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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:13:24 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Bijou
+
+Author: Gyp
+
+Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
+
+
+
+
+Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
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+
+
+
+
+_Bijou_
+
+
+
+
+_BIJOU_
+
+_Par_
+
+_GYP_
+
+[Illustration: colophon]
+
+_Nelson
+Éditeurs
+189, rue Saint-Jacques
+Paris_
+
+_Calmann-Lévy
+Éditeurs
+3, rue Auber
+Paris_
+
+_A
+
+MONSIEUR ALBERT AUBLET_
+
+
+
+
+BIJOU
+
+
+
+
+I
+
+
+La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la
+pelote de laine bourrue son gros crochet d'écaille blonde et, posant la
+pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:
+
+--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là
+à t'écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais
+petit... et insupportable...
+
+Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux
+de la baie, et répondit avec un peu d'hésitation:
+
+--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...
+
+--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup
+d'attention!...
+
+--Ne le croyez pas, grand'mère!...--dit madame de Rueille de sa belle
+voix grave--il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de
+l'avenue...
+
+La marquise demanda:
+
+--Est-ce qu'il attend quelqu'un?...
+
+M. de Rueille expliqua en riant:
+
+--Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui
+rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade...
+
+Jean murmura, sans bouger:
+
+--Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...
+
+Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa
+grand'mère:
+
+--On dirait presque qu'il est sincère?...
+
+--Sincère, mais absorbé!...--fit la marquise.
+
+Et, s'adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de
+Rueille, elle demanda:
+
+--Monsieur l'abbé, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque
+chose d'intéressant?...
+
+L'abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus
+son épaule, et répondit aussitôt:
+
+--Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...
+
+--Pas la moindre...--affirma Jean.
+
+Et, quittant la fenêtre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits
+de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l'abbé répéter
+les numéros avec une inaltérable patience, s'était juché sur une chaise,
+et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu'un.
+
+La grand'mère intriguée demanda:
+
+--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...
+
+--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est là... qui cueille des fleurs...
+
+--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est là?...
+
+Ce fut l'abbé qui répondit:
+
+--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise...
+
+--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intéressante à
+regarder?...--s'écria la vieille femme en riant--vous êtes difficile,
+monsieur l'abbé!...
+
+L'abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement
+timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d'un blond pâle,
+et balbutia, effaré:
+
+--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se
+passait sur la terrasse quelque chose d'intéressant... vous vouliez dire
+quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la
+présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire...
+qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour
+ses corbeilles... pût être considérée comme...
+
+La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l'abbé, l'air
+éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.
+
+--Ce pauvre abbé!...--dit très bas Bertrade de Rueille,--vous
+l'ahurissez, grand'mère!...
+
+--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagères, ma
+petite!...
+
+Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:
+
+--Il est donc aveugle, ce garçon!...
+
+--Quel garçon?...
+
+--Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...
+
+--Mais, grand'mère...
+
+--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou
+trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose
+intéressante»!... jamais!...
+
+--Un homme... oui... mais l'abbé n'est pas précisément un homme...
+
+--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plaît?...
+
+--Dame... un prêtre n'est pas...
+
+--C'est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j'aime
+à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y
+serait!... tu m'accorderas bien que si ça n'a pas des yeux d'homme, ça a
+au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d'avoir des
+yeux de femme?...
+
+--Mais, grand'mère, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra...
+
+--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperçoit
+qu'elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s'en
+apercevrait-il pas?...
+
+--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abbé!...
+
+--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c'est fait pour les
+églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j'aime ton abbé
+autant que les autres abbés!... je l'aime... négativement... je le
+respecte...
+
+Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:
+
+--Il n'y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...
+
+--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...
+
+--Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...
+
+--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne
+t'imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon
+franc parler!... une drôle d'idée que tu as eue là, de prendre un abbé
+pour tes enfants!...
+
+--C'est Paul... il tenait beaucoup à ce que l'éducation des enfants fût
+faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...
+
+--Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c'est pour ça que je
+n'aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c'est un homme
+intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs
+enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi
+indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de
+pardonner, d'instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart,
+sont plus intéressantes que nous!... si c'est un imbécile, il se livre à
+une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et,
+dans l'un ou l'autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites,
+ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder
+Bijou!... ça m'amusera plus que de parler de ton abbé!...
+
+Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une
+vivante corbeille de fleurs.
+
+Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite
+créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de
+grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé
+du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement
+retroussés, laissant paraître les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les
+cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd'hui
+presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de
+nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les
+joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient
+d'une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient
+d'une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front
+intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit
+être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze
+ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa
+personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de
+candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien
+celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare.
+Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se
+faisait adorer de tous.
+
+Dès qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline
+rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi,
+une sorte d'éventaire débordant de roses, tous l'entourèrent, heureux
+de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide
+avant sa venue.
+
+Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de
+Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le
+suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille,
+abandonnant l'abbé qui continuait à annoncer d'un ton monotone les
+numéros du loto, s'élancèrent d'une glissade vers la jeune fille, à
+laquelle ils s'accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:
+
+--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous
+l'assommez!...
+
+--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abbé qui se leva.
+
+Bijou protesta:
+
+--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...
+
+Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard,
+lorsqu'elle s'arrêta soudain.
+
+--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...
+
+Henry de Bracieux murmura, presque attendri:
+
+--Est-elle gentille!... elle pense à tout!...
+
+--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise.
+
+Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une
+rose largement épanouie, et courut vers sa grand'mère, qu'elle embrassa
+plusieurs fois de suite, avec des câlineries d'enfant. Puis, offrant sa
+rose:
+
+--C'est la plus belle!...
+
+Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix
+était jeune et claire, et l'articulation d'une admirable netteté.
+
+--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise.
+
+--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais
+si, je l'ai vu!... il est même venu un instant m'aider à cueillir mes
+fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des
+lapins dans le petit bois...
+
+--J'aurais dû m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!...
+
+--Mais, grand'mère, il est en vacances!...
+
+--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si
+on lui a donné un répétiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille...
+
+--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre
+Pierrot!... et son répétiteur aussi!...
+
+--Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui
+convienne!...
+
+--Ça lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit
+d'aller le retrouver au bois...
+
+--Qui «leur» a dit?...
+
+Et la vieille femme demanda, narquoisement:
+
+--Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...
+
+--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer
+l'intonation moqueuse de sa grand'mère,--il cueillait aussi des
+roses...
+
+La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:
+
+--Ça l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est
+allé rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas resté longtemps avec
+lui!...
+
+--Tiens!... non!...--fit Bijou étonnée.
+
+Quittant sa grand'mère, elle alla au-devant du jeune homme:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...
+
+Il devint très rouge.
+
+--Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de
+Jonzac... seulement, moi... j'ai dû rentrer... pour corriger les devoirs
+de Pierre...
+
+Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua,
+avec un peu d'embarras:
+
+--Et... je venais voir si je n'avais pas oublié ici mes livres... je
+croyais... mais je ne les vois pas...
+
+Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air
+indulgent et amusé, le rappela:
+
+--Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de
+ces devoirs est-elle donc si pressée?...
+
+--Non, madame!...--dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses
+pas;--elle n'est pas pressée du tout!...
+
+La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse,
+travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,
+
+--Il n'est pas comme l'abbé, celui-là!...
+
+Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:
+
+--Non!...
+
+--Tu as l'air de le plaindre?...
+
+--Tant que je peux!...
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze
+jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et
+malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le cœur...
+
+--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un
+amour... il l'admire... il se plaît auprès d'elle... et puis voilà!...
+
+--Vous savez bien, grand'mère, que Bijou est adorable... et si attirante
+que tous s'y prennent...
+
+La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait
+quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de
+lui, et dit, presque rageuse:
+
+--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que
+l'abbé!...
+
+La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye
+semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:
+
+--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...
+
+--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait
+intéresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps, à ses
+cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le
+crois?...
+
+--Je le crois!...
+
+--Depuis quand?...
+
+--Depuis tout à l'heure!... quand il nous a dit avec une telle
+conviction qu'il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j'ai
+senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le
+lui faire oublier, j'ai cherché... et j'ai trouvé...
+
+--Bijou?...
+
+--Justement!...
+
+--Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m'en a pas l'air!... il
+ne s'occupe pas d'elle!...
+
+--Quand on le voit, non!...
+
+--Il paraît triste... préoccupé...
+
+--On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!...
+si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il
+aime violemment Bijou, ou s'il s'aperçoit qu'il va l'aimer, il n'y a là
+rien qui doive le réjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en
+ait--épouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin,
+mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait...
+
+--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels
+j'en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent
+mille francs...
+
+--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...
+
+--Non!... je sais bien que, elle, trouverait ça très suffisant... elle
+fait--on dit toujours ça, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes
+elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend à
+merveille à tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige
+tout ici et à Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire à
+l'idée de lui voir une existence médiocre... et elle l'aurait en
+plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre à aimer
+Jean!...
+
+--Oh!... je ne pense pas!...
+
+--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, paraît-il, très aimé?...
+
+--Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu'elle n'a
+pas beaucoup le loisir d'aimer elle-même!...
+
+--Et puis, elle est si enfant!...
+
+Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.
+
+Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant
+les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la
+contemplait l'œil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva
+brusquement, l'air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au
+perron.
+
+--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!...
+
+Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine
+entr'ouverte, qu'elle vint passer à la boutonnière de son cousin.
+
+--Là!...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es très beau comme
+ça!...
+
+Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:
+
+--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...
+
+Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y
+parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement très
+doux:
+
+--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...
+
+Il était si grand qu'elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de
+se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur
+lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma,
+aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre
+jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur:
+
+--A la bonne heure!... comme ça, c'est tout plein joli!...
+
+Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à
+Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:
+
+--Hein?... est-elle assez gentille?...
+
+Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout
+pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:
+
+--Pauvre garçon!...
+
+--Encore!... Ah ça! décidément, il t'intéresse beaucoup, monsieur
+Giraud!...
+
+--Beaucoup!... j'aime les délicats et les tristes... moi qui suis une
+gaie!...
+
+--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l'heure que Jean
+était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie
+quand il y a quelqu'un qui te regarde...
+
+Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.
+
+--C'est une vraie gaie, celle-là!... n'est-ce pas, grand'mère?...
+
+Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l'abbé
+Courteil:
+
+--Vous aussi, monsieur l'abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites
+un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle
+rose, c'est une belle rose!...
+
+Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait
+à un chou.
+
+L'abbé s'était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du
+loto, et il reculait effaré, balbutiant:
+
+--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais
+où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites...
+jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant,
+mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n'y a pas de
+place... il...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abbé!... là!...
+tenez!... on dirait qu'elle est faite pour ça!...
+
+De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture
+et la soutane de l'abbé, qui remercia, saluant gauchement:
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché...
+très touché...
+
+La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle
+remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur
+la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abbé.
+
+Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:
+
+--A présent, je vais arranger mes corbeilles!...
+
+--Où ça?...--demanda M. de Rueille.
+
+--Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...
+
+Plusieurs voix dirent:
+
+--Nous allons vous aider!...
+
+-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me dérangeriez beaucoup!...
+
+Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de
+ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de
+tristesse s'étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On
+n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que
+l'abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout,
+de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:
+
+--Grand'mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher
+comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!...
+mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c'est le rayon
+qui éclaire toute la maison!...
+
+La marquise haussa les épaules.
+
+--Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous
+«lâchera»--comme tu le dis si élégamment--d'une façon définitive...
+
+--Comment!... elle va se marier?...
+
+--Dame... je l'espère!...
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mécontent.
+
+--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se présenter d'un
+jour à l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays,
+rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu'à Paris, cet
+hiver...
+
+Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait
+beaucoup à sa sœur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le
+visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son
+beau-frère s'en étonnait:
+
+--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir
+dans le hamac!...
+
+Sa sœur le regarda sortir et murmura à l'oreille de la marquise:
+
+--Lui aussi!...
+
+La vieille femme répliqua, avec un peu d'humeur:
+
+--Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis,
+taisons-nous... la voilà!...
+
+Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la
+porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:
+
+--Combien de personnes à dîner jeudi, grand'mère?...
+
+--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue...
+
+--Ça fait quatre...
+
+--Les Juzencourt...
+
+--Six...
+
+--Le petit Bernès...
+
+--Sept...
+
+--Madame de Nézel...
+
+--Huit...
+
+--C'est tout!...
+
+--Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être
+vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mère?... ça me fera
+bien plaisir d'avoir Jeanne...
+
+--Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...
+
+--C'est pas la peine... il faut que j'aille à Pont-sur-Loire pour les
+commissions, je les inviterai...
+
+--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette
+chaleur?...
+
+--Il faut bien s'occuper du dîner!... c'est aujourd'hui mardi... et
+puis, j'ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je
+n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...
+
+--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette
+affreuse vieille!...
+
+--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...
+
+--Possible!... mais elle marque terriblement mal!...
+
+--Oh! grand'mère... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est
+vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n'embellit pas, la vieillesse
+et la pauvreté!... mais elle m'est si commode!... et elle est si
+heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d'être
+ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...
+
+Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle
+ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:
+
+--C'est une charité, grand'mère!... et une charité que vous faites, non
+seulement à la mère Rafut, mais à moi...
+
+La marquise répondit:
+
+--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu
+voudras!...
+
+--Alors, au revoir... à tantôt!...
+
+--Comment vas-tu là-bas? avec la victoria?
+
+--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je
+vais en vingt-cinq minutes.
+
+--Et tu vas conduire?...
+
+--Mais oui, grand'mère...
+
+--Par ce soleil?... tu auras une insolation!...
+
+M. de Rueille proposa:
+
+--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac à
+acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer
+celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d'aller en ville...
+
+--Et moi enchantée que vous m'y conduisiez...
+
+--Quand partons-nous?...
+
+--Tout de suite, s'il vous plaît?...
+
+Comme ils sortaient, la marquise leur cria:
+
+--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les
+côtes!...
+
+Et Bijou répondit en riant:
+
+--Soyez tranquille, grand'mère, je ne m'emballe jamais!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à
+Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:
+
+--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas
+inaperçu!... ah! non!...
+
+Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une
+curiosité intense, et répondit:
+
+--C'est ma robe rose qui...
+
+--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!...
+
+Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:
+
+--Moi?... pourquoi, moi?...
+
+--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux
+cousin!...
+
+L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna:
+
+--Je finasse?...
+
+--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez
+pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux...
+ensuite, on vous le dit assez pour que...
+
+--On me le dit?... qui ça?...
+
+--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et
+presque un homme respectable...
+
+--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine
+germaine... et quant à «presque respectable...»
+
+Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant:
+
+--Vous vous flattez!...
+
+--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...
+
+Elle le regarda, l'air surpris:
+
+--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!...
+
+--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous
+dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les
+commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...
+
+--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!...
+
+--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez
+souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...
+
+Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans
+auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe.
+C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi
+habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant,
+sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours
+et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à
+ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs
+manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et
+fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout
+à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en
+laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se
+permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de
+forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes
+plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit
+passepoil de fourrure.
+
+Elle dit, semblant réfléchir:
+
+--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...
+
+--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous
+répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais
+tout le temps la cour!...
+
+--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!...
+
+--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux
+monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un
+monsieur marié...
+
+--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête
+et ennuyeux comme les gens qui font la cour...
+
+--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...
+
+--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage,
+moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée
+comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que
+j'habite chez grand'mère où je vois du monde...
+
+--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!...
+
+--On croirait que ça vous déplaît?...
+
+Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à
+demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:
+
+--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde
+dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous
+concerne?...
+
+--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...
+
+--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je
+ferais... que je conseillerais, veux-je dire...
+
+--Par exemple?...
+
+--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de
+grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je
+voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à
+des étrangers une aussi grande part de vous-même...
+
+Elle dit, l'air pensif, triste presque:
+
+--Oui... vous avez peut-être raison!...
+
+--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de
+temps!...
+
+Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui
+reprit:
+
+--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que
+je sache?...
+
+--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il
+n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose...
+
+--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère,
+moi!...
+
+Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:
+
+--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!...
+
+--Problématique?...
+
+--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime...
+
+--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!...
+
+Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:
+
+--Je veux aussi l'aimer...
+
+--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit
+étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer»
+était inutile.
+
+Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Je dis... qu'il sera heureux!...
+
+--Qui?...
+
+--Celui que vous aimerez!...
+
+--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!...
+
+M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût
+voulu décourager Denyse de son rêve:
+
+--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...
+
+--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois
+pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas
+l'impossible, après tout!...
+
+Blagueur, un peu agressif, il répliqua:
+
+--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...
+
+--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre
+que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l'aimer!» tout
+bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je
+n'admire pas l'argent!...
+
+Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:
+
+--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...
+
+Il balbutia:
+
+--Avec un autre mari?...
+
+Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:
+
+--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...
+
+M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette
+pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir
+délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant
+lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite
+charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il
+frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins
+cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue
+qu'il sentait devenir brûlante.
+
+Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.
+
+--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon
+«idéal»?...
+
+--Mais si!...
+
+--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les
+commissions?...
+
+Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire:
+
+ «Glace.
+ Petits fours.
+ Fruits.
+ Poisson.
+ Les Dubuisson.
+ Parler au boucher.
+ Gaze rose.
+ Mère Rafut.
+ Chapeau.
+ Livres de Pierrot.
+ Cartouches d'Henry (16).»
+
+M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:
+
+--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au
+lieu de m'en charger, moi?...
+
+--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière,
+vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il
+a mieux aimé...
+
+--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont
+abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred
+qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas
+désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année
+prochaine!...
+
+--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des
+images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!...
+
+--Que vous êtes délicieuse!...
+
+--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver
+quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...
+
+Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.
+
+Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au
+crayon et demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la
+Norinière»?...
+
+--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien
+recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée...
+
+--Ah!... Clagny a vendu?...
+
+--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les
+étés!...
+
+--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!...
+
+--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,
+mais j'ai entendu bien souvent parler de lui...
+
+--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?...
+
+--Mais non!...
+
+--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!...
+
+--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...
+
+--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui
+est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez
+petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si
+bien qu'il vous est resté...
+
+--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à
+présent que je suis vieille?...
+
+--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet
+air-là... je vous le promets!...
+
+--Vous vous aventurez peut-être un peu?...
+
+Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se
+détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait
+aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue
+droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha
+brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses
+forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue
+sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le
+cheval reprit son train rapide.
+
+--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son cœur--j'ai bien cru que
+nous versions!...
+
+Il répondit, sérieux:
+
+--Il ne s'en est guère fallu!...
+
+Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son
+cousin, et demanda:
+
+--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?...
+
+M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé.
+Elle reprit:
+
+--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons
+retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...
+
+Il murmura:
+
+--Mais non!... mais non!...
+
+Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:
+
+--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez
+que grand'mère n'aime pas bien ça!...
+
+Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant
+violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.
+
+Cette fois, Bijou parut stupéfaite:
+
+--Ah çà?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc
+aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent
+vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même
+lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites
+emballer?...
+
+Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:
+
+--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette...
+
+Il répondit machinalement:
+
+--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...
+
+Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.
+Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la
+banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de
+s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle
+s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son
+cousin:
+
+--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes
+malade?...
+
+--Malade... non!... c'est-à-dire... pas précisément!...
+
+--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!...
+nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez
+pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des
+courses!...
+
+--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...
+
+Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda:
+
+--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...
+
+Il balbutia, cherchant ses mots:
+
+--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean
+pour votre... pour le costume d'Hébé...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...
+
+--Mais il n'est pas déshabillé du tout!...
+
+--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit
+se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!...
+
+Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:
+
+--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari
+jaloux!...
+
+Il balbutia, vexé et mal à l'aise:
+
+--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je...
+
+--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les
+hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre
+que vous-même?...
+
+--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!...
+
+--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du
+succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir
+plaire...
+
+--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...
+vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse...
+heureusement!....
+
+Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:
+
+--Pourquoi «heureusement»?...
+
+--Parce que...
+
+Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:
+
+--Mais dites?... dites donc?...
+
+Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la
+solide petite main:
+
+--Ce serait trop compliqué!...
+
+Bijou rougit:
+
+--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!...
+pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...
+
+Il dit, avec une sorte d'effroi:
+
+--Expliquer ma pensée?... oh! non!...
+
+--Non?... c'est pas gentil!...
+
+Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;
+lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue,
+Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette
+fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de
+le remplir d'émoi:
+
+--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous
+en ferons dessiner un autre à Jean...
+
+Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses
+lèvres avec une tendresse presque brutale.
+
+Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en
+retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange
+lueur:
+
+--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide...
+vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!...
+
+Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et,
+jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée.
+
+Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,
+dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une
+fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros
+paquet de roses pompon.
+
+--Comment!... te voilà déjà!...--fit madame de Rueille avec
+admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?...
+
+La marquise demanda:
+
+--Tu as fait toutes tes commissions?...
+
+--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les
+Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter
+la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans...
+
+--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me
+fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!...
+
+Bijou demanda:
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où
+les impressions pénibles ne s'effacent plus....
+
+--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois.
+
+--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur
+qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne
+penses...
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le cœur
+s'endort...
+
+La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:
+
+--Il s'endort quelquefois plus tôt!...
+
+Jean haussa les épaules:
+
+--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas
+tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans...
+
+--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait
+quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je
+parie que son cœur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu
+m'entends?...
+
+Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait
+avec Bertrade:
+
+--Le cœur ni le reste!...
+
+Jean se mit à rire.
+
+--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se
+montrer, beaucoup d'argent!...
+
+--Il n'a pas besoin de ça!...
+
+--Il est riche?...
+
+--Dégoûtamment!...
+
+--Mais encore?...
+
+--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...
+
+Il dit, sans enthousiasme:
+
+--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé...
+
+Puis il demanda:
+
+--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?...
+
+--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...
+
+Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui
+venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de
+dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et
+de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se
+faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux
+embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air
+heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites.
+
+Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix,
+elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en
+quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.
+
+Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:
+
+--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner
+jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera
+huit jours...
+
+--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...
+
+--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je
+les ai invités de votre part... j'ai pensé que...
+
+--Tu as très bien fait!...
+
+--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!...
+c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume
+le Conquérant et de Charles le Téméraire!...
+
+Bijou s'écria en riant:
+
+--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au
+moins!...
+
+Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air
+préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y
+demeura sans parler.
+
+
+
+
+III
+
+
+Dans le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup,
+elle s'élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du
+salon et descendait l'escalier de la terrasse.
+
+--Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...
+
+Il répondit sans s'arrêter:
+
+--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette
+chaleur...
+
+Déjà Bijou l'avait rejoint:
+
+--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...
+
+--J'ai mal à la tête...
+
+--Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que
+trois jours!...
+
+--Mais...--fit Rueille agacé--je ne vous suis pas indispensable...
+
+--Ah bah!... c'est vous qui écrivez!...
+
+--Sous la dictée!... il n'est pas nécessaire d'être un malin pour faire
+ça...
+
+--Si!... nous sommes habitués à vous!...
+
+Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui
+passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:
+
+--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si
+gentil... si gentil!...
+
+M. de Rueille dénoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui
+l'enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d'une voix qui
+s'enrouait:
+
+--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!...
+
+La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands
+yeux surpris. Timidement, elle dit:
+
+--Comme vous êtes bourru!... qu'est-ce que vous avez?...
+
+Il ne répondit pas; elle insista:
+
+--Vous ne voulez pas me le dire?...
+
+--Ah! non!...--fit-il sèchement.
+
+Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en
+disant à Bertrade:
+
+--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin!
+
+Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l'air nerveux, il
+affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui,
+restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit,
+inquiète un peu de trouver son mari bizarre:
+
+--Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!
+
+Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:
+
+--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de
+travailler!... Ah! ça n'a pas été tout seul pour le ramener!...
+
+Résigné, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire à
+dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit à la page commencée et
+dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie:
+
+--Quand vous voudrez?...
+
+M. de Jonzac demanda:
+
+--Mais d'abord, où en êtes-vous?...
+
+--A la scène III du second acte...
+
+--Encore?...--fit Bijou, étonnée.
+
+--Toujours, hélas!...
+
+La marquise conclut:
+
+--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!...
+
+--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir
+comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
+troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se
+défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par
+Vénus...
+
+Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:
+
+--Et alors?
+
+Bijou expliqua:
+
+--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu
+en dis, Jean?...
+
+L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère,
+Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question.
+
+Bijou cria:
+
+--Est-ce que tu dors?...
+
+Il se tourna vers elle, demandant:
+
+--C'est à moi que tu parles?...
+
+--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
+ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...
+
+Il répondit, distrait:
+
+--Si... très bien!...
+
+--Ben, fais-le!...
+
+Jean bondit:
+
+--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...
+
+--Parce que c'est toujours toi qui les fais...
+
+Jean protesta:
+
+--En voilà, une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des
+autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou
+M. Giraud... ou même Pierrot!...
+
+--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être
+aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...
+
+--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!...
+
+--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en
+prie?...
+
+Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées
+dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le
+mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage:
+
+--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc
+vous asseoir!...
+
+Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie
+singulière. A la fin elle répliqua:
+
+--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
+table?...
+
+--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?...
+
+--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?...
+
+De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant:
+
+--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...
+
+--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...
+
+Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
+disant rageusement:
+
+--Allons donc!... c'est ridicule!...
+
+Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait:
+
+--C'est vous qui êtes ridicule!...
+
+Il répondit, la voix dure:
+
+--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est
+moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais
+pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...
+
+Madame de Bracieux demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?...
+
+M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement
+contre un meuble pour en faire tomber la cendre:
+
+--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...
+
+--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement.
+
+Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait:
+
+--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...
+
+L'abbé Courteil affirma, scandalisé:
+
+--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...
+
+--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.
+
+La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
+sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui
+disait à demi-voix:
+
+--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!...
+
+--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...
+
+--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...
+
+Le jeune homme rectifia:
+
+--Vingt et un...
+
+--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...
+
+--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...
+
+Il ajouta en regardant son cousin:
+
+--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...
+
+M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:
+
+--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!...
+
+--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva.
+
+En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui:
+
+--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui
+de nous abandonner!...
+
+--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié
+grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!...
+
+Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:
+
+--La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille
+comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des
+couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est
+ce qu'on appelle se mettre au vert!...
+
+Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:
+
+--Continue, vieillard, tu m'intéresses!...
+
+Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot:
+
+--Tu as bien de l'esprit, mon petit!...
+
+La voix de madame de Bracieux s'éleva:
+
+--Mes enfants, vous êtes insupportables!...
+
+Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait
+soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes
+hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle
+appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux
+tout pleins d'étonnement:
+
+--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?...
+
+Elle répondit, naïve et curieuse:
+
+--Je ne m'en doute pas, grand'mère!
+
+La marquise continua:
+
+--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?...
+
+--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si
+c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous
+prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le
+monde...
+
+M. de Rueille cria:
+
+--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à
+attendre comme un imbécile!...
+
+--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le
+faut, allons-y!...»
+
+Rueille répondit:
+
+--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!...
+
+Bijou expliqua gentiment:
+
+--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...
+
+--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de
+choses... et tu veux qu'il se défende...
+
+--Dans un couplet...
+
+--J'entends bien!... où vas-tu?...
+
+--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M.
+Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...
+
+Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était
+assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:
+
+--Nous écoutons!...
+
+Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:
+
+--Quelle est la réplique de Vénus?...
+
+Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait
+autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à
+tue-tête:
+
+--Quelle est la réplique de Vénus?...
+
+Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:
+
+«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...»
+
+--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu
+sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:
+
+ L'âme d'un symboliste,
+ Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste
+ A serrure de diamant.
+ Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre,
+ Et le trésor éclos illumine la chambre,
+ Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
+
+M. de Rueille demanda:
+
+--C'est drôle, ça?...
+
+--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur
+chef-d'œuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet
+comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit
+mieux!...
+
+--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?...
+
+--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?...
+
+Rueille conseilla:
+
+--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.»
+
+--Ça va?...
+
+--Quoi, ça va?...
+
+--Cet air-là?...
+
+--J'en sais rien!... je ne le connais pas!...
+
+--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...
+
+--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un
+petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'œil... il y a un tas de
+couplets dessus...
+
+--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs
+que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet
+air-là!... ni sur aucun autre...
+
+--Tiens oui!... je n'y pensais pas!...
+
+--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...
+
+Jean reprit:
+
+--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons...
+autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène
+pour l'instant?...
+
+Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne
+semblait pas entendre, il cria:
+
+--Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...
+
+--Je suis là!...
+
+--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont
+les personnages en scène?...
+
+--Attends!... je cherche!...
+
+--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le
+savoir?...
+
+--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cœur toutes les
+petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter...
+
+--Je les sais bien, moi!...
+
+Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:
+
+--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et
+l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du
+Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...
+
+--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...
+
+Rueille demanda:
+
+--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent,
+personne ne voulait la jouer...
+
+--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de
+Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse
+aussi...
+
+La jeune femme répondit, très douce:
+
+--Bertrade refuse absolument...
+
+--C'est pas gentil!...
+
+L'oncle Jonzac demanda:
+
+--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?...
+
+--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut
+absolument trouver un moyen de...
+
+Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse:
+
+--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque
+pas de moustaches...
+
+--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?...
+
+--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...
+
+--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je
+connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce
+serait hideux!...
+
+--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je
+pense?...
+
+--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un
+air digne.
+
+Henry se retourna vers lui:
+
+--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!...
+mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...
+
+Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua:
+
+--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches
+que moi!...
+
+--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement
+Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante...
+
+--Gringalet?... toi, l'athlète?...
+
+Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer
+le silence:
+
+--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord
+trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas,
+Paul?...
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?...
+
+--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait,
+par où entre-t-elle?...
+
+--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours
+«_par le fond_»...
+
+--Bon!... alors laissons «_par le fond_»...
+
+ MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_.
+
+ «--Je suis madame de Staël...
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël!...
+
+ VÉNUS.
+
+ «--Ta parole?...
+
+ L'OPPORTUNISTE.
+
+ «--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...
+
+ LE SYMBOLISTE.
+
+ «--Moi, je...»
+
+ --Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé...
+
+ --Comment ça?...
+
+ --Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais
+ distrait!...
+
+ --C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous
+ avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...
+
+Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria
+plaintivement. Jean demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu fais donc?...
+
+--J'efface!...
+
+--Quoi?...
+
+--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques...
+
+Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de
+Rueille.
+
+La jeune fille lut:
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël.
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël...
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël...»
+
+ --Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!...
+
+ Mais Jean protesta en riant:
+
+ --Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
+ collaboré... ça sera très chic!...
+
+--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié...
+c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en
+apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille
+d'en faire autant...
+
+--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!...
+
+--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous,
+monsieur Giraud?...
+
+Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
+
+--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
+sommeil!...
+
+La marquise se leva.
+
+--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
+coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez
+pris dans la bibliothèque y soient remis...
+
+--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même...
+
+Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
+
+--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
+
+--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous
+embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les
+livres...
+
+Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
+très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une
+indiscrétion grande:
+
+--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
+avec moi?...
+
+Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
+restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
+
+--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi
+je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
+reste...
+
+Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à
+son compagnon, mais seulement penser tout haut.
+
+--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il
+s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
+
+Puis, brusquement, elle demanda:
+
+--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...
+
+--Mais oui, mademoiselle...
+
+--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
+aussi!...
+
+--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la
+politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
+je ne vois pas trop...
+
+--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
+
+--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela...
+
+Elle demanda, stupéfaite:
+
+--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
+
+--Non, mademoiselle...
+
+--Mais pourquoi?...
+
+Il répondit, avec un embarras affreux:
+
+--Oh!... pour un motif très ridicule...
+
+--Lequel?...
+
+--Mademoiselle... je...
+
+--Je vous en prie... dites pourquoi?...
+
+Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de
+ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
+sorte d'énervante torpeur.
+
+A la fin, elle dit, presque tristement:
+
+--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
+peu votre amie?...
+
+Il balbutia:
+
+--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette
+soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce
+que je n'ai pas d'habit...
+
+--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
+d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
+
+Giraud rougit violemment:
+
+--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni
+pour plus tard... puisque je n'en ai pas...
+
+--Pas du tout?...
+
+--Pas du tout!...
+
+--Voyons!... c'est une farce?...
+
+--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...
+
+Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
+
+--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même
+cas!...
+
+--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du
+professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
+étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?...
+
+Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout
+entier. Affolé, il balbutia:
+
+--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
+
+Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de
+ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
+changée:
+
+--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais,
+jamais!...
+
+Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
+divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
+vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,
+ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner.
+Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant
+même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il
+voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la
+vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi,
+puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?...
+
+--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à
+cheval?...
+
+--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Alors, tu me surveilles?...
+
+Pierrot rougit.
+
+--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous
+étions nous deux M. Giraud...
+
+--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air
+navré.
+
+--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus
+chiquement... mais comme il n'y a que nous!...
+
+Il se tourna vers Bijou:
+
+--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il
+répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir
+partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh!
+pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais
+malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...
+
+--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais
+fatiguée... mal en train... je viens de me lever...
+
+Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une
+fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son
+dos, et, lui tendant la main, elle continua:
+
+--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi...
+
+Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la
+petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et
+abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait
+certainement plus retrouver jamais.
+
+--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou
+de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...
+faire ces remarques.
+
+--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le
+Bijou»... comme dit Pierrot...
+
+Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé:
+
+--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin?
+
+--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah!
+fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le
+faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!...
+nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de
+travailler encore au reste...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...
+
+--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera
+pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...
+
+--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le
+professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si
+distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...
+
+Pierrot se récria:
+
+--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...
+c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage
+tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les
+_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien...
+que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...
+
+--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille
+qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.
+
+--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où
+se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...
+
+--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.
+
+Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:
+
+--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le
+petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...
+
+Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était
+invisible.
+
+--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.
+
+--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança,
+effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!...
+
+Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:
+
+--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous
+en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés...
+
+Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle
+supplia:
+
+--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M.
+Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...
+
+Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:
+
+--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une
+lettre--qui appartient à son auteur...
+
+--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous
+remercie, monsieur...
+
+Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier.
+
+--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il
+est?...
+
+--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'œil.
+
+--La Bruyère?...
+
+--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air
+désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!...
+
+Pierrot protesta avec énergie:
+
+--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...
+
+La vieille marquise demanda:
+
+--Un quoi?...
+
+--Un dos bleu, ma tante...
+
+M. Giraud intervint:
+
+--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de
+désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur
+titre...
+
+--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un
+seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir
+dix-sept ans!...
+
+--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si
+ignorant que ça!...
+
+Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:
+
+--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...
+
+M. de Jonzac répondit:
+
+--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus
+insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du
+surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on
+lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage
+encore!...
+
+--Voilà--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs
+de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants
+augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes
+que nous voyons autour de nous...
+
+--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très
+jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais...
+
+Jean de Blaye répondit:
+
+--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des
+intellectuels... ce sont...
+
+Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:
+
+--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite
+définition...
+
+Jean répondit en riant:
+
+--Je n'y tiens pas, ma tante!...
+
+--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites...
+et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que
+j'ignore totalement...
+
+S'asseyant à table, elle continua:
+
+--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...
+
+--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!...
+
+--C'est égal!... va toujours!...
+
+--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des
+maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir
+des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et
+détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité
+voulue et impersonnelle...
+
+--Enfin, comment appelles-tu ça?...
+
+--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est
+un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier...
+
+--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la
+petite génération, autre chose que les compliqués?...
+
+--Oui... il y a les jeunes athlètes...
+
+--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux.
+
+La marquise se tourna vers son petit-fils:
+
+--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...
+
+--J'aimerais mieux manger tranquillement mon œuf, ma tante!...
+
+--Nous en étions aux jeunes athlètes?...
+
+--Eh bien, si les compliqués sont un peu écœurants, les athlètes sont
+embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et
+les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations,
+et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque
+et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le
+plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance
+ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde:
+«le Champion»!... avec un grand C...
+
+--Et, entre les athlètes et les compliqués?...
+
+--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour
+confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la
+petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...
+
+--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes
+là tous à le prendre à partie...
+
+--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si
+on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...
+
+M. de Jonzac affirma:
+
+--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à
+Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et
+un sportif...
+
+Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
+
+--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
+
+Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
+
+--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
+
+Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout
+bas, avec une reconnaissance passionnée:
+
+--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!...
+plus qu'eux tous...
+
+Elle répondit, souriante, maternelle presque:
+
+--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère
+beaucoup plus que moi...
+
+--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais
+dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux
+tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul,
+tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que
+Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que
+tout!...
+
+--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne
+n'avait entendu.
+
+--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas
+de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
+et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui
+ne te suit pas dans les coins... et encore...
+
+--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...
+
+--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça
+m'embête!...
+
+La voix de M. de Jonzac s'éleva:
+
+--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan
+existe... il ne sait rien... rien de rien...
+
+Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:
+
+--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître...
+il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme
+l'auteur de _l'Origine du langage_...
+
+--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom...
+
+Et M. de Jonzac appela:
+
+--Pierrot!...
+
+Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
+qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête,
+vaguement inquiet.
+
+--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?...
+
+--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui
+recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que
+celui-là?...
+
+Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...»
+il répondit:
+
+--Non, papa!...
+
+--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous
+avons parlé de lui...
+
+--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet
+homme-là?...
+
+--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de
+ses ouvrages?...
+
+Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui
+racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et,
+le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle
+roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:
+
+--«_L'Origine du langage_»...
+
+--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité
+un livre de M. Renan... lequel?...
+
+Pierrot répondit résolument:
+
+--«_Le Langage des fleurs_»...
+
+--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
+s'attendre à quelque chose de joyeux!...
+
+M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l'air pincé:
+
+--Moi, je ne trouve pas ça drôle!...
+
+Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:
+
+--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...
+
+On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:
+
+--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...
+
+--Mais il faut avant ça que je serve le café...
+
+--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
+pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
+chose...
+
+Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de
+trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers
+l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse
+voix:
+
+--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...
+
+En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et
+Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit:
+
+--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au
+salon, les cousins!...
+
+Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement:
+
+--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai
+pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un
+instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les
+talons... quand je vais de ton côté, surtout!...
+
+Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans
+la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait
+cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son
+regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie:
+
+--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...
+
+M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva
+la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua
+l'écurie et dit:
+
+--Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans
+tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre
+moi?...
+
+Affectant de plaisanter, Rueille répondit:
+
+--Vraiment?... et c'est?...
+
+--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai
+pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...
+
+--Ça devait être bien intéressant?...
+
+--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment
+où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire
+une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand
+Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...
+
+--Je t'écoute... va toujours!...
+
+--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous
+quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées
+à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté,
+naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle
+est à l'état aigu... est-ce vrai?...
+
+--Eh bien, c'est vrai!...
+
+--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
+m'étonne, celle-là!...
+
+--Quelle est cette chose?...
+
+--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?...
+pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au
+répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...
+
+--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle,
+et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est
+un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
+Pierrot, un gosse... tandis que toi...
+
+--Tandis que moi?...
+
+--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois...
+je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera...
+
+--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère
+attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse
+un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....
+
+--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...
+
+--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un
+grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud,
+il est charmant!...
+
+--Oui, mais il est Giraud!...
+
+--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?...
+
+--Beaucoup!... c'est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
+pour d'autres... et Bijou est des autres...
+
+--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?...
+
+--Je l'étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l'air...
+
+--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!...
+
+--Peut-être?...
+
+--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant
+d'amoureux...
+
+--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_...
+
+--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant
+d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je
+prendrais...
+
+--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une
+jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la
+vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!...
+
+--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas
+épousable... partant, pas à redouter?...
+
+--Précisément!...
+
+--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois
+épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
+francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
+ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au
+charbon?... ce serait délicieux!....
+
+--Pourtant tu l'aimes?...
+
+--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais
+rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et
+que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux...
+
+--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?...
+
+--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me
+donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le
+palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
+vois, tu as tort de m'en vouloir?...
+
+--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
+tu étais grand favori!...
+
+M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille:
+
+--Tiens!...--fit-il,--la voilà!...
+
+Bijou sortait de l'écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint
+gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et
+souriant, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout
+chose!...
+
+
+
+
+V
+
+
+Bijou arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner,
+tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats
+d'argent qui reluisaient violemment. Le maître d'hôtel dit à un valet de
+pied:
+
+--Enfile ton habit!... v'là une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh!
+t'as le temps!... elle est loin!...
+
+Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:
+
+--Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c'est rudement
+attelé, toujours!...
+
+--Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte
+de Clagny?...
+
+--Mâtin!... c'est chiquement tenu!...
+
+--Oh!... il a de quoi!...
+
+--Il a des rentes?...
+
+--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille...
+
+--Tu le connais donc?...
+
+--Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma
+femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous
+regardant... C'est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu
+veux arriver au perron avant lui!...
+
+Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant
+et, traversant d'un bond l'allée, avait sauté au milieu d'une grande
+corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si
+absorbée qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'allée qui
+contournait la pelouse, ni même s'arrêter devant le perron.
+
+Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d'elle, un
+grand monsieur qui la regardait extasié. C'est que Bijou, avec sa robe
+de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de
+valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras
+dans les fleurs.
+
+Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d'une
+nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et troublée, en face
+du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince,
+distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente
+et fine, était jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme
+Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s'approcha,
+et, saluant, dit d'une voix très douce:
+
+--Mademoiselle!... pardon!... n'êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...
+
+Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement
+fixés sur elle, et répondit, toute souriante:
+
+--Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n'est-ce pas?
+
+--Comment le savez-vous?...
+
+Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'allée. Elle dit, heureuse
+et abandonnée, sans répondre directement à la question:
+
+--Oh!... que grand'mère va être contente de vous voir, monsieur!... et
+l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le
+pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mère!...
+
+Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de
+cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise
+n'était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna
+et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de
+Clagny, et, l'examinant avec attention:
+
+--Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous
+avais vu dans le temps! je vous reconnais!...
+
+Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et
+répéta, pensive:
+
+--Je vous reconnais très bien!...
+
+Il dit:
+
+--Moi, j'avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée
+ailleurs qu'à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes
+tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux
+yeux de pervenche qui n'ont pas changé, il ne reste rien du bébé
+d'autrefois...
+
+--Il reste le nom que vous lui avez donné...
+
+Il demanda, surpris:
+
+--Le nom?... quel nom?...
+
+--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui
+m'appeliez comme ça!...
+
+--C'est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable
+et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à
+vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à merveille!...
+
+--Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être
+encore «Bijou» à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans,
+monsieur...
+
+--Est-ce possible?...
+
+--Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...
+
+Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à
+dissimuler, et répondit, convaincu:
+
+--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...
+
+Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi:
+
+--Que je suis contente de vous voir!...
+
+Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant
+à Clagny toujours émerveillé:
+
+--Je vois que Bijou s'est présentée toute seule!... Comment la
+trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...
+
+Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:
+
+--C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez!... le
+vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...
+
+--Mademoiselle Denyse est ravissante...
+
+--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler
+«mademoiselle»--est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui
+éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...
+
+--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?...
+
+--Mademoiselle?... encore!...
+
+--Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à
+votre jour...
+
+--Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas...
+et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...
+
+--Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez
+jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...
+
+--Parce que vous ne m'en avez jamais demandé.
+
+--Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant,
+tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse
+jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas,
+mademoiselle?...
+
+Se reprenant, il dit en riant:
+
+--N'est-ce pas, Bijou?...
+
+--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais
+pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il
+était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en
+rêve... et... c'est très drôle...
+
+Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:
+
+--Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité...
+
+Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:
+
+--Un très vieux monsieur...
+
+Bijou répondit, sincère:
+
+--Non!... un monsieur très joli!...
+
+Puis, brusquement:
+
+--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là!... on a beau sonner à tour
+de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!...
+
+Elle sortait en courant, la marquise la rappela:
+
+--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous
+dînez avec nous, Clagny?
+
+--Oui, si vous n'avez personne...
+
+--Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous...
+
+--Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis,
+dans ce costume...
+
+--Il est très bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller
+à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...
+
+--J'y tiens... si je reste?...
+
+Bijou s'approcha, câline:
+
+--Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce
+serait de rester comme ça... sans habit...
+
+--Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu,
+Bijou?...--demanda la marquise.
+
+--Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud
+pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa
+chambre....
+
+--Qu'est-ce que tu nous chantes?...
+
+--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je
+l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était
+souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si
+M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il
+pourrait, lui aussi...
+
+--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux émue,--tu penses à
+tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun...
+
+Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la
+fin, il demanda:
+
+--Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur
+Giraud?...
+
+--Oui...
+
+--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?...
+qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour
+l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé?...
+
+--C'est le répétiteur de Pierrot!...
+
+--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?...
+
+--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux.
+
+--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, répétiteur de
+Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle
+Bijou?... je vous remercie, j'aime à être fixé!...
+
+--Mais...--fit Denyse qui était devenue très rouge--je ne protège pas du
+tout M. Giraud... je...
+
+--Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un
+pauvre répétiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle
+petite demoiselle telle que vous... c'est un rôle sacrifié... il
+représente assez exactement ce qu'on appelle «un seigneur sans
+importance»...
+
+--Vous ne savez pas--dit la marquise, dès que Denyse fut sortie--à quel
+point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle
+s'intéresse... et qui est d'ailleurs charmant... est traité par elle
+exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus
+«cotés», c'est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...
+
+--Je le verrai peut-être trop!...
+
+--Comment, trop?...
+
+--Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j'ai un vieux
+imbécile de cœur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je
+ne peux plus faire taire ensuite...
+
+--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce que ça fait?...
+
+--Ça fait qu'elle pourrait être la vôtre!...
+
+--Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c'est du raisonnement... et
+les cœurs jeunes raisonnent peu ou mal...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors,--dit M. de Clagny s'efforçant de rire,--je plaisantais,
+naturellement!...
+
+ * * * * *
+
+Bijou avait traversé la cour d'honneur. La chaleur était très grande.
+Les paons, posés sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et
+ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées,
+haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre.
+Personne n'était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en
+costume de coutil blanc, et coiffé d'un grand chapeau de paille se
+promenait dans le quinconce de marronniers.
+
+Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la
+salle d'études; mais sur le seuil elle s'arrêta court, l'air troublé. M.
+Giraud, assis à une table, s'était levé brusquement en la voyant
+paraître. Elle balbutia:
+
+--Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu'il
+était ici... et que vous faisiez votre promenade...
+
+Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui
+ne venaient pas:
+
+--Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c'est au contraire
+Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui
+dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui
+dire?...
+
+Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si
+doucement rosé malgré l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants
+posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras:
+
+--Oui... certainement, j'avais à parler à Pierrot... mais à lui-même...
+bien que j'aie à lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut
+mieux...
+
+Giraud interrompit, l'air inquiet:
+
+--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande
+ce...
+
+L'idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu'après ce qui
+s'était passé l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus
+longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait
+quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il
+croyait sa vie assurée et facile.
+
+La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle
+répondit:
+
+--C'est que c'est assez difficile à dire... à l'intéressé...
+
+--Mais alors... Pierrot...
+
+--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate,
+aurait su tout de même s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer...
+
+--Pour m'annoncer?
+
+--Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est
+une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...
+
+--Mais, mademoiselle... sans penser même à l'ennui... très grand
+pourtant... que j'aurais de n'être pas ce soir dans la même tenue que
+les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...
+
+--Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si
+vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le
+costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...
+
+--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperçu tout à l'heure à son
+arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des
+choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...
+
+--Vous?... vous allez obéir à grand'mère, comme un petit enfant bien
+sage... car c'est grand'mère qui m'envoie, vous savez?...
+
+--Ah!...--murmura le jeune homme désappointé--c'est madame votre
+grand'mère!... j'espérais que c'était vous qui... mais vous devez m'en
+vouloir, c'est vrai!...
+
+Elle demanda, surprise:
+
+--Vous en vouloir?... pourquoi?...
+
+--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgré
+moi, je...
+
+Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave:
+
+--Je croyais qu'il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que
+vous oubliiez ce que vous m'avez dit...
+
+Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie
+assourdie:
+
+--Je veux surtout l'oublier, moi!...
+
+Ses paupières s'étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant
+sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.
+
+Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il
+demanda:
+
+--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous
+vous souvenez encore de cet instant où j'ai été fou?... est-ce que vous
+y pensez... sans colère?...
+
+Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.
+
+--J'y pense sans colère...
+
+Et, si bas qu'il l'entendit à peine, elle murmura:
+
+--Mais j'y pense toujours!...
+
+Puis, changeant brusquement de visage:
+
+--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce
+que je n'aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça
+pour moi?...
+
+--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien
+que c'est impossible!...
+
+Elle affirma:
+
+--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que
+nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux
+dont on s'éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision
+de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous
+n'en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soit
+l'effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...
+
+Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'était
+machinalement rassis à la place qu'il venait de quitter, et, sans
+répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.
+
+Elle s'approcha et dit, suppliante:
+
+--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir
+pleurer!...
+
+Presque brusque, elle conclut:
+
+--Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du
+chagrin...
+
+Il demanda, ébloui de bonheur:
+
+--Est-ce possible?...
+
+Denyse ne répondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une
+lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.
+
+Il dit, suivant son regard:
+
+--J'écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes
+occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui
+parlais que de vous!...
+
+Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:
+
+--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai
+donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...
+
+Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta
+doucement:
+
+--Fred!...
+
+Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la
+porte:
+
+--Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas
+écrits!... et il est cinq heures!...
+
+Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:
+
+--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre
+couvert...
+
+Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:
+
+--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...
+
+--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des
+habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de
+Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en
+uniforme... M. l'abbé a sa soutane...
+
+Elle conclut en riant:
+
+--Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...
+
+ * * * * *
+
+Comme elle sortait de la salle d'études, elle se jeta contre Henry de
+Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:
+
+--Tiens!... qu'est-ce que tu fais là?...
+
+--Et toi?...
+
+--Moi, je rentre dans ma chambre...
+
+--Moi, je sors de chez Pierrot...
+
+--Il est dans le jardin, Pierrot!...
+
+--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose à lui dire...
+
+Il demanda, soupçonneux, agressif presque:
+
+--A lui... ou à M. Giraud?...
+
+Sans paraître remarquer l'attitude singulière de son cousin, elle
+répondit, docile:
+
+--A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n'était pas là...
+
+--C'est à Giraud que tu as...
+
+--Fait la commission de grand'mère... oui...
+
+L'air candide, elle ajouta:
+
+--Pourquoi donc ça t'intéresse-t-il tant que j'aie fait cette commission
+à l'un plutôt qu'à l'autre?...
+
+Il répondit, plaisantant avec un peu d'embarras:
+
+--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis
+curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle était cette
+commission?...
+
+--Grand'mère m'avait chargée de dire à M. Giraud... qui n'a pas
+d'habit...
+
+--Pas d'habit, Giraud?...
+
+--Non!...
+
+--Pas d'habit du tout?...
+
+--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du
+tout!... il avait prévenu qu'il ne dînerait pas... alors, comme M. de
+Clagny reste à dîner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir
+Pierrot, afin qu'il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...
+
+--Oui...--fit Henry,--très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne
+voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il
+lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...
+
+--Ça serait gentil!...
+
+--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon...
+que nous aimerions tous, si...
+
+Il s'arrêta court et Bijou demanda:
+
+--Si quoi?...
+
+--Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l'âge du père Clagny,
+il est indifférent d'être bien ou mal... à l'âge de Giraud, c'est autre
+chose, je suis sûr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule...
+surtout...
+
+--Surtout?...
+
+--Surtout devant toi!...
+
+Bijou haussa les épaules, et s'éloigna en courant dans le long
+corridor.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des
+menus, Bijou fut prête la première.
+
+Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à
+l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour
+s'habiller.
+
+Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
+de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et
+venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser.
+
+A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:
+
+--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...
+
+--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!...
+
+Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe,
+de gaze à peine rosée:
+
+--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à
+Bracieux, près Pont-sur-Loire...
+
+Vraiment étonné, le comte demanda:
+
+--Ah bah!... par qui?...
+
+--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au
+théâtre,...
+
+Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
+une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de
+cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps
+merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la
+singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
+délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non
+seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très
+gourmande et ses yeux très candides.
+
+De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais
+dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.
+
+Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil
+ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait.
+
+Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec
+ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
+à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
+un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents
+blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient
+singulièrement le visage.
+
+Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:
+
+--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver
+ici?...
+
+--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes
+entrée...
+
+--Elle ne sera jamais prête!...
+
+M. de Clagny regarda sa montre:
+
+--Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n'est
+pas sept heures et demie...
+
+--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas
+dépêchée tant!... j'avais une peur d'être en retard!...
+
+--C'est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais
+pouvoir causer avec vous un petit instant!...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance,
+jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...
+
+--A propos d'invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?...
+votre grand'mère m'a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des
+amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis
+venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...
+
+--Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...
+
+--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...
+
+--Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents
+qui sont morts...
+
+--Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...
+
+--Depuis deux ans!...
+
+--Il était vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?...
+
+--Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la
+Bourse...
+
+--Comment?... une demoiselle de la Bourse?...
+
+--Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très
+riche...
+
+--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?...
+
+--Peut-être bien!... je ne m'en suis jamais informée!... ils ont
+restauré Tourville... c'est superbe!... et ils reçoivent tout le
+temps...
+
+--Est-ce que madame de Tourville est jolie?...
+
+--Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente,
+dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperçue...
+
+Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:
+
+--Parce que je la connais très peu...
+
+Il demanda:
+
+--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?...
+
+--M. de Bernès...
+
+--Le petit Hubert?... le dragon?...
+
+--Lui-même...
+
+--C'est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cœur... vous
+ne trouvez pas?...
+
+--Quoi?...
+
+--Que Hubert de Bernès est gentil?...
+
+--Oh!... je le connais si peu!... il m'a semblé... comment dirai-je?...
+incolore... oui incolore...
+
+--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends ça,
+d'ailleurs!...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Je vous intimide, peut-être?...
+
+Très sérieux, il répondit:
+
+--Beaucoup!...
+
+--Oh!--fit-elle stupéfaite,--est-ce possible?...
+
+--C'est très possible... et cela est!... rien d'étonnant, puisque vous
+intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit
+Hubert...
+
+--Le petit Hubert?... il a six pieds!...
+
+--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit
+Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garçon?...
+
+--Je ne sais pas!...
+
+--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regardé?...
+
+--Je l'ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très
+mauvais juge...
+
+--Pourquoi ça?...
+
+--Parce que je déteste les petits jeunes gens!...
+
+--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?...
+
+--C'est possible!... mais à cet âge-là on n'existe pas pour moi...
+
+--Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Très tard!...
+
+Puis, changeant de ton:
+
+--Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au
+moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...
+
+--Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités
+pour m'amuser?
+
+--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue...
+
+--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent
+commencer à grandir?...
+
+--Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...
+
+--Comment sont ils?...
+
+--Lui pose pour l'écœurement général... il n'a plus ni faim, ni soif,
+ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous
+savez!... il ne manque pas un bal, et sa sœur raconte qu'il se relève
+la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules...
+de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...
+
+--Et la jeune fille?...
+
+--Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup
+à tir et à courre... rêve d'avoir un équipage pour pouvoir servir le
+cerf elle-même... et d'épouser un officier...
+
+--Elle doit s'occuper d'Hubert?...
+
+--Qui ça, Hubert?...
+
+--Le petit Bernès...
+
+--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne
+s'occupe pas du tout d'elle!...
+
+--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce
+pas?...
+
+--Pas le moins du monde!...
+
+M. de Clagny haussa les épaules:
+
+--Allons donc!... je vois ça d'ici!...
+
+--Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,--reprit
+Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:--les Juzencourt,
+un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies,
+qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse...
+la vicomtesse de Nézel...
+
+--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de
+Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...
+
+Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:
+
+--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...
+
+--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny.
+
+Et, après un silence, il demanda:
+
+--Toujours jolie, madame de Nézel?...
+
+--Très jolie...
+
+--Autant que vous?...
+
+Bijou sourit:
+
+--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis
+pas jolie...
+
+--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous
+moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui
+n'est pas le seul, hélas!...
+
+--Pourquoi, hélas!...
+
+--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être
+seul à admirer ou à aimer... l'amitié est égoïste et jalouse...
+
+Elle demanda, l'air joyeux:
+
+--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures
+que nous nous connaissons... vous avez déjà de l'amitié pour moi?...
+
+M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:
+
+--Beaucoup!...
+
+--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime
+beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...
+
+Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:
+
+--Je m'étais fait de vous une idée très différente... je m'attendais à
+vous trouver tout autre...
+
+Il dit, tristement:
+
+--Plus jeune?...
+
+--Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon
+grand-père... grand'mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»...
+alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai été saisie...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop...
+quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de
+Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j'aime beaucoup
+qu'on soit beau...
+
+--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!...
+
+Elle sembla chercher dans sa mémoire:
+
+--Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là...
+vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...
+
+--Je suis bien sûr qu'il vous voit, lui!...
+
+--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien
+parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand
+grand'mère m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me
+rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m'ont fait bon
+accueil... je suis devenue le Bijou qu'on élève et qu'on gâte... auquel
+on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...
+
+--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que ça de bon dans la
+vie... faire sa volonté!... quand on le peut...
+
+Elle dit, parlant sans même paraître s'apercevoir qu'elle parlait:
+
+--On le peut toujours!...
+
+Puis, courant à la baie, elle cria:
+
+--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mère qui n'est pas encore
+descendue!...
+
+Elle s'élança au-devant d'une dame qui s'avançait, vêtue d'une toilette
+cossue. Elle était suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de
+maintien gourmé, à l'air infiniment snob.
+
+Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»
+
+Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle
+qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.
+
+--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?...
+
+--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouvé
+embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça
+viendra peut-être...
+
+--Aussi bien que quel cousin?...
+
+--Que Blaye.
+
+--Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!...
+
+--Mon Dieu, beauté n'est peut-être pas le mot... mais il est charmant...
+si vous le permettez?...
+
+--Je le permets...
+
+--A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j'ai
+rencontré tantôt au bas de l'avenue?...
+
+--Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de
+Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites...
+
+M. de Clagny étendit la main et dit:
+
+--Le voilà!...
+
+--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!...
+
+Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de
+la transformation opérée par l'habit de Jean.
+
+Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune
+professeur semblait à l'aise, presque élégant.
+
+Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:
+
+--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non...
+mais, la vois-tu?...
+
+Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:
+
+--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là...
+quand il s'agit des hommes!...
+
+Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables,
+ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement
+admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment
+de les détromper.
+
+Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue,
+promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce
+qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»...
+
+Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très
+jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une
+souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et
+lourds, d'un noir intense.
+
+Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue
+auparavant, dit à M. de Clagny:
+
+--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...
+
+Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:
+
+--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui
+doit vibrer à souhait...
+
+La jeune fille demanda, clignant de l'œil et contractant un peu ses
+sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:
+
+--Qui doit quoi faire?...
+
+--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je
+disais!...
+
+--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt
+demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets,
+Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?...
+
+M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de
+Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle.
+
+Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la
+main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.
+Elle le présenta, toute fière de lui.
+
+--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et
+bon!... un amour!...
+
+--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de
+Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à
+lire...
+
+--Déjà!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà
+à lire?...
+
+--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas,
+Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à
+ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait
+très bien...
+
+--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!...
+malheureux mioche, va!...
+
+Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant
+parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un
+visage suppliant. Elle dit:
+
+--Raconte, Fred!...
+
+Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.
+
+--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...
+
+--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier,
+l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil...
+
+Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:
+
+--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus,
+j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?...
+
+--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?...
+
+Il dit, câlin:
+
+--J't'en prie?... ne m'force pas?...
+
+Mais Denyse s'entêta:
+
+--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil...
+quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au
+moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:
+
+--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est
+monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»
+
+--Voilà,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant
+de belles choses à la fois!...
+
+Et M. de Rueille ajouta:
+
+--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que
+nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un
+tort considérable...
+
+Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné:
+
+--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!...
+
+--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive
+quelquefois...
+
+--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...
+
+Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit
+en riant:
+
+--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous
+deux!...
+
+Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration.
+Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura
+d'une voix devenue caressante:
+
+--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!...
+
+En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur
+avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers
+Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si
+singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace
+quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout
+drôle!... est-ce que vous êtes malade?...
+
+Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:
+
+--Vous êtes malade, monsieur Giraud?...
+
+--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot
+prend ça!...
+
+--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de
+ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!...
+vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...
+
+--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous
+assure que je n'ai rien du tout...
+
+M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred,
+blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:
+
+--Il est superbe, votre filleul!...
+
+--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!...
+
+On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le
+bébé qui s'endormait déjà. Debout devant elle, l'air maussade, le petit
+La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement
+sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de
+bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais
+décontenancé et maladroit.
+
+Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un
+mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement
+amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand,
+il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître
+d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour
+à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du
+méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché
+d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,
+belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il
+l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et
+douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il
+s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet
+amour impossible, était troublée pour toujours.
+
+Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle
+de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même
+d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait
+parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche,
+insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au
+garni écœurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des
+photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot.
+
+Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la
+table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.
+Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait
+pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait
+guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sœur, entre madame
+de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non
+plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait
+distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et
+regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre
+bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La
+Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et
+plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette
+rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et,
+devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le
+regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la
+quitta plus.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de
+Bracieux dit:
+
+--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent
+aller sur la terrasse ou dans le jardin...
+
+Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des
+statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
+libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant:
+
+--Qui m'aime me suive!...
+
+Poliment, Hubert de Bernès la suivit.
+
+Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un
+seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:
+
+--Viens-tu, Bijou?...
+
+Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et
+répondit:
+
+--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
+sont couchés...
+
+--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?...
+
+--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas
+embrassé Fred, je ne suis pas contente...
+
+Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la
+marquise:
+
+--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on
+puisse voir!...
+
+Et il ajouta, l'air chagrin:
+
+--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être
+vieux!...
+
+--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne
+seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...
+
+--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?...
+
+--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment
+dire?... un peu large de cœur...
+
+--Large de cœur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la
+faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec
+une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de
+cœur»...
+
+--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?...
+
+En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
+le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
+vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au
+moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une
+longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait
+coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et
+entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines
+arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment.
+Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
+monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le
+jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée
+par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la
+lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa
+mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui
+menait à l'avenue.
+
+Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt
+les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait
+en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
+d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de
+Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt
+elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
+l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas
+courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle
+avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait
+plus!...
+
+Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade.
+Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et
+inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda:
+
+--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
+dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...
+
+Elle répondit, très douce:
+
+--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne
+pense pas de vous des choses mauvaises...
+
+--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?...
+
+Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé:
+
+--Je ne vous aime plus?... moi!...
+
+Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse
+peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il
+s'efforça de mentir:
+
+--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il
+n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?...
+depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore
+fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est
+difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et
+puis... pour vous aussi... pour venir en ville...
+
+Comme elle restait silencieuse, il demanda:
+
+--Pourquoi ne me répondez-vous pas?...
+
+--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce
+que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des
+Juzencourt...
+
+Il questionna, embarrassé:
+
+--Qu'est-ce que je vous ai dit?...
+
+--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez
+une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par
+un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville
+comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains
+descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et
+que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
+sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou
+suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée
+que vos renseignements étaient exacts...
+
+--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt...
+
+--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
+feriez bien mieux de me dire la vérité...
+
+--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?...
+
+--Oui... c'est une partie de la vérité...
+
+Il demanda, inquiet:
+
+--Et... le reste?...
+
+--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
+non!... c'est si clair!...
+
+Elle ajouta, après un instant de silence:
+
+--Et si naturel!...
+
+--Est-ce que vous me pardonnez?...
+
+--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais...
+jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais
+pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère...
+qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...
+
+--Mais je vous jure...
+
+--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion,
+que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma
+vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
+mari peut-être affectueux et bon...
+
+--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...
+
+Anxieux, il bégaya:
+
+--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?...
+
+Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu:
+
+--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...
+
+--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!...
+vous qui êtes toute ma vie!
+
+Et comme elle reculait, effarée:
+
+--Ah çà!... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais
+épouser Bijou, peut-être?...
+
+--Mais oui...
+
+Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine,
+mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son
+retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit:
+
+--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que
+voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé
+de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant
+ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous
+revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous
+seule à qui j'appartiens...
+
+Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et,
+s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.
+
+Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit
+d'une voix caressante et chaude:
+
+--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je
+n'ai jamais touchée du bout des doigts?...
+
+Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit:
+
+--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée
+seulement...
+
+Elle répondit:
+
+--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
+prolonge beaucoup!...
+
+En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
+cria:
+
+--Comment!... vous avez marché tout ce temps?...
+
+Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître
+dans l'encadrement d'une fenêtre:
+
+--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!...
+
+Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:
+
+--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!...
+
+Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin:
+
+--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut
+pas m'en vouloir...
+
+Pierrot dit, en extase:
+
+--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?...
+
+Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui
+causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si
+froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli
+seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération.
+
+M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:
+
+--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande...
+
+Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit
+La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
+silhouette se détachait en pleine lumière:
+
+--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?...
+
+--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose...
+
+Très ennuyée, elle supplia:
+
+--Oh!... grand'mère, je vous en prie!...
+
+Mais madame de Bracieux insista:
+
+--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre...
+
+--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
+cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres
+invités de sa grand'mère.
+
+Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le
+ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au
+milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:
+
+--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon
+enfant...
+
+Puis, se tournant vers M. de Clagny:
+
+--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
+chansons?...
+
+Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_:
+
+ Je me suis engagé
+ Pour l'amour d'une blonde...
+
+Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
+elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat
+qui «veut qu'on mette son cœur dans une serviette blanche...»
+
+Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les
+physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux,
+tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
+énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient
+Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne
+pas entendre.
+
+Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
+Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule,
+fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre
+magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de
+Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé
+Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait
+bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie,
+mais relativement indifférente.
+
+Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement
+Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de
+bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité
+et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses
+yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux
+visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
+taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à
+lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
+gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant
+sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit:
+
+--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
+vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez
+bien?...
+
+Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
+seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait
+en horreur.
+
+Elle répondit, l'air heureux:
+
+--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
+vous voudrez...
+
+Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du
+salon:
+
+--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?...
+
+Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de
+lui,
+
+--Mais non!... pourquoi?...
+
+--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches
+d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu
+en avais l'air!...
+
+--Une idée que tu te fais!...
+
+--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il
+s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire...
+Pourquoi fronces-tu les sourcils?...
+
+--Mais je ne fronce pas les sourcils...
+
+--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te
+dire?...
+
+--Qu'est-ce que tu viens de me dire?...
+
+--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que
+je ne voie qu'il y a quelque chose?...
+
+Très troublé, il demanda:
+
+--Quelque chose?... quoi?...
+
+--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu
+n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à
+Bracieux, à peu près...
+
+Il dit, cherchant à plaisanter:
+
+--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne
+me doute pas de ce changement...
+
+Bijou haussa ses jolies épaules.
+
+--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
+trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu
+brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...
+
+Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air
+doucement résigné et triste. L'œil violet de Bijou coula de son côté,
+luisant entre les cils touffus, et elle acheva:
+
+--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!...
+
+Jean de Blaye rougit violemment:
+
+--Tu ne sais ce que tu dis!...
+
+--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te
+vexe que j'aie deviné ça!...
+
+Après un silence, elle ajouta:
+
+--Est-ce que tu le lui as dit?...
+
+--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...
+
+--A mad...
+
+Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:
+
+--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?...
+
+Il murmura d'une voix assourdie:
+
+--Non!...
+
+--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère,
+Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on
+aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!...
+
+Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se
+soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa:
+
+--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
+suis sûre de sa réponse...
+
+Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:
+
+--Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà...
+
+Il balbutia, effaré:
+
+--Mais de qui parles-tu?... de qui?...
+
+L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine
+le commencement de la phrase:
+
+--Je parle de...
+
+--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te
+fait dire qu'on oublie le thé!...
+
+Et, regardant leurs figures animées, il demanda:
+
+--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit
+ici!...
+
+Denyse s'éloignait en courant, il dit encore:
+
+--On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...
+
+Jean répondit, pour répondre quelque chose:
+
+--Ah!... on croyait ça!...
+
+--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça
+qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle
+n'a pas de chagrin, Bijou?...
+
+--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?...
+
+Souriant, il ajouta:
+
+--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
+situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...
+
+Le petit répondit avec une animation extrême:
+
+--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!...
+et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de
+Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue
+qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne
+sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait,
+donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu
+vus?...
+
+--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais,
+mon petit Pierrot!...
+
+Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.
+
+--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait
+de si intéressant tantôt?...
+
+--Où ça?...
+
+--Ici... après le dîner?...
+
+--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens,
+justement, il me parlait de toi!...
+
+--De moi?...
+
+--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
+tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...
+
+--As-tu fini de te moquer de moi?...
+
+--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a
+même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
+cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc
+déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
+paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
+je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton
+physique...
+
+--De mon physique... à moi?...
+
+--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?...
+pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça
+dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...
+
+--Il est idiot, cet être-là!...
+
+--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...
+
+--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne...
+attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...
+
+Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:
+
+--Hip!... Hip!... Hurrah!!!
+
+M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
+regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille
+eut lieu.
+
+Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à
+s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un
+refroidissement. A la fin, il céda.
+
+Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main
+et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux,
+que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard
+singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de
+sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou
+était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel
+ne sentait au fond de son cœur que de l'affection pour la délicieuse
+petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.
+
+ * * * * *
+
+--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne
+restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi,
+vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne
+plus nous quitter jamais!...
+
+--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé.
+
+La jeune fille protesta:
+
+--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est
+là!...
+
+--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a
+quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si
+on touchait une anguille...
