</p> + +<p>—Je réponds: «Pourquoi Henry s’adresse-t-il à moi d’abord?...» Au lieu +de me demander la permission de parler à grand’mère, c’est à grand’mère +qu’il devait demander la permission de me parler...</p> + +<p>—Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement +pondéré et correct... et tout ce qui s’ensuit!...</p> + +<p>—C’est mal d’être comme ça?...</p> + +<p>—Eh! non! ce n’est pas mal!... au contraire!... seulement c’est... +déconcertant... Dis-moi, maintenant que j’ai commis cette faute de te +parler d’abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette +les choses en état, en m’adressant à grand’mère, qui s’adressera à +toi... etc... etc...</p> + +<p>—Non... je te répondrai...<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>—Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de +Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu’à la mort +de grand’mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...</p> + +<p>—Oh!... pas la peine de me raconter les choses d’argent, va!... +d’abord, elles n’existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas +épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...</p> + +<p>—Ah! tu ne veux pas l’épouser!... pourquoi?...</p> + +<p>—Pour plusieurs raisons... la meilleure, c’est que je le connais +trop...</p> + +<p>—Elle n’est pas très flatteuse, cette raison-là !...</p> + +<p>—Je veux dire... ce que je te disais tout à l’heure... c’est que vivant +comme j’ai vécu auprès d’Henry depuis plus de quatre ans, je le +considère comme mon frère...</p> + +<p>Jean de Blaye demanda, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent:</p> + +<p>—Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...</p> + +<p>—Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...</p> + +<p>—Non... trente-trois...</p> + +<p>—Ah!... seulement!... ben, c’est égal!... tu ne me fais pas l’effet +d’un frère, toi!...</p> + +<p>Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu’il attendait avec une +sorte de vague espoir:</p> + +<p>—Tu me fais plutôt l’effet d’un oncle...</p> + +<p>—Ah!...—fit Jean vexé,—c’est délicieux!...</p> + +<p>Elle reprit, gentille:<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>—Ça te contrarie que je te dise ça?...</p> + +<p>—Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne +heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si +on a des illusions, elles ne font pas long feu...</p> + +<p>—Tu avais des illusions?... quelles illusions?...</p> + +<p>—Aucune...</p> + +<p>—Si... j’entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...</p> + +<p>Elle se serra contre lui et demanda, câline:</p> + +<p>—Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...</p> + +<p>Il se recula et répondit:</p> + +<p>—Parce que, quand on n’est pas très bon et qu’on a du chagrin, alors on +devient méchant, c’est fatal!...</p> + +<p>—Et tu as du chagrin?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Beaucoup?...</p> + +<p>—Mais... assez comme ça, je te remercie!...</p> + +<p>—Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...</p> + +<p>—Quoi?... de quoi parles-tu?...</p> + +<p>—De... tu sais bien?... je te l’ai dit, l’autre soir!...</p> + +<p>Il répondit, s’énervant peu à peu:</p> + +<p>—Encore!... ah ça! tu es folle!...</p> + +<p>—Comment?...—fit Bijou,—tu n’aimes pas madame de Nézel?...</p> + +<p>Il balbutia, embarrassé:</p> + +<p>—Madame de Nézel est une charmante femme...<a name="page_212" id="page_212"></a> une excellente amie que +j’aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...</p> + +<p>—Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c’était bien ton +affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Une autre que tu ne peux pas épouser?...</p> + +<p>—Précisément!...</p> + +<p>—Pourquoi?... elle n’est pas assez riche?...</p> + +<p>—Oh!... si! elle n’aurait rien du tout que ça me serait bien égal... +c’est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne +voudrait pas de moi!...</p> + +<p>—Tu n’en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l’aimes...</p> + +<p>—Crois-tu?...</p> + +<p>—Évidemment... essaie toujours!...</p> + +<p>—Eh bien, Bijou, je t’aime comme un imbécile, comme un malheureux qui +n’espère rien... et qui n’ose même rien demander...</p> + +<p>Elle s’arrêta court, et dit, l’air navré:</p> + +<p>—Tu m’aimes!... toi?... toi?...</p> + +<p>—Oui... et toi?... tu me détestes, n’est-ce pas?...</p> + +<p>—Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je +t’aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le +voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...</p> + +<p>Elle s’appuya à son épaule, le forçant à s’arrêter, et, rapidement, lui +passa la main sur les yeux.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<p>—Oh!—fit-elle désolée,—tu pleures!... et c’est à cause de moi?... +Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...</p> + +<p>Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et +chaud baiser.</p> + +<p>Puis, repoussant doucement Bijou qui s’attachait à lui, il s’éloigna +très vite.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + +<p>—A<small>LORS</small>, décidément, tu veux t’en aller?... demanda Bijou, chagrine, à +Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d’une longue malle +d’osier.</p> + +<p>La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:</p> + +<p>—Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, +tu comprends?...</p> + +<p>—Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais +jusqu’à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d’avis... +qu’est-ce qu’il y a?...</p> + +<p>—Mais rien... qu’est-ce que tu veux qu’il y ait?...</p> + +<p>—Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu’est-ce +que ça peut bien être?... tu n’as pas l’air de t’ennuyer?...</p> + +<p>—Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m’ennuie?...</p> + +<p>—Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque +autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...</p> + +<p>—Oh! non!...<a name="page_215" id="page_215"></a></p> + +<p>—Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris +samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner +ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner +de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces +jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait +qu’il ne t’a pas quittée...</p> + +<p>Jeanne répondit, avec effort:</p> + +<p>—C’est vrai!... mais s’il ne m’a pas quittée... il ne s’est guère +soucié de moi...</p> + +<p>—Comment ça?...</p> + +<p>—Comment?... Oh!... c’est bien simple!... il ne s’est occupé que de +toi... il n’a parlé qu’à toi...</p> + +<p>—A moi?...</p> + +<p>—Oui... à toi... tiens! j’aime mieux te l’avouer, mon Bijou... je suis +jalouse... jalouse affreusement...</p> + +<p>Denyse demanda, l’air effaré:</p> + +<p>—Jalouse de qui?... de moi?...</p> + +<p>Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que +des larmes lui montaient aux yeux:</p> + +<p>—Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de +la peine... mais il valait mieux, n’est-ce pas, dire la vérité, que te +laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m’en veux pas?...</p> + +<p>—Non... pas du tout!...</p> + +<p>Elle ajouta tristement:</p> + +<p>—C’est toi qui dois m’en vouloir?... mais<a name="page_216" id="page_216"></a> tu te trompes, je +t’assure... M. Spiegel, qui est très poli, s’est occupé de moi parce que +je suis la petite-fille de grand’mère qui le reçoit... pas pour autre +chose...</p> + +<p>—Il s’est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s’en +occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...</p> + +<p>—Mais non, je...</p> + +<p>—Il était bien certain qu’il subirait ton charme comme tous les autres +le subissent... c’est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui +arriverait... j’ai trop compté sur son affection... j’ai cru qu’il +m’aimait comme je l’aime... je me suis trompée, voilà tout!...</p> + +<p>—Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions +de te rapprocher de moi...</p> + +<p>—Non... ainsi, nous allons passer la journée d’aujourd’hui ensemble au +rallye-paper...</p> + +<p>—Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas +beaucoup!...</p> + +<p>Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:</p> + +<p>—Tu ne crois pas, au moins... que c’est de ma faute, ce qui est +arrivé?...</p> + +<p>—Non,—dit Jeanne,—je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille +ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t’en prie, mon +Bijou, ne te fais pas de chagrin!...</p> + +<p>—Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...</p> + +<p>—Mais tu me verras!... après-demain, je reviens<a name="page_217" id="page_217"></a> à Bracieux pour la +revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme +toujours?... tu lui en veux?...</p> + +<p>—Samedi,—continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,—nous +nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au +bal chez les Tourville... tu vois que nous n’allons guère nous +quitter...</p> + +<p>Bijou répondit, l’air attristé:</p> + +<p>—C’est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et +puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...</p> + +<p>La femme de chambre entra:</p> + +<p>—Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...</p> + +<p>—Au salon?... à cette heure-ci?—fit Bijou, surprise.</p> + +<p>—C’est M. le comte de Clagny qui est là ...</p> + +<p>—Ah! bien!... dites que j’y vais tout de suite...</p> + +<p>Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:</p> + +<p>—Viens avec moi?...</p> + +<p>—Non, je veux finir ma malle qu’on doit envoyer à Pont-sur-Loire après +le déjeuner...</p> + +<p>Un quart d’heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:</p> + +<p>—Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble +aujourd’hui!...</p> + +<p>—Où ça?...<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>—Devine?...</p> + +<p>—Je ne sais pas trop... au théâtre?...</p> + +<p>—Juste!... comment as-tu deviné ça?...</p> + +<p>—Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny +que tu avais envie d’aller à cette représentation des Dames de France... +je suppose qu’il t’a apporté une loge?...</p> + +<p>—Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de +six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton +père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que +j’oubliais de te dire... ils sont là , ton père et M. Spiegel!... c’est +M. de Clagny qui les a amenés...</p> + +<p>—Mais,—répondit Jeanne,—à trois nous allons vous gêner...</p> + +<p>—Puisque je te dis qu’il y a douze places, voyons!... Grand’mère et +moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept +places... et personne ne veut venir...</p> + +<p>—Les Rueille?...</p> + +<p>—Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne +viennent... l’oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M. +de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que +nous sommes huit en tout...</p> + +<p>Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:</p> + +<p>—Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt +avec moi... alors tu cherches un prétexte?...<a name="page_219" id="page_219"></a></p> + +<p>—Mais non!... je ne cherche rien... d’ailleurs, puisque c’est convenu +avec papa...</p> + +<p>—Oui... c’est convenu!... j’avais aussi invité M. de Bernès... mais il +prétend qu’il ne peut pas... qu’il va avec des camarades...</p> + +<p>—Où l’as-tu donc vu, M. de Bernès?...</p> + +<p>—Au salon, à l’instant... Ah! c’est vrai! tu ne sais pas?... il vient +d’apporter l’invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui +demander... parce que M. Giraud avait envie d’aller au rallye-paper... +et, comme c’est un goûter offert par les officiers, grand’mère est +tellement timorée qu’elle ne voulait pas l’emmener sans invitation...</p> + +<p>—Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...</p> + +<p>—Non... il est reparti... c’est lui qui fait la bête... et le +rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c’est tout près +pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c’est encore une +trotte...</p> + +<p>—A quelle heure partons-nous?...</p> + +<p>—A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les +cavaliers... Dis donc?... j’ai envie de m’habiller avant le déjeuner, +pour ne plus avoir à y penser...</p> + +<p>—Tu as encore une demi-heure...</p> + +<p>—Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là ?...</p> + +<p>Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les +corridors.</p> + +<p>—Tu es toujours gaie,—dit-elle,—mais je<a name="page_220" id="page_220"></a> te trouve ce matin +particulièrement joyeuse... qu’est-ce que tu as?...</p> + +<p>—Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve +qu’il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu’il +est délicieux de vivre, mais c’est tout!...</p> + +<p>—C’est déjà quelque chose!...</p> + +<p>—Assieds-toi?...—fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une +grande bergère Louis XVI.</p> + +<p>La jeune fille s’assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et +plafond, en cretonne d’un rose pâle sur lequel couraient de larges +pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout +des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. +Dans l’air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de +mélange de chypre, d’iris et de foin coupé.</p> + +<p>Jeanne aspira ce parfum qu’elle aimait, et demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...</p> + +<p>Bijou répondit, humant de toutes ses forces l’air autour d’elle:</p> + +<p>—Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les +cas, je ne mets rien...</p> + +<p>—Oh!...—fit Jeanne stupéfaite,—mais c’est incroyable! comment... +vraiment, tu ne mets rien?...</p> + +<p>—Absolument rien...<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, +elle passa une chemise d’homme, à col très haut, glissa ses jolies +jambes dans une culotte de drap blanc et, s’asseyant sur son lit, mit +ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds +exquis.</p> + +<p>—Veux-tu que je t’aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.</p> + +<p>Puis, surprise, elle demanda:</p> + +<p>—Et ton corset?...</p> + +<p>—Je n’en mets pas...</p> + +<p>—Mais... tu en mets toujours un?...</p> + +<p>Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:</p> + +<p>—Oui... mais, aujourd’hui, je suis fatiguée.</p> + +<p>—Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va +si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... +rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...</p> + +<p>—J’aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu +comprends?...</p> + +<p>Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, +achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:</p> + +<p>—Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu’il est +peint sur toi!... c’est la perfection même!... Après ça... tu as une +taille tellement jolie!...</p> + +<p>Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron +de sa cravate blanche. La pointe de l’épingle se cassa avec un bruit +sec.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>—Oh!—fit Jeanne, c’est dommage!...</p> + +<p>Bijou répondit:</p> + +<p>—Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M. +de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...</p> + +<p>Elle ajouta en riant:</p> + +<p>—Et pas chère!... pour que ça n’ait pas l’air d’un cadeau...</p> + +<p>—Tu as parié avec M. de Bernès?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Et tu as parié une discrétion?...</p> + +<p>—Oui... c’est mal?...</p> + +<p>—Mal?... non!... mais c’est bizarre!...</p> + +<p>—Tiens!... tu es comme grand’mère!... elle était scandalisée, +grand’mère!...</p> + +<p>—Dame!... et qu’est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...</p> + +<p>—Moi, qu’il y aurait au moins <i>un</i> accident au rallye-paper, lui, qu’il +n’y en aurait pas un seul.</p> + +<p>—Mais... c’est bien possible!...</p> + +<p>—Non!... ça n’est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce +serait le premier rallye sans accident... note bien qu’il n’est question +ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais +on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu’un se tuera, tu +m’entends?...</p> + +<p>—Ne va pas tomber, toi, au moins?...</p> + +<p>—Oh! moi!...—dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,—il n’y a pas de +danger!... Patatras n’a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi<a name="page_223" id="page_223"></a> +donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...</p> + +<p>Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu vas faire?...</p> + +<p>—Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles +se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera +dit...</p> + +<p>Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le +remettant, s’écria, toute joyeuse:</p> + +<p>—Dieu! que je suis à mon aise!... c’est délicieux!...</p> + +<p>Jeanne la regarda avec admiration:</p> + +<p>—Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de +même!...</p> + +<p> </p> + +<p>Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur +le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot; +mais M. de Rueille n’était pas encore descendu.</p> + +<p>Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà , se tourmentaient, +ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la +noisette en regardant paisiblement autour de lui.</p> + +<p>Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:</p> + +<p>—N’attendez pas Paul... il commence à s’habiller... il vous +rejoindra...</p> + +<p>—Veux-tu que nous partions, Bijou?...—proposa Jean.</p> + +<p>Elle répondit, perplexe:<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>—J’ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois +chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui +ne demande qu’à être tranquille... Partez toujours!... je vous +retrouverai là -bas... rien ne m’agace comme de monter un cheval qui tire +à pleins bras... et c’est ce qui m’arriverait sûrement si je partais +avec vous...</p> + +<p>—Alors,—demanda Henry, l’air grincheux,—tu attends Paul?...</p> + +<p>Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.</p> + +<p>—Non... je vais escorter grand’mère...</p> + +<p>—C’est ça—dit Jean de Blaye—qui va animer ton cheval!...</p> + +<p>—Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce +que je vous demande, c’est de vous en aller et de ne pas vous occuper de +moi...</p> + +<p>—Tu es charmante!...—fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.</p> + +<p>Et, s’adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:</p> + +<p>—Laissons-la, puisqu’elle ne veut pas venir avec nous!...</p> + +<p>Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:</p> + +<p>—Je crois que c’est en effet le seul parti à prendre...</p> + +<p>Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l’allée, M. de +Clagny sortit du vestibule.<a name="page_225" id="page_225"></a> Il venait voir si son mail était bien +attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.</p> + +<p>—Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!—dit-il +ébloui;—habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c’est +possible, encore plus rose!...</p> + +<p>Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu’au +rendez-vous, il fut tout à fait heureux.</p> + +<p>La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le +landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail +madame de Rueille, les enfants, l’abbé Courteil, M. de Jonzac et M. +Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,—qui attendait à cheval, prête à +partir,—qu’il faillit dégringoler du mail au lieu de s’y asseoir.</p> + +<p>Et l’on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup +plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu’il conduisait, la +regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.</p> + +<p>C’était la première fois qu’il la voyait à cheval, et elle lui semblait +incomparablement jolie et élégante. Tandis qu’il la considérait avec une +attention singulière, la voix de madame de Bracieux s’éleva, partant du +landau:</p> + +<p>—Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n’aime pas à te voir ainsi au +plein soleil...</p> + +<p>Denyse se retourna, toute rose:</p> + +<p>—Mais moi non plus, grand’mère, je n’aime pas m’y voir!...<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>Elle réfléchit un instant et acheva:</p> + +<p>—Aussi... quand tout à l’heure nous retrouverons Jean, Henry et +Pierrot, je vous abandonnerai...</p> + +<p>—Crois-tu que nous les retrouverons?...</p> + +<p>—Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que +nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... +je les ai entendus déjà ... dès que je les verrai, je vous lâche!...</p> + +<p>M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il +fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin +même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... +et aussi prendre garde aux trous des terriers... c’en était plein... et +ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en +queue...</p> + +<p>Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse +et aimable. A la fin, il conclut:</p> + +<p>—Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami +qui vous «rase»!...</p> + +<p>A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un +cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:</p> + +<p>—Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai +système, qui est de faire d’abord le parcours en sens inverse en jetant +les papiers... après, on n’a plus qu’à filer sans s’occuper de rien... +Quelle heure est-il?...<a name="page_227" id="page_227"></a></p> + +<p>—Trois heures moins vingt,—dit Bertrade, en regardant sa montre,—nous +allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...</p> + +<p>M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et +causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour +écouter, et s’écria:</p> + +<p>—Ah!... les voilà !... je les entends!...</p> + +<p>—Qui donc?...—demanda la marquise.</p> + +<p>—Eh bien, eux!... ils sont là ... je vais les retrouver... Au revoir, +grand’mère!...</p> + +<p>Elle passa le fossé de la route, et, s’arrêtant, cria en envoyant un +baiser à Jeanne:</p> + +<p>—Au revoir, toi!...</p> + +<p>Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à +l’arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction +de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu’elle adressait à son +amie.</p> + +<p>—Êtes-vous sûre de les retrouver?...—demanda le comte en se retournant +sur son siège.</p> + +<p>Elle répondit, en indiquant le bois:</p> + +<p>—Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...</p> + +<p>Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait +d’un Å“il anxieux...</p> + +<p>Dès qu’elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit, +l’oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l’obscurité du +bois.</p> + +<p>Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et<a name="page_228" id="page_228"></a> entra assez avant dans +le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire +craquer sous ses pieds les branches mortes.</p> + +<p>Dans le sentier qu’elle venait d’abandonner arrivaient Henry de +Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l’endroit où +se cachait Denyse, ils s’arrêtèrent pour attendre un cheval qu’on +entendait galoper tout près de là . Et M. de Rueille parut. Henry +demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t’avons +vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...</p> + +<p>Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:</p> + +<p>—Où est Bijou?...</p> + +<p>Pierrot répondit, méprisant:</p> + +<p>—Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...</p> + +<p>—Ah!...—fit Rueille, désappointé.</p> + +<p>Et, se tournant vers son beau-frère:</p> + +<p>—Ce que j’ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à +Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre, +dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir +Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans +se voir!... elle est d’ailleurs bien jolie, cette petite!...</p> + +<p>—Oui!...—dit Jean de Blaye,—et gentille comme un amour... et bien +élevée...</p> + +<p>—Moi, je ne l’avais jamais tant vue!...</p> + +<p>Pierrot proposa:</p> + +<p>—A présent que votre cheval a soufflé, Paul,<a name="page_229" id="page_229"></a> nous ferons bien de nous +mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...</p> + +<p>—Oui,—fit M. de Rueille qui se remit en marche,—mais nous avons bien +le temps!... Bernès est derrière moi...</p> + +<p>Dès qu’ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint +avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l’intense flamme +bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.</p> + +<p> </p> + +<p>Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer +encore un instant avec Lisette Renaud.</p> + +<p>—Alors, c’est convenu?...—demanda la petite chanteuse,—malgré ton +dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Tu resteras dans ma loge, probablement?...</p> + +<p>—Non... il faut que j’aille dans la salle...</p> + +<p>—Tiens!... toi qui as <i>la Vivandière</i> en horreur... et je comprends ça, +d’ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...