+
+--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de
+cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...
+
+--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante.
+
+Madame de Bracieux ajouta:
+
+--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
+cardinal... du vrai...
+
+--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour
+Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
+grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!...
+
+M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un
+coin:
+
+--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on
+sent à quel point on sera épluché!...
+
+--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!...
+vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets
+que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...
+
+Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
+vers lui:
+
+--Je vous crois!...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Se penchant par la fenêtre, Pierrot cria:
+
+--Tu montes à cheval, Bijou?...
+
+Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone:
+
+--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas à me promener
+avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...
+
+--Où vas-tu?...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze
+heures!...
+
+Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:
+
+--Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.
+
+Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:
+
+--Bonjour!... à tout à l'heure, alors?...
+
+Patatras attendait à l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours
+Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En
+le voyant, Pierrot cria encore:
+
+--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...
+
+--Je ne leur ai pas dit que je sortais...
+
+--Ah!--fit-il avec regret,--si j'étais libre, moi!... comme j'irais avec
+toi!...
+
+Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que
+rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:
+
+--Je ne te le dirais pas non plus!...
+
+Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les
+mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil
+qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage
+qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée du sentier qui
+menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres
+roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la
+sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques,
+avec l'aspect d'un joujou très neuf.
+
+Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite
+glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient
+autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une
+touffe de fleurs de mûrier qu'elle mit à son corsage, chiffonna
+gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite
+poche de côté, et reprenant le galop, vint s'arrêter devant l'entrée de
+la ferme.
+
+Une voix enrouée appela:
+
+--C'est-y qu'vous êtes là, maît' Lavenue?...
+
+Et un petit valet sortit de la maison en disant:
+
+--Y n'm'entend point que j'crès!... j'vas l'querri...
+
+Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un
+peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et
+si rouge qu'il tournait positivement au violet.
+
+--Oh!...--fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,--c'est vous,
+mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!...
+
+Elle dit en souriant:
+
+--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!...
+
+Il demanda, s'avançant la main tendue:
+
+--C'est-y point qu'vous voulez descendre?...
+
+--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la
+part de grand'mère... c'est pour le déjeuner de la Confirmation... c'est
+lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...
+
+--Oui... j'le sais!...
+
+--Eh bien, grand'mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches...
+de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent
+dans le potager des Borderettes...
+
+--On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise
+peut êt' tranquille... ça sera bié choisi...
+
+Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la
+regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:
+
+--C'est-y qu'vous r'partez déjà?... vous n'voulez-t'y point vous
+rafraîchir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant
+l'bon lait!...
+
+Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:
+
+--Ça fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bié
+chaud...
+
+Le langage de «maît' Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de
+Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu
+de son accent primitif.
+
+C'était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux,
+avait eu l'idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait
+fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces
+hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir à la place même
+où d'autres s'étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du
+monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et
+telle était sa force qu'il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire
+maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens
+notables.
+
+Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa
+à terre en disant:
+
+--Vous voulez bié... s'pas?...
+
+Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en
+s'effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air
+aimable:
+
+--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je
+connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...
+
+--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a
+r'blanchi... alors, comprenez, ça change!...
+
+Elle reprit, en souriant:
+
+--Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...
+
+«Maît' Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée,
+la secoua, et dit avec un peu d'hésitation:
+
+--Je n'peux point m'décider à donner un'maîtresse à la ferme... pa'ce
+que j'en trouve point eun' qui m'aille...
+
+Et après un instant de silence, il acheva:
+
+--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!...
+
+--Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de
+Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous
+épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...
+
+Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l'énorme casquette à ponts
+qu'il ne quittait jamais quelle que fût la saison:
+
+--J'les trouve point comme ça!...
+
+--Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...
+
+--Non, mad'moiselle Denyse...
+
+--Et Joséphine Lacaille?...
+
+--Non, mad'moiselle Denyse...
+
+--Et Louise Pature?...
+
+--Non, mad'moiselle...
+
+Elle se mit à rire:
+
+--Alors, aucune femme ne vous plaît?...
+
+--Si... tout d'même... y en a eune...
+
+Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:
+
+--Laquelle?...
+
+Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche
+pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia:
+
+--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!...
+
+Bijou n'entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée,
+elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se
+relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette
+créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'à
+son visage montaient des bouffées chaudes qui l'étouffaient.
+
+Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il
+dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d'énormes gouttes
+de sueur:
+
+--Nom de nom, qu'y fait chaud!...
+
+--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre
+lait était exquis...
+
+Il demanda, l'air malheureux:
+
+--Et comme ça, c'est-y qu'c'est qu'vous partez déjà?...
+
+--Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d'heure que je suis
+chez vous!...
+
+Il balbutia:
+
+--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-là!...
+
+Et, d'une voix très basse:
+
+--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est
+qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bié sûr!......
+
+Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage.
+Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là,
+le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps
+noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparaître dans
+l'ouverture de sa blouse.
+
+Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à
+cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:
+
+--Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...
+
+Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais
+il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la
+taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de
+la selle. Elle dit, stupéfaite:
+
+--Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment
+avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si
+grand?...
+
+Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec
+effort, elle conclut:
+
+--Là!... vous voyez!... c'était trop lourd!... vous êtes tout
+essoufflé...
+
+Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:
+
+--Au revoir!... et encore merci!...
+
+Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier
+resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:
+
+--N'oubliez pas les pêches et les poires de grand'mère, monsieur
+Lavenue!...
+
+Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le
+temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à
+Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la récréation ne commençait
+qu'à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse
+touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un
+bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se
+retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et
+ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez,
+aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver
+ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au
+galop Patatras qui, très veule, s'arrêtait voulant à toute force brouter
+les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse,
+presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait
+le bois. Une voix cria:
+
+--Hé!... Bijou!... c'est comme ça que tu nous brûles!...
+
+Elle s'arrêta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M.
+Giraud, étendus à l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foulée la
+marque de leurs corps.
+
+--Comment... c'est déjà vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous
+rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...
+
+Pierrot répondit:
+
+--Un peu avant l'heure...
+
+Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.
+
+--M'sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans
+que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons
+être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...
+
+Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s'adressant à Giraud:
+
+--Êtes-vous remis de votre soirée d'hier?...
+
+--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi «remis»?...
+
+--Parce que vous n'avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de
+Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous
+raconter, l'un que Charles de Tourville s'était embarqué avec Guillaume
+le Conquérant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu
+Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...
+
+--Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu'il n'y avait dans sa
+famille que du sang bleu»... je n'ai pas bien compris pourquoi il me
+racontait ça!...
+
+--Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais
+sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que
+les Tourville...
+
+--Ah!...
+
+--Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui
+s'appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez
+que--côté Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous
+faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j'aurais bien ri si
+vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!...
+
+--Ça n'était pas l'embêtement causé par les racontars Tourville et
+Juzencourt qui lui donnait cet air là,--fit observer Pierrot:--depuis
+quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te
+promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le
+Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...
+
+Bijou dit en riant:
+
+--J'en suis convaincue!...
+
+Pierrot protesta:
+
+--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!...
+
+--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune répétiteur
+ennuyé,--vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il
+voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...
+
+--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien
+d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours
+comme ça!... affaire d'entraînement!...
+
+--Je ne vois pas très bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entraînant à
+causer avec tes camarades!...
+
+Tout en parlant elle s'arrêta, indiquant quelque chose sous bois:
+
+--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces
+grappes!...
+
+--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot.
+
+--Je veux bien!... il est si beau!...
+
+Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il
+brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l'arbre oscilla,
+balancée, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses.
+
+Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de
+ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en
+cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.
+
+Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'épaule de Patatras,
+demanda:
+
+--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?...
+
+--Moi?... mais non!... pourquoi?...
+
+--Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu
+triste...
+
+Elle dit, avec un sourire forcé:
+
+--Triste?... moi?...
+
+--Oui... tout à l'heure, quand vous avez passé devant nous sans nous
+voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...
+
+--Tout à l'heure... c'est possible... oui... je n'étais pas gaie... mais
+à présent, je n'ai aucune raison de ne pas l'être... au contraire!... je
+me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau
+soleil que j'aime tant!...
+
+Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:
+
+--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...
+
+Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec
+lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage,
+sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres
+petites fleurs fanées déjà.
+
+Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou,
+qui avait repris sa mine souriante, le remercia:
+
+--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine
+de porter ça pendant encore un kilomètre...
+
+--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus
+embêtantes!...
+
+--Tu es un bon Pierrot!...
+
+--C'est pas que je suis bon...
+
+Il s'approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:
+
+--C'est que je t'aime!...
+
+Bijou ne répondit pas.
+
+Au bout d'un instant, Pierrot reprit:
+
+--Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?...
+
+--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si
+pure!... si fraîche!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne
+comprenais pas hier!...
+
+--Quoi donc?...
+
+--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue,
+j'ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez
+encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois
+semaines que je suis au château je n'avais pas encore eu le bonheur
+de...
+
+--Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!...
+
+Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à
+l'heure était redevenue Bijou.
+
+En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde...
+
+Pierrot répondit avec humeur:
+
+--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà
+Henry... et m'sieu l'Abbé!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!...
+Tiens!... qu'est-ce que c'est que ça?... tu as raison... il y a d'autres
+gens... Ah!... c'est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a
+encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir...
+ben! faut qu'il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une
+chaleur pareille!...
+
+Bijou dit:
+
+--C'est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous
+l'amener...
+
+--Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon,
+le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!...
+
+Bijou s'était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait
+plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce
+moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du
+château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint
+rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans
+son portefeuille, après l'avoir baisé avec une sorte de dévotion
+passionnée.
+
+Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le
+recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle
+devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune
+professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait
+accompagnés.
+
+--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à
+une fenêtre.
+
+Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour
+descendre de cheval:
+
+--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
+moi, je suis très bien...
+
+Elle embrassa Jeanne de tout son cœur, dit bonjour à M. Dubuisson,
+et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
+bouche bée.
+
+--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.
+
+D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune
+homme sa patte fine en disant:
+
+--Nous sommes déjà de vieux amis!...
+
+Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne:
+
+--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...
+
+M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard
+qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense?
+
+--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.
+
+--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...
+
+--Viens ici!... que je voie ça?...
+
+Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
+elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.
+
+--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa
+main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la
+peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...
+
+--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas
+chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu
+veux!...
+
+Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:
+
+--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de
+piqué blanc!...
+
+--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...
+mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
+contraire bien mal...
+
+L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
+elle-même, et conclut:
+
+--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...
+mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...
+
+--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec
+bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...
+
+Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable,
+causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu
+isolé au milieu de tous.
+
+C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la
+gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité
+du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements
+sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression
+d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce
+de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée,
+tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé
+de Jeanne était aussi «réussi».
+
+Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient
+mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus
+loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.
+
+Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement
+d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis
+quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant
+elle dirigeait si facilement à son gré.
+
+Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec
+l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque
+chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire.
+
+Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se
+tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
+songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder
+Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui
+vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi
+expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.
+
+Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que
+Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds
+comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus
+épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
+moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.
+Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
+Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis
+que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait
+presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son
+exquise bonté.
+
+Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
+l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.
+
+--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.
+Spiegel était «bien»?...
+
+--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce
+que toi, tu ne...
+
+--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que
+«bien»...
+
+--Mais...
+
+--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je
+m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un
+peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on
+prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...
+
+Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:
+
+--Où l'as-tu connu?...
+
+--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma
+tante...
+
+--Et ça s'est décidé tout de suite!...
+
+--Non... mais je l'ai aimé tout de suite...
+
+--Oui... tu es une tendre, toi!...
+
+--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec
+moi...
+
+--Et puis?...
+
+--Et puis... nous sommes partis... moi, le cœur très gros,
+naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait
+pas du tout à moi....
+
+--Tu ne m'as rien dit de tout ça!...
+
+--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne,
+pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble
+que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même...
+c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris...
+
+--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à
+l'amour?...
+
+--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
+vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
+cœur dans une affection immense... et unique...
+
+Bijou soupira et dit avec tristesse:
+
+--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!...
+
+--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...
+oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à
+l'instant...
+
+--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.
+
+--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très
+digne d'être aimé, celui-là!...
+
+--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton
+mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais
+que c'était fini?... après?...
+
+--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée
+vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était
+nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
+Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce...
+
+--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?...
+
+--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui
+me demandait à papa.
+
+--Comment est-elle, sa mère?...
+
+--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur...
+
+--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...
+
+--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...
+
+--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils...
+
+--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...
+
+--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été
+long, va!...
+
+--Mais comment peux-tu savoir...
+
+--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux
+d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus
+fidèles...
+
+--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère,
+très... et elle habitera avec nous!...
+
+--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une
+mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect...
+
+--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
+dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...
+
+--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...
+et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance
+que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...
+
+--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
+étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
+troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse...
+
+--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu
+dois l'aimer pour l'amour de lui...
+
+--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
+tellement meilleure que moi!...
+
+--Je suis un ange, c'est convenu!...
+
+--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...
+
+--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant
+cette semaine que tu veux bien me donner?...
+
+--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le
+permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...
+
+--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser
+que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...
+Rentrons, veux-tu?...
+
+--Je veux bien!...
+
+Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,
+l'air indifférent:
+
+--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée
+bizarre que Jean de Blaye m'aime?...
+
+--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son
+agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a
+vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...
+
+--Tu as trop d'imagination!...
+
+--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...
+
+--Moi?...
+
+--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...
+
+--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je
+l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop
+pour l'aimer autrement...
+
+--C'est dommage!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...
+
+Bijou secoua la tête:
+
+--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...
+
+--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
+Blaye!...
+
+--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du
+tout!...
+
+--Ah!... je ne savais pas!...
+
+--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...
+
+--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...
+
+Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:
+
+--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...
+
+--Oui, parfaitement...
+
+--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
+myope!...
+
+--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
+conduit...
+
+--C'est bien ça!...
+
+Et, comme Jeanne faisait un mouvement:
+
+--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la
+Norinière.
+
+--Ah!... ce monsieur si riche!...
+
+--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire
+un mot de ça!...
+
+--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...
+
+Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui
+s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite
+tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.
+
+--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...
+
+Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.
+
+--Qui ça?...
+
+--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...
+
+--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...
+
+--Passionnément...
+
+--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...
+
+En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:
+
+--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...
+
+Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu
+endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
+«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par
+sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,
+au-devant de Bijou.
+
+Elle dit, gentille:
+
+--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de
+suite nous voir!...
+
+--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...
+
+Elle répondit, toute souriante:
+
+--Jamais!...
+
+Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:
+
+--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
+se marie!...
+
+--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça,
+Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton
+amie...
+
+--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est
+mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à
+lui tout seul...
+
+M. de Clagny dit, à demi-voix:
+
+--Que c'est beau, les illusions!...
+
+Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Une bêtise!...
+
+--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...
+vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous
+vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est
+mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très
+ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui
+de M. Spiegel?...
+
+Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre.
+
+Bijou dit, s'adressant toujours au comte:
+
+--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare
+cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas
+soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est
+vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque...
+
+--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.
+
+--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!...
+Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M.
+Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une
+drôle de figure!...
+
+Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés,
+la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:
+
+--J'ai mal à la tête!...
+
+Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était
+venu, il s'écria, bourru:
+
+--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça
+vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...
+
+Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle
+reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son
+visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:
+
+--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et
+pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour
+l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...
+
+Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières
+meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.
+
+Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un
+mouvement violent:
+
+--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est
+stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris...
+
+M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en
+voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était
+ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:
+
+--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est
+incurable!...
+
+M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,
+s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait:
+
+--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes
+moins compatissante...
+
+M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis.
+Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu.
+
+Pierrot, lui, s'écria franchement:
+
+--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...
+
+--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec
+conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre
+monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...
+
+La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant
+Bijou de côté:
+
+--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant
+surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à
+qui ça a fait peur!...
+
+--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu
+expliquer son trouble, voilà tout!...
+
+--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...
+
+--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire
+adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?...
+
+La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la
+saluer:
+
+--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir
+souvent?...
+
+Bijou demanda, s'adressant à son amie:
+
+--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en
+voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...
+
+--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M.
+Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...
+
+ * * * * *
+
+En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye
+éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser
+donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé,
+réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres
+caresses de madame de Nézel.
+
+La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante
+contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant
+que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se
+sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que
+son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à
+coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il
+s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause
+disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait
+sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant,
+s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant
+aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il
+ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de
+Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à
+cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son
+cœur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait
+toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et
+de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les
+Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il
+vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à
+côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était
+à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?...
+Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant
+qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce
+merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y
+avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie.
+Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité
+tranquille.
+
+Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à
+Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa
+lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne...
+mais elle comprendra... et c'est fini!...»
+
+Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception
+singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il
+frissonna douloureusement.
+
+Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces
+tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:
+
+--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa
+cousine... ou même sa sœur...
+
+--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du
+salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore...
+
+--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept
+heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai
+te prendre après le premier coup du dîner!...
+
+Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa
+chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun
+chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les
+persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes.
+
+Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une
+silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre.
+
+Bijou demanda:
+
+--C'est toi, Jean?...
+
+--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire...
+
+--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...
+
+--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que
+de toi...
+
+--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...
+
+--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...
+
+Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,
+
+--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...
+
+Il l'arrêta par le bras:
+
+--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!...
+d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce
+que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...
+
+Elle parut chercher:
+
+--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
+
+--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop
+grande pour faire ça... quand il y a du monde...
+
+Elle demanda en riant:
+
+--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...
+
+Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et
+tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le
+baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte
+caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette
+fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les
+mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au
+frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle
+s'enfuyait.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une
+semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui
+annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1^{er}
+septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions
+d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et
+Bijou accepta.
+
+--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!...
+nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...
+
+Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à
+faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles
+s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture,
+et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille
+ouvrière. A un moment, Bijou demanda:
+
+--Iras-tu au bal des courses?...
+
+--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas
+très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir
+en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien,
+tu sais?...
+
+--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien
+d'épouser un protestant?...
+
+--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très
+convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun
+de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a
+nullement l'idée de convertir l'autre...
+
+Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:
+
+--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même
+que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est
+vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...
+et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que
+les catholiques...
+
+--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...
+
+--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...
+
+--Comment?... et la blanche à petits bouquets?...
+
+--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal
+des courses, cette année!... ce sera très élégant!...
+
+--Oh! ça, oui!...
+
+--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous
+allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour
+ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire
+faire une robe... et il m'a donné cinquante francs...
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire faire?
+
+--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...
+
+Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:
+
+--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça
+serait tout plein gentil!...
+
+--Comment est ta robe?...
+
+--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe...
+toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des
+danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes
+superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait
+suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets
+ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec
+des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des
+longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas
+plus...
+
+--Ça sera joli...
+
+--Et ça t'ira à merveille...
+
+--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que
+je sois pareille à toi?...
+
+--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe
+ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira...
+
+--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient
+que d'elles-mêmes!...
+
+--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?...
+
+Elle ajouta en riant:
+
+--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de
+commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!...
+
+--Il aurait été un peu empêtré!...
+
+--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un
+échantillon...
+
+La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot,
+tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et
+précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:
+
+--Et même sans!...
+
+--Sans quoi?...--demanda Bijou.
+
+--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est
+toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...
+
+--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité,
+tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir
+entendu.
+
+La mère Rafut répondit:
+
+--Non, mademoiselle, la dugazon...
+
+--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la
+connaît?...
+
+La vieille ouvrière sourit:
+
+--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça
+dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux
+deux!...
+
+--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!...
+je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...
+
+La mère Rafut appuya:
+
+--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...
+
+--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...
+
+--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais
+elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et
+depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus,
+d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!...
+Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent,
+vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui
+courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui
+n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup
+d'œil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment
+qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier
+supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien
+raison!...
+
+--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!...
+
+Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se
+devinait à peine le reproche:
+
+--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne
+dois pas entendre?...
+
+La jeune fille rougit, et répondit, troublée:
+
+--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et
+puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je
+l'empêche de la raconter?...
+
+--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni
+écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...
+
+--Oui... tu as raison!...
+
+Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en
+disant:
+
+--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis
+bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas
+résister à ce qui m'amuse...
+
+--Et ça t'amusait?...
+
+--Beaucoup!...
+
+--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?...
+
+--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et
+observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des
+remarques que j'avais faites...
+
+--Quand ça?...
+
+--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...
+
+--Quelles remarques as-tu faites?...
+
+--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme...
+qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec
+les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas
+essayé de flirter, je parie?...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter
+avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...
+
+--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne
+m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est
+délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est
+cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a
+des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi
+souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on
+doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un
+contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!...
+
+--Je ne crois pas!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien,
+du moins... ça indique une sorte de duplicité!...
+
+--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une
+sensibilité grande... mais pas de la duplicité...
+
+--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui
+n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment
+s'appelle-t-elle?...
+
+--Lisette Renaud...
+
+--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne...
+quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès...
+
+--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?...
+
+--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque...
+
+--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très
+intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne
+trouves pas?...
+
+--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M.
+de Bernès...
+
+Et Bijou ajouta en riant:
+
+--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes
+yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire
+plaisir à M. de Clagny...
+
+--Tu l'aimes bien, celui-là!...
+
+--Oh! ça! oui, par exemple!...
+
+--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu
+ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais
+ravie...
+
+--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...
+
+--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...
+
+--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...
+je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les
+autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me
+passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je
+voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père
+ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit
+cette impression-là?...
+
+--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que
+papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très
+ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de
+même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...
+
+--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...
+
+Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha
+du perron.
+
+--Quelle chaleur!...--dit-elle.
+
+Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue,
+et reprit:
+
+--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...
+
+--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança
+dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui
+demander à déjeuner...
+
+--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on
+le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...
+
+Et, plus aigrement encore, il ajouta:
+
+--Il faut croire que nous lui plaisons!...
+
+La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il
+dit, avec admiration:
+
+--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire,
+il a la ligne, le bonhomme!...
+
+ * * * * *
+
+Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au
+bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que
+c'était...
+
+--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des
+chaussures trop courtes...
+
+--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...
+
+Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:
+
+--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...
+
+Jean se mit à rire.
+
+--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses
+doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en
+suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte...
+il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...
+
+M. de Jonzac répondit:
+
+--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures...
+
+--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à
+Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...
+
+Madame de Bracieux dit:
+
+--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et
+savoir la réponse... il pourrait l'emmener?
+
+--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous
+irions aussi... nous avons des courses à faire...
+
+--Lesquelles?...--demanda la marquise.
+
+--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des
+crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...
+
+M. de Clagny proposa:
+
+--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à
+Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous
+ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière...
+
+--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en
+mail!... vous voulez bien, grand'mère?...
+
+Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:
+
+--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un
+effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on
+ne trouve pas ça correct...
+
+Bijou se récria:
+
+--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...
+
+--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement
+attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,
+moi!...
+
+Madame de Bracieux répondit, sincère:
+
+--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...
+
+--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir
+auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de
+Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...
+
+--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et
+qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.
+
+--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.
+
+--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne
+sommes que six, jusqu'à présent...
+
+La marquise se tourna vers Bertrade:
+
+--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...
+
+Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et
+sembla contempler attentivement le parquet:
+
+--Paul les surveillera très bien!...
+
+Bijou s'avança:
+
+--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.
+Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte
+l'avenue...
+
+La marquise regarda par la fenêtre et dit:
+
+--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...
+
+--Il arrive toujours à pied, grand'mère!...
+
+--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.
+
+Bijou se tourna vers lui:
+
+--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...
+
+--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!...
+
+--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien
+que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.
+Sylvestre...
+
+--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de
+Clagny.
+
+--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!...
+parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur
+d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...
+
+--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!...
+pas snob du tout!...
+
+--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a
+des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur
+extraordinaires...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit
+pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement
+habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des
+grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...
+
+Un domestique annonça:
+
+--Monsieur Sylvestre est là...
+
+Madame de Bracieux demanda:
+
+--A-t-on prévenu Joséphine?...
+
+--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...
+
+Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:
+
+--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que
+Joséphine, je ne fais rien de bon!...
+
+Au moment de sortir, elle ajouta:
+
+--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...
+
+Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui
+avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la
+fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait
+le pupitre et tirait le violon de sa boîte.
+
+A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore,
+devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de
+vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu,
+mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté
+et de sympathique.
+
+--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit
+la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!...
+
+Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:
+
+--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?...
+qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la
+limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...
+
+--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne,
+mademoiselle, de vous occuper ainsi de...
+
+Denyse l'interrompit:
+
+--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez
+dit de prendre!... vous allez me gronder...
+
+Il répondit, d'un ton effaré:
+
+--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...
+
+--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...
+voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais
+vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner
+une bête de romance que j'apprends...
+
+--Quelle romance?...
+
+--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un
+vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter...
+
+--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça
+est devenu rengaine, voilà tout!...
+
+Il ajouta, en regardant la musique:
+
+--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...
+
+--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!...
+que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix
+graves!... seulement il n'y en a pas!...
+
+--Elles sont rares, mais il y en a...
+
+Bijou secoua la tête...
+
+--Je n'en ai jamais entendu...
+
+--Eh bien, vous pourriez en entendre une...
+
+--Où donc?...
+
+--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle
+Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très
+jolie, ce qui ne gâte rien...
+
+--Elle a une belle voix?...
+
+--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans
+compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse
+jamais...
+
+--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...
+
+--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...
+
+--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...
+
+--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...
+
+Après un silence, le musicien demanda:
+
+--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous
+intéresserait bien plus...
+
+--Grand'mère ne voudrait jamais!...
+
+--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre...
+c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez...
+dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés...
+organisée par les Dames de France... tout le monde ira...
+
+--Et on jouera des choses convenables?...
+
+--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques
+aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme...
+et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre...
+
+--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...
+
+Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le
+jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de
+la boisson glacée, en disant:
+
+--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid,
+cette limonade!...
+
+Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras
+allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration
+passionnée.
+
+Alors elle dit en souriant:
+
+--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...
+
+Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il
+avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano:
+
+--Commençons, mademoiselle!... commençons!...
+
+Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu,
+comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?...
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...
+
+Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait
+au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue
+et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se
+voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou
+répéta, surprise:
+
+--Positivement, vous n'êtes pas en forme!...
+
+--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais
+pas ce que j'ai...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Moi non plus, je ne le sais pas!...
+
+Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.
+
+--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois
+vieilles chansons?...
+
+Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis
+que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le
+pauvre garçon la suivait tant bien que mal.
+
+Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa
+chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.
+
+Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la
+regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux
+mouvement, elle lui dit:
+
+--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M.
+de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...
+
+Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit:
+
+--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde...
+
+Il demanda, éperdu:
+
+--Et vous y serez?...
+
+--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre...
+
+De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie
+qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement
+à Bijou...
+
+--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces
+fleurs pour vous...
+
+Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans
+sa ceinture en disant:
+
+--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!...
+
+Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et
+lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main,
+M. de Clagny dit à Jean de Blaye:
+
+--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!...
+
+Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela:
+
+--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin,
+le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi
+Pierrot...
+
+--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te
+demande...
+
+Le petit fit la grimace:
+
+--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est
+pas mon fort!...
+
+Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla
+trouver madame de Bracieux:
+
+--Vous m'appelez, ma tante?...
+
+--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?...
+
+--Le libraire?...
+
+--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle
+_le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...
+
+--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...
+
+--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c'est pour le curé
+auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard
+de Mauléon_... tu retiendras bien le titre?
+
+--Oui, ma tante...
+
+--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive?
+
+--Pas la peine...
+
+--Tu l'oublieras?...
+
+--Pas de danger!.....
+
+Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de
+défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant:
+
+--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Levée toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait
+à l'office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.
+
+Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil,
+dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut
+très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de
+la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux,
+il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:
+
+--Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...
+
+--C'est-à-dire que je n'ai pas commencé!...
+
+--Ah bah!...
+
+--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu
+en prendre un autre pour achever ma nuit...
+
+Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:
+
+--Votre nuit?...
+
+--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il
+fait nuit jusqu'à dix heures au moins!...
+
+--Et vous allez vous recoucher?...
+
+--A l'instant même...
+
+--Mais c'est fou!...
+
+--C'est au contraire très sage... d'autant plus que, quand on n'est pas
+de bonne humeur, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se terrer...
+
+--Vous n'êtes pas de bonne humeur?...
+
+--Non!...
+
+--Et pourquoi ça?...
+
+Paul de Rueille hésita un instant et répondit:
+
+--Je n'en sais rien...
+
+--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course à
+Pont-sur-Loire, vous n'avez pas été très aimable...
+
+--C'est votre faute!...
+
+--Ma faute!... à moi?...
+
+--A vous...
+
+--Mais comment ça?...
+
+--Je vous le dirai si ça vous plaît...
+
+--Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend à la
+laiterie...
+
+Il demanda, l'air inquiet:
+
+--Qui ça?...
+
+Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:
+
+--La femme des vaches...
+
+M. de Rueille répliqua, un peu pointu:
+
+--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches
+attendît à cause de moi...
+
+Denyse proposa:
+
+--Vous devriez venir voir les fromages?...
+
+--C'est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur
+que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?...
+
+--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire
+quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cœur?... oh!... vous
+le savez par cœur, j'en suis sûre!... il n'y a dans la bibliothèque
+que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il
+n'entre plus un livre, ni rue de l'Université, ni à Bracieux, tellement
+grand'mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien
+tort, grand'mère, d'avoir peur de ça!... jamais je n'ouvrirais un livre
+qu'on m'aurait défendu d'ouvrir, jamais!...
+
+--Grand'mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre
+jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...
+
+--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais
+venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas
+à me faire attendre...
+
+M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:
+
+--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...
+
+Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si
+gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait,
+son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses
+cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par
+une grande épingle de nourrice en argent.
+
+Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus
+s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se
+tourna vers lui, souriante:
+
+--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je
+suis à vos ordres...
+
+Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:
+
+--Je vous écoute...
+
+--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?...
+
+--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si
+mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute...
+
+Il répondit, embarrassé:
+
+--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière
+d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce
+qu'elles devaient être!...
+
+--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
+
+--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire
+monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré...
+Pourquoi cette insistance?...
+
+--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied...
+à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui
+offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait
+singulier!...
+
+--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place
+dans sa voiture...
+
+--Il n'y pensait pas!...
+
+--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la
+main...
+
+--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé
+une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...
+
+--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...
+
+--Ai-je été si aimable?...
+
+--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère
+attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour
+lui...
+
+--Je ne m'en suis pas aperçue...
+
+--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je
+me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me
+tourmenter que vous faisiez ça!...
+
+Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:
+
+--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que
+je sois aimable pour M. de Bernés?...
+
+--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous
+le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir
+faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est
+vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore...
+
+Elle dit, gentiment:
+
+--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous
+assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de
+Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny
+m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous
+me pardonnez?...
+
+Sans répondre, M. de Rueille reprit:
+
+--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est
+vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant
+pour autoriser de telles libertés...
+
+--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?...
+
+--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui...
+tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...
+
+--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?...
+
+--Vous!...
+
+--Mais à quel propos?...
+
+--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue
+Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien
+la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire
+casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout,
+cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des
+plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de
+passer par là...
+
+Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait
+parfois ses yeux, et elle dit en souriant:
+
+--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue
+Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque
+chose?...
+
+--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé...
+comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny
+a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite
+Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous
+autres!...
+
+--Avez-vous fini de me gronder?...
+
+--Je ne vous gronde pas...
+
+--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...
+
+Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec
+frais, elle demanda:
+
+--Embrassez-moi?...
+
+Il recula brusquement.
+
+--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?...
+
+Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:
+
+--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je
+ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...
+
+Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front
+et répondit, très douce:
+
+--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...
+
+Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra
+sans plus parler.
+
+ * * * * *
+
+En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui
+l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit:
+
+--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je
+trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps...
+
+--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi,
+dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est
+forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent
+Brice?...
+
+--Aucune...
+
+--C'est encore heureux!...
+
+--Mais il lui ordonne la mer...
+
+--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être
+insupportable?...
+
+--Voyez ce qu'il dit...
+
+M. de Rueille murmura:
+
+--Voyons ce qu'il dit?...
+
+Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans
+laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits
+troubles nerveux que ressentait l'enfant.
+
+Et il répéta, narquois:
+
+--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces
+troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperçoit, nous quitterions
+Bracieux, où cet enfant s'épanouit dans un air exquis,--son air natal,
+en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah!
+non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...
+
+Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus
+la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux.
+
+Bertrade le regarda:
+
+--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la
+vérité... j'espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un
+peu?...
+
+Il répondit, vaguement inquiet:
+
+--Non... pas du tout!...
+
+--Eh bien... vous aviez raison tout à l'heure... non seulement Marcel,
+ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais
+encore il n'est pas malade...
+
+Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,
+
+--C'est son père qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et
+qui en changera...
+
+Il balbutia:
+
+--En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...
+
+Nettement, elle répondit:
+
+--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps...
+tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...
+
+--J'y tiens!...
+
+--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce
+que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous
+distraire, j'ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...
+
+Il dit, convaincu:
+
+--Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et
+je vous en suis très reconnaissant...
+
+--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu, à être ce que j'ai été, aucun
+mérite... Ce qu'on appelle «la trahison» d'un mari me semble une très
+petite chose pour un bien grand mot!... à moins d'être un saint... ou un
+infirme...--et je n'eusse souhaité épouser ni l'un ni l'autre...--un
+mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils
+arrivés plus souvent qu'il n'eût fallu... je n'en sais rien...
+
+--Mais je vous assure...
+
+Il s'arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:
+
+--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous
+parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne
+vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd'hui très
+imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou
+ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est...
+affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le
+plus sérieusement affolé...
+
+--Eh bien! c'est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites
+vous-même, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça
+ne changera rien...
+
+--Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement
+malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...
+
+--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous
+reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses
+en seraient exactement au même point...
+
+Elle répondit étourdiment:
+
+--Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée...
+ou presque...
+
+--Mariée!...--fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l'épouse?...
+
+--Mais non... Jean ne l'épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait
+bien de filer!...
+
+--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry,
+je présume?...
+
+--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a,
+épouser Bijou...
+
+--Alors qui est-ce?... qui?...
+
+--Mais ce n'est personne... de précis...
+
+--Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose
+précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou
+presque...» Qu'entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le
+dire?... on vous l'a défendu?... c'est une confidence?...
+
+--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que
+ça...
+
+--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...
+
+--Non...
+
+Après un silence, elle reprit:
+
+--J'ai montré à grand'mère la lettre du docteur... notre départ lui fait
+beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que
+Bracieux soit très meublé...
+
+--Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mère?... ça
+m'étonne d'elle, qui est si fine!...
+
+--Si elle n'y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l'a
+laissé croire... à tout à l'heure... je vais m'habiller pour le
+déjeuner...
+
+M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement:
+
+--Vous m'en voulez?...
+
+--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas
+empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M.
+Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que
+Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé,
+qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...
+
+--Oh!...
+
+--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans
+savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui
+s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin
+du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son
+chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!...
+allez-vous-en!...
+
+ * * * * *
+
+--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde
+fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?...
+
+Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:
+
+--Quel livre, ma tante?...
+
+--Le roman de Dumas... pour le curé...
+
+--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!...
+
+--Tu as oublié la commission?...
+
+--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!...
+
+--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!...
+
+--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce
+livre-là!...
+
+--Allons donc!...
+
+--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas
+que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...
+
+--Dumas!...
+
+--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais
+mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...»
+enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le
+trouve...
+
+--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le
+déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans
+doute il n'a rien trouvé...
+
+--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...
+
+Rueille déplia la lettre et lut:
+
+ «Madame la marquise,
+
+ «Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu
+ demande.
+
+ «Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos
+ principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on
+ nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais
+ existé en librairie.»
+
+--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait
+pas,--qu'est-ce que c'est que ça?...
+
+Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie:
+
+--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en
+langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il
+n'a pas voulu!...
+
+M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant,
+à moitié pointu:
+
+--Il est indécrottable, cet animal!...
+
+Très rouge, Pierrot répondit, vexé:
+
+--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous
+avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...
+
+--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...
+
+--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue
+Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...
+
+--Eh! là!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus
+respectueusement de mon vieil ami Clagny!...
+
+--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!...
+il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin,
+dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses
+couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des
+petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris...
+c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies...
+s'pas, Paul?...
+
+Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna
+vers l'abbé:
+
+--S'pas, m'sieu l'abbé?...
+
+L'abbé Courteil répondit, sincère:
+
+--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué...
+
+Pierrot ne se tint pas pour battu:
+
+--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les
+dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants...
+
+--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?...
+mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!...
+
+La marquise demanda:
+
+--Peur de quoi?...
+
+--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué
+verser...
+
+--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller
+en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment
+t'a-t-elle poussé, cette idée-là?...
+
+Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à
+terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:
+
+--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny
+racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait
+tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu
+étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue
+Rabelais...»
+
+Pierrot protesta:
+
+--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue
+Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut
+lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as
+pu...
+
+--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel
+intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?...
+
+Pierrot répondit, perplexe:
+
+--Je me l'demande!...
+
+Puis, sautant sur une autre idée:
+
+--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là, c'est M.
+de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!...
+Seigneur!... quelle tête!...
+
+Henry de Bracieux se mit à rire et dit:
+
+--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre
+Bernès!... il avait peur d'être grondé...
+
+--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux
+clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la
+petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?...
+
+Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:
+
+--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...
+
+--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot.
+
+Mais Bijou l'écarta de la main:
+
+--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...
+
+Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait
+un peu effarée:
+
+--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que
+tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le
+nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien...
+alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je
+te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?...
+
+Jeanne répondit, pensive:
+
+--Je te l'ai dit déjà... tu as toujours raison!...
+
+ * * * * *
+
+Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.
+
+Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:
+
+--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...
+
+Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:
+
+--Trouvez-vous?...
+
+--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux,
+une idée m'est venue...
+
+--Voyons cette idée?...
+
+--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la
+lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener
+d'ici ton mari... est-ce vrai?...
+
+Trop franche pour nier, elle dit:
+
+--C'est vrai!...
+
+--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...
+
+--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...
+
+--De Bijou?...
+
+Elle secoua sa belle tête sérieuse:
+
+--Non... de Paul.
+
+--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?...
+
+--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous
+appelez «sa vertu»...
+
+--Eh bien, alors?...
+
+--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus
+qu'il devienne complètement ridicule...
+
+--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas
+mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres...
+car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que
+ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne
+crois pas?...
+
+--C'est bien possible!...
+
+--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la
+paix du Seigneur, l'abbé?...
+
+--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?...
+
+--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne
+voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...
+
+--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces
+troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...
+
+--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je
+trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener
+Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la
+vérité... excepté toi et moi...
+
+--Et tous les autres!...
+
+--Crois-tu?...
+
+--J'en suis sûre...
+
+--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de
+rien...
+
+--................
+
+--Pourquoi ne réponds-tu pas?...
+
+--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous
+n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou...
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire?...
+
+--Ce que j'ai dit, pas autre chose...
+
+--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de...
+
+--Dès le premier jour...
+
+--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger
+court-elle?...
+
+--Aucun...
+
+--Paul est un honnête garçon...
+
+--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou
+serait encore protégée par bien d'autres raisons...
+
+--Lesquelles?...
+
+--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant
+d'impression qu'un meuble.
+
+--Ensuite?...
+
+--Ensuite?... mais... mais c'est tout!...
+
+--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les
+autres?...
+
+Madame de Rueille reprit, embarrassée:
+
+--Mais non... c'était une façon de parler...
+
+--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je
+sais ce que tu penses?
+
+--Je ne le crois pas!...
+
+--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne
+fera jamais attention à Paul, c'est...
+
+--Qu'il est marié...
+
+--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou
+est occupée de quelqu'un?...
+
+--...............
+
+--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton
+mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit
+Giraud?...
+
+--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!...
+d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne...
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire?...
+
+--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait
+toutes choses...
+
+--Mais quand ça?...
+
+--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...
+
+--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?...
+
+Madame de Rueille répondit en souriant:
+
+--L'avenir est toujours vague, grand'mère!...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la
+petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La
+Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque
+chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux
+répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce
+poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou.
+
+«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et
+Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée,
+avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans
+lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle
+s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours
+égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque
+instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait
+qu'elle «couvait sûrement une maladie».
+
+Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le
+monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant
+docilement le mouvement mondain où on l'entraînait.
+
+Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à
+suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la
+bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on
+n'aurait couru un si beau rallye-paper.
+
+Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval.
+M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien.
+Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à
+cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter
+les accidents.
+
+Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle
+dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:
+
+--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même
+avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un
+salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour
+parler votre langage élégant?...
+
+Et la marquise répéta, intriguée:
+
+--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!...
+
+Madame de Rueille répondit:
+
+--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!...
+
+--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai
+été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde
+adore... il était avec elle simplement poli...
+
+--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès
+considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les
+autres...
+
+La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:
+
+--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou...
+tu avais une idée de derrière la tête?...
+
+Sans répondre, Bertrade répéta la question:
+
+--Une idée de derrière la tête?...
+
+--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit
+Bernès?...
+
+--Je vous ai dit ce jour-là, grand'mère, que je crois que Bijou n'aime,
+n'a aimé, et n'aimera jamais personne...
+
+--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais
+certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper
+d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?...
+Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et
+d'affection...
+
+--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!...
+c'est-à-dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais
+non pas de caresser et d'aimer...
+
+--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la
+marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu
+en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne
+peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul,
+qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...
+
+Très douce, madame de Rueille répondit:
+
+--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse
+d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!...
+oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous
+trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça
+rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre
+parfois!...
+
+M. de Clagny s'approchait, il demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit
+coin?...
+
+--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me paraît
+en train d'apprivoiser votre petit ami Bernès...
+
+Le comte se retourna, inquiet:
+
+--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par là?...
+
+--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce
+garçon a dîné ici avec nous, il avait l'air gelé!... eh bien, je crois
+que le dégel approche...
+
+--Bah!--s'écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna
+subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui
+l'enchante... à tel point qu'il veut épouser, ce qui enchante moins son
+père, comme bien vous pensez?...
+
+Il ajouta, distrait:
+
+--Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!...
+
+--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux étonnée;--pourquoi
+tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?...
+pourquoi?...
+
+Il balbutia, embarrassé:
+
+--Mais parce que... elle est si jeune...
+
+--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'âge de se marier... elle
+aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...
+
+--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un
+gamin!...
+
+--J'aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus
+sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une
+belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?...
+
+M. de Clagny demanda, anxieux:
+
+--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?...
+
+--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça
+peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry
+s'inquiète, mais vous?...
+
+Comme il ne disait rien, elle reprit:
+
+--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe,
+mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre
+cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou,
+je présume?...
+
+Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:
+
+--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là!... mais c'est
+elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!...
+
+Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui
+affirmait, l'air contrarié:
+
+--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas
+quitter mes camarades ce jour-là...
+
+--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il
+faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du
+rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera,
+paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au
+plus...
+
+Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit
+officier et répondit:
+
+--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous
+fera plaisir à tous...
+
+--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais
+j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le
+rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris
+l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...
+
+Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:
+
+--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...
+
+Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout
+du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:
+
+--Tu nous as salement lâchés, tu sais!...
+
+Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé,
+écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette
+façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit,
+convaincu:
+
+--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce
+que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à
+l'heure!... y avait pas que moi!...
+
+--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande
+baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh
+bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir...
+
+--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y
+en a tant que ça?...
+
+Elle se pencha:
+
+--Qu'est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la
+terrasse...
+
+--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M.
+Spiegel...
+
+--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...
+
+Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit
+étoilée, et ils sortirent ensemble.
+
+Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda:
+
+--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons
+les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous
+les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent...
+
+Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous
+le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le
+cœur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils
+marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête
+pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:
+
+--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les
+étoiles!...
+
+Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se
+sentait si près d'elle:
+
+--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici
+une... l'avez-vous vue?...
+
+--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...
+
+--Souhaiter quelque chose?... quoi?...
+
+--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit
+filer une étoile, il faut former un vœu?...
+
+--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce vœu?...
+
+--On le dit...
+
+--Avez-vous, mademoiselle, un vœu tout prêt, pour ne pas être, cette
+fois, prise au dépourvu?...
+
+--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable...
+
+--Ah!... je n'ose pas vous demander...
+
+Elle dit doucement:
+
+--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille
+très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du
+monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa
+façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...
+
+Il demanda d'une voix qui tremblait:
+
+--Pourquoi voudriez-vous cela?...
+
+--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à-dire d'aimer
+hautement... sans me cacher...
+
+Elle ajouta très bas:
+
+--Sans me blâmer en moi-même...
+
+Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à
+chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:
+
+--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?...
+
+Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit
+pas.
+
+A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur
+noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou.
+Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.
+
+Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il
+devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la
+serrant éperdument contre lui, il murmura:
+
+--Denyse!...
+
+Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras,
+elle dit, d'une voix plaintive et tendre:
+
+--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!...
+
+Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait.
+
+Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle
+le repoussa:
+
+--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là-bas... moi je
+rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise...
+
+Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:
+
+--Pas par là!... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de
+revenir d'ici...
+
+--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser
+vos petites mains que j'adore?...
+
+Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même:
+
+--Allez-vous-en!... allez-vous-en!...
+
+Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta,
+cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait
+dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait
+toujours.
+
+ * * * * *
+
+--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans
+l'obscurité profonde.
+
+La jeune fille se redressa:
+
+--Qui est-ce qui est là?...
+
+--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître
+ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...
+
+--Je me promène...
+
+--Toute seule?...
+
+--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé
+qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute
+seule...
+
+--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire
+quand tu es seule?...
+
+--Je réfléchis...
+
+--Oh!... quel gros mot!...
+
+--Je rêve, si tu veux?...
+
+--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit
+pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques
+et invraisemblables...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés,
+pondérés... ils doivent te ressembler...
+
+--Je te remercie...
+
+--De quoi?...
+
+--Dame!... des aimables choses que tu me dis...
+
+--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis
+pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses
+graves...
+
+--Graves?...
+
+--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler,
+de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même...
+
+--Qui est ce quelqu'un?...
+
+--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à
+grand'mère ta main?...
+
+Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:
+
+--Ma main?... Henry?...
+
+--Est-ce donc si prodigieux?...
+
+--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!...
+
+--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui
+comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?...
+
+--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu
+de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère
+qu'il devait demander la permission de me parler...
+
+--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement
+pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!...
+
+--C'est mal d'être comme ça?...
+
+--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est...
+déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te
+parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette
+les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à
+toi... etc... etc...
+
+--Non... je te répondrai...
+
+--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de
+Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort
+de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...
+
+--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!...
+d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas
+épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...
+
+--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?...
+
+--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais
+trop...
+
+--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là!...
+
+--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant
+comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le
+considère comme mon frère...
+
+Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent:
+
+--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...
+
+--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...
+
+--Non... trente-trois...
+
+--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet
+d'un frère, toi!...
+
+Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une
+sorte de vague espoir:
+
+--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle...
+
+--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!...
+
+Elle reprit, gentille:
+
+--Ça te contrarie que je te dise ça?...
+
+--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne
+heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si
+on a des illusions, elles ne font pas long feu...
+
+--Tu avais des illusions?... quelles illusions?...
+
+--Aucune...
+
+--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...
+
+Elle se serra contre lui et demanda, câline:
+
+--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...
+
+Il se recula et répondit:
+
+--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on
+devient méchant, c'est fatal!...
+
+--Et tu as du chagrin?...
+
+--Oui...
+
+--Beaucoup?...
+
+--Mais... assez comme ça, je te remercie!...
+
+--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...
+
+--Quoi?... de quoi parles-tu?...
+
+--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!...
+
+Il répondit, s'énervant peu à peu:
+
+--Encore!... ah ça! tu es folle!...
+
+--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?...
+
+Il balbutia, embarrassé:
+
+--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que
+j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...
+
+--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton
+affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...
+
+--Oui...
+
+--Une autre que tu ne peux pas épouser?...
+
+--Précisément!...
+
+--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?...
+
+--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal...
+c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne
+voudrait pas de moi!...
+
+--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes...
+
+--Crois-tu?...
+
+--Évidemment... essaie toujours!...
+
+--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui
+n'espère rien... et qui n'ose même rien demander...
+
+Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré:
+
+--Tu m'aimes!... toi?... toi?...
+
+--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?...
+
+--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je
+t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le
+voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...
+
+Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui
+passa la main sur les yeux.
+
+--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?...
+Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...
+
+Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et
+chaud baiser.
+
+Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna
+très vite.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--Alors, décidément, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, à
+Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle
+d'osier.
+
+La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:
+
+--Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret,
+tu comprends?...
+
+--Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais
+jusqu'à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d'avis...
+qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?...
+
+--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce
+que ça peut bien être?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?...
+
+--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?...
+
+--Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque
+autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...
+
+--Oh! non!...
+
+--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris
+samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner
+ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner
+de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces
+jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait
+qu'il ne t'a pas quittée...
+
+Jeanne répondit, avec effort:
+
+--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quittée... il ne s'est guère
+soucié de moi...
+
+--Comment ça?...
+
+--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occupé que de
+toi... il n'a parlé qu'à toi...
+
+--A moi?...
+
+--Oui... à toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis
+jalouse... jalouse affreusement...
+
+Denyse demanda, l'air effaré:
+
+--Jalouse de qui?... de moi?...
+
+Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que
+des larmes lui montaient aux yeux:
+
+--Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de
+la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vérité, que te
+laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?...
+
+--Non... pas du tout!...
+
+Elle ajouta tristement:
+
+--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je
+t'assure... M. Spiegel, qui est très poli, s'est occupé de moi parce que
+je suis la petite-fille de grand'mère qui le reçoit... pas pour autre
+chose...
+
+--Il s'est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s'en
+occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...
+
+--Mais non, je...
+
+--Il était bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres
+le subissent... c'est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui
+arriverait... j'ai trop compté sur son affection... j'ai cru qu'il
+m'aimait comme je l'aime... je me suis trompée, voilà tout!...
+
+--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions
+de te rapprocher de moi...
+
+--Non... ainsi, nous allons passer la journée d'aujourd'hui ensemble au
+rallye-paper...
+
+--Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas
+beaucoup!...
+
+Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:
+
+--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est
+arrivé?...
+
+--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille
+ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon
+Bijou, ne te fais pas de chagrin!...
+
+--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...
+
+--Mais tu me verras!... après-demain, je reviens à Bracieux pour la
+revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...
+
+--Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme
+toujours?... tu lui en veux?...
+
+--Samedi,--continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,--nous
+nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au
+bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons guère nous
+quitter...
+
+Bijou répondit, l'air attristé:
+
+--C'est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et
+puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...
+
+La femme de chambre entra:
+
+--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...
+
+--Au salon?... à cette heure-ci?--fit Bijou, surprise.
+
+--C'est M. le comte de Clagny qui est là...
+
+--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite...
+
+Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:
+
+--Viens avec moi?...
+
+--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer à Pont-sur-Loire après
+le déjeuner...
+
+Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:
+
+--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble
+aujourd'hui!...
+
+--Où ça?...
+
+--Devine?...
+
+--Je ne sais pas trop... au théâtre?...
+
+--Juste!... comment as-tu deviné ça?...
+
+--Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny
+que tu avais envie d'aller à cette représentation des Dames de France...
+je suppose qu'il t'a apporté une loge?...
+
+--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de
+six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton
+père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que
+j'oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c'est
+M. de Clagny qui les a amenés...
+
+--Mais,--répondit Jeanne,--à trois nous allons vous gêner...
+
+--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mère et
+moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept
+places... et personne ne veut venir...
+
+--Les Rueille?...
+
+--Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne
+viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M.
+de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que
+nous sommes huit en tout...
+
+Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:
+
+--Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt
+avec moi... alors tu cherches un prétexte?...
+
+--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu
+avec papa...
+
+--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invité M. de Bernès... mais il
+prétend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades...
+
+--Où l'as-tu donc vu, M. de Bernès?...
+
+--Au salon, à l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient
+d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui
+demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper...
+et, comme c'est un goûter offert par les officiers, grand'mère est
+tellement timorée qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation...
+
+--Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...
+
+--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bête... et le
+rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c'est tout près
+pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une
+trotte...
+
+--A quelle heure partons-nous?...
+
+--A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les
+cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le déjeuner,
+pour ne plus avoir à y penser...
+
+--Tu as encore une demi-heure...
+
+--Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?...
+
+Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les
+corridors.
+
+--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin
+particulièrement joyeuse... qu'est-ce que tu as?...
+
+--Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve
+qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu'il
+est délicieux de vivre, mais c'est tout!...
+
+--C'est déjà quelque chose!...
+
+--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une
+grande bergère Louis XVI.
+
+La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et
+plafond, en cretonne d'un rose pâle sur lequel couraient de larges
+pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout
+des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres.
+Dans l'air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de
+mélange de chypre, d'iris et de foin coupé.
+
+Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...
+
+Bijou répondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle:
+
+--Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les
+cas, je ne mets rien...
+
+--Oh!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais c'est incroyable! comment...
+vraiment, tu ne mets rien?...
+
+--Absolument rien...
+
+Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis,
+elle passa une chemise d'homme, à col très haut, glissa ses jolies
+jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit
+ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds
+exquis.
+
+--Veux-tu que je t'aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.
+
+Puis, surprise, elle demanda:
+
+--Et ton corset?...
+
+--Je n'en mets pas...
+
+--Mais... tu en mets toujours un?...
+
+Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:
+
+--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatiguée.
+
+--Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va
+si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression...
+rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...
+
+--J'aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu
+comprends?...
+
+Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché,
+achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:
+
+--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est
+peint sur toi!... c'est la perfection même!... Après ça... tu as une
+taille tellement jolie!...
+
+Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron
+de sa cravate blanche. La pointe de l'épingle se cassa avec un bruit
+sec.
+
+--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!...
+
+Bijou répondit:
+
+--Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M.
+de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...
+
+Elle ajouta en riant:
+
+--Et pas chère!... pour que ça n'ait pas l'air d'un cadeau...
+
+--Tu as parié avec M. de Bernès?...
+
+--Oui...
+
+--Et tu as parié une discrétion?...
+
+--Oui... c'est mal?...
+
+--Mal?... non!... mais c'est bizarre!...
+
+--Tiens!... tu es comme grand'mère!... elle était scandalisée,
+grand'mère!...
+
+--Dame!... et qu'est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...
+
+--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il
+n'y en aurait pas un seul.
+
+--Mais... c'est bien possible!...
+
+--Non!... ça n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce
+serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question
+ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais
+on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu'un se tuera, tu
+m'entends?...
+
+--Ne va pas tomber, toi, au moins?...
+
+--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,--il n'y a pas de
+danger!... Patatras n'a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi
+donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...
+
+Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire?...
+
+--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles
+se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera
+dit...
+
+Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le
+remettant, s'écria, toute joyeuse:
+
+--Dieu! que je suis à mon aise!... c'est délicieux!...
+
+Jeanne la regarda avec admiration:
+
+--Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de
+même!...
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur
+le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot;
+mais M. de Rueille n'était pas encore descendu.
+
+Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient,
+ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la
+noisette en regardant paisiblement autour de lui.
+
+Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:
+
+--N'attendez pas Paul... il commence à s'habiller... il vous
+rejoindra...
+
+--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean.
+
+Elle répondit, perplexe:
+
+--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois
+chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui
+ne demande qu'à être tranquille... Partez toujours!... je vous
+retrouverai là-bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire
+à pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait sûrement si je partais
+avec vous...
+
+--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?...
+
+Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.
+
+--Non... je vais escorter grand'mère...
+
+--C'est ça--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!...
+
+--Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce
+que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de
+moi...
+
+--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.
+
+Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:
+
+--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!...
+
+Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:
+
+--Je crois que c'est en effet le seul parti à prendre...
+
+Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'allée, M. de
+Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien
+attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.
+
+--Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!--dit-il
+ébloui;--habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c'est
+possible, encore plus rose!...
+
+Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au
+rendez-vous, il fut tout à fait heureux.
+
+La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le
+landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail
+madame de Rueille, les enfants, l'abbé Courteil, M. de Jonzac et M.
+Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,--qui attendait à cheval, prête à
+partir,--qu'il faillit dégringoler du mail au lieu de s'y asseoir.
+
+Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup
+plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la
+regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.
+
+C'était la première fois qu'il la voyait à cheval, et elle lui semblait
+incomparablement jolie et élégante. Tandis qu'il la considérait avec une
+attention singulière, la voix de madame de Bracieux s'éleva, partant du
+landau:
+
+--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas à te voir ainsi au
+plein soleil...
+
+Denyse se retourna, toute rose:
+
+--Mais moi non plus, grand'mère, je n'aime pas m'y voir!...
+
+Elle réfléchit un instant et acheva:
+
+--Aussi... quand tout à l'heure nous retrouverons Jean, Henry et
+Pierrot, je vous abandonnerai...
+
+--Crois-tu que nous les retrouverons?...
+
+--Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que
+nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous...
+je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!...
+
+M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il
+fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin
+même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois...
+et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en était plein... et
+ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en
+queue...
+
+Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse
+et aimable. A la fin, il conclut:
+
+--Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami
+qui vous «rase»!...
+
+A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un
+cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:
+
+--Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai
+système, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant
+les papiers... après, on n'a plus qu'à filer sans s'occuper de rien...
+Quelle heure est-il?...
+
+--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous
+allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...
+
+M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et
+causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour
+écouter, et s'écria:
+
+--Ah!... les voilà!... je les entends!...
+
+--Qui donc?...--demanda la marquise.
+
+--Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir,
+grand'mère!...
+
+Elle passa le fossé de la route, et, s'arrêtant, cria en envoyant un
+baiser à Jeanne:
+
+--Au revoir, toi!...
+
+Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à
+l'arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction
+de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu'elle adressait à son
+amie.
+
+--Êtes-vous sûre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant
+sur son siège.
+
+Elle répondit, en indiquant le bois:
+
+--Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...
+
+Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait
+d'un œil anxieux...
+
+Dès qu'elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit,
+l'oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l'obscurité du
+bois.
+
+Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans
+le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire
+craquer sous ses pieds les branches mortes.
+
+Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de
+Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l'endroit où
+se cachait Denyse, ils s'arrêtèrent pour attendre un cheval qu'on
+entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons
+vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...
+
+Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:
+
+--Où est Bijou?...
+
+Pierrot répondit, méprisant:
+
+--Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...
+
+--Ah!...--fit Rueille, désappointé.
+
+Et, se tournant vers son beau-frère:
+
+--Ce que j'ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à
+Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre,
+dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir
+Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans
+se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!...
+
+--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien
+élevée...
+
+--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!...
+
+Pierrot proposa:
+
+--A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous
+mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...
+
+--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien
+le temps!... Bernès est derrière moi...
+
+Dès qu'ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint
+avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme
+bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.
+
+ * * * * *
+
+Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer
+encore un instant avec Lisette Renaud.
+
+--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgré ton
+dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...
+
+--Oui...
+
+--Tu resteras dans ma loge, probablement?...
+
+--Non... il faut que j'aille dans la salle...
+
+--Tiens!... toi qui as _la Vivandière_ en horreur... et je comprends ça,
+d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...
+
+Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand'mère,
+il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de
+l'y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire,
+et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses
+toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne
+résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait
+qu'il subissait, lui aussi, ce charme.
+
+Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait défendu. Il aimait de tout son
+cœur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux
+ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs
+ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par
+mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu'elle
+entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l'eût
+froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l'âme
+délicate et le cœur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure:
+une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se
+sentait heureux d'un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu'il
+faisait attention à Bijou,--qu'il n'avait guère jusqu'ici regardée,--il
+ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain
+se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine
+et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était
+plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'étaient les yeux pervenche,
+les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui
+semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.
+
+Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait
+pourtant une inquiétude s'emparer d'elle et attrister son cœur. Elle
+ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa
+question:
+
+--J'irai revoir _la Vivandière_, parce que... pour refuser une place
+qu'on m'offrait dans une loge... j'ai été forcé de dire que j'avais
+promis d'aller au théâtre avec des camarades...
+
+--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?...
+
+--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te
+voilà bien avancée, n'est-ce pas?...
+
+Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:
+
+--Madame de Bracieux... c'est la grand'mère de mademoiselle de
+Courtaix...
+
+Surpris, il demanda:
+
+--Comment sais-tu ça?...
+
+--Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...
+
+--En attendant...--fit-il agacé,--je vais manquer le rendez-vous,
+moi!...
+
+--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et à ce soir!...
+
+--A ce soir!...
+
+Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:
+
+--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du côté des
+voitures!...
+
+Puis, s'engageant dans le sentier que tout à l'heure suivait Bijou, il
+mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu.
+Tout à coup, il s'arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.
+
+«Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a déjà un
+monsieur qui s'est fait déposer...»
+
+Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il
+poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l'herbe, à
+droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l'autre
+s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres
+entr'ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant
+dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser à un arbre.
+
+Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune
+fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la
+sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et
+son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de
+baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:
+
+--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!...
+je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...
+
+Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et,
+lentement, ouvrit les yeux.
+
+A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:
+
+--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bête, cette chute!...
+
+Il demanda:
+
+--Comment êtes-vous tombée?...
+
+--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...
+
+--Oh!... et vous avez fait panache?...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Vous l'avez dit!...
+
+--Vous êtes-vous fait mal?...
+
+--Pas le moins du monde!...
+
+Et elle ajouta, pensive:
+
+--C'est gentil à vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que
+vous ne m'aimez guère, je crois?...
+
+Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:
+
+--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...
+
+--Je crois que... oui, parfaitement!...
+
+Il demanda, effaré:
+
+--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle
+chose?...
+
+--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce
+matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec
+nous... vous aviez l'air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais
+là, bien!... joliment bien!... pourquoi?...
+
+--Mais, mademoiselle, je... je vous assure...
+
+--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une
+excuse banale...
+
+Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et
+l'épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de
+s'appuyer à lui comme à un fauteuil:
+
+--Ça m'est d'ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y
+viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...
+
+--Mais...
+
+--Il n'y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...
+
+--Votre discrétion?
+
+--Dame!... est-ce que nous n'avons pas parié... moi, qu'il y aurait un
+accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait
+pas?...
+
+--Oui... Eh bien?...
+
+--Eh bien... mais, je pense qu'en voilà un, d'accident?... vous ne le
+trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?...
+
+Il balbutia:
+
+--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si
+vous saviez!...
+
+Elle le regardait, l'air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle
+lui tendit la main en disant:
+
+--Merci encore de m'avoir si bien soignée... et maintenant,
+allez-vous-en bien vite...
+
+--Pouvez-vous remonter à cheval?...
+
+--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude
+très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa
+voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux
+pas que grand'mère sache rien...
+
+Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou,
+elle dit, agacée:
+
+--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la
+route, à M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en
+bordure du chemin... là précisément où je l'ai quitté tout à l'heure...
+Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un
+arbre?... merci!...
+
+Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:
+
+--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?...
+
+Il répondit:
+
+--C'est bien convenu...
+
+Dès qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où
+l'avait trouvée Bernès.
+
+Peu après, le roulement d'une voiture ébranla la route, et M. de Clagny,
+descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il
+poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras,
+anxieux, angoissé, demandant:
+
+--Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...
+
+Et, comme Bernès, il ajouta:
+
+--Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t'en supplie!...
+
+Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses
+forces entre ses bras.
+
+A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard
+candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se
+rendormir...
+
+--Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si
+bien!... j'y voudrais rester toujours!...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+--Entrez!...--cria Bijou.
+
+Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui
+frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air
+de leur délicat parfum.
+
+Le domestique dit:
+
+--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de
+mademoiselle...
+
+--De mes nouvelles?...
+
+--A cause de la chute de mademoiselle...
+
+--Ah!... je n'y pensais plus!...
+
+Et, allant à la fenêtre, elle demanda:
+
+--Il est en voiture?...
+
+--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...
+
+--Ah! bon!... alors je vais descendre!...
+
+Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir.
+Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles
+ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de
+sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.
+
+En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits
+tirés, le visage fatigué et triste.
+
+Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa:
+
+--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne
+heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la
+Norinière joliment tôt!...
+
+--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous
+allez?...
+
+--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le
+rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au
+théâtre je n'avais pas l'air malade?...
+
+--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre,
+un peu bruyante, un peu fébrile...
+
+Et, tristement, il ajouta:
+
+--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère
+occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre
+vieil ami...
+
+Elle se leva, et allant à lui, câline:
+
+--Oh!... comment pouvez-vous croire...
+
+--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas,
+ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si
+naturel!...
+
+--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime
+pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les
+petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier...
+
+--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez
+dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous
+attendions ensemble les invités avant le dîner...
+
+Denyse se mit à rire:
+
+--Vous avez de la mémoire!...
+
+--Toujours... quand il s'agit de vous!...
+
+Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?...
+
+--Hier?...
+
+--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un
+petit oiseau frileux?...
+
+Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce
+moment, ressemblaient à des violettes pâles:
+
+--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie
+de ma culbute, vous comprenez?...
+
+Et, comme M. de Clagny restait sans parler:
+
+--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?...
+
+Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait
+l'air amusé, la bouche entr'ouverte:
+
+--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester
+toujours ainsi...»
+
+--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai
+bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?...
+
+Il attira Bijou à lui et demanda:
+
+--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir
+comme ça de près toujours?...
+
+--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...
+
+--Bien vrai?...
+
+--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...
+
+--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?...
+
+--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout
+quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux
+heures quand nous sommes rentrés?...
+
+--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute
+la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?...
+
+--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que
+je peux lui dire de votre part?...
+
+--Non... j'ai à lui parler à elle-même...
+
+--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme
+on dit ici...
+
+--Eh bien, j'attendrai...
+
+Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à
+travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...
+
+--Mais non!...
+
+--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu
+Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...
+
+--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue,
+Juzencourt et C^{ie}... pendant que vous chantiez...
+
+--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne
+savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...
+
+--Et... qu'est-ce qu'il a fait?...
+
+--Je crois qu'il n'a rien dit...
+
+--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!...
+
+Bijou dit impétueusement:
+
+--Vous avez un duel?...
+
+--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre
+l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit
+Bijou!...
+
+--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?...
+
+--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me
+plaindra...
+
+--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...
+
+Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:
+
+--Je ne veux pas être plaint par vous!...
+
+--Vous ne m'aimez donc pas?...
+
+M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme
+que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix:
+
+--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...
+
+Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea
+rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:
+
+--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me
+recevoir...
+
+Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit
+dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse
+préoccupation.
+
+La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute
+souriante:
+
+--Vous êtes joliment matinal, Clagny!...
+
+Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda,
+inquiète:
+
+--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?...
+
+--Un malheur...
+
+--Dites!...
+
+--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous
+souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y
+a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle
+était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?...
+
+--Oui!...
+
+--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était
+du raisonnement... et que les cœurs jeunes raisonnaient peu ou mal...
+
+--Parfaitement!... eh bien?...
+
+--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes
+forces...
+
+--Patatras!...
+
+--Ah!... vous êtes consolante, vous!...
+
+--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous
+n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?...
+
+Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:
+
+--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à
+votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai
+cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni
+méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne
+l'adorera...
+
+--Mais songez donc que vous avez...
+
+--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette
+différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte
+tous les dangers d'une telle disproportion...
+
+--Mais elle?...
+
+--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un
+ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait...
+
+--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que...
+
+--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente...
+
+--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite
+créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute
+différente de vous...
+
+--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous
+vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?...
+
+--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?...
+
+--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence
+sur Bijou...
+
+--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire...
+rien de plus...
+
+--Alors, vous allez lui parler?...
+
+--Oui...
+
+--Voulez-vous que je vienne tantôt?...
+
+--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai
+probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de
+venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que
+je vous remettais à demain...
+
+--Si elle refuse... je partirai...
+
+--Pour où?...
+
+--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un
+vieux coin...
+
+--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà
+aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune...
+
+La marquise s'arrêta et reprit en souriant:
+
+--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que
+dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait
+quarante-cinq ans!...
+
+--Si c'était vrai, ce que vous dites?...
+
+--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez
+tout de même cinquante-neuf...
+
+M. de Clagny se leva.
+
+--Adieu!...--fit-il,--à demain...
+
+Il ajouta, avec un sourire navré:
+
+--Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai
+pris d'un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme
+avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...
+
+Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en
+murmurant:
+
+--Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi
+bonne?...
+
+ * * * * *
+
+Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs
+reprises, M. de Jonzac demanda à sa sœur:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...
+
+Jean de Blaye dit:
+
+--Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer...
+il devait être deux heures...
+
+Et, s'adressant à Bijou:
+
+--Eh bien, t'es-tu amusée?... était-ce joli?...
+
+--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille.
+
+--Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...--dit M. de
+Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi,
+n'est-ce pas, grand'mère?...
+
+--Oui...--répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible
+et elle a une admirable voix!... j'ai été stupéfaite de trouver ça à
+Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l'élégance de la salle... il y
+avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...
+
+--Presque toutes en rose!--s'écria Denyse,--j'ai remarqué ça!...
+
+M. de Rueille dit:
+
+--Ça, c'est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient
+toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»...
+elles se mettent en rose aussi...
+
+Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda:
+
+--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne
+fait attention à moi...
+
+Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:
+
+--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?...
+
+--Je pense que tu es beaucoup trop modeste...
+
+--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard
+pénétré d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier,
+toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne
+cessait pas de...
+
+Bijou l'interrompit vivement:
+
+--Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqué qu'on s'occupât
+de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s'ensuit pas
+nécessairement que ce soit moi qui...
+
+--Évidemment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mère
+qui intéressait si fort les indigènes!...
+
+--Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...
+
+--C'est vrai!... elle n'est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite
+Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...
+
+Bijou haussa les épaules.
+
+--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me
+dites tout le temps des choses pour me taquiner....
+
+Pierrot s'écria:
+
+--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisèle de La Balue
+n'est pas la même chose, va!... en v'là une qui changerait bien avec
+toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour
+de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l'a envoyée
+promener.
+
+--Il est gentil, ce petit Bernès!...--dit la marquise,--je l'ai vu
+pendant toute cette soirée d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est
+simple... bien élevé... pas bête...
+
+Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il
+demanda:
+
+--Tu n'as pas l'air d'être de l'avis de grand'mère?...
+
+--Oh!... mon Dieu! si!...
+
+--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?...
+
+--Mais je l'avoue...
+
+La marquise se tourna vers sa petite-fille.
+
+--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?...
+
+--Mais rien, grand'mère!... rien!... je le trouve comme tout le
+monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration...
+voilà tout!...
+
+--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des
+cris d'admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très
+indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais,
+effectivement, c'est une autre affaire...
+
+--Vous exagérez!...
+
+--J'exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous
+trouviez vraiment à votre gré?...
+
+--Mais... M. de Clagny, par exemple!...
+
+La marquise demanda:
+
+--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour
+l'épouser, je présume?...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Ah! non!... pas pour l'épouser!...
+
+On sortait de table. Jean de Blaye dit:
+
+--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...
+
+--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça,
+tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?...
+
+--Ce que j'y vais faire?...--répondit-il un peu troublé--des
+commissions...
+
+--Veux-tu m'emmener?...
+
+--T'emmener?... mais...
+
+Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu'il l'aimait, il évitait
+toutes les occasions de se trouver seul près d'elle. Quant à elle, sa
+façon d'être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'était modifiée en
+rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir
+refusé sa main, et semblait oublier même qu'ils l'eussent demandée.
+
+Elle dit, l'air étonné:
+
+--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?...
+
+Mal à l'aise, appréhendant le tête-à-tête et n'osant pas devant tous
+refuser d'emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:
+
+--Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l'honneur que tu
+veux bien me faire!...
+
+--A la bonne heure!... tu es gentil!...
+
+--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi,
+quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires...
+
+--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec
+toi là-bas?...
+
+Madame de Bracieux intervint:
+
+--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme
+ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait
+pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine...
+et encore, c'est convenable tout juste!...
+
+Après un silence, la marquise reprit:
+
+--Mais, qu'est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...
+
+--Des courses, grand'mère... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la
+maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement
+le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas
+de roucouler!...
+
+M. de Jonzac dit:
+
+--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier
+pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une
+aile, ce mariage-là!...
+
+--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air
+inquiet.
+
+--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!...
+tu n'as pas remarqué ça?...
+
+Elle répondit:
+
+--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!...
+
+ * * * * *
+
+De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.
+
+En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait
+des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit
+un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais
+elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux.
+Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune
+femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans
+une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.
+
+En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des
+Dubuisson, Bijou demanda:
+
+--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...
+
+--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?...
+
+Elle dit, étonnée:
+
+--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie
+de courses... dans Pont-sur-Loire!...
+
+Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou,
+Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:
+
+--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec
+Jeanne, moi!...
+
+Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine
+attristée et les yeux battus. Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...
+
+--Pas très bien...
+
+--Est-ce que... ton fiancé?...
+
+--Toujours le même...
+
+--Ce qui veut dire?...
+
+--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose
+qui m'a secouée ce matin...
+
+--Quoi?...
+
+--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de
+la peine tout de même...
+
+Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:
+
+--Tu sais bien... Lisette Renaud?...
+
+--Oui... Eh bien?...
+
+--Eh bien... elle est morte ce matin!...
+
+--Morte?... de quoi?...
+
+Jeanne dit, très bas:
+
+--On croit qu'elle s'est tuée:
+
+--Comment ça?...
+
+--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant
+moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle
+a eue avec M. de Bernès...
+
+--Quand?...
+
+--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé
+de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...
+
+--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été
+impressionnée...
+
+--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins
+d'amour me touchent beaucoup...
+
+Elle ajouta, avec un sourire désolé:
+
+--Et pour cause!...
+
+Bijou dit, d'un ton de regret:
+
+--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas
+beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et
+chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être
+bien malheureux!...
+
+Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:
+
+--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne
+le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les
+autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne
+doivent avoir de remords...
+
+Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement
+la main devant les yeux:
+
+--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera
+rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons!
+parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos
+de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...
+
+--Elle va... mais elle me va mal!...
+
+--Pas possible!...
+
+--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis
+plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis
+presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si
+coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un
+peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!...
+
+--Comment, sans importance?...
+
+--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la
+médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que
+tu es...
+
+Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à
+moitié blagueur:
+
+--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...
+
+Puis, changeant brusquement de ton:
+
+--A quelle heure iras-tu aux courses demain?...
+
+--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel...
+Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je
+voudrais bien ne pas y arriver avant toi...
+
+Denyse regarda sa montre:
+
+--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour
+les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un
+jardinier... dans les environs de la gare...
+
+--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de
+fleuristes...
+
+--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du
+quai?...
+
+--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il
+n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques
+petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du
+quartier...
+
+Bijou se leva.
+
+--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...
+
+ * * * * *
+
+Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard,
+l'air triste et le visage défait.
+
+Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais
+seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et
+qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de
+l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison,
+parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la
+ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et
+venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une
+insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup.
+Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en
+voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la
+venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce
+qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse
+qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa
+vie?...
+
+Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui
+affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il
+cherchait un moyen de la questionner, elle dit:
+
+--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été
+difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de
+la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je
+me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé...
+
+Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui:
+
+--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des
+Lilas?...
+
+Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:
+
+--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?...
+
+Il répondit vivement:
+
+--Pas moi!... un de mes amis...
+
+--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...
+
+--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!...
+si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier
+soir?... Eh bien, elle s'est tuée!...
+
+Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce
+sujet:
+
+--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!...
+
+C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de
+cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite
+fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...
+
+ * * * * *
+
+A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cœur
+battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée
+comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très
+désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y
+était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire
+franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille,
+elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant
+déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny
+charmant... mais pas pour l'épouser».
+
+Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût
+instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour
+réfléchir, c'était ce qu'il voulait.
+
+Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils
+descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la
+mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à
+cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en
+campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire.
+
+--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est
+tuée!... elle était si gentille et si jeune!...
+
+Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à
+manger:
+
+--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est
+malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...
+
+
+
+
+XV
+
+
+La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de
+«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la
+fit appeler chez elle.
+
+La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée
+quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses
+à lui dire.
+
+--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui
+est aussi le tien...
+
+Bijou l'interrompit:
+
+--M. de Clagny?...
+
+--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup,
+n'est-ce pas?...
+
+--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!...
+
+--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle
+charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une
+nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...
+
+Elle demanda, craintive:
+
+--Étonnée de quoi?...
+
+--De... il veut t'épouser... là!...
+
+Bijou murmura, l'air stupéfait:
+
+--Lui aussi?...
+
+--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui
+donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...
+
+Denyse rougit.
+
+--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en
+s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous
+sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les
+courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait
+d'ailleurs pas grand intérêt!...
+
+--Ah!... tu trouves ça, toi?...
+
+--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre...
+
+--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...
+
+--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui
+l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander
+ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait
+s'adresser...
+
+--Tu es un vrai Bijou, toi!...
+
+--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas
+l'épouser...
+
+--Il n'a pas assez de fortune pour toi!...
+
+--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry
+ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...
+
+--Ah!... et Jean?...
+
+--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai
+dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire
+pour son propre compte...
+
+--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent
+pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable
+en terre!...
+
+Et, après un silence, la marquise conclut:
+
+--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...
+
+--Comment la connaissez-vous?...
+
+--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son
+genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du
+vieil ami de ta grand'mère...
+
+--Lui aussi, il est réussi!...
+
+--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!...
+
+--Il n'en a pas l'air!...
+
+--Mais il les a!...
+
+--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance
+à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry...
+
+--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas
+comprendre...
+
+Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:
+
+--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!...
+
+--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...
+
+--Il va venir aujourd'hui?...
+
+--Il va venir tout à l'heure...
+
+Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:
+
+--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée
+qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me
+marier encore...
+
+Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:
+
+--Parce que je suis trop bien ici avec vous...
+
+--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux,
+embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma
+joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta
+vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un
+mariage qui serait fou...
+
+Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:
+
+--Fou?... pourquoi, fou?...
+
+--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout
+à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage
+a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les
+reconnaître!..
+
+Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron.
+
+Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:
+
+--Le voilà!...
+
+ * * * * *
+
+Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent:
+
+--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...
+
+Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:
+
+--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans
+le pays!...
+
+--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais
+bien profondes...
+
+Bijou se tourna vers sa grand'mère:
+
+--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète.
+
+--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le
+verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à
+qui il veut dire adieu...
+
+--Et il ne va pas aux courses?...
+
+--Non... il fait ses malles!...
+
+--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant
+promis de venir la voir!...
+
+La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec
+un cœur exquis, la jeunesse est sans pitié.
+
+L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle
+était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau,
+infiniment jolie et rare.
+
+--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de
+Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix...
+elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?...
+de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...
+
+M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:
+
+--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!...
+Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...
+
+--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans
+quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui
+papillonne comme les autres autour de «Bijou»...
+
+Juzencourt demanda:
+
+--Et vous?... vous ne papillonnez pas?...
+
+--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou
+l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous
+savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante
+pas!...
+
+Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il
+dit, la voix et le regard voilés:
+
+--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas
+rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous
+avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et
+d'un grain!...
+
+Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa
+grosse voix sonore et pleine:
+
+--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!...
+
+Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla
+retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou
+s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois
+six danseurs.
+
+Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans
+même répondre à son salut:
+
+--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à
+cause de moi?...
+
+Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant
+dans un salon presque désert:
+
+--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez
+pas!...
+
+Il répondit, très ému:
+
+--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible...
+je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les
+autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est
+fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et
+pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin...
+
+Elle demanda:
+
+--Vous aviez cru que... que je dirais oui?...
+
+--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et
+confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous
+vous laisseriez aimer...
+
+Elle dit, songeuse:
+
+--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?...
+
+--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on
+désire...
+
+--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas
+dû être?...
+
+Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:
+
+--Je vous demande pardon...
+
+--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui
+dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...
+
+--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?...
+promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la
+revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai...
+mieux que ce soir...
+
+Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:
+
+--Vous ne regretterez pas d'être venu!...
+
+Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:
+
+--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...
+
+Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui
+accourait pour réclamer «sa valse».
+
+--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis
+sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter
+des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...
+
+--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus
+au tien, j'imagine!...
+
+--Tu as vraiment des façons de parler!...
+
+--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La
+Balue marque de plus en plus mal?...
+
+--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...
+
+--Ils ont dit qu'il se peinturlurait...
+
+--C'est vrai!...
+
+--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...
+
+--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes
+cousins... ils te le diront...
+
+--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu:
+«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?...
+
+--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...
+
+--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M.
+Giraud et M. l'abbé!...
+
+--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou
+avait demandé une invitation pour lui...
+
+--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque
+temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se
+coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...
+
+--Tu ne sais pas ce qu'il a?...
+
+--Je crois qu'il a Bijou...
+
+--Comment, il a Bijou?...
+
+--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa,
+qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père
+Clagny qui ne compte plus...
+
+Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé:
+
+--Et de moi, qui ne compte pas encore...
+
+--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que
+son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est
+certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que...
+
+Pierrot l'interrompit vivement:
+
+--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et
+intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer,
+allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!...
+
+--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait
+promener comme les autres...
+
+Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:
+
+--C'est bien possible!...
+
+Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne
+Dubuisson:
+
+--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habillée
+absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point»,
+comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand
+elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et
+comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je
+peux me risquer à l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?...
+
+--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...
+
+Elle accepta, en effet, et s'éloigna au bras de Pierrot. Alors, M.
+Spiegel vint à Denyse et l'invita pour la valse qui commençait, mais
+elle fit «non» de la tête, en disant:
+
+--Je suis si fatiguée, si vous saviez!...
+
+Il insista:
+
+--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le
+commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...
+
+--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...
+
+Et, prenant tout à coup son parti:
+
+--Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas
+fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que j'ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!...
+
+Il répéta, surpris:
+
+--De la peine à Jeanne, pourquoi?...
+
+--Ça a l'air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut
+que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous
+adore... à tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous
+parle... ou vous voit, même!...
+
+Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M.
+Spiegel demanda:
+
+--Elle vous l'a dit?...
+
+Bijou répondit, avec l'empressement gêné et maladroit de quelqu'un qui
+se voit obligé de mentir:
+
+--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai deviné ça!... moi toute
+seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe
+en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou
+même l'ombre d'une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis
+là?...
+
+--Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu'ils
+ont raison, ceux qui vous aiment!...
+
+Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint
+subitement coloré, les narines agitées d'un imperceptible battement,
+écoutait sans répondre le jeune professeur.
+
+Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple
+qu'elle lui abandonna, et l'entraîna au milieu des valseurs.
+
+M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse.
+Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr'ouvertes sur ses
+petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune
+homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa
+sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui
+sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.
+
+Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrêtait pour reprendre haleine,
+Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d'elle absolument.
+
+--Voyez-vous,--disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son
+formidable genou,--je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur
+de _football_... L'équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un
+match avec l'équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça
+sera très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux
+plaquages!...
+
+Comme Jeanne, sans répondre, suivait d'un œil inquiet son fiancé qui
+passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce
+tournoiement rapide et doux, il demanda:
+
+--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...
+
+--Non!...--dit-elle, la voix changée,--je me sens un peu mal à l'aise...
+j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue
+là-bas... je voudrais m'en aller!...
+
+Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou
+arrêtait M. Spiegel à côté de l'orchestre et lui disait en riant:
+
+--Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!...
+d'ailleurs, voilà la valse qui finit...
+
+Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs
+habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et
+tout à coup, s'écria:
+
+--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah!
+bien!... si je m'attendais à vous voir!...
+
+Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur
+Bijou ses yeux d'un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie:
+
+--Je ne m'attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle
+entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée
+comme après une longue nuit.
+
+--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier...
+
+--A quoi?...
+
+--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny...
+
+--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire
+qu'elle croyait enterrée.
+
+Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile
+de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les
+liquider.
+
+--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai
+vu M. de Clagny...
+
+La marquise demanda, un peu inquiète:
+
+--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...
+
+--C'est que j'ai changé d'avis...
+
+--Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny...
+
+--Allons donc!... tu ne feras pas ça?...
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce que ce serait de la folie!...
+
+--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je
+ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant
+de tranquillité...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux...
+
+--Évidemment... mais ça passera!...
+
+--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de
+Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors,
+la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma
+faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup
+plus encore que lui...
+
+--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon
+Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort
+peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre
+trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage
+impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les
+connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux
+courir...
+
+--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui
+voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les
+responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir...
+et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M.
+de Clagny que j'aime tendrement...
+
+Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:
+
+--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne
+m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une
+sorte de répulsion...
+
+Elle s'agenouilla devant la marquise:
+
+--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?...
+
+--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une
+petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le
+promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas,
+poussée par ton bon cœur, par ton exquise pitié, faire une
+irréparable bêtise...
+
+--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier...
+et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce
+qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas,
+grand'mère?...
+
+--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je
+suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines
+effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...
+
+--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui
+parler ce soir!...
+
+--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!...
+
+--Il m'a promis, à moi, de venir...
+
+Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage:
+
+--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la
+rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini...
+
+La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la
+tête de Bijou et répondit en l'embrassant:
+
+--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop
+grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...
+
+ * * * * *
+
+Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On
+devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à
+cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut
+surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...
+
+Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé:
+
+--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à
+Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener...
+
+Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:
+
+--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a
+son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le
+parc...
+
+Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:
+
+--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si
+nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas
+venus...
+
+Bijou dit, étonnée:
+
+--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...
+
+--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...
+
+--Vous?...
+
+--Oui... nous!... notre mariage est démoli!...
+
+--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?...
+
+Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés:
+
+--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je
+lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie
+de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...
+
+--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes
+rien?...
+
+--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...
+
+Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:
+
+--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de
+l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...
+
+Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:
+
+--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...
+
+--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que,
+certainement, il t'aimait...
+
+--Et puis?...
+
+--Comment, «et puis?...»
+
+--Oui... à quoi ça le menait-il?...
+
+--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...
+
+--Espérer... m'épouser?...
+
+--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...
+
+--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien
+involontairement, ton malheur?...
+
+--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...
+
+Bijou parut réfléchir:
+
+--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement.
+
+Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée:
+
+--M. de Clagny veut m'épouser...
+
+--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M.
+de Clagny!...
+
+--J'avais dis non... je vais dire oui...
+
+--Tu es folle!...
+
+--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être
+un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de
+te voir du chagrin me fait horreur!...
+
+--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais
+pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été
+pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas...
+
+--Des choses pénibles?... à quel sujet?...
+
+--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et
+pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de
+mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été
+souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent...
+il a cru que je boudais...
+
+--Tout ça s'oubliera!...
+
+--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en
+épousant un vieillard...
+
+--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet
+d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser
+un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...
+
+Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant:
+
+--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à
+fait»!... tu as bien le temps!...
+
+--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait
+inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille
+aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi
+encore... et dis-moi que tu m'aimes!
+
+--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.
+Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?...
+
+Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de
+s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser.
+
+Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:
+
+--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!...
+
+Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il
+baisa en disant:
+
+--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?...
+
+Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de
+mademoiselle Dubuisson:
+
+--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!...
+
+Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec
+une douleur intense au fond de ses doux yeux:
+
+--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...
+
+ * * * * *
+
+La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.
+
+Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure,
+si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce,
+mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle
+était.
+
+Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments
+des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton
+pointu:
+
+--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que,
+pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...
+
+Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella
+sèchement:
+
+--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes,
+toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des
+jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux...
+
+Jean répondit, après avoir regardé Bijou:
+
+--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce
+costume!...
+
+Bijou intervint:
+
+--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui
+aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi...
+ou mon mari...
+
+--Si tu en avais un?...
+
+--Oui... eh bien, je vais en avoir un!...
+
+Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.
+
+Bijou reprit:
+
+--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie...
+
+--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet.
+
+Pierrot dit:
+
+--Ah! la bonne blague!...
+
+--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?...
+
+Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui
+entrait:
+
+--Je vais le dire à M. de Clagny...
+
+Se tournant vers lui, elle ajouta:
+
+--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!...
+
+Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:
+
+--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la
+trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes
+modernes...
+
+--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de
+Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!...
+
+Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la
+Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en
+plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.
+
+Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez
+madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre
+anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant
+qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui
+causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il
+n'avait plus dit un mot.
+
+--Où diable est-il passé?...--demanda Jean.
+
+Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:
+
+--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...
+
+ * * * * *
+
+Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou
+dit, très douce:
+
+--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du
+chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop
+affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui
+n'est pas?... Est-ce vrai?...
+
+--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?...
+
+--Vous savez bien que si!...
+
+--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent
+quelconque?...
+
+--Mieux que ça!...
+
+--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?...
+
+--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!...
+d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis,
+je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur...
+il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus
+heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!...
+
+Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire,
+le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.
+
+Elle reprit:
+
+--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore
+aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous
+avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...
+
+M. de Clagny s'arrêta court, et demanda, la voix étranglée:
+
+--Alors... vous consentez?...
+
+--Oui...
+
+Il balbutia:
+
+--Ma chérie!... ma chérie!...
+
+--Je l'ai dit ce matin à grand'mère,--continua Bijou,--et je dois vous
+avouer qu'elle n'a pas été très contente... elle a fait tout ce qu'elle
+a pu pour me faire changer d'avis...
+
+--Je comprends ça!...
+
+--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier
+lorsqu'il y a une telle disproportion d'âge... et puis... elle ne me l'a
+pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me
+préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...
+
+--Et c'est...
+
+--La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes
+horriblement riche... grand'mère me l'a dit hier quand elle m'a appris
+que vous demandiez ma main...
+
+--Qu'est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu
+moins riche?...
+
+--Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand'mère surtout!... Oh!...
+non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'être épousée sans rien...
+car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle
+considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs:
+«Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai...» disent les
+gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent
+qui est considérable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet,
+et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...
+
+--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes
+gêne-t-elle votre grand'mère?...
+
+--Ah! voilà!... elle m'adore, grand'mère, et elle calcule que j'ai
+trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi...
+et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe...
+après m'être habituée à un bien-être excessif, que j'ignore jusqu'ici...
+je me trouverai très gênée et très malheureuse à l'âge où l'on ne
+recommence plus sa vie... et où l'on souffre des mauvaises habitudes
+qu'on ne sait plus perdre...
+
+--Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et
+sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout...
+même si vous ne devenez pas ma femme...
+
+--Bah!... elle dit qu'un testament... ça se déchire!...
+
+--Si votre grand'mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de
+mariage?...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce
+détruit les choses faites...
+
+--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je
+possède... et si je vous donne encore le reste en m'en réservant
+seulement l'usufruit?...
+
+Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement tout plein de câline
+tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui
+dit:
+
+--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m'en
+donnerez beaucoup... j'espère bien que vous vivrez très, très
+longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me
+retrouver pauvre... relativement?...
+
+Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de
+Denyse:
+
+--Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre
+sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...
+
+Elle murmura:
+
+--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous
+quitterai plus jamais, jamais!...
+
+Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:
+
+--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?...
+
+Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de
+voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d'eux, plusieurs
+personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencés.
+Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans
+l'obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit:
+
+--C'est singulier!... on dirait qu'il est arrivé quelque chose?...
+
+Mais Bijou, qui s'était arrêtée, inquiète, le cœur battant à coups
+pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit
+paisiblement, en retenant le comte par le bras:
+
+--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce
+moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils
+ont mangé, ils s'en retournent chez eux...
+
+--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le
+château?...
+
+Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se
+serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à
+lui.
+
+Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs
+voitures qui emmenaient les invités.
+
+Bijou dit, surprise:
+
+--Tiens!... on s'en va déjà!... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien
+tard?...
+
+Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui
+allaient monter en voiture. Denyse demanda:
+
+--Comment?... vous partez?... pourquoi?
+
+M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa
+fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de
+Bijou.
+
+Et M. de Clagny, commençant à s'inquiéter, dit à son tour:
+
+--Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc?...
+
+Dans le vestibule, qu'une large traînée d'eau sillonnait, des
+domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux
+gros de larmes et les mains pleines de fleurs.
+
+Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.
+
+Bijou s'arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et
+demanda:
+
+--Qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+Bertrade répondit:
+
+--M. Giraud s'est noyé... on vient de le rapporter... c'est le meunier
+qui l'a retrouvé près de l'écluse...
+
+Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les
+fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:
+
+--Oui... je sais bien... grand'mère avait défendu de le dire devant
+Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Comme elle attendait, sur le seuil de la petite église, l'oncle Alexis
+qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d'un coup
+de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis
+de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le
+portail ce regard luisant qui savait si bien voir.
+
+Elle aperçut tout d'abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui
+s'avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu
+nerveux. Henry de Bracieux, l'air agacé, écoutait distraitement la
+marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans
+une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses
+grandes mains gantées de blanc manœuvrer avec maladresse, sans
+parvenir à le dégager.
+
+L'air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M.
+Sylvestre s'engouffrait tête baissée dans l'escalier de la tribune, et
+l'abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en
+évitant de regarder dans la direction de Bijou.
+
+Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait à côté de son père que la
+foule lui permît d'entrer. Derrière les belles dames et les beaux
+messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des
+paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se
+détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à
+longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les
+yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui
+illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de
+vivre, d'être jolie et d'être aimée.
+
+L'oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu
+voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en
+marche au son de l'orgue qui ronflait.
+
+Un cocher de fiacre, entré dans l'église pour regarder «la noce»,
+s'écria en voyant passer Bijou:
+
+--Nom d'un chien!... c'qu'elle est chouette, la mariée!...
+
+A quoi un valet de la ferme à «maît' Lavenue» répondit, avec conviction:
+
+--Est-ce pas?... Eh bié, l'est core meilleure qu'alle n'est
+chouette!!!...
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. PRINTED IN GREAT BRITAIN.
+
+_Nelson
+Éditeurs
+189, rue Saint-Jacques
+Paris_
+
+_Calmann-Lévy
+Éditeurs
+3, rue Auber
+Paris_
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..e4fe31c
--- /dev/null
+++ b/39694-0.zip
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diff --git a/39694-8.txt b/39694-8.txt
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index 0000000..94ac4ca
--- /dev/null
+++ b/39694-8.txt
@@ -0,0 +1,10346 @@
+The Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Bijou
+
+Author: Gyp
+
+Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
+
+
+
+
+Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+_Bijou_
+
+
+
+
+_BIJOU_
+
+_Par_
+
+_GYP_
+
+[Illustration: colophon]
+
+_Nelson
+Éditeurs
+189, rue Saint-Jacques
+Paris_
+
+_Calmann-Lévy
+Éditeurs
+3, rue Auber
+Paris_
+
+_A
+
+MONSIEUR ALBERT AUBLET_
+
+
+
+
+BIJOU
+
+
+
+
+I
+
+
+La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la
+pelote de laine bourrue son gros crochet d'écaille blonde et, posant la
+pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:
+
+--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là
+à t'écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais
+petit... et insupportable...
+
+Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux
+de la baie, et répondit avec un peu d'hésitation:
+
+--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...
+
+--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup
+d'attention!...
+
+--Ne le croyez pas, grand'mère!...--dit madame de Rueille de sa belle
+voix grave--il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de
+l'avenue...
+
+La marquise demanda:
+
+--Est-ce qu'il attend quelqu'un?...
+
+M. de Rueille expliqua en riant:
+
+--Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui
+rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade...
+
+Jean murmura, sans bouger:
+
+--Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...
+
+Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa
+grand'mère:
+
+--On dirait presque qu'il est sincère?...
+
+--Sincère, mais absorbé!...--fit la marquise.
+
+Et, s'adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de
+Rueille, elle demanda:
+
+--Monsieur l'abbé, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque
+chose d'intéressant?...
+
+L'abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus
+son épaule, et répondit aussitôt:
+
+--Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...
+
+--Pas la moindre...--affirma Jean.
+
+Et, quittant la fenêtre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits
+de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l'abbé répéter
+les numéros avec une inaltérable patience, s'était juché sur une chaise,
+et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu'un.
+
+La grand'mère intriguée demanda:
+
+--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...
+
+--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est là... qui cueille des fleurs...
+
+--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est là?...
+
+Ce fut l'abbé qui répondit:
+
+--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise...
+
+--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intéressante à
+regarder?...--s'écria la vieille femme en riant--vous êtes difficile,
+monsieur l'abbé!...
+
+L'abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement
+timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d'un blond pâle,
+et balbutia, effaré:
+
+--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se
+passait sur la terrasse quelque chose d'intéressant... vous vouliez dire
+quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la
+présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire...
+qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour
+ses corbeilles... pût être considérée comme...
+
+La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l'abbé, l'air
+éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.
+
+--Ce pauvre abbé!...--dit très bas Bertrade de Rueille,--vous
+l'ahurissez, grand'mère!...
+
+--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagères, ma
+petite!...
+
+Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:
+
+--Il est donc aveugle, ce garçon!...
+
+--Quel garçon?...
+
+--Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...
+
+--Mais, grand'mère...
+
+--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou
+trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose
+intéressante»!... jamais!...
+
+--Un homme... oui... mais l'abbé n'est pas précisément un homme...
+
+--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plaît?...
+
+--Dame... un prêtre n'est pas...
+
+--C'est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j'aime
+à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y
+serait!... tu m'accorderas bien que si ça n'a pas des yeux d'homme, ça a
+au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d'avoir des
+yeux de femme?...
+
+--Mais, grand'mère, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra...
+
+--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperçoit
+qu'elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s'en
+apercevrait-il pas?...
+
+--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abbé!...
+
+--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c'est fait pour les
+églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j'aime ton abbé
+autant que les autres abbés!... je l'aime... négativement... je le
+respecte...
+
+Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:
+
+--Il n'y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...
+
+--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...
+
+--Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...
+
+--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne
+t'imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon
+franc parler!... une drôle d'idée que tu as eue là, de prendre un abbé
+pour tes enfants!...
+
+--C'est Paul... il tenait beaucoup à ce que l'éducation des enfants fût
+faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...
+
+--Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c'est pour ça que je
+n'aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c'est un homme
+intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs
+enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi
+indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de
+pardonner, d'instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart,
+sont plus intéressantes que nous!... si c'est un imbécile, il se livre à
+une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et,
+dans l'un ou l'autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites,
+ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder
+Bijou!... ça m'amusera plus que de parler de ton abbé!...
+
+Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une
+vivante corbeille de fleurs.
+
+Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite
+créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de
+grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé
+du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement
+retroussés, laissant paraître les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les
+cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd'hui
+presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de
+nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les
+joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient
+d'une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient
+d'une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front
+intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit
+être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze
+ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa
+personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de
+candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien
+celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare.
+Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se
+faisait adorer de tous.
+
+Dès qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline
+rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi,
+une sorte d'éventaire débordant de roses, tous l'entourèrent, heureux
+de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide
+avant sa venue.
+
+Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de
+Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le
+suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille,
+abandonnant l'abbé qui continuait à annoncer d'un ton monotone les
+numéros du loto, s'élancèrent d'une glissade vers la jeune fille, à
+laquelle ils s'accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:
+
+--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous
+l'assommez!...
+
+--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abbé qui se leva.
+
+Bijou protesta:
+
+--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...
+
+Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard,
+lorsqu'elle s'arrêta soudain.
+
+--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...
+
+Henry de Bracieux murmura, presque attendri:
+
+--Est-elle gentille!... elle pense à tout!...
+
+--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise.
+
+Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une
+rose largement épanouie, et courut vers sa grand'mère, qu'elle embrassa
+plusieurs fois de suite, avec des câlineries d'enfant. Puis, offrant sa
+rose:
+
+--C'est la plus belle!...
+
+Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix
+était jeune et claire, et l'articulation d'une admirable netteté.
+
+--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise.
+
+--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais
+si, je l'ai vu!... il est même venu un instant m'aider à cueillir mes
+fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des
+lapins dans le petit bois...
+
+--J'aurais dû m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!...
+
+--Mais, grand'mère, il est en vacances!...
+
+--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si
+on lui a donné un répétiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille...
+
+--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre
+Pierrot!... et son répétiteur aussi!...
+
+--Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui
+convienne!...
+
+--Ça lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit
+d'aller le retrouver au bois...
+
+--Qui «leur» a dit?...
+
+Et la vieille femme demanda, narquoisement:
+
+--Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...
+
+--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer
+l'intonation moqueuse de sa grand'mère,--il cueillait aussi des
+roses...
+
+La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:
+
+--Ça l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est
+allé rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas resté longtemps avec
+lui!...
+
+--Tiens!... non!...--fit Bijou étonnée.
+
+Quittant sa grand'mère, elle alla au-devant du jeune homme:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...
+
+Il devint très rouge.
+
+--Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de
+Jonzac... seulement, moi... j'ai dû rentrer... pour corriger les devoirs
+de Pierre...
+
+Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua,
+avec un peu d'embarras:
+
+--Et... je venais voir si je n'avais pas oublié ici mes livres... je
+croyais... mais je ne les vois pas...
+
+Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air
+indulgent et amusé, le rappela:
+
+--Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de
+ces devoirs est-elle donc si pressée?...
+
+--Non, madame!...--dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses
+pas;--elle n'est pas pressée du tout!...
+
+La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse,
+travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,
+
+--Il n'est pas comme l'abbé, celui-là!...
+
+Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:
+
+--Non!...
+
+--Tu as l'air de le plaindre?...
+
+--Tant que je peux!...
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze
+jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et
+malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le coeur...
+
+--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un
+amour... il l'admire... il se plaît auprès d'elle... et puis voilà!...
+
+--Vous savez bien, grand'mère, que Bijou est adorable... et si attirante
+que tous s'y prennent...
+
+La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait
+quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de
+lui, et dit, presque rageuse:
+
+--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que
+l'abbé!...
+
+La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye
+semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:
+
+--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...
+
+--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait
+intéresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps, à ses
+cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le
+crois?...
+
+--Je le crois!...
+
+--Depuis quand?...
+
+--Depuis tout à l'heure!... quand il nous a dit avec une telle
+conviction qu'il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j'ai
+senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le
+lui faire oublier, j'ai cherché... et j'ai trouvé...
+
+--Bijou?...
+
+--Justement!...
+
+--Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m'en a pas l'air!... il
+ne s'occupe pas d'elle!...
+
+--Quand on le voit, non!...
+
+--Il paraît triste... préoccupé...
+
+--On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!...
+si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il
+aime violemment Bijou, ou s'il s'aperçoit qu'il va l'aimer, il n'y a là
+rien qui doive le réjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en
+ait--épouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin,
+mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait...
+
+--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels
+j'en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent
+mille francs...
+
+--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...
+
+--Non!... je sais bien que, elle, trouverait ça très suffisant... elle
+fait--on dit toujours ça, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes
+elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend à
+merveille à tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige
+tout ici et à Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire à
+l'idée de lui voir une existence médiocre... et elle l'aurait en
+plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre à aimer
+Jean!...
+
+--Oh!... je ne pense pas!...
+
+--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, paraît-il, très aimé?...
+
+--Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu'elle n'a
+pas beaucoup le loisir d'aimer elle-même!...
+
+--Et puis, elle est si enfant!...
+
+Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.
+
+Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant
+les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la
+contemplait l'oeil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva
+brusquement, l'air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au
+perron.
+
+--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!...
+
+Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine
+entr'ouverte, qu'elle vint passer à la boutonnière de son cousin.
+
+--Là!...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es très beau comme
+ça!...
+
+Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:
+
+--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...
+
+Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y
+parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement très
+doux:
+
+--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...
+
+Il était si grand qu'elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de
+se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur
+lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma,
+aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre
+jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur:
+
+--A la bonne heure!... comme ça, c'est tout plein joli!...
+
+Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à
+Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:
+
+--Hein?... est-elle assez gentille?...
+
+Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout
+pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:
+
+--Pauvre garçon!...
+
+--Encore!... Ah ça! décidément, il t'intéresse beaucoup, monsieur
+Giraud!...
+
+--Beaucoup!... j'aime les délicats et les tristes... moi qui suis une
+gaie!...
+
+--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l'heure que Jean
+était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie
+quand il y a quelqu'un qui te regarde...
+
+Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.
+
+--C'est une vraie gaie, celle-là!... n'est-ce pas, grand'mère?...
+
+Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l'abbé
+Courteil:
+
+--Vous aussi, monsieur l'abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites
+un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle
+rose, c'est une belle rose!...
+
+Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait
+à un chou.
+
+L'abbé s'était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du
+loto, et il reculait effaré, balbutiant:
+
+--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais
+où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites...
+jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant,
+mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n'y a pas de
+place... il...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abbé!... là!...
+tenez!... on dirait qu'elle est faite pour ça!...
+
+De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture
+et la soutane de l'abbé, qui remercia, saluant gauchement:
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché...
+très touché...
+
+La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle
+remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur
+la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abbé.
+
+Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:
+
+--A présent, je vais arranger mes corbeilles!...
+
+--Où ça?...--demanda M. de Rueille.
+
+--Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...
+
+Plusieurs voix dirent:
+
+--Nous allons vous aider!...
+
+-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me dérangeriez beaucoup!...
+
+Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de
+ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de
+tristesse s'étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On
+n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que
+l'abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout,
+de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:
+
+--Grand'mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher
+comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!...
+mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c'est le rayon
+qui éclaire toute la maison!...
+
+La marquise haussa les épaules.
+
+--Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous
+«lâchera»--comme tu le dis si élégamment--d'une façon définitive...
+
+--Comment!... elle va se marier?...
+
+--Dame... je l'espère!...
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mécontent.
+
+--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se présenter d'un
+jour à l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays,
+rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu'à Paris, cet
+hiver...
+
+Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait
+beaucoup à sa soeur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le
+visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son
+beau-frère s'en étonnait:
+
+--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir
+dans le hamac!...
+
+Sa soeur le regarda sortir et murmura à l'oreille de la marquise:
+
+--Lui aussi!...
+
+La vieille femme répliqua, avec un peu d'humeur:
+
+--Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis,
+taisons-nous... la voilà!...
+
+Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la
+porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:
+
+--Combien de personnes à dîner jeudi, grand'mère?...
+
+--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue...
+
+--Ça fait quatre...
+
+--Les Juzencourt...
+
+--Six...
+
+--Le petit Bernès...
+
+--Sept...
+
+--Madame de Nézel...
+
+--Huit...
+
+--C'est tout!...
+
+--Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être
+vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mère?... ça me fera
+bien plaisir d'avoir Jeanne...
+
+--Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...
+
+--C'est pas la peine... il faut que j'aille à Pont-sur-Loire pour les
+commissions, je les inviterai...
+
+--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette
+chaleur?...
+
+--Il faut bien s'occuper du dîner!... c'est aujourd'hui mardi... et
+puis, j'ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je
+n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...
+
+--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette
+affreuse vieille!...
+
+--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...
+
+--Possible!... mais elle marque terriblement mal!...
+
+--Oh! grand'mère... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est
+vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n'embellit pas, la vieillesse
+et la pauvreté!... mais elle m'est si commode!... et elle est si
+heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d'être
+ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...
+
+Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle
+ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:
+
+--C'est une charité, grand'mère!... et une charité que vous faites, non
+seulement à la mère Rafut, mais à moi...
+
+La marquise répondit:
+
+--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu
+voudras!...
+
+--Alors, au revoir... à tantôt!...
+
+--Comment vas-tu là-bas? avec la victoria?
+
+--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je
+vais en vingt-cinq minutes.
+
+--Et tu vas conduire?...
+
+--Mais oui, grand'mère...
+
+--Par ce soleil?... tu auras une insolation!...
+
+M. de Rueille proposa:
+
+--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac à
+acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer
+celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d'aller en ville...
+
+--Et moi enchantée que vous m'y conduisiez...
+
+--Quand partons-nous?...
+
+--Tout de suite, s'il vous plaît?...
+
+Comme ils sortaient, la marquise leur cria:
+
+--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les
+côtes!...
+
+Et Bijou répondit en riant:
+
+--Soyez tranquille, grand'mère, je ne m'emballe jamais!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à
+Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:
+
+--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas
+inaperçu!... ah! non!...
+
+Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une
+curiosité intense, et répondit:
+
+--C'est ma robe rose qui...
+
+--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!...
+
+Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:
+
+--Moi?... pourquoi, moi?...
+
+--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux
+cousin!...
+
+L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna:
+
+--Je finasse?...
+
+--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez
+pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux...
+ensuite, on vous le dit assez pour que...
+
+--On me le dit?... qui ça?...
+
+--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et
+presque un homme respectable...
+
+--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine
+germaine... et quant à «presque respectable...»
+
+Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant:
+
+--Vous vous flattez!...
+
+--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...
+
+Elle le regarda, l'air surpris:
+
+--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!...
+
+--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous
+dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les
+commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...
+
+--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!...
+
+--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez
+souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...
+
+Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans
+auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe.
+C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi
+habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant,
+sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours
+et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à
+ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs
+manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et
+fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout
+à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en
+laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se
+permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de
+forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes
+plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit
+passepoil de fourrure.
+
+Elle dit, semblant réfléchir:
+
+--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...
+
+--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous
+répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais
+tout le temps la cour!...
+
+--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!...
+
+--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux
+monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un
+monsieur marié...
+
+--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête
+et ennuyeux comme les gens qui font la cour...
+
+--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...
+
+--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage,
+moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée
+comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que
+j'habite chez grand'mère où je vois du monde...
+
+--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!...
+
+--On croirait que ça vous déplaît?...
+
+Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à
+demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:
+
+--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde
+dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous
+concerne?...
+
+--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...
+
+--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je
+ferais... que je conseillerais, veux-je dire...
+
+--Par exemple?...
+
+--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de
+grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je
+voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à
+des étrangers une aussi grande part de vous-même...
+
+Elle dit, l'air pensif, triste presque:
+
+--Oui... vous avez peut-être raison!...
+
+--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de
+temps!...
+
+Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui
+reprit:
+
+--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que
+je sache?...
+
+--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il
+n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose...
+
+--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère,
+moi!...
+
+Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:
+
+--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!...
+
+--Problématique?...
+
+--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime...
+
+--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!...
+
+Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:
+
+--Je veux aussi l'aimer...
+
+--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit
+étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer»
+était inutile.
+
+Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Je dis... qu'il sera heureux!...
+
+--Qui?...
+
+--Celui que vous aimerez!...
+
+--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!...
+
+M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût
+voulu décourager Denyse de son rêve:
+
+--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...
+
+--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois
+pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas
+l'impossible, après tout!...
+
+Blagueur, un peu agressif, il répliqua:
+
+--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...
+
+--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre
+que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l'aimer!» tout
+bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je
+n'admire pas l'argent!...
+
+Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:
+
+--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...
+
+Il balbutia:
+
+--Avec un autre mari?...
+
+Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:
+
+--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...
+
+M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette
+pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir
+délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant
+lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite
+charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il
+frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins
+cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue
+qu'il sentait devenir brûlante.
+
+Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.
+
+--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon
+«idéal»?...
+
+--Mais si!...
+
+--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les
+commissions?...
+
+Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire:
+
+ «Glace.
+ Petits fours.
+ Fruits.
+ Poisson.
+ Les Dubuisson.
+ Parler au boucher.
+ Gaze rose.
+ Mère Rafut.
+ Chapeau.
+ Livres de Pierrot.
+ Cartouches d'Henry (16).»
+
+M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:
+
+--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au
+lieu de m'en charger, moi?...
+
+--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière,
+vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il
+a mieux aimé...
+
+--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont
+abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred
+qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas
+désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année
+prochaine!...
+
+--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des
+images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!...
+
+--Que vous êtes délicieuse!...
+
+--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver
+quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...
+
+Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.
+
+Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au
+crayon et demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la
+Norinière»?...
+
+--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien
+recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée...
+
+--Ah!... Clagny a vendu?...
+
+--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les
+étés!...
+
+--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!...
+
+--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,
+mais j'ai entendu bien souvent parler de lui...
+
+--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?...
+
+--Mais non!...
+
+--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!...
+
+--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...
+
+--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui
+est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez
+petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si
+bien qu'il vous est resté...
+
+--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à
+présent que je suis vieille?...
+
+--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet
+air-là... je vous le promets!...
+
+--Vous vous aventurez peut-être un peu?...
+
+Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se
+détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait
+aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue
+droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha
+brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses
+forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue
+sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le
+cheval reprit son train rapide.
+
+--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son coeur--j'ai bien cru que
+nous versions!...
+
+Il répondit, sérieux:
+
+--Il ne s'en est guère fallu!...
+
+Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son
+cousin, et demanda:
+
+--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?...
+
+M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé.
+Elle reprit:
+
+--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons
+retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...
+
+Il murmura:
+
+--Mais non!... mais non!...
+
+Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:
+
+--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez
+que grand'mère n'aime pas bien ça!...
+
+Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant
+violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.
+
+Cette fois, Bijou parut stupéfaite:
+
+--Ah çà?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc
+aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent
+vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même
+lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites
+emballer?...
+
+Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:
+
+--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette...
+
+Il répondit machinalement:
+
+--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...
+
+Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.
+Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la
+banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de
+s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle
+s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son
+cousin:
+
+--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes
+malade?...
+
+--Malade... non!... c'est-à-dire... pas précisément!...
+
+--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!...
+nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez
+pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des
+courses!...
+
+--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...
+
+Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda:
+
+--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...
+
+Il balbutia, cherchant ses mots:
+
+--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean
+pour votre... pour le costume d'Hébé...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...
+
+--Mais il n'est pas déshabillé du tout!...
+
+--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit
+se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!...
+
+Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:
+
+--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari
+jaloux!...
+
+Il balbutia, vexé et mal à l'aise:
+
+--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je...
+
+--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les
+hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre
+que vous-même?...
+
+--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!...
+
+--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du
+succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir
+plaire...
+
+--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...
+vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse...
+heureusement!....
+
+Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:
+
+--Pourquoi «heureusement»?...
+
+--Parce que...
+
+Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:
+
+--Mais dites?... dites donc?...
+
+Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la
+solide petite main:
+
+--Ce serait trop compliqué!...
+
+Bijou rougit:
+
+--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!...
+pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...
+
+Il dit, avec une sorte d'effroi:
+
+--Expliquer ma pensée?... oh! non!...
+
+--Non?... c'est pas gentil!...
+
+Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;
+lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue,
+Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette
+fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de
+le remplir d'émoi:
+
+--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous
+en ferons dessiner un autre à Jean...
+
+Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses
+lèvres avec une tendresse presque brutale.
+
+Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en
+retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange
+lueur:
+
+--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide...
+vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!...
+
+Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et,
+jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée.
+
+Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,
+dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une
+fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros
+paquet de roses pompon.
+
+--Comment!... te voilà déjà!...--fit madame de Rueille avec
+admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?...
+
+La marquise demanda:
+
+--Tu as fait toutes tes commissions?...
+
+--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les
+Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter
+la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans...
+
+--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me
+fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!...
+
+Bijou demanda:
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où
+les impressions pénibles ne s'effacent plus....
+
+--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois.
+
+--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur
+qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne
+penses...
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le coeur
+s'endort...
+
+La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:
+
+--Il s'endort quelquefois plus tôt!...
+
+Jean haussa les épaules:
+
+--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas
+tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans...
+
+--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait
+quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je
+parie que son coeur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu
+m'entends?...
+
+Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait
+avec Bertrade:
+
+--Le coeur ni le reste!...
+
+Jean se mit à rire.
+
+--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se
+montrer, beaucoup d'argent!...
+
+--Il n'a pas besoin de ça!...
+
+--Il est riche?...
+
+--Dégoûtamment!...
+
+--Mais encore?...
+
+--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...
+
+Il dit, sans enthousiasme:
+
+--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé...
+
+Puis il demanda:
+
+--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?...
+
+--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...
+
+Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui
+venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de
+dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et
+de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se
+faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux
+embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air
+heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites.
+
+Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix,
+elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en
+quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.
+
+Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:
+
+--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner
+jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera
+huit jours...
+
+--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...
+
+--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je
+les ai invités de votre part... j'ai pensé que...
+
+--Tu as très bien fait!...
+
+--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!...
+c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume
+le Conquérant et de Charles le Téméraire!...
+
+Bijou s'écria en riant:
+
+--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au
+moins!...
+
+Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air
+préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y
+demeura sans parler.
+
+
+
+
+III
+
+
+Dans le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup,
+elle s'élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du
+salon et descendait l'escalier de la terrasse.
+
+--Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...
+
+Il répondit sans s'arrêter:
+
+--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette
+chaleur...
+
+Déjà Bijou l'avait rejoint:
+
+--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...
+
+--J'ai mal à la tête...
+
+--Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que
+trois jours!...
+
+--Mais...--fit Rueille agacé--je ne vous suis pas indispensable...
+
+--Ah bah!... c'est vous qui écrivez!...
+
+--Sous la dictée!... il n'est pas nécessaire d'être un malin pour faire
+ça...
+
+--Si!... nous sommes habitués à vous!...
+
+Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui
+passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:
+
+--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si
+gentil... si gentil!...
+
+M. de Rueille dénoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui
+l'enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d'une voix qui
+s'enrouait:
+
+--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!...
+
+La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands
+yeux surpris. Timidement, elle dit:
+
+--Comme vous êtes bourru!... qu'est-ce que vous avez?...
+
+Il ne répondit pas; elle insista:
+
+--Vous ne voulez pas me le dire?...
+
+--Ah! non!...--fit-il sèchement.
+
+Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en
+disant à Bertrade:
+
+--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin!
+
+Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l'air nerveux, il
+affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui,
+restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit,
+inquiète un peu de trouver son mari bizarre:
+
+--Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!
+
+Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:
+
+--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de
+travailler!... Ah! ça n'a pas été tout seul pour le ramener!...
+
+Résigné, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire à
+dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit à la page commencée et
+dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie:
+
+--Quand vous voudrez?...
+
+M. de Jonzac demanda:
+
+--Mais d'abord, où en êtes-vous?...
+
+--A la scène III du second acte...
+
+--Encore?...--fit Bijou, étonnée.
+
+--Toujours, hélas!...
+
+La marquise conclut:
+
+--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!...
+
+--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir
+comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
+troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se
+défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par
+Vénus...
+
+Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:
+
+--Et alors?
+
+Bijou expliqua:
+
+--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu
+en dis, Jean?...
+
+L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère,
+Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question.
+
+Bijou cria:
+
+--Est-ce que tu dors?...
+
+Il se tourna vers elle, demandant:
+
+--C'est à moi que tu parles?...
+
+--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
+ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...
+
+Il répondit, distrait:
+
+--Si... très bien!...
+
+--Ben, fais-le!...
+
+Jean bondit:
+
+--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...
+
+--Parce que c'est toujours toi qui les fais...
+
+Jean protesta:
+
+--En voilà, une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des
+autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou
+M. Giraud... ou même Pierrot!...
+
+--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être
+aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...
+
+--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!...
+
+--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en
+prie?...
+
+Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées
+dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le
+mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage:
+
+--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc
+vous asseoir!...
+
+Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie
+singulière. A la fin elle répliqua:
+
+--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
+table?...
+
+--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?...
+
+--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?...
+
+De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant:
+
+--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...
+
+--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...
+
+Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
+disant rageusement:
+
+--Allons donc!... c'est ridicule!...
+
+Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait:
+
+--C'est vous qui êtes ridicule!...
+
+Il répondit, la voix dure:
+
+--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est
+moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais
+pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...
+
+Madame de Bracieux demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?...
+
+M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement
+contre un meuble pour en faire tomber la cendre:
+
+--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...
+
+--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement.
+
+Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait:
+
+--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...
+
+L'abbé Courteil affirma, scandalisé:
+
+--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...
+
+--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.
+
+La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
+sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui
+disait à demi-voix:
+
+--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!...
+
+--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...
+
+--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...
+
+Le jeune homme rectifia:
+
+--Vingt et un...
+
+--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...
+
+--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...
+
+Il ajouta en regardant son cousin:
+
+--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...
+
+M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:
+
+--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!...
+
+--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva.
+
+En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui:
+
+--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui
+de nous abandonner!...
+
+--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié
+grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!...
+
+Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:
+
+--La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille
+comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des
+couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est
+ce qu'on appelle se mettre au vert!...
+
+Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:
+
+--Continue, vieillard, tu m'intéresses!...
+
+Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot:
+
+--Tu as bien de l'esprit, mon petit!...
+
+La voix de madame de Bracieux s'éleva:
+
+--Mes enfants, vous êtes insupportables!...
+
+Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait
+soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes
+hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle
+appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux
+tout pleins d'étonnement:
+
+--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?...
+
+Elle répondit, naïve et curieuse:
+
+--Je ne m'en doute pas, grand'mère!
+
+La marquise continua:
+
+--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?...
+
+--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si
+c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous
+prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le
+monde...
+
+M. de Rueille cria:
+
+--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à
+attendre comme un imbécile!...
+
+--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le
+faut, allons-y!...»
+
+Rueille répondit:
+
+--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!...
+
+Bijou expliqua gentiment:
+
+--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...
+
+--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de
+choses... et tu veux qu'il se défende...
+
+--Dans un couplet...
+
+--J'entends bien!... où vas-tu?...
+
+--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M.
+Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...
+
+Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était
+assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:
+
+--Nous écoutons!...
+
+Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:
+
+--Quelle est la réplique de Vénus?...
+
+Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait
+autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à
+tue-tête:
+
+--Quelle est la réplique de Vénus?...
+
+Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:
+
+«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...»
+
+--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu
+sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:
+
+ L'âme d'un symboliste,
+ Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste
+ A serrure de diamant.
+ Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre,
+ Et le trésor éclos illumine la chambre,
+ Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
+
+M. de Rueille demanda:
+
+--C'est drôle, ça?...
+
+--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur
+chef-d'oeuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet
+comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit
+mieux!...
+
+--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?...
+
+--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?...
+
+Rueille conseilla:
+
+--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.»
+
+--Ça va?...
+
+--Quoi, ça va?...
+
+--Cet air-là?...
+
+--J'en sais rien!... je ne le connais pas!...
+
+--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...
+
+--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un
+petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'oeil... il y a un tas de
+couplets dessus...
+
+--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs
+que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet
+air-là!... ni sur aucun autre...
+
+--Tiens oui!... je n'y pensais pas!...
+
+--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...
+
+Jean reprit:
+
+--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons...
+autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène
+pour l'instant?...
+
+Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne
+semblait pas entendre, il cria:
+
+--Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...
+
+--Je suis là!...
+
+--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont
+les personnages en scène?...
+
+--Attends!... je cherche!...
+
+--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le
+savoir?...
+
+--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par coeur toutes les
+petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter...
+
+--Je les sais bien, moi!...
+
+Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:
+
+--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et
+l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du
+Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...
+
+--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...
+
+Rueille demanda:
+
+--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent,
+personne ne voulait la jouer...
+
+--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de
+Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse
+aussi...
+
+La jeune femme répondit, très douce:
+
+--Bertrade refuse absolument...
+
+--C'est pas gentil!...
+
+L'oncle Jonzac demanda:
+
+--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?...
+
+--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut
+absolument trouver un moyen de...
+
+Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse:
+
+--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque
+pas de moustaches...
+
+--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?...
+
+--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...
+
+--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je
+connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce
+serait hideux!...
+
+--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je
+pense?...
+
+--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un
+air digne.
+
+Henry se retourna vers lui:
+
+--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!...
+mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...
+
+Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua:
+
+--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches
+que moi!...
+
+--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement
+Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante...
+
+--Gringalet?... toi, l'athlète?...
+
+Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer
+le silence:
+
+--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord
+trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas,
+Paul?...
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?...
+
+--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait,
+par où entre-t-elle?...
+
+--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours
+«_par le fond_»...
+
+--Bon!... alors laissons «_par le fond_»...
+
+ MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_.
+
+ «--Je suis madame de Staël...
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël!...
+
+ VÉNUS.
+
+ «--Ta parole?...
+
+ L'OPPORTUNISTE.
+
+ «--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...
+
+ LE SYMBOLISTE.
+
+ «--Moi, je...»
+
+ --Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé...
+
+ --Comment ça?...
+
+ --Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais
+ distrait!...
+
+ --C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous
+ avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...
+
+Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria
+plaintivement. Jean demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu fais donc?...
+
+--J'efface!...
+
+--Quoi?...
+
+--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques...
+
+Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de
+Rueille.
+
+La jeune fille lut:
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël.
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël...
+
+ THOMAS VIRELOQUE.
+
+ «--S'y 'ous plaît?...
+
+ MADAME DE STAËL.
+
+ «--Je suis madame de Staël...»
+
+ --Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!...
+
+ Mais Jean protesta en riant:
+
+ --Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
+ collaboré... ça sera très chic!...
+
+--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié...
+c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en
+apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille
+d'en faire autant...
+
+--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!...
+
+--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous,
+monsieur Giraud?...
+
+Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
+
+--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
+sommeil!...
+
+La marquise se leva.
+
+--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
+coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez
+pris dans la bibliothèque y soient remis...
+
+--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même...
+
+Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
+
+--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
+
+--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous
+embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les
+livres...
+
+Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
+très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une
+indiscrétion grande:
+
+--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
+avec moi?...
+
+Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
+restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
+
+--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi
+je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
+reste...
+
+Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à
+son compagnon, mais seulement penser tout haut.
+
+--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il
+s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
+
+Puis, brusquement, elle demanda:
+
+--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...
+
+--Mais oui, mademoiselle...
+
+--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
+aussi!...
+
+--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la
+politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
+je ne vois pas trop...
+
+--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
+
+--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela...
+
+Elle demanda, stupéfaite:
+
+--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
+
+--Non, mademoiselle...
+
+--Mais pourquoi?...
+
+Il répondit, avec un embarras affreux:
+
+--Oh!... pour un motif très ridicule...
+
+--Lequel?...
+
+--Mademoiselle... je...
+
+--Je vous en prie... dites pourquoi?...
+
+Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de
+ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
+sorte d'énervante torpeur.
+
+A la fin, elle dit, presque tristement:
+
+--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
+peu votre amie?...
+
+Il balbutia:
+
+--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette
+soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce
+que je n'ai pas d'habit...
+
+--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
+d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
+
+Giraud rougit violemment:
+
+--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni
+pour plus tard... puisque je n'en ai pas...
+
+--Pas du tout?...
+
+--Pas du tout!...
+
+--Voyons!... c'est une farce?...
+
+--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...
+
+Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
+
+--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même
+cas!...
+
+--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du
+professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
+étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?...
+
+Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout
+entier. Affolé, il balbutia:
+
+--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
+
+Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de
+ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
+changée:
+
+--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais,
+jamais!...
+
+Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
+divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
+vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,
+ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner.
+Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant
+même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il
+voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la
+vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi,
+puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?...
+
+--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à
+cheval?...
+
+--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Alors, tu me surveilles?...
+
+Pierrot rougit.
+
+--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous
+étions nous deux M. Giraud...
+
+--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air
+navré.
+
+--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus
+chiquement... mais comme il n'y a que nous!...
+
+Il se tourna vers Bijou:
+
+--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il
+répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir
+partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh!
+pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais
+malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...
+
+--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais
+fatiguée... mal en train... je viens de me lever...
+
+Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une
+fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son
+dos, et, lui tendant la main, elle continua:
+
+--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi...
+
+Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la
+petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et
+abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait
+certainement plus retrouver jamais.
+
+--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou
+de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...
+faire ces remarques.
+
+--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le
+Bijou»... comme dit Pierrot...
+
+Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé:
+
+--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin?
+
+--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah!
+fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le
+faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!...
+nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de
+travailler encore au reste...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...
+
+--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera
+pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...
+
+--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le
+professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si
+distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...
+
+Pierrot se récria:
+
+--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...
+c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage
+tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les
+_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien...
+que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...
+
+--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille
+qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.
+
+--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où
+se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...
+
+--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.
+
+Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:
+
+--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le
+petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...
+
+Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était
+invisible.
+
+--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.
+
+--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança,
+effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!...
+
+Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:
+
+--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous
+en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés...
+
+Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle
+supplia:
+
+--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M.
+Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...
+
+Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:
+
+--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une
+lettre--qui appartient à son auteur...
+
+--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous
+remercie, monsieur...
+
+Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier.
+
+--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il
+est?...
+
+--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil.
+
+--La Bruyère?...
+
+--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air
+désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!...
+
+Pierrot protesta avec énergie:
+
+--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...
+
+La vieille marquise demanda:
+
+--Un quoi?...
+
+--Un dos bleu, ma tante...
+
+M. Giraud intervint:
+
+--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de
+désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur
+titre...
+
+--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un
+seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir
+dix-sept ans!...
+
+--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si
+ignorant que ça!...
+
+Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:
+
+--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...
+
+M. de Jonzac répondit:
+
+--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus
+insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du
+surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on
+lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage
+encore!...
+
+--Voilà--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs
+de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants
+augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes
+que nous voyons autour de nous...
+
+--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très
+jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais...
+
+Jean de Blaye répondit:
+
+--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des
+intellectuels... ce sont...
+
+Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:
+
+--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite
+définition...
+
+Jean répondit en riant:
+
+--Je n'y tiens pas, ma tante!...
+
+--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites...
+et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que
+j'ignore totalement...
+
+S'asseyant à table, elle continua:
+
+--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...
+
+--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!...
+
+--C'est égal!... va toujours!...
+
+--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des
+maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir
+des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et
+détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité
+voulue et impersonnelle...
+
+--Enfin, comment appelles-tu ça?...
+
+--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est
+un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier...
+
+--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la
+petite génération, autre chose que les compliqués?...
+
+--Oui... il y a les jeunes athlètes...
+
+--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux.
+
+La marquise se tourna vers son petit-fils:
+
+--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...
+
+--J'aimerais mieux manger tranquillement mon oeuf, ma tante!...
+
+--Nous en étions aux jeunes athlètes?...
+
+--Eh bien, si les compliqués sont un peu écoeurants, les athlètes sont
+embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et
+les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations,
+et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque
+et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le
+plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance
+ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde:
+«le Champion»!... avec un grand C...
+
+--Et, entre les athlètes et les compliqués?...
+
+--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour
+confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la
+petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...
+
+--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes
+là tous à le prendre à partie...
+
+--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si
+on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...
+
+M. de Jonzac affirma:
+
+--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à
+Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et
+un sportif...
+
+Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
+
+--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
+
+Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
+
+--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
+
+Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout
+bas, avec une reconnaissance passionnée:
+
+--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!...
+plus qu'eux tous...
+
+Elle répondit, souriante, maternelle presque:
+
+--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère
+beaucoup plus que moi...
+
+--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais
+dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux
+tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul,
+tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que
+Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que
+tout!...
+
+--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne
+n'avait entendu.
+
+--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas
+de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
+et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui
+ne te suit pas dans les coins... et encore...
+
+--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...
+
+--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça
+m'embête!...
+
+La voix de M. de Jonzac s'éleva:
+
+--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan
+existe... il ne sait rien... rien de rien...
+
+Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:
+
+--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître...
+il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme
+l'auteur de _l'Origine du langage_...
+
+--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom...
+
+Et M. de Jonzac appela:
+
+--Pierrot!...
+
+Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
+qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête,
+vaguement inquiet.
+
+--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?...
+
+--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui
+recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que
+celui-là?...
+
+Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...»
+il répondit:
+
+--Non, papa!...
+
+--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous
+avons parlé de lui...
+
+--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet
+homme-là?...
+
+--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de
+ses ouvrages?...
+
+Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui
+racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et,
+le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle
+roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:
+
+--«_L'Origine du langage_»...
+
+--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité
+un livre de M. Renan... lequel?...
+
+Pierrot répondit résolument:
+
+--«_Le Langage des fleurs_»...
+
+--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
+s'attendre à quelque chose de joyeux!...
+
+M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l'air pincé:
+
+--Moi, je ne trouve pas ça drôle!...
+
+Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:
+
+--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...
+
+On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:
+
+--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...
+
+--Mais il faut avant ça que je serve le café...
+
+--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
+pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
+chose...
+
+Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de
+trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers
+l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse
+voix:
+
+--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...
+
+En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et
+Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit:
+
+--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au
+salon, les cousins!...
+
+Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement:
+
+--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai
+pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un
+instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les
+talons... quand je vais de ton côté, surtout!...
+
+Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans
+la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait
+cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son
+regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie:
+
+--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...
+
+M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva
+la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua
+l'écurie et dit:
+
+--Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans
+tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre
+moi?...
+
+Affectant de plaisanter, Rueille répondit:
+
+--Vraiment?... et c'est?...
+
+--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai
+pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...
+
+--Ça devait être bien intéressant?...
+
+--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment
+où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire
+une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand
+Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...
+
+--Je t'écoute... va toujours!...
+
+--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous
+quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées
+à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté,
+naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle
+est à l'état aigu... est-ce vrai?...
+
+--Eh bien, c'est vrai!...
+
+--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
+m'étonne, celle-là!...
+
+--Quelle est cette chose?...
+
+--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?...
+pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au
+répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...
+
+--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle,
+et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est
+un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
+Pierrot, un gosse... tandis que toi...
+
+--Tandis que moi?...
+
+--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois...
+je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera...
+
+--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère
+attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse
+un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....
+
+--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...
+
+--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un
+grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud,
+il est charmant!...
+
+--Oui, mais il est Giraud!...
+
+--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?...
+
+--Beaucoup!... c'est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
+pour d'autres... et Bijou est des autres...
+
+--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?...
+
+--Je l'étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l'air...
+
+--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!...
+
+--Peut-être?...
+
+--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant
+d'amoureux...
+
+--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_...
+
+--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant
+d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je
+prendrais...
+
+--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une
+jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la
+vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!...
+
+--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas
+épousable... partant, pas à redouter?...
+
+--Précisément!...
+
+--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois
+épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
+francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
+ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au
+charbon?... ce serait délicieux!....
+
+--Pourtant tu l'aimes?...
+
+--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais
+rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et
+que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux...
+
+--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?...
+
+--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me
+donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le
+palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
+vois, tu as tort de m'en vouloir?...
+
+--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
+tu étais grand favori!...
+
+M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille:
+
+--Tiens!...--fit-il,--la voilà!...
+
+Bijou sortait de l'écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint
+gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et
+souriant, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout
+chose!...
+
+
+
+
+V
+
+
+Bijou arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner,
+tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats
+d'argent qui reluisaient violemment. Le maître d'hôtel dit à un valet de
+pied:
+
+--Enfile ton habit!... v'là une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh!
+t'as le temps!... elle est loin!...
+
+Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:
+
+--Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c'est rudement
+attelé, toujours!...
+
+--Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte
+de Clagny?...
+
+--Mâtin!... c'est chiquement tenu!...
+
+--Oh!... il a de quoi!...
+
+--Il a des rentes?...
+
+--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille...
+
+--Tu le connais donc?...
+
+--Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma
+femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous
+regardant... C'est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu
+veux arriver au perron avant lui!...
+
+Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant
+et, traversant d'un bond l'allée, avait sauté au milieu d'une grande
+corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si
+absorbée qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'allée qui
+contournait la pelouse, ni même s'arrêter devant le perron.
+
+Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d'elle, un
+grand monsieur qui la regardait extasié. C'est que Bijou, avec sa robe
+de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de
+valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras
+dans les fleurs.
+
+Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d'une
+nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et troublée, en face
+du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince,
+distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente
+et fine, était jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme
+Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s'approcha,
+et, saluant, dit d'une voix très douce:
+
+--Mademoiselle!... pardon!... n'êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...
+
+Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement
+fixés sur elle, et répondit, toute souriante:
+
+--Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n'est-ce pas?
+
+--Comment le savez-vous?...
+
+Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'allée. Elle dit, heureuse
+et abandonnée, sans répondre directement à la question:
+
+--Oh!... que grand'mère va être contente de vous voir, monsieur!... et
+l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le
+pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mère!...
+
+Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de
+cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise
+n'était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna
+et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de
+Clagny, et, l'examinant avec attention:
+
+--Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous
+avais vu dans le temps! je vous reconnais!...
+
+Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et
+répéta, pensive:
+
+--Je vous reconnais très bien!...
+
+Il dit:
+
+--Moi, j'avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée
+ailleurs qu'à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes
+tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux
+yeux de pervenche qui n'ont pas changé, il ne reste rien du bébé
+d'autrefois...
+
+--Il reste le nom que vous lui avez donné...
+
+Il demanda, surpris:
+
+--Le nom?... quel nom?...
+
+--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui
+m'appeliez comme ça!...
+
+--C'est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable
+et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à
+vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à merveille!...
+
+--Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être
+encore «Bijou» à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans,
+monsieur...
+
+--Est-ce possible?...
+
+--Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...
+
+Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à
+dissimuler, et répondit, convaincu:
+
+--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...
+
+Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi:
+
+--Que je suis contente de vous voir!...
+
+Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant
+à Clagny toujours émerveillé:
+
+--Je vois que Bijou s'est présentée toute seule!... Comment la
+trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...
+
+Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:
+
+--C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez!... le
+vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...
+
+--Mademoiselle Denyse est ravissante...
+
+--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler
+«mademoiselle»--est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui
+éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...
+
+--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?...
+
+--Mademoiselle?... encore!...
+
+--Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à
+votre jour...
+
+--Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas...
+et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...
+
+--Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez
+jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...
+
+--Parce que vous ne m'en avez jamais demandé.
+
+--Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant,
+tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse
+jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas,
+mademoiselle?...
+
+Se reprenant, il dit en riant:
+
+--N'est-ce pas, Bijou?...
+
+--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais
+pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il
+était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en
+rêve... et... c'est très drôle...
+
+Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:
+
+--Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité...
+
+Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:
+
+--Un très vieux monsieur...
+
+Bijou répondit, sincère:
+
+--Non!... un monsieur très joli!...
+
+Puis, brusquement:
+
+--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là!... on a beau sonner à tour
+de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!...
+
+Elle sortait en courant, la marquise la rappela:
+
+--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous
+dînez avec nous, Clagny?
+
+--Oui, si vous n'avez personne...
+
+--Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous...
+
+--Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis,
+dans ce costume...
+
+--Il est très bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller
+à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...
+
+--J'y tiens... si je reste?...
+
+Bijou s'approcha, câline:
+
+--Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce
+serait de rester comme ça... sans habit...
+
+--Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu,
+Bijou?...--demanda la marquise.
+
+--Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud
+pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa
+chambre....
+
+--Qu'est-ce que tu nous chantes?...
+
+--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je
+l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était
+souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si
+M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il
+pourrait, lui aussi...
+
+--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux émue,--tu penses à
+tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun...
+
+Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la
+fin, il demanda:
+
+--Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur
+Giraud?...
+
+--Oui...
+
+--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?...
+qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour
+l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé?...
+
+--C'est le répétiteur de Pierrot!...
+
+--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?...
+
+--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux.