</p> + +<p>Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand’mère, +il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de +l’y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire, +et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses +toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne +résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant<a name="page_230" id="page_230"></a> s’apercevait +qu’il subissait, lui aussi, ce charme.</p> + +<p>Son amour pour Lisette, jusqu’ici l’avait défendu. Il aimait de tout son +cÅ“ur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux +ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs +ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par +mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu’elle +entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l’eût +froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l’âme +délicate et le cÅ“ur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure: +une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se +sentait heureux d’un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu’il +faisait attention à Bijou,—qu’il n’avait guère jusqu’ici regardée,—il +ressentait un trouble dont il ne s’expliquait pas la violence. En vain +se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine +et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était +plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c’étaient les yeux pervenche, +les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui +semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.</p> + +<p>Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait +pourtant une inquiétude s’emparer d’elle et attrister son cÅ“ur. Elle +ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa +question:<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>—J’irai revoir <i>la Vivandière</i>, parce que... pour refuser une place +qu’on m’offrait dans une loge... j’ai été forcé de dire que j’avais +promis d’aller au théâtre avec des camarades...</p> + +<p>—Ah!... qui est-ce qui t’avait offert une place?...</p> + +<p>—Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te +voilà bien avancée, n’est-ce pas?...</p> + +<p>Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:</p> + +<p>—Madame de Bracieux... c’est la grand’mère de mademoiselle de +Courtaix...</p> + +<p>Surpris, il demanda:</p> + +<p>—Comment sais-tu ça?...</p> + +<p>—Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...</p> + +<p>—En attendant...—fit-il agacé,—je vais manquer le rendez-vous, +moi!...</p> + +<p>—Va!...—dit Lisette avec regret,—amuse-toi bien... et à ce soir!...</p> + +<p>—A ce soir!...</p> + +<p>Au moment d’entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:</p> + +<p>—Surtout, prends garde qu’on ne te voie!... ne va pas du côté des +voitures!...</p> + +<p>Puis, s’engageant dans le sentier que tout à l’heure suivait Bijou, il +mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. +Tout à coup, il s’arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.</p> + +<p>«Tiens!...—pensa-t-il,—un cheval sans cavalier!...<a name="page_232" id="page_232"></a> il y a déjà un +monsieur qui s’est fait déposer...»</p> + +<p>Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il +poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l’herbe, à +droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l’autre +s’allongeait le long d’elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres +entr’ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant +dans ses bras Denyse, il essaya de l’adosser à un arbre.</p> + +<p>Mais lorsqu’il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune +fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la +sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d’aucune sorte... Et +son trouble devint si grand qu’il se pencha vers elle, et couvrit de +baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:</p> + +<p>—Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!... +je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...</p> + +<p>Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, +lentement, ouvrit les yeux.</p> + +<p>A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:</p> + +<p>—Ah....—murmura-t-elle,—est-ce assez bête, cette chute!...</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Comment êtes-vous tombée?...</p> + +<p>—Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...</p> + +<p>—Oh!... et vous avez fait panache?...<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p>Elle répondit en riant:</p> + +<p>—Vous l’avez dit!...</p> + +<p>—Vous êtes-vous fait mal?...</p> + +<p>—Pas le moins du monde!...</p> + +<p>Et elle ajouta, pensive:</p> + +<p>—C’est gentil à vous de vous occuper de moi... d’autant plus gentil que +vous ne m’aimez guère, je crois?...</p> + +<p>Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:</p> + +<p>—Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...</p> + +<p>—Je crois que... oui, parfaitement!...</p> + +<p>Il demanda, effaré:</p> + +<p>—Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle +chose?...</p> + +<p>—Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce +matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec +nous... vous aviez l’air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais +là , bien!... joliment bien!... pourquoi?...</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, je... je vous assure...</p> + +<p>—Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une +excuse banale...</p> + +<p>Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et +l’épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de +s’appuyer à lui comme à un fauteuil:</p> + +<p>—Ça m’est d’ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y +viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Il n’y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...</p> + +<p>—Votre discrétion?</p> + +<p>—Dame!... est-ce que nous n’avons pas parié... moi, qu’il y aurait un +accident parce qu’il y en a toujours... vous, qu’il n’y en aurait +pas?...</p> + +<p>—Oui... Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien... mais, je pense qu’en voilà un, d’accident?... vous ne le +trouvez pas suffisant?... qu’est-ce qu’il vous faut donc?...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—C’est vrai!... je suis idiot!... c’est que j’ai eu tellement peur, si +vous saviez!...</p> + +<p>Elle le regardait, l’air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle +lui tendit la main en disant:</p> + +<p>—Merci encore de m’avoir si bien soignée... et maintenant, +allez-vous-en bien vite...</p> + +<p>—Pouvez-vous remonter à cheval?...</p> + +<p>—Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude +très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa +voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux +pas que grand’mère sache rien...</p> + +<p>Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, +elle dit, agacée:</p> + +<p>—Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la +route, à M. de Clagny... et dites-lui qu’il me trouvera sous bois... en +bordure du chemin... là précisément où je l’ai quitté tout à l’heure...<a name="page_235" id="page_235"></a> +Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un +arbre?... merci!...</p> + +<p>Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:</p> + +<p>—C’est bien convenu, n’est-ce pas, pour ce soir?...</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—C’est bien convenu...</p> + +<p>Dès qu’il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où +l’avait trouvée Bernès.</p> + +<p>Peu après, le roulement d’une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, +descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il +poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras, +anxieux, angoissé, demandant:</p> + +<p>—Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...</p> + +<p>Et, comme Bernès, il ajouta:</p> + +<p>—Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t’en supplie!...</p> + +<p>Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses +forces entre ses bras.</p> + +<p>A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard +candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se +rendormir...</p> + +<p>—Je vous aime tant!... et je suis si bien là , si vous saviez!... si, si +bien!... j’y voudrais rester toujours!...<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<p>—E<small>NTREZ</small>!...—cria Bijou.</p> + +<p>Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui +frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l’air +de leur délicat parfum.</p> + +<p>Le domestique dit:</p> + +<p>—C’est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de +mademoiselle...</p> + +<p>—De mes nouvelles?...</p> + +<p>—A cause de la chute de mademoiselle...</p> + +<p>—Ah!... je n’y pensais plus!...</p> + +<p>Et, allant à la fenêtre, elle demanda:</p> + +<p>—Il est en voiture?...</p> + +<p>—Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...</p> + +<p>—Ah! bon!... alors je vais descendre!...</p> + +<p>Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. +Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles +ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de +sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.</p> + +<p>En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits +tirés, le visage fatigué et triste.<a name="page_237" id="page_237"></a></p> + +<p>Bijou dit, en lui tendant ses mains qu’il baisa:</p> + +<p>—Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne +heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la +Norinière joliment tôt!...</p> + +<p>—Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous +allez?...</p> + +<p>—Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j’ai suivi le +rallye-paper comme si je n’étais pas tombée avant?... et que le soir au +théâtre je n’avais pas l’air malade?...</p> + +<p>—Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, +un peu bruyante, un peu fébrile...</p> + +<p>Et, tristement, il ajouta:</p> + +<p>—Je vous ai d’ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère +occupée que d’Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre +vieil ami...</p> + +<p>Elle se leva, et allant à lui, câline:</p> + +<p>—Oh!... comment pouvez-vous croire...</p> + +<p>—Je n’ai pas cru, hélas!... j’ai vu!... et je ne vous le reproche pas, +ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c’est si +naturel!...</p> + +<p>—Mais non!...—dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n’aime +pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les +petits jeunes gens de l’âge de M. de Bernès en particulier...</p> + +<p>—Oui... je me souviens que vous m’avez déjà dit ça!... vous me l’avez +dit la première fois que je<a name="page_238" id="page_238"></a> vous ai vue... ici même, lorsque nous +attendions ensemble les invités avant le dîner...</p> + +<p>Denyse se mit à rire:</p> + +<p>—Vous avez de la mémoire!...</p> + +<p>—Toujours... quand il s’agit de vous!...</p> + +<p>Et d’une voix qui tremblait un peu, il demanda:</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit hier?...</p> + +<p>—Hier?...</p> + +<p>—Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un +petit oiseau frileux?...</p> + +<p>Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce +moment, ressemblaient à des violettes pâles:</p> + +<p>—Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j’étais un peu abrutie +de ma culbute, vous comprenez?...</p> + +<p>Et, comme M. de Clagny restait sans parler:</p> + +<p>—Voyons?... qu’est-ce que j’ai donc dit de si intéressant?...</p> + +<p>Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l’écoutait +l’air amusé, la bouche entr’ouverte:</p> + +<p>—Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester +toujours ainsi...»</p> + +<p>—Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j’ai +bien fait de le dire, parce que c’était très vrai, vous savez?...</p> + +<p>Il attira Bijou à lui et demanda:</p> + +<p>—Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir +comme ça de près toujours?...<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p>—Mais non, ça ne m’effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...</p> + +<p>—Bien vrai?...</p> + +<p>—Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...</p> + +<p>—Pour rien... Savez-vous si votre grand’mère est levée?...</p> + +<p>—Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout +quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux +heures quand nous sommes rentrés?...</p> + +<p>—Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute +la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand’mère?...</p> + +<p>—Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c’est quelque chose que +je peux lui dire de votre part?...</p> + +<p>—Non... j’ai à lui parler à elle-même...</p> + +<p>—C’est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme +on dit ici...</p> + +<p>—Eh bien, j’attendrai...</p> + +<p>Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à +travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...</p> + +<p>—Mais non!...</p> + +<p>—Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j’ai vu +Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...</p> + +<p>—Moi aussi, je l’ai vu!... c’était le soir du dîner<a name="page_240" id="page_240"></a> La Balue, +Juzencourt et C<sup>ie</sup>... pendant que vous chantiez...</p> + +<p>—Pas du tout!... c’est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne +savait pas s’il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...</p> + +<p>—Et... qu’est-ce qu’il a fait?...</p> + +<p>—Je crois qu’il n’a rien dit...</p> + +<p>—Eh bien, il avait plus «d’estomac» que moi!...</p> + +<p>Bijou dit impétueusement:</p> + +<p>—Vous avez un duel?...</p> + +<p>—Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre +l’impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit +Bijou!...</p> + +<p>—Et vous croyez que grand’mère le comprendra mieux que moi?...</p> + +<p>—Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m’écoutera... et elle me +plaindra...</p> + +<p>—Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...</p> + +<p>Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:</p> + +<p>—Je ne veux pas être plaint par vous!...</p> + +<p>—Vous ne m’aimez donc pas?...</p> + +<p>M. de Clagny fit un mouvement, puis, s’arrêtant, il dit avec un calme +que démentaient le trouble de ses yeux et l’enrouement de sa voix:</p> + +<p>—Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...</p> + +<p>Prenant son chapeau qu’il avait posé sur un meuble, il se dirigea +rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:<a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<p>—Je vais attendre dans le parc que votre grand’mère soit prête à me +recevoir...</p> + +<p>Mais dès qu’il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s’assit +dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse +préoccupation.</p> + +<p>La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute +souriante:</p> + +<p>—Vous êtes joliment matinal, Clagny!...</p> + +<p>Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, +inquiète:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... qu’est-ce qu’il vous est arrivé?...</p> + +<p>—Un malheur...</p> + +<p>—Dites!...</p> + +<p>—C’est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous +souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y +a quinze jours... comme j’admirais Bijou, vous m’avez rappelé qu’elle +était votre petite-fille et qu’elle pourrait être la mienne?...</p> + +<p>—Oui!...</p> + +<p>—Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c’était +du raisonnement... et que les cÅ“urs jeunes raisonnaient peu ou mal...</p> + +<p>—Parfaitement!... eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, aujourd’hui, j’aime Bijou!... je l’aime de toutes mes +forces...</p> + +<p>—Patatras!...</p> + +<p>—Ah!... vous êtes consolante, vous!...</p> + +<p>—Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous<a name="page_242" id="page_242"></a> que je vous dise!... vous +n’espérez pas épouser Bijou, n’est-ce pas?...</p> + +<p>Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:</p> + +<p>—Non... je ne l’espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à +votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j’ai +cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni +méchant ni répugnant... et je l’adore... comme jamais un autre ne +l’adorera...</p> + +<p>—Mais songez donc que vous avez...</p> + +<p>—Trente-huit ans de plus qu’elle... c’est pour moi surtout que cette +différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j’accepte +tous les dangers d’une telle disproportion...</p> + +<p>—Mais elle?...</p> + +<p>—Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un +ans... ce n’est plus une enfant... elle sait ce qu’elle fait...</p> + +<p>—N’empêche que j’ai, moi aussi, une responsabilité, et que...</p> + +<p>—Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu’elle consente...</p> + +<p>—Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite +créature idéale a de celui qu’elle rêve pour son mari une vision toute +différente de vous...</p> + +<p>—Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l’espère pas... vous +vous trompiez?... qu’est-ce que vous feriez?...</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse?...<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<p>—Rien... et je crains précisément que vous n’usiez de votre influence +sur Bijou...</p> + +<p>—Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... +rien de plus...</p> + +<p>—Alors, vous allez lui parler?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Voulez-vous que je vienne tantôt?...</p> + +<p>—Ah! non!... donnez-moi jusqu’à demain... je ne lui parlerai +probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de +venir dîner si ça vous plaît?... c’est pour le... pour la réponse, que +je vous remettais à demain...</p> + +<p>—Si elle refuse... je partirai...</p> + +<p>—Pour où?...</p> + +<p>—Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j’irai crever dans un +vieux coin...</p> + +<p>—Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà +aujourd’hui, je ne dirai pas plus jeune...</p> + +<p>La marquise s’arrêta et reprit en souriant:</p> + +<p>—Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que +dans ce temps-là ... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait +quarante-cinq ans!...</p> + +<p>—Si c’était vrai, ce que vous dites?...</p> + +<p>—Ça l’est!... je vous assure!... mais ça n’empêche pas que vous en avez +tout de même cinquante-neuf...</p> + +<p>M. de Clagny se leva.</p> + +<p>—Adieu!...—fit-il,—à demain...</p> + +<p>Il ajouta, avec un sourire navré:<a name="page_244" id="page_244"></a></p> + +<p>—Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai +pris d’un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme +avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...</p> + +<p>Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en +murmurant:</p> + +<p>—Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi +bonne?...</p> + +<p> </p> + +<p>Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs +reprises, M. de Jonzac demanda à sa sÅ“ur:</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...</p> + +<p>Jean de Blaye dit:</p> + +<p>—Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... +il devait être deux heures...</p> + +<p>Et, s’adressant à Bijou:</p> + +<p>—Eh bien, t’es-tu amusée?... était-ce joli?...</p> + +<p>—Charmant!...—fit distraitement la jeune fille.</p> + +<p>—Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...—dit M. de +Rueille;—elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi, +n’est-ce pas, grand’mère?...</p> + +<p>—Oui...—répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible +et elle a une admirable voix!... j’ai été stupéfaite de trouver ça à +Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l’élégance de la salle... il y +avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>—Presque toutes en rose!—s’écria Denyse,—j’ai remarqué ça!...</p> + +<p>M. de Rueille dit:</p> + +<p>—Ça, c’est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient +toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»... +elles se mettent en rose aussi...</p> + +<p>Voyant que Bijou avait l’air surpris, il demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu’elle n’est pas claire, ma petite explication?...</p> + +<p>Elle répondit en riant:</p> + +<p>—Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne +fait attention à moi...</p> + +<p>Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu en penses, Bertrade?...</p> + +<p>—Je pense que tu es beaucoup trop modeste...</p> + +<p>—Oh! oui!...—dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d’un regard +pénétré d’admiration,—mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier, +toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne +cessait pas de...</p> + +<p>Bijou l’interrompit vivement:</p> + +<p>—Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n’ai pas remarqué qu’on s’occupât +de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s’ensuit pas +nécessairement que ce soit moi qui...</p> + +<p>—Évidemment!...—fit Henry de Bracieux, gouailleur,—c’est grand’mère +qui intéressait si fort les indigènes!...<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<p>—Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...</p> + +<p>—C’est vrai!... elle n’est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite +Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...</p> + +<p>Bijou haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous savez tous que j’ai horreur qu’on s’occupe de moi... et vous me +dites tout le temps des choses pour me taquiner....</p> + +<p>Pierrot s’écria:</p> + +<p>—Si tu as horreur de faire de l’effet, la grosse Gisèle de La Balue +n’est pas la même chose, va!... en v’là une qui changerait bien avec +toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour +de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l’a envoyée +promener.</p> + +<p>—Il est gentil, ce petit Bernès!...—dit la marquise,—je l’ai vu +pendant toute cette soirée d’hier, et il m’a plu beaucoup... il est +simple... bien élevé... pas bête...</p> + +<p>Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il +demanda:</p> + +<p>—Tu n’as pas l’air d’être de l’avis de grand’mère?...</p> + +<p>—Oh!... mon Dieu! si!...</p> + +<p>—Tu manques d’enthousiasme, avoue-le?...</p> + +<p>—Mais je l’avoue...</p> + +<p>La marquise se tourna vers sa petite-fille.</p> + +<p>—Ah!... et qu’est-ce que tu lui reproches?...</p> + +<p>—Mais rien, grand’mère!... rien!... je le trouve<a name="page_247" id="page_247"></a> comme tout le +monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d’admiration... +voilà tout!...</p> + +<p>—Je crois,—dit M. de Rueille,—que celui qui vous fera pousser des +cris d’admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très +indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, +effectivement, c’est une autre affaire...</p> + +<p>—Vous exagérez!...</p> + +<p>—J’exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous +trouviez vraiment à votre gré?...</p> + +<p>—Mais... M. de Clagny, par exemple!...</p> + +<p>La marquise demanda:</p> + +<p>—Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour +l’épouser, je présume?...</p> + +<p>Bijou répondit en riant:</p> + +<p>—Ah! non!... pas pour l’épouser!...</p> + +<p>On sortait de table. Jean de Blaye dit:</p> + +<p>—Quelqu’un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...</p> + +<p>—Tiens!...—fit Bijou surprise,—tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, +tout seul?... qu’est-ce que tu peux bien aller y faire?...</p> + +<p>—Ce que j’y vais faire?...—répondit-il un peu troublé—des +commissions...</p> + +<p>—Veux-tu m’emmener?...</p> + +<p>—T’emmener?... mais...</p> + +<p>Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu’il l’aimait, il évitait +toutes les occasions de se trouver seul près d’elle. Quant à elle, sa +façon d’être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s’était modifiée en<a name="page_248" id="page_248"></a> +rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu’avant de leur avoir +refusé sa main, et semblait oublier même qu’ils l’eussent demandée.</p> + +<p>Elle dit, l’air étonné:</p> + +<p>—Mais quoi?... tu ne veux pas m’emmener?...</p> + +<p>Mal à l’aise, appréhendant le tête-à -tête et n’osant pas devant tous +refuser d’emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:</p> + +<p>—Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l’honneur que tu +veux bien me faire!...</p> + +<p>—A la bonne heure!... tu es gentil!...</p> + +<p>—Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi, +quelqu’un pour t’accompagner, parce que, moi, j’ai des affaires...</p> + +<p>—Oh!...—fit Denyse d’un ton chagrin,—tu ne veux pas me garder avec +toi là -bas?...</p> + +<p>Madame de Bracieux intervint:</p> + +<p>—Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme +ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait +pas, ces choses-là !... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... +et encore, c’est convenable tout juste!...</p> + +<p>Après un silence, la marquise reprit:</p> + +<p>—Mais, qu’est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...</p> + +<p>—Des courses, grand’mère... vous oubliez qu’il y en a toujours pour la +maison, des courses!... et puis, j’irai voir Jeanne... c’est justement +le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas +de roucouler!...</p> + +<p>M. de Jonzac dit:<a name="page_249" id="page_249"></a></p> + +<p>—Ils ne m’ont pas l’air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier +pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d’une +aile, ce mariage-là !...