+
+--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, répétiteur de
+Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle
+Bijou?... je vous remercie, j'aime à être fixé!...
+
+--Mais...--fit Denyse qui était devenue très rouge--je ne protège pas du
+tout M. Giraud... je...
+
+--Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un
+pauvre répétiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle
+petite demoiselle telle que vous... c'est un rôle sacrifié... il
+représente assez exactement ce qu'on appelle «un seigneur sans
+importance»...
+
+--Vous ne savez pas--dit la marquise, dès que Denyse fut sortie--à quel
+point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle
+s'intéresse... et qui est d'ailleurs charmant... est traité par elle
+exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus
+«cotés», c'est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...
+
+--Je le verrai peut-être trop!...
+
+--Comment, trop?...
+
+--Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j'ai un vieux
+imbécile de coeur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je
+ne peux plus faire taire ensuite...
+
+--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce que ça fait?...
+
+--Ça fait qu'elle pourrait être la vôtre!...
+
+--Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c'est du raisonnement... et
+les coeurs jeunes raisonnent peu ou mal...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors,--dit M. de Clagny s'efforçant de rire,--je plaisantais,
+naturellement!...
+
+ * * * * *
+
+Bijou avait traversé la cour d'honneur. La chaleur était très grande.
+Les paons, posés sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et
+ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées,
+haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre.
+Personne n'était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en
+costume de coutil blanc, et coiffé d'un grand chapeau de paille se
+promenait dans le quinconce de marronniers.
+
+Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la
+salle d'études; mais sur le seuil elle s'arrêta court, l'air troublé. M.
+Giraud, assis à une table, s'était levé brusquement en la voyant
+paraître. Elle balbutia:
+
+--Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu'il
+était ici... et que vous faisiez votre promenade...
+
+Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui
+ne venaient pas:
+
+--Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c'est au contraire
+Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui
+dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui
+dire?...
+
+Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si
+doucement rosé malgré l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants
+posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras:
+
+--Oui... certainement, j'avais à parler à Pierrot... mais à lui-même...
+bien que j'aie à lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut
+mieux...
+
+Giraud interrompit, l'air inquiet:
+
+--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande
+ce...
+
+L'idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu'après ce qui
+s'était passé l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus
+longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait
+quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il
+croyait sa vie assurée et facile.
+
+La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle
+répondit:
+
+--C'est que c'est assez difficile à dire... à l'intéressé...
+
+--Mais alors... Pierrot...
+
+--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate,
+aurait su tout de même s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer...
+
+--Pour m'annoncer?
+
+--Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est
+une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...
+
+--Mais, mademoiselle... sans penser même à l'ennui... très grand
+pourtant... que j'aurais de n'être pas ce soir dans la même tenue que
+les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...
+
+--Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si
+vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le
+costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...
+
+--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperçu tout à l'heure à son
+arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des
+choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...
+
+--Vous?... vous allez obéir à grand'mère, comme un petit enfant bien
+sage... car c'est grand'mère qui m'envoie, vous savez?...
+
+--Ah!...--murmura le jeune homme désappointé--c'est madame votre
+grand'mère!... j'espérais que c'était vous qui... mais vous devez m'en
+vouloir, c'est vrai!...
+
+Elle demanda, surprise:
+
+--Vous en vouloir?... pourquoi?...
+
+--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgré
+moi, je...
+
+Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave:
+
+--Je croyais qu'il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que
+vous oubliiez ce que vous m'avez dit...
+
+Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie
+assourdie:
+
+--Je veux surtout l'oublier, moi!...
+
+Ses paupières s'étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant
+sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.
+
+Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il
+demanda:
+
+--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous
+vous souvenez encore de cet instant où j'ai été fou?... est-ce que vous
+y pensez... sans colère?...
+
+Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.
+
+--J'y pense sans colère...
+
+Et, si bas qu'il l'entendit à peine, elle murmura:
+
+--Mais j'y pense toujours!...
+
+Puis, changeant brusquement de visage:
+
+--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce
+que je n'aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça
+pour moi?...
+
+--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien
+que c'est impossible!...
+
+Elle affirma:
+
+--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que
+nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux
+dont on s'éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision
+de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous
+n'en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soit
+l'effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...
+
+Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'était
+machinalement rassis à la place qu'il venait de quitter, et, sans
+répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.
+
+Elle s'approcha et dit, suppliante:
+
+--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir
+pleurer!...
+
+Presque brusque, elle conclut:
+
+--Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du
+chagrin...
+
+Il demanda, ébloui de bonheur:
+
+--Est-ce possible?...
+
+Denyse ne répondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une
+lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.
+
+Il dit, suivant son regard:
+
+--J'écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes
+occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui
+parlais que de vous!...
+
+Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:
+
+--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai
+donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...
+
+Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta
+doucement:
+
+--Fred!...
+
+Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la
+porte:
+
+--Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas
+écrits!... et il est cinq heures!...
+
+Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:
+
+--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre
+couvert...
+
+Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:
+
+--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...
+
+--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des
+habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de
+Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en
+uniforme... M. l'abbé a sa soutane...
+
+Elle conclut en riant:
+
+--Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...
+
+ * * * * *
+
+Comme elle sortait de la salle d'études, elle se jeta contre Henry de
+Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:
+
+--Tiens!... qu'est-ce que tu fais là?...
+
+--Et toi?...
+
+--Moi, je rentre dans ma chambre...
+
+--Moi, je sors de chez Pierrot...
+
+--Il est dans le jardin, Pierrot!...
+
+--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose à lui dire...
+
+Il demanda, soupçonneux, agressif presque:
+
+--A lui... ou à M. Giraud?...
+
+Sans paraître remarquer l'attitude singulière de son cousin, elle
+répondit, docile:
+
+--A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n'était pas là...
+
+--C'est à Giraud que tu as...
+
+--Fait la commission de grand'mère... oui...
+
+L'air candide, elle ajouta:
+
+--Pourquoi donc ça t'intéresse-t-il tant que j'aie fait cette commission
+à l'un plutôt qu'à l'autre?...
+
+Il répondit, plaisantant avec un peu d'embarras:
+
+--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis
+curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle était cette
+commission?...
+
+--Grand'mère m'avait chargée de dire à M. Giraud... qui n'a pas
+d'habit...
+
+--Pas d'habit, Giraud?...
+
+--Non!...
+
+--Pas d'habit du tout?...
+
+--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du
+tout!... il avait prévenu qu'il ne dînerait pas... alors, comme M. de
+Clagny reste à dîner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir
+Pierrot, afin qu'il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...
+
+--Oui...--fit Henry,--très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne
+voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il
+lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...
+
+--Ça serait gentil!...
+
+--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon...
+que nous aimerions tous, si...
+
+Il s'arrêta court et Bijou demanda:
+
+--Si quoi?...
+
+--Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l'âge du père Clagny,
+il est indifférent d'être bien ou mal... à l'âge de Giraud, c'est autre
+chose, je suis sûr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule...
+surtout...
+
+--Surtout?...
+
+--Surtout devant toi!...
+
+Bijou haussa les épaules, et s'éloigna en courant dans le long
+corridor.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des
+menus, Bijou fut prête la première.
+
+Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à
+l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour
+s'habiller.
+
+Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
+de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et
+venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser.
+
+A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:
+
+--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...
+
+--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!...
+
+Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe,
+de gaze à peine rosée:
+
+--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à
+Bracieux, près Pont-sur-Loire...
+
+Vraiment étonné, le comte demanda:
+
+--Ah bah!... par qui?...
+
+--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au
+théâtre,...
+
+Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
+une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de
+cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps
+merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la
+singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
+délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non
+seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très
+gourmande et ses yeux très candides.
+
+De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais
+dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.
+
+Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil
+ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait.
+
+Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec
+ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
+à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
+un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents
+blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient
+singulièrement le visage.
+
+Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:
+
+--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver
+ici?...
+
+--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes
+entrée...
+
+--Elle ne sera jamais prête!...
+
+M. de Clagny regarda sa montre:
+
+--Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n'est
+pas sept heures et demie...
+
+--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas
+dépêchée tant!... j'avais une peur d'être en retard!...
+
+--C'est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais
+pouvoir causer avec vous un petit instant!...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance,
+jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...
+
+--A propos d'invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?...
+votre grand'mère m'a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des
+amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis
+venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...
+
+--Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...
+
+--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...
+
+--Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents
+qui sont morts...
+
+--Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...
+
+--Depuis deux ans!...
+
+--Il était vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?...
+
+--Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la
+Bourse...
+
+--Comment?... une demoiselle de la Bourse?...
+
+--Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très
+riche...
+
+--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?...
+
+--Peut-être bien!... je ne m'en suis jamais informée!... ils ont
+restauré Tourville... c'est superbe!... et ils reçoivent tout le
+temps...
+
+--Est-ce que madame de Tourville est jolie?...
+
+--Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente,
+dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperçue...
+
+Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:
+
+--Parce que je la connais très peu...
+
+Il demanda:
+
+--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?...
+
+--M. de Bernès...
+
+--Le petit Hubert?... le dragon?...
+
+--Lui-même...
+
+--C'est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un coeur... vous
+ne trouvez pas?...
+
+--Quoi?...
+
+--Que Hubert de Bernès est gentil?...
+
+--Oh!... je le connais si peu!... il m'a semblé... comment dirai-je?...
+incolore... oui incolore...
+
+--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends ça,
+d'ailleurs!...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Je vous intimide, peut-être?...
+
+Très sérieux, il répondit:
+
+--Beaucoup!...
+
+--Oh!--fit-elle stupéfaite,--est-ce possible?...
+
+--C'est très possible... et cela est!... rien d'étonnant, puisque vous
+intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit
+Hubert...
+
+--Le petit Hubert?... il a six pieds!...
+
+--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit
+Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garçon?...
+
+--Je ne sais pas!...
+
+--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regardé?...
+
+--Je l'ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très
+mauvais juge...
+
+--Pourquoi ça?...
+
+--Parce que je déteste les petits jeunes gens!...
+
+--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?...
+
+--C'est possible!... mais à cet âge-là on n'existe pas pour moi...
+
+--Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Très tard!...
+
+Puis, changeant de ton:
+
+--Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au
+moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...
+
+--Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités
+pour m'amuser?
+
+--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue...
+
+--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent
+commencer à grandir?...
+
+--Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...
+
+--Comment sont ils?...
+
+--Lui pose pour l'écoeurement général... il n'a plus ni faim, ni soif,
+ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous
+savez!... il ne manque pas un bal, et sa soeur raconte qu'il se relève
+la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules...
+de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...
+
+--Et la jeune fille?...
+
+--Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup
+à tir et à courre... rêve d'avoir un équipage pour pouvoir servir le
+cerf elle-même... et d'épouser un officier...
+
+--Elle doit s'occuper d'Hubert?...
+
+--Qui ça, Hubert?...
+
+--Le petit Bernès...
+
+--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne
+s'occupe pas du tout d'elle!...
+
+--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce
+pas?...
+
+--Pas le moins du monde!...
+
+M. de Clagny haussa les épaules:
+
+--Allons donc!... je vois ça d'ici!...
+
+--Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,--reprit
+Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:--les Juzencourt,
+un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies,
+qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse...
+la vicomtesse de Nézel...
+
+--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de
+Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...
+
+Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:
+
+--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...
+
+--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny.
+
+Et, après un silence, il demanda:
+
+--Toujours jolie, madame de Nézel?...
+
+--Très jolie...
+
+--Autant que vous?...
+
+Bijou sourit:
+
+--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis
+pas jolie...
+
+--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous
+moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui
+n'est pas le seul, hélas!...
+
+--Pourquoi, hélas!...
+
+--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être
+seul à admirer ou à aimer... l'amitié est égoïste et jalouse...
+
+Elle demanda, l'air joyeux:
+
+--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures
+que nous nous connaissons... vous avez déjà de l'amitié pour moi?...
+
+M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:
+
+--Beaucoup!...
+
+--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime
+beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...
+
+Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:
+
+--Je m'étais fait de vous une idée très différente... je m'attendais à
+vous trouver tout autre...
+
+Il dit, tristement:
+
+--Plus jeune?...
+
+--Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon
+grand-père... grand'mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»...
+alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai été saisie...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop...
+quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de
+Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j'aime beaucoup
+qu'on soit beau...
+
+--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!...
+
+Elle sembla chercher dans sa mémoire:
+
+--Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là...
+vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...
+
+--Je suis bien sûr qu'il vous voit, lui!...
+
+--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien
+parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand
+grand'mère m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me
+rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m'ont fait bon
+accueil... je suis devenue le Bijou qu'on élève et qu'on gâte... auquel
+on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...
+
+--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que ça de bon dans la
+vie... faire sa volonté!... quand on le peut...
+
+Elle dit, parlant sans même paraître s'apercevoir qu'elle parlait:
+
+--On le peut toujours!...
+
+Puis, courant à la baie, elle cria:
+
+--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mère qui n'est pas encore
+descendue!...
+
+Elle s'élança au-devant d'une dame qui s'avançait, vêtue d'une toilette
+cossue. Elle était suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de
+maintien gourmé, à l'air infiniment snob.
+
+Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»
+
+Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle
+qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.
+
+--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?...
+
+--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouvé
+embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça
+viendra peut-être...
+
+--Aussi bien que quel cousin?...
+
+--Que Blaye.
+
+--Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!...
+
+--Mon Dieu, beauté n'est peut-être pas le mot... mais il est charmant...
+si vous le permettez?...
+
+--Je le permets...
+
+--A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j'ai
+rencontré tantôt au bas de l'avenue?...
+
+--Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de
+Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites...
+
+M. de Clagny étendit la main et dit:
+
+--Le voilà!...
+
+--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!...
+
+Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de
+la transformation opérée par l'habit de Jean.
+
+Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune
+professeur semblait à l'aise, presque élégant.
+
+Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:
+
+--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non...
+mais, la vois-tu?...
+
+Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:
+
+--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là...
+quand il s'agit des hommes!...
+
+Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables,
+ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement
+admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment
+de les détromper.
+
+Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue,
+promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce
+qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»...
+
+Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très
+jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une
+souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et
+lourds, d'un noir intense.
+
+Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue
+auparavant, dit à M. de Clagny:
+
+--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...
+
+Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:
+
+--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui
+doit vibrer à souhait...
+
+La jeune fille demanda, clignant de l'oeil et contractant un peu ses
+sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:
+
+--Qui doit quoi faire?...
+
+--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je
+disais!...
+
+--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt
+demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets,
+Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?...
+
+M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de
+Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle.
+
+Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la
+main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.
+Elle le présenta, toute fière de lui.
+
+--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et
+bon!... un amour!...
+
+--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de
+Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à
+lire...
+
+--Déjà!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà
+à lire?...
+
+--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas,
+Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à
+ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait
+très bien...
+
+--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!...
+malheureux mioche, va!...
+
+Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant
+parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un
+visage suppliant. Elle dit:
+
+--Raconte, Fred!...
+
+Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.
+
+--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...
+
+--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier,
+l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil...
+
+Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:
+
+--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus,
+j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?...
+
+--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?...
+
+Il dit, câlin:
+
+--J't'en prie?... ne m'force pas?...
+
+Mais Denyse s'entêta:
+
+--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil...
+quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au
+moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:
+
+--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est
+monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»
+
+--Voilà,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant
+de belles choses à la fois!...
+
+Et M. de Rueille ajouta:
+
+--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que
+nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un
+tort considérable...
+
+Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné:
+
+--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!...
+
+--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive
+quelquefois...
+
+--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...
+
+Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit
+en riant:
+
+--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous
+deux!...
+
+Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration.
+Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura
+d'une voix devenue caressante:
+
+--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!...
+
+En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur
+avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers
+Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si
+singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace
+quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout
+drôle!... est-ce que vous êtes malade?...
+
+Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:
+
+--Vous êtes malade, monsieur Giraud?...
+
+--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot
+prend ça!...
+
+--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de
+ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!...
+vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...
+
+--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous
+assure que je n'ai rien du tout...
+
+M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred,
+blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:
+
+--Il est superbe, votre filleul!...
+
+--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!...
+
+On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le
+bébé qui s'endormait déjà. Debout devant elle, l'air maussade, le petit
+La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement
+sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de
+bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais
+décontenancé et maladroit.
+
+Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un
+mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement
+amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand,
+il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître
+d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour
+à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du
+méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché
+d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,
+belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il
+l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et
+douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il
+s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet
+amour impossible, était troublée pour toujours.
+
+Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle
+de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même
+d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait
+parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche,
+insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au
+garni écoeurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des
+photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot.
+
+Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la
+table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.
+Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait
+pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait
+guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa soeur, entre madame
+de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non
+plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait
+distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et
+regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre
+bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La
+Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et
+plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette
+rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et,
+devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le
+regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la
+quitta plus.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de
+Bracieux dit:
+
+--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent
+aller sur la terrasse ou dans le jardin...
+
+Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des
+statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
+libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant:
+
+--Qui m'aime me suive!...
+
+Poliment, Hubert de Bernès la suivit.
+
+Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un
+seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:
+
+--Viens-tu, Bijou?...
+
+Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et
+répondit:
+
+--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
+sont couchés...
+
+--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?...
+
+--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas
+embrassé Fred, je ne suis pas contente...
+
+Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la
+marquise:
+
+--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on
+puisse voir!...
+
+Et il ajouta, l'air chagrin:
+
+--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être
+vieux!...
+
+--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne
+seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...
+
+--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?...
+
+--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment
+dire?... un peu large de coeur...
+
+--Large de coeur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la
+faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec
+une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de
+coeur»...
+
+--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?...
+
+En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
+le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
+vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au
+moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une
+longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait
+coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et
+entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines
+arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment.
+Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
+monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le
+jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée
+par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la
+lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa
+mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui
+menait à l'avenue.
+
+Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt
+les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait
+en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
+d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de
+Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt
+elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
+l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas
+courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle
+avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait
+plus!...
+
+Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade.
+Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et
+inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda:
+
+--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
+dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...
+
+Elle répondit, très douce:
+
+--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne
+pense pas de vous des choses mauvaises...
+
+--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?...
+
+Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé:
+
+--Je ne vous aime plus?... moi!...
+
+Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse
+peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il
+s'efforça de mentir:
+
+--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il
+n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?...
+depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore
+fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est
+difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et
+puis... pour vous aussi... pour venir en ville...
+
+Comme elle restait silencieuse, il demanda:
+
+--Pourquoi ne me répondez-vous pas?...
+
+--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce
+que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des
+Juzencourt...
+
+Il questionna, embarrassé:
+
+--Qu'est-ce que je vous ai dit?...
+
+--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez
+une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par
+un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville
+comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains
+descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et
+que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
+sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou
+suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée
+que vos renseignements étaient exacts...
+
+--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt...
+
+--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
+feriez bien mieux de me dire la vérité...
+
+--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?...
+
+--Oui... c'est une partie de la vérité...
+
+Il demanda, inquiet:
+
+--Et... le reste?...
+
+--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
+non!... c'est si clair!...
+
+Elle ajouta, après un instant de silence:
+
+--Et si naturel!...
+
+--Est-ce que vous me pardonnez?...
+
+--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais...
+jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais
+pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère...
+qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...
+
+--Mais je vous jure...
+
+--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion,
+que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma
+vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
+mari peut-être affectueux et bon...
+
+--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...
+
+Anxieux, il bégaya:
+
+--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?...
+
+Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu:
+
+--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...
+
+--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!...
+vous qui êtes toute ma vie!
+
+Et comme elle reculait, effarée:
+
+--Ah çà!... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais
+épouser Bijou, peut-être?...
+
+--Mais oui...
+
+Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine,
+mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son
+retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit:
+
+--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que
+voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé
+de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant
+ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous
+revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous
+seule à qui j'appartiens...
+
+Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et,
+s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.
+
+Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit
+d'une voix caressante et chaude:
+
+--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je
+n'ai jamais touchée du bout des doigts?...
+
+Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit:
+
+--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée
+seulement...
+
+Elle répondit:
+
+--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
+prolonge beaucoup!...
+
+En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
+cria:
+
+--Comment!... vous avez marché tout ce temps?...
+
+Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître
+dans l'encadrement d'une fenêtre:
+
+--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!...
+
+Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:
+
+--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!...
+
+Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin:
+
+--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut
+pas m'en vouloir...
+
+Pierrot dit, en extase:
+
+--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?...
+
+Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui
+causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si
+froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli
+seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération.
+
+M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:
+
+--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande...
+
+Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit
+La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
+silhouette se détachait en pleine lumière:
+
+--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?...
+
+--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose...
+
+Très ennuyée, elle supplia:
+
+--Oh!... grand'mère, je vous en prie!...
+
+Mais madame de Bracieux insista:
+
+--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre...
+
+--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
+cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres
+invités de sa grand'mère.
+
+Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le
+ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au
+milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:
+
+--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon
+enfant...
+
+Puis, se tournant vers M. de Clagny:
+
+--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
+chansons?...
+
+Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_:
+
+ Je me suis engagé
+ Pour l'amour d'une blonde...
+
+Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
+elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat
+qui «veut qu'on mette son coeur dans une serviette blanche...»
+
+Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les
+physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux,
+tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
+énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient
+Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne
+pas entendre.
+
+Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
+Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule,
+fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre
+magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de
+Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé
+Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait
+bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie,
+mais relativement indifférente.
+
+Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement
+Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de
+bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité
+et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses
+yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux
+visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
+taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à
+lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
+gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant
+sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit:
+
+--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
+vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez
+bien?...
+
+Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
+seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait
+en horreur.
+
+Elle répondit, l'air heureux:
+
+--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
+vous voudrez...
+
+Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du
+salon:
+
+--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?...
+
+Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de
+lui,
+
+--Mais non!... pourquoi?...
+
+--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches
+d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu
+en avais l'air!...
+
+--Une idée que tu te fais!...
+
+--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il
+s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire...
+Pourquoi fronces-tu les sourcils?...
+
+--Mais je ne fronce pas les sourcils...
+
+--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te
+dire?...
+
+--Qu'est-ce que tu viens de me dire?...
+
+--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que
+je ne voie qu'il y a quelque chose?...
+
+Très troublé, il demanda:
+
+--Quelque chose?... quoi?...
+
+--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu
+n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à
+Bracieux, à peu près...
+
+Il dit, cherchant à plaisanter:
+
+--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne
+me doute pas de ce changement...
+
+Bijou haussa ses jolies épaules.
+
+--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
+trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu
+brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...
+
+Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air
+doucement résigné et triste. L'oeil violet de Bijou coula de son côté,
+luisant entre les cils touffus, et elle acheva:
+
+--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!...
+
+Jean de Blaye rougit violemment:
+
+--Tu ne sais ce que tu dis!...
+
+--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te
+vexe que j'aie deviné ça!...
+
+Après un silence, elle ajouta:
+
+--Est-ce que tu le lui as dit?...
+
+--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...
+
+--A mad...
+
+Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:
+
+--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?...
+
+Il murmura d'une voix assourdie:
+
+--Non!...
+
+--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère,
+Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on
+aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!...
+
+Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se
+soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa:
+
+--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
+suis sûre de sa réponse...
+
+Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:
+
+--Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà...
+
+Il balbutia, effaré:
+
+--Mais de qui parles-tu?... de qui?...
+
+L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine
+le commencement de la phrase:
+
+--Je parle de...
+
+--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te
+fait dire qu'on oublie le thé!...
+
+Et, regardant leurs figures animées, il demanda:
+
+--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit
+ici!...
+
+Denyse s'éloignait en courant, il dit encore:
+
+--On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...
+
+Jean répondit, pour répondre quelque chose:
+
+--Ah!... on croyait ça!...
+
+--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça
+qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle
+n'a pas de chagrin, Bijou?...
+
+--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?...
+
+Souriant, il ajouta:
+
+--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
+situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...
+
+Le petit répondit avec une animation extrême:
+
+--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!...
+et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de
+Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue
+qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne
+sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait,
+donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu
+vus?...
+
+--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais,
+mon petit Pierrot!...
+
+Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.
+
+--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait
+de si intéressant tantôt?...
+
+--Où ça?...
+
+--Ici... après le dîner?...
+
+--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens,
+justement, il me parlait de toi!...
+
+--De moi?...
+
+--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
+tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...
+
+--As-tu fini de te moquer de moi?...
+
+--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a
+même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
+cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc
+déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
+paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
+je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton
+physique...
+
+--De mon physique... à moi?...
+
+--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?...
+pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça
+dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...
+
+--Il est idiot, cet être-là!...
+
+--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...
+
+--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne...
+attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...
+
+Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:
+
+--Hip!... Hip!... Hurrah!!!
+
+M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
+regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille
+eut lieu.
+
+Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à
+s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un
+refroidissement. A la fin, il céda.
+
+Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main
+et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux,
+que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard
+singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de
+sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou
+était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel
+ne sentait au fond de son coeur que de l'affection pour la délicieuse
+petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.
+
+ * * * * *
+
+--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne
+restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi,
+vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne
+plus nous quitter jamais!...
+
+--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé.
+
+La jeune fille protesta:
+
+--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est
+là!...
+
+--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a
+quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si
+on touchait une anguille...
+
+--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de
+cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...
+
+--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante.
+
+Madame de Bracieux ajouta:
+
+--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
+cardinal... du vrai...
+
+--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour
+Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
+grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!...
+
+M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un
+coin:
+
+--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on
+sent à quel point on sera épluché!...
+
+--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!...
+vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets
+que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...
+
+Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
+vers lui:
+
+--Je vous crois!...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Se penchant par la fenêtre, Pierrot cria:
+
+--Tu montes à cheval, Bijou?...
+
+Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone:
+
+--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas à me promener
+avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...
+
+--Où vas-tu?...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze
+heures!...
+
+Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:
+
+--Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.
+
+Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:
+
+--Bonjour!... à tout à l'heure, alors?...
+
+Patatras attendait à l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours
+Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En
+le voyant, Pierrot cria encore:
+
+--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...
+
+--Je ne leur ai pas dit que je sortais...
+
+--Ah!--fit-il avec regret,--si j'étais libre, moi!... comme j'irais avec
+toi!...
+
+Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que
+rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:
+
+--Je ne te le dirais pas non plus!...
+
+Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les
+mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil
+qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage
+qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée du sentier qui
+menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres
+roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la
+sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques,
+avec l'aspect d'un joujou très neuf.
+
+Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite
+glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient
+autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une
+touffe de fleurs de mûrier qu'elle mit à son corsage, chiffonna
+gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite
+poche de côté, et reprenant le galop, vint s'arrêter devant l'entrée de
+la ferme.
+
+Une voix enrouée appela:
+
+--C'est-y qu'vous êtes là, maît' Lavenue?...
+
+Et un petit valet sortit de la maison en disant:
+
+--Y n'm'entend point que j'crès!... j'vas l'querri...
+
+Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un
+peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et
+si rouge qu'il tournait positivement au violet.
+
+--Oh!...--fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,--c'est vous,
+mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!...
+
+Elle dit en souriant:
+
+--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!...
+
+Il demanda, s'avançant la main tendue:
+
+--C'est-y point qu'vous voulez descendre?...
+
+--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la
+part de grand'mère... c'est pour le déjeuner de la Confirmation... c'est
+lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...
+
+--Oui... j'le sais!...
+
+--Eh bien, grand'mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches...
+de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent
+dans le potager des Borderettes...
+
+--On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise
+peut êt' tranquille... ça sera bié choisi...
+
+Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la
+regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:
+
+--C'est-y qu'vous r'partez déjà?... vous n'voulez-t'y point vous
+rafraîchir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant
+l'bon lait!...
+
+Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:
+
+--Ça fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bié
+chaud...
+
+Le langage de «maît' Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de
+Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu
+de son accent primitif.
+
+C'était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux,
+avait eu l'idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait
+fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces
+hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir à la place même
+où d'autres s'étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du
+monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et
+telle était sa force qu'il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire
+maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens
+notables.
+
+Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa
+à terre en disant:
+
+--Vous voulez bié... s'pas?...
+
+Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en
+s'effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air
+aimable:
+
+--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je
+connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...
+
+--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a
+r'blanchi... alors, comprenez, ça change!...
+
+Elle reprit, en souriant:
+
+--Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...
+
+«Maît' Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée,
+la secoua, et dit avec un peu d'hésitation:
+
+--Je n'peux point m'décider à donner un'maîtresse à la ferme... pa'ce
+que j'en trouve point eun' qui m'aille...
+
+Et après un instant de silence, il acheva:
+
+--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!...
+
+--Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de
+Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous
+épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...
+
+Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l'énorme casquette à ponts
+qu'il ne quittait jamais quelle que fût la saison:
+
+--J'les trouve point comme ça!...
+
+--Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...
+
+--Non, mad'moiselle Denyse...
+
+--Et Joséphine Lacaille?...
+
+--Non, mad'moiselle Denyse...
+
+--Et Louise Pature?...
+
+--Non, mad'moiselle...
+
+Elle se mit à rire:
+
+--Alors, aucune femme ne vous plaît?...
+
+--Si... tout d'même... y en a eune...
+
+Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:
+
+--Laquelle?...
+
+Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche
+pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia:
+
+--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!...
+
+Bijou n'entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée,
+elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se
+relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette
+créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'à
+son visage montaient des bouffées chaudes qui l'étouffaient.
+
+Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il
+dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d'énormes gouttes
+de sueur:
+
+--Nom de nom, qu'y fait chaud!...
+
+--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre
+lait était exquis...
+
+Il demanda, l'air malheureux:
+
+--Et comme ça, c'est-y qu'c'est qu'vous partez déjà?...
+
+--Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d'heure que je suis
+chez vous!...
+
+Il balbutia:
+
+--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-là!...
+
+Et, d'une voix très basse:
+
+--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est
+qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bié sûr!......
+
+Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage.
+Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là,
+le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps
+noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparaître dans
+l'ouverture de sa blouse.
+
+Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à
+cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:
+
+--Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...
+
+Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais
+il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la
+taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de
+la selle. Elle dit, stupéfaite:
+
+--Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment
+avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si
+grand?...
+
+Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec
+effort, elle conclut:
+
+--Là!... vous voyez!... c'était trop lourd!... vous êtes tout
+essoufflé...
+
+Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:
+
+--Au revoir!... et encore merci!...
+
+Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier
+resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:
+
+--N'oubliez pas les pêches et les poires de grand'mère, monsieur
+Lavenue!...
+
+Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le
+temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à
+Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la récréation ne commençait
+qu'à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse
+touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un
+bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se
+retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et
+ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez,
+aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver
+ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au
+galop Patatras qui, très veule, s'arrêtait voulant à toute force brouter
+les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse,
+presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait
+le bois. Une voix cria:
+
+--Hé!... Bijou!... c'est comme ça que tu nous brûles!...
+
+Elle s'arrêta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M.
+Giraud, étendus à l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foulée la
+marque de leurs corps.
+
+--Comment... c'est déjà vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous
+rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...
+
+Pierrot répondit:
+
+--Un peu avant l'heure...
+
+Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.
+
+--M'sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans
+que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons
+être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...
+
+Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s'adressant à Giraud:
+
+--Êtes-vous remis de votre soirée d'hier?...
+
+--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi «remis»?...
+
+--Parce que vous n'avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de
+Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous
+raconter, l'un que Charles de Tourville s'était embarqué avec Guillaume
+le Conquérant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu
+Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...
+
+--Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu'il n'y avait dans sa
+famille que du sang bleu»... je n'ai pas bien compris pourquoi il me
+racontait ça!...
+
+--Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais
+sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que
+les Tourville...
+
+--Ah!...
+
+--Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui
+s'appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez
+que--côté Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous
+faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j'aurais bien ri si
+vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!...
+
+--Ça n'était pas l'embêtement causé par les racontars Tourville et
+Juzencourt qui lui donnait cet air là,--fit observer Pierrot:--depuis
+quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te
+promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le
+Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...
+
+Bijou dit en riant:
+
+--J'en suis convaincue!...
+
+Pierrot protesta:
+
+--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!...
+
+--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune répétiteur
+ennuyé,--vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il
+voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...
+
+--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien
+d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours
+comme ça!... affaire d'entraînement!...
+
+--Je ne vois pas très bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entraînant à
+causer avec tes camarades!...
+
+Tout en parlant elle s'arrêta, indiquant quelque chose sous bois:
+
+--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces
+grappes!...
+
+--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot.
+
+--Je veux bien!... il est si beau!...
+
+Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il
+brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l'arbre oscilla,
+balancée, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses.
+
+Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de
+ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en
+cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.
+
+Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'épaule de Patatras,
+demanda:
+
+--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?...
+
+--Moi?... mais non!... pourquoi?...
+
+--Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu
+triste...
+
+Elle dit, avec un sourire forcé:
+
+--Triste?... moi?...
+
+--Oui... tout à l'heure, quand vous avez passé devant nous sans nous
+voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...
+
+--Tout à l'heure... c'est possible... oui... je n'étais pas gaie... mais
+à présent, je n'ai aucune raison de ne pas l'être... au contraire!... je
+me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau
+soleil que j'aime tant!...
+
+Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:
+
+--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...
+
+Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec
+lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage,
+sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres
+petites fleurs fanées déjà.
+
+Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou,
+qui avait repris sa mine souriante, le remercia:
+
+--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine
+de porter ça pendant encore un kilomètre...
+
+--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus
+embêtantes!...
+
+--Tu es un bon Pierrot!...
+
+--C'est pas que je suis bon...
+
+Il s'approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:
+
+--C'est que je t'aime!...
+
+Bijou ne répondit pas.
+
+Au bout d'un instant, Pierrot reprit:
+
+--Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?...
+
+--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si
+pure!... si fraîche!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne
+comprenais pas hier!...
+
+--Quoi donc?...
+
+--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue,
+j'ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez
+encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois
+semaines que je suis au château je n'avais pas encore eu le bonheur
+de...
+
+--Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!...
+
+Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à
+l'heure était redevenue Bijou.
+
+En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde...
+
+Pierrot répondit avec humeur:
+
+--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà
+Henry... et m'sieu l'Abbé!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!...
+Tiens!... qu'est-ce que c'est que ça?... tu as raison... il y a d'autres
+gens... Ah!... c'est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a
+encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir...
+ben! faut qu'il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une
+chaleur pareille!...
+
+Bijou dit:
+
+--C'est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous
+l'amener...
+
+--Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon,
+le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!...
+
+Bijou s'était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait
+plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce
+moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du
+château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint
+rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans
+son portefeuille, après l'avoir baisé avec une sorte de dévotion
+passionnée.
+
+Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le
+recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle
+devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune
+professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait
+accompagnés.
+
+--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à
+une fenêtre.
+
+Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour
+descendre de cheval:
+
+--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
+moi, je suis très bien...
+
+Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour à M. Dubuisson,
+et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
+bouche bée.
+
+--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.
+
+D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune
+homme sa patte fine en disant:
+
+--Nous sommes déjà de vieux amis!...
+
+Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne:
+
+--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...
+
+M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard
+qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense?
+
+--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.
+
+--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...
+
+--Viens ici!... que je voie ça?...
+
+Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
+elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.
+
+--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa
+main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la
+peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...
+
+--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas
+chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu
+veux!...
+
+Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:
+
+--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de
+piqué blanc!...
+
+--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...
+mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
+contraire bien mal...
+
+L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
+elle-même, et conclut:
+
+--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...
+mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...
+
+--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec
+bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...
+
+Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable,
+causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu
+isolé au milieu de tous.
+
+C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la
+gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité
+du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements
+sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression
+d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce
+de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée,
+tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé
+de Jeanne était aussi «réussi».
+
+Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient
+mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus
+loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.
+
+Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement
+d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis
+quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant
+elle dirigeait si facilement à son gré.
+
+Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec
+l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque
+chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire.
+
+Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se
+tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
+songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder
+Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui
+vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi
+expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.
+
+Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que
+Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds
+comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus
+épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
+moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.
+Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
+Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis
+que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait
+presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son
+exquise bonté.
+
+Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
+l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.
+
+--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.
+Spiegel était «bien»?...
+
+--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce
+que toi, tu ne...
+
+--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que
+«bien»...
+
+--Mais...
+
+--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je
+m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un
+peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on
+prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...
+
+Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:
+
+--Où l'as-tu connu?...
+
+--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma
+tante...
+
+--Et ça s'est décidé tout de suite!...
+
+--Non... mais je l'ai aimé tout de suite...
+
+--Oui... tu es une tendre, toi!...
+
+--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec
+moi...
+
+--Et puis?...
+
+--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur très gros,
+naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait
+pas du tout à moi....
+
+--Tu ne m'as rien dit de tout ça!...
+
+--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne,
+pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble
+que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même...
+c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris...
+
+--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à
+l'amour?...
+
+--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
+vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
+coeur dans une affection immense... et unique...
+
+Bijou soupira et dit avec tristesse:
+
+--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!...
+
+--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...
+oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à
+l'instant...
+
+--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.
+
+--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très
+digne d'être aimé, celui-là!...
+
+--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton
+mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais
+que c'était fini?... après?...
+
+--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée
+vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était
+nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
+Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce...
+
+--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?...
+
+--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui
+me demandait à papa.
+
+--Comment est-elle, sa mère?...
+
+--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur...
+
+--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...
+
+--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...
+
+--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils...
+
+--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...
+
+--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été
+long, va!...
+
+--Mais comment peux-tu savoir...
+
+--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux
+d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus
+fidèles...
+
+--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère,
+très... et elle habitera avec nous!...
+
+--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une
+mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect...
+
+--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
+dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...
+
+--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...
+et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance
+que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...
+
+--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
+étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
+troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse...
+
+--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu
+dois l'aimer pour l'amour de lui...
+
+--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
+tellement meilleure que moi!...
+
+--Je suis un ange, c'est convenu!...
+
+--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...
+
+--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant
+cette semaine que tu veux bien me donner?...
+
+--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le
+permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...
+
+--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser
+que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...
+Rentrons, veux-tu?...
+
+--Je veux bien!...
+
+Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,
+l'air indifférent:
+
+--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée
+bizarre que Jean de Blaye m'aime?...
+
+--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son
+agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a
+vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...
+
+--Tu as trop d'imagination!...
+
+--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...
+
+--Moi?...
+
+--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...
+
+--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je
+l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop
+pour l'aimer autrement...
+
+--C'est dommage!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...
+
+Bijou secoua la tête:
+
+--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...
+
+--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
+Blaye!...
+
+--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du
+tout!...
+
+--Ah!... je ne savais pas!...
+
+--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...
+
+--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...
+
+Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:
+
+--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...
+
+--Oui, parfaitement...
+
+--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
+myope!...
+
+--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
+conduit...
+
+--C'est bien ça!...
+
+Et, comme Jeanne faisait un mouvement:
+
+--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la
+Norinière.
+
+--Ah!... ce monsieur si riche!...
+
+--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire
+un mot de ça!...
+
+--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...
+
+Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui
+s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite
+tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.
+
+--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...
+
+Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.
+
+--Qui ça?...
+
+--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...
+
+--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...
+
+--Passionnément...
+
+--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...
+
+En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:
+
+--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...
+
+Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu
+endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
+«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par
+sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,
+au-devant de Bijou.
+
+Elle dit, gentille:
+
+--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de
+suite nous voir!...
+
+--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...
+
+Elle répondit, toute souriante:
+
+--Jamais!...
+
+Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:
+
+--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
+se marie!...
+
+--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça,
+Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton
+amie...
+
+--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est
+mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à
+lui tout seul...
+
+M. de Clagny dit, à demi-voix:
+
+--Que c'est beau, les illusions!...
+
+Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Une bêtise!...
+
+--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...
+vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous
+vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est
+mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très
+ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui
+de M. Spiegel?...
+
+Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre.
+
+Bijou dit, s'adressant toujours au comte:
+
+--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare
+cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas
+soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est
+vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque...
+
+--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.
+
+--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!...
+Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M.
+Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une
+drôle de figure!...
+
+Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés,
+la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:
+
+--J'ai mal à la tête!...
+
+Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était
+venu, il s'écria, bourru:
+
+--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça
+vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...
+
+Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle
+reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son
+visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:
+
+--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et
+pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour
+l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...
+
+Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières
+meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.
+
+Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un
+mouvement violent:
+
+--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est
+stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris...
+
+M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en
+voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était
+ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:
+
+--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est
+incurable!...
+
+M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,
+s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait:
+
+--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes
+moins compatissante...
+
+M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis.
+Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu.
+
+Pierrot, lui, s'écria franchement:
+
+--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...
+
+--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec
+conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre
+monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...
+
+La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant
+Bijou de côté:
+
+--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant
+surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à
+qui ça a fait peur!...
+
+--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu
+expliquer son trouble, voilà tout!...
+
+--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...
+
+--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire
+adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?...
+
+La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la
+saluer:
+
+--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir
+souvent?...
+
+Bijou demanda, s'adressant à son amie:
+
+--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en
+voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...
+
+--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M.
+Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...
+
+ * * * * *
+
+En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye
+éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser
+donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé,
+réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres
+caresses de madame de Nézel.
+
+La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante
+contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant
+que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se
+sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que
+son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à
+coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il
+s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause
+disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait
+sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant,
+s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant
+aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il
+ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de
+Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à
+cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son
+coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait
+toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et
+de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les
+Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il
+vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à
+côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était
+à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?...
+Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant
+qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce
+merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y
+avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie.
+Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité
+tranquille.
+
+Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à
+Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa
+lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne...
+mais elle comprendra... et c'est fini!...»
+
+Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception
+singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il
+frissonna douloureusement.
+
+Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces
+tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:
+
+--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa
+cousine... ou même sa soeur...
+
+--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du
+salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore...
+
+--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept
+heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai
+te prendre après le premier coup du dîner!...
+
+Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa
+chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun
+chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les
+persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes.
+
+Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une
+silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre.
+
+Bijou demanda:
+
+--C'est toi, Jean?...
+
+--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire...
+
+--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...
+
+--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que
+de toi...
+
+--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...
+
+--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...
+
+Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,
+
+--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...
+
+Il l'arrêta par le bras:
+
+--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!...
+d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce
+que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...
+
+Elle parut chercher:
+
+--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
+
+--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop
+grande pour faire ça... quand il y a du monde...
+
+Elle demanda en riant:
+
+--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...
+
+Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et
+tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le
+baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte
+caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette
+fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les
+mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au
+frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle
+s'enfuyait.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une
+semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui
+annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1er
+septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions
+d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et
+Bijou accepta.
+
+--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!...
+nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...
+
+Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à
+faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles
+s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture,
+et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille
+ouvrière. A un moment, Bijou demanda:
+
+--Iras-tu au bal des courses?...
+
+--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas
+très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir
+en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien,
+tu sais?...
+
+--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien
+d'épouser un protestant?...
+
+--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très
+convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun
+de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a
+nullement l'idée de convertir l'autre...
+
+Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:
+
+--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même
+que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est
+vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...
+et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que
+les catholiques...
+
+--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...
+
+--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...
+
+--Comment?... et la blanche à petits bouquets?...
+
+--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal
+des courses, cette année!... ce sera très élégant!...
+
+--Oh! ça, oui!...
+
+--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous
+allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour
+ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire
+faire une robe... et il m'a donné cinquante francs...
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire faire?
+
+--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...
+
+Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:
+
+--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça
+serait tout plein gentil!...
+
+--Comment est ta robe?...
+
+--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe...
+toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des
+danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes
+superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait
+suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets
+ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec
+des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des
+longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas
+plus...
+
+--Ça sera joli...
+
+--Et ça t'ira à merveille...
+
+--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que
+je sois pareille à toi?...
+
+--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe
+ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira...
+
+--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient
+que d'elles-mêmes!...
+
+--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?...
+
+Elle ajouta en riant:
+
+--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de
+commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!...
+
+--Il aurait été un peu empêtré!...
+
+--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un
+échantillon...
+
+La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot,
+tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et
+précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:
+
+--Et même sans!...
+
+--Sans quoi?...--demanda Bijou.
+
+--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est
+toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...
+
+--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité,
+tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir
+entendu.
+
+La mère Rafut répondit:
+
+--Non, mademoiselle, la dugazon...
+
+--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la
+connaît?...
+
+La vieille ouvrière sourit:
+
+--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça
+dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux
+deux!...
+
+--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!...
+je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...
+
+La mère Rafut appuya:
+
+--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...
+
+--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...
+
+--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais
+elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et
+depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus,
+d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!...
+Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent,
+vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui
+courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui
+n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup
+d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment
+qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier
+supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien
+raison!...
+
+--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!...
+
+Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se
+devinait à peine le reproche:
+
+--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne
+dois pas entendre?...
+
+La jeune fille rougit, et répondit, troublée:
+
+--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et
+puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je
+l'empêche de la raconter?...
+
+--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni
+écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...
+
+--Oui... tu as raison!...
+
+Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en
+disant:
+
+--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis
+bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas
+résister à ce qui m'amuse...
+
+--Et ça t'amusait?...
+
+--Beaucoup!...
+
+--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?...
+
+--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et
+observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des
+remarques que j'avais faites...
+
+--Quand ça?...
+
+--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...
+
+--Quelles remarques as-tu faites?...
+
+--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme...
+qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec
+les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas
+essayé de flirter, je parie?...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter
+avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...
+
+--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne
+m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est
+délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est
+cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a
+des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi
+souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on
+doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un
+contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!...
+
+--Je ne crois pas!...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien,
+du moins... ça indique une sorte de duplicité!...
+
+--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une
+sensibilité grande... mais pas de la duplicité...
+
+--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui
+n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment
+s'appelle-t-elle?...
+
+--Lisette Renaud...
+
+--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne...
+quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès...
+
+--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?...
+
+--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque...
+
+--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très
+intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne
+trouves pas?...
+
+--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M.
+de Bernès...
+
+Et Bijou ajouta en riant:
+
+--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes
+yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire
+plaisir à M. de Clagny...
+
+--Tu l'aimes bien, celui-là!...
+
+--Oh! ça! oui, par exemple!...
+
+--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu
+ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais
+ravie...
+
+--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...
+
+--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...
+
+--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...
+je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les
+autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me
+passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je
+voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père
+ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit
+cette impression-là?...
+
+--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que
+papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très
+ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de
+même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...
+
+--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...
+
+Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha
+du perron.
+
+--Quelle chaleur!...--dit-elle.
+
+Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue,
+et reprit:
+
+--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...
+
+--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança
+dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui
+demander à déjeuner...
+
+--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on
+le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...
+
+Et, plus aigrement encore, il ajouta:
+
+--Il faut croire que nous lui plaisons!...
+
+La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il
+dit, avec admiration:
+
+--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire,
+il a la ligne, le bonhomme!...
+
+ * * * * *
+
+Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au
+bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que
+c'était...
+
+--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des
+chaussures trop courtes...
+
+--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...
+
+Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:
+
+--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...
+
+Jean se mit à rire.
+
+--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses
+doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en
+suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte...
+il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...
+
+M. de Jonzac répondit:
+
+--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures...
+
+--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à
+Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...
+
+Madame de Bracieux dit:
+
+--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et
+savoir la réponse... il pourrait l'emmener?
+
+--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous
+irions aussi... nous avons des courses à faire...
+
+--Lesquelles?...--demanda la marquise.
+
+--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des
+crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...
+
+M. de Clagny proposa:
+
+--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à
+Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous
+ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière...
+
+--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en
+mail!... vous voulez bien, grand'mère?...
+
+Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:
+
+--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un
+effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on
+ne trouve pas ça correct...
+
+Bijou se récria:
+
+--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...
+
+--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement
+attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,
+moi!...
+
+Madame de Bracieux répondit, sincère:
+
+--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...
+
+--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir
+auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de
+Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...
+
+--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et
+qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.
+
+--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.
+
+--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne
+sommes que six, jusqu'à présent...
+
+La marquise se tourna vers Bertrade:
+
+--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...
+
+Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et
+sembla contempler attentivement le parquet:
+
+--Paul les surveillera très bien!...
+
+Bijou s'avança:
+
+--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.
+Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte
+l'avenue...
+
+La marquise regarda par la fenêtre et dit:
+
+--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...
+
+--Il arrive toujours à pied, grand'mère!...
+
+--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.
+
+Bijou se tourna vers lui:
+
+--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...
+
+--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!...
+
+--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien
+que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.
+Sylvestre...
+
+--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de
+Clagny.
+
+--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!...
+parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur
+d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...
+
+--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!...
+pas snob du tout!...
+
+--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a
+des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur
+extraordinaires...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit
+pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement
+habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des
+grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...
+
+Un domestique annonça:
+
+--Monsieur Sylvestre est là...
+
+Madame de Bracieux demanda:
+
+--A-t-on prévenu Joséphine?...
+
+--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...
+
+Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:
+
+--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que
+Joséphine, je ne fais rien de bon!...
+
+Au moment de sortir, elle ajouta:
+
+--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...
+
+Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui
+avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la
+fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait
+le pupitre et tirait le violon de sa boîte.
+
+A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore,
+devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de
+vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu,
+mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté
+et de sympathique.
+
+--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit
+la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!...
+
+Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:
+
+--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?...
+qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la
+limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...
+
+--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne,
+mademoiselle, de vous occuper ainsi de...
+
+Denyse l'interrompit:
+
+--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez
+dit de prendre!... vous allez me gronder...
+
+Il répondit, d'un ton effaré:
+
+--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...
+
+--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...
+voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais
+vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner
+une bête de romance que j'apprends...
+
+--Quelle romance?...
+
+--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un
+vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter...
+
+--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça
+est devenu rengaine, voilà tout!...
+
+Il ajouta, en regardant la musique:
+
+--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...
+
+--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!...
+que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix
+graves!... seulement il n'y en a pas!...
+
+--Elles sont rares, mais il y en a...
+
+Bijou secoua la tête...
+
+--Je n'en ai jamais entendu...
+
+--Eh bien, vous pourriez en entendre une...
+
+--Où donc?...
+
+--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle
+Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très
+jolie, ce qui ne gâte rien...
+
+--Elle a une belle voix?...
+
+--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans
+compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse
+jamais...
+
+--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...
+
+--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...
+
+--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...
+
+--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...
+
+Après un silence, le musicien demanda:
+
+--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous
+intéresserait bien plus...
+
+--Grand'mère ne voudrait jamais!...
+
+--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre...
+c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez...
+dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés...
+organisée par les Dames de France... tout le monde ira...
+
+--Et on jouera des choses convenables?...
+
+--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques
+aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme...
+et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre...
+
+--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...
+
+Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le
+jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de
+la boisson glacée, en disant:
+
+--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid,
+cette limonade!...
+
+Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras
+allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration
+passionnée.
+
+Alors elle dit en souriant:
+
+--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...
+
+Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il
+avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano:
+
+--Commençons, mademoiselle!... commençons!...
+
+Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu,
+comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?...
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...
+
+Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait
+au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue
+et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se
+voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou
+répéta, surprise:
+
+--Positivement, vous n'êtes pas en forme!...
+
+--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais
+pas ce que j'ai...
+
+Elle dit en riant:
+
+--Moi non plus, je ne le sais pas!...
+
+Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.
+
+--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois
+vieilles chansons?...
+
+Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis
+que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le
+pauvre garçon la suivait tant bien que mal.
+
+Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa
+chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.
+
+Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la
+regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux
+mouvement, elle lui dit:
+
+--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M.
+de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...
+
+Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit:
+
+--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde...
+
+Il demanda, éperdu:
+
+--Et vous y serez?...
+
+--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre...
+
+De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie
+qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement
+à Bijou...
+
+--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces
+fleurs pour vous...
+
+Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans
+sa ceinture en disant:
+
+--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!...
+
+Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et
+lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main,
+M. de Clagny dit à Jean de Blaye:
+
+--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!...
+
+Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela:
+
+--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin,
+le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi
+Pierrot...
+
+--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te
+demande...
+
+Le petit fit la grimace:
+
+--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est
+pas mon fort!...
+
+Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla
+trouver madame de Bracieux:
+
+--Vous m'appelez, ma tante?...
+
+--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?...
+
+--Le libraire?...
+
+--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle
+_le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...
+
+--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...
+
+--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c'est pour le curé
+auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard
+de Mauléon_... tu retiendras bien le titre?
+
+--Oui, ma tante...
+
+--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive?
+
+--Pas la peine...
+
+--Tu l'oublieras?...
+
+--Pas de danger!.....
+
+Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de
+défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant:
+
+--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Levée toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait
+à l'office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.
+
+Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil,
+dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut
+très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de
+la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux,
+il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:
+
+--Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...
+
+--C'est-à-dire que je n'ai pas commencé!...
+
+--Ah bah!...
+
+--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu
+en prendre un autre pour achever ma nuit...
+
+Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:
+
+--Votre nuit?...
+
+--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il
+fait nuit jusqu'à dix heures au moins!...
+
+--Et vous allez vous recoucher?...
+
+--A l'instant même...
+
+--Mais c'est fou!...
+
+--C'est au contraire très sage... d'autant plus que, quand on n'est pas
+de bonne humeur, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se terrer...
+
+--Vous n'êtes pas de bonne humeur?...
+
+--Non!...
+
+--Et pourquoi ça?...
+
+Paul de Rueille hésita un instant et répondit:
+
+--Je n'en sais rien...
+
+--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course à
+Pont-sur-Loire, vous n'avez pas été très aimable...
+
+--C'est votre faute!...
+
+--Ma faute!... à moi?...
+
+--A vous...
+
+--Mais comment ça?...
+
+--Je vous le dirai si ça vous plaît...
+
+--Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend à la
+laiterie...
+
+Il demanda, l'air inquiet:
+
+--Qui ça?...
+
+Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:
+
+--La femme des vaches...
+
+M. de Rueille répliqua, un peu pointu:
+
+--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches
+attendît à cause de moi...
+
+Denyse proposa:
+
+--Vous devriez venir voir les fromages?...
+
+--C'est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur
+que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?...
+
+--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire
+quelque vieux bouquin que vous devez savoir par coeur?... oh!... vous
+le savez par coeur, j'en suis sûre!... il n'y a dans la bibliothèque
+que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il
+n'entre plus un livre, ni rue de l'Université, ni à Bracieux, tellement
+grand'mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien
+tort, grand'mère, d'avoir peur de ça!... jamais je n'ouvrirais un livre
+qu'on m'aurait défendu d'ouvrir, jamais!...
+
+--Grand'mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre
+jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...
+
+--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais
+venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas
+à me faire attendre...
+
+M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:
+
+--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...
+
+Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si
+gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait,
+son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses
+cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par
+une grande épingle de nourrice en argent.
+
+Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus
+s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se
+tourna vers lui, souriante:
+
+--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je
+suis à vos ordres...
+
+Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:
+
+--Je vous écoute...
+
+--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?...
+
+--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si
+mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute...
+
+Il répondit, embarrassé:
+
+--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière
+d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce
+qu'elles devaient être!...
+
+--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
+
+--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire
+monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré...
+Pourquoi cette insistance?...
+
+--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied...
+à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui
+offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait
+singulier!...
+
+--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place
+dans sa voiture...
+
+--Il n'y pensait pas!...
+
+--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la
+main...
+
+--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé
+une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...
+
+--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...
+
+--Ai-je été si aimable?...
+
+--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère
+attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour
+lui...
+
+--Je ne m'en suis pas aperçue...
+
+--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je
+me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me
+tourmenter que vous faisiez ça!...
+
+Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:
+
+--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que
+je sois aimable pour M. de Bernés?...
+
+--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous
+le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir
+faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est
+vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore...
+
+Elle dit, gentiment:
+
+--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous
+assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de
+Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny
+m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous
+me pardonnez?...
+
+Sans répondre, M. de Rueille reprit:
+
+--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est
+vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant
+pour autoriser de telles libertés...
+
+--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?...
+
+--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui...
+tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...
+
+--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?...
+
+--Vous!...
+
+--Mais à quel propos?...
+
+--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue
+Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien
+la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire
+casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout,
+cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des
+plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de
+passer par là...
+
+Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait
+parfois ses yeux, et elle dit en souriant:
+
+--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue
+Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque
+chose?...
+
+--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé...
+comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny
+a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite
+Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous
+autres!...
+
+--Avez-vous fini de me gronder?...
+
+--Je ne vous gronde pas...
+
+--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...
+
+Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec
+frais, elle demanda:
+
+--Embrassez-moi?...
+
+Il recula brusquement.
+
+--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?...
+
+Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:
+
+--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je
+ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...
+
+Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front
+et répondit, très douce:
+
+--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...
+
+Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra
+sans plus parler.
+
+ * * * * *
+
+En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui
+l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit:
+
+--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je
+trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps...
+
+--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi,
+dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est
+forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent
+Brice?...
+
+--Aucune...
+
+--C'est encore heureux!...
+
+--Mais il lui ordonne la mer...
+
+--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être
+insupportable?...
+
+--Voyez ce qu'il dit...
+
+M. de Rueille murmura:
+
+--Voyons ce qu'il dit?...
+
+Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans
+laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits
+troubles nerveux que ressentait l'enfant.
+
+Et il répéta, narquois:
+
+--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces
+troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperçoit, nous quitterions
+Bracieux, où cet enfant s'épanouit dans un air exquis,--son air natal,
+en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah!
+non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...
+
+Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus
+la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux.
+
+Bertrade le regarda:
+
+--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la
+vérité... j'espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un
+peu?...
+
+Il répondit, vaguement inquiet:
+
+--Non... pas du tout!...
+
+--Eh bien... vous aviez raison tout à l'heure... non seulement Marcel,
+ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais
+encore il n'est pas malade...
+
+Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,
+
+--C'est son père qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et
+qui en changera...
+
+Il balbutia:
+
+--En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...
+
+Nettement, elle répondit:
+
+--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps...
+tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...
+
+--J'y tiens!...
+
+--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce
+que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous
+distraire, j'ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...
+
+Il dit, convaincu:
+
+--Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et
+je vous en suis très reconnaissant...
+
+--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu, à être ce que j'ai été, aucun
+mérite... Ce qu'on appelle «la trahison» d'un mari me semble une très
+petite chose pour un bien grand mot!... à moins d'être un saint... ou un
+infirme...--et je n'eusse souhaité épouser ni l'un ni l'autre...--un
+mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils
+arrivés plus souvent qu'il n'eût fallu... je n'en sais rien...
+
+--Mais je vous assure...
+
+Il s'arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:
+
+--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous
+parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne
+vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd'hui très
+imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou
+ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est...
+affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le
+plus sérieusement affolé...
+
+--Eh bien! c'est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites
+vous-même, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça
+ne changera rien...
+
+--Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement
+malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...
+
+--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous
+reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses
+en seraient exactement au même point...
+
+Elle répondit étourdiment:
+
+--Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée...
+ou presque...
+
+--Mariée!...--fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l'épouse?...
+
+--Mais non... Jean ne l'épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait
+bien de filer!...
+
+--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry,
+je présume?...
+
+--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a,
+épouser Bijou...
+
+--Alors qui est-ce?... qui?...
+
+--Mais ce n'est personne... de précis...
+
+--Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose
+précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou
+presque...» Qu'entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le
+dire?... on vous l'a défendu?... c'est une confidence?...
+
+--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que
+ça...
+
+--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...
+
+--Non...
+
+Après un silence, elle reprit:
+
+--J'ai montré à grand'mère la lettre du docteur... notre départ lui fait
+beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que
+Bracieux soit très meublé...
+
+--Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mère?... ça
+m'étonne d'elle, qui est si fine!...
+
+--Si elle n'y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l'a
+laissé croire... à tout à l'heure... je vais m'habiller pour le
+déjeuner...
+
+M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement:
+
+--Vous m'en voulez?...
+
+--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas
+empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M.
+Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que
+Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé,
+qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...
+
+--Oh!...
+
+--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans
+savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui
+s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin
+du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son
+chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!...
+allez-vous-en!...
+
+ * * * * *
+
+--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde
+fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?...
+
+Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:
+
+--Quel livre, ma tante?...
+
+--Le roman de Dumas... pour le curé...
+
+--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!...
+
+--Tu as oublié la commission?...
+
+--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!...
+
+--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!...
+
+--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce
+livre-là!...
+
+--Allons donc!...
+
+--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas
+que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...
+
+--Dumas!...
+
+--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais
+mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...»
+enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le
+trouve...
+
+--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le
+déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans
+doute il n'a rien trouvé...
+
+--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...
+
+Rueille déplia la lettre et lut:
+
+ «Madame la marquise,
+
+ «Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu
+ demande.
+
+ «Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos
+ principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on
+ nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais
+ existé en librairie.»
+
+--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait
+pas,--qu'est-ce que c'est que ça?...
+
+Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie:
+
+--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en
+langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il
+n'a pas voulu!...
+
+M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant,
+à moitié pointu:
+
+--Il est indécrottable, cet animal!...
+
+Très rouge, Pierrot répondit, vexé:
+
+--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous
+avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...
+
+--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...
+
+--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue
+Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...
+
+--Eh! là!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus
+respectueusement de mon vieil ami Clagny!...
+
+--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!...
+il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin,
+dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses
+couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des
+petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris...
+c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies...
+s'pas, Paul?...
+
+Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna
+vers l'abbé:
+
+--S'pas, m'sieu l'abbé?...
+
+L'abbé Courteil répondit, sincère:
+
+--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué...
+
+Pierrot ne se tint pas pour battu:
+
+--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les
+dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants...
+
+--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?...
+mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!...
+
+La marquise demanda:
+
+--Peur de quoi?...
+
+--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué
+verser...
+
+--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller
+en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment
+t'a-t-elle poussé, cette idée-là?...
+
+Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à
+terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:
+
+--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny
+racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait
+tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu
+étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue
+Rabelais...»
+
+Pierrot protesta:
+
+--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue
+Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut
+lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as
+pu...
+
+--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel
+intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?...
+
+Pierrot répondit, perplexe:
+
+--Je me l'demande!...
+
+Puis, sautant sur une autre idée:
+
+--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là, c'est M.
+de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!...
+Seigneur!... quelle tête!...
+
+Henry de Bracieux se mit à rire et dit:
+
+--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre
+Bernès!... il avait peur d'être grondé...
+
+--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux
+clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la
+petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?...
+
+Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:
+
+--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...
+
+--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot.
+
+Mais Bijou l'écarta de la main:
+
+--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...
+
+Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait
+un peu effarée:
+
+--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que
+tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le
+nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien...
+alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je
+te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?...
+
+Jeanne répondit, pensive:
+
+--Je te l'ai dit déjà... tu as toujours raison!...
+
+ * * * * *
+
+Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.
+
+Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:
+
+--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...
+
+Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:
+
+--Trouvez-vous?...
+
+--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux,
+une idée m'est venue...
+
+--Voyons cette idée?...
+
+--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la
+lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener
+d'ici ton mari... est-ce vrai?...
+
+Trop franche pour nier, elle dit:
+
+--C'est vrai!...
+
+--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...
+
+--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...
+
+--De Bijou?...
+
+Elle secoua sa belle tête sérieuse:
+
+--Non... de Paul.
+
+--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?...
+
+--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous
+appelez «sa vertu»...
+
+--Eh bien, alors?...
+
+--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus
+qu'il devienne complètement ridicule...
+
+--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas
+mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres...
+car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que
+ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne
+crois pas?...
+
+--C'est bien possible!...
+
+--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la
+paix du Seigneur, l'abbé?...
+
+--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?...
+
+--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne
+voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...
+
+--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces
+troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...
+
+--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je
+trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener
+Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la
+vérité... excepté toi et moi...
+
+--Et tous les autres!...
+
+--Crois-tu?...
+
+--J'en suis sûre...
+
+--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de
+rien...
+
+--................
+
+--Pourquoi ne réponds-tu pas?...
+
+--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous
+n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou...
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire?...
+
+--Ce que j'ai dit, pas autre chose...
+
+--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de...
+
+--Dès le premier jour...
+
+--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger
+court-elle?...
+
+--Aucun...
+
+--Paul est un honnête garçon...
+
+--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou
+serait encore protégée par bien d'autres raisons...
+
+--Lesquelles?...
+
+--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant
+d'impression qu'un meuble.
+
+--Ensuite?...
+
+--Ensuite?... mais... mais c'est tout!...
+
+--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les
+autres?...
+
+Madame de Rueille reprit, embarrassée:
+
+--Mais non... c'était une façon de parler...
+
+--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je
+sais ce que tu penses?
+
+--Je ne le crois pas!...
+
+--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne
+fera jamais attention à Paul, c'est...
+
+--Qu'il est marié...
+
+--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou
+est occupée de quelqu'un?...
+
+--...............
+
+--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton
+mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit
+Giraud?...
+
+--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!...
+d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne...
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire?...
+
+--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait
+toutes choses...
+
+--Mais quand ça?...
+
+--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...
+
+--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?...
+
+Madame de Rueille répondit en souriant:
+
+--L'avenir est toujours vague, grand'mère!...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la
+petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La
+Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque
+chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux
+répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce
+poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou.
+
+«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et
+Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée,
+avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans
+lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle
+s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours
+égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque
+instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait
+qu'elle «couvait sûrement une maladie».
+
+Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le
+monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant
+docilement le mouvement mondain où on l'entraînait.
+
+Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à
+suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la
+bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on
+n'aurait couru un si beau rallye-paper.
+
+Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval.
+M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien.
+Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à
+cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter
+les accidents.
+
+Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle
+dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:
+
+--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même
+avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un
+salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour
+parler votre langage élégant?...
+
+Et la marquise répéta, intriguée:
+
+--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!...
+
+Madame de Rueille répondit:
+
+--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!...
+
+--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai
+été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde
+adore... il était avec elle simplement poli...
+
+--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès
+considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les
+autres...
+
+La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:
+
+--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou...
+tu avais une idée de derrière la tête?...
+
+Sans répondre, Bertrade répéta la question:
+
+--Une idée de derrière la tête?...
+
+--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit
+Bernès?...
+
+--Je vous ai dit ce jour-là, grand'mère, que je crois que Bijou n'aime,
+n'a aimé, et n'aimera jamais personne...
+
+--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais
+certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper
+d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?...
+Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et
+d'affection...
+
+--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!...
+c'est-à-dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais
+non pas de caresser et d'aimer...
+
+--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la
+marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu
+en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne
+peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul,
+qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...
+
+Très douce, madame de Rueille répondit:
+
+--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse
+d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!...
+oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous
+trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça
+rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre
+parfois!...
+
+M. de Clagny s'approchait, il demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit
+coin?...
+
+--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me paraît
+en train d'apprivoiser votre petit ami Bernès...
+
+Le comte se retourna, inquiet:
+
+--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par là?...
+
+--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce
+garçon a dîné ici avec nous, il avait l'air gelé!... eh bien, je crois
+que le dégel approche...
+
+--Bah!--s'écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna
+subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui
+l'enchante... à tel point qu'il veut épouser, ce qui enchante moins son
+père, comme bien vous pensez?...
+
+Il ajouta, distrait:
+
+--Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!...
+
+--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux étonnée;--pourquoi
+tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?...
+pourquoi?...
+
+Il balbutia, embarrassé:
+
+--Mais parce que... elle est si jeune...
+
+--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'âge de se marier... elle
+aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...
+
+--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un
+gamin!...
+
+--J'aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus
+sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une
+belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?...
+
+M. de Clagny demanda, anxieux:
+
+--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?...
+
+--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça
+peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry
+s'inquiète, mais vous?...
+
+Comme il ne disait rien, elle reprit:
+
+--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe,
+mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre
+cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou,
+je présume?...
+
+Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:
+
+--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là!... mais c'est
+elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!...
+
+Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui
+affirmait, l'air contrarié:
+
+--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas
+quitter mes camarades ce jour-là...
+
+--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il
+faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du
+rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera,
+paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au
+plus...
+
+Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit
+officier et répondit:
+
+--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous
+fera plaisir à tous...
+
+--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais
+j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le
+rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris
+l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...
+
+Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:
+
+--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...
+
+Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout
+du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:
+
+--Tu nous as salement lâchés, tu sais!...
+
+Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé,
+écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette
+façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit,
+convaincu:
+
+--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce
+que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à
+l'heure!... y avait pas que moi!...
+
+--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande
+baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh
+bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir...
+
+--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y
+en a tant que ça?...
+
+Elle se pencha:
+
+--Qu'est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la
+terrasse...
+
+--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M.
+Spiegel...
+
+--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...
+
+Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit
+étoilée, et ils sortirent ensemble.
+
+Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda:
+
+--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons
+les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous
+les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent...
+
+Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous
+le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le
+coeur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils
+marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête
+pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:
+
+--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les
+étoiles!...
+
+Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se
+sentait si près d'elle:
+
+--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici
+une... l'avez-vous vue?...
+
+--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...
+
+--Souhaiter quelque chose?... quoi?...
+
+--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit
+filer une étoile, il faut former un voeu?...
+
+--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce voeu?...
+
+--On le dit...
+
+--Avez-vous, mademoiselle, un voeu tout prêt, pour ne pas être, cette
+fois, prise au dépourvu?...
+
+--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable...
+
+--Ah!... je n'ose pas vous demander...
+
+Elle dit doucement:
+
+--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille
+très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du
+monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa
+façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...
+
+Il demanda d'une voix qui tremblait:
+
+--Pourquoi voudriez-vous cela?...
+
+--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à-dire d'aimer
+hautement... sans me cacher...