</p> + +<p>—Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l’air +inquiet.</p> + +<p>—Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!... +tu n’as pas remarqué ça?...</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Non!... je ne remarque pas grand’chose, moi!...</p> + +<p> </p> + +<p>De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.</p> + +<p>En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait +des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit +un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais +elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. +Jean, maladroit et troublé, avait eu l’air de ne pas voir la jeune +femme, qui, au lieu d’aller vers le centre de la ville, tournait dans +une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.</p> + +<p>En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des +Dubuisson, Bijou demanda:</p> + +<p>—Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...</p> + +<p>—A l’hôtel... je dirai d’atteler pour six heures, si ça te va?...</p> + +<p>Elle dit, étonnée:</p> + +<p>—Six heures!... bien, tu en as des courses!...<a name="page_250" id="page_250"></a> trois heures et demie +de courses... dans Pont-sur-Loire!...</p> + +<p>Impatienté, et voulant avant tout éviter l’innocente enquête de Bijou, +Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:</p> + +<p>—Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec +Jeanne, moi!...</p> + +<p>Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine +attristée et les yeux battus. Elle demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...</p> + +<p>—Pas très bien...</p> + +<p>—Est-ce que... ton fiancé?...</p> + +<p>—Toujours le même...</p> + +<p>—Ce qui veut dire?...</p> + +<p>—Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose +qui m’a secouée ce matin...</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m’a fait de +la peine tout de même...</p> + +<p>Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:</p> + +<p>—Tu sais bien... Lisette Renaud?...</p> + +<p>—Oui... Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien... elle est morte ce matin!...</p> + +<p>—Morte?... de quoi?...</p> + +<p>Jeanne dit, très bas:</p> + +<p>—On croit qu’elle s’est tuée:</p> + +<p>—Comment ça?...</p> + +<p>—Avec de la morphine... tu sais, on n’a pas beaucoup parlé de ça devant +moi... mais j’ai compris<a name="page_251" id="page_251"></a> que c’est à la suite d’une explication qu’elle +a eue avec M. de Bernès...</p> + +<p>—Quand?...</p> + +<p>—Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé +de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...</p> + +<p>—C’est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été +impressionnée...</p> + +<p>—Oui, n’est-ce pas?... d’autant plus que, pour l’instant, les chagrins +d’amour me touchent beaucoup...</p> + +<p>Elle ajouta, avec un sourire désolé:</p> + +<p>—Et pour cause!...</p> + +<p>Bijou dit, d’un ton de regret:</p> + +<p>—Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n’aime pas +beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et +chantait vraiment bien!... c’est dommage!... et M. de Bernès doit être +bien malheureux!...</p> + +<p>Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:</p> + +<p>—Crois-tu que l’on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne +le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les +autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne +doivent avoir de remords...</p> + +<p>Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement +la main devant les yeux:</p> + +<p>—Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera +rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!...<a name="page_252" id="page_252"></a> Allons! +parlons de la revue, de chiffons... de n’importe quoi... Ah!... à propos +de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...</p> + +<p>—Elle va... mais elle me va mal!...</p> + +<p>—Pas possible!...</p> + +<p>—Très naturel, au contraire!... je n’ai pas ton teint, moi!... je suis +plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis +presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si +coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un +peu trop planche... c’est d’ailleurs sans importance!...</p> + +<p>—Comment, sans importance?...</p> + +<p>—Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu’elle soit bien ou mal habillée, la +médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que +tu es...</p> + +<p>Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d’un air à moitié sérieux, à +moitié blagueur:</p> + +<p>—Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...</p> + +<p>Puis, changeant brusquement de ton:</p> + +<p>—A quelle heure iras-tu aux courses demain?...</p> + +<p>—Je ne sais pas... c’est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... +Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je +voudrais bien ne pas y arriver avant toi...</p> + +<p>Denyse regarda sa montre:</p> + +<p>—Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour +les boutonnières...<a name="page_253" id="page_253"></a> je ne sais pas où en trouver... on m’a parlé d’un +jardinier... dans les environs de la gare...</p> + +<p>—De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de +fleuristes...</p> + +<p>—Si... il paraît que c’est dans cette ruelle... tu sais, à droite du +quai?...</p> + +<p>—La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il +n’y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques +petites maisons... que les officiers louent parce que c’est près du +quartier...</p> + +<p>Bijou se leva.</p> + +<p>—Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là !...</p> + +<p> </p> + +<p>Denyse fut la première à l’hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, +l’air triste et le visage défait.</p> + +<p>Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu’il lui avait donné, mais +seulement pour lui rendre une liberté dont il n’avait plus que faire, et +qu’il n’avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l’un de +l’autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, +parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la +ruelle déserte pendant une partie de l’après-midi. Elle allait et +venait, le nez en l’air, semblant chercher une trace, avec une +insistance que Jean ne s’expliquait pas et qui l’inquiétait beaucoup. +Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu’ils traversaient en +voiture la place de la<a name="page_254" id="page_254"></a> gare, madame de Nézel qui entrait dans la +venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s’assurer de ce +qu’elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse +qu’il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa +vie?...</p> + +<p>Il s’excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui +affirmait gentiment qu’il arrivait à l’heure. Au moment même où il +cherchait un moyen de la questionner, elle dit:</p> + +<p>—Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç’a été +difficile, va!... j’ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de +la journée... on m’a envoyée dans des petites rues impossibles... où je +me suis perdue... et où je n’ai rien trouvé...</p> + +<p>Heureux de voir éclater l’innocence de Bijou, Jean s’écria malgré lui:</p> + +<p>—Ah!... c’est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des +Lilas?...</p> + +<p>Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:</p> + +<p>—Comment sais-tu ça?... tu m’as vue?...</p> + +<p>Il répondit vivement:</p> + +<p>—Pas moi!... un de mes amis...</p> + +<p>—Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...</p> + +<p>—Je ne pense pas!... c’est un officier du régiment de Bernès... Ah!... +si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier +soir?... Eh bien, elle s’est tuée!...<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>Bijou dit, d’un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce +sujet:</p> + +<p>—Oui... je le sais!... c’est bien dommage!...</p> + +<p>C’était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d’avoir parlé de +cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n’était plus une petite +fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...</p> + +<p> </p> + +<p>A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cÅ“ur +battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée +comme chaque jour, puisqu’elle ignorerait encore sa demande. Il fut très +désappointé d’apprendre qu’elle était à Pont-sur-Loire et qu’elle y +était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire +franchement ce qu’elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille, +elle lui répondit qu’elle n’osait même plus parler, Denyse leur ayant +déclaré à tous, le matin même, qu’ «elle trouvait M. de Clagny +charmant... mais pas pour l’épouser».</p> + +<p>Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût +instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu’au lendemain pour +réfléchir, c’était ce qu’il voulait.</p> + +<p>Denyse et Jean rentrèrent juste à l’heure du dîner. Quand ils +descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la +mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à +cheval; il avait rencontré des officiers<a name="page_256" id="page_256"></a> qui faisaient du service en +campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l’histoire.</p> + +<p>—C’est affreux!...—fit Bertrade,—de penser que cette petite s’est +tuée!... elle était si gentille et si jeune!...</p> + +<p>Giraud dit, d’une voix étrange qui résonna dans la grande salle à +manger:</p> + +<p>—C’est justement parce qu’on est jeune qu’il faut se tuer quand on est +malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...<a name="page_257" id="page_257"></a></p> + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<p class="nind">L<small>A</small> marquise n’avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de +«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu’elle la +fit appeler chez elle.</p> + +<p>La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée +quand sa grand’mère lui annonça qu’elle avait des choses très sérieuses +à lui dire.</p> + +<p>—Il s’agit, commença madame de Bracieux,—d’un de mes bons amis, qui +est aussi le tien...</p> + +<p>Bijou l’interrompit:</p> + +<p>—M. de Clagny?...</p> + +<p>—Oui... M. de Clagny... tu as dû t’apercevoir qu’il t’aime beaucoup, +n’est-ce pas?...</p> + +<p>—Je l’aime beaucoup aussi... beaucoup!...</p> + +<p>—Parfaitement... mais toi, tu l’aimes comme un père... ou un oncle +charmant... et lui ne t’aime pas comme une fille... ou comme une +nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...</p> + +<p>Elle demanda, craintive:</p> + +<p>—Étonnée de quoi?...</p> + +<p>—De... il veut t’épouser... là !...</p> + +<p>Bijou murmura, l’air stupéfait:<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>—Lui aussi?...</p> + +<p>—Comment «lui aussi»?...—fit la marquise, stupéfaite à son tour,—qui +donc veut t’épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...</p> + +<p>Denyse rougit.</p> + +<p>—J’aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand’mère,—dit-elle en +s’asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,—mais nous +sommes si en l’air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les +courses et les bals, que je n’ai pas trouvé un instant... ça n’avait +d’ailleurs pas grand intérêt!...</p> + +<p>—Ah!... tu trouves ça, toi?...</p> + +<p>—Dame!... puisque je n’ai envie d’épouser ni l’un ni l’autre...</p> + +<p>—Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...</p> + +<p>—D’Henry et de Jean... oui... Jean a d’abord parlé pour Henry... qui +l’avait, paraît-il, chargé de savoir si je l’autorisais à vous demander +ma main... J’ai répondu que c’était à vous et pas à moi qu’il devait +s’adresser...</p> + +<p>—Tu es un vrai Bijou, toi!...</p> + +<p>—Mais que ça n’avait aucune importance, puisque je ne voulais pas +l’épouser...</p> + +<p>—Il n’a pas assez de fortune pour toi!...</p> + +<p>—Ça, je n’en sais rien!... et puis, ça m’est bien égal!... mais Henry +ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...</p> + +<p>—Ah!... et Jean?...</p> + +<p>—Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c’est ce que je lui ai +dit quand, après<a name="page_259" id="page_259"></a> avoir vu que je refusais Henry, il a repris l’affaire +pour son propre compte...</p> + +<p>—Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m’explique à présent +pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable +en terre!...</p> + +<p>Et, après un silence, la marquise conclut:</p> + +<p>—Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...</p> + +<p>—Comment la connaissez-vous?...</p> + +<p>—Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son +genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du +vieil ami de ta grand’mère...</p> + +<p>—Lui aussi, il est réussi!...</p> + +<p>—C’est vrai!... mais il a près de soixante ans!...</p> + +<p>—Il n’en a pas l’air!...</p> + +<p>—Mais il les a!...</p> + +<p>—Je le sais!... ce qui n’empêche que je n’aurais pas plus de répugnance +à l’épouser qu’à épouser Jean ou Henry...</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce que c’est que le mariage... tu ne peux pas +comprendre...</p> + +<p>Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:</p> + +<p>—Si!—fit-elle lentement,—je comprends très bien, grand’mère!...</p> + +<p>—Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...</p> + +<p>—Il va venir aujourd’hui?...</p> + +<p>—Il va venir tout à l’heure...<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:</p> + +<p>—Vous lui répondrez, grand’mère, que je suis très touchée, très flattée +qu’il ait bien voulu penser à moi... mais que je n’ai pas envie de me +marier encore...</p> + +<p>Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:</p> + +<p>—Parce que je suis trop bien ici avec vous...</p> + +<p>—Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...—murmura madame de Bracieux, +embrassant le joli visage tendu vers elle,—tu sais que tu es toute ma +joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta +vieille grand’mère... je ne te dis pas ça pour t’engager à faire un +mariage qui serait fou...</p> + +<p>Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:</p> + +<p>—Fou?... pourquoi, fou?...</p> + +<p>—Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu’il sera tout +à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage +a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les +reconnaître!..</p> + +<p>Bijou s’était levée en entendant une voiture s’arrêter devant le perron.</p> + +<p>Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:</p> + +<p>—Le voilà !...</p> + +<p> </p> + +<p>Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d’un air indifférent:<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>—Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...</p> + +<p>Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:</p> + +<p>—Il part?... Tiens!... il avait pourtant l’air de prendre racine dans +le pays!...</p> + +<p>—Oh!...—fit M. de Rueille,—les racines du père Clagny ne sont jamais +bien profondes...</p> + +<p>Bijou se tourna vers sa grand’mère:</p> + +<p>—Quand part-il?...—demanda-t-elle inquiète.</p> + +<p>—Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le +verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à +qui il veut dire adieu...</p> + +<p>—Et il ne va pas aux courses?...</p> + +<p>—Non... il fait ses malles!...</p> + +<p>—Et notre revue, demain?...—s’écria Denyse navrée—il m’avait tant +promis de venir la voir!...</p> + +<p>La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec +un cÅ“ur exquis, la jeunesse est sans pitié.</p> + +<p>L’entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle +était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, +infiniment jolie et rare.</p> + +<p>—Regardez donc la petite Dubuisson,—dit Louis de La Balue à M. de +Juzencourt,—elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... +elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l’air?... +de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<p>M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:</p> + +<p>—C’est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l’est pas!... +Est-ce qu’elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...</p> + +<p>—Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans +quelque coin... Ah!... non... il n’est pas dans un coin... le voilà qui +papillonne comme les autres autour de «Bijou»...</p> + +<p>Juzencourt demanda:</p> + +<p>—Et vous?... vous ne papillonnez pas?...</p> + +<p>—Moi?... j’épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou +l’autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous +savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante +pas!...</p> + +<p>Et, d’un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il +dit, la voix et le regard voilés:</p> + +<p>—Quelle chaleur, n’est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas +rougir... vous avez d’ailleurs une de ces peaux!... c’est vrai!... vous +avez l’air d’un hercule... et malgré ça, la peau est d’une couleur... et +d’un grain!...</p> + +<p>Comme il se penchait vers lui, l’air attendri, Henry lui cria, de sa +grosse voix sonore et pleine:</p> + +<p>—Ah!... vous m’embêtez avec ma peau!...</p> + +<p>Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla +retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou +s’embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois +six danseurs.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>Quand M. de Clagny s’approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans +même répondre à son salut:</p> + +<p>—Grand’mère m’a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c’est à +cause de moi?...</p> + +<p>Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l’entraînant +dans un salon presque désert:</p> + +<p>—Je vous en prie?...—supplia-t-elle,—je vous en prie... ne partez +pas!...</p> + +<p>Il répondit, très ému:</p> + +<p>—Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l’impossible... +je n’ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les +autres... j’ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est +fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d’oublier mon rêve... et +pour ça, il faut que je m’en aille loin... très loin...</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Vous aviez cru que... que je dirais oui?...</p> + +<p>—Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et +confiante... que j’avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous +vous laisseriez aimer...</p> + +<p>Elle dit, songeuse:</p> + +<p>—Alors... c’est ma faute si vous avez espéré ça?...</p> + +<p>—Ce n’est pas votre faute... c’est la mienne... on espère ce qu’on +désire...</p> + +<p>—Si!... je suis sûre que j’ai été avec vous telle que je n’aurais pas +dû être?...</p> + +<p>Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:<a name="page_264" id="page_264"></a></p> + +<p>—Je vous demande pardon...</p> + +<p>—Bijou!...—s’écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c’est moi qui +dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...</p> + +<p>—Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?... +promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la +revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai... +mieux que ce soir...</p> + +<p>Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:</p> + +<p>—Vous ne regretterez pas d’être venu!...</p> + +<p>Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:</p> + +<p>—Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...</p> + +<p>Et, s’appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui +accourait pour réclamer «sa valse».</p> + +<p>—Laisse donc ta cousine tranquille!...—fit M. de Jonzac, qui, assis +sur un divan, regardait danser,—tu es beaucoup trop jeune pour inviter +des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...</p> + +<p>—Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c’est pas non plus +au tien, j’imagine!...</p> + +<p>—Tu as vraiment des façons de parler!...</p> + +<p>—Dis donc, p’pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La +Balue marque de plus en plus mal?...</p> + +<p>—Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...<a name="page_265" id="page_265"></a></p> + +<p>—Ils ont dit qu’il se peinturlurait...</p> + +<p>—C’est vrai!...</p> + +<p>—Et qu’il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...</p> + +<p>—Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n’as qu’à le demander à tes +cousins... ils te le diront...</p> + +<p>—Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m’a répondu: +«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu’on va bientôt s’en aller?...</p> + +<p>—S’en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...</p> + +<p>—C’est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. +Giraud et M. l’abbé!...</p> + +<p>—Tiens... au fait!... pourquoi n’est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou +avait demandé une invitation pour lui...</p> + +<p>—Oui... mais il n’a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque +temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se +coucher, il s’en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce qu’il a?...</p> + +<p>—Je crois qu’il a Bijou...</p> + +<p>—Comment, il a Bijou?...</p> + +<p>—Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p’pa, +qu’ils sont tous à courir après elle, s’pas?... sans parler du père +Clagny qui ne compte plus...</p> + +<p>Il s’arrêta un instant, et acheva, l’air attristé:</p> + +<p>—Et de moi, qui ne compte pas encore...</p> + +<p>—Tu exagères beaucoup tout ça!—dit M. de<a name="page_266" id="page_266"></a> Jonzac, très convaincu que +son fils voyait juste, mais n’en voulant pas convenir,—Bijou est +certainement très jolie, et il n’est pas surprenant que...</p> + +<p>Pierrot l’interrompit vivement:</p> + +<p>—C’est pas seulement jolie qu’elle est!... c’est bonne, et +intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l’aimer, +allez, p’pa!... et si j’avais seulement vingt-cinq ans!...</p> + +<p>—Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t’enverrait +promener comme les autres...</p> + +<p>Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:</p> + +<p>—C’est bien possible!...</p> + +<p>Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne +Dubuisson:</p> + +<p>—Est-elle assez jolie, hein, p’pa!... regarde-la... elle est habillée +absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point», +comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand +elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et +comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je +peux me risquer à l’inviter, dis, p’pa, Jeanne Dubuisson?...</p> + +<p>—Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...</p> + +<p>Elle accepta, en effet, et s’éloigna au bras de Pierrot. Alors, M. +Spiegel vint à Denyse et l’invita pour la valse qui commençait, mais +elle fit «non» de la tête, en disant:<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<p>—Je suis si fatiguée, si vous saviez!...</p> + +<p>Il insista:</p> + +<p>—Rien qu’un tout petit tour, voulez-vous?... je n’ai pas, depuis le +commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...</p> + +<p>—Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...</p> + +<p>Et, prenant tout à coup son parti:</p> + +<p>—Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas +fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce que j’ai peur de faire de la peine à Jeanne, là !...</p> + +<p>Il répéta, surpris:</p> + +<p>—De la peine à Jeanne, pourquoi?...</p> + +<p>—Ça a l’air très vaniteux ce que je vais vous dire là ... mais il faut +que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous +adore... à tel point qu’elle est jalouse de qui vous approche... ou vous +parle... ou vous voit, même!...</p> + +<p>Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M. +Spiegel demanda:</p> + +<p>—Elle vous l’a dit?...</p> + +<p>Bijou répondit, avec l’empressement gêné et maladroit de quelqu’un qui +se voit obligé de mentir:</p> + +<p>—Mais non... mais non!... c’est moi qui ai deviné ça!... moi toute +seule... j’aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe +en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin...<a name="page_268" id="page_268"></a> ou +même l’ombre d’une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis +là ?...</p> + +<p>—Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu’ils +ont raison, ceux qui vous aiment!...</p> + +<p>Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint +subitement coloré, les narines agitées d’un imperceptible battement, +écoutait sans répondre le jeune professeur.</p> + +<p>Alors il passa son bras autour d’elle, saisit la petite main souple +qu’elle lui abandonna, et l’entraîna au milieu des valseurs.</p> + +<p>M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse. +Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr’ouvertes sur ses +petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune +homme, elle tourna tant que l’orchestre joua. Plusieurs fois elle passa +sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui +sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.</p> + +<p>Et lorsque, entre temps, Jeanne s’arrêtait pour reprendre haleine, +Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d’elle absolument.