+
+Elle ajouta très bas:
+
+--Sans me blâmer en moi-même...
+
+Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à
+chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:
+
+--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?...
+
+Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit
+pas.
+
+A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur
+noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou.
+Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.
+
+Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il
+devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la
+serrant éperdument contre lui, il murmura:
+
+--Denyse!...
+
+Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras,
+elle dit, d'une voix plaintive et tendre:
+
+--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!...
+
+Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait.
+
+Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle
+le repoussa:
+
+--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là-bas... moi je
+rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise...
+
+Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:
+
+--Pas par là!... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de
+revenir d'ici...
+
+--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser
+vos petites mains que j'adore?...
+
+Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même:
+
+--Allez-vous-en!... allez-vous-en!...
+
+Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta,
+cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait
+dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait
+toujours.
+
+ * * * * *
+
+--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans
+l'obscurité profonde.
+
+La jeune fille se redressa:
+
+--Qui est-ce qui est là?...
+
+--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître
+ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...
+
+--Je me promène...
+
+--Toute seule?...
+
+--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé
+qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute
+seule...
+
+--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire
+quand tu es seule?...
+
+--Je réfléchis...
+
+--Oh!... quel gros mot!...
+
+--Je rêve, si tu veux?...
+
+--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit
+pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques
+et invraisemblables...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés,
+pondérés... ils doivent te ressembler...
+
+--Je te remercie...
+
+--De quoi?...
+
+--Dame!... des aimables choses que tu me dis...
+
+--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis
+pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses
+graves...
+
+--Graves?...
+
+--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler,
+de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même...
+
+--Qui est ce quelqu'un?...
+
+--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à
+grand'mère ta main?...
+
+Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:
+
+--Ma main?... Henry?...
+
+--Est-ce donc si prodigieux?...
+
+--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!...
+
+--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui
+comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?...
+
+--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu
+de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère
+qu'il devait demander la permission de me parler...
+
+--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement
+pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!...
+
+--C'est mal d'être comme ça?...
+
+--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est...
+déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te
+parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette
+les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à
+toi... etc... etc...
+
+--Non... je te répondrai...
+
+--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de
+Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort
+de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...
+
+--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!...
+d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas
+épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...
+
+--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?...
+
+--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais
+trop...
+
+--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là!...
+
+--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant
+comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le
+considère comme mon frère...
+
+Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent:
+
+--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...
+
+--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...
+
+--Non... trente-trois...
+
+--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet
+d'un frère, toi!...
+
+Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une
+sorte de vague espoir:
+
+--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle...
+
+--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!...
+
+Elle reprit, gentille:
+
+--Ça te contrarie que je te dise ça?...
+
+--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne
+heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si
+on a des illusions, elles ne font pas long feu...
+
+--Tu avais des illusions?... quelles illusions?...
+
+--Aucune...
+
+--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...
+
+Elle se serra contre lui et demanda, câline:
+
+--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...
+
+Il se recula et répondit:
+
+--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on
+devient méchant, c'est fatal!...
+
+--Et tu as du chagrin?...
+
+--Oui...
+
+--Beaucoup?...
+
+--Mais... assez comme ça, je te remercie!...
+
+--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...
+
+--Quoi?... de quoi parles-tu?...
+
+--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!...
+
+Il répondit, s'énervant peu à peu:
+
+--Encore!... ah ça! tu es folle!...
+
+--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?...
+
+Il balbutia, embarrassé:
+
+--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que
+j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...
+
+--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton
+affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...
+
+--Oui...
+
+--Une autre que tu ne peux pas épouser?...
+
+--Précisément!...
+
+--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?...
+
+--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal...
+c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne
+voudrait pas de moi!...
+
+--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes...
+
+--Crois-tu?...
+
+--Évidemment... essaie toujours!...
+
+--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui
+n'espère rien... et qui n'ose même rien demander...
+
+Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré:
+
+--Tu m'aimes!... toi?... toi?...
+
+--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?...
+
+--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je
+t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le
+voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...
+
+Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui
+passa la main sur les yeux.
+
+--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?...
+Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...
+
+Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et
+chaud baiser.
+
+Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna
+très vite.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--Alors, décidément, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, à
+Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle
+d'osier.
+
+La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:
+
+--Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret,
+tu comprends?...
+
+--Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais
+jusqu'à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d'avis...
+qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?...
+
+--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce
+que ça peut bien être?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?...
+
+--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?...
+
+--Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque
+autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...
+
+--Oh! non!...
+
+--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris
+samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner
+ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner
+de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces
+jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait
+qu'il ne t'a pas quittée...
+
+Jeanne répondit, avec effort:
+
+--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quittée... il ne s'est guère
+soucié de moi...
+
+--Comment ça?...
+
+--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occupé que de
+toi... il n'a parlé qu'à toi...
+
+--A moi?...
+
+--Oui... à toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis
+jalouse... jalouse affreusement...
+
+Denyse demanda, l'air effaré:
+
+--Jalouse de qui?... de moi?...
+
+Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que
+des larmes lui montaient aux yeux:
+
+--Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de
+la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vérité, que te
+laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?...
+
+--Non... pas du tout!...
+
+Elle ajouta tristement:
+
+--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je
+t'assure... M. Spiegel, qui est très poli, s'est occupé de moi parce que
+je suis la petite-fille de grand'mère qui le reçoit... pas pour autre
+chose...
+
+--Il s'est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s'en
+occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...
+
+--Mais non, je...
+
+--Il était bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres
+le subissent... c'est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui
+arriverait... j'ai trop compté sur son affection... j'ai cru qu'il
+m'aimait comme je l'aime... je me suis trompée, voilà tout!...
+
+--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions
+de te rapprocher de moi...
+
+--Non... ainsi, nous allons passer la journée d'aujourd'hui ensemble au
+rallye-paper...
+
+--Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas
+beaucoup!...
+
+Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:
+
+--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est
+arrivé?...
+
+--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille
+ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon
+Bijou, ne te fais pas de chagrin!...
+
+--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...
+
+--Mais tu me verras!... après-demain, je reviens à Bracieux pour la
+revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...
+
+--Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme
+toujours?... tu lui en veux?...
+
+--Samedi,--continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,--nous
+nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au
+bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons guère nous
+quitter...
+
+Bijou répondit, l'air attristé:
+
+--C'est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et
+puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...
+
+La femme de chambre entra:
+
+--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...
+
+--Au salon?... à cette heure-ci?--fit Bijou, surprise.
+
+--C'est M. le comte de Clagny qui est là...
+
+--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite...
+
+Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:
+
+--Viens avec moi?...
+
+--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer à Pont-sur-Loire après
+le déjeuner...
+
+Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:
+
+--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble
+aujourd'hui!...
+
+--Où ça?...
+
+--Devine?...
+
+--Je ne sais pas trop... au théâtre?...
+
+--Juste!... comment as-tu deviné ça?...
+
+--Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny
+que tu avais envie d'aller à cette représentation des Dames de France...
+je suppose qu'il t'a apporté une loge?...
+
+--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de
+six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton
+père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que
+j'oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c'est
+M. de Clagny qui les a amenés...
+
+--Mais,--répondit Jeanne,--à trois nous allons vous gêner...
+
+--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mère et
+moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept
+places... et personne ne veut venir...
+
+--Les Rueille?...
+
+--Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne
+viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M.
+de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que
+nous sommes huit en tout...
+
+Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:
+
+--Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt
+avec moi... alors tu cherches un prétexte?...
+
+--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu
+avec papa...
+
+--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invité M. de Bernès... mais il
+prétend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades...
+
+--Où l'as-tu donc vu, M. de Bernès?...
+
+--Au salon, à l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient
+d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui
+demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper...
+et, comme c'est un goûter offert par les officiers, grand'mère est
+tellement timorée qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation...
+
+--Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...
+
+--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bête... et le
+rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c'est tout près
+pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une
+trotte...
+
+--A quelle heure partons-nous?...
+
+--A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les
+cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le déjeuner,
+pour ne plus avoir à y penser...
+
+--Tu as encore une demi-heure...
+
+--Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?...
+
+Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les
+corridors.
+
+--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin
+particulièrement joyeuse... qu'est-ce que tu as?...
+
+--Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve
+qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu'il
+est délicieux de vivre, mais c'est tout!...
+
+--C'est déjà quelque chose!...
+
+--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une
+grande bergère Louis XVI.
+
+La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et
+plafond, en cretonne d'un rose pâle sur lequel couraient de larges
+pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout
+des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres.
+Dans l'air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de
+mélange de chypre, d'iris et de foin coupé.
+
+Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...
+
+Bijou répondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle:
+
+--Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les
+cas, je ne mets rien...
+
+--Oh!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais c'est incroyable! comment...
+vraiment, tu ne mets rien?...
+
+--Absolument rien...
+
+Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis,
+elle passa une chemise d'homme, à col très haut, glissa ses jolies
+jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit
+ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds
+exquis.
+
+--Veux-tu que je t'aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.
+
+Puis, surprise, elle demanda:
+
+--Et ton corset?...
+
+--Je n'en mets pas...
+
+--Mais... tu en mets toujours un?...
+
+Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:
+
+--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatiguée.
+
+--Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va
+si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression...
+rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...
+
+--J'aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu
+comprends?...
+
+Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché,
+achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:
+
+--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est
+peint sur toi!... c'est la perfection même!... Après ça... tu as une
+taille tellement jolie!...
+
+Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron
+de sa cravate blanche. La pointe de l'épingle se cassa avec un bruit
+sec.
+
+--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!...
+
+Bijou répondit:
+
+--Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M.
+de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...
+
+Elle ajouta en riant:
+
+--Et pas chère!... pour que ça n'ait pas l'air d'un cadeau...
+
+--Tu as parié avec M. de Bernès?...
+
+--Oui...
+
+--Et tu as parié une discrétion?...
+
+--Oui... c'est mal?...
+
+--Mal?... non!... mais c'est bizarre!...
+
+--Tiens!... tu es comme grand'mère!... elle était scandalisée,
+grand'mère!...
+
+--Dame!... et qu'est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...
+
+--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il
+n'y en aurait pas un seul.
+
+--Mais... c'est bien possible!...
+
+--Non!... ça n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce
+serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question
+ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais
+on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu'un se tuera, tu
+m'entends?...
+
+--Ne va pas tomber, toi, au moins?...
+
+--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,--il n'y a pas de
+danger!... Patatras n'a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi
+donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...
+
+Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire?...
+
+--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles
+se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera
+dit...
+
+Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le
+remettant, s'écria, toute joyeuse:
+
+--Dieu! que je suis à mon aise!... c'est délicieux!...
+
+Jeanne la regarda avec admiration:
+
+--Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de
+même!...
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur
+le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot;
+mais M. de Rueille n'était pas encore descendu.
+
+Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient,
+ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la
+noisette en regardant paisiblement autour de lui.
+
+Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:
+
+--N'attendez pas Paul... il commence à s'habiller... il vous
+rejoindra...
+
+--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean.
+
+Elle répondit, perplexe:
+
+--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois
+chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui
+ne demande qu'à être tranquille... Partez toujours!... je vous
+retrouverai là-bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire
+à pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait sûrement si je partais
+avec vous...
+
+--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?...
+
+Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.
+
+--Non... je vais escorter grand'mère...
+
+--C'est ça--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!...
+
+--Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce
+que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de
+moi...
+
+--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.
+
+Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:
+
+--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!...
+
+Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:
+
+--Je crois que c'est en effet le seul parti à prendre...
+
+Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'allée, M. de
+Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien
+attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.
+
+--Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!--dit-il
+ébloui;--habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c'est
+possible, encore plus rose!...
+
+Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au
+rendez-vous, il fut tout à fait heureux.
+
+La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le
+landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail
+madame de Rueille, les enfants, l'abbé Courteil, M. de Jonzac et M.
+Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,--qui attendait à cheval, prête à
+partir,--qu'il faillit dégringoler du mail au lieu de s'y asseoir.
+
+Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup
+plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la
+regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.
+
+C'était la première fois qu'il la voyait à cheval, et elle lui semblait
+incomparablement jolie et élégante. Tandis qu'il la considérait avec une
+attention singulière, la voix de madame de Bracieux s'éleva, partant du
+landau:
+
+--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas à te voir ainsi au
+plein soleil...
+
+Denyse se retourna, toute rose:
+
+--Mais moi non plus, grand'mère, je n'aime pas m'y voir!...
+
+Elle réfléchit un instant et acheva:
+
+--Aussi... quand tout à l'heure nous retrouverons Jean, Henry et
+Pierrot, je vous abandonnerai...
+
+--Crois-tu que nous les retrouverons?...
+
+--Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que
+nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous...
+je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!...
+
+M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il
+fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin
+même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois...
+et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en était plein... et
+ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en
+queue...
+
+Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse
+et aimable. A la fin, il conclut:
+
+--Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami
+qui vous «rase»!...
+
+A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un
+cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:
+
+--Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai
+système, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant
+les papiers... après, on n'a plus qu'à filer sans s'occuper de rien...
+Quelle heure est-il?...
+
+--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous
+allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...
+
+M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et
+causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour
+écouter, et s'écria:
+
+--Ah!... les voilà!... je les entends!...
+
+--Qui donc?...--demanda la marquise.
+
+--Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir,
+grand'mère!...
+
+Elle passa le fossé de la route, et, s'arrêtant, cria en envoyant un
+baiser à Jeanne:
+
+--Au revoir, toi!...
+
+Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à
+l'arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction
+de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu'elle adressait à son
+amie.
+
+--Êtes-vous sûre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant
+sur son siège.
+
+Elle répondit, en indiquant le bois:
+
+--Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...
+
+Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait
+d'un oeil anxieux...
+
+Dès qu'elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit,
+l'oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l'obscurité du
+bois.
+
+Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans
+le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire
+craquer sous ses pieds les branches mortes.
+
+Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de
+Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l'endroit où
+se cachait Denyse, ils s'arrêtèrent pour attendre un cheval qu'on
+entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry
+demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons
+vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...
+
+Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:
+
+--Où est Bijou?...
+
+Pierrot répondit, méprisant:
+
+--Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...
+
+--Ah!...--fit Rueille, désappointé.
+
+Et, se tournant vers son beau-frère:
+
+--Ce que j'ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à
+Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre,
+dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir
+Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans
+se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!...
+
+--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien
+élevée...
+
+--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!...
+
+Pierrot proposa:
+
+--A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous
+mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...
+
+--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien
+le temps!... Bernès est derrière moi...
+
+Dès qu'ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint
+avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme
+bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.
+
+ * * * * *
+
+Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer
+encore un instant avec Lisette Renaud.
+
+--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgré ton
+dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...
+
+--Oui...
+
+--Tu resteras dans ma loge, probablement?...
+
+--Non... il faut que j'aille dans la salle...
+
+--Tiens!... toi qui as _la Vivandière_ en horreur... et je comprends ça,
+d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...
+
+Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand'mère,
+il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de
+l'y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire,
+et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses
+toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne
+résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait
+qu'il subissait, lui aussi, ce charme.
+
+Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait défendu. Il aimait de tout son
+coeur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux
+ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs
+ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par
+mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu'elle
+entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l'eût
+froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l'âme
+délicate et le coeur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure:
+une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se
+sentait heureux d'un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu'il
+faisait attention à Bijou,--qu'il n'avait guère jusqu'ici regardée,--il
+ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain
+se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine
+et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était
+plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'étaient les yeux pervenche,
+les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui
+semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.
+
+Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait
+pourtant une inquiétude s'emparer d'elle et attrister son coeur. Elle
+ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa
+question:
+
+--J'irai revoir _la Vivandière_, parce que... pour refuser une place
+qu'on m'offrait dans une loge... j'ai été forcé de dire que j'avais
+promis d'aller au théâtre avec des camarades...
+
+--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?...
+
+--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te
+voilà bien avancée, n'est-ce pas?...
+
+Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:
+
+--Madame de Bracieux... c'est la grand'mère de mademoiselle de
+Courtaix...
+
+Surpris, il demanda:
+
+--Comment sais-tu ça?...
+
+--Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...
+
+--En attendant...--fit-il agacé,--je vais manquer le rendez-vous,
+moi!...
+
+--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et à ce soir!...
+
+--A ce soir!...
+
+Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:
+
+--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du côté des
+voitures!...
+
+Puis, s'engageant dans le sentier que tout à l'heure suivait Bijou, il
+mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu.
+Tout à coup, il s'arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.
+
+«Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a déjà un
+monsieur qui s'est fait déposer...»
+
+Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il
+poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l'herbe, à
+droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l'autre
+s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres
+entr'ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant
+dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser à un arbre.
+
+Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune
+fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la
+sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et
+son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de
+baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:
+
+--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!...
+je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...
+
+Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et,
+lentement, ouvrit les yeux.
+
+A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:
+
+--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bête, cette chute!...
+
+Il demanda:
+
+--Comment êtes-vous tombée?...
+
+--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...
+
+--Oh!... et vous avez fait panache?...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Vous l'avez dit!...
+
+--Vous êtes-vous fait mal?...
+
+--Pas le moins du monde!...
+
+Et elle ajouta, pensive:
+
+--C'est gentil à vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que
+vous ne m'aimez guère, je crois?...
+
+Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:
+
+--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...
+
+--Je crois que... oui, parfaitement!...
+
+Il demanda, effaré:
+
+--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle
+chose?...
+
+--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce
+matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec
+nous... vous aviez l'air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais
+là, bien!... joliment bien!... pourquoi?...
+
+--Mais, mademoiselle, je... je vous assure...
+
+--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une
+excuse banale...
+
+Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et
+l'épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de
+s'appuyer à lui comme à un fauteuil:
+
+--Ça m'est d'ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y
+viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...
+
+--Mais...
+
+--Il n'y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...
+
+--Votre discrétion?
+
+--Dame!... est-ce que nous n'avons pas parié... moi, qu'il y aurait un
+accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait
+pas?...
+
+--Oui... Eh bien?...
+
+--Eh bien... mais, je pense qu'en voilà un, d'accident?... vous ne le
+trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?...
+
+Il balbutia:
+
+--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si
+vous saviez!...
+
+Elle le regardait, l'air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle
+lui tendit la main en disant:
+
+--Merci encore de m'avoir si bien soignée... et maintenant,
+allez-vous-en bien vite...
+
+--Pouvez-vous remonter à cheval?...
+
+--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude
+très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa
+voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux
+pas que grand'mère sache rien...
+
+Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou,
+elle dit, agacée:
+
+--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la
+route, à M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en
+bordure du chemin... là précisément où je l'ai quitté tout à l'heure...
+Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un
+arbre?... merci!...
+
+Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:
+
+--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?...
+
+Il répondit:
+
+--C'est bien convenu...
+
+Dès qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où
+l'avait trouvée Bernès.
+
+Peu après, le roulement d'une voiture ébranla la route, et M. de Clagny,
+descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il
+poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras,
+anxieux, angoissé, demandant:
+
+--Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...
+
+Et, comme Bernès, il ajouta:
+
+--Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t'en supplie!...
+
+Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses
+forces entre ses bras.
+
+A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard
+candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se
+rendormir...
+
+--Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si
+bien!... j'y voudrais rester toujours!...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+--Entrez!...--cria Bijou.
+
+Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui
+frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air
+de leur délicat parfum.
+
+Le domestique dit:
+
+--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de
+mademoiselle...
+
+--De mes nouvelles?...
+
+--A cause de la chute de mademoiselle...
+
+--Ah!... je n'y pensais plus!...
+
+Et, allant à la fenêtre, elle demanda:
+
+--Il est en voiture?...
+
+--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...
+
+--Ah! bon!... alors je vais descendre!...
+
+Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir.
+Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles
+ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de
+sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.
+
+En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits
+tirés, le visage fatigué et triste.
+
+Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa:
+
+--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne
+heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la
+Norinière joliment tôt!...
+
+--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous
+allez?...
+
+--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le
+rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au
+théâtre je n'avais pas l'air malade?...
+
+--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre,
+un peu bruyante, un peu fébrile...
+
+Et, tristement, il ajouta:
+
+--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère
+occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre
+vieil ami...
+
+Elle se leva, et allant à lui, câline:
+
+--Oh!... comment pouvez-vous croire...
+
+--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas,
+ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si
+naturel!...
+
+--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime
+pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les
+petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier...
+
+--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez
+dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous
+attendions ensemble les invités avant le dîner...
+
+Denyse se mit à rire:
+
+--Vous avez de la mémoire!...
+
+--Toujours... quand il s'agit de vous!...
+
+Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?...
+
+--Hier?...
+
+--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un
+petit oiseau frileux?...
+
+Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce
+moment, ressemblaient à des violettes pâles:
+
+--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie
+de ma culbute, vous comprenez?...
+
+Et, comme M. de Clagny restait sans parler:
+
+--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?...
+
+Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait
+l'air amusé, la bouche entr'ouverte:
+
+--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester
+toujours ainsi...»
+
+--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai
+bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?...
+
+Il attira Bijou à lui et demanda:
+
+--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir
+comme ça de près toujours?...
+
+--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...
+
+--Bien vrai?...
+
+--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...
+
+--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?...
+
+--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout
+quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux
+heures quand nous sommes rentrés?...
+
+--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute
+la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?...
+
+--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que
+je peux lui dire de votre part?...
+
+--Non... j'ai à lui parler à elle-même...
+
+--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme
+on dit ici...
+
+--Eh bien, j'attendrai...
+
+Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à
+travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...
+
+--Mais non!...
+
+--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu
+Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...
+
+--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue,
+Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez...
+
+--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne
+savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...
+
+--Et... qu'est-ce qu'il a fait?...
+
+--Je crois qu'il n'a rien dit...
+
+--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!...
+
+Bijou dit impétueusement:
+
+--Vous avez un duel?...
+
+--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre
+l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit
+Bijou!...
+
+--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?...
+
+--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me
+plaindra...
+
+--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...
+
+Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:
+
+--Je ne veux pas être plaint par vous!...
+
+--Vous ne m'aimez donc pas?...
+
+M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme
+que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix:
+
+--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...
+
+Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea
+rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:
+
+--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me
+recevoir...
+
+Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit
+dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse
+préoccupation.
+
+La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute
+souriante:
+
+--Vous êtes joliment matinal, Clagny!...
+
+Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda,
+inquiète:
+
+--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?...
+
+--Un malheur...
+
+--Dites!...
+
+--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous
+souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y
+a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle
+était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?...
+
+--Oui!...
+
+--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était
+du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal...
+
+--Parfaitement!... eh bien?...
+
+--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes
+forces...
+
+--Patatras!...
+
+--Ah!... vous êtes consolante, vous!...
+
+--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous
+n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?...
+
+Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:
+
+--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à
+votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai
+cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni
+méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne
+l'adorera...
+
+--Mais songez donc que vous avez...
+
+--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette
+différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte
+tous les dangers d'une telle disproportion...
+
+--Mais elle?...
+
+--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un
+ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait...
+
+--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que...
+
+--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente...
+
+--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite
+créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute
+différente de vous...
+
+--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous
+vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?...
+
+--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?...
+
+--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence
+sur Bijou...
+
+--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire...
+rien de plus...
+
+--Alors, vous allez lui parler?...
+
+--Oui...
+
+--Voulez-vous que je vienne tantôt?...
+
+--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai
+probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de
+venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que
+je vous remettais à demain...
+
+--Si elle refuse... je partirai...
+
+--Pour où?...
+
+--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un
+vieux coin...
+
+--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà
+aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune...
+
+La marquise s'arrêta et reprit en souriant:
+
+--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que
+dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait
+quarante-cinq ans!...
+
+--Si c'était vrai, ce que vous dites?...
+
+--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez
+tout de même cinquante-neuf...
+
+M. de Clagny se leva.
+
+--Adieu!...--fit-il,--à demain...
+
+Il ajouta, avec un sourire navré:
+
+--Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai
+pris d'un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme
+avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...
+
+Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en
+murmurant:
+
+--Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi
+bonne?...
+
+ * * * * *
+
+Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs
+reprises, M. de Jonzac demanda à sa soeur:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...
+
+Jean de Blaye dit:
+
+--Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer...
+il devait être deux heures...
+
+Et, s'adressant à Bijou:
+
+--Eh bien, t'es-tu amusée?... était-ce joli?...
+
+--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille.
+
+--Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...--dit M. de
+Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi,
+n'est-ce pas, grand'mère?...
+
+--Oui...--répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible
+et elle a une admirable voix!... j'ai été stupéfaite de trouver ça à
+Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l'élégance de la salle... il y
+avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...
+
+--Presque toutes en rose!--s'écria Denyse,--j'ai remarqué ça!...
+
+M. de Rueille dit:
+
+--Ça, c'est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient
+toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»...
+elles se mettent en rose aussi...
+
+Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda:
+
+--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?...
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne
+fait attention à moi...
+
+Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:
+
+--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?...
+
+--Je pense que tu es beaucoup trop modeste...
+
+--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard
+pénétré d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier,
+toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne
+cessait pas de...
+
+Bijou l'interrompit vivement:
+
+--Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqué qu'on s'occupât
+de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s'ensuit pas
+nécessairement que ce soit moi qui...
+
+--Évidemment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mère
+qui intéressait si fort les indigènes!...
+
+--Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...
+
+--C'est vrai!... elle n'est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite
+Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...
+
+Bijou haussa les épaules.
+
+--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me
+dites tout le temps des choses pour me taquiner....
+
+Pierrot s'écria:
+
+--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisèle de La Balue
+n'est pas la même chose, va!... en v'là une qui changerait bien avec
+toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour
+de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l'a envoyée
+promener.
+
+--Il est gentil, ce petit Bernès!...--dit la marquise,--je l'ai vu
+pendant toute cette soirée d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est
+simple... bien élevé... pas bête...
+
+Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il
+demanda:
+
+--Tu n'as pas l'air d'être de l'avis de grand'mère?...
+
+--Oh!... mon Dieu! si!...
+
+--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?...
+
+--Mais je l'avoue...
+
+La marquise se tourna vers sa petite-fille.
+
+--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?...
+
+--Mais rien, grand'mère!... rien!... je le trouve comme tout le
+monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration...
+voilà tout!...
+
+--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des
+cris d'admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très
+indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais,
+effectivement, c'est une autre affaire...
+
+--Vous exagérez!...
+
+--J'exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous
+trouviez vraiment à votre gré?...
+
+--Mais... M. de Clagny, par exemple!...
+
+La marquise demanda:
+
+--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour
+l'épouser, je présume?...
+
+Bijou répondit en riant:
+
+--Ah! non!... pas pour l'épouser!...
+
+On sortait de table. Jean de Blaye dit:
+
+--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...
+
+--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça,
+tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?...
+
+--Ce que j'y vais faire?...--répondit-il un peu troublé--des
+commissions...
+
+--Veux-tu m'emmener?...
+
+--T'emmener?... mais...
+
+Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu'il l'aimait, il évitait
+toutes les occasions de se trouver seul près d'elle. Quant à elle, sa
+façon d'être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'était modifiée en
+rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir
+refusé sa main, et semblait oublier même qu'ils l'eussent demandée.
+
+Elle dit, l'air étonné:
+
+--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?...
+
+Mal à l'aise, appréhendant le tête-à-tête et n'osant pas devant tous
+refuser d'emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:
+
+--Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l'honneur que tu
+veux bien me faire!...
+
+--A la bonne heure!... tu es gentil!...
+
+--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi,
+quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires...
+
+--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec
+toi là-bas?...
+
+Madame de Bracieux intervint:
+
+--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme
+ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait
+pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine...
+et encore, c'est convenable tout juste!...
+
+Après un silence, la marquise reprit:
+
+--Mais, qu'est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...
+
+--Des courses, grand'mère... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la
+maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement
+le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas
+de roucouler!...
+
+M. de Jonzac dit:
+
+--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier
+pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une
+aile, ce mariage-là!...
+
+--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air
+inquiet.
+
+--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!...
+tu n'as pas remarqué ça?...
+
+Elle répondit:
+
+--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!...
+
+ * * * * *
+
+De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.
+
+En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait
+des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit
+un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais
+elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux.
+Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune
+femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans
+une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.
+
+En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des
+Dubuisson, Bijou demanda:
+
+--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...
+
+--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?...
+
+Elle dit, étonnée:
+
+--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie
+de courses... dans Pont-sur-Loire!...
+
+Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou,
+Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:
+
+--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec
+Jeanne, moi!...
+
+Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine
+attristée et les yeux battus. Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...
+
+--Pas très bien...
+
+--Est-ce que... ton fiancé?...
+
+--Toujours le même...
+
+--Ce qui veut dire?...
+
+--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose
+qui m'a secouée ce matin...
+
+--Quoi?...
+
+--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de
+la peine tout de même...
+
+Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:
+
+--Tu sais bien... Lisette Renaud?...
+
+--Oui... Eh bien?...
+
+--Eh bien... elle est morte ce matin!...
+
+--Morte?... de quoi?...
+
+Jeanne dit, très bas:
+
+--On croit qu'elle s'est tuée:
+
+--Comment ça?...
+
+--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant
+moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle
+a eue avec M. de Bernès...
+
+--Quand?...
+
+--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé
+de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...
+
+--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été
+impressionnée...
+
+--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins
+d'amour me touchent beaucoup...
+
+Elle ajouta, avec un sourire désolé:
+
+--Et pour cause!...
+
+Bijou dit, d'un ton de regret:
+
+--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas
+beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et
+chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être
+bien malheureux!...
+
+Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:
+
+--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne
+le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les
+autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne
+doivent avoir de remords...
+
+Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement
+la main devant les yeux:
+
+--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera
+rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons!
+parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos
+de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...
+
+--Elle va... mais elle me va mal!...
+
+--Pas possible!...
+
+--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis
+plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis
+presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si
+coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un
+peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!...
+
+--Comment, sans importance?...
+
+--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la
+médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que
+tu es...
+
+Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à
+moitié blagueur:
+
+--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...
+
+Puis, changeant brusquement de ton:
+
+--A quelle heure iras-tu aux courses demain?...
+
+--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel...
+Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je
+voudrais bien ne pas y arriver avant toi...
+
+Denyse regarda sa montre:
+
+--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour
+les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un
+jardinier... dans les environs de la gare...
+
+--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de
+fleuristes...
+
+--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du
+quai?...
+
+--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il
+n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques
+petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du
+quartier...
+
+Bijou se leva.
+
+--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...
+
+ * * * * *
+
+Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard,
+l'air triste et le visage défait.
+
+Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais
+seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et
+qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de
+l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison,
+parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la
+ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et
+venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une
+insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup.
+Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en
+voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la
+venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce
+qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse
+qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa
+vie?...
+
+Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui
+affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il
+cherchait un moyen de la questionner, elle dit:
+
+--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été
+difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de
+la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je
+me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé...
+
+Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui:
+
+--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des
+Lilas?...
+
+Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:
+
+--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?...
+
+Il répondit vivement:
+
+--Pas moi!... un de mes amis...
+
+--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...
+
+--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!...
+si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier
+soir?... Eh bien, elle s'est tuée!...
+
+Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce
+sujet:
+
+--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!...
+
+C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de
+cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite
+fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...
+
+ * * * * *
+
+A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le coeur
+battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée
+comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très
+désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y
+était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire
+franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille,
+elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant
+déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny
+charmant... mais pas pour l'épouser».
+
+Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût
+instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour
+réfléchir, c'était ce qu'il voulait.
+
+Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils
+descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la
+mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à
+cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en
+campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire.
+
+--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est
+tuée!... elle était si gentille et si jeune!...
+
+Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à
+manger:
+
+--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est
+malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...
+
+
+
+
+XV
+
+
+La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de
+«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la
+fit appeler chez elle.
+
+La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée
+quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses
+à lui dire.
+
+--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui
+est aussi le tien...
+
+Bijou l'interrompit:
+
+--M. de Clagny?...
+
+--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup,
+n'est-ce pas?...
+
+--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!...
+
+--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle
+charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une
+nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...
+
+Elle demanda, craintive:
+
+--Étonnée de quoi?...
+
+--De... il veut t'épouser... là!...
+
+Bijou murmura, l'air stupéfait:
+
+--Lui aussi?...
+
+--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui
+donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...
+
+Denyse rougit.
+
+--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en
+s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous
+sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les
+courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait
+d'ailleurs pas grand intérêt!...
+
+--Ah!... tu trouves ça, toi?...
+
+--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre...
+
+--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...
+
+--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui
+l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander
+ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait
+s'adresser...
+
+--Tu es un vrai Bijou, toi!...
+
+--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas
+l'épouser...
+
+--Il n'a pas assez de fortune pour toi!...
+
+--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry
+ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...
+
+--Ah!... et Jean?...
+
+--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai
+dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire
+pour son propre compte...
+
+--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent
+pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable
+en terre!...
+
+Et, après un silence, la marquise conclut:
+
+--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...
+
+--Comment la connaissez-vous?...
+
+--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son
+genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du
+vieil ami de ta grand'mère...
+
+--Lui aussi, il est réussi!...
+
+--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!...
+
+--Il n'en a pas l'air!...
+
+--Mais il les a!...
+
+--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance
+à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry...
+
+--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas
+comprendre...
+
+Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:
+
+--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!...
+
+--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...
+
+--Il va venir aujourd'hui?...
+
+--Il va venir tout à l'heure...
+
+Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:
+
+--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée
+qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me
+marier encore...
+
+Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:
+
+--Parce que je suis trop bien ici avec vous...
+
+--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux,
+embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma
+joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta
+vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un
+mariage qui serait fou...
+
+Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:
+
+--Fou?... pourquoi, fou?...
+
+--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout
+à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage
+a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les
+reconnaître!..
+
+Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron.
+
+Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:
+
+--Le voilà!...
+
+ * * * * *
+
+Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent:
+
+--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...
+
+Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:
+
+--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans
+le pays!...
+
+--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais
+bien profondes...
+
+Bijou se tourna vers sa grand'mère:
+
+--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète.
+
+--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le
+verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à
+qui il veut dire adieu...
+
+--Et il ne va pas aux courses?...
+
+--Non... il fait ses malles!...
+
+--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant
+promis de venir la voir!...
+
+La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec
+un coeur exquis, la jeunesse est sans pitié.
+
+L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle
+était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau,
+infiniment jolie et rare.
+
+--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de
+Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix...
+elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?...
+de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...
+
+M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:
+
+--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!...
+Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...
+
+--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans
+quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui
+papillonne comme les autres autour de «Bijou»...
+
+Juzencourt demanda:
+
+--Et vous?... vous ne papillonnez pas?...
+
+--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou
+l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous
+savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante
+pas!...
+
+Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il
+dit, la voix et le regard voilés:
+
+--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas
+rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous
+avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et
+d'un grain!...
+
+Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa
+grosse voix sonore et pleine:
+
+--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!...
+
+Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla
+retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou
+s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois
+six danseurs.
+
+Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans
+même répondre à son salut:
+
+--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à
+cause de moi?...
+
+Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant
+dans un salon presque désert:
+
+--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez
+pas!...
+
+Il répondit, très ému:
+
+--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible...
+je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les
+autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est
+fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et
+pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin...
+
+Elle demanda:
+
+--Vous aviez cru que... que je dirais oui?...
+
+--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et
+confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous
+vous laisseriez aimer...
+
+Elle dit, songeuse:
+
+--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?...
+
+--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on
+désire...
+
+--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas
+dû être?...
+
+Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:
+
+--Je vous demande pardon...
+
+--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui
+dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...
+
+--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?...
+promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la
+revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai...
+mieux que ce soir...
+
+Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:
+
+--Vous ne regretterez pas d'être venu!...
+
+Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:
+
+--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...
+
+Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui
+accourait pour réclamer «sa valse».
+
+--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis
+sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter
+des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...
+
+--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus
+au tien, j'imagine!...
+
+--Tu as vraiment des façons de parler!...
+
+--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La
+Balue marque de plus en plus mal?...
+
+--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...
+
+--Ils ont dit qu'il se peinturlurait...
+
+--C'est vrai!...
+
+--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...
+
+--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes
+cousins... ils te le diront...
+
+--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu:
+«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?...
+
+--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...
+
+--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M.
+Giraud et M. l'abbé!...
+
+--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou
+avait demandé une invitation pour lui...
+
+--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque
+temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se
+coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...
+
+--Tu ne sais pas ce qu'il a?...
+
+--Je crois qu'il a Bijou...
+
+--Comment, il a Bijou?...
+
+--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa,
+qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père
+Clagny qui ne compte plus...
+
+Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé:
+
+--Et de moi, qui ne compte pas encore...
+
+--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que
+son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est
+certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que...
+
+Pierrot l'interrompit vivement:
+
+--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et
+intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer,
+allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!...
+
+--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait
+promener comme les autres...
+
+Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:
+
+--C'est bien possible!...
+
+Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne
+Dubuisson:
+
+--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habillée
+absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point»,
+comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand
+elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et
+comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je
+peux me risquer à l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?...
+
+--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...
+
+Elle accepta, en effet, et s'éloigna au bras de Pierrot. Alors, M.
+Spiegel vint à Denyse et l'invita pour la valse qui commençait, mais
+elle fit «non» de la tête, en disant:
+
+--Je suis si fatiguée, si vous saviez!...
+
+Il insista:
+
+--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le
+commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...
+
+--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...
+
+Et, prenant tout à coup son parti:
+
+--Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas
+fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que j'ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!...
+
+Il répéta, surpris:
+
+--De la peine à Jeanne, pourquoi?...
+
+--Ça a l'air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut
+que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous
+adore... à tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous
+parle... ou vous voit, même!...
+
+Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M.
+Spiegel demanda:
+
+--Elle vous l'a dit?...
+
+Bijou répondit, avec l'empressement gêné et maladroit de quelqu'un qui
+se voit obligé de mentir:
+
+--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai deviné ça!... moi toute
+seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe
+en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou
+même l'ombre d'une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis
+là?...
+
+--Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu'ils
+ont raison, ceux qui vous aiment!...
+
+Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint
+subitement coloré, les narines agitées d'un imperceptible battement,
+écoutait sans répondre le jeune professeur.
+
+Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple
+qu'elle lui abandonna, et l'entraîna au milieu des valseurs.
+
+M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse.
+Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr'ouvertes sur ses
+petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune
+homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa
+sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui
+sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.
+
+Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrêtait pour reprendre haleine,
+Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d'elle absolument.
+
+--Voyez-vous,--disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son
+formidable genou,--je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur
+de _football_... L'équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un
+match avec l'équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça
+sera très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux
+plaquages!...
+
+Comme Jeanne, sans répondre, suivait d'un oeil inquiet son fiancé qui
+passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce
+tournoiement rapide et doux, il demanda:
+
+--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...
+
+--Non!...--dit-elle, la voix changée,--je me sens un peu mal à l'aise...
+j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue
+là-bas... je voudrais m'en aller!...
+
+Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou
+arrêtait M. Spiegel à côté de l'orchestre et lui disait en riant:
+
+--Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!...
+d'ailleurs, voilà la valse qui finit...
+
+Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs
+habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et
+tout à coup, s'écria:
+
+--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah!
+bien!... si je m'attendais à vous voir!...
+
+Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur
+Bijou ses yeux d'un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie:
+
+--Je ne m'attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Couchée à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle
+entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée
+comme après une longue nuit.
+
+--Grand'mère,--dit-elle,--j'ai beaucoup réfléchi depuis hier...
+
+--A quoi?...
+
+--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny...
+
+--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire
+qu'elle croyait enterrée.
+
+Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile
+de s'occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les
+liquider.
+
+--J'ai réfléchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai
+vu M. de Clagny...
+
+La marquise demanda, un peu inquiète:
+
+--Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...
+
+--C'est que j'ai changé d'avis...
+
+--Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Je dis que, avec votre permission, j'épouserai M. de Clagny...
+
+--Allons donc!... tu ne feras pas ça?...
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce que ce serait de la folie!...
+
+--Mais non, grand'mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je
+ne l'épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant
+de tranquillité...
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que je l'ai vu profondément, horriblement malheureux...
+
+--Évidemment... mais ça passera!...
+
+--Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de
+Clagny plus que je n'ai jamais aimé personne... excepté vous... alors,
+la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma
+faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup
+plus encore que lui...
+
+--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'épousais!... Écoute, mon
+Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort
+peut-être de t'élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre
+trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage
+impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les
+connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux
+courir...
+
+--Non...--fit Bijou en arrêtant d'un geste madame de Bracieux qui
+voulait parler,--ne me dites rien, grand'mère... je n'ignore ni les
+responsabilités que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir...
+et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M.
+de Clagny que j'aime tendrement...
+
+Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:
+
+--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pensée de l'épouser ne
+m'effraie pas... tandis que l'idée d'épouser les autres me causait une
+sorte de répulsion...
+
+Elle s'agenouilla devant la marquise:
+
+--Dites que vous consentez, grand'mère?... dites-le, je vous en prie?...
+
+--Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une
+petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le
+promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas,
+poussée par ton bon coeur, par ton exquise pitié, faire une
+irréparable bêtise...
+
+--Je n'ai plus besoin de réfléchir... je n'ai fait que ça depuis hier...
+et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce
+qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n'est-ce pas,
+grand'mère?...
+
+--Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je
+suis pressée d'aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines
+effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...
+
+--Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui
+parler ce soir!...
+
+--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!...
+
+--Il m'a promis, à moi, de venir...
+
+Elle ajouta, en tendant à sa grand'mère son gai visage:
+
+--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des décors... et de la
+rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini...
+
+La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la
+tête de Bijou et répondit en l'embrassant:
+
+--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop
+grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...
+
+ * * * * *
+
+Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On
+devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à
+cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut
+surprise d'en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...
+
+Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l'air embarrassé:
+
+--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à
+Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener...
+
+Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:
+
+--Ne dérange pas ta grand'mère... papa n'entre pas maintenant... il a
+son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le
+parc...
+
+Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:
+
+--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rôles dans la revue, et si
+nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas
+venus...
+
+Bijou dit, étonnée:
+
+--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...
+
+--Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...
+
+--Vous?...
+
+--Oui... nous!... notre mariage est démoli!...
+
+--Démoli?...--répéta Bijou consternée,--démoli!... et pourquoi?...
+
+Jeanne répondit, l'air très calme, mais les yeux voilés:
+
+--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je
+lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie
+de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...
+
+--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes
+rien?...
+
+--Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...
+
+Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:
+
+--Et c'est... c'est à cause de moi, n'est-ce pas?... à cause de
+l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...
+
+Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:
+
+--Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...
+
+--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que,
+certainement, il t'aimait...
+
+--Et puis?...
+
+--Comment, «et puis?...»
+
+--Oui... à quoi ça le menait-il?...
+
+--Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...
+
+--Espérer... m'épouser?...
+
+--Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...
+
+--Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien
+involontairement, ton malheur?...
+
+--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...
+
+Bijou parut réfléchir:
+
+--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement.
+
+Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupée:
+
+--M. de Clagny veut m'épouser...
+
+--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais il a soixante ans, M.
+de Clagny!...
+
+--J'avais dis non... je vais dire oui...
+
+--Tu es folle!...
+
+--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être
+un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pensée de
+te voir du chagrin me fait horreur!...
+
+--Je t'assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n'épouserais
+pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantôt des choses qui m'ont été
+pénibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas...
+
+--Des choses pénibles?... à quel sujet?...
+
+--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'était ridicule... et
+pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l'ai dissimulée de
+mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j'ai été
+souffrante... j'ai demandé à papa de m'emmener... il a été mécontent...
+il a cru que je boudais...
+
+--Tout ça s'oubliera!...
+
+--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en
+épousant un vieillard...
+
+--Un vieillard!... c'est drôle!... il ne me fait pas du tout l'effet
+d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement épouser
+un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...
+
+Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l'embrassant:
+
+--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à
+fait»!... tu as bien le temps!...
+
+--Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait
+inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille
+aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi
+encore... et dis-moi que tu m'aimes!
+
+--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.
+Spiegel,--est-on prêt?... répétons-nous?...
+
+Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de
+s'étourdir, cherchant à s'empêcher de penser.
+
+Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:
+
+--Mais oui... on est prêt... on n'attendait plus que vous!...
+
+Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu'il
+baisa en disant:
+
+--Vous n'êtes pas trop fatiguée d'avoir veillé si tard, mademoiselle?...
+
+Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de
+mademoiselle Dubuisson:
+
+--Vous êtes encore plus fraîche qu'hier!...
+
+Jeanne s'approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec
+une douleur intense au fond de ses doux yeux:
+
+--Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...
+
+ * * * * *
+
+La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.
+
+Bijou était si jolie dans son costume d'Hébé, si virginale et si pure,
+si délicieuse à regarder que, lorsqu'elle voulut aller, après la pièce,
+mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu'elle
+était.
+
+Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments
+des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton
+pointu:
+
+--C'est ça, le costume qui devait être très correct!... ce costume que,
+pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...
+
+Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella
+sèchement:
+
+--Mes compliments!... tu t'entends à déshabiller les jolies femmes,
+toi!... seulement, à ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des
+jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux...
+
+Jean répondit, après avoir regardé Bijou:
+
+--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce
+costume!...
+
+Bijou intervint:
+
+--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui
+aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mère... moi...
+ou mon mari...
+
+--Si tu en avais un?...
+
+--Oui... eh bien, je vais en avoir un!...
+
+Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.
+
+Bijou reprit:
+
+--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie...
+
+--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet.
+
+Pierrot dit:
+
+--Ah! la bonne blague!...
+
+--Qui épouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?...
+
+Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui
+entrait:
+
+--Je vais le dire à M. de Clagny...
+
+Se tournant vers lui, elle ajouta:
+
+--Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!...
+
+Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:
+
+--Ce qu'elle est «esthétique» ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la
+trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes
+modernes...
+
+--Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?--demanda Jean de
+Blaye,--il a disparu après le dîner... et on ne l'a plus revu!...
+
+Pierrot expliqua qu'il avait dû aller se promener sur le bord de la
+Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en
+plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.
+
+Ce matin encore, il était sorti de la salle d'études pour aller chez
+madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre
+anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant
+qu'il n'avait pas osé frapper parce qu'il entendait la marquise qui
+causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il
+n'avait plus dit un mot.
+
+--Où diable est-il passé?...--demanda Jean.
+
+Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:
+
+--Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...
+
+ * * * * *
+
+Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou
+dit, très douce:
+
+--Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du
+chagrin... j'ai pensé que, peut-être, j'avais été avec vous trop
+affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui
+n'est pas?... Est-ce vrai?...
+
+--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?...
+
+--Vous savez bien que si!...
+
+--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent
+quelconque?...
+
+--Mieux que ça!...
+
+--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?...
+
+--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'éprouve pour vous!...
+d'abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis,
+je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur...
+il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus
+heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore éprouvé ça!...
+
+Très ému de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire,
+le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.
+
+Elle reprit:
+
+--Alors, j'ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore
+aimé personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous
+avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...
+
+M. de Clagny s'arrêta court, et demanda, la voix étranglée:
+
+--Alors... vous consentez?...
+
+--Oui...
+
+Il balbutia:
+
+--Ma chérie!... ma chérie!...
+
+--Je l'ai dit ce matin à grand'mère,--continua Bijou,--et je dois vous
+avouer qu'elle n'a pas été très contente... elle a fait tout ce qu'elle
+a pu pour me faire changer d'avis...
+
+--Je comprends ça!...
+
+--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier
+lorsqu'il y a une telle disproportion d'âge... et puis... elle ne me l'a
+pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me
+préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...
+
+--Et c'est...
+
+--La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes
+horriblement riche... grand'mère me l'a dit hier quand elle m'a appris
+que vous demandiez ma main...
+
+--Qu'est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu
+moins riche?...
+
+--Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand'mère surtout!... Oh!...
+non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'être épousée sans rien...
+car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle
+considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs:
+«Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai...» disent les
+gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent
+qui est considérable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet,
+et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...
+
+--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes
+gêne-t-elle votre grand'mère?...
+
+--Ah! voilà!... elle m'adore, grand'mère, et elle calcule que j'ai
+trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi...
+et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe...
+après m'être habituée à un bien-être excessif, que j'ignore jusqu'ici...
+je me trouverai très gênée et très malheureuse à l'âge où l'on ne
+recommence plus sa vie... et où l'on souffre des mauvaises habitudes
+qu'on ne sait plus perdre...
+
+--Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et
+sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout...
+même si vous ne devenez pas ma femme...
+
+--Bah!... elle dit qu'un testament... ça se déchire!...
+
+--Si votre grand'mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de
+mariage?...
+
+Bijou se mit à rire:
+
+--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce
+détruit les choses faites...
+
+--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je
+possède... et si je vous donne encore le reste en m'en réservant
+seulement l'usufruit?...
+
+Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement tout plein de câline
+tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui
+dit:
+
+--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m'en
+donnerez beaucoup... j'espère bien que vous vivrez très, très
+longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me
+retrouver pauvre... relativement?...
+
+Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de
+Denyse:
+
+--Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre
+sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...
+
+Elle murmura:
+
+--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous
+quitterai plus jamais, jamais!...
+
+Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:
+
+--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?...
+
+Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de
+voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d'eux, plusieurs
+personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencés.
+Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans
+l'obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit:
+
+--C'est singulier!... on dirait qu'il est arrivé quelque chose?...
+
+Mais Bijou, qui s'était arrêtée, inquiète, le coeur battant à coups
+pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit
+paisiblement, en retenant le comte par le bras:
+
+--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce
+moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils
+ont mangé, ils s'en retournent chez eux...
+
+--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le
+château?...
+
+Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se
+serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à
+lui.
+
+Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs
+voitures qui emmenaient les invités.
+
+Bijou dit, surprise:
+
+--Tiens!... on s'en va déjà!... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien
+tard?...
+
+Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui
+allaient monter en voiture. Denyse demanda:
+
+--Comment?... vous partez?... pourquoi?
+
+M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa
+fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de
+Bijou.
+
+Et M. de Clagny, commençant à s'inquiéter, dit à son tour:
+
+--Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc?...
+
+Dans le vestibule, qu'une large traînée d'eau sillonnait, des
+domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux
+gros de larmes et les mains pleines de fleurs.
+
+Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.
+
+Bijou s'arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et
+demanda:
+
+--Qu'est-ce qui est arrivé?...
+
+Bertrade répondit:
+
+--M. Giraud s'est noyé... on vient de le rapporter... c'est le meunier
+qui l'a retrouvé près de l'écluse...
+
+Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les
+fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:
+
+--Oui... je sais bien... grand'mère avait défendu de le dire devant
+Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Comme elle attendait, sur le seuil de la petite église, l'oncle Alexis
+qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d'un coup
+de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis
+de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le
+portail ce regard luisant qui savait si bien voir.
+
+Elle aperçut tout d'abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui
+s'avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu
+nerveux. Henry de Bracieux, l'air agacé, écoutait distraitement la
+marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans
+une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses
+grandes mains gantées de blanc manoeuvrer avec maladresse, sans
+parvenir à le dégager.
+
+L'air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M.
+Sylvestre s'engouffrait tête baissée dans l'escalier de la tribune, et
+l'abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en
+évitant de regarder dans la direction de Bijou.
+
+Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait à côté de son père que la
+foule lui permît d'entrer. Derrière les belles dames et les beaux
+messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des
+paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se
+détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à
+longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les
+yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui
+illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de
+vivre, d'être jolie et d'être aimée.
+
+L'oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu
+voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en
+marche au son de l'orgue qui ronflait.
+
+Un cocher de fiacre, entré dans l'église pour regarder «la noce»,
+s'écria en voyant passer Bijou:
+
+--Nom d'un chien!... c'qu'elle est chouette, la mariée!...
+
+A quoi un valet de la ferme à «maît' Lavenue» répondit, avec conviction:
+
+--Est-ce pas?... Eh bié, l'est core meilleure qu'alle n'est
+chouette!!!...
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. PRINTED IN GREAT BRITAIN.
+
+_Nelson
+Éditeurs
+189, rue Saint-Jacques
+Paris_
+
+_Calmann-Lévy
+Éditeurs
+3, rue Auber
+Paris_
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
+
+***** This file should be named 39694-8.txt or 39694-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Bijou
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+Author: Gyp
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+Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
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+Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed
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+<table border="0" cellpadding="8" cellspacing="0" summary=""
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+
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+<td class="brb" colspan="2">&nbsp;</td>
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+
+<tr>
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+<td colspan="2" align="center" class="br"><i><big><big><big>B I J O U</big></big></big></i><br /><br />
+<i><big>Par</big></i><br />
+<i><big>G Y P</big></i></td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="br">&nbsp;</td>
+<td colspan="2" align="center" class="br">
+<br />
+<img src="images/colophon.png"
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+/><br />
+<br />
+<br />
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+</table>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="cb">
+<i>A<br />
+<br />
+MONSIEUR ALBERT AUBLET</i><br />
+</p>
+
+<p>&nbsp;<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p><a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<h1>BIJOU</h1>
+
+<p class="c"><a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII</b></a></p>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span>A marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la
+pelote de laine bourrue son gros crochet d’écaille blonde et, posant la
+pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:</p>
+
+<p>&mdash;Jean?... qu’est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là
+à t’écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais
+petit... et insupportable...</p>
+
+<p>Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu’il appuyait aux carreaux
+de la baie, et répondit avec un peu d’hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup
+d’attention!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne le croyez pas, grand’mère!...&mdash;dit madame de Rueille de sa belle
+voix grave&mdash;il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de
+l’avenue...<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<p>La marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’il attend quelqu’un?...</p>
+
+<p>M. de Rueille expliqua en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui
+rappellerait Paris!... c’est une taquinerie de Bertrade...</p>
+
+<p>Jean murmura, sans bouger:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...</p>
+
+<p>Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa
+grand’mère:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait presque qu’il est sincère?...</p>
+
+<p>&mdash;Sincère, mais absorbé!...&mdash;fit la marquise.</p>
+
+<p>Et, s’adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de
+Rueille, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, dites-nous donc s’il se passe sur la terrasse quelque
+chose d’intéressant?...</p>
+
+<p>L’abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus
+son épaule, et répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre...&mdash;affirma Jean.</p>
+
+<p>Et, quittant la fenêtre, il vint s’asseoir sur un divan. Un des petits
+de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l’abbé répéter
+les numéros avec une inaltérable patience, s’était juché sur une chaise,
+et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu’un.</p>
+
+<p>La grand’mère intriguée demanda:</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>&mdash;A Bijou,&mdash;dit l’enfant;&mdash;elle est là... qui cueille des fleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’il y a longtemps qu’elle est là?...</p>
+
+<p>Ce fut l’abbé qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix minutes ou un quart d’heure, madame la marquise...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous trouvez que Bijou n’est pas une chose intéressante à
+regarder?...&mdash;s’écria la vieille femme en riant&mdash;vous êtes difficile,
+monsieur l’abbé!...</p>
+
+<p>L’abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement
+timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d’un blond pâle,
+et balbutia, effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu’en demandant s’il se
+passait sur la terrasse quelque chose d’intéressant... vous vouliez dire
+quelque chose de... d’extraordinaire... et je ne pensais pas que la
+présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire...
+qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour
+ses corbeilles... pût être considérée comme...</p>
+
+<p>La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l’abbé, l’air
+éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre abbé!...&mdash;dit très bas Bertrade de Rueille,&mdash;vous
+l’ahurissez, grand’mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... mais non!... je ne l’ahuris pas!... tu exagères, ma
+petite!...</p>
+
+<p>Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il est donc aveugle, ce garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel garçon?...</p>
+
+<p>&mdash;Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand’mère...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vois-tu, je ne croirai qu’un homme peut regarder Bijou
+trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose
+intéressante»!... jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Un homme... oui... mais l’abbé n’est pas précisément un homme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu’est-ce donc, s’il te plaît?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame... un prêtre n’est pas...</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j’aime
+à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y
+serait!... tu m’accorderas bien que si ça n’a pas des yeux d’homme, ça a
+au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d’avoir des
+yeux de femme?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand’mère, je lui permets d’avoir les yeux qu’il voudra...</p>
+
+<p>&mdash;C’est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s’aperçoit
+qu’elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s’en
+apercevrait-il pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l’aimez pas, ce pauvre abbé!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c’est fait pour les
+églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j’aime ton abbé
+autant que les autres abbés!... je l’aime... négativement... je le
+respecte...<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne
+t’imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon
+franc parler!... une drôle d’idée que tu as eue là, de prendre un abbé
+pour tes enfants!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est Paul... il tenait beaucoup à ce que l’éducation des enfants fût
+faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c’est pour ça que je
+n’aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c’est un homme
+intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs
+enfants&mdash;mais enfin d’un petit nombre&mdash;une intelligence dont l’emploi
+indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de
+pardonner, d’instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart,
+sont plus intéressantes que nous!... si c’est un imbécile, il se livre à
+une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et,
+dans l’un ou l’autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites,
+ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder
+Bijou!... ça m’amusera plus que de parler de ton abbé!...<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p>Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une
+vivante corbeille de fleurs.</p>
+
+<p>Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite
+créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de
+grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé
+du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement
+retroussés, laissant paraître les dents courtes, d’un blanc laiteux. Les
+cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd’hui
+presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de
+nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les
+joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient
+d’une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient
+d’une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front
+intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit
+être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze
+ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa
+personne, parfaite et menue, s’envolait un parfum d’enfance et de
+candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien
+celle d’une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare.
+Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se
+faisait adorer de tous.</p>
+
+<p>Dès qu’elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline
+rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi,
+une sorte d’éventaire débordant de roses, tous l’entourèrent,<a name="page_013" id="page_013"></a> heureux
+de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide
+avant sa venue.</p>
+
+<p>Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de
+Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu’Henry, le
+suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille,
+abandonnant l’abbé qui continuait à annoncer d’un ton monotone les
+numéros du loto, s’élancèrent d’une glissade vers la jeune fille, à
+laquelle ils s’accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous
+l’assommez!...</p>
+
+<p>&mdash;Robert!... Marcel!... venez donc ici,&mdash;dit l’abbé qui se leva.</p>
+
+<p>Bijou protesta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...</p>
+
+<p>Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard,
+lorsqu’elle s’arrêta soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...</p>
+
+<p>Henry de Bracieux murmura, presque attendri:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle gentille!... elle pense à tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Viens m’embrasser, Bijou!...&mdash;demanda la marquise.</p>
+
+<p>Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une
+rose largement épanouie, et courut vers sa grand’mère, qu’elle embrassa
+plusieurs fois de suite, avec des câlineries d’enfant. Puis, offrant sa
+rose:</p>
+
+<p>&mdash;C’est la plus belle!...<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p>Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix
+était jeune et claire, et l’articulation d’une admirable netteté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n’as pas vu Pierrot?...&mdash;demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot?...&mdash;fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,&mdash;mais
+si, je l’ai vu!... il est même venu un instant m’aider à cueillir mes
+fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des
+lapins dans le petit bois...</p>
+
+<p>&mdash;J’aurais dû m’en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand’mère, il est en vacances!...</p>
+
+<p>&mdash;En vacances, tant que tu voudras!... il n’en est pas moins vrai que si
+on lui a donné un répétiteur, c’est apparemment pour qu’il travaille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut bien qu’il se repose de temps en temps, ce pauvre
+Pierrot!... et son répétiteur aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui
+convienne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça lui convient aujourd’hui, toujours!... car c’est lui qui leur a dit
+d’aller le retrouver au bois...</p>
+
+<p>&mdash;Qui «leur» a dit?...</p>
+
+<p>Et la vieille femme demanda, narquoisement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...&mdash;fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer
+l’intonation moqueuse de sa grand’mère,&mdash;il cueillait aussi des
+roses...<a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<p>La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça l’amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s’il est
+allé rejoindre ton oncle au bois, il n’est pas resté longtemps avec
+lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... non!...&mdash;fit Bijou étonnée.</p>
+
+<p>Quittant sa grand’mère, elle alla au-devant du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n’avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...</p>
+
+<p>Il devint très rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de
+Jonzac... seulement, moi... j’ai dû rentrer... pour corriger les devoirs
+de Pierre...</p>
+
+<p>Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua,
+avec un peu d’embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Et... je venais voir si je n’avais pas oublié ici mes livres... je
+croyais... mais je ne les vois pas...</p>
+
+<p>Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l’air
+indulgent et amusé, le rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de
+ces devoirs est-elle donc si pressée?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame!...&mdash;dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses
+pas;&mdash;elle n’est pas pressée du tout!...</p>
+
+<p>La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse,
+travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,<a name="page_016" id="page_016"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il n’est pas comme l’abbé, celui-là!...</p>
+
+<p>Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as l’air de le plaindre?...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que je peux!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze
+jours, et qui s’est fait aimer de nous tous, partira d’ici triste et
+malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le cœur...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un
+amour... il l’admire... il se plaît auprès d’elle... et puis voilà!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, grand’mère, que Bijou est adorable... et si attirante
+que tous s’y prennent...</p>
+
+<p>La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu’il avait
+quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de
+lui, et dit, presque rageuse:</p>
+
+<p>&mdash;Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que
+l’abbé!...</p>
+
+<p>La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye
+semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J’ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!&mdash;fit madame de Bracieux, ravie&mdash;tu crois que Bijou pourrait
+intéresser Jean?... assez pour l’enlever, au moins pour un temps, à<a name="page_017" id="page_017"></a> ses
+cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le
+crois?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois!...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis tout à l’heure!... quand il nous a dit avec une telle
+conviction qu’il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j’ai
+senti qu’il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le
+lui faire oublier, j’ai cherché... et j’ai trouvé...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou?...</p>
+
+<p>&mdash;Justement!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m’en a pas l’air!... il
+ne s’occupe pas d’elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand on le voit, non!...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît triste... préoccupé...</p>
+
+<p>&mdash;On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!...
+si il aime&mdash;j’entends pour tout de bon&mdash;il aimera violemment... et s’il
+aime violemment Bijou, ou s’il s’aperçoit qu’il va l’aimer, il n’y a là
+rien qui doive le réjouir... il ne peut pas&mdash;quelque envie qu’il en
+ait&mdash;épouser Bijou, n’est-ce pas?... non seulement il est son cousin,
+mais encore il n’a pas la fortune qu’il faudrait...</p>
+
+<p>&mdash;Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels
+j’en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent
+mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... je sais bien que, elle, trouverait<a name="page_018" id="page_018"></a> ça très suffisant... elle
+fait&mdash;on dit toujours ça, mais, cette fois, c’est vrai&mdash;ses robes
+elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s’entend à
+merveille à tenir une maison, c’est elle qui, depuis quatre ans, dirige
+tout ici et à Paris... mais c’est moi qui ne pourrais pas me faire à
+l’idée de lui voir une existence médiocre... et elle l’aurait en
+plein!... Pourvu, mon Dieu! qu’elle n’aille pas se mettre à aimer
+Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je ne pense pas!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est qu’il est charmant, l’animal!... et, paraît-il, très aimé?...</p>
+
+<p>&mdash;Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu’elle n’a
+pas beaucoup le loisir d’aimer elle-même!...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, elle est si enfant!...</p>
+
+<p>Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.</p>
+
+<p>Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant
+les joueurs. A quelques pas d’elle, le jeune professeur immobile la
+contemplait l’œil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva
+brusquement, l’air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au
+perron.</p>
+
+<p>&mdash;Attends!...&mdash;cria Denyse,&mdash;attends que je te donne une rose!...</p>
+
+<p>Elle s’approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine
+entr’ouverte, qu’elle vint passer à la boutonnière de son cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Là!...&mdash;fit-elle en reculant, l’air heureux,&mdash;tu es très beau comme
+ça!...<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...</p>
+
+<p>Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y
+parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d’un mouvement très
+doux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...</p>
+
+<p>Il était si grand qu’elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de
+se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur
+lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma,
+aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre
+jaquette qui n’avait plus ni forme ni couleur:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... comme ça, c’est tout plein joli!...</p>
+
+<p>Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à
+Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... est-elle assez gentille?...</p>
+
+<p>Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout
+pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... Ah ça! décidément, il t’intéresse beaucoup, monsieur
+Giraud!...</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup!... j’aime les délicats et les tristes... moi qui suis une
+gaie!...<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l’heure que Jean
+était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie
+quand il y a quelqu’un qui te regarde...</p>
+
+<p>Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.</p>
+
+<p>&mdash;C’est une vraie gaie, celle-là!... n’est-ce pas, grand’mère?...</p>
+
+<p>Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l’abbé
+Courteil:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, monsieur l’abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites
+un peu qu’elle n’est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle
+rose, c’est une belle rose!...</p>
+
+<p>Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait
+à un chou.</p>
+
+<p>L’abbé s’était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du
+loto, et il reculait effaré, balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais
+où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites...
+jamais la queue n’y entrera... je vous suis reconnaissant,
+mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n’y a pas de
+place... il...</p>
+
+<p>Elle répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l’abbé!... là!...
+tenez!... on dirait qu’elle est faite pour ça!...</p>
+
+<p>De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture
+et la soutane de l’abbé, qui remercia, saluant gauchement:<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché...
+très touché...</p>
+
+<p>La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle
+remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur
+la soutane qui s’enroulait en vis au corps maigre de l’abbé.</p>
+
+<p>Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:</p>
+
+<p>&mdash;A présent, je vais arranger mes corbeilles!...</p>
+
+<p>&mdash;Où ça?...&mdash;demanda M. de Rueille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...</p>
+
+<p>Plusieurs voix dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons vous aider!...</p>
+
+<p>-Ah! mais non!... au lieu de m’aider vous me dérangeriez beaucoup!...</p>
+
+<p>Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l’envolement de
+ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de
+tristesse s’étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On
+n’entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que
+l’abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout,
+de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher
+comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!...
+mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c’est le rayon
+qui éclaire toute la maison!...<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>La marquise haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous
+«lâchera»&mdash;comme tu le dis si élégamment&mdash;d’une façon définitive...</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... elle va se marier?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame... je l’espère!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelqu’un en vue?...&mdash;demanda M. de Rueille, mécontent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu’un peut se présenter d’un
+jour à l’autre... non pas ici, bien entendu... il n’y a, dans le pays,
+rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu’à Paris, cet
+hiver...</p>
+
+<p>Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait
+beaucoup à sa sœur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le
+visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son
+beau-frère s’en étonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir
+dans le hamac!...</p>
+
+<p>Sa sœur le regarda sortir et murmura à l’oreille de la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Lui aussi!...</p>
+
+<p>La vieille femme répliqua, avec un peu d’humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis,
+taisons-nous... la voilà!...</p>
+
+<p>Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la
+porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Combien de personnes à dîner jeudi, grand’mère?...<a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dame!... je n’ai pas fait le compte... il y a les La Balue...</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait quatre...</p>
+
+<p>&mdash;Les Juzencourt...</p>
+
+<p>&mdash;Six...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Bernès...</p>
+
+<p>&mdash;Sept...</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Nézel...</p>
+
+<p>&mdash;Huit...</p>
+
+<p>&mdash;C’est tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être
+vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand’mère?... ça me fera
+bien plaisir d’avoir Jeanne...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas la peine... il faut que j’aille à Pont-sur-Loire pour les
+commissions, je les inviterai...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette
+chaleur?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien s’occuper du dîner!... c’est aujourd’hui mardi... et
+puis, j’ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je
+n’ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit la marquise avec ennui&mdash;tu vas encore avoir ici cette
+affreuse vieille!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Possible!... mais elle marque terriblement mal!...<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! grand’mère... c’est vrai... qu’elle n’est pas jolie... elle est
+vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n’embellit pas, la vieillesse
+et la pauvreté!... mais elle m’est si commode!... et elle est si
+heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d’être
+ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...</p>
+
+<p>Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle
+ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:</p>
+
+<p>&mdash;C’est une charité, grand’mère!... et une charité que vous faites, non
+seulement à la mère Rafut, mais à moi...</p>
+
+<p>La marquise répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu
+voudras!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, au revoir... à tantôt!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu là-bas? avec la victoria?</p>
+
+<p>&mdash;Non... avec la charrette... j’irai plus vite avec la charrette, je
+vais en vingt-cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu vas conduire?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, grand’mère...</p>
+
+<p>&mdash;Par ce soleil?... tu auras une insolation!...</p>
+
+<p>M. de Rueille proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j’ai du tabac à
+acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer
+celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d’aller en ville...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi enchantée que vous m’y conduisiez...</p>
+
+<p>&mdash;Quand partons-nous?...<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, s’il vous plaît?...</p>
+
+<p>Comme ils sortaient, la marquise leur cria:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde aux accidents!... n’allez pas trop vite dans les
+côtes!...</p>
+
+<p>Et Bijou répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, grand’mère, je ne m’emballe jamais!...<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<p class="nind">L<small>E</small> soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à
+Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas
+inaperçu!... ah! non!...</p>
+
+<p>Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une
+curiosité intense, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est ma robe rose qui...</p>
+
+<p>&mdash;Non... ce n’est pas votre robe, c’est vous-même!...</p>
+
+<p>Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... pourquoi, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... petit Bijou!... ça n’est pas gentil de finasser avec le vieux
+cousin!...</p>
+
+<p>L’air stupéfait de plus en plus, elle questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Je finasse?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... ça m’en a l’air!... il n’est pas possible que vous ne sachiez
+pas à quel point vous êtes jolie?... d’abord, vous avez des yeux...