</p> + +<p>—Voyez-vous,—disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son +formidable genou,—je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur +de <i>football</i>... L’équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un +match avec l’équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça +sera<a name="page_269" id="page_269"></a> très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux +plaquages!...</p> + +<p>Comme Jeanne, sans répondre, suivait d’un Å“il inquiet son fiancé qui +passait et repassait devant elle, heureux d’emporter Bijou dans ce +tournoiement rapide et doux, il demanda:</p> + +<p>—Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...</p> + +<p>—Non!...—dit-elle, la voix changée,—je me sens un peu mal à l’aise... +j’ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue +là -bas... je voudrais m’en aller!...</p> + +<p>Tandis qu’ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou +arrêtait M. Spiegel à côté de l’orchestre et lui disait en riant:</p> + +<p>—Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!... +d’ailleurs, voilà la valse qui finit...</p> + +<p>Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs +habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et +tout à coup, s’écria:</p> + +<p>—Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah! +bien!... si je m’attendais à vous voir!...</p> + +<p>Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur +Bijou ses yeux d’un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie:</p> + +<p>—Je ne m’attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!...<a name="page_270" id="page_270"></a></p> + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<p class="nind">C<small>OUCHÉE</small> à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu’elle +entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée +comme après une longue nuit.</p> + +<p>—Grand’mère,—dit-elle,—j’ai beaucoup réfléchi depuis hier...</p> + +<p>—A quoi?...</p> + +<p>—A ce que vous m’avez dit pour M. de Clagny...</p> + +<p>—Ah!...—fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire +qu’elle croyait enterrée.</p> + +<p>Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile +de s’occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les +liquider.</p> + +<p>—J’ai réfléchi...—continua Bijou,—et puis... cette nuit au bal j’ai +vu M. de Clagny...</p> + +<p>La marquise demanda, un peu inquiète:</p> + +<p>—Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...</p> + +<p>—C’est que j’ai changé d’avis...</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu dis?...</p> + +<p>—Je dis que, avec votre permission, j’épouserai M. de Clagny...<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<p>—Allons donc!... tu ne feras pas ça?...</p> + +<p>—Et pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que ce serait de la folie!...</p> + +<p>—Mais non, grand’mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je +ne l’épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n’aurais un instant +de tranquillité...</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce que je l’ai vu profondément, horriblement malheureux...</p> + +<p>—Évidemment... mais ça passera!...</p> + +<p>—Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l’ai dit, j’aime M. de +Clagny plus que je n’ai jamais aimé personne... excepté vous... alors, +la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma +faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup +plus encore que lui...</p> + +<p>—Mais tu le serais bien davantage, si tu l’épousais!... Écoute, mon +Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j’ai eu le tort +peut-être de t’élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre +trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage +impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les +connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux +courir...</p> + +<p>—Non...—fit Bijou en arrêtant d’un geste madame de Bracieux qui +voulait parler,—ne me dites rien, grand’mère... je n’ignore ni les +responsabilités que j’accepte, ni les devoirs que<a name="page_272" id="page_272"></a> je devrai remplir... +et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M. +de Clagny que j’aime tendrement...</p> + +<p>Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:</p> + +<p>—Oui, tendrement... et la preuve, c’est que la pensée de l’épouser ne +m’effraie pas... tandis que l’idée d’épouser les autres me causait une +sorte de répulsion...</p> + +<p>Elle s’agenouilla devant la marquise:</p> + +<p>—Dites que vous consentez, grand’mère?... dites-le, je vous en prie?...</p> + +<p>—Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une +petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le +promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas, +poussée par ton bon cÅ“ur, par ton exquise pitié, faire une +irréparable bêtise...</p> + +<p>—Je n’ai plus besoin de réfléchir... je n’ai fait que ça depuis hier... +et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce +qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n’est-ce pas, +grand’mère?...</p> + +<p>—Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je +suis pressée d’aller apprendre ce mariage-là !... de contempler les mines +effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...</p> + +<p>—Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui +parler ce soir!...</p> + +<p>—Mais il m’a dit qu’il ne viendrait pas!...<a name="page_273" id="page_273"></a></p> + +<p>—Il m’a promis, à moi, de venir...</p> + +<p>Elle ajouta, en tendant à sa grand’mère son gai visage:</p> + +<p>—Et maintenant, il faut que j’aille m’occuper des décors... et de la +rampe qui ne s’allume pas... et de mon costume qui n’est pas fini...</p> + +<p>La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la +tête de Bijou et répondit en l’embrassant:</p> + +<p>—Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop +grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...</p> + +<p> </p> + +<p>Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On +devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à +cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut +surprise d’en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...</p> + +<p>Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l’air embarrassé:</p> + +<p>—Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à +Pont-sur-Loire et lui a offert de l’amener...</p> + +<p>Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:</p> + +<p>—Ne dérange pas ta grand’mère... papa n’entre pas maintenant... il a +son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le +parc...</p> + +<p>Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p>—Si M. Spiegel et moi nous n’avions pas des rôles dans la revue, et si +nous n’avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas +venus...</p> + +<p>Bijou dit, étonnée:</p> + +<p>—Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...</p> + +<p>—Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...</p> + +<p>—Vous?...</p> + +<p>—Oui... nous!... notre mariage est démoli!...</p> + +<p>—Démoli?...—répéta Bijou consternée,—démoli!... et pourquoi?...</p> + +<p>Jeanne répondit, l’air très calme, mais les yeux voilés:</p> + +<p>—Parce que j’avais la certitude qu’il m’aimait peu ou pas... alors je +lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d’accepter la vie +de souffrance que j’entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...</p> + +<p>—Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes +rien?...</p> + +<p>—Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...</p> + +<p>Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:</p> + +<p>—Et c’est... c’est à cause de moi, n’est-ce pas?... à cause de +l’attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...</p> + +<p>Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:</p> + +<p>—Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>—Qu’il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que, +certainement, il t’aimait...</p> + +<p>—Et puis?...</p> + +<p>—Comment, «et puis?...»</p> + +<p>—Oui... à quoi ça le menait-il?...</p> + +<p>—Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...</p> + +<p>—Espérer... m’épouser?...</p> + +<p>—Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...</p> + +<p>—Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien +involontairement, ton malheur?...</p> + +<p>—Il n’est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...</p> + +<p>Bijou parut réfléchir:</p> + +<p>—Si je me mariais?...—demanda-t-elle brusquement.</p> + +<p>Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d’une voix entrecoupée:</p> + +<p>—M. de Clagny veut m’épouser...</p> + +<p>—M. de Clagny!...—fit Jeanne stupéfaite,—mais il a soixante ans, M. +de Clagny!...</p> + +<p>—J’avais dis non... je vais dire oui...</p> + +<p>—Tu es folle!...</p> + +<p>—Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être +un peu dur... mais que veux-tu?... je t’aime, ma Jeanne, et la pensée de +te voir du chagrin me fait horreur!...</p> + +<p>—Je t’assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n’épouserais +pas, moi, M. Spiegel... il m’a dit tantôt des choses qui m’ont été +pénibles...<a name="page_276" id="page_276"></a> et que, quoi que je fasse, je n’oublierai pas...</p> + +<p>—Des choses pénibles?... à quel sujet?...</p> + +<p>—Au sujet de ma jalousie... il m’a dit que c’était ridicule... et +pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l’ai dissimulée de +mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j’ai été +souffrante... j’ai demandé à papa de m’emmener... il a été mécontent... +il a cru que je boudais...</p> + +<p>—Tout ça s’oubliera!...</p> + +<p>—Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en +épousant un vieillard...</p> + +<p>—Un vieillard!... c’est drôle!... il ne me fait pas du tout l’effet +d’un vieillard, M. de Clagny!... j’aimerais mieux certainement épouser +un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...</p> + +<p>Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l’embrassant:</p> + +<p>—Tu l’attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à +fait»!... tu as bien le temps!...</p> + +<p>—Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait +inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille +aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi +encore... et dis-moi que tu m’aimes!</p> + +<p>—Eh bien?...—demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M. +Spiegel,—est-on prêt?... répétons-nous?...</p> + +<p>Depuis quelques jours, il devenait nerveux,<a name="page_277" id="page_277"></a> agité, ayant besoin de +s’étourdir, cherchant à s’empêcher de penser.</p> + +<p>Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:</p> + +<p>—Mais oui... on est prêt... on n’attendait plus que vous!...</p> + +<p>Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu’il +baisa en disant:</p> + +<p>—Vous n’êtes pas trop fatiguée d’avoir veillé si tard, mademoiselle?...</p> + +<p>Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de +mademoiselle Dubuisson:</p> + +<p>—Vous êtes encore plus fraîche qu’hier!...</p> + +<p>Jeanne s’approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec +une douleur intense au fond de ses doux yeux:</p> + +<p>—Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...</p> + +<p> </p> + +<p>La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.</p> + +<p>Bijou était si jolie dans son costume d’Hébé, si virginale et si pure, +si délicieuse à regarder que, lorsqu’elle voulut aller, après la pièce, +mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu’elle +était.</p> + +<p>Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments +des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d’un ton +pointu:</p> + +<p>—C’est ça, le costume qui devait être très<a name="page_278" id="page_278"></a> correct!... ce costume que, +pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...</p> + +<p>Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l’interpella +sèchement:</p> + +<p>—Mes compliments!... tu t’entends à déshabiller les jolies femmes, +toi!... seulement, à ta place, quand il s’agit des femmes et surtout des +jeunes filles de ma famille, j’aurais le crayon plus... respectueux...</p> + +<p>Jean répondit, après avoir regardé Bijou:</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce +costume!...</p> + +<p>Bijou intervint:</p> + +<p>—D’ailleurs,—dit-elle paisiblement,—il n’y a que trois personnes qui +aient le droit de s’en occuper, de mon costume!... grand’mère... moi... +ou mon mari...</p> + +<p>—Si tu en avais un?...</p> + +<p>—Oui... eh bien, je vais en avoir un!...</p> + +<p>Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.</p> + +<p>Bijou reprit:</p> + +<p>—Je t’assure que c’est vrai!... je me marie...</p> + +<p>—Avec qui?...—demanda M. de Rueille, inquiet.</p> + +<p>Pierrot dit:</p> + +<p>—Ah! la bonne blague!...</p> + +<p>—Qui épouses-tu?—demanda Henry de Bracieux,—qui?...</p> + +<p>Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui +entrait:</p> + +<p>—Je vais le dire à M. de Clagny...<a name="page_279" id="page_279"></a></p> + +<p>Se tournant vers lui, elle ajouta:</p> + +<p>—Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là -dedans!...</p> + +<p>Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:</p> + +<p>—Ce qu’elle est «esthétique» ce soir!... c’est M. Giraud qui doit la +trouver pure!... lui qui dit qu’elle n’est pas faite pour les costumes +modernes...</p> + +<p>—Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?—demanda Jean de +Blaye,—il a disparu après le dîner... et on ne l’a plus revu!...</p> + +<p>Pierrot expliqua qu’il avait dû aller se promener sur le bord de la +Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en +plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.</p> + +<p>Ce matin encore, il était sorti de la salle d’études pour aller chez +madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre +anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant +qu’il n’avait pas osé frapper parce qu’il entendait la marquise qui +causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là , il +n’avait plus dit un mot.</p> + +<p>—Où diable est-il passé?...—demanda Jean.</p> + +<p>Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:</p> + +<p>—Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...</p> + +<p> </p> + +<p>Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou +dit, très douce:<a name="page_280" id="page_280"></a></p> + +<p>—Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du +chagrin... j’ai pensé que, peut-être, j’avais été avec vous trop +affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui +n’est pas?... Est-ce vrai?...</p> + +<p>—C’est vrai!... alors, vous n’avez pas du tout d’affection pour moi?...</p> + +<p>—Vous savez bien que si!...</p> + +<p>—Je veux dire que vous m’aimez comme... comme on aime un vieux parent +quelconque?...</p> + +<p>—Mieux que ça!...</p> + +<p>—Enfin... vous ne m’aimez pas assez... pour... m’aimer comme mari?...</p> + +<p>—Je n’en sais rien!... je m’explique mal ce que j’éprouve pour vous!... +d’abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis, +je me sens, quand vous êtes là , enveloppée de tendresse et de douceur... +il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus +heureuse... et jamais, jamais, je n’avais encore éprouvé ça!...</p> + +<p>Très ému de ce qu’elle disait, inquiet aussi de ce qu’elle allait dire, +le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Alors, j’ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n’avais encore +aimé personne, et que, d’autre part, je ne me consolerais jamais de vous +avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...</p> + +<p>M. de Clagny s’arrêta court, et demanda, la voix étranglée:<a name="page_281" id="page_281"></a></p> + +<p>—Alors... vous consentez?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Ma chérie!... ma chérie!...</p> + +<p>—Je l’ai dit ce matin à grand’mère,—continua Bijou,—et je dois vous +avouer qu’elle n’a pas été très contente... elle a fait tout ce qu’elle +a pu pour me faire changer d’avis...</p> + +<p>—Je comprends ça!...</p> + +<p>—Elle trouve que c’est fou, pour vous comme pour moi, de se marier +lorsqu’il y a une telle disproportion d’âge... et puis... elle ne me l’a +pas dit, mais j’ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me +préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...</p> + +<p>—Et c’est...</p> + +<p>—La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes +horriblement riche... grand’mère me l’a dit hier quand elle m’a appris +que vous demandiez ma main...</p> + +<p>—Qu’est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu +moins riche?...</p> + +<p>—Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand’mère surtout!... Oh!... +non pas qu’elle trouve humiliant pour moi d’être épousée sans rien... +car je n’ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle +considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs: +«Donne-moi d’quoi qu’t’as... j’te donnerai d’quoi qu’j’ai...» disent les +gens d’ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent +qui est considérable...<a name="page_282" id="page_282"></a> j’ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet, +et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...</p> + +<p>—Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes +gêne-t-elle votre grand’mère?...</p> + +<p>—Ah! voilà !... elle m’adore, grand’mère, et elle calcule que j’ai +trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi... +et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe... +après m’être habituée à un bien-être excessif, que j’ignore jusqu’ici... +je me trouverai très gênée et très malheureuse à l’âge où l’on ne +recommence plus sa vie... et où l’on souffre des mauvaises habitudes +qu’on ne sait plus perdre...</p> + +<p>—Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et +sera à vous... mon testament est fait déjà ... qui vous donne tout... +même si vous ne devenez pas ma femme...</p> + +<p>—Bah!... elle dit qu’un testament... ça se déchire!...</p> + +<p>—Si votre grand’mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de +mariage?...</p> + +<p>Bijou se mit à rire:</p> + +<p>—Alors, elle s’imaginera que nous divorcerons... et que le divorce +détruit les choses faites...</p> + +<p>—Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je +possède... et si je vous donne encore le reste en m’en réservant +seulement l’usufruit?...</p> + +<p>Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement<a name="page_283" id="page_283"></a> tout plein de câline +tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui +dit:</p> + +<p>—Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m’en +donnerez beaucoup... j’espère bien que vous vivrez très, très +longtemps... et il m’importera peu, quand je serai vieille, de me +retrouver pauvre... relativement?...</p> + +<p>Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de +Denyse:</p> + +<p>—Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre +sans que l’avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous +quitterai plus jamais, jamais!...</p> + +<p>Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:</p> + +<p>—Est-ce que vous pourrez m’aimer un peu... comme je vous aime?...</p> + +<p>Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de +voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d’eux, plusieurs +personnes parlaient bas, et l’on entendait des pas pesants et cadencés. +Il semblait que là , tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans +l’obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit:</p> + +<p>—C’est singulier!... on dirait qu’il est arrivé quelque chose?...</p> + +<p>Mais Bijou, qui s’était arrêtée, inquiète, le cÅ“ur<a name="page_284" id="page_284"></a> battant à coups +pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit +paisiblement, en retenant le comte par le bras:</p> + +<p>—Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce +moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils +ont mangé, ils s’en retournent chez eux...</p> + +<p>—Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le +château?...</p> + +<p>Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se +serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à +lui.</p> + +<p>Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs +voitures qui emmenaient les invités.</p> + +<p>Bijou dit, surprise:</p> + +<p>—Tiens!... on s’en va déjà !... et le cotillon?... est-ce qu’il est bien +tard?...</p> + +<p>Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui +allaient monter en voiture. Denyse demanda:</p> + +<p>—Comment?... vous partez?... pourquoi?</p> + +<p>M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa +fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de +Bijou.</p> + +<p>Et M. de Clagny, commençant à s’inquiéter, dit à son tour:</p> + +<p>—Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a donc?...<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p>Dans le vestibule, qu’une large traînée d’eau sillonnait, des +domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux +gros de larmes et les mains pleines de fleurs.</p> + +<p>Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.</p> + +<p>Bijou s’arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et +demanda:</p> + +<p>—Qu’est-ce qui est arrivé?...</p> + +<p>Bertrade répondit:</p> + +<p>—M. Giraud s’est noyé... on vient de le rapporter... c’est le meunier +qui l’a retrouvé près de l’écluse...</p> + +<p>Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les +fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:</p> + +<p>—Oui... je sais bien... grand’mère avait défendu de le dire devant +Bijou... mais moi, je veux qu’elle le sache!...<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<p class="nind">C<small>OMME</small> elle attendait, sur le seuil de la petite église, l’oncle Alexis +qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d’un coup +de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis +de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le +portail ce regard luisant qui savait si bien voir.</p> + +<p>Elle aperçut tout d’abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui +s’avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu +nerveux. Henry de Bracieux, l’air agacé, écoutait distraitement la +marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans +une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses +grandes mains gantées de blanc manÅ“uvrer avec maladresse, sans +parvenir à le dégager.</p> + +<p>L’air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M. +Sylvestre s’engouffrait tête baissée dans l’escalier de la tribune, et +l’abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en +évitant de regarder dans la direction de Bijou.</p> + +<p>Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait<a name="page_287" id="page_287"></a> à côté de son père que la +foule lui permît d’entrer. Derrière les belles dames et les beaux +messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des +paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se +détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à +longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les +yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui +illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de +vivre, d’être jolie et d’être aimée.</p> + +<p>L’oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu +voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en +marche au son de l’orgue qui ronflait.</p> + +<p>Un cocher de fiacre, entré dans l’église pour regarder «la noce», +s’écria en voyant passer Bijou:</p> + +<p>—Nom d’un chien!... c’qu’elle est chouette, la mariée!...</p> + +<p>A quoi un valet de la ferme à «maît’ Lavenue» répondit, avec conviction:</p> + +<p>—Est-ce pas?... Eh bié, l’est core meilleure qu’alle n’est +chouette!!!...</p> + +<p> </p> + +<p class="c"><small>FIN</small></p> + +<p> </p> + +<hr /> + +<p class="c"><small>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.<br />PRINTED IN GREAT BRITAIN.</small></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td align="center"><i>Nelson<br /> +Éditeurs<br /> +189, rue Saint-Jacques<br /> +Paris</i></td> + +<td style="border-left:1px solid black; +padding-left:2%;" align="center"><i>Calmann-Lévy<br /> +Éditeurs<br /> +3, rue Auber<br /> +Paris</i></td></tr> +</table> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU *** + +***** This file should be named 39694-h.htm or 39694-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/6/9/39694/ + +Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/39694-h/images/binding-lg.jpg b/39694-h/images/binding-lg.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b6638b5 --- /dev/null +++ b/39694-h/images/binding-lg.jpg diff --git a/39694-h/images/binding.jpg b/39694-h/images/binding.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8a313be --- /dev/null +++ b/39694-h/images/binding.jpg diff --git a/39694-h/images/colophon.png b/39694-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1681dd6 --- /dev/null +++ b/39694-h/images/colophon.png diff --git a/39694-h/images/cover-lg.jpg b/39694-h/images/cover-lg.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..87266dc --- /dev/null +++ b/39694-h/images/cover-lg.jpg diff --git a/39694-h/images/cover.jpg b/39694-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..062689f --- /dev/null +++ b/39694-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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