+ensuite, on vous le dit assez pour que...</p>
+
+<p>&mdash;On me le dit?... qui ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout le monde!... même moi, qui suis<a name="page_027" id="page_027"></a> presque votre oncle... et
+presque un homme respectable...</p>
+
+<p>&mdash;«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine
+germaine... et quant à «presque respectable...»</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un instant, et conclut en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous flattez!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...</p>
+
+<p>Elle le regarda, l’air surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!... vous n’en avez pas l’air!...</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous
+dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les
+commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous dis que c’est ce rose qui les étonne!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez
+souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...</p>
+
+<p>Depuis qu’elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans
+auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe.
+C’était, disait-elle, parce que sa grand’mère l’aimait mieux ainsi
+habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant,
+sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu’elle portait toujours
+et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à
+ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs
+manteaux foncés<a name="page_028" id="page_028"></a> qui la cachaient toute, et lorsqu’elle sortait, rose et
+fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout
+à l’entour d’elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en
+laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se
+permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de
+forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes
+plates; jamais le moindre ornement; à peine l’hiver, un tout petit
+passepoil de fourrure.</p>
+
+<p>Elle dit, semblant réfléchir:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...</p>
+
+<p>&mdash;Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous
+répète, Bijou, que si je n’étais pas un vieux monsieur... je vous ferais
+tout le temps la cour!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’êtes pas un vieux monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux
+monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un
+monsieur marié...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... et c’est tant mieux pour vous!... car rien n’est bête
+et ennuyeux comme les gens qui font la cour...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... Songez donc!... j’ai été isolée<a name="page_029" id="page_029"></a> comme une sauvage,
+moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j’étais enfermée
+comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que
+j’habite chez grand’mère où je vois du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!... et à gogo!... c’est le cas de le dire!...</p>
+
+<p>&mdash;On croirait que ça vous déplaît?...</p>
+
+<p>Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à
+demi closes, tandis qu’il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:</p>
+
+<p>&mdash;Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde
+dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous
+concerne?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je
+ferais... que je conseillerais, veux-je dire...</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple?...</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j’étais à la place de
+grand’mère, d’être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je
+voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à
+des étrangers une aussi grande part de vous-même...</p>
+
+<p>Elle dit, l’air pensif, triste presque:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous avez peut-être raison!...</p>
+
+<p>&mdash;D’autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de
+temps!...<a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<p>Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...</p>
+
+<p>Bijou se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez!... il n’est pas question de mariage pour moi, que
+je sache?...</p>
+
+<p>&mdash;En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il
+n’est question que de ça!... et grand’mère ne pense pas à autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n’y pense guère,
+moi!...</p>
+
+<p>Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il est d’ailleurs problématique, mon mariage!...</p>
+
+<p>&mdash;Problématique?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui!... d’abord, je veux que celui qui m’épousera m’aime...</p>
+
+<p>&mdash;Ben, soyez tranquille!... vous n’aurez pas de peine à trouver ça!...</p>
+
+<p>Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aussi l’aimer...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!&mdash;fit
+étourdiment Rueille, qui s’arrêta court, trouvant que «pour commencer»
+était inutile.</p>
+
+<p>Mais Bijou n’avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis... qu’il sera heureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous aimerez!...<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je l’espère!... je ferai tout ce qu’il faudra pour ça!...</p>
+
+<p>M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s’il eût
+voulu décourager Denyse de son rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois
+pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas
+l’impossible, après tout!...</p>
+
+<p>Blagueur, un peu agressif, il répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre
+que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l’aimer!» tout
+bonnement!... je ne tiens pas à l’argent... je ne comprends pas, je
+n’admire pas l’argent!...</p>
+
+<p>Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Avec un autre mari?...</p>
+
+<p>Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...</p>
+
+<p>M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette
+pensée que Bijou aurait pu<a name="page_032" id="page_032"></a> l’aimer. Il trouvait l’air du soir
+délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s’enfonçant
+lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite
+charrette était si étroite, qu’à chaque oscillation de la voiture il
+frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins
+cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue
+qu’il sentait devenir brûlante.</p>
+
+<p>Bijou s’aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que vous n’écoutez pas beaucoup la description de mon
+«idéal»?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les
+commissions?...</p>
+
+<p>Elle prit dans sa poche une longue liste qu’elle se mit à relire:</p>
+
+<ul>
+<li>«Glace.</li>
+<li>Petits fours.</li>
+<li>Fruits.</li>
+<li>Poisson.</li>
+<li>Les Dubuisson.</li>
+<li>Parler au boucher.</li>
+<li>Gaze rose.</li>
+<li>Mère Rafut.</li>
+<li>Chapeau.</li>
+<li>Livres de Pierrot.</li>
+<li>Cartouches d’Henry (16).»</li>
+</ul>
+
+<p>M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:<a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au
+lieu de m’en charger, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... l’avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière,
+vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il
+a mieux aimé...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont
+abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n’y a que Fred
+qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas
+désespérer... il n’a que trois ans!... ce sera pour l’année
+prochaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m’a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des
+images... «<i>le Chat botté</i>»... il adore les chats, ça l’amusera!...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes délicieuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver
+quelque chose d’un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...</p>
+
+<p>Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.</p>
+
+<p>Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au
+crayon et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que c’est que ça?... «Dire à grand’mère pour la
+Norinière»?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est les Juzencourt que j’ai rencontrés... et qui m’ont bien
+recommandé de dire à grand’mère que la Norinière va être habitée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Clagny a vendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c’est lui qui revient... il paraît qu’il viendra tous les
+étés!...<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand’mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... elle l’aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,
+mais j’ai entendu bien souvent parler de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous rappelez pas l’avoir vu autrefois?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est lui pourtant qui a été votre parrain!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous rêvez!... c’est l’oncle Alexis, mon parrain!...</p>
+
+<p>&mdash;L’oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c’est M. de Clagny qui
+est le parrain de «Bijou»... oui!... c’est lui qui, quand vous étiez
+petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si
+bien qu’il vous est resté...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne trouvez pas que c’est un peu ridicule de m’appeler Bijou, à
+présent que je suis vieille?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l’air d’avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet
+air-là... je vous le promets!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous aventurez peut-être un peu?...</p>
+
+<p>Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se
+détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait
+aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue
+droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha
+brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses
+forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis<a name="page_035" id="page_035"></a> la roue
+sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le
+cheval reprit son train rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!...&mdash;dit Bijou, qui riait de tout son cœur&mdash;j’ai bien cru que
+nous versions!...</p>
+
+<p>Il répondit, sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s’en est guère fallu!...</p>
+
+<p>Elle desserra ses petits doigts, qui s’incrustaient dans l’épaule de son
+cousin, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien fini?... vous n’allez pas recommencer, au moins?...</p>
+
+<p>M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l’air troublé.
+Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons
+retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... mais non!...</p>
+
+<p>Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez
+que grand’mère n’aime pas bien ça!...</p>
+
+<p>Rueille caressa de son fouet l’épaule du poney, qui bondit, secouant
+violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.</p>
+
+<p>Cette fois, Bijou parut stupéfaite:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà?...&mdash;questionna-t-elle&mdash;qu’est-ce que vous avez donc
+aujourd’hui?... tout à l’heure, vous manquez nous verser!... à présent
+vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu’il ne faudrait pas même
+lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites
+emballer?...<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:</p>
+
+<p>&mdash;... Ou à peu près!... vous n’êtes pas dans votre assiette...</p>
+
+<p>Il répondit machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...</p>
+
+<p>Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.
+Non qu’elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la
+banquette trop haute pour elle, elle n’avait aucun aplomb et essayait de
+s’accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle
+s’était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son
+cousin:</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans votre assiette?... qu’est-ce que vous avez?... vous êtes
+malade?...</p>
+
+<p>&mdash;Malade... non!... c’est-à-dire... pas précisément!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l’être, malade!...
+nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez
+pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des
+courses!...</p>
+
+<p>&mdash;Je m’en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...</p>
+
+<p>Il s’arrêta, embarrassé. Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... qu’est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...</p>
+
+<p>Il balbutia, cherchant ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu’a fait Jean
+pour votre... pour le costume d’Hébé...<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n’est pas déshabillé du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... est-ce qu’une femme comme vous, une jeune fille, doit
+se montrer ainsi presque nue?... mais c’est honteux!...</p>
+
+<p>Bijou regarda d’un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l’air d’un mari
+jaloux!...</p>
+
+<p>Il balbutia, vexé et mal à l’aise:</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux?... je n’ai pas à être jaloux... je...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les
+hommes, qu’une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre
+que vous-même?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... en admettant que ce soit... c’est assez naturel!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du
+succès des hommes qu’elle aime bien!... il lui plaît de les voir
+plaire...</p>
+
+<p>&mdash;Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...
+vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse...
+heureusement!....</p>
+
+<p>Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi «heureusement»?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>Il s’arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:<a name="page_038" id="page_038"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais dites?... dites donc?...</p>
+
+<p>Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l’étreinte de la
+solide petite main:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop compliqué!...</p>
+
+<p>Bijou rougit:</p>
+
+<p>&mdash;Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!...
+pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...</p>
+
+<p>Il dit, avec une sorte d’effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Expliquer ma pensée?... oh! non!...</p>
+
+<p>&mdash;Non?... c’est pas gentil!...</p>
+
+<p>Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;
+lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l’avenue,
+Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette
+fois, de sa main fine, elle lui dit d’une voix pénétrante, qui acheva de
+le remplir d’émoi:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous
+en ferons dessiner un autre à Jean...</p>
+
+<p>Il saisit la main qui s’appuyait à son bras et la serra contre ses
+lèvres avec une tendresse presque brutale.</p>
+
+<p>Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en
+retirant sa main, tandis qu’à travers ses cils glissait une étrange
+lueur:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide...
+vous n’êtes pas en veine aujourd’hui!...</p>
+
+<p>Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses<a name="page_039" id="page_039"></a> petits paquets, et,
+jusqu’au château, demeura silencieuse et affairée.</p>
+
+<p>Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,
+dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une
+fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l’épaule, un gros
+paquet de roses pompon.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... te voilà déjà!...&mdash;fit madame de Rueille avec
+admiration&mdash;je parie que ce lambin de Paul n’est pas prêt?...</p>
+
+<p>La marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait toutes tes commissions?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grand’mère... et j’en ai une pour vous, de commission!... les
+Juzencourt m’ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter
+la Norinière... et qu’il y reviendra tous les ans...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit madame de Bracieux, l’air vraiment heureux;&mdash;oh!... ça me
+fait une grande joie... je n’espérais pas le voir revenir jamais ici!...</p>
+
+<p>Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où
+les impressions pénibles ne s’effacent plus....</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge, ma tante?...&mdash;dit Jean de Blaye, un peu narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur
+qu’aujourd’hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne
+penses...</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!... ça doit être l’âge idéal!... l’âge où le cœur
+s’endort...</p>
+
+<p>La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:</p>
+
+<p>&mdash;Il s’endort quelquefois plus tôt!...</p>
+
+<p>Jean haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n’est pas
+tranquille!... tandis qu’à quarante-huit ans...</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait
+quarante-huit ans... il en a donc aujourd’hui soixante... eh bien, je
+parie que son cœur ne s’est jamais endormi!... jamais, tu
+m’entends?...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, plus bas, pour n’être pas entendue de Bijou qui causait
+avec Bertrade:</p>
+
+<p>&mdash;Le cœur ni le reste!...</p>
+
+<p>Jean se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre!... mais c’est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se
+montrer, beaucoup d’argent!...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’a pas besoin de ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est riche?...</p>
+
+<p>&mdash;Dégoûtamment!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?...</p>
+
+<p>&mdash;Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...</p>
+
+<p>Il dit, sans enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Si... évidemment, c’est gentil!... pour quelqu’un qui n’a rien volé...</p>
+
+<p>Puis il demanda:<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que ce gros chagrin qu’il a eu?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...</p>
+
+<p>Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui
+venait d’entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de
+dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et
+de longues mains, et un front tourmenté d’invraisemblables bosses, se
+faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux
+embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l’air
+heureux sous l’effleurement des petites pattes adroites.</p>
+
+<p>Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix,
+elle raconta à son neveu la banale aventure d’amour qui avait, en
+quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.</p>
+
+<p>Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Grand-mère!... j’oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner
+jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera
+huit jours...</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes toujours vingt!... parce que j’ai vu les Tourville, et je
+les ai invités de votre part... j’ai pensé que...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as très bien fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;dit Bertrade&mdash;les Tourville en même temps que les Juzencourt!...
+c’est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume
+le Conquérant et de Charles le Téméraire!...<a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>Bijou s’écria en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au
+moins!...</p>
+
+<p>Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l’air
+préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s’assit à table, et y
+demeura sans parler.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<p class="nind">D<small>ANS</small> le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup,
+elle s’élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du
+salon et descendait l’escalier de la terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...</p>
+
+<p>Il répondit sans s’arrêter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais... me promener un peu... et respirer, si c’est possible par cette
+chaleur...</p>
+
+<p>Déjà Bijou l’avait rejoint:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...</p>
+
+<p>&mdash;J’ai mal à la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n’avons plus que
+trois jours!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;fit Rueille agacé&mdash;je ne vous suis pas indispensable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!... c’est vous qui écrivez!...</p>
+
+<p>&mdash;Sous la dictée!... il n’est pas nécessaire d’être un malin pour faire
+ça...</p>
+
+<p>&mdash;Si!... nous sommes habitués à vous!...</p>
+
+<p>Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s’inclina, et, lui
+passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si
+gentil... si gentil!...</p>
+
+<p>M. de Rueille dénoua d’un mouvement sec les doux bras frais qui
+l’enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d’une voix qui
+s’enrouait:</p>
+
+<p>&mdash;C’est bon!... c’est bon!... j’y vais!...</p>
+
+<p>La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands
+yeux surpris. Timidement, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bourru!... qu’est-ce que vous avez?...</p>
+
+<p>Il ne répondit pas; elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas me le dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!...&mdash;fit-il sèchement.</p>
+
+<p>Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en
+disant à Bertrade:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qu’il a, ton mari!... il est comme un crin!</p>
+
+<p>Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l’air nerveux, il
+affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui,
+restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit,
+inquiète un peu de trouver son mari bizarre:</p>
+
+<p>&mdash;Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!</p>
+
+<p>Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de
+travailler!... Ah! ça n’a pas été tout seul pour le ramener!...</p>
+
+<p>Résigné, M. de Rueille venait de s’asseoir devant<a name="page_045" id="page_045"></a> une table Empire à
+dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l’ouvrit à la page commencée et
+dit, en trempant dans l’encre une longue plume d’oie:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez?...</p>
+
+<p>M. de Jonzac demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais d’abord, où en êtes-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;A la scène III du second acte...</p>
+
+<p>&mdash;Encore?...&mdash;fit Bijou, étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, hélas!...</p>
+
+<p>La marquise conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Mes petits enfants, vous n’aurez jamais fini!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, mais si, grand’mère!...&mdash;dit gaiement Bijou&mdash;vous allez voir
+comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
+troisième scène du deuxième acte... c’est quand le poète symboliste se
+défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par
+Vénus...</p>
+
+<p>Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>Bijou expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu’est-ce que tu
+en dis, Jean?...</p>
+
+<p>L’air absorbé, la tête renversée contre le dossier d’une grande bergère,
+Jean de Blaye, qui rêvassait, n’entendit pas la question.</p>
+
+<p>Bijou cria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu dors?...</p>
+
+<p>Il se tourna vers elle, demandant:</p>
+
+<p>&mdash;C’est à moi que tu parles?...<a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui! j’ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
+ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...</p>
+
+<p>Il répondit, distrait:</p>
+
+<p>&mdash;Si... très bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ben, fais-le!...</p>
+
+<p>Jean bondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c’est toujours toi qui les fais...</p>
+
+<p>Jean protesta:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà, une raison!... c’est justement pour ça que c’est le tour des
+autres!... tu n’as qu’à faire travailler Henry, ou l’oncle Alexis... ou
+M. Giraud... ou même Pierrot!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi «même»?...&mdash;demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être
+aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...</p>
+
+<p>&mdash;Fais-les donc!... moi, j’en ai assez!...</p>
+
+<p>&mdash;Jean?...&mdash;dit Bijou suppliante,&mdash;ne nous laisse pas en plan... je t’en
+prie?...</p>
+
+<p>Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées
+dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le
+mouvement. Il se leva brusquement, et, l’arrêtant au passage:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc
+vous asseoir!...</p>
+
+<p>Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie
+singulière. A la fin elle répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c’est à vous d’aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
+table?...<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je n’ai pas le droit de la quitter sans permission?...</p>
+
+<p>&mdash;Jean?...&mdash;recommença Bijou,&mdash;voyons, Jean?...</p>
+
+<p>De nouveau, M. de Rueille s’interposa. Il dit, d’un ton coupant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...</p>
+
+<p>Elle s’élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
+disant rageusement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... c’est ridicule!...</p>
+
+<p>Elle balbutia, le regardant d’un air stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vous qui êtes ridicule!...</p>
+
+<p>Il répondit, la voix dure:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c’est convenu!... c’est moi qui dois aller m’asseoir!... c’est
+moi qui suis ridicule!... c’est moi qui suis tout ce que je ne devrais
+pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il y a donc, mes enfants?...</p>
+
+<p>M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu’il tapota soigneusement
+contre un meuble pour en faire tomber la cendre:</p>
+
+<p>&mdash;C’est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;Avec Bijou?...&mdash;fit la vieille femme, au comble de l’étonnement.</p>
+
+<p>Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu’elle lisait:<a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p>&mdash;Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...</p>
+
+<p>L’abbé Courteil affirma, scandalisé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...</p>
+
+<p>&mdash;Arrive ici, Bijou!...&mdash;dit la marquise.</p>
+
+<p>La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
+sa grand’mère, tandis que M. de Rueille s’approchait de Jean, et lui
+disait à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tu devrais empêcher Bijou d’avoir avec toi ces façons!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...</p>
+
+<p>Le jeune homme rectifia:</p>
+
+<p>&mdash;Vingt et un...</p>
+
+<p>&mdash;C’est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...</p>
+
+<p>Il ajouta en regardant son cousin:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...</p>
+
+<p>M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;J’ai tort... naturellement, j’ai tort!...</p>
+
+<p>&mdash;Absolument!...&mdash;dit sèchement Blaye, qui se leva.</p>
+
+<p>En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s’élançant vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais!... tu ne vas pas t’en aller!...<a name="page_049" id="page_049"></a> grand’mère!... défendez-lui
+de nous abandonner!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jean?...&mdash;fit la marquise à moitié aimable, à moitié
+grondeuse,&mdash;ne sois donc pas taquin comme ça!...</p>
+
+<p>Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille
+comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des
+couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c’est
+ce qu’on appelle se mettre au vert!...</p>
+
+<p>Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:</p>
+
+<p>&mdash;Continue, vieillard, tu m’intéresses!...</p>
+
+<p>Et comme Bijou riait, Jean, l’air vexé, se tourna vers Pierrot:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien de l’esprit, mon petit!...</p>
+
+<p>La voix de madame de Bracieux s’éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, vous êtes insupportables!...</p>
+
+<p>Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait
+soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes
+hostiles qu’elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle
+appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux
+tout pleins d’étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu ce qu’ils ont, toi?...</p>
+
+<p>Elle répondit, naïve et curieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m’en doute pas, grand’mère!<a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p>La marquise continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas les têtes qu’ils font?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si
+c’est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous
+prétexte que cette revue m’amuse, m’amuse énormément... ennuyer tout le
+monde...</p>
+
+<p>M. de Rueille cria:</p>
+
+<p>&mdash;Travaille-t-on, oui ou non?... j’en ai assez, moi, d’être là à
+attendre comme un imbécile!...</p>
+
+<p>&mdash;Où en est-on?...&mdash;demanda Jean, d’un air qui signifiait: «Puisqu’il le
+faut, allons-y!...»</p>
+
+<p>Rueille répondit:</p>
+
+<p>&mdash;On te l’a déjà dit, où on en est!... on te l’a déjà dit deux fois!...</p>
+
+<p>Bijou expliqua gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;C’est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... parfaitement!... j’y suis!... elle l’accuse d’un tas de
+choses... et tu veux qu’il se défende...</p>
+
+<p>&mdash;Dans un couplet...</p>
+
+<p>&mdash;J’entends bien!... où vas-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais...&mdash;dit Bijou qui traversa le salon&mdash;m’asseoir à côté de M.
+Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...</p>
+
+<p>Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était
+assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Nous écoutons!...</p>
+
+<p>Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:<a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la réplique de Vénus?...</p>
+
+<p>Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait
+autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à
+tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la réplique de Vénus?...</p>
+
+<p>Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:</p>
+
+<p>«&mdash;Tu sais que je n’en crois pas un mot!...»</p>
+
+<p>&mdash;Efface!... dit Jean, et mets: «Je n’en crois rien de rien, tu
+sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i6">L’âme d’un symboliste,<br /></span>
+<span class="i0">Madame, est un coffret mélancolique d’améthyste<br /></span>
+<span class="i6">A serrure de diamant.<br /></span>
+<span class="i2">Il suffit de savoir l’ouvrir et la comprendre,<br /></span>
+<span class="i2">Et le trésor éclos illumine la chambre,<br /></span>
+<span class="i2">Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>M. de Rueille demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C’est drôle, ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!...&mdash;dit Jean énervé,&mdash;je ne dis pas que ce soit un pur
+chef-d’œuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet
+comme je peux... je ne t’empêche pas d’en faire un autre qui soit
+mieux!...</p>
+
+<p>&mdash;Sur quel air...&mdash;dit Bijou,&mdash;va-t-on chanter ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... c’est vrai, il faut un air!... quel air?...</p>
+
+<p>Rueille conseilla:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez: «Air: <i>J’en guette un petit de mon âge</i>.»<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ça va?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, ça va?...</p>
+
+<p>&mdash;Cet air-là?...</p>
+
+<p>&mdash;J’en sais rien!... je ne le connais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c’est un air que je vois souvent indiqué... «<i>J’en guette un
+petit de mon âge!</i>»... j’ai ça dans l’œil... il y a un tas de
+couplets dessus...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;fit observer Bijou,&mdash;les vers du symboliste sont plus longs
+que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet
+air-là!... ni sur aucun autre...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens oui!... je n’y pensais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement!...&mdash;dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...</p>
+
+<p>Jean reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On cherchera l’air tout à l’heure!... continuons, continuons...
+autrement, nous n’en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène
+pour l’instant?...</p>
+
+<p>Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne
+semblait pas entendre, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis là!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont
+les personnages en scène?...</p>
+
+<p>&mdash;Attends!... je cherche!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...&mdash;dit Bijou,&mdash;vous êtes obligé de chercher pour le
+savoir?...<a name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cœur toutes les
+petites insanités qu’il plaît à chacun de me dicter...</p>
+
+<p>&mdash;Je les sais bien, moi!...</p>
+
+<p>Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et
+l’Opportuniste... nous avions dit hier qu’après la présentation du
+Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...</p>
+
+<p>Rueille demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous trouvé quelqu’un pour madame de Staël?... jusqu’à présent,
+personne ne voulait la jouer...</p>
+
+<p>&mdash;Non...&mdash;dit Bijou,&mdash;tantôt, j’ai encore demandé à madame de
+Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse
+aussi...</p>
+
+<p>La jeune femme répondit, très douce:</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade refuse absolument...</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas gentil!...</p>
+
+<p>L’oncle Jonzac demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’elle est indispensable, madame de Staël?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait indispensable!...&mdash;fit Bijou avec conviction&mdash;il faut
+absolument trouver un moyen de...</p>
+
+<p>Et tout à coup, illuminée, elle s’écria, joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n’a presque
+pas de moustaches...<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi?...&mdash;fit Bracieux saisi,&mdash;moi, jouer madame de Staël?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je
+connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce
+serait hideux!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je
+pense?...</p>
+
+<p>&mdash;Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...&mdash;ajouta Pierrot d’un
+air digne.</p>
+
+<p>Henry se retourna vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n’es pas à ma place!...
+mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...</p>
+
+<p>Comme Pierrot faisait un petit geste d’effroi, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc n’y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches
+que moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais je suis trop gringalet,&mdash;déclara sournoisement
+Pierrot.&mdash;Madame de Staël, c’était une femme plutôt puissante...</p>
+
+<p>&mdash;Gringalet?... toi, l’athlète?...</p>
+
+<p>Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer
+le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d’abord
+trouvé ce qu’elle a à dire... Donc elle entre... tu n’écris pas,
+Paul?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu veux que j’écrive?...<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écris: «<i>Madame de Staël. Elle entre par...</i>» ah! au fait,
+par où entre-t-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;J’ai mis «<i>par le fond</i>»... quand on ne me dit rien, je mets toujours
+«<i>par le fond</i>»...</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... alors laissons «<i>par le fond</i>»...</p>
+
+<p class="pers">MADAME DE STAËL, <i>à Thomas Vireloque</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis madame de Staël...</p>
+
+<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p>
+
+<p>«&mdash;S’y ’ous plaît?...</p>
+
+<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis madame de Staël!...</p>
+
+<p class="pers">VÉNUS.</p>
+
+<p>«&mdash;Ta parole?...</p>
+
+<p class="pers">L’OPPORTUNISTE.</p>
+
+<p>«&mdash;C’est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...</p>
+
+<p class="pers">LE SYMBOLISTE.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi, je...»</p>
+
+<p>&mdash;Attends un instant...&mdash;fit M. de Rueille, je me suis trompé...</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j’étais
+distrait!...</p>
+
+<p><a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!...&mdash;dit Bijou,&mdash;je ne sais pas ce que vous
+avez,&mdash;mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...</p>
+
+<p>Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria
+plaintivement. Jean demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu fais donc?...</p>
+
+<p>&mdash;J’efface!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;J’ai répété quatre fois les mêmes répliques...</p>
+
+<p>Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de
+Rueille.</p>
+
+<p>La jeune fille lut:</p>
+
+<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis madame de Staël.</p>
+
+<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p>
+
+<p>«&mdash;S’y ’ous plaît?...</p>
+
+<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis madame de Staël...</p>
+
+<p class="pers">THOMAS VIRELOQUE.</p>
+
+<p>«&mdash;S’y ’ous plaît?...</p>
+
+<p class="pers">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis madame de Staël...»</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit-elle,&mdash;il faut effacer ça!...</p>
+
+<p>Mais Jean protesta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
+collaboré... ça sera très chic!...</p>
+
+<p>&mdash;Si on allait se reposer,&mdash;proposa M. de Jonzac;&mdash;Paul dort à moitié...
+c’est pour ça qu’il écrit trois fois de suite la même chose sans s’en
+apercevoir... M. l’abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille
+d’en faire autant...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;dit Bijou,&mdash;il est à peine une heure!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu’en dites-vous,
+monsieur Giraud?...</p>
+
+<p>Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
+sommeil!...</p>
+
+<p>La marquise se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
+coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez
+pris dans la bibliothèque y soient remis...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grand’mère... je vais les remettre moi-même...</p>
+
+<p>Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous
+embrouilleriez tout... il faut quelqu’un qui sache où logent les
+livres...</p>
+
+<p>Et, s’adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
+très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une
+indiscrétion grande:<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
+avec moi?...</p>
+
+<p>Le jeune homme s’arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
+restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi
+je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
+reste...</p>
+
+<p>Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s’adresser à
+son compagnon, mais seulement penser tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu’il
+s’agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...</p>
+
+<p>Puis, brusquement, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu’elle sera amusante, notre revue?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
+aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la
+politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
+je ne vois pas trop...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...</p>
+
+<p>&mdash;J’aurai, hélas! le regret de n’être même pas cela...</p>
+
+<p>Elle demanda, stupéfaite:</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?...</p>
+
+<p>Il répondit, avec un embarras affreux:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pour un motif très ridicule...</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle... je...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie... dites pourquoi?...</p>
+
+<p>Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de
+ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
+sorte d’énervante torpeur.</p>
+
+<p>A la fin, elle dit, presque tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
+peu votre amie?...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette
+soirée... parce que... vous allez voir que c’est très prosaïque... parce
+que je n’ai pas d’habit...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
+d’ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...</p>
+
+<p>Giraud rougit violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d’habit ni pour jeudi ni
+pour plus tard... puisque je n’en ai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... c’est une farce?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, non, mademoiselle!... je n’ai pas d’habit...<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Il ajouta avec un sourire infiniment triste:</p>
+
+<p>&mdash;Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même
+cas!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;dit Bijou, qui saisit d’un mouvement brusque la main du
+professeur,&mdash;que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
+étourdie, n’est-ce pas?... vous allez me détester?...</p>
+
+<p>Elle lui serrait la main d’une lente pression qui le pénétrait tout
+entier. Affolé, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...</p>
+
+<p>Bijou le regarda, l’air effaré, avec une tendre expression au fond de
+ses yeux voilés d’un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
+changée:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais,
+jamais!...</p>
+
+<p>Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
+divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
+vers elle, mais il n’osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<p class="nind">B<small>IJOU</small>, qui d’habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,
+ne parut qu’après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner.
+Pierrot, inquiet, s’élança au-devant d’elle pour la questionner avant
+même qu’elle eût dit bonjour à la marquise et à l’oncle Alexis. Il
+voulait savoir pourquoi il ne l’avait pas vue comme à l’ordinaire à la
+vacherie, où, chaque jour, elle s’occupait des fromages. Pourquoi,
+puisqu’elle n’était pas montée à cheval, n’était-elle pas venue?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu,&mdash;demanda Bijou, que je ne suis pas montée à
+cheval?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Patatras était à l’écurie... j’y suis allé voir...</p>
+
+<p>Elle dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu me surveilles?...</p>
+
+<p>Pierrot rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n’est pas surveiller... et puis, il n’y a pas que moi!... nous
+étions nous deux M. Giraud...</p>
+
+<p>&mdash;Quel français! Seigneur!... quel français!&mdash;fit M. de Jonzac, l’air
+navré.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... s’il y avait du monde... je ferais attention à parler plus
+chiquement... mais comme il n’y a que nous!...<a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<p>Il se tourna vers Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il
+répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir
+partout... il faut qu’elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh!
+pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n’est jamais
+malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j’avais raison?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... tu avais tort!... j’étais... non pas tout à fait malade... mais
+fatiguée... mal en train... je viens de me lever...</p>
+
+<p>Elle marcha vers le professeur, qui s’appuyait au chambranle d’une
+fenêtre, si fort qu’il semblait s’y vouloir creuser une niche avec son
+dos, et, lui tendant la main, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et je remercie monsieur Giraud d’avoir si gentiment pensé à moi...</p>
+
+<p>Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la
+petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et
+abandon; mais il parut heureux d’un bon accueil qu’il n’espérait
+certainement plus retrouver jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle...&mdash;balbutia-t-il, pris d’une vague envie de s’enfuir ou
+de pleurer,&mdash;mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...
+faire ces remarques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le
+Bijou»... comme dit Pierrot...</p>
+
+<p>Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l’air absorbé:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’on a travaillé à la revue, ce matin?<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p>&mdash;Travaillé?...&mdash;fit Pierrot convaincu,&mdash;travailler sans toi?... ah!
+fichtre non!... c’est assez de piocher quand tu es là, sans encore le
+faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!...
+nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de
+travailler encore au reste...</p>
+
+<p>Bijou se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...</p>
+
+<p>&mdash;S’il continue, au train dont il va,&mdash;dit M. de Jonzac,&mdash;il ne passera
+pas son baccalauréat... n’est-ce pas, monsieur Giraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, monsieur, je le crains!&mdash;répondit doucement le
+professeur&mdash;Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si
+distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...</p>
+
+<p>Pierrot se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...
+c’est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage
+tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les
+<i>math</i>, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien...
+que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille
+qui entrait, suivie de Jean et d’Henry.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... madame...&mdash;bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où
+se fourrer ni que dire&mdash;j’en fais... sans en faire...<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous en faites de charmants!...&mdash;dit Jean.</p>
+
+<p>Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c’est le
+petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...</p>
+
+<p>Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l’écriture était
+invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?...&mdash;fit Bijou en allongeant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle!&mdash;cria le répétiteur, qui s’élança,
+effaré,&mdash;mademoiselle!... je vous en prie!...</p>
+
+<p>Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous
+en montrerai d’autres... qui seront plus dignes d’être montrés...</p>
+
+<p>Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l’air ingénu. Elle
+supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Je t’en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n’empêchera pas M.
+Giraud d’en refaire d’autres que nous verrons aussi...</p>
+
+<p>Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas te montrer une lettre,&mdash;car c’est en quelque sorte une
+lettre&mdash;qui appartient à son auteur...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie...&mdash;balbutia Giraud tout décontenancé&mdash;je vous
+remercie, monsieur...</p>
+
+<p>Et il fit disparaître dans sa poche l’inquiétant petit papier.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pierrot!...&mdash;appela la marquise&mdash;donne-moi La Bruyère... tu sais où il
+est?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?...&mdash;demanda le gamin en clignant de l’œil.</p>
+
+<p>&mdash;La Bruyère?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir...&mdash;dit M. de Jonzac en regardant son fils d’un air
+désolé&mdash;qu’il ne sait pas ce que c’est que La Bruyère!...</p>
+
+<p>Pierrot protesta avec énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Si, je sais ce que c’est!... la preuve... c’est un dos bleu!...</p>
+
+<p>La vieille marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Un quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Un dos bleu, ma tante...</p>
+
+<p>M. Giraud intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de
+désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur
+titre...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!...&mdash;fit M. de Jonzac indigné,&mdash;il n’en ouvre jamais un
+seul!... il est d’une ignorance!... quand je pense qu’il va avoir
+dix-sept ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Pierrot!...&mdash;dit Bijou compatissante,&mdash;il n’est pas si
+ignorant que ça!...</p>
+
+<p>Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...</p>
+
+<p>M. de Jonzac répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus
+insupportable... mais pas plus intelligent... on s’est plaint du
+surmenage intellectuel, on a dit qu’il abrutissait les enfants... et on<a name="page_066" id="page_066"></a>
+lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage
+encore!...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà&mdash;dit Bertrade&mdash;mon oncle parti en guerre... je suis d’ailleurs
+de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants
+augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes
+que nous voyons autour de nous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;dit Henry de Bracieux,&mdash;il y a, parmi les jeunes, et les très
+jeunes, beaucoup d’intellectuels... j’en connais...</p>
+
+<p>Jean de Blaye répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j’en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des
+intellectuels... ce sont...</p>
+
+<p>Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite
+définition...</p>
+
+<p>Jean répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’y tiens pas, ma tante!...</p>
+
+<p>&mdash;J’y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites...
+et il ne me déplaît pas d’être renseignée sur certaines choses que
+j’ignore totalement...</p>
+
+<p>S’asseyant à table, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit Jean&mdash;les explications, ce n’est pas mon affaire!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est égal!... va toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour<a name="page_067" id="page_067"></a> tout de bon, sont des
+maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir
+des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et
+détraqués... et tout ce qu’on peut être!... ils ont une originalité
+voulue et impersonnelle...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, comment appelles-tu ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est
+un type très pur de compliqué... vous pouvez l’étudier...</p>
+
+<p>&mdash;C’est une idée qui ne m’est jamais venue!... mais il y a, dans la
+petite génération, autre chose que les compliqués?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il y a les jeunes athlètes...</p>
+
+<p>&mdash;Spécimen, Pierrot!...&mdash;dit Henry de Bracieux.</p>
+
+<p>La marquise se tourna vers son petit-fils:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...</p>
+
+<p>&mdash;J’aimerais mieux manger tranquillement mon œuf, ma tante!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous en étions aux jeunes athlètes?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si les compliqués sont un peu écœurants, les athlètes sont
+embêtants à crier!... La boxe, et le <i>football</i>, et la bicyclette, et
+les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations,
+et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque
+et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le
+plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance
+ou de vigueur... ils n’ont d’admiration<a name="page_068" id="page_068"></a> que pour un seul être au monde:
+«le Champion»!... avec un grand C...</p>
+
+<p>&mdash;Et, entre les athlètes et les compliqués?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... ou des exceptions si rares, qu’elles sont là uniquement pour
+confirmer la règle... il n’est, bien entendu, question ici que de la
+petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...&mdash;dit Bijou&mdash;vous êtes
+là tous à le prendre à partie...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si
+on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...</p>
+
+<p>M. de Jonzac affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à
+Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et
+un sportif...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...</p>
+
+<p>Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...</p>
+
+<p>Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout
+bas, avec une reconnaissance passionnée:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t’aime, va, toi!...
+plus qu’eux tous...</p>
+
+<p>Elle répondit, souriante, maternelle presque:<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p>&mdash;C’est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand’mère
+beaucoup plus que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, d’abord, c’est pas prouvé!... et puis c’est pas ça que je voulais
+dire... je voulais dire que je t’aime, moi, plus qu’ils ne t’aiment eux
+tous... et pourtant, il y en a qui t’aiment bien, va!... ainsi, Paul,
+tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu’il t’aime plus que
+Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que
+tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tais-toi donc!...&mdash;fit Bijou effarée, regardant si personne
+n’avait entendu.</p>
+
+<p>&mdash;T’inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s’occupent pas
+de nous... C’est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
+et Henry!... et m’sieu Giraud!... il n’y a guère que l’abbé Courteil qui
+ne te suit pas dans les coins... et encore...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça
+m’embête!...</p>
+
+<p>La voix de M. de Jonzac s’éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... je suis convaincu qu’il ne se doute même pas que Renan
+existe... il ne sait rien... rien de rien...</p>
+
+<p>Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu’il doit le connaître...
+il y a trois ou quatre jours, j’ai eu l’occasion de le lui citer comme
+l’auteur de <i>l’Origine du langage</i>...<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je parierais qu’il ne se souvient même pas de son nom...</p>
+
+<p>Et M. de Jonzac appela:</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot!...</p>
+
+<p>Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
+qu’il fût question de lui. En s’entendant appeler, il tourna la tête,
+vaguement inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot...&mdash;demanda M. de Jonzac,&mdash;qu’est-ce que c’est que Renan?...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bon!&mdash;dit Pierrot à Bijou&mdash;v’là les interrogatoires qui
+recommencent!... Renan?... qu’est-ce que ça peut bien être que
+celui-là?...</p>
+
+<p>Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c’est que Renan?...»
+il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...&mdash;demanda Giraud surpris,&mdash;mais ces jours-ci encore, nous
+avons parlé de lui...</p>
+
+<p>&mdash;De lui?...&mdash;fit Pierrot abasourdi;&mdash;moi, j’ai parlé de cet
+homme-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de
+ses ouvrages?...</p>
+
+<p>Bijou, qui, tout à l’heure n’écoutait que d’une oreille ce que lui
+racontait Pierrot, et suivait de l’autre la conversation, se souvint et,
+le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu’elle
+roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;«<i>L’Origine du langage</i>»...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, cherchez bien?...&mdash;répétait le professeur,<a name="page_071" id="page_071"></a>&mdash;je vous ai cité
+un livre de M. Renan... lequel?...</p>
+
+<p>Pierrot répondit résolument:</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Le Langage des fleurs</i>»...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!&mdash;dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
+s’attendre à quelque chose de joyeux!...</p>
+
+<p>M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l’air pincé:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne trouve pas ça drôle!...</p>
+
+<p>Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...</p>
+
+<p>On sortait de table; il l’entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut avant ça que je serve le café...</p>
+
+<p>&mdash;Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
+pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
+chose...</p>
+
+<p>Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de
+trèfle qu’elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers
+l’écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...</p>
+
+<p>En traversant l’allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et
+Jean de Blaye qui s’avançaient en causant, et dit:<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... comme tu n’y étais pas, ils n’ont pas fait long feu au
+salon, les cousins!...</p>
+
+<p>Denyse allait au-devant d’eux; il la retint brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... je t’en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t’aurai
+pas à moi tout seul! c’est une telle veine que j’ai d’être avec toi un
+instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les
+talons... quand je vais de ton côté, surtout!...</p>
+
+<p>Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans
+la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait
+cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son
+regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l’écurie:</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...</p>
+
+<p>M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l’allée. Il leva
+la tête en entendant la porte qui s’ouvrait. Jean de Blaye indiqua
+l’écurie et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans
+tes moindres paroles, de l’espèce de petite animosité que tu as contre
+moi?...</p>
+
+<p>Affectant de plaisanter, Rueille répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... et c’est?...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n’ai
+pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça devait être bien intéressant?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne blague donc pas!... tu n’en as guère envie!...<a name="page_073" id="page_073"></a> j’ai vu le moment
+où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu’on n’admire
+une bonne petite cousine qu’on aime bien... c’était le soir du Grand
+Prix... chez l’oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...</p>
+
+<p>&mdash;Je t’écoute... va toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous
+quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées
+à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté,
+naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle
+est à l’état aigu... est-ce vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c’est vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m’étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
+m’étonne, celle-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?...
+pourquoi à moi plutôt qu’à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au
+répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Henry est presque de l’âge de Bijou... il a été élevé avec elle,
+et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est
+un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
+Pierrot, un gosse... tandis que toi...</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es de ceux qu’on aime... et tu le sais bien... et je vois...
+je sens, je devine que c’est toi que Bijou aimera...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas<a name="page_074" id="page_074"></a> faire la plus légère
+attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse
+un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un
+grotesque, mais tout le monde n’est pas de ton avis!... quant à Giraud,
+il est charmant!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est Giraud!...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis après?... qu’est-ce que ça fait, ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup!... c’est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
+pour d’autres... et Bijou est des autres...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... qu’est-ce que tu en sais?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l’étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l’air...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l’étudies... mais tu ne la connais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qui, si j’étais à sa place, je choisirais parmi tant
+d’amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Ça se chante!... dans les <i>Noces de Jeannette</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m’empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant
+d’amoureux, s’il me fallait choisir, c’est certainement Giraud que je
+prendrais...</p>
+
+<p>&mdash;Une femme choisirait Giraud... parce qu’il est joli garçon... mais une
+jeune fille?... une jeune fille,&mdash;qui ne connaît en fait de noce, que la
+vraie, celle qu’on fait à l’église,&mdash;ne le choisira pas... jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n’en veux pas à Giraud, parce que,<a name="page_075" id="page_075"></a> selon toi, il n’est pas
+épousable... partant, pas à redouter?...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... et moi, mon pauv’vieux?... crois-tu donc que je sois
+épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
+francs, m’essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
+ça?... l’appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au
+charbon?... ce serait délicieux!....</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant tu l’aimes?...</p>
+
+<p>&mdash;Permets... je ne t’ai pas dit que j’aimais Bijou!... je n’en sais
+rien!... tout ce que je sais, c’est que je la désire passionnément... et
+que, ne pouvant pas l’épouser, je suis très malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois qu’elle ne t’aime pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins de monde!... elle n’a d’ailleurs jamais cherché à me
+donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le
+palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
+vois, tu as tort de m’en vouloir?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
+tu étais grand favori!...</p>
+
+<p>M. de Rueille s’interrompit, tendant l’oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!...&mdash;fit-il,&mdash;la voilà!...</p>
+
+<p>Bijou sortait de l’écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint
+gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et
+souriant, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l’air tout
+chose!...<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<p class="nind">B<small>IJOU</small> arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner,
+tandis que, dans l’office, les domestiques frottaient les grands plats
+d’argent qui reluisaient violemment. Le maître d’hôtel dit à un valet de
+pied:</p>
+
+<p>&mdash;Enfile ton habit!... v’là une voiture qui monte l’avenue au pas... Oh!
+t’as le temps!... elle est loin!...</p>
+
+<p>Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c’est rudement
+attelé, toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte
+de Clagny?...</p>
+
+<p>&mdash;Mâtin!... c’est chiquement tenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... il a de quoi!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a des rentes?...</p>
+
+<p>&mdash;Que c’en est une horreur!... dans les quatre cent mille...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu’elle soit ma
+femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous
+regardant... C’est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu
+veux arriver au perron avant lui!...<a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<p>Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant
+et, traversant d’un bond l’allée, avait sauté au milieu d’une grande
+corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si
+absorbée qu’elle n’entendit pas une voiture entrer dans l’allée qui
+contournait la pelouse, ni même s’arrêter devant le perron.</p>
+
+<p>Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d’elle, un
+grand monsieur qui la regardait extasié. C’est que Bijou, avec sa robe
+de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de
+valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras
+dans les fleurs.</p>
+
+<p>Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d’une
+nuance plus vive, tandis qu’elle restait interdite et troublée, en face
+du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.</p>
+
+<p>C’était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince,
+distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente
+et fine, était jeune aussi d’expression, bien qu’un peu triste. Comme
+Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s’approcha,
+et, saluant, dit d’une voix très douce:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle!... pardon!... n’êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...</p>
+
+<p>Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement
+fixés sur elle, et répondit, toute souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n’est-ce pas?<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?...</p>
+
+<p>Denyse venait de sauter de la corbeille dans l’allée. Elle dit, heureuse
+et abandonnée, sans répondre directement à la question:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... que grand’mère va être contente de vous voir, monsieur!... et
+l’oncle Alexis, donc!... depuis qu’on sait que vous revenez habiter le
+pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand’mère!...</p>
+
+<p>Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de
+cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise
+n’était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna
+et donna l’ordre de l’avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de
+Clagny, et, l’examinant avec attention:</p>
+
+<p>&mdash;Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous
+avais vu dans le temps! je vous reconnais!...</p>
+
+<p>Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et
+répéta, pensive:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reconnais très bien!...</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j’avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée
+ailleurs qu’à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes
+tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux
+yeux de pervenche qui n’ont pas changé, il ne reste rien du bébé
+d’autrefois...</p>
+
+<p>&mdash;Il reste le nom que vous lui avez donné...</p>
+
+<p>Il demanda, surpris:<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le nom?... quel nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c’est vous qui
+m’appeliez comme ça!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable
+et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à
+vous appeler ainsi?... ça vous va, d’ailleurs, à merveille!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve pas!... j’ai peur que ça ne soit un peu ridicule d’être
+encore «Bijou» à vingt et un ans... car j’ai vingt et un ans,
+monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?...</p>
+
+<p>&mdash;Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...</p>
+
+<p>Le comte regarda Bijou avec une admiration qu’il ne cherchait pas à
+dissimuler, et répondit, convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l’air ravi:</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis contente de vous voir!...</p>
+
+<p>Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant
+à Clagny toujours émerveillé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que Bijou s’est présentée toute seule!... Comment la
+trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...</p>
+
+<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien le bijou que vous aviez admiré<a name="page_080" id="page_080"></a> autrefois, allez!... le
+vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Denyse est ravissante...</p>
+
+<p>&mdash;Denyse&mdash;que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler
+«mademoiselle»&mdash;est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui
+éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que je n’aie jamais vu mademoiselle Denyse?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle?... encore!...</p>
+
+<p>&mdash;Que je n’aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à
+votre jour...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous venez de bonne heure, à l’heure où elle n’y est pas...
+et comme vous n’avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m’avez
+jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne m’en avez jamais demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Je l’avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant,
+tout à l’heure, en voyant émerger d’un parterre de roses une délicieuse
+jeune fille, je n’ai pas eu la moindre hésitation... n’est-ce pas,
+mademoiselle?...</p>
+
+<p>Se reprenant, il dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;N’est-ce pas, Bijou?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... M. de Clagny m’a demandé tout de suite si je n’étais
+pas Denyse de Courtaix... moi... j’avais su tout de suite aussi qui il
+était...<a name="page_081" id="page_081"></a> j’ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en
+rêve... et... c’est très drôle...</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je le connaissais en rêve tel qu’il est en réalité...</p>
+
+<p>Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:</p>
+
+<p>&mdash;Un très vieux monsieur...</p>
+
+<p>Bijou répondit, sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... un monsieur très joli!...</p>
+
+<p>Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Et l’oncle Alexis, qui n’est pas encore là!... on a beau sonner à tour
+de bras la cloche, il n’arrive pas!... je vais le chercher!...</p>
+
+<p>Elle sortait en courant, la marquise la rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous
+dînez avec nous, Clagny?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous n’avez personne...</p>
+
+<p>&mdash;Si... j’ai précisément du monde... des amis à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis,
+dans ce costume...</p>
+
+<p>&mdash;Il est très bien, votre costume!... d’ailleurs, on a le temps d’aller
+à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...</p>
+
+<p>&mdash;J’y tiens... si je reste?...</p>
+
+<p>Bijou s’approcha, câline:</p>
+
+<p>&mdash;Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce
+serait de rester comme ça... sans habit...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, si ça l’ennuie de dîner sans s’habiller,<a name="page_082" id="page_082"></a> insistes-tu,
+Bijou?...&mdash;demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, grand’mère, si M. de Clagny dîne sans s’habiller, M. Giraud
+pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa
+chambre....</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu nous chantes?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien simple... M. Giraud n’a pas d’habit... pas du tout!... je
+l’ai su... par hasard... il a dit tout à l’heure à Baptiste qu’il était
+souffrant et qu’il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si
+M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il
+pourrait, lui aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon Bijou, va!...&mdash;dit madame de Bracieux émue,&mdash;tu penses à
+tout le monde... tu n’es occupée qu’à faire plaisir à chacun...</p>
+
+<p>Denyse ne l’écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la
+fin, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu’il dîne à table, monsieur
+Giraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?...
+qu’est-ce que c’est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour
+l’amour de qui j’accepte de paraître un homme mal élevé?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est le répétiteur de Pierrot!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et qu’est-ce que c’est que Pierrot?...</p>
+
+<p>&mdash;Le fils d’Alexis...&mdash;dit en riant madame de Bracieux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M.<a name="page_083" id="page_083"></a> Giraud, répétiteur de
+Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle
+Bijou?... je vous remercie, j’aime à être fixé!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;fit Denyse qui était devenue très rouge&mdash;je ne protège pas du
+tout M. Giraud... je...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un
+pauvre répétiteur... qui n’a pas d’habit... dans la vie d’une belle
+petite demoiselle telle que vous... c’est un rôle sacrifié... il
+représente assez exactement ce qu’on appelle «un seigneur sans
+importance»...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas&mdash;dit la marquise, dès que Denyse fut sortie&mdash;à quel
+point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle
+s’intéresse... et qui est d’ailleurs charmant... est traité par elle
+exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus
+«cotés», c’est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le verrai peut-être trop!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, trop?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j’ai un vieux
+imbécile de cœur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je
+ne peux plus faire taire ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu’est-ce que ça fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait qu’elle pourrait être la vôtre!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c’est du raisonnement... et
+les cœurs jeunes raisonnent peu ou mal...<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors,&mdash;dit M. de Clagny s’efforçant de rire,&mdash;je plaisantais,
+naturellement!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Bijou avait traversé la cour d’honneur. La chaleur était très grande.
+Les paons, posés sur un tronc d’arbre abattu, semblaient stupides et
+ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées,
+haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l’ombre.
+Personne n’était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en
+costume de coutil blanc, et coiffé d’un grand chapeau de paille se
+promenait dans le quinconce de marronniers.</p>
+
+<p>Denyse monta en courant l’escalier et entra en coup de vent dans la
+salle d’études; mais sur le seuil elle s’arrêta court, l’air troublé. M.
+Giraud, assis à une table, s’était levé brusquement en la voyant
+paraître. Elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu’il
+était ici... et que vous faisiez votre promenade...</p>
+
+<p>Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui
+ne venaient pas:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c’est au contraire
+Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui
+dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui
+dire?...</p>
+
+<p>Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si
+doucement rosé malgré<a name="page_085" id="page_085"></a> l’horrible chaleur, et ses grands yeux changeants
+posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d’embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... certainement, j’avais à parler à Pierrot... mais à lui-même...
+bien que j’aie à lui parler d’une chose qui vous concerne.... il vaut
+mieux...</p>
+
+<p>Giraud interrompit, l’air inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande
+ce...</p>
+
+<p>L’idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu’après ce qui
+s’était passé l’avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus
+longtemps. Et il s’affolait en pensant que non seulement il lui faudrait
+quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il
+croyait sa vie assurée et facile.</p>
+
+<p>La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est que c’est assez difficile à dire... à l’intéressé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors... Pierrot...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... Pierrot, qui n’est pas, je le reconnais, un habile diplomate,
+aurait su tout de même s’y prendre mieux que moi pour vous annoncer...</p>
+
+<p>&mdash;Pour m’annoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c’est
+une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle... sans penser même à l’ennui... très grand
+pourtant... que j’aurais de<a name="page_086" id="page_086"></a> n’être pas ce soir dans la même tenue que
+les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si
+vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le
+costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle... M. de Clagny, que j’ai aperçu tout à l’heure à son
+arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des
+choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... vous allez obéir à grand’mère, comme un petit enfant bien
+sage... car c’est grand’mère qui m’envoie, vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;murmura le jeune homme désappointé&mdash;c’est madame votre
+grand’mère!... j’espérais que c’était vous qui... mais vous devez m’en
+vouloir, c’est vrai!...</p>
+
+<p>Elle demanda, surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en vouloir?... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... parce que... vous savez bien... l’autre soir, quand, malgré
+moi, je...</p>
+
+<p>Le gai visage de Bijou s’assombrit, et elle dit, devenue grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu’il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que
+vous oubliiez ce que vous m’avez dit...</p>
+
+<p>Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d’une voie
+assourdie:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux surtout l’oublier, moi!...<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p>Ses paupières s’étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant
+sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.</p>
+
+<p>Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c’est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous
+vous souvenez encore de cet instant où j’ai été fou?... est-ce que vous
+y pensez... sans colère?...</p>
+
+<p>Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.</p>
+
+<p>&mdash;J’y pense sans colère...</p>
+
+<p>Et, si bas qu’il l’entendit à peine, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j’y pense toujours!...</p>
+
+<p>Puis, changeant brusquement de visage:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce
+que je n’aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça
+pour moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oublier?... comment voulez-vous que moi, j’oublie?... vous savez bien
+que c’est impossible!...</p>
+
+<p>Elle affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que
+nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux
+dont on s’éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision
+de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous
+n’en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soit<a name="page_088" id="page_088"></a>
+l’effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...</p>
+
+<p>Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s’était
+machinalement rassis à la place qu’il venait de quitter, et, sans
+répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.</p>
+
+<p>Elle s’approcha et dit, suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j’ai de vous voir
+pleurer!...</p>
+
+<p>Presque brusque, elle conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j’en ai aussi, du
+chagrin...</p>
+
+<p>Il demanda, ébloui de bonheur:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?...</p>
+
+<p>Denyse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir sur la table, une
+lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.</p>
+
+<p>Il dit, suivant son regard:</p>
+
+<p>&mdash;J’écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes
+occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui
+parlais que de vous!...</p>
+
+<p>Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:</p>
+
+<p>&mdash;Je regardais votre nom... Fred!... c’est un nom que j’aime!... je l’ai
+donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...</p>
+
+<p>Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Fred!...</p>
+
+<p>Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la
+porte:<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas
+écrits!... et il est cinq heures!...</p>
+
+<p>Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C’est convenu pour ce soir, n’est-ce pas?... je fais mettre votre
+couvert...</p>
+
+<p>Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non!... d’ailleurs... il n’y aura pas que des
+habits!... il y a d’abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de
+Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en
+uniforme... M. l’abbé a sa soutane...</p>
+
+<p>Elle conclut en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Comme elle sortait de la salle d’études, elle se jeta contre Henry de
+Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... qu’est-ce que tu fais là?...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je rentre dans ma chambre...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je sors de chez Pierrot...</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans le jardin, Pierrot!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le savais pas... et j’avais quelque chose à lui dire...</p>
+
+<p>Il demanda, soupçonneux, agressif presque:</p>
+
+<p>&mdash;A lui... ou à M. Giraud?...<a name="page_090" id="page_090"></a></p>
+
+<p>Sans paraître remarquer l’attitude singulière de son cousin, elle
+répondit, docile:</p>
+
+<p>&mdash;A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n’était pas là...</p>
+
+<p>&mdash;C’est à Giraud que tu as...</p>
+
+<p>&mdash;Fait la commission de grand’mère... oui...</p>
+
+<p>L’air candide, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ça t’intéresse-t-il tant que j’aie fait cette commission
+à l’un plutôt qu’à l’autre?...</p>
+
+<p>Il répondit, plaisantant avec un peu d’embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis
+curieux, c’est que j’ai envie de savoir quelle était cette
+commission?...</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère m’avait chargée de dire à M. Giraud... qui n’a pas
+d’habit...</p>
+
+<p>&mdash;Pas d’habit, Giraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas d’habit du tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d’habit du
+tout!... il avait prévenu qu’il ne dînerait pas... alors, comme M. de
+Clagny reste à dîner, et qu’il est en redingote, j’allais en avertir
+Pierrot, afin qu’il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...&mdash;fit Henry,&mdash;très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne
+voyage jamais sans un jeu d’habits... il en a au moins trois ici... il
+lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...<a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ça serait gentil!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon...
+que nous aimerions tous, si...</p>
+
+<p>Il s’arrêta court et Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Si quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l’âge du père Clagny,
+il est indifférent d’être bien ou mal... à l’âge de Giraud, c’est autre
+chose, je suis sûr qu’il souffrirait beaucoup de se croire ridicule...
+surtout...</p>
+
+<p>&mdash;Surtout?...</p>
+
+<p>&mdash;Surtout devant toi!...</p>
+
+<p>Bijou haussa les épaules, et s’éloigna en courant dans le long
+corridor.<a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<p class="nind">Q<small>UOIQU’ELLE</small> se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des
+menus, Bijou fut prête la première.</p>
+
+<p>Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à
+l’instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour
+s’habiller.</p>
+
+<p>Très occupée d’arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
+de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu’elle allait et
+venait, avec de jolis mouvements d’oiseau qui volète avant de se poser.</p>
+
+<p>A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit Bijou effarée,&mdash;vous m’avez fait presque peur!...</p>
+
+<p>Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe,
+de gaze à peine rosée:</p>
+
+<p>&mdash;Cette jolie toilette n’arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à
+Bracieux, près Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>Vraiment étonné, le comte demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!... par qui?...<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p>&mdash;Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au
+théâtre,...</p>
+
+<p>Il s’était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
+une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de
+cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps
+merveilleux, et d’où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la
+singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
+délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non
+seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très
+gourmande et ses yeux très candides.</p>
+
+<p>De toute sa personne s’exhalait un parfum de sensualité extrême, mais
+dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.</p>
+
+<p>Et, tandis qu’il l’examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil
+ami de grand’mère» était beaucoup plus jeune qu’elle ne se le figurait.</p>
+
+<p>Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec
+ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
+à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
+un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents
+blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient
+singulièrement le visage.</p>
+
+<p>Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère n’est pas encore descendue?... je pensais la trouver
+ici?...<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>&mdash;Elle sortait pour aller s’habiller au moment même où vous êtes
+entrée...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne sera jamais prête!...</p>
+
+<p>M. de Clagny regarda sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n’est
+pas sept heures et demie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit Denyse avec regret&mdash;si j’avais su, je ne me serais pas
+dépêchée tant!... j’avais une peur d’être en retard!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais
+pouvoir causer avec vous un petit instant!...</p>
+
+<p>Elle dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n’est en avance,
+jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...</p>
+
+<p>&mdash;A propos d’invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?...
+votre grand’mère m’a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des
+amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis
+venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...</p>
+
+<p>&mdash;Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...</p>
+
+<p>&mdash;Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents
+qui sont morts...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux ans!...<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il était vilain!... est-ce qu’il a fait un beau mariage?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la
+Bourse...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... une demoiselle de la Bourse?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très
+riche...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c’est Chaillot, le banquier?...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien!... je ne m’en suis jamais informée!... ils ont
+restauré Tourville... c’est superbe!... et ils reçoivent tout le
+temps...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que madame de Tourville est jolie?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente,
+dit-on... moi, je ne m’en suis pas aperçue...</p>
+
+<p>Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je la connais très peu...</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec les Tourville, qu’y a-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bernès...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hubert?... le dragon?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;C’est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cœur... vous
+ne trouvez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Que Hubert de Bernès est gentil?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... je le connais si peu!... il m’a semblé... comment dirai-je?...
+incolore... oui incolore...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous l’intimidez, probablement?... je comprends ça,
+d’ailleurs!...<a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<p>Elle dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous intimide, peut-être?...</p>
+
+<p>Très sérieux, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;fit-elle stupéfaite,&mdash;est-ce possible?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est très possible... et cela est!... rien d’étonnant, puisque vous
+intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit
+Hubert...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hubert?... il a six pieds!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit
+Hubert... Enfin! convenez au moins qu’il est joli garçon?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous me dire que vous ne l’avez pas regardé?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l’ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très
+mauvais juge...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je déteste les petits jeunes gens!...</p>
+
+<p>&mdash;A vingt-six ans on n’est plus un petit jeune homme?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est possible!... mais à cet âge-là on n’existe pas pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Très tard!...</p>
+
+<p>Puis, changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au
+moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités
+pour m’amuser?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non!... les autres, c’est d’abord les La Balue...</p>
+
+<p>&mdash;Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent
+commencer à grandir?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...</p>
+
+<p>&mdash;Comment sont ils?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui pose pour l’écœurement général... il n’a plus ni faim, ni soif,
+ni sommeil... il n’aime rien, tout l’ennuie... et c’est pas vrai, vous
+savez!... il ne manque pas un bal, et sa sœur raconte qu’il se relève
+la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules...
+de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup
+à tir et à courre... rêve d’avoir un équipage pour pouvoir servir le
+cerf elle-même... et d’épouser un officier...</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit s’occuper d’Hubert?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, Hubert?...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Bernès...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne
+s’occupe pas du tout d’elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’il s’occupe de vous... comme tous les autres, n’est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde!...</p>
+
+<p>M. de Clagny haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... je vois ça d’ici!...<a name="page_098" id="page_098"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,&mdash;reprit
+Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:&mdash;les Juzencourt,
+un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies,
+qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse...
+la vicomtesse de Nézel...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!...&mdash;dit le comte, qui fit un mouvement brusque,&mdash;madame de
+Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...</p>
+
+<p>Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun... aucun...&mdash;affirma vivement M. de Clagny.</p>
+
+<p>Et, après un silence, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Toujours jolie, madame de Nézel?...</p>
+
+<p>&mdash;Très jolie...</p>
+
+<p>&mdash;Autant que vous?...</p>
+
+<p>Bijou sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis
+pas jolie...</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous
+moquez d’un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui
+n’est pas le seul, hélas!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, hélas!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être
+seul à admirer ou à aimer... l’amitié est égoïste et jalouse...</p>
+
+<p>Elle demanda, l’air joyeux:<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures
+que nous nous connaissons... vous avez déjà de l’amitié pour moi?...</p>
+
+<p>M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime
+beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...</p>
+
+<p>Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je m’étais fait de vous une idée très différente... je m’attendais à
+vous trouver tout autre...</p>
+
+<p>Il dit, tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Plus jeune?...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon
+grand-père... grand’mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»...
+alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j’ai été saisie...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous m’avez fait l’effet d’avoir... je ne sais pas trop...
+quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de
+Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j’aime beaucoup
+qu’on soit beau...</p>
+
+<p>&mdash;C’est votre cousin de Blaye qui est beau!...</p>
+
+<p>Elle sembla chercher dans sa mémoire:</p>
+
+<p>&mdash;Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là...
+vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien sûr qu’il vous voit, lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Que non!... on ne me voit pas tant que<a name="page_100" id="page_100"></a> vous croyez!... on m’aime bien
+parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand
+grand’mère m’a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me
+rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m’ont fait bon
+accueil... je suis devenue le Bijou qu’on élève et qu’on gâte... auquel
+on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu’il a raison, le Bijou!... il n’y a que ça de bon dans la
+vie... faire sa volonté!... quand on le peut...</p>
+
+<p>Elle dit, parlant sans même paraître s’apercevoir qu’elle parlait:</p>
+
+<p>&mdash;On le peut toujours!...</p>
+
+<p>Puis, courant à la baie, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon!... les Tourville!... et grand’mère qui n’est pas encore
+descendue!...</p>
+
+<p>Elle s’élança au-devant d’une dame qui s’avançait, vêtue d’une toilette
+cossue. Elle était suivie d’un monsieur, de physique vulgaire, de
+maintien gourmé, à l’air infiniment snob.</p>
+
+<p>Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»</p>
+
+<p>Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle
+qui l’enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,&mdash;demanda-t-elle,&mdash;comment les trouvez-vous, les Tourville?...</p>
+
+<p>&mdash;Je les trouve mal!... mais c’est Henry de Bracieux que j’ai trouvé
+embelli... il n’est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça
+viendra peut-être...<a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien que quel cousin?...</p>
+
+<p>&mdash;Que Blaye.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, beauté n’est peut-être pas le mot... mais il est charmant...
+si vous le permettez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le permets...</p>
+
+<p>&mdash;A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j’ai
+rencontré tantôt au bas de l’avenue?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de
+Pierrot... mais... il n’est pas si gentil que vous dites...</p>
+
+<p>M. de Clagny étendit la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit Bijou étonnée,&mdash;c’est bien ça!...</p>
+
+<p>Elle était stupéfaite, et de l’admiration exprimée par le comte, et de
+la transformation opérée par l’habit de Jean.</p>
+
+<p>Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune
+professeur semblait à l’aise, presque élégant.</p>
+
+<p>Et Henry s’approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non...
+mais, la vois-tu?...</p>
+
+<p>Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là...
+quand il s’agit des hommes!...<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Les invités arrivaient tous. D’abord les La Balue, imperturbables,
+ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement
+admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu’on eût regretté vraiment
+de les détromper.</p>
+
+<p>Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue,
+promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce
+qu’il avait coutume d’appeler: «une bobine de grosse légume»...</p>
+
+<p>Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très
+jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d’une
+souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et
+lourds, d’un noir intense.</p>
+
+<p>Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l’eût jamais vue
+auparavant, dit à M. de Clagny:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...</p>
+
+<p>Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a surtout de la race... et puis, c’est une vraie femme... qui
+doit vibrer à souhait...</p>
+
+<p>La jeune fille demanda, clignant de l’œil et contractant un peu ses
+sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Qui doit quoi faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!...&mdash;dit le comte, ennuyé,&mdash;je ne sais plus du tout ce que je
+disais!...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!...&mdash;appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt
+demande à voir les enfants...<a name="page_103" id="page_103"></a> va les chercher!... tu permets,
+Bertrade?... et vous aussi, monsieur l’abbé?...</p>
+
+<p>M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de
+Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d’elle.</p>
+
+<p>Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la
+main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.
+Elle le présenta, toute fière de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon filleul! il est délicieux, n’est-ce pas?... et beau!... et
+bon!... un amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tellement gentille pour cet enfant,&mdash;dit madame de
+Rueille,&mdash;elle s’en occupe sans cesse... c’est elle qui lui apprend à
+lire...</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!...&mdash;fit M. de Clagny, d’un ton de reproche,&mdash;on lui apprend déjà
+à lire?...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou lui apprend bien d’autres choses!... n’est-ce pas,
+Bijou?&mdash;demanda la marquise,&mdash;tu lui apprends aussi l’histoire sainte, à
+ton élève?... il y a deux jours, il m’a raconté Moïse... il le savait
+très bien...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!...&mdash;fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!...
+malheureux mioche, va!...</p>
+
+<p>Gracieuse et tendre, Bijou s’agenouilla devant le bébé. En entendant
+parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un
+visage suppliant. Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Raconte, Fred!...</p>
+
+<p>Docile, l’air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien&mdash;dit Fred d’une voix résolue, on l’a mis dans un petit panier,
+l’petit Moïse... et on a mis l’panier sur le Nil...</p>
+
+<p>Il s’arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, qu’est-ce qui est arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;J’sais pas!&mdash;fit brièvement le petit,&mdash;j’sais plus!... j’sais plus,
+j’te dis... dis-le, toi, c’qui est arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... voyons?... c’est un parti pris de ne pas répondre?...</p>
+
+<p>Il dit, câlin:</p>
+
+<p>&mdash;J’t’en prie?... ne m’force pas?...</p>
+
+<p>Mais Denyse s’entêta:</p>
+
+<p>&mdash;Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil...
+quoi?... qu’est-ce qui est arrivé?...</p>
+
+<p>Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au
+moment où l’on n’espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:</p>
+
+<p>&mdash;L’Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c’est
+monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà,&mdash;fit en riant Bertrade,&mdash;l’inconvénient de lui apprendre tant
+de belles choses à la fois!...</p>
+
+<p>Et M. de Rueille ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant <i>Chat botté</i> que
+nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un
+tort considérable...<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<p>Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l’air étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Denyse!... depuis quand m’appelez-vous Denyse!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;répondit Rueille&mdash;je ne sais pas... ça m’arrive
+quelquefois...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...</p>
+
+<p>Puis, s’inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit
+en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre petit Fred!... nous n’avons pas eu de succès, à nous
+deux!...</p>
+
+<p>Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration.
+Elle serra davantage contre elle l’enfant qui lui souriait, et murmura
+d’une voix devenue caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Fred!... mon Fred chéri!... je t’aime tant, si tu savais!...</p>
+
+<p>En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur
+avait frissonné et retenu à grand’peine le mouvement qui le jetait vers
+Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si
+singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace
+quand il ne s’agissait pas de Bijou, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout
+drôle!... est-ce que vous êtes malade?...</p>
+
+<p>Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malade, monsieur Giraud?...<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot
+prend ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!...&mdash;fit le gamin, convaincu&mdash;regardez-vous?... vous avez une de
+ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!...
+vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure,&mdash;balbutia le pauvre garçon au supplice,&mdash;je vous
+assure que je n’ai rien du tout...</p>
+
+<p>M. de Clagny s’était approché. Il regarda avec envie le petit Fred,
+blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est superbe, votre filleul!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n’est-ce pas?... et il m’adore!...</p>
+
+<p>On annonçait le dîner. Elle donna à l’Anglaise, qui était entrée, le
+bébé qui s’endormait déjà. Debout devant elle, l’air maussade, le petit
+La Balue présentait l’angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement
+sa main et, résignée, s’assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de
+bonheur de se trouver près d’elle, se sentait plus que jamais
+décontenancé et maladroit.</p>
+
+<p>Sa timidité déjà grande augmentait. Il n’osait littéralement pas dire un
+mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n’était plus seulement
+amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand,
+il la vénérait à présent pour sa bonté qu’il jugeait infinie. Maître
+d’études dans un lycée, il avait un jour murmuré d’évasifs mots d’amour
+à la fille du proviseur, et il se souvenait,<a name="page_107" id="page_107"></a> non sans effroi, du
+méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché
+d’oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,
+belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu’il
+l’adorait, et pour lui répondre elle n’avait eu que d’affectueuses et
+douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il
+s’attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet
+amour impossible, était troublée pour toujours.</p>
+
+<p>Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle
+de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu’il serait à même
+d’épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait
+parfois d’un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche,
+insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au
+garni écœurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des
+photographies de Bijou, arrachées à grand’peine à Pierrot.</p>
+
+<p>Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d’un air distrait la
+table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.
+Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu’elle négligeait
+pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait
+guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sœur, entre madame
+de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s’amuser, non
+plus que madame de Nézel qui, l’air un peu triste, répondait
+distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de<a name="page_108" id="page_108"></a> Rueille, et
+regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l’autre
+bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La
+Balue. Lui, paraissait ne pas s’occuper du tout de madame de Nézel, et
+plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette
+rencontre l’eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et,
+devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le
+regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la
+quitta plus.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<p class="nind">I<small>L</small> faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de
+Bracieux dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez... ceux qui ne craignent pas l’humidité du soir peuvent
+aller sur la terrasse ou dans le jardin...</p>
+
+<p>Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des
+statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
+libres et garçonnières, s’élança lourdement dehors en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui m’aime me suive!...</p>
+
+<p>Poliment, Hubert de Bernès la suivit.</p>
+
+<p>Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un
+seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Viens-tu, Bijou?...</p>
+
+<p>Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l’heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
+sont couchés...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle,&mdash;proposa l’abbé,&mdash;je puis vous éviter cette peine?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... merci, monsieur l’abbé... mais vous savez, quand je n’ai pas
+embrassé Fred, je ne suis pas contente...<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la
+marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu’on
+puisse voir!...</p>
+
+<p>Et il ajouta, l’air chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;C’est quand on rencontre des femmes comme ça qu’on regrette d’être
+vieux!...</p>
+
+<p>&mdash;J’avoue&mdash;fit madame de Bracieux en riant&mdash;que, même jeune, vous ne
+seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc ça, s’il vous plaît?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment
+dire?... un peu large de cœur...</p>
+
+<p>&mdash;Large de cœur!... Eh, oui, parbleu!... je l’étais!... mais c’est la
+faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu’avec
+une femme comme Bijou, je n’aurais pas été ce que vous appelez «large de
+cœur»...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu’on sait jamais?...</p>
+
+<p>En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
+le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
+vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l’office. Au
+moment d’ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une
+longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu’elle avait
+coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s’en enveloppa rapidement et
+entra dans l’office où il faisait absolument nuit. Des cuisines
+arrivaient, criardes, les<a name="page_111" id="page_111"></a> voix des domestiques qui dînaient bruyamment.
+Denyse s’approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
+monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s’élança dans le
+jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée
+par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l’ombre la
+lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa
+mante et, prenant un parti, s’engagea en courant dans l’allée sombre qui
+menait à l’avenue.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu’elle vînt
+les rejoindre comme elle l’avait promis, et la grosse Gisèle s’efforçait
+en vain d’organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
+d’entrain; madame de Tourville craignait d’abîmer sa robe; et madame de
+Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt
+elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
+l’entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n’allait certes pas
+courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle
+avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n’en pouvait
+plus!...</p>
+
+<p>Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade.
+Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et
+inquiet. A la fin, n’y tenant plus, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
+dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p>Elle répondit, très douce:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n’ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne
+pense pas de vous des choses mauvaises...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c’est que vous ne m’aimez plus?...</p>
+
+<p>Elle dit, d’un accent tellement douloureux qu’il en fut bouleversé:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime plus?... moi!...</p>
+
+<p>Il se sentait si profondément aimé qu’il recula à l’idée de l’affreuse
+peine qu’il allait causer s’il était sincère. Et, affectueusement, il
+s’efforça de mentir:</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il
+n’avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?...
+depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore
+fait signe... c’est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est
+difficile pour moi qui suis très connu... et j’ai craint que... et
+puis... pour vous aussi... pour venir en ville...</p>
+
+<p>Comme elle restait silencieuse, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me répondez-vous pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce
+que vous m’avez dit en me demandant d’accepter l’invitation des
+Juzencourt...</p>
+
+<p>Il questionna, embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que je vous ai dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez
+une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par
+un ami<a name="page_113" id="page_113"></a> absent... un officier en congé... que, moi, j’irais en ville
+comme je voudrais, qu’il y avait deux trains montants et deux trains
+descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et
+que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
+sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou
+suivre les <i>rallye-papers</i>... et j’ai vu dès le lendemain de mon arrivée
+que vos renseignements étaient exacts...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais c’est mon ami qui est revenu plus tôt...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
+feriez bien mieux de me dire la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Et la vérité, selon vous, c’est que je ne vous aime plus?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c’est une partie de la vérité...</p>
+
+<p>Il demanda, inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Et... le reste?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
+non!... c’est si clair!...</p>
+
+<p>Elle ajouta, après un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Et si naturel!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me pardonnez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais...
+jamais vous ne m’avez rien promis... quand je vous ai connu, je n’étais
+pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l’opinion sévère...
+qu’a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure...<a name="page_114" id="page_114"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas!... vous avez d’autant mieux dû l’avoir, cette opinion,
+que je n’ai pas jugé devoir vous raconter ce qu’avait été jusque-là ma
+vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
+mari peut-être affectueux et bon...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...</p>
+
+<p>Anxieux, il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Et... et vous n’allez plus vouloir m’aimer?...</p>
+
+<p>Elle dit, stupéfaite de tant d’égoïsme ingénu:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je le souhaite?... mais qu’est-ce que je deviendrai sans vous!...
+vous qui êtes toute ma vie!</p>
+
+<p>Et comme elle reculait, effarée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà!... qu’est-ce que vous avez donc supposé?... que j’allais
+épouser Bijou, peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui...</p>
+
+<p>Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine,
+mais il pensa que l’impossibilité matérielle rendrait blessant son
+retour à madame de Nézel qu’il aimait tendrement, et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pour Bijou qu’un entraînement passager et violent... que
+voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d’elle sans être grisé
+de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant
+ces quinze jours j’ai été fou... je le suis encore!... mais en vous
+revoyant ce soir, j’ai bien senti que c’est vous seule que j’aime, vous
+seule à qui j’appartiens...<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et,
+s’inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.</p>
+
+<p>Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit
+d’une voix caressante et chaude:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime... cette enfant que je
+n’ai jamais touchée du bout des doigts?...</p>
+
+<p>Et, serrant contre lui le corps souple qu’il sentait frémir, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j’ai péché, c’est en pensée
+seulement...</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
+prolonge beaucoup!...</p>
+
+<p>En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... vous avez marché tout ce temps?...</p>
+
+<p>Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d’apparaître
+dans l’encadrement d’une fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;C’est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c’est gentil!...</p>
+
+<p>Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pas pu revenir plus tôt!...</p>
+
+<p>Et plus bas, elle ajouta, s’approchant de son cousin:</p>
+
+<p>&mdash;J’avais à m’occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut
+pas m’en vouloir...<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p>Pierrot dit, en extase:</p>
+
+<p>&mdash;T’en vouloir?... est-ce qu’on peut t’en vouloir, à toi?...</p>
+
+<p>Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui
+causait avec Bertrade, et elle s’étonnait de le trouver pour elle si
+froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli
+seulement, et elle n’était pas accoutumée à tant de modération.</p>
+
+<p>M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Bijou!... votre grand’mère vous demande...</p>
+
+<p>Denyse s’envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit
+La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
+silhouette se détachait en pleine lumière:</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien beau, Henry, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou,&mdash;dit la marquise,&mdash;tu vas chanter quelque chose...</p>
+
+<p>Très ennuyée, elle supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... grand’mère, je vous en prie!...</p>
+
+<p>Mais madame de Bracieux insista:</p>
+
+<p>&mdash;C’est M. de Clagny qui désire t’entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je veux bien!&mdash;fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
+cette façon de consentir n’était pas très gracieuse pour les autres
+invités de sa grand’mère.</p>
+
+<p>Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le
+ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au
+milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vais m’accompagner à la guitare... j’aime mieux ça, c’est plus bon
+enfant...</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers M. de Clagny:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
+chansons?...</p>
+
+<p>Et tout de suite elle commença la chanson du <i>Petit Soldat</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je me suis engagé<br /></span>
+<span class="i0">Pour l’amour d’une blonde...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
+elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat
+qui «veut qu’on mette son cœur dans une serviette blanche...»</p>
+
+<p>Le salon s’était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les
+physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux,
+tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
+énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient
+Denyse, faisait les cent pas à l’autre bout du salon, affectant de ne
+pas entendre.</p>
+
+<p>Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
+Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule,
+fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu’il s’efforçait de rendre
+magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de
+Bracieux se sentait une étonnante envie de l’aller gifler. Et l’abbé
+Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait
+bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie,
+mais relativement indifférente.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<p>Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement
+Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de
+bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu’il y avait en lui de sensibilité
+et de tendresse semblait s’élancer vers cet être délicat et joli. Ses
+yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux
+visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
+taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à
+lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
+gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant
+sans répondre. Une émotion l’étranglait. A la fin, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
+vous voir... et vous me chanterez le <i>Petit Soldat</i>... vous voudrez
+bien?...</p>
+
+<p>Un désir le prenait d’entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
+seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu’il avait
+en horreur.</p>
+
+<p>Elle répondit, l’air heureux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
+vous voudrez...</p>
+
+<p>Puis, d’une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du
+salon:</p>
+
+<p>&mdash;Ça t’ennuie, toi, quand je chante, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s’occupât de
+lui,</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je te voyais tout à l’heure... tu<a name="page_119" id="page_119"></a> tirais tes moustaches
+d’un air furieux... et tu avais l’air de t’ennuyer... ah!... ce que tu
+en avais l’air!...</p>
+
+<p>&mdash;Une idée que tu te fais!...</p>
+
+<p>&mdash;Que non!... je ne me fais jamais d’idées, comme tu dis, quand il
+s’agit de ceux que j’aime!... je suis très clairvoyante, au contraire...
+Pourquoi fronces-tu les sourcils?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne fronce pas les sourcils...</p>
+
+<p>&mdash;Si!... et on dirait que ça t’ennuie aussi, ce que je viens de te
+dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu viens de me dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis clairvoyante?... et ça t’ennuie parce que tu as peur que
+je ne voie qu’il y a quelque chose?...</p>
+
+<p>Très troublé, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose?... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... je n’en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu
+n’es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à
+Bracieux, à peu près...</p>
+
+<p>Il dit, cherchant à plaisanter:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c’est que je ne
+me doute pas de ce changement...</p>
+
+<p>Bijou haussa ses jolies épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
+trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu
+brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<p>Assise, assez loin d’eux, madame de Nézel les regardait de son même air
+doucement résigné et triste. L’œil violet de Bijou coula de son côté,
+luisant entre les cils touffus, et elle acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes quelqu’un qui ne t’aime pas!...</p>
+
+<p>Jean de Blaye rougit violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais ce que tu dis!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te
+vexe que j’aie deviné ça!...</p>
+
+<p>Après un silence, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu le lui as dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Si j’ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;A mad...</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l’aimais?...</p>
+
+<p>Il murmura d’une voix assourdie:</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n’oses pas?... pourquoi?... j’entends tout le temps grand’mère,
+Bertrade et Paul... et l’oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu’on
+aime... elle aussi t’aimerait... et elle t’épouserait bien, va!...</p>
+
+<p>Elle s’inclina, lui effleurant presque l’oreille de son souffle, sans se
+soucier de l’effet produit par cette familiarité, et proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
+suis sûre de sa réponse...</p>
+
+<p>Jean se leva d’un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu’elle t’aimera... si elle ne t’aime pas déjà...</p>
+
+<p>Il balbutia, effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Mais de qui parles-tu?... de qui?...</p>
+
+<p>L’air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu’il entendit à peine
+le commencement de la phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!...&mdash;cria Pierrot qui les sépara brusquement,&mdash;grand’mère te
+fait dire qu’on oublie le thé!...</p>
+
+<p>Et, regardant leurs figures animées, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c’est vrai qu’on cuit
+ici!...</p>
+
+<p>Denyse s’éloignait en courant, il dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...</p>
+
+<p>Jean répondit, pour répondre quelque chose:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... on croyait ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... surtout grand’mère qui le croyait!... c’est même pour ça
+qu’elle m’a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu’elle
+n’a pas de chagrin, Bijou?...</p>
+
+<p>&mdash;Et quel chagrin veux-tu qu’elle ait, mon bonhomme?...</p>
+
+<p>Souriant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
+situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...</p>
+
+<p>Le petit répondit avec une animation extrême:</p>
+
+<p>&mdash;C’est qu’elle est si gentille!... et si bonne!...<a name="page_122" id="page_122"></a> je l’adore, moi!...
+et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de
+Bertrade!... et l’abbé!... et tout le monde!... jusqu’au petit La Balue
+qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne
+sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu’elle chantait,
+donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu’il faisait?... non, mais les as-tu
+vus?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tais-toi donc!...&mdash;fit Jean agacé,&mdash;tu es fatigant, si tu savais,
+mon petit Pierrot!...</p>
+
+<p>Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi donc&mdash;demanda-t-il avec humeur&mdash;ce que La Balue te racontait
+de si intéressant tantôt?...</p>
+
+<p>&mdash;Où ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Ici... après le dîner?...</p>
+
+<p>&mdash;Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens,
+justement, il me parlait de toi!...</p>
+
+<p>&mdash;De moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
+tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fini de te moquer de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je t’assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m’a
+même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
+cassés&mdash;c’est lui qui parle, tu sais?&mdash;des cols... ah! comment donc
+déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
+paraît que tu as<a name="page_123" id="page_123"></a> un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
+je voudrais que tu puisses l’entendre faire les honneurs de ton
+physique...</p>
+
+<p>&mdash;De mon physique... à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu croyais peut-être que c’était du mien qu’il me parlait?...
+pas du tout!... il m’a dit, d’ailleurs, qu’il allait te dire tout ça
+dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Il est idiot, cet être-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne...
+attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...</p>
+
+<p>Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Hip!... Hip!... Hurrah!!!</p>
+
+<p>M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
+regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille
+eut lieu.</p>
+
+<p>Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à
+s’envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un
+refroidissement. A la fin, il céda.</p>
+
+<p>Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main
+et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux,
+que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard
+singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de
+sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou
+était si grande, sa puissance attractive<a name="page_124" id="page_124"></a> si forte, que Madame de Nézel
+ne sentait au fond de son cœur que de l’affection pour la délicieuse
+petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!...&mdash;fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne
+restait plus que M. de Clagny et la famille,&mdash;il est minuit et demi,
+vous savez!... ils étaient vissés tous... j’ai cru qu’ils voulaient ne
+plus nous quitter jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;La famille de La Balue n’est pas belle!... dit l’abbé.</p>
+
+<p>La jeune fille protesta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s’y habituer... tout est
+là!...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit La Balue est horrible!&mdash;fit madame de Bracieux,&mdash;et puis il a
+quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c’est comme si
+on touchait une anguille...</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune fille donc!&mdash;dit Pierrot&mdash;fi!... elle a des petits yeux de
+cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont très gentils tout de même!...&mdash;fit Bijou conciliante.</p>
+
+<p>Madame de Bracieux ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et d’excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
+cardinal... du vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;fit doucement Bijou,&mdash;il vaudrait peut-être mieux pour
+Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
+grands... mais enfin, puisque c’est comme ça!...<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un
+coin:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un certain aplomb pour sortir d’un salon comme celui-ci... on
+sent à quel point on sera épluché!...</p>
+
+<p>&mdash;N’ayez pas peur!&mdash;affirma Bijou,&mdash;on ne vous épluchera pas, vous!...
+vous pourriez cependant supporter «l’épluchage», mais je vous promets
+que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...</p>
+
+<p>Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
+vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois!...<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<p class="nind">S<small>E</small> penchant par la fenêtre, Pierrot cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu montes à cheval, Bijou?...</p>
+
+<p>Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d’amazone:</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses que, par cette chaleur, je ne m’amuserais pas à me promener
+avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze
+heures!...</p>
+
+<p>Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.</p>
+
+<p>Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour!... à tout à l’heure, alors?...</p>
+
+<p>Patatras attendait à l’ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours
+Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En
+le voyant, Pierrot cria encore:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne leur ai pas dit que je sortais...<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;fit-il avec regret,&mdash;si j’étais libre, moi!... comme j’irais avec
+toi!...</p>
+
+<p>Elle se retourna sur sa selle, d’un mouvement souple qui indiquait que
+rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te le dirais pas non plus!...</p>
+
+<p>Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les
+mouches ennuyaient. Elle allait dans l’air chaud, au-devant du soleil
+qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage
+qui ne rougissait pas. Elle ne s’arrêta qu’à l’entrée du sentier qui
+menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres
+roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la
+sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques,
+avec l’aspect d’un joujou très neuf.</p>
+
+<p>Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite
+glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient
+autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une
+touffe de fleurs de mûrier qu’elle mit à son corsage, chiffonna
+gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite
+poche de côté, et reprenant le galop, vint s’arrêter devant l’entrée de
+la ferme.</p>
+
+<p>Une voix enrouée appela:</p>
+
+<p>&mdash;C’est-y qu’vous êtes là, maît’ Lavenue?...</p>
+
+<p>Et un petit valet sortit de la maison en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Y n’m’entend point que j’crès!... j’vas l’querri...<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un
+peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et
+si rouge qu’il tournait positivement au violet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,&mdash;c’est vous,
+mad’moiselle Denyse!... c’est donc vous!...</p>
+
+<p>Elle dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, monsieur Lavenue, c’est moi!...</p>
+
+<p>Il demanda, s’avançant la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;C’est-y point qu’vous voulez descendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la
+part de grand’mère... c’est pour le déjeuner de la Confirmation... c’est
+lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... j’le sais!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, grand’mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches...
+de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent
+dans le potager des Borderettes...</p>
+
+<p>&mdash;On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise
+peut êt’ tranquille... ça sera bié choisi...</p>
+
+<p>Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la
+regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:</p>
+
+<p>&mdash;C’est-y qu’vous r’partez déjà?... vous n’voulez-t’y point vous
+rafraîchir un brin?... un bol d’lait?... qu’c’est qu’vous aimez tant
+l’bon lait!...<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p>Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:</p>
+
+<p>&mdash;Ça fera r’poser un brin aussi le ch’va... qu’c’est qu’il a bié
+chaud...</p>
+
+<p>Le langage de «maît’ Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de
+Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n’avait rien perdu
+de son accent primitif.</p>
+
+<p>C’était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux,
+avait eu l’idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n’avait
+fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces
+hommes simples et maladroits, qui le voyaient s’enrichir à la place même
+où d’autres s’étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du
+monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et
+telle était sa force qu’il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire
+maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens
+notables.</p>
+
+<p>Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa
+à terre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez bié... s’pas?...</p>
+
+<p>Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en
+s’effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l’air
+aimable:</p>
+
+<p>&mdash;C’est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je
+connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissiez, mad’moiselle... seulement,<a name="page_130" id="page_130"></a> c’est qu’on a
+r’blanchi... alors, comprenez, ça change!...</p>
+
+<p>Elle reprit, en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...</p>
+
+<p>«Maît’ Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée,
+la secoua, et dit avec un peu d’hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’peux point m’décider à donner un’maîtresse à la ferme... pa’ce
+que j’en trouve point eun’ qui m’aille...</p>
+
+<p>Et après un instant de silence, il acheva:</p>
+
+<p>&mdash;... Dans celles qu’c’est que j’pourrais avoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de
+Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous
+épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...</p>
+
+<p>Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l’énorme casquette à ponts
+qu’il ne quittait jamais quelle que fût la saison:</p>
+
+<p>&mdash;J’les trouve point comme ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mad’moiselle Denyse...</p>
+
+<p>&mdash;Et Joséphine Lacaille?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mad’moiselle Denyse...</p>
+
+<p>&mdash;Et Louise Pature?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mad’moiselle...</p>
+
+<p>Elle se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, aucune femme ne vous plaît?...<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si... tout d’même... y en a eune...</p>
+
+<p>Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?...</p>
+
+<p>Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d’un mouvement gauche
+pour ramasser sa casquette qu’il venait de laisser tomber, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;J’peux point l’dire... c’est point eun’ femme pour moi!...</p>
+
+<p>Bijou n’entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée,
+elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se
+relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette
+créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu’à
+son visage montaient des bouffées chaudes qui l’étouffaient.</p>
+
+<p>Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l’examinait en souriant, il
+dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d’énormes gouttes
+de sueur:</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom, qu’y fait chaud!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur Lavenue,&mdash;fit Denyse qui se leva,&mdash;votre
+lait était exquis...</p>
+
+<p>Il demanda, l’air malheureux:</p>
+
+<p>&mdash;Et comme ça, c’est-y qu’c’est qu’vous partez déjà?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d’heure que je suis
+chez vous!...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Y n’m’a point paru long, c’quart d’heure-là!...<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>Et, d’une voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;J’vous r’mercie bien, mad’moiselle Denyse, d’l’honneur qu’c’est
+qu’vous m’avez fait... j’l’oublierai point... bié sûr!......</p>
+
+<p>Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage.
+Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là,
+le paysan, d’un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps
+noueux, et s’empara des fleurs qu’il fit rapidement disparaître dans
+l’ouverture de sa blouse.</p>
+
+<p>Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à
+cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...</p>
+
+<p>Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais
+il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la
+taille, il l’appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de
+la selle. Elle dit, stupéfaite:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment
+avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si
+grand?...</p>
+
+<p>Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec
+effort, elle conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Là!... vous voyez!... c’était trop lourd!... vous êtes tout
+essoufflé...</p>
+
+<p>Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!... et encore merci!...</p>
+
+<p>Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier
+resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:</p>
+
+<p>&mdash;N’oubliez pas les pêches et les poires de grand’mère, monsieur
+Lavenue!...</p>
+
+<p>Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le
+temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à
+Pierrot le temps de venir au-devant d’elle, la récréation ne commençait
+qu’à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse
+touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un
+bouquet pour remplacer celui qu’elle avait perdu. Puis, quand elle se
+retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et
+ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez,
+aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver
+ceux qu’elle attendait, un peu d’impatience lui vint et elle mit au
+galop Patatras qui, très veule, s’arrêtait voulant à toute force brouter
+les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse,
+presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait
+le bois. Une voix cria:</p>
+
+<p>&mdash;Hé!... Bijou!... c’est comme ça que tu nous brûles!...</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court, l’air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M.
+Giraud, étendus à l’ombre, se levaient, laissant dans l’herbe foulée la
+marque de leurs corps.<a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment... c’est déjà vous!...&mdash;dit-elle,&mdash;je ne croyais pas vous
+rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...</p>
+
+<p>Pierrot répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu avant l’heure...</p>
+
+<p>Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.</p>
+
+<p>&mdash;M’sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans
+que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons
+être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...</p>
+
+<p>Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s’adressant à Giraud:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous remis de votre soirée d’hier?...</p>
+
+<p>&mdash;Remis?...&mdash;fit le jeune professeur,&mdash;pourquoi «remis»?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n’avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de
+Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous
+raconter, l’un que Charles de Tourville s’était embarqué avec Guillaume
+le Conquérant en 1066, l’autre qu’un Juzencourt avait, en 1477, combattu
+Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu’il n’y avait dans sa
+famille que du sang bleu»... je n’ai pas bien compris pourquoi il me
+racontait ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais
+sans la moindre<a name="page_135" id="page_135"></a> mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que
+les Tourville...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui
+s’appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez
+que&mdash;côté Tourville&mdash;si c’est plus ancien, c’est moins pur!... vous
+faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j’aurais bien ri si
+vous n’aviez pas eu l’air si malheureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n’était pas l’embêtement causé par les racontars Tourville et
+Juzencourt qui lui donnait cet air là,&mdash;fit observer Pierrot:&mdash;depuis
+quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te
+promets que pourtant je ne l’accable pas de racontars sur Charles le
+Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...</p>
+
+<p>Bijou dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;J’en suis convaincue!...</p>
+
+<p>Pierrot protesta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... c’est pas l’embarras, j’pourrais bien... mais zut!...</p>
+
+<p>&mdash;Zut... encore?...&mdash;fit d’un ton de reproche le jeune répétiteur
+ennuyé,&mdash;vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il
+voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... s’il causait avec mes camarades, il en entendrait bien
+d’autres, papa... et il s’y ferait tout de suite!... c’est toujours
+comme ça!... affaire d’entraînement!...<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas très bien,&mdash;dit Bijou,&mdash;l’oncle Alexis s’entraînant à
+causer avec tes camarades!...</p>
+
+<p>Tout en parlant elle s’arrêta, indiquant quelque chose sous bois:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c’est joli, ces
+grappes!...</p>
+
+<p>&mdash;En veux-tu, du sorbier?...&mdash;proposa Pierrot.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien!... il est si beau!...</p>
+
+<p>Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu’il
+brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l’arbre oscilla,
+balancée, s’abaissant et se relevant en de brusques secousses.</p>
+
+<p>Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de
+ce qui se passait autour d’elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en
+cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.</p>
+
+<p>Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l’épaule de Patatras,
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez aucun ennui, mademoiselle?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... mais non!... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu
+triste...</p>
+
+<p>Elle dit, avec un sourire forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Triste?... moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tout à l’heure, quand vous avez passé devant nous sans nous
+voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l’heure... c’est possible... oui... je n’étais pas gaie... mais
+à présent, je n’ai aucune raison de ne pas l’être... au contraire!... je
+me sens<a name="page_137" id="page_137"></a> si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau
+soleil que j’aime tant!...</p>
+
+<p>Elle acheva, sans s’occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...</p>
+
+<p>Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec
+lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage,
+sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres
+petites fleurs fanées déjà.</p>
+
+<p>Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou,
+qui avait repris sa mine souriante, le remercia:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es gentil, mon Pierrot!... d’autant plus que tu vas avoir la peine
+de porter ça pendant encore un kilomètre...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus
+embêtantes!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon Pierrot!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas que je suis bon...</p>
+
+<p>Il s’approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:</p>
+
+<p>&mdash;C’est que je t’aime!...</p>
+
+<p>Bijou ne répondit pas.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, Pierrot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s’pas m’sieu Giraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleusement!&mdash;dit le professeur&mdash;et quelle jolie voix!... si
+pure!... si fraîche!... Ah!<a name="page_138" id="page_138"></a> je comprends maintenant ce que je ne
+comprenais pas hier!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?...</p>
+
+<p>&mdash;La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue,
+j’ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez
+encore, n’est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois
+semaines que je suis au château je n’avais pas encore eu le bonheur
+de...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!...</p>
+
+<p>Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à
+l’heure était redevenue Bijou.</p>
+
+<p>En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il y a donc?... le perron a l’air noir de monde...</p>
+
+<p>Pierrot répondit avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... c’est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà
+Henry... et m’sieu l’Abbé!... et l’oncle Alexis!... et Bertrade!...
+Tiens!... qu’est-ce que c’est que ça?... tu as raison... il y a d’autres
+gens... Ah!... c’est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a
+encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir...
+ben! faut qu’il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une
+chaleur pareille!...</p>
+
+<p>Bijou dit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous
+l’amener...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n’a<a name="page_139" id="page_139"></a> pas l’aspect folichon,
+le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d’ailleurs!...</p>
+
+<p>Bijou s’était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait
+plus rien. Il suivait la jeune fille l’adorant comme une idole. A ce
+moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du
+château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint
+rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans
+son portefeuille, après l’avoir baisé avec une sorte de dévotion
+passionnée.</p>
+
+<p>Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.<a name="page_140" id="page_140"></a></p>
+
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<p class="nind">M. D<small>UBUISSON</small>, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le
+recteur de l’académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle
+devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune
+professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait
+accompagnés.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à
+une fenêtre.</p>
+
+<p>Denyse répondit, en s’appuyant sur la main de M. de Rueille pour
+descendre de cheval:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non grand’mère!... c’est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
+moi, je suis très bien...</p>
+
+<p>Elle embrassa Jeanne de tout son cœur, dit bonjour à M. Dubuisson,
+et, l’air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
+bouche bée.</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!... c’est monsieur Spiegel!...&mdash;fit mademoiselle Dubuisson.</p>
+
+<p>D’un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune
+homme sa patte fine en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes déjà de vieux amis!...</p>
+
+<p>Puis, elle murmura à l’oreille de Jeanne:</p>
+
+<p>&mdash;Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard
+qu’il devint, au même instant d’une rougeur intense?</p>
+
+<p>&mdash;Va vite te changer, Bijou!&mdash;commanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand’mère, je n’ai pas chaud!... vrai de vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici!... que je voie ça?...</p>
+
+<p>Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
+elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, grand’mère?...&mdash;demanda-t-elle quand la marquise retira sa
+main, qu’elle avait introduite entre le col de la chemise et la
+peau,&mdash;eh bien!... quand je vous le disais?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est, ma foi, vrai!&mdash;grommela madame de Bracieux,&mdash;elle n’a pas
+chaud!... c’est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu
+veux!...</p>
+
+<p>Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es, d’ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de
+piqué blanc!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça va à Bijou!...&mdash;dit Bertrade,&mdash;parce que, avec sa peau, tout va...
+mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
+contraire bien mal...</p>
+
+<p>L’abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
+elle-même, et conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, c’est ravissant, ce blanc et ce noir!...
+mademoiselle Denyse a l’air d’une grande hirondelle...<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!...&mdash;fit la marquise, en toisant l’abbé avec
+bienveillance,&mdash;c’est gentil, cette comparaison!...</p>
+
+<p>Pendant que tout le monde s’occupait d’elle, Bijou, très aimable,
+causait, sans plus entendre ce qu’on disait avec M. Spiegel, un peu
+isolé au milieu de tous.</p>
+
+<p>C’était un jeune homme à l’air grave et doux, gourmé presque, si la
+gaîté de ses yeux n’eût corrigé la sévérité de la bouche et l’austérité
+du maintien. Assez grand et très svelte, il s’habillait de vêtements
+sombres, bien coupés. D’ensemble, M. Spiegel donnait un peu l’impression
+d’un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce
+de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d’une extase étonnée,
+tandis qu’elle l’examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé
+de Jeanne était aussi «réussi».</p>
+
+<p>Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s’observaient
+mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus
+loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.</p>
+
+<p>Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement
+d’attitudes, à cette sorte de transformation qui s’accomplissait depuis
+quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu’auparavant
+elle dirigeait si facilement à son gré.</p>
+
+<p>Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l’un près de l’autre, causaient avec
+l’animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque<a name="page_143" id="page_143"></a>
+chose, mais parce qu’ils ont quelque chose à dire.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se
+tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
+songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder
+Bijou plus de plaisir qu’à la regarder elle-même. Et une tristesse lui
+vint à l’idée que jamais il n’avait posé sur elle des yeux aussi
+expressifs que ceux qu’il attachait en ce moment sur Bijou.</p>
+
+<p>Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que
+Denyse, bien qu’elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds
+comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus
+épais; les yeux d’un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
+moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.
+Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
+Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis
+que l’une était en quelque sorte un éblouissement, l’autre passait
+presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son
+exquise bonté.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
+l’avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi&mdash;demanda-t-elle&mdash;m’avais-tu dit d’un air tranquille que M.
+Spiegel était «bien»?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais&mdash;fit mademoiselle Dubuisson&mdash;parce que je le trouve tel... est-ce
+que toi, tu ne...<a name="page_144" id="page_144"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu’il est mieux que
+«bien»...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... d’après la description que tu m’avais faite de lui, je
+m’attendais à trouver un bon petit jeune homme, l’air bien sage, même un
+peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on
+prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...</p>
+
+<p>Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Où l’as-tu connu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma
+tante...</p>
+
+<p>&mdash;Et ça s’est décidé tout de suite!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais je l’ai aimé tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu es une tendre, toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Et j’ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... nous sommes partis... moi, le cœur très gros,
+naturellement!... je croyais que je m’étais trompée... qu’il ne pensait
+pas du tout à moi....</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m’as rien dit de tout ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... d’abord je me figurais que c’était fini... ensuite, à personne,
+pas même à toi, je n’aurais voulu parler de ces choses... il me semble
+que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu’à soi-même...
+c’est la seule chance que l’on ait d’être vraiment compris...</p>
+
+<p>&mdash;Alors,&mdash;demanda Bijou en riant,&mdash;tu supposes que je n’entends rien à
+l’amour?...<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<p>&mdash;A l’amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
+vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
+cœur dans une affection immense... et unique...</p>
+
+<p>Bijou soupira et dit avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être si bon, pourtant, d’aimer comme ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t’adore!...
+oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l’ai vu à
+l’instant...</p>
+
+<p>&mdash;Tu rêves!...&mdash;fit Bijou, l’air abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Que non!... il t’aime, il t’aime à la folie... et il me semble très
+digne d’être aimé, celui-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l’histoire de ton
+mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais
+que c’était fini?... après?...</p>
+
+<p>&mdash;Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s’est trouvée
+vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était
+nommé... il m’a dit: «C’est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
+Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n’était pas une disgrâce...</p>
+
+<p>&mdash;C’est lui-même qui avait sollicité son changement?...</p>
+
+<p>&mdash;Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui
+me demandait à papa.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle, sa mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien... encore belle... mais l’air très sévère... un peu dur...<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu qu’elle est protestante?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suppose qu’elle a la même religion que son fils...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui t’a dit que M. Spiegel est protestant?...</p>
+
+<p>&mdash;Personne... je m’en suis bien aperçue toute seule... ça n’a pas été
+long, va!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment peux-tu savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c’est très heureux
+d’épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus
+fidèles...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l’ai dit, très sévère,
+très... et elle habitera avec nous!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant mieux!... n’est-ce pas une sécurité d’avoir avec soi une
+mère un peu austère? c’est, d’abord, un porte-respect...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je n’ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
+dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout!... rien! rien!... les parents c’est tout autre chose...
+et moi, j’ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance
+que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
+étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
+troubler l’intimité dont j’aurais été si heureuse...<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu te diras qu’elle est la mère de ton mari, qu’il l’aime, et que tu
+dois l’aimer pour l’amour de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
+tellement meilleure que moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un ange, c’est convenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes... mais, c’est joliment vrai, va!...</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi?... ça ne va pas t’attrister de quitter ton fiancé pendant
+cette semaine que tu veux bien me donner?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... d’ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand’mère le
+permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser
+que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...
+Rentrons, veux-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien!...</p>
+
+<p>Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,
+l’air indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi donc quel... incident peut t’avoir donné cette idée
+bizarre que Jean de Blaye m’aime?...</p>
+
+<p>&mdash;La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son
+agacement quand, ce matin, nous t’attendions sur le perron, et qu’il t’a
+vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as trop d’imagination!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je suis sûre qu’il t’aime... et beaucoup!... et toi?...<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu ne l’aimes pas, toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas comme tu l’entends, du moins!... c’est mon cousin... je
+l’aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu’on connaît trop
+pour l’aimer autrement...</p>
+
+<p>&mdash;C’est dommage!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’il me semble que tu serais heureuse avec lui...</p>
+
+<p>Bijou secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...</p>
+
+<p>&mdash;Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
+Blaye!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que ça fait?... il n’est pas sérieux, tu sais?... pas du
+tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je ne savais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je veux un mari qui n’aime que moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Jolie et séduisante comme tu l’es, tu peux être bien tranquille!...</p>
+
+<p>Bijou s’arrêta au milieu de l’allée, et, indiquant l’avenue:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n’est pas une voiture, là-bas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement...</p>
+
+<p>&mdash;Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
+myope!...</p>
+
+<p>&mdash;Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
+conduit...</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien ça!...</p>
+
+<p>Et, comme Jeanne faisait un mouvement:<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>&mdash;C’est de M. de Clagny... un ami de grand’mère... le propriétaire de la
+Norinière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ce monsieur si riche!...</p>
+
+<p>&mdash;Si riche?... crois-tu qu’il soit si riche?... je n’ai pas entendu dire
+un mot de ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...</p>
+
+<p>Bijou n’écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui
+s’épanouissait dans l’herbe, courbant au-dessus de l’allée sa petite
+tête craintive, et, distraite, elle l’effeuillait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t’aime-t-il?...</p>
+
+<p>Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!... je ne l’interrogeais pour personne...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu?...</p>
+
+<p>&mdash;Passionnément...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...</p>
+
+<p>En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... tout le monde t’aime!... et tu le mérites bien, va!...</p>
+
+<p>Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu
+endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
+«Enfin!... c’est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par
+sa grand’mère, tandis que<a name="page_150" id="page_150"></a> M. de Clagny venait, en courant presque,
+au-devant de Bijou.</p>
+
+<p>Elle dit, gentille:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... c’est aimable d’être revenu comme ça tout de
+suite nous voir!...</p>
+
+<p>&mdash;Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...</p>
+
+<p>Elle répondit, toute souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!...</p>
+
+<p>Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
+se marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;fit la jeune fille toute chagrine&mdash;pourquoi dis-tu ça,
+Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton
+amie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... on dit ça... mais ça n’est plus la même chose!... quand on est
+mariée, on n’est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à
+lui tout seul...</p>
+
+<p>M. de Clagny dit, à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Que c’est beau, les illusions!...</p>
+
+<p>Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Une bêtise!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... j’ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...
+vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous
+vous moquez de moi... et c’est parce que j’ai dit que, quand on est
+mariée, on n’est plus qu’au mari!...<a name="page_151" id="page_151"></a> Eh bien, ça peut être très
+ridicule, mais c’est mon avis... et je parie bien que c’est aussi celui
+de M. Spiegel?...</p>
+
+<p>Le jeune homme s’inclina en souriant sans répondre.</p>
+
+<p>Bijou dit, s’adressant toujours au comte:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare
+cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n’ose pas
+soutenir que j’ai raison parce qu’il n’est pas en force... c’est
+vrai!... il n’y a ici que lui de marié... ou presque...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et Paul?...&mdash;fit la marquise en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Paul!... Ah! oui!... c’est vrai!... je ne pensais plus à lui!...
+Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l’abbé, M.
+Giraud, Jean... Tiens!... qu’est-ce qu’il a donc, Jean?... il a une
+drôle de figure!...</p>
+
+<p>Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés,
+la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J’ai mal à la tête!...</p>
+
+<p>Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était
+venu, il s’écria, bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? c’est la migraine!... est-ce qu’on sait comment ça
+vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...</p>
+
+<p>Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle
+reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son<a name="page_152" id="page_152"></a>
+visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et
+pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour
+l’homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...</p>
+
+<p>Elle s’inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières
+meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.</p>
+
+<p>Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d’un
+mouvement violent:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m’as fait peur!...&mdash;dit-il l’air gêné, le regard incertain,&mdash;c’est
+stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m’a surpris...</p>
+
+<p>M. de Clagny s’était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en
+voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était
+ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce remède-là n’agit pas... c’est que la maladie de Blaye est
+incurable!...</p>
+
+<p>M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,
+s’adressant à Bijou d’une voix qui s’enrouait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand j’ai la migraine... et ça m’arrive souvent, hélas!... vous êtes
+moins compatissante...</p>
+
+<p>M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis.
+Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n’avoir rien vu.</p>
+
+<p>Pierrot, lui, s’écria franchement:<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>&mdash;En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... sans doute...&mdash;répondit l’abbé Courteil avec
+conviction,&mdash;mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre
+monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...</p>
+
+<p>La marquise se pencha à l’oreille de Bertrade, et lui dit en examinant
+Bijou de côté:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant
+surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à
+qui ça a fait peur!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu
+expliquer son trouble, voilà tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez pas vu qu’il est parti tout de suite... sans même dire
+adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s’en vont?...</p>
+
+<p>La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s’approchaient pour la
+saluer:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous gardons votre Jeanne, j’espère que vous viendrez la voir
+souvent?...</p>
+
+<p>Bijou demanda, s’adressant à son amie:</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, ça ne t’ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t’en
+voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...</p>
+
+<p>&mdash;Spiegel est obligé d’aller passer quelques jours à Paris,&mdash;dit M.
+Dubuisson,&mdash;à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>En quittant le salon quelques instants plus<a name="page_154" id="page_154"></a> tôt, Jean de Blaye
+éprouvait un douloureux malaise. L’innocent baiser de Bijou, ce baiser
+donné si franchement devant tout le monde, l’avait bouleversé,
+réveillant brusquement l’amour qu’il voulait endormir sous les tendres
+caresses de madame de Nézel.</p>
+
+<p>La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante
+contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime, cette enfant
+que je n’ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se
+sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que
+son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à
+coup, au lendemain même du jour où il espérait l’oubli, où il
+s’expliquait&mdash;à peu près calme&mdash;la cause de cet oubli, cette cause
+disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait
+sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant,
+s’augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant
+aimée s’éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu’il
+ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l’amour de madame de
+Nézel, alors qu’il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à
+cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s’abriter son
+cœur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait
+toute sa vie, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de délicat et
+de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l’oncle Alexis, et les
+Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il<a name="page_155" id="page_155"></a>
+vivait d’une vie très ignorée et très douce, organisée dans l’ombre, à
+côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C’était
+à ce bonheur paisible et chaud qu’il fallait renoncer! Et pourquoi?...
+Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant
+qu’elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d’épouser ce
+merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y
+avait songé, et toujours il s’était dit que ce serait une absurde folie.
+Et puis, jamais Bijou ne l’aimerait assez pour accepter cette médiocrité
+tranquille.</p>
+
+<p>Comme il avait promis à madame de Nézel d’aller le lendemain à
+Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s’excuser. En cachetant sa
+lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne...
+mais elle comprendra... et c’est fini!...»</p>
+
+<p>Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception
+singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il
+frissonna douloureusement.</p>
+
+<p>Pendant qu’il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces
+tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m’aime bien... comme on aime sa
+cousine... ou même sa sœur...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... il n’y avait qu’à regarder sa tête quand il est sorti du
+salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu’il l’est encore...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu pas que j’aille le lui demander?...<a name="page_156" id="page_156"></a> mais au fait, il est sept
+heures?... nous n’avons que le temps de nous habiller... je reviendrai
+te prendre après le premier coup du dîner!...</p>
+
+<p>Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa
+chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun
+chez soi s’habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les
+persiennes et n’avaient pas encore allumé les lampes.</p>
+
+<p>Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l’ombre une
+silhouette blanche qu’il se hâta de rejoindre.</p>
+
+<p>Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C’est toi, Jean?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c’est moi!... et j’aurais un mot à te dire...</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de très court... mais que je préfère n’être entendu que
+de toi...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...</p>
+
+<p>Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,</p>
+
+<p>&mdash;Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j’allume...</p>
+
+<p>Il l’arrêta par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Pas la peine d’avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!...
+d’ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce
+que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p>Elle parut chercher:</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt?... qu’est-ce que j’ai donc fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m’as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop
+grande pour faire ça... quand il y a du monde...</p>
+
+<p>Elle demanda en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il n’y a personne... est-ce que je peux, dis?...</p>
+
+<p>Avant qu’il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et
+tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le
+baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte
+caressante et craintive qui l’émut profondément. Décidé à parler, cette
+fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les
+mains qui cherchaient à la retenir, s’élança hors de la chambre, et, au
+frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu’elle
+s’enfuyait.<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<p class="nind">L<small>E</small> lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une
+semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui
+annonça qu’elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1<sup>er</sup>
+septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions
+d’habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et
+Bijou accepta.</p>
+
+<p>&mdash;C’est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!...
+nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...</p>
+
+<p>Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à
+faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles
+s’installèrent dans l’atelier de Bijou transformé en salle de couture,
+et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille
+ouvrière. A un moment, Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Iras-tu au bal des courses?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit Jeanne:&mdash;il paraît que, comme je suis fiancée, ça n’est pas
+très correct... mais j’irai tout de même parce que Franz désire me voir
+en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien,
+tu sais?...<a name="page_159" id="page_159"></a></p>
+
+<p>&mdash;Lui qui a l’air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien
+d’épouser un protestant?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très
+convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun
+de nous tient à sa religion et n’en voudrait pas changer, mais l’un n’a
+nullement l’idée de convertir l’autre...</p>
+
+<p>Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me déplaît pas d’avoir un mari protestant... je t’avoue même
+que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c’est
+vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...
+et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que
+les catholiques...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais encore!... je n’en ai pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... et la blanche à petits bouquets?...</p>
+
+<p>&mdash;Papa ne la trouve pas assez bien!... c’est chez les Tourville, le bal
+des courses, cette année!... ce sera très élégant!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne les connaissons pas du tout... c’est la première fois que nous
+allons à Tourville... si j’étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour
+ta grand’mère qui nous a fait inviter... alors, papa m’a dit de faire
+faire une robe... et il m’a donné cinquante francs...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu vas faire faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça
+serait tout plein gentil!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment est ta robe?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n’est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe...
+toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des
+danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes
+superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait
+suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets
+ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec
+des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des
+longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas
+plus...</p>
+
+<p>&mdash;Ça sera joli...</p>
+
+<p>&mdash;Et ça t’ira à merveille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;demanda Jeanne un peu craintivement&mdash;ça ne t’ennuiera pas que
+je sois pareille à toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe
+ici?... je te l’essaierai... comme ça, nous serons sûres qu’elle ira...</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es gentille!... tant d’autres, à ta place, ne se soucieraient
+que d’elles-mêmes!...</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc?... si tu écrivais pour qu’on envoie demain du crêpe?...</p>
+
+<p>Elle ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bernès, qui me demandait hier soir<a name="page_161" id="page_161"></a> si je n’avais pas de
+commissions pour Pont-sur-Loire... j’aurais dû lui donner celle-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait été un peu empêtré!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... ça n’est pas difficile d’acheter du crêpe rose avec un
+échantillon...</p>
+
+<p>La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot,
+tirant sans relâche son aiguille d’un petit mouvement court et
+précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et même sans!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans quoi?...&mdash;demanda Bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Sans échantillon... Ah! que non, qu’y n’serait pas empêtré!... c’est
+toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...</p>
+
+<p>&mdash;Lisette Renaud, la chanteuse?...&mdash;questionna Jeanne avec vivacité,
+tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir
+entendu.</p>
+
+<p>La mère Rafut répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, la dugazon...</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la
+connaît?...</p>
+
+<p>La vieille ouvrière sourit:</p>
+
+<p>&mdash;J’vous crois, qu’y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu’ça
+dure!... et on peut dire qu’y a pas un plus gentil p’tit ménage qu’eux
+deux!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit Jeanne intéressée&mdash;elle est si jolie, Lisette Renaud!...
+je l’ai vue dans <i>Mignon</i>... et aussi dans les <i>Dragons de Villars</i>...</p>
+
+<p>La mère Rafut appuya:<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! que oui!... qu’elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...</p>
+
+<p>&mdash;Sage?...&mdash;dit mademoiselle Dubuisson, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!... pour sûr que c’est pas une demoiselle comme vous!... mais
+elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et
+depuis, elle n’a jamais seulement regardé quelqu’un!... lui non plus,
+d’ailleurs!... qu’il est d’une fidélité qu’c’en est touchant!...
+Pourtant, gentil comme il est, c’est pas les agaceries qui lui manquent,
+vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui
+courent après... et les dames d’officiers!... et la préfète donc, qui
+n’demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup
+d’œil... y n’regarde qu’sa p’tite Lisette... mais faut voir comment
+qu’c’est qu’y la r’garde!... bien sûr que s’il était seulement officier
+supérieur, y l’épouserait tout d’suite... et qu’il aurait bien
+raison!...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne!...&mdash;appela Bijou&mdash;voilà le premier coup du déjeuner!...</p>
+
+<p>Et, quand elles furent sorties, elle dit, d’un ton très doux où se
+devinait à peine le reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne
+dois pas entendre?...</p>
+
+<p>La jeune fille rougit, et répondit, troublée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... elle n’était pas bien méchante, son histoire!... et
+puis... même en admettant qu’elle le soit... comment veux-tu que je
+l’empêche de la raconter?...<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!... c’est bien simple!... il n’y a qu’à ne pas répondre ni
+écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu as raison!...</p>
+
+<p>Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l’embrassa en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis
+bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas
+résister à ce qui m’amuse...</p>
+
+<p>&mdash;Et ça t’amusait?...</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup!...</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... qu’est-ce qui peut t’amuser là-dedans?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d’abord!... et
+observatrice aussi... alors, cette histoire m’expliquait précisément des
+remarques que j’avais faites...</p>
+
+<p>&mdash;Quand ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles remarques as-tu faites?...</p>
+
+<p>&mdash;J’ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme...
+qu’il n’en regardait aucune... qu’il était à peine aimable... même avec
+les plus jolies... et la preuve, c’est que, même avec toi, il n’a pas
+essayé de flirter, je parie?...</p>
+
+<p>Bijou répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu’il n’a pas essayé de flirter
+avec moi, il n’en faut pas conclure que, avec d’autres...<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne
+m’étonne pas, cette histoire!... tu n’as pas idée à quel point elle est
+délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est
+cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a
+des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi
+souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l’aime on
+doit l’aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un
+contralto... je suis sûre qu’elle te plairait!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien,
+du moins... ça indique une sorte de duplicité!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas!... ça indique une facilité d’assimilation... une
+sensibilité grande... mais pas de la duplicité...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui
+n’empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment
+s’appelle-t-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Lisette Renaud...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne...
+quant à moi, je ne demande qu’à le croire... pour M. de Bernès...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas, M. de Bernès?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... il m’est indifférent... et il me paraît quelconque...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non!... je le vois assez souvent à <a name="page_165" id="page_165"></a>Pont-sur-Loire... il est très
+intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne
+trouves pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dirai que je n’ai jamais fait grande attention au physique de M.
+de Bernès...</p>
+
+<p>Et Bijou ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes
+yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire
+plaisir à M. de Clagny...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l’aimes bien, celui-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça! oui, par exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;Je m’en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu
+ne m’as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais
+ravie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t’adore...</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...
+je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les
+autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me
+passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je
+voudrais qu’il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père
+ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu’il produit
+cette impression-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que
+papa!... tel qu’il est, je l’adore!... il paraît peut-être très
+ordinaire aux autres gens, papa, mais c’est papa!... je trouve<a name="page_166" id="page_166"></a> tout de
+même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je trouve qu’il l’est encore!...</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s’approcha
+du perron.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chaleur!...&mdash;dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l’avenue,
+et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Clagny, naturellement!...&mdash;cria joyeusement Bijou qui s’élança
+dehors;&mdash;il avait dit à grand’mère que, s’il pouvait, il viendrait lui
+demander à déjeuner...</p>
+
+<p>&mdash;Et il a pu!...&mdash;fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;&mdash;on
+le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...</p>
+
+<p>Et, plus aigrement encore, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire que nous lui plaisons!...</p>
+
+<p>La vue des chevaux qui s’arrêtaient devant le perron le désarma, et il
+dit, avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n’y a pas à dire,
+il a la ligne, le bonhomme!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Après le déjeuner, Pierrot déclara qu’il avait mal au pied. C’est au
+bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que
+c’était...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, moi,&mdash;dit Jean de Blaye:&mdash;c’est qu’il a des
+chaussures trop courtes...<a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>&mdash;Trop courtes?...&mdash;fit M. de Jonzac,&mdash;mais c’est impossible!...</p>
+
+<p>Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:</p>
+
+<p>&mdash;A moins que ses pieds n’aient encore grandi!...</p>
+
+<p>Jean se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;C’est probablement ce qu’ils ont fait!... dans tous les cas, ses
+doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j’en
+suis sûr!... il n’y a qu’à regarder ses pieds pour s’en rendre compte...
+il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...</p>
+
+<p>M. de Jonzac répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais lui faire acheter aujourd’hui des chaussures...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon oncle, qu’il vaudrait mieux l’envoyer prendre mesure à
+Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. l’abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l’évêché, et
+savoir la réponse... il pourrait l’emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Alors...&mdash;fit Bijou,&mdash;on prendrait l’omnibus et Jeanne et moi nous
+irions aussi... nous avons des courses à faire...</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?...&mdash;demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais du crêpe, d’abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des
+crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...</p>
+
+<p>M. de Clagny proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous emmène tous?...<a name="page_168" id="page_168"></a> j’ai affaire à trois heures à
+Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous
+ramènerai... c’est mon chemin pour rentrer à la Norinière...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur!...&mdash;fit Bijou ravie;&mdash;moi qui n’ai jamais été en
+mail!... vous voulez bien, grand’mère?...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un
+effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j’ai peur qu’on
+ne trouve pas ça correct...</p>
+
+<p>Bijou se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grand’mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avec moi!...&mdash;appuya le comte, dont le visage s’était brusquement
+attristé,&mdash;il n’y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,
+moi!...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux répondit, sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grand’mère!&mdash;supplia Bijou,&mdash;ne nous privez pas d’un plaisir
+auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de
+Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et
+qu’il n’y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’il y a une toute petite place pour moi?...&mdash;demanda Rueille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, et pour d’autres encore&mdash;répondit<a name="page_169" id="page_169"></a> M. de Clagny:&mdash;nous ne
+sommes que six, jusqu’à présent...</p>
+
+<p>La marquise se tourna vers Bertrade:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...</p>
+
+<p>Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et
+sembla contempler attentivement le parquet:</p>
+
+<p>&mdash;Paul les surveillera très bien!...</p>
+
+<p>Bijou s’avança:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande qu’on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.
+Sylvestre qui vient me donner ma leçon d’accompagnement... il monte
+l’avenue...</p>
+
+<p>La marquise regarda par la fenêtre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive toujours à pied, grand’mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq kilomètres, ce n’est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.</p>
+
+<p>Bijou se tourna vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi, qui les fais en voiture, non!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... à la chasse, on en fait bien d’autres!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais on s’amuse, à la chasse!... c’est tout différent! je sais bien
+que moi, si j’osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.
+Sylvestre...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd’hui?...&mdash;dit M. de
+Clagny.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m’offrir ça!...
+parce que, vous savez, il n’est<a name="page_170" id="page_170"></a> pas joli, joli, mon professeur
+d’accompagnement!... et il n’ornera pas votre mail!...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!...
+pas snob du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;dit Jean de Blaye,&mdash;il n’est pas si mal, ce garçon!... il a
+des yeux délicieux!... des yeux d’une limpidité et d’une douceur
+extraordinaires...</p>
+
+<p>Bijou répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit
+pas beaucoup sur le haut d’un mail, des yeux!... et il est drôlement
+habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des
+grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...</p>
+
+<p>Un domestique annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sylvestre est là...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on prévenu Joséphine?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...</p>
+
+<p>Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non... ne viens pas! quand je sens quelqu’un là, quelqu’un d’autre que
+Joséphine, je ne fais rien de bon!...</p>
+
+<p>Au moment de sortir, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures, j’arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...</p>
+
+<p>Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui
+avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la
+fenêtre,<a name="page_171" id="page_171"></a> tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait
+le pupitre et tirait le violon de sa boîte.</p>
+
+<p>A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s’éclairèrent encore,
+devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C’était un garçon de
+vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu,
+mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté
+et de sympathique.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!&mdash;dit Bijou qui lui tendit
+la main&mdash;et on ne vous a pas encore apporté à boire!...</p>
+
+<p>Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:</p>
+
+<p>&mdash;Joséphine!... veux-tu dire qu’on apporte... quoi, au fait?...
+qu’est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la
+limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne,
+mademoiselle, de vous occuper ainsi de...</p>
+
+<p>Denyse l’interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;J’ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m’aviez
+dit de prendre!... vous allez me gronder...</p>
+
+<p>Il répondit, d’un ton effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...
+voyons?... qu’est-ce que nous jouons?... Ah!... j’oubliais!... je vais
+vous demander de vous mettre d’abord au piano... et de<a name="page_172" id="page_172"></a> m’accompagner
+une bête de romance que j’apprends...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle romance?...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ay Chiquita!...</i> c’est grotesque, n’est-ce pas?... mais nous avons un
+vieil ami qui adore ça... et qui m’a demandé de le lui chanter...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... <i>Ay Chiquita...</i> ça n’est pas autrement grotesque... ça
+est devenu rengaine, voilà tout!...</p>
+
+<p>Il ajouta, en regardant la musique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... je le chante en haut... c’est encore plus vilain!... Dieu!...
+que je voudrais avoir une voix grave!... c’est si beau, les voix
+graves!... seulement il n’y en a pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont rares, mais il y en a...</p>
+
+<p>Bijou secoua la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en ai jamais entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous pourriez en entendre une...</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle
+Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très
+jolie, ce qui ne gâte rien...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a une belle voix?...</p>
+
+<p>&mdash;Très belle!... je l’entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans
+compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m’en lasse
+jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... est-ce qu’elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à grand’mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...</p>
+
+<p>Après un silence, le musicien demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viendriez-vous pas l’entendre au théâtre?... cela vous
+intéresserait bien plus...</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère ne voudrait jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu’à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre...
+c’est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez...
+dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés...
+organisée par les Dames de France... tout le monde ira...</p>
+
+<p>&mdash;Et on jouera des choses convenables?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques
+aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme...
+et souvent!... c’est ce que nous avons de mieux au théâtre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...</p>
+
+<p>Bijou s’approcha du plateau qu’on venait d’apporter, et, servant le
+jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s’embuait au contact de
+la boisson glacée, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c’est si froid,
+cette limonade!...</p>
+
+<p>Il prit le verre d’une main qui tremblait un peu et resta le bras
+allongé, la bouche entr’ouverte, regardant Denyse avec une admiration
+passionnée.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p>Alors elle dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...</p>
+
+<p>Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il
+avala son verre d’un trait et, se précipitant au piano:</p>
+
+<p>&mdash;Commençons, mademoiselle!... commençons!...</p>
+
+<p>Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu,
+comme si ses doigts refusaient d’agir. C’était si visible que Denyse lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez?... vous n’êtes pas en forme, aujourd’hui?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...</p>
+
+<p>Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait
+au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue
+et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se
+voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou
+répéta, surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Positivement, vous n’êtes pas en forme!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais
+pas ce que j’ai...</p>
+
+<p>Elle dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Moi non plus, je ne le sais pas!...</p>
+
+<p>Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... si vous le voulez bien, j’étudierai encore deux ou trois
+vieilles chansons?...</p>
+
+<p>Et elle recommença à déchiffrer, s’inclinant pour mieux voir, tandis
+que, pâle à présent, les mains<a name="page_175" id="page_175"></a> moites et les oreilles bourdonnantes, le
+pauvre garçon la suivait tant bien que mal.</p>
+
+<p>Quand l’heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa
+chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.</p>
+
+<p>Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la
+regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux
+mouvement, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M.
+de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...</p>
+
+<p>Voyant qu’il ne comprenait pas, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Une grande voiture... où l’on peut tenir beaucoup de monde...</p>
+
+<p>Il demanda, éperdu:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y serez?...</p>
+
+<p>&mdash;Et j’y serai... oui, monsieur Sylvestre...</p>
+
+<p>De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie
+qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement
+à Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces
+fleurs pour vous...</p>
+
+<p>Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans
+sa ceinture en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie d’avoir pensé à moi!...</p>
+
+<p>Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et
+lorsqu’il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main,
+M. de Clagny dit à Jean de Blaye:<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai qu’il a une bonne tête, le musicien!...</p>
+
+<p>Le mail venait d’arriver au perron; la marquise appela:</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!... j’ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin,
+le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi
+Pierrot...</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot!&mdash;dit Denyse, qui revint dans le vestibule,&mdash;grand’mère te
+demande...</p>
+
+<p>Le petit fit la grimace:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que c’est pour une commission?... et les commissions, c’est
+pas mon fort!...</p>
+
+<p>Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla
+trouver madame de Bracieux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m’appelez, ma tante?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c’est que Pellerin?...</p>
+
+<p>&mdash;Le libraire?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s’appelle
+<i>le Bâtard de Mauléon</i>... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c’est pour le curé
+auquel je l’ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas <i>le Bâtard
+de Mauléon</i>... tu retiendras bien le titre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l’écrive?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la peine...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l’oublieras?...<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger!.....</p>
+
+<p>Il s’élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de
+défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s’excusa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... j’ai chahuté le petit cercueil!...<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<p class="nind">L<small>EVÉE</small> toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait
+à l’office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.</p>
+
+<p>Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil,
+dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut
+très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de
+la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux,
+il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est-à-dire que je n’ai pas commencé!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... et comme j’avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu
+en prendre un autre pour achever ma nuit...</p>
+
+<p>Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nuit?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il
+fait nuit jusqu’à dix heures au moins!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez vous recoucher?...</p>
+
+<p>&mdash;A l’instant même...<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais c’est fou!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est au contraire très sage... d’autant plus que, quand on n’est pas
+de bonne humeur, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de se terrer...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’êtes pas de bonne humeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ça?...</p>
+
+<p>Paul de Rueille hésita un instant et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais rien...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est&mdash;dit en riant Bijou&mdash;qu’hier, pendant notre course à
+Pont-sur-Loire, vous n’avez pas été très aimable...</p>
+
+<p>&mdash;C’est votre faute!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma faute!... à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;A vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai si ça vous plaît...</p>
+
+<p>&mdash;Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu’on m’attend à la
+laiterie...</p>
+
+<p>Il demanda, l’air inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?...</p>
+
+<p>Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La femme des vaches...</p>
+
+<p>M. de Rueille répliqua, un peu pointu:</p>
+
+<p>&mdash;Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches
+attendît à cause de moi...</p>
+
+<p>Denyse proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez venir voir les fromages?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n’avez pas peur
+que je m’amuse trop, dites, mon petit Bijou?...<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire
+quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cœur?... oh!... vous
+le savez par cœur, j’en suis sûre!... il n’y a dans la bibliothèque
+que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il
+n’entre plus un livre, ni rue de l’Université, ni à Bracieux, tellement
+grand’mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien
+tort, grand’mère, d’avoir peur de ça!... jamais je n’ouvrirais un livre
+qu’on m’aurait défendu d’ouvrir, jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre
+jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais
+venez avec moi, ou laissez-moi m’en aller, voulez-vous?... je n’aime pas
+à me faire attendre...</p>
+
+<p>M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...</p>
+
+<p>Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si
+gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait,
+son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses
+cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par
+une grande épingle de nourrice en argent.</p>
+
+<p>Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus
+s’occuper de son cousin que s’il n’existait pas, alors seulement elle se
+tourna vers lui, souriante:<a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant... s’il vous plaît que nous allions nous promener, je
+suis à vos ordres...</p>
+
+<p>Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m’écoutez?... qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?...</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si
+mauvaise humeur... vous disiez que c’était par ma faute...</p>
+
+<p>Il répondit, embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;C’est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière
+d’être... n’étaient pas du tout ce qu’elles sont habituellement... ni ce
+qu’elles devaient être!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... qu’est-ce que j’ai donc fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d’abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire
+monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l’avons rencontré...
+Pourquoi cette insistance?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu’un à pied...
+à un kilomètre de l’endroit où l’on va soi-même en voiture, de lui
+offrir de l’emmener... c’est le contraire, il me semble, qui serait
+singulier!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... mais alors, c’était M. de Clagny qui devait offrir une place
+dans sa voiture...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y pensait pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la
+main...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... il adore M. de Bernès!...<a name="page_182" id="page_182"></a> l’autre jour, il a passé
+une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c’est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je été si aimable?...</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... d’habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère
+attention, au petit Bernès... et hier, vous n’aviez d’yeux que pour
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m’en suis pas aperçue...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c’était à ce point que je
+me suis demandé si ce n’était pas tout bonnement avec l’idée de me
+tourmenter que vous faisiez ça!...</p>
+
+<p>Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que
+je sois aimable pour M. de Bernés?...</p>
+
+<p>&mdash;En quoi?...&mdash;balbutia M. de Rueille très gêné,&mdash;mais je viens de vous
+le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir
+faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c’est
+vrai... j’étais stupéfait... je le suis encore...</p>
+
+<p>Elle dit, gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous
+assure... vous comprenez, je n’avais jamais regardé beaucoup M. de
+Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny
+m’en avait dites étaient exactes... alors, je m’occupais de lui... vous
+me pardonnez?...<a name="page_183" id="page_183"></a></p>
+
+<p>Sans répondre, M. de Rueille reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avec Clagny, vous avez aussi une façon d’être choquante!... il est
+vieux, c’est convenu!... mais enfin, il n’est pas encore assez croulant
+pour autoriser de telles libertés...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous appelez des libertés?...</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt vous avez l’air de l’admirer, d’être en extase devant lui...
+tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...</p>
+
+<p>&mdash;Hier?... j’ai câliné M. de Clagny?... moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quel propos?...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue
+Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c’est bien
+la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire
+casser le cou... oui... parfaitement!... c’était dangereux comme tout,
+cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des
+plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de
+passer par là...</p>
+
+<p>Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait
+parfois ses yeux, et elle dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue
+Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu’il avait peur de quelque
+chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l’abbé...
+comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny
+a cédé à votre caprice... car il était responsable de la<a name="page_184" id="page_184"></a> petite
+Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous
+autres!...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini de me gronder?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous gronde pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...</p>
+
+<p>Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec
+frais, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-moi?...</p>
+
+<p>Il recula brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;fit Bijou stupéfaite et attristée,&mdash;oh!... vous ne voulez pas?...</p>
+
+<p>Il dit, mal à l’aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c’est ridicule!... je
+ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...</p>
+
+<p>Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front
+et répondit, très douce:</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...</p>
+
+<p>Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra
+sans plus parler.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui
+l’attendait en lisant une lettre qu’elle lui tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je
+trouvais que Marcel n’était pas très bien depuis quelque temps...</p>
+
+<p>&mdash;Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi,
+dort comme un sabot, et pousse<a name="page_185" id="page_185"></a> comme un champignon?... Ah! elle est
+forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent
+Brice?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune...</p>
+
+<p>&mdash;C’est encore heureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il lui ordonne la mer...</p>
+
+<p>&mdash;La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d’en être
+insupportable?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce qu’il dit...</p>
+
+<p>M. de Rueille murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ce qu’il dit?...</p>
+
+<p>Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans
+laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits
+troubles nerveux que ressentait l’enfant.</p>
+
+<p>Et il répéta, narquois:</p>
+
+<p>&mdash;Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces
+troubles, dont personne, sauf vous, ne s’aperçoit, nous quitterions
+Bracieux, où cet enfant s’épanouit dans un air exquis,&mdash;son air natal,
+en somme,&mdash;et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah!
+non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...</p>
+
+<p>Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus
+la voir, il parlait sec et essayait de rire, d’un rire qui sonnait faux.</p>
+
+<p>Bertrade le regarda:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pas voulu&mdash;fit-elle doucement&mdash;vous dire tout de suite la
+vérité... j’espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un
+peu?...</p>
+
+<p>Il répondit, vaguement inquiet:<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non... pas du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... vous aviez raison tout à l’heure... non seulement Marcel,
+ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais
+encore il n’est pas malade...</p>
+
+<p>Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,</p>
+
+<p>&mdash;C’est son père qui est malade... qui a besoin de changer d’air... et
+qui en changera...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...</p>
+
+<p>Nettement, elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu’il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps...
+tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;J’y tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce
+que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous
+distraire, j’ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...</p>
+
+<p>Il dit, convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et
+je vous en suis très reconnaissant...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y a pas de quoi!... je n’ai eu, à être ce que j’ai été, aucun
+mérite... Ce qu’on appelle «la trahison» d’un mari me semble une très
+petite chose pour un bien grand mot!... à moins d’être un saint... ou un
+infirme...&mdash;et je n’eusse souhaité épouser ni l’un ni l’autre...&mdash;un
+mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils<a name="page_187" id="page_187"></a>
+arrivés plus souvent qu’il n’eût fallu... je n’en sais rien...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure...</p>
+
+<p>Il s’arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous m’assurez?... je vous assure, moi, que je vous
+parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne
+vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd’hui très
+imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou
+ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est...
+affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le
+plus sérieusement affolé...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c’est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites
+vous-même, il n’y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça
+ne changera rien...</p>
+
+<p>&mdash;Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement
+malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous
+reviendrions, n’est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses
+en seraient exactement au même point...</p>
+
+<p>Elle répondit étourdiment:</p>
+
+<p>&mdash;Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée...
+ou presque...</p>
+
+<p>&mdash;Mariée!...&mdash;fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l’épouse?...<a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais non... Jean ne l’épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait
+bien de filer!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... si ce n’est pas Jean... je ne vois pas... ce n’est pas Henry,
+je présume?...</p>
+
+<p>&mdash;Non plus... Henry comprend bien qu’il ne peut pas, avec ce qu’il a,
+épouser Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Alors qui est-ce?... qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n’est personne... de précis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose
+précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou
+presque...» Qu’entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le
+dire?... on vous l’a défendu?... c’est une confidence?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c’est... une supposition... je vous promets que ce n’est que
+ça...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>Après un silence, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J’ai montré à grand’mère la lettre du docteur... notre départ lui fait
+beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que
+Bracieux soit très meublé...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand’mère?... ça
+m’étonne d’elle, qui est si fine!...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n’y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l’a
+laissé croire... à tout à l’heure... je vais m’habiller pour le
+déjeuner...<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p>M. de Rueille s’approcha de sa femme et demanda timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m’en voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas
+empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M.
+Giraud... qu’Henry... que le professeur d’accompagnement... que
+Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l’abbé,
+qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans
+savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui
+s’approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin
+du départ... sans parvenir à s’expliquer précisément la cause de son
+chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!...
+allez-vous-en!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&mdash;Pierrot!&mdash;demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde
+fut réuni dans le hall,&mdash;tu ne m’as pas donné mon livre, hier?...</p>
+
+<p>Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Quel livre, ma tante?...</p>
+
+<p>&mdash;Le roman de Dumas... pour le curé...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon!... je n’y pensais déjà plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as oublié la commission?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!... seulement Pellerin ne l’avait pas!...<a name="page_190" id="page_190"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!... lui qui a toujours tout ce qu’on veut!...</p>
+
+<p>&mdash;Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n’a pas l’air de connaître ce
+livre-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas
+que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...</p>
+
+<p>&mdash;Dumas!...</p>
+
+<p>&mdash;Dumas... c’est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais
+mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n’a été de lui!...»
+enfin, il m’a promis de le chercher tout de même et de l’envoyer s’il le
+trouve...</p>
+
+<p>&mdash;Voici,&mdash;dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le
+déjeuner,&mdash;une lettre qui vient de votre libraire, grand’mère... sans
+doute il n’a rien trouvé...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...</p>
+
+<p>Rueille déplia la lettre et lut:</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="indd">«Madame la marquise,</p>
+
+<p>«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu
+demande.</p>
+
+<p>«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos
+principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on
+nous répond que <i>le Bâton de M. Molard</i> n’existe pas et n’a jamais
+existé en librairie.»</p></div>
+
+<p>&mdash;<i>Le Bâton de M. Molard?</i>&mdash;interrogea la<a name="page_191" id="page_191"></a> marquise qui ne comprenait
+pas,&mdash;qu’est-ce que c’est que ça?...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, elle s’écria, abasourdie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... <i>Le Bâton de M. Molard</i>, c’est <i>le Bâtard de Mauléon</i>... en
+langage de Pierrot!... j’avais raison de vouloir écrire le titre... il
+n’a pas voulu!...</p>
+
+<p>M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant,
+à moitié pointu:</p>
+
+<p>&mdash;Il est indécrottable, cet animal!...</p>
+
+<p>Très rouge, Pierrot répondit, vexé:</p>
+
+<p>&mdash;On est comme on peut!... et d’abord j’étais abruti hier!... nous
+avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Bijou a eu l’idée saugrenue de passer en mail dans la rue
+Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! là!&mdash;fit la marquise&mdash;veux-tu, s’il te plaît, parler plus
+respectueusement de mon vieil ami Clagny!...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!...
+il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin,
+dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses
+couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des
+petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris...
+c’était pas embêtant, d’ailleurs!... il y en avait des très jolies...
+s’pas, Paul?...<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<p>Comme M. de Rueille, l’air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna
+vers l’abbé:</p>
+
+<p>&mdash;S’pas, m’sieu l’abbé?...</p>
+
+<p>L’abbé Courteil répondit, sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... je n’ai pas remarqué...</p>
+
+<p>Pierrot ne se tint pas pour battu:</p>
+
+<p>&mdash;Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu’elle les
+dévisageait!... et avec des petits pistolets d’yeux brillants...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?&mdash;fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,&mdash;moi?...
+mais tu rêves!... je n’ai rien vu!... j’avais bien trop peur!...</p>
+
+<p>La marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais de verser, grand’mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué
+verser...</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d’aller
+en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment
+t’a-t-elle poussé, cette idée-là?...</p>
+
+<p>Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à
+terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny
+racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu’il les ferait
+tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu
+étroite et tortueuse, j’ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue
+Rabelais...»</p>
+
+<p>Pierrot protesta:</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons<a name="page_193" id="page_193"></a> donc par la rue
+Rabelais, ça m’amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut
+lui rendre cette justice qu’il a hésité... tu as insisté tant que tu as
+pu...</p>
+
+<p>&mdash;Mais&mdash;fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,&mdash;quel
+intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu’ailleurs?...</p>
+
+<p>Pierrot répondit, perplexe:</p>
+
+<p>&mdash;Je me l’demande!...</p>
+
+<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, un qui n’avait pas l’air content de passer là, c’est M.
+de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!...
+Seigneur!... quelle tête!...</p>
+
+<p>Henry de Bracieux se mit à rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre
+Bernès!... il avait peur d’être grondé...</p>
+
+<p>&mdash;Grondé?...&mdash;demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux
+clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la
+petite Dubuisson s’empourprait de nouveau,&mdash;grondé?... pourquoi?...</p>
+
+<p>Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous!...&mdash;déclara Pierrot.</p>
+
+<p>Mais Bijou l’écarta de la main:</p>
+
+<p>&mdash;Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...</p>
+
+<p>Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait
+un peu effarée:<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien pourquoi tu as eu l’air déconcerté comme ça!... c’est que
+tu t’es souvenue de cette histoire d’une actrice... dont j’ai oublié le
+nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien...
+alors, j’étais bien tranquille!... vois-tu que j’avais raison, quand je
+te disais que tu avais tort d’écouter les histoires de la mère Rafut?...</p>
+
+<p>Jeanne répondit, pensive:</p>
+
+<p>&mdash;Je te l’ai dit déjà... tu as toujours raison!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.</p>
+
+<p>Dès qu’elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...</p>
+
+<p>Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux,
+une idée m’est venue...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette idée?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est que mon petit Marcel n’est pas plus malade que moi... et que la
+lettre que tu m’as montrée ce matin n’est qu’un prétexte pour emmener
+d’ici ton mari... est-ce vrai?...</p>
+
+<p>Trop franche pour nier, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...</p>
+
+<p>&mdash;De Bijou?...</p>
+
+<p>Elle secoua sa belle tête sérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non... de Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j’imagine?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous
+appelez «sa vertu»...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus
+qu’il devienne complètement ridicule...</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas
+mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres...
+car ils le sont tous, les autres!... et j’ai remarqué ces jours-ci que
+ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne
+crois pas?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien possible!...</p>
+
+<p>&mdash;N’est-ce pas?... je suis sûre qu’il vit un peu moins béatement dans la
+paix du Seigneur, l’abbé?...</p>
+
+<p>&mdash;Et ça ne vous déplaît pas, grand’mère, avouez-le?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... à l’état de trouble bénin, ça m’est égal... mais je ne
+voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces
+troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je
+trouve que c’est un remède bien excessif et bien maladroit d’emmener
+Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la
+vérité... excepté toi et moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et tous les autres!...</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;J’en suis sûre...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... c’est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de
+rien...</p>
+
+<p>&mdash;. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne réponds-tu pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne suis pas de votre avis, grand’mère... et que vous
+n’aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s’agit de Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu veux dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j’ai dit, pas autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, selon toi, Bijou s’est aperçue de...</p>
+
+<p>&mdash;Dès le premier jour...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait... elle n’y peut rien!... D’ailleurs, quel danger
+court-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun...</p>
+
+<p>&mdash;Paul est un honnête garçon...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu’il est, Bijou
+serait encore protégée par bien d’autres raisons...</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais d’abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant
+d’impression qu’un meuble.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?... mais... mais c’est tout!...<a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu as dit: «bien d’autres raisons...» tu m’en donnes une, voyons les
+autres?...</p>
+
+<p>Madame de Rueille reprit, embarrassée:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... c’était une façon de parler...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je
+sais ce que tu penses?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir!... tu penses qu’une des raisons pour lesquelles Bijou ne
+fera jamais attention à Paul, c’est...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’il est marié...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j’en suis sûre, que Bijou
+est occupée de quelqu’un?...</p>
+
+<p>&mdash;. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton
+mari, qui me l’a dit il y a deux jours, qu’elle est folle du petit
+Giraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grand’mère!... en voilà une supposition invraisemblable!...
+d’abord, Bijou n’est et ne sera jamais folle de personne...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu veux dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait
+toutes choses...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu dis ça en l’air?... tu parles d’un avenir encore vague?...</p>
+
+<p>Madame de Rueille répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;L’avenir est toujours vague, grand’mère!...<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<p class="nind">P<small>ENDANT</small> une semaine, on ne s’occupa guère que des répétitions de la
+petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La
+Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque
+chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s’intéressait énormément aux
+répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce
+poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu’il vît jouer Bijou.</p>
+
+<p>«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et
+Denyse, sous le prétexte de l’amener plus souvent près de sa fiancée,
+avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans
+lequel il était exécrable. Jeanne s’en apercevait-elle?... Elle
+s’attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours
+égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque
+instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait
+qu’elle «couvait sûrement une maladie».</p>
+
+<p>Les Rueille n’avaient pas quitté Bracieux. Bertrade&mdash;qui sentait tout le
+monde contre elle&mdash;s’était résignée, abandonnant la partie et<a name="page_199" id="page_199"></a> suivant
+docilement le mouvement mondain où on l’entraînait.</p>
+
+<p>Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à
+suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la
+bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on
+n’aurait couru un si beau rallye-paper.</p>
+
+<p>Tout de suite, Bijou décida sa grand’mère à la laisser suivre à cheval.
+M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu’il ne lui arriverait rien.
+Elle était, d’ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à
+cheval, très prudente, ne s’exposant pas inutilement et sachant éviter
+les accidents.</p>
+
+<p>Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle
+dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:</p>
+
+<p>&mdash;C’est singulier!... il me semble que Bijou n’est plus du tout la même
+avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un
+salut distrait; à présent, on croirait presque qu’elle «le gobe», pour
+parler votre langage élégant?...</p>
+
+<p>Et la marquise répéta, intriguée:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a tout à fait changé sa façon d’être avec lui!...</p>
+
+<p>Madame de Rueille répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Lui aussi, il a changé sa façon d’être avec elle!...</p>
+
+<p>&mdash;N’est-ce pas?... les premières fois qu’il est<a name="page_200" id="page_200"></a> venu à Bracieux, j’ai
+été frappée de sa froideur pour cet amour d’enfant que tout le monde
+adore... il était avec elle simplement poli...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd’hui il n’est pas encore très emballé, mais il y a un progrès
+considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les
+autres...</p>
+
+<p>La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou...
+tu avais une idée de derrière la tête?...</p>
+
+<p>Sans répondre, Bertrade répéta la question:</p>
+
+<p>&mdash;Une idée de derrière la tête?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit
+Bernès?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit ce jour-là, grand’mère, que je crois que Bijou n’aime,
+n’a aimé, et n’aimera jamais personne...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m’avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j’aurais
+certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper
+d’une façon plus complète que tu ne le fais... n’aimer personne?...
+Bijou!... alors que nul n’a besoin autant qu’elle de caresses et
+d’affection...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a besoin de caresses et d’affection... oui... c’est entendu!...
+c’est-à-dire qu’elle a besoin qu’on la caresse et qu’on l’aime... mais
+non pas de caresser et d’aimer...</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit, c’est une nature, sèche, égoïste?...&mdash;demanda la
+marquise dont la voix se durcit tout à coup;&mdash;en vérité, Bertrade,<a name="page_201" id="page_201"></a> tu
+en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne
+peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t’en prendre à Paul,
+qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...</p>
+
+<p>Très douce, madame de Rueille répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n’accuse pas Bijou plus que Paul, grand’mère... je les accuse
+d’autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!...
+oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous
+trouvez que je blasphème, n’est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça
+rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre
+parfois!...</p>
+
+<p>M. de Clagny s’approchait, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit
+coin?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!...&mdash;fit madame de Bracieux,&mdash;nous regardions Bijou qui me paraît
+en train d’apprivoiser votre petit ami Bernès...</p>
+
+<p>Le comte se retourna, inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Apprivoiser?... qu’entendez-vous par là?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce
+garçon a dîné ici avec nous, il avait l’air gelé!... eh bien, je crois
+que le dégel approche...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!&mdash;s’écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna
+subitement,&mdash;j’oubliais qu’il a une liaison... une liaison qui
+l’enchante... à tel point qu’il veut épouser, ce qui enchante moins son
+père, comme bien vous pensez?...<a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<p>Il ajouta, distrait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!...</p>
+
+<p>&mdash;Tranquille?...&mdash;interrogea madame de Bracieux étonnée;&mdash;pourquoi
+tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?...
+pourquoi?...</p>
+
+<p>Il balbutia, embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que... elle est si jeune...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si jeune!... mais elle a plus que l’âge de se marier... elle
+aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c’est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c’est un
+gamin!...</p>
+
+<p>&mdash;J’aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus
+sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une
+belle fortune... pourquoi pas lui autant qu’un autre?...</p>
+
+<p>M. de Clagny demanda, anxieux:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, vraiment, vous croyez qu’il plaît à Bijou?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu’est-ce que ça
+peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry
+s’inquiète, mais vous?...</p>
+
+<p>Comme il ne disait rien, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est l’histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe,
+mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre
+cas, mon pauvre ami... car enfin vous n’avez pas l’idée d’épouser Bijou,
+je présume?...<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, vous savez, j’aurais très bien cette idée-là!... mais c’est
+elle qui ne l’aurait pas... alors, ça revient au même!...</p>
+
+<p>Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui
+affirmait, l’air contrarié:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas
+quitter mes camarades ce jour-là...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!... n’est-ce pas, grand’mère,&mdash;demanda gaîment Denyse,&mdash;il
+faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du
+rallye-paper?... c’est lui qui fait la bête, et l’hallali sera,
+paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c’est à un kilomètre d’ici, tout au
+plus...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit
+officier et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, il faut qu’il vienne dîner à Bracieux... il nous
+fera plaisir à tous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais
+j’expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le
+rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j’ai pris
+l’engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...</p>
+
+<p>Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...</p>
+
+<p>Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s’envolait<a name="page_204" id="page_204"></a> déjà à l’autre bout
+du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous as salement lâchés, tu sais!...</p>
+
+<p>Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l’abbé,
+écoutait d’une oreille les conversations, voulait protester contre cette
+façon de formuler un reproche d’ailleurs juste en soi, Pierrot répondit,
+convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... j’suis pas pour deux sous puriste!... n’empêche que ce
+que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à
+l’heure!... y avait pas que moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle...&mdash;fit Giraud qui regardait dehors par la grande
+baie,&mdash;vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh
+bien, jamais je n’en ai vu autant que ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?...&mdash;dit Denyse qui alla s’accouder près du répétiteur&mdash;il y
+en a tant que ça?...</p>
+
+<p>Elle se pencha:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la
+terrasse...</p>
+
+<p>&mdash;C’est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M.
+Spiegel...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...</p>
+
+<p>Giraud s’élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit
+étoilée, et ils sortirent ensemble.</p>
+
+<p>Dès qu’ils furent sur la terrasse, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, ne croyez-vous pas que c’est indiscret... et que nous allons
+les gêner en troublant un<a name="page_205" id="page_205"></a> entretien de famille?... promenons-nous sous
+les marronniers... ils nous rejoindront s’ils le veulent...</p>
+
+<p>Elle descendit l’escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous
+le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le
+cœur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils
+marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête
+pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas d’ici que nous les verrons beaucoup filer, les
+étoiles!...</p>
+
+<p>Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se
+sentait si près d’elle:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici
+une... l’avez-vous vue?...</p>
+
+<p>&mdash;Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;Souhaiter quelque chose?... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais n’importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit
+filer une étoile, il faut former un vœu?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce vœu?...</p>
+
+<p>&mdash;On le dit...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, mademoiselle, un vœu tout prêt, pour ne pas être, cette
+fois, prise au dépourvu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, j’en ai un!... mais il est irréalisable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je n’ose pas vous demander...<a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<p>Elle dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille
+très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du
+monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa
+façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...</p>
+
+<p>Il demanda d’une voix qui tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voudriez-vous cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir le droit d’aimer qui m’aime... c’est-à-dire d’aimer
+hautement... sans me cacher...</p>
+
+<p>Elle ajouta très bas:</p>
+
+<p>&mdash;Sans me blâmer en moi-même...</p>
+
+<p>Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à
+chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu’un?...</p>
+
+<p>Il devina qu’elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit
+pas.</p>
+
+<p>A ce moment, une chouette perchée tout près d’eux, dans la profondeur
+noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou.
+Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.</p>
+
+<p>Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il
+devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la
+serrant éperdument contre lui, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Denyse!...</p>
+
+<p>Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu’<a name="page_207" id="page_207"></a>il dénoua ses bras,
+elle dit, d’une voix plaintive et tendre:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... que c’est mal, ce que vous avez fait!... que c’est mal!...</p>
+
+<p>Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu’elle pleurait.</p>
+
+<p>Il essaya de lui parler et voulut s’agenouiller devant elle, mais elle
+le repoussa:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... allez-vous-en!... il faut que l’on vous voie là-bas... moi je
+rentrerai tout à l’heure... quand je serai un peu remise...</p>
+
+<p>Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Pas par là!... faites le tour par l’étang... n’ayez pas l’air de
+revenir d’ici...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser
+vos petites mains que j’adore?...</p>
+
+<p>Elle répondit, comme si elle avait peur d’elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!... allez-vous-en!...</p>
+
+<p>Avant de tourner dans l’allée qui conduisait à l’étang, Giraud s’arrêta,
+cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait
+dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu’elle pleurait
+toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, Bijou?...&mdash;demanda Jean de Blaye, s’avançant dans
+l’obscurité profonde.</p>
+
+<p>La jeune fille se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui est là?...<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l’honneur de connaître
+ma voix!... qu’est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...</p>
+
+<p>&mdash;Je me promène...</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule?...</p>
+
+<p>&mdash;J’étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j’ai pensé
+qu’il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute
+seule...</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit te changer un peu, hein?... qu’est-ce que tu peux bien faire
+quand tu es seule?...</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... quel gros mot!...</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve, si tu veux?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!... en voilà une chose que je n’aurais pas cru!... ils ne doit
+pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques
+et invraisemblables...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés,
+pondérés... ils doivent te ressembler...</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... des aimables choses que tu me dis...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis
+pas ici, d’ailleurs, pour te dire d’aimables choses, mais des choses
+graves...<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>&mdash;Graves?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler,
+de mon mieux, au nom de quelqu’un qui n’a pas osé parler lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce quelqu’un?...</p>
+
+<p>&mdash;Henry... il m’a prié de savoir si tu l’autorises à demander à
+grand’mère ta main?...</p>
+
+<p>Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma main?... Henry?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc si prodigieux?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame, oui!... Henry!... c’est comme si c’était mon frère, Henry!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, ça ne l’est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui
+comme frère, mais comme prétendant... Qu’est-ce que tu réponds?...</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds: «Pourquoi Henry s’adresse-t-il à moi d’abord?...» Au lieu
+de me demander la permission de parler à grand’mère, c’est à grand’mère
+qu’il devait demander la permission de me parler...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement
+pondéré et correct... et tout ce qui s’ensuit!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est mal d’être comme ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non! ce n’est pas mal!... au contraire!... seulement c’est...
+déconcertant... Dis-moi, maintenant que j’ai commis cette faute de te
+parler d’abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette
+les choses en état, en m’adressant à grand’mère, qui s’adressera à
+toi... etc... etc...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je te répondrai...<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de
+Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu’à la mort
+de grand’mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas la peine de me raconter les choses d’argent, va!...
+d’abord, elles n’existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas
+épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne veux pas l’épouser!... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour plusieurs raisons... la meilleure, c’est que je le connais
+trop...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n’est pas très flatteuse, cette raison-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire... ce que je te disais tout à l’heure... c’est que vivant
+comme j’ai vécu auprès d’Henry depuis plus de quatre ans, je le
+considère comme mon frère...</p>
+
+<p>Jean de Blaye demanda, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... trente-trois...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... seulement!... ben, c’est égal!... tu ne me fais pas l’effet
+d’un frère, toi!...</p>
+
+<p>Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu’il attendait avec une
+sorte de vague espoir:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais plutôt l’effet d’un oncle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit Jean vexé,&mdash;c’est délicieux!...</p>
+
+<p>Elle reprit, gentille:<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ça te contrarie que je te dise ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne
+heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si
+on a des illusions, elles ne font pas long feu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais des illusions?... quelles illusions?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune...</p>
+
+<p>&mdash;Si... j’entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...</p>
+
+<p>Elle se serra contre lui et demanda, câline:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...</p>
+
+<p>Il se recula et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, quand on n’est pas très bon et qu’on a du chagrin, alors on
+devient méchant, c’est fatal!...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as du chagrin?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... assez comme ça, je te remercie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... de quoi parles-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;De... tu sais bien?... je te l’ai dit, l’autre soir!...</p>
+
+<p>Il répondit, s’énervant peu à peu:</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... ah ça! tu es folle!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...&mdash;fit Bijou,&mdash;tu n’aimes pas madame de Nézel?...</p>
+
+<p>Il balbutia, embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Nézel est une charmante femme...<a name="page_212" id="page_212"></a> une excellente amie que
+j’aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c’était bien ton
+affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Une autre que tu ne peux pas épouser?...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... elle n’est pas assez riche?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... si! elle n’aurait rien du tout que ça me serait bien égal...
+c’est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne
+voudrait pas de moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n’en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l’aimes...</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment... essaie toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bijou, je t’aime comme un imbécile, comme un malheureux qui
+n’espère rien... et qui n’ose même rien demander...</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court, et dit, l’air navré:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m’aimes!... toi?... toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et toi?... tu me détestes, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je
+t’aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le
+voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...</p>
+
+<p>Elle s’appuya à son épaule, le forçant à s’arrêter, et, rapidement, lui
+passa la main sur les yeux.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;fit-elle désolée,&mdash;tu pleures!... et c’est à cause de moi?...
+Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...</p>
+
+<p>Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et
+chaud baiser.</p>
+
+<p>Puis, repoussant doucement Bijou qui s’attachait à lui, il s’éloigna
+très vite.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+<p>&mdash;A<small>LORS</small>, décidément, tu veux t’en aller?... demanda Bijou, chagrine, à
+Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d’une longue malle
+d’osier.</p>
+
+<p>La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret,
+tu comprends?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais
+jusqu’à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d’avis...
+qu’est-ce qu’il y a?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien... qu’est-ce que tu veux qu’il y ait?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu’est-ce
+que ça peut bien être?... tu n’as pas l’air de t’ennuyer?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m’ennuie?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque
+autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non!...<a name="page_215" id="page_215"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris
+samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner
+ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner
+de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces
+jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait
+qu’il ne t’a pas quittée...</p>
+
+<p>Jeanne répondit, avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... mais s’il ne m’a pas quittée... il ne s’est guère
+soucié de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Oh!... c’est bien simple!... il ne s’est occupé que de
+toi... il n’a parlé qu’à toi...</p>
+
+<p>&mdash;A moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... à toi... tiens! j’aime mieux te l’avouer, mon Bijou... je suis
+jalouse... jalouse affreusement...</p>
+
+<p>Denyse demanda, l’air effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Jalouse de qui?... de moi?...</p>
+
+<p>Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que
+des larmes lui montaient aux yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de
+la peine... mais il valait mieux, n’est-ce pas, dire la vérité, que te
+laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m’en veux pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas du tout!...</p>
+
+<p>Elle ajouta tristement:</p>
+
+<p>&mdash;C’est toi qui dois m’en vouloir?... mais<a name="page_216" id="page_216"></a> tu te trompes, je
+t’assure... M. Spiegel, qui est très poli, s’est occupé de moi parce que
+je suis la petite-fille de grand’mère qui le reçoit... pas pour autre
+chose...</p>
+
+<p>&mdash;Il s’est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s’en
+occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je...</p>
+
+<p>&mdash;Il était bien certain qu’il subirait ton charme comme tous les autres
+le subissent... c’est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui
+arriverait... j’ai trop compté sur son affection... j’ai cru qu’il
+m’aimait comme je l’aime... je me suis trompée, voilà tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions
+de te rapprocher de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Non... ainsi, nous allons passer la journée d’aujourd’hui ensemble au
+rallye-paper...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas
+beaucoup!...</p>
+
+<p>Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas, au moins... que c’est de ma faute, ce qui est
+arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit Jeanne,&mdash;je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille
+ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t’en prie, mon
+Bijou, ne te fais pas de chagrin!...</p>
+
+<p>&mdash;Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu me verras!... après-demain, je reviens<a name="page_217" id="page_217"></a> à Bracieux pour la
+revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme
+toujours?... tu lui en veux?...</p>
+
+<p>&mdash;Samedi,&mdash;continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,&mdash;nous
+nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au
+bal chez les Tourville... tu vois que nous n’allons guère nous
+quitter...</p>
+
+<p>Bijou répondit, l’air attristé:</p>
+
+<p>&mdash;C’est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et
+puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...</p>
+
+<p>La femme de chambre entra:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...</p>
+
+<p>&mdash;Au salon?... à cette heure-ci?&mdash;fit Bijou, surprise.</p>
+
+<p>&mdash;C’est M. le comte de Clagny qui est là...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien!... dites que j’y vais tout de suite...</p>
+
+<p>Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux finir ma malle qu’on doit envoyer à Pont-sur-Loire après
+le déjeuner...</p>
+
+<p>Un quart d’heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble
+aujourd’hui!...</p>
+
+<p>&mdash;Où ça?...<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>&mdash;Devine?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop... au théâtre?...</p>
+
+<p>&mdash;Juste!... comment as-tu deviné ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny
+que tu avais envie d’aller à cette représentation des Dames de France...
+je suppose qu’il t’a apporté une loge?...</p>
+
+<p>&mdash;Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de
+six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton
+père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que
+j’oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c’est
+M. de Clagny qui les a amenés...</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;répondit Jeanne,&mdash;à trois nous allons vous gêner...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te dis qu’il y a douze places, voyons!... Grand’mère et
+moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept
+places... et personne ne veut venir...</p>
+
+<p>&mdash;Les Rueille?...</p>
+
+<p>&mdash;Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne
+viennent... l’oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M.
+de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que
+nous sommes huit en tout...</p>
+
+<p>Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt
+avec moi... alors tu cherches un prétexte?...<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... je ne cherche rien... d’ailleurs, puisque c’est convenu
+avec papa...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c’est convenu!... j’avais aussi invité M. de Bernès... mais il
+prétend qu’il ne peut pas... qu’il va avec des camarades...</p>
+
+<p>&mdash;Où l’as-tu donc vu, M. de Bernès?...</p>
+
+<p>&mdash;Au salon, à l’instant... Ah! c’est vrai! tu ne sais pas?... il vient
+d’apporter l’invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui
+demander... parce que M. Giraud avait envie d’aller au rallye-paper...
+et, comme c’est un goûter offert par les officiers, grand’mère est
+tellement timorée qu’elle ne voulait pas l’emmener sans invitation...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... il est reparti... c’est lui qui fait la bête... et le
+rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c’est tout près
+pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c’est encore une
+trotte...</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure partons-nous?...</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les
+cavaliers... Dis donc?... j’ai envie de m’habiller avant le déjeuner,
+pour ne plus avoir à y penser...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as encore une demi-heure...</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?...</p>
+
+<p>Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les
+corridors.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours gaie,&mdash;dit-elle,&mdash;mais je<a name="page_220" id="page_220"></a> te trouve ce matin
+particulièrement joyeuse... qu’est-ce que tu as?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve
+qu’il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu’il
+est délicieux de vivre, mais c’est tout!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est déjà quelque chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi?...&mdash;fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une
+grande bergère Louis XVI.</p>
+
+<p>La jeune fille s’assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et
+plafond, en cretonne d’un rose pâle sur lequel couraient de larges
+pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout
+des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres.
+Dans l’air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de
+mélange de chypre, d’iris et de foin coupé.</p>
+
+<p>Jeanne aspira ce parfum qu’elle aimait, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...</p>
+
+<p>Bijou répondit, humant de toutes ses forces l’air autour d’elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les
+cas, je ne mets rien...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit Jeanne stupéfaite,&mdash;mais c’est incroyable! comment...
+vraiment, tu ne mets rien?...</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien...<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis,
+elle passa une chemise d’homme, à col très haut, glissa ses jolies
+jambes dans une culotte de drap blanc et, s’asseyant sur son lit, mit
+ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds
+exquis.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t’aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.</p>
+
+<p>Puis, surprise, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et ton corset?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en mets pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... tu en mets toujours un?...</p>
+
+<p>Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais, aujourd’hui, je suis fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va
+si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression...
+rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...</p>
+
+<p>&mdash;J’aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu
+comprends?...</p>
+
+<p>Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché,
+achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu’il est
+peint sur toi!... c’est la perfection même!... Après ça... tu as une
+taille tellement jolie!...</p>
+
+<p>Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron
+de sa cravate blanche. La pointe de l’épingle se cassa avec un bruit
+sec.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;fit Jeanne, c’est dommage!...</p>
+
+<p>Bijou répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M.
+de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...</p>
+
+<p>Elle ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Et pas chère!... pour que ça n’ait pas l’air d’un cadeau...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as parié avec M. de Bernès?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as parié une discrétion?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c’est mal?...</p>
+
+<p>&mdash;Mal?... non!... mais c’est bizarre!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... tu es comme grand’mère!... elle était scandalisée,
+grand’mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... et qu’est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, qu’il y aurait au moins <i>un</i> accident au rallye-paper, lui, qu’il
+n’y en aurait pas un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... c’est bien possible!...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... ça n’est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce
+serait le premier rallye sans accident... note bien qu’il n’est question
+ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais
+on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu’un se tuera, tu
+m’entends?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas tomber, toi, au moins?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi!...&mdash;dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,&mdash;il n’y a pas de
+danger!... Patatras n’a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi<a name="page_223" id="page_223"></a>
+donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...</p>
+
+<p>Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu vas faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles
+se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera
+dit...</p>
+
+<p>Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le
+remettant, s’écria, toute joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que je suis à mon aise!... c’est délicieux!...</p>
+
+<p>Jeanne la regarda avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de
+même!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur
+le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot;
+mais M. de Rueille n’était pas encore descendu.</p>
+
+<p>Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient,
+ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la
+noisette en regardant paisiblement autour de lui.</p>
+
+<p>Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;N’attendez pas Paul... il commence à s’habiller... il vous
+rejoindra...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que nous partions, Bijou?...&mdash;proposa Jean.</p>
+
+<p>Elle répondit, perplexe:<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>&mdash;J’ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois
+chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui
+ne demande qu’à être tranquille... Partez toujours!... je vous
+retrouverai là-bas... rien ne m’agace comme de monter un cheval qui tire
+à pleins bras... et c’est ce qui m’arriverait sûrement si je partais
+avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Alors,&mdash;demanda Henry, l’air grincheux,&mdash;tu attends Paul?...</p>
+
+<p>Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je vais escorter grand’mère...</p>
+
+<p>&mdash;C’est ça&mdash;dit Jean de Blaye&mdash;qui va animer ton cheval!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce
+que je vous demande, c’est de vous en aller et de ne pas vous occuper de
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es charmante!...&mdash;fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.</p>
+
+<p>Et, s’adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:</p>
+
+<p>&mdash;Laissons-la, puisqu’elle ne veut pas venir avec nous!...</p>
+
+<p>Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c’est en effet le seul parti à prendre...</p>
+
+<p>Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l’allée, M. de
+Clagny sortit du vestibule.<a name="page_225" id="page_225"></a> Il venait voir si son mail était bien
+attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!&mdash;dit-il
+ébloui;&mdash;habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c’est
+possible, encore plus rose!...</p>
+
+<p>Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu’au
+rendez-vous, il fut tout à fait heureux.</p>
+
+<p>La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le
+landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail
+madame de Rueille, les enfants, l’abbé Courteil, M. de Jonzac et M.
+Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,&mdash;qui attendait à cheval, prête à
+partir,&mdash;qu’il faillit dégringoler du mail au lieu de s’y asseoir.</p>
+
+<p>Et l’on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup
+plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu’il conduisait, la
+regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.</p>
+
+<p>C’était la première fois qu’il la voyait à cheval, et elle lui semblait
+incomparablement jolie et élégante. Tandis qu’il la considérait avec une
+attention singulière, la voix de madame de Bracieux s’éleva, partant du
+landau:</p>
+
+<p>&mdash;Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n’aime pas à te voir ainsi au
+plein soleil...</p>
+
+<p>Denyse se retourna, toute rose:</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi non plus, grand’mère, je n’aime pas m’y voir!...<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Elle réfléchit un instant et acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi... quand tout à l’heure nous retrouverons Jean, Henry et
+Pierrot, je vous abandonnerai...</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que nous les retrouverons?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que
+nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous...
+je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!...</p>
+
+<p>M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il
+fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin
+même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois...
+et aussi prendre garde aux trous des terriers... c’en était plein... et
+ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en
+queue...</p>
+
+<p>Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse
+et aimable. A la fin, il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami
+qui vous «rase»!...</p>
+
+<p>A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un
+cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai
+système, qui est de faire d’abord le parcours en sens inverse en jetant
+les papiers... après, on n’a plus qu’à filer sans s’occuper de rien...
+Quelle heure est-il?...<a name="page_227" id="page_227"></a></p>
+
+<p>&mdash;Trois heures moins vingt,&mdash;dit Bertrade, en regardant sa montre,&mdash;nous
+allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...</p>
+
+<p>M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et
+causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour
+écouter, et s’écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... les voilà!... je les entends!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?...&mdash;demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir,
+grand’mère!...</p>
+
+<p>Elle passa le fossé de la route, et, s’arrêtant, cria en envoyant un
+baiser à Jeanne:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, toi!...</p>
+
+<p>Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à
+l’arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction
+de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu’elle adressait à son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûre de les retrouver?...&mdash;demanda le comte en se retournant
+sur son siège.</p>
+
+<p>Elle répondit, en indiquant le bois:</p>
+
+<p>&mdash;Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...</p>
+
+<p>Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait
+d’un œil anxieux...</p>
+
+<p>Dès qu’elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit,
+l’oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l’obscurité du
+bois.</p>
+
+<p>Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et<a name="page_228" id="page_228"></a> entra assez avant dans
+le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire
+craquer sous ses pieds les branches mortes.</p>
+
+<p>Dans le sentier qu’elle venait d’abandonner arrivaient Henry de
+Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l’endroit où
+se cachait Denyse, ils s’arrêtèrent pour attendre un cheval qu’on
+entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t’avons
+vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...</p>
+
+<p>Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Où est Bijou?...</p>
+
+<p>Pierrot répondit, méprisant:</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit Rueille, désappointé.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers son beau-frère:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j’ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à
+Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre,
+dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir
+Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans
+se voir!... elle est d’ailleurs bien jolie, cette petite!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!...&mdash;dit Jean de Blaye,&mdash;et gentille comme un amour... et bien
+élevée...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne l’avais jamais tant vue!...</p>
+
+<p>Pierrot proposa:</p>
+
+<p>&mdash;A présent que votre cheval a soufflé, Paul,<a name="page_229" id="page_229"></a> nous ferons bien de nous
+mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;fit M. de Rueille qui se remit en marche,&mdash;mais nous avons bien
+le temps!... Bernès est derrière moi...</p>
+
+<p>Dès qu’ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint
+avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l’intense flamme
+bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer
+encore un instant avec Lisette Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c’est convenu?...&mdash;demanda la petite chanteuse,&mdash;malgré ton
+dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu resteras dans ma loge, probablement?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... il faut que j’aille dans la salle...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... toi qui as <i>la Vivandière</i> en horreur... et je comprends ça,
+d’ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...</p>
+
+<p>Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand’mère,
+il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de
+l’y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire,
+et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses
+toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne
+résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant<a name="page_230" id="page_230"></a> s’apercevait
+qu’il subissait, lui aussi, ce charme.</p>
+
+<p>Son amour pour Lisette, jusqu’ici l’avait défendu. Il aimait de tout son
+cœur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux
+ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs
+ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par
+mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu’elle
+entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l’eût
+froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l’âme
+délicate et le cœur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure:
+une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se
+sentait heureux d’un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu’il
+faisait attention à Bijou,&mdash;qu’il n’avait guère jusqu’ici regardée,&mdash;il
+ressentait un trouble dont il ne s’expliquait pas la violence. En vain
+se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine
+et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était
+plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c’étaient les yeux pervenche,
+les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui
+semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.</p>
+
+<p>Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait
+pourtant une inquiétude s’emparer d’elle et attrister son cœur. Elle
+ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa
+question:<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
+
+<p>&mdash;J’irai revoir <i>la Vivandière</i>, parce que... pour refuser une place
+qu’on m’offrait dans une loge... j’ai été forcé de dire que j’avais
+promis d’aller au théâtre avec des camarades...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... qui est-ce qui t’avait offert une place?...</p>
+
+<p>&mdash;Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te
+voilà bien avancée, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Bracieux... c’est la grand’mère de mademoiselle de
+Courtaix...</p>
+
+<p>Surpris, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant...&mdash;fit-il agacé,&mdash;je vais manquer le rendez-vous,
+moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Va!...&mdash;dit Lisette avec regret,&mdash;amuse-toi bien... et à ce soir!...</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir!...</p>
+
+<p>Au moment d’entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, prends garde qu’on ne te voie!... ne va pas du côté des
+voitures!...</p>
+
+<p>Puis, s’engageant dans le sentier que tout à l’heure suivait Bijou, il
+mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu.
+Tout à coup, il s’arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.</p>
+
+<p>«Tiens!...&mdash;pensa-t-il,&mdash;un cheval sans cavalier!...<a name="page_232" id="page_232"></a> il y a déjà un
+monsieur qui s’est fait déposer...»</p>
+
+<p>Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il
+poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l’herbe, à
+droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l’autre
+s’allongeait le long d’elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres
+entr’ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant
+dans ses bras Denyse, il essaya de l’adosser à un arbre.</p>
+
+<p>Mais lorsqu’il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune
+fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la
+sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d’aucune sorte... Et
+son trouble devint si grand qu’il se pencha vers elle, et couvrit de
+baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!...
+je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...</p>
+
+<p>Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et,
+lentement, ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah....&mdash;murmura-t-elle,&mdash;est-ce assez bête, cette chute!...</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous tombée?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... et vous avez fait panache?...<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p>Elle répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’avez dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous fait mal?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde!...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, pensive:</p>
+
+<p>&mdash;C’est gentil à vous de vous occuper de moi... d’autant plus gentil que
+vous ne m’aimez guère, je crois?...</p>
+
+<p>Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que... oui, parfaitement!...</p>
+
+<p>Il demanda, effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle
+chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce
+matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec
+nous... vous aviez l’air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais
+là, bien!... joliment bien!... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle, je... je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une
+excuse banale...</p>
+
+<p>Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et
+l’épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de
+s’appuyer à lui comme à un fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Ça m’est d’ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y
+viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre discrétion?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... est-ce que nous n’avons pas parié... moi, qu’il y aurait un
+accident parce qu’il y en a toujours... vous, qu’il n’y en aurait
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... mais, je pense qu’en voilà un, d’accident?... vous ne le
+trouvez pas suffisant?... qu’est-ce qu’il vous faut donc?...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... je suis idiot!... c’est que j’ai eu tellement peur, si
+vous saviez!...</p>
+
+<p>Elle le regardait, l’air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle
+lui tendit la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci encore de m’avoir si bien soignée... et maintenant,
+allez-vous-en bien vite...</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous remonter à cheval?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude
+très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa
+voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux
+pas que grand’mère sache rien...</p>
+
+<p>Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou,
+elle dit, agacée:</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la
+route, à M. de Clagny... et dites-lui qu’il me trouvera sous bois... en
+bordure du chemin... là précisément où je l’ai quitté tout à l’heure...<a name="page_235" id="page_235"></a>
+Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un
+arbre?... merci!...</p>
+
+<p>Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien convenu, n’est-ce pas, pour ce soir?...</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien convenu...</p>
+
+<p>Dès qu’il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où
+l’avait trouvée Bernès.</p>
+
+<p>Peu après, le roulement d’une voiture ébranla la route, et M. de Clagny,
+descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il
+poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras,
+anxieux, angoissé, demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...</p>
+
+<p>Et, comme Bernès, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t’en supplie!...</p>
+
+<p>Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses
+forces entre ses bras.</p>
+
+<p>A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard
+candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se
+rendormir...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si
+bien!... j’y voudrais rester toujours!...<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+<p>&mdash;E<small>NTREZ</small>!...&mdash;cria Bijou.</p>
+
+<p>Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui
+frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l’air
+de leur délicat parfum.</p>
+
+<p>Le domestique dit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de
+mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;De mes nouvelles?...</p>
+
+<p>&mdash;A cause de la chute de mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je n’y pensais plus!...</p>
+
+<p>Et, allant à la fenêtre, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Il est en voiture?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon!... alors je vais descendre!...</p>
+
+<p>Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir.
+Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles
+ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de
+sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.</p>
+
+<p>En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits
+tirés, le visage fatigué et triste.<a name="page_237" id="page_237"></a></p>
+
+<p>Bijou dit, en lui tendant ses mains qu’il baisa:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne
+heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la
+Norinière joliment tôt!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous
+allez?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j’ai suivi le
+rallye-paper comme si je n’étais pas tombée avant?... et que le soir au
+théâtre je n’avais pas l’air malade?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre,
+un peu bruyante, un peu fébrile...</p>
+
+<p>Et, tristement, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai d’ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère
+occupée que d’Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre
+vieil ami...</p>
+
+<p>Elle se leva, et allant à lui, câline:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... comment pouvez-vous croire...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai pas cru, hélas!... j’ai vu!... et je ne vous le reproche pas,
+ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c’est si
+naturel!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!...&mdash;dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n’aime
+pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les
+petits jeunes gens de l’âge de M. de Bernès en particulier...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je me souviens que vous m’avez déjà dit ça!... vous me l’avez
+dit la première fois que je<a name="page_238" id="page_238"></a> vous ai vue... ici même, lorsque nous
+attendions ensemble les invités avant le dîner...</p>
+
+<p>Denyse se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la mémoire!...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours... quand il s’agit de vous!...</p>
+
+<p>Et d’une voix qui tremblait un peu, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit hier?...</p>
+
+<p>&mdash;Hier?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un
+petit oiseau frileux?...</p>
+
+<p>Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce
+moment, ressemblaient à des violettes pâles:</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j’étais un peu abrutie
+de ma culbute, vous comprenez?...</p>
+
+<p>Et, comme M. de Clagny restait sans parler:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?... qu’est-ce que j’ai donc dit de si intéressant?...</p>
+
+<p>Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l’écoutait
+l’air amusé, la bouche entr’ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester
+toujours ainsi...»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j’ai
+bien fait de le dire, parce que c’était très vrai, vous savez?...</p>
+
+<p>Il attira Bijou à lui et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir
+comme ça de près toujours?...<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ça ne m’effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien... Savez-vous si votre grand’mère est levée?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout
+quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux
+heures quand nous sommes rentrés?...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute
+la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand’mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c’est quelque chose que
+je peux lui dire de votre part?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... j’ai à lui parler à elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;C’est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme
+on dit ici...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j’attendrai...</p>
+
+<p>Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à
+travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j’ai vu
+Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je l’ai vu!... c’était le soir du dîner<a name="page_240" id="page_240"></a> La Balue,
+Juzencourt et C<sup>ie</sup>... pendant que vous chantiez...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!... c’est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne
+savait pas s’il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...</p>
+
+<p>&mdash;Et... qu’est-ce qu’il a fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu’il n’a rien dit...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il avait plus «d’estomac» que moi!...</p>
+
+<p>Bijou dit impétueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un duel?...</p>
+
+<p>&mdash;Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre
+l’impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit
+Bijou!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que grand’mère le comprendra mieux que moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m’écoutera... et elle me
+plaindra...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...</p>
+
+<p>Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas être plaint par vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m’aimez donc pas?...</p>
+
+<p>M. de Clagny fit un mouvement, puis, s’arrêtant, il dit avec un calme
+que démentaient le trouble de ses yeux et l’enrouement de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...</p>
+
+<p>Prenant son chapeau qu’il avait posé sur un meuble, il se dirigea
+rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vais attendre dans le parc que votre grand’mère soit prête à me
+recevoir...</p>
+
+<p>Mais dès qu’il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s’assit
+dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse
+préoccupation.</p>
+
+<p>La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute
+souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes joliment matinal, Clagny!...</p>
+
+<p>Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda,
+inquiète:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... qu’est-ce qu’il vous est arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Un malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Dites!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous
+souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y
+a quinze jours... comme j’admirais Bijou, vous m’avez rappelé qu’elle
+était votre petite-fille et qu’elle pourrait être la mienne?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c’était
+du raisonnement... et que les cœurs jeunes raisonnaient peu ou mal...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement!... eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, aujourd’hui, j’aime Bijou!... je l’aime de toutes mes
+forces...</p>
+
+<p>&mdash;Patatras!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous êtes consolante, vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous<a name="page_242" id="page_242"></a> que je vous dise!... vous
+n’espérez pas épouser Bijou, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne l’espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à
+votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j’ai
+cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni
+méchant ni répugnant... et je l’adore... comme jamais un autre ne
+l’adorera...</p>
+
+<p>&mdash;Mais songez donc que vous avez...</p>
+
+<p>&mdash;Trente-huit ans de plus qu’elle... c’est pour moi surtout que cette
+différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j’accepte
+tous les dangers d’une telle disproportion...</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un
+ans... ce n’est plus une enfant... elle sait ce qu’elle fait...</p>
+
+<p>&mdash;N’empêche que j’ai, moi aussi, une responsabilité, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu’elle consente...</p>
+
+<p>&mdash;Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite
+créature idéale a de celui qu’elle rêve pour son mari une vision toute
+différente de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l’espère pas... vous
+vous trompiez?... qu’est-ce que vous feriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse?...<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<p>&mdash;Rien... et je crains précisément que vous n’usiez de votre influence
+sur Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire...
+rien de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous allez lui parler?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vienne tantôt?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!... donnez-moi jusqu’à demain... je ne lui parlerai
+probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de
+venir dîner si ça vous plaît?... c’est pour le... pour la réponse, que
+je vous remettais à demain...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle refuse... je partirai...</p>
+
+<p>&mdash;Pour où?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j’irai crever dans un
+vieux coin...</p>
+
+<p>&mdash;Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà
+aujourd’hui, je ne dirai pas plus jeune...</p>
+
+<p>La marquise s’arrêta et reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que
+dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait
+quarante-cinq ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Si c’était vrai, ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça l’est!... je vous assure!... mais ça n’empêche pas que vous en avez
+tout de même cinquante-neuf...</p>
+
+<p>M. de Clagny se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!...&mdash;fit-il,&mdash;à demain...</p>
+
+<p>Il ajouta, avec un sourire navré:<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai
+pris d’un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme
+avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...</p>
+
+<p>Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi
+bonne?...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs
+reprises, M. de Jonzac demanda à sa sœur:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...</p>
+
+<p>Jean de Blaye dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer...
+il devait être deux heures...</p>
+
+<p>Et, s’adressant à Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, t’es-tu amusée?... était-ce joli?...</p>
+
+<p>&mdash;Charmant!...&mdash;fit distraitement la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...&mdash;dit M. de
+Rueille;&mdash;elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi,
+n’est-ce pas, grand’mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...&mdash;répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible
+et elle a une admirable voix!... j’ai été stupéfaite de trouver ça à
+Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l’élégance de la salle... il y
+avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>&mdash;Presque toutes en rose!&mdash;s’écria Denyse,&mdash;j’ai remarqué ça!...</p>
+
+<p>M. de Rueille dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c’est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient
+toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»...
+elles se mettent en rose aussi...</p>
+
+<p>Voyant que Bijou avait l’air surpris, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu’elle n’est pas claire, ma petite explication?...</p>
+
+<p>Elle répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne
+fait attention à moi...</p>
+
+<p>Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu en penses, Bertrade?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que tu es beaucoup trop modeste...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!...&mdash;dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d’un regard
+pénétré d’admiration,&mdash;mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier,
+toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne
+cessait pas de...</p>
+
+<p>Bijou l’interrompit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n’ai pas remarqué qu’on s’occupât
+de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s’ensuit pas
+nécessairement que ce soit moi qui...</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment!...&mdash;fit Henry de Bracieux, gouailleur,&mdash;c’est grand’mère
+qui intéressait si fort les indigènes!...<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... elle n’est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite
+Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...</p>
+
+<p>Bijou haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez tous que j’ai horreur qu’on s’occupe de moi... et vous me
+dites tout le temps des choses pour me taquiner....</p>
+
+<p>Pierrot s’écria:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as horreur de faire de l’effet, la grosse Gisèle de La Balue
+n’est pas la même chose, va!... en v’là une qui changerait bien avec
+toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour
+de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l’a envoyée
+promener.</p>
+
+<p>&mdash;Il est gentil, ce petit Bernès!...&mdash;dit la marquise,&mdash;je l’ai vu
+pendant toute cette soirée d’hier, et il m’a plu beaucoup... il est
+simple... bien élevé... pas bête...</p>
+
+<p>Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n’as pas l’air d’être de l’avis de grand’mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mon Dieu! si!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu manques d’enthousiasme, avoue-le?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l’avoue...</p>
+
+<p>La marquise se tourna vers sa petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et qu’est-ce que tu lui reproches?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien, grand’mère!... rien!... je le trouve<a name="page_247" id="page_247"></a> comme tout le
+monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d’admiration...
+voilà tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois,&mdash;dit M. de Rueille,&mdash;que celui qui vous fera pousser des
+cris d’admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très
+indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais,
+effectivement, c’est une autre affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous exagérez!...</p>
+
+<p>&mdash;J’exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous
+trouviez vraiment à votre gré?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... M. de Clagny, par exemple!...</p>
+
+<p>La marquise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour
+l’épouser, je présume?...</p>
+
+<p>Bijou répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!... pas pour l’épouser!...</p>
+
+<p>On sortait de table. Jean de Blaye dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu’un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!...&mdash;fit Bijou surprise,&mdash;tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça,
+tout seul?... qu’est-ce que tu peux bien aller y faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j’y vais faire?...&mdash;répondit-il un peu troublé&mdash;des
+commissions...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu m’emmener?...</p>
+
+<p>&mdash;T’emmener?... mais...</p>
+
+<p>Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu’il l’aimait, il évitait
+toutes les occasions de se trouver seul près d’elle. Quant à elle, sa
+façon d’être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s’était modifiée en<a name="page_248" id="page_248"></a>
+rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu’avant de leur avoir
+refusé sa main, et semblait oublier même qu’ils l’eussent demandée.</p>
+
+<p>Elle dit, l’air étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?... tu ne veux pas m’emmener?...</p>
+
+<p>Mal à l’aise, appréhendant le tête-à-tête et n’osant pas devant tous
+refuser d’emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l’honneur que tu
+veux bien me faire!...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... tu es gentil!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi,
+quelqu’un pour t’accompagner, parce que, moi, j’ai des affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit Denyse d’un ton chagrin,&mdash;tu ne veux pas me garder avec
+toi là-bas?...</p>
+
+<p>Madame de Bracieux intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme
+ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait
+pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine...
+et encore, c’est convenable tout juste!...</p>
+
+<p>Après un silence, la marquise reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qu’est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...</p>
+
+<p>&mdash;Des courses, grand’mère... vous oubliez qu’il y en a toujours pour la
+maison, des courses!... et puis, j’irai voir Jeanne... c’est justement
+le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas
+de roucouler!...</p>
+
+<p>M. de Jonzac dit:<a name="page_249" id="page_249"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ils ne m’ont pas l’air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier
+pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d’une
+aile, ce mariage-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l’air
+inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!...
+tu n’as pas remarqué ça?...</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... je ne remarque pas grand’chose, moi!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.</p>
+
+<p>En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait
+des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit
+un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais
+elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux.
+Jean, maladroit et troublé, avait eu l’air de ne pas voir la jeune
+femme, qui, au lieu d’aller vers le centre de la ville, tournait dans
+une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.</p>
+
+<p>En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des
+Dubuisson, Bijou demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...</p>
+
+<p>&mdash;A l’hôtel... je dirai d’atteler pour six heures, si ça te va?...</p>
+
+<p>Elle dit, étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Six heures!... bien, tu en as des courses!...<a name="page_250" id="page_250"></a> trois heures et demie
+de courses... dans Pont-sur-Loire!...</p>
+
+<p>Impatienté, et voulant avant tout éviter l’innocente enquête de Bijou,
+Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:</p>
+
+<p>&mdash;Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec
+Jeanne, moi!...</p>
+
+<p>Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine
+attristée et les yeux battus. Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas très bien...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que... ton fiancé?...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose
+qui m’a secouée ce matin...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m’a fait de
+la peine tout de même...</p>
+
+<p>Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien... Lisette Renaud?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... elle est morte ce matin!...</p>
+
+<p>&mdash;Morte?... de quoi?...</p>
+
+<p>Jeanne dit, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;On croit qu’elle s’est tuée:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Avec de la morphine... tu sais, on n’a pas beaucoup parlé de ça devant
+moi... mais j’ai compris<a name="page_251" id="page_251"></a> que c’est à la suite d’une explication qu’elle
+a eue avec M. de Bernès...</p>
+
+<p>&mdash;Quand?...</p>
+
+<p>&mdash;Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé
+de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...</p>
+
+<p>&mdash;C’est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été
+impressionnée...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n’est-ce pas?... d’autant plus que, pour l’instant, les chagrins
+d’amour me touchent beaucoup...</p>
+
+<p>Elle ajouta, avec un sourire désolé:</p>
+
+<p>&mdash;Et pour cause!...</p>
+
+<p>Bijou dit, d’un ton de regret:</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n’aime pas
+beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et
+chantait vraiment bien!... c’est dommage!... et M. de Bernès doit être
+bien malheureux!...</p>
+
+<p>Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que l’on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne
+le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les
+autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne
+doivent avoir de remords...</p>
+
+<p>Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement
+la main devant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera
+rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!...<a name="page_252" id="page_252"></a> Allons!
+parlons de la revue, de chiffons... de n’importe quoi... Ah!... à propos
+de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle va... mais elle me va mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!...</p>
+
+<p>&mdash;Très naturel, au contraire!... je n’ai pas ton teint, moi!... je suis
+plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis
+presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si
+coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un
+peu trop planche... c’est d’ailleurs sans importance!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sans importance?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu’elle soit bien ou mal habillée, la
+médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que
+tu es...</p>
+
+<p>Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d’un air à moitié sérieux, à
+moitié blagueur:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...</p>
+
+<p>Puis, changeant brusquement de ton:</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure iras-tu aux courses demain?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... c’est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel...
+Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je
+voudrais bien ne pas y arriver avant toi...</p>
+
+<p>Denyse regarda sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour
+les boutonnières...<a name="page_253" id="page_253"></a> je ne sais pas où en trouver... on m’a parlé d’un
+jardinier... dans les environs de la gare...</p>
+
+<p>&mdash;De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de
+fleuristes...</p>
+
+<p>&mdash;Si... il paraît que c’est dans cette ruelle... tu sais, à droite du
+quai?...</p>
+
+<p>&mdash;La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il
+n’y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques
+petites maisons... que les officiers louent parce que c’est près du
+quartier...</p>
+
+<p>Bijou se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Denyse fut la première à l’hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard,
+l’air triste et le visage défait.</p>
+
+<p>Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu’il lui avait donné, mais
+seulement pour lui rendre une liberté dont il n’avait plus que faire, et
+qu’il n’avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l’un de
+l’autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison,
+parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la
+ruelle déserte pendant une partie de l’après-midi. Elle allait et
+venait, le nez en l’air, semblant chercher une trace, avec une
+insistance que Jean ne s’expliquait pas et qui l’inquiétait beaucoup.
+Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu’ils traversaient en
+voiture la place de la<a name="page_254" id="page_254"></a> gare, madame de Nézel qui entrait dans la
+venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s’assurer de ce
+qu’elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse
+qu’il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa
+vie?...</p>
+
+<p>Il s’excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui
+affirmait gentiment qu’il arrivait à l’heure. Au moment même où il
+cherchait un moyen de la questionner, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç’a été
+difficile, va!... j’ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de
+la journée... on m’a envoyée dans des petites rues impossibles... où je
+me suis perdue... et où je n’ai rien trouvé...</p>
+
+<p>Heureux de voir éclater l’innocence de Bijou, Jean s’écria malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c’est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des
+Lilas?...</p>
+
+<p>Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu ça?... tu m’as vue?...</p>
+
+<p>Il répondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi!... un de mes amis...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas!... c’est un officier du régiment de Bernès... Ah!...
+si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier
+soir?... Eh bien, elle s’est tuée!...<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>Bijou dit, d’un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce
+sujet:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je le sais!... c’est bien dommage!...</p>
+
+<p>C’était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d’avoir parlé de
+cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n’était plus une petite
+fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cœur
+battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée
+comme chaque jour, puisqu’elle ignorerait encore sa demande. Il fut très
+désappointé d’apprendre qu’elle était à Pont-sur-Loire et qu’elle y
+était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire
+franchement ce qu’elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille,
+elle lui répondit qu’elle n’osait même plus parler, Denyse leur ayant
+déclaré à tous, le matin même, qu’ «elle trouvait M. de Clagny
+charmant... mais pas pour l’épouser».</p>
+
+<p>Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût
+instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu’au lendemain pour
+réfléchir, c’était ce qu’il voulait.</p>
+
+<p>Denyse et Jean rentrèrent juste à l’heure du dîner. Quand ils
+descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la
+mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à
+cheval; il avait rencontré des officiers<a name="page_256" id="page_256"></a> qui faisaient du service en
+campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l’histoire.</p>
+
+<p>&mdash;C’est affreux!...&mdash;fit Bertrade,&mdash;de penser que cette petite s’est
+tuée!... elle était si gentille et si jeune!...</p>
+
+<p>Giraud dit, d’une voix étrange qui résonna dans la grande salle à
+manger:</p>
+
+<p>&mdash;C’est justement parce qu’on est jeune qu’il faut se tuer quand on est
+malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...<a name="page_257" id="page_257"></a></p>
+
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+<p class="nind">L<small>A</small> marquise n’avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de
+«troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu’elle la
+fit appeler chez elle.</p>
+
+<p>La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée
+quand sa grand’mère lui annonça qu’elle avait des choses très sérieuses
+à lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il s’agit, commença madame de Bracieux,&mdash;d’un de mes bons amis, qui
+est aussi le tien...</p>
+
+<p>Bijou l’interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Clagny?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... M. de Clagny... tu as dû t’apercevoir qu’il t’aime beaucoup,
+n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l’aime beaucoup aussi... beaucoup!...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement... mais toi, tu l’aimes comme un père... ou un oncle
+charmant... et lui ne t’aime pas comme une fille... ou comme une
+nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...</p>
+
+<p>Elle demanda, craintive:</p>
+
+<p>&mdash;Étonnée de quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;De... il veut t’épouser... là!...</p>
+
+<p>Bijou murmura, l’air stupéfait:<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p>&mdash;Lui aussi?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment «lui aussi»?...&mdash;fit la marquise, stupéfaite à son tour,&mdash;qui
+donc veut t’épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...</p>
+
+<p>Denyse rougit.</p>
+
+<p>&mdash;J’aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand’mère,&mdash;dit-elle en
+s’asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,&mdash;mais nous
+sommes si en l’air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les
+courses et les bals, que je n’ai pas trouvé un instant... ça n’avait
+d’ailleurs pas grand intérêt!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... tu trouves ça, toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... puisque je n’ai envie d’épouser ni l’un ni l’autre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;D’Henry et de Jean... oui... Jean a d’abord parlé pour Henry... qui
+l’avait, paraît-il, chargé de savoir si je l’autorisais à vous demander
+ma main... J’ai répondu que c’était à vous et pas à moi qu’il devait
+s’adresser...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un vrai Bijou, toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que ça n’avait aucune importance, puisque je ne voulais pas
+l’épouser...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’a pas assez de fortune pour toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je n’en sais rien!... et puis, ça m’est bien égal!... mais Henry
+ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et Jean?...</p>
+
+<p>&mdash;Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c’est ce que je lui ai
+dit quand, après<a name="page_259" id="page_259"></a> avoir vu que je refusais Henry, il a repris l’affaire
+pour son propre compte...</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m’explique à présent
+pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable
+en terre!...</p>
+
+<p>Et, après un silence, la marquise conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...</p>
+
+<p>&mdash;Comment la connaissez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son
+genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du
+vieil ami de ta grand’mère...</p>
+
+<p>&mdash;Lui aussi, il est réussi!...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... mais il a près de soixante ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’en a pas l’air!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il les a!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais!... ce qui n’empêche que je n’aurais pas plus de répugnance
+à l’épouser qu’à épouser Jean ou Henry...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas ce que c’est que le mariage... tu ne peux pas
+comprendre...</p>
+
+<p>Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:</p>
+
+<p>&mdash;Si!&mdash;fit-elle lentement,&mdash;je comprends très bien, grand’mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir aujourd’hui?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir tout à l’heure...<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<p>Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui répondrez, grand’mère, que je suis très touchée, très flattée
+qu’il ait bien voulu penser à moi... mais que je n’ai pas envie de me
+marier encore...</p>
+
+<p>Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis trop bien ici avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...&mdash;murmura madame de Bracieux,
+embrassant le joli visage tendu vers elle,&mdash;tu sais que tu es toute ma
+joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta
+vieille grand’mère... je ne te dis pas ça pour t’engager à faire un
+mariage qui serait fou...</p>
+
+<p>Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Fou?... pourquoi, fou?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu’il sera tout
+à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage
+a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les
+reconnaître!..</p>
+
+<p>Bijou s’était levée en entendant une voiture s’arrêter devant le perron.</p>
+
+<p>Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d’un air indifférent:<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p>&mdash;Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...</p>
+
+<p>Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il part?... Tiens!... il avait pourtant l’air de prendre racine dans
+le pays!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;fit M. de Rueille,&mdash;les racines du père Clagny ne sont jamais
+bien profondes...</p>
+
+<p>Bijou se tourna vers sa grand’mère:</p>
+
+<p>&mdash;Quand part-il?...&mdash;demanda-t-elle inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le
+verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à
+qui il veut dire adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne va pas aux courses?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... il fait ses malles!...</p>
+
+<p>&mdash;Et notre revue, demain?...&mdash;s’écria Denyse navrée&mdash;il m’avait tant
+promis de venir la voir!...</p>
+
+<p>La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec
+un cœur exquis, la jeunesse est sans pitié.</p>
+
+<p>L’entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle
+était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau,
+infiniment jolie et rare.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc la petite Dubuisson,&mdash;dit Louis de La Balue à M. de
+Juzencourt,&mdash;elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix...
+elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l’air?...
+de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<p>M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:</p>
+
+<p>&mdash;C’est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l’est pas!...
+Est-ce qu’elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...</p>
+
+<p>&mdash;Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans
+quelque coin... Ah!... non... il n’est pas dans un coin... le voilà qui
+papillonne comme les autres autour de «Bijou»...</p>
+
+<p>Juzencourt demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... vous ne papillonnez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... j’épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou
+l’autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous
+savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante
+pas!...</p>
+
+<p>Et, d’un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il
+dit, la voix et le regard voilés:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chaleur, n’est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas
+rougir... vous avez d’ailleurs une de ces peaux!... c’est vrai!... vous
+avez l’air d’un hercule... et malgré ça, la peau est d’une couleur... et
+d’un grain!...</p>
+
+<p>Comme il se penchait vers lui, l’air attendri, Henry lui cria, de sa
+grosse voix sonore et pleine:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous m’embêtez avec ma peau!...</p>
+
+<p>Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla
+retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou
+s’embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois
+six danseurs.<a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+
+<p>Quand M. de Clagny s’approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans
+même répondre à son salut:</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère m’a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c’est à
+cause de moi?...</p>
+
+<p>Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l’entraînant
+dans un salon presque désert:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie?...&mdash;supplia-t-elle,&mdash;je vous en prie... ne partez
+pas!...</p>
+
+<p>Il répondit, très ému:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l’impossible...
+je n’ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les
+autres... j’ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est
+fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d’oublier mon rêve... et
+pour ça, il faut que je m’en aille loin... très loin...</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez cru que... que je dirais oui?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et
+confiante... que j’avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous
+vous laisseriez aimer...</p>
+
+<p>Elle dit, songeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Alors... c’est ma faute si vous avez espéré ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas votre faute... c’est la mienne... on espère ce qu’on
+désire...</p>
+
+<p>&mdash;Si!... je suis sûre que j’ai été avec vous telle que je n’aurais pas
+dû être?...</p>
+
+<p>Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Bijou!...&mdash;s’écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c’est moi qui
+dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?...
+promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la
+revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai...
+mieux que ce soir...</p>
+
+<p>Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne regretterez pas d’être venu!...</p>
+
+<p>Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...</p>
+
+<p>Et, s’appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui
+accourait pour réclamer «sa valse».</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc ta cousine tranquille!...&mdash;fit M. de Jonzac, qui, assis
+sur un divan, regardait danser,&mdash;tu es beaucoup trop jeune pour inviter
+des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c’est pas non plus
+au tien, j’imagine!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vraiment des façons de parler!...</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, p’pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La
+Balue marque de plus en plus mal?...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...<a name="page_265" id="page_265"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ils ont dit qu’il se peinturlurait...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu’il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n’as qu’à le demander à tes
+cousins... ils te le diront...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m’a répondu:
+«Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu’on va bientôt s’en aller?...</p>
+
+<p>&mdash;S’en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...</p>
+
+<p>&mdash;C’est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M.
+Giraud et M. l’abbé!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... au fait!... pourquoi n’est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou
+avait demandé une invitation pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais il n’a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque
+temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se
+coucher, il s’en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas ce qu’il a?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu’il a Bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il a Bijou?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p’pa,
+qu’ils sont tous à courir après elle, s’pas?... sans parler du père
+Clagny qui ne compte plus...</p>
+
+<p>Il s’arrêta un instant, et acheva, l’air attristé:</p>
+
+<p>&mdash;Et de moi, qui ne compte pas encore...</p>
+
+<p>&mdash;Tu exagères beaucoup tout ça!&mdash;dit M. de<a name="page_266" id="page_266"></a> Jonzac, très convaincu que
+son fils voyait juste, mais n’en voulant pas convenir,&mdash;Bijou est
+certainement très jolie, et il n’est pas surprenant que...</p>
+
+<p>Pierrot l’interrompit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;C’est pas seulement jolie qu’elle est!... c’est bonne, et
+intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l’aimer,
+allez, p’pa!... et si j’avais seulement vingt-cinq ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t’enverrait
+promener comme les autres...</p>
+
+<p>Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien possible!...</p>
+
+<p>Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne
+Dubuisson:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle assez jolie, hein, p’pa!... regarde-la... elle est habillée
+absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles «point sur point»,
+comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand
+elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et
+comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas!... crois-tu que je
+peux me risquer à l’inviter, dis, p’pa, Jeanne Dubuisson?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...</p>
+
+<p>Elle accepta, en effet, et s’éloigna au bras de Pierrot. Alors, M.
+Spiegel vint à Denyse et l’invita pour la valse qui commençait, mais
+elle fit «non» de la tête, en disant:<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je suis si fatiguée, si vous saviez!...</p>
+
+<p>Il insista:</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu’un tout petit tour, voulez-vous?... je n’ai pas, depuis le
+commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...</p>
+
+<p>Et, prenant tout à coup son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non!... je sens que je mens très mal!... je ne suis pas
+fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j’ai peur de faire de la peine à Jeanne, là!...</p>
+
+<p>Il répéta, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;De la peine à Jeanne, pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça a l’air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut
+que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous
+adore... à tel point qu’elle est jalouse de qui vous approche... ou vous
+parle... ou vous voit, même!...</p>
+
+<p>Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M.
+Spiegel demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous l’a dit?...</p>
+
+<p>Bijou répondit, avec l’empressement gêné et maladroit de quelqu’un qui
+se voit obligé de mentir:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non!... c’est moi qui ai deviné ça!... moi toute
+seule... j’aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe
+en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin...<a name="page_268" id="page_268"></a> ou
+même l’ombre d’une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis
+là?...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu’ils
+ont raison, ceux qui vous aiment!...</p>
+
+<p>Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint
+subitement coloré, les narines agitées d’un imperceptible battement,
+écoutait sans répondre le jeune professeur.</p>
+
+<p>Alors il passa son bras autour d’elle, saisit la petite main souple
+qu’elle lui abandonna, et l’entraîna au milieu des valseurs.</p>
+
+<p>M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse.
+Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr’ouvertes sur ses
+petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jeune
+homme, elle tourna tant que l’orchestre joua. Plusieurs fois elle passa
+sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui
+sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.</p>
+
+<p>Et lorsque, entre temps, Jeanne s’arrêtait pour reprendre haleine,
+Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d’elle absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous,&mdash;disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son
+formidable genou,&mdash;je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur
+de <i>football</i>... L’équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un
+match avec l’équipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir ça... ça
+sera<a name="page_269" id="page_269"></a> très chic!... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux
+plaquages!...</p>
+
+<p>Comme Jeanne, sans répondre, suivait d’un œil inquiet son fiancé qui
+passait et repassait devant elle, heureux d’emporter Bijou dans ce
+tournoiement rapide et doux, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!...&mdash;dit-elle, la voix changée,&mdash;je me sens un peu mal à l’aise...
+j’ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprès de papa qui joue
+là-bas... je voudrais m’en aller!...</p>
+
+<p>Tandis qu’ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou
+arrêtait M. Spiegel à côté de l’orchestre et lui disait en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes donc enragé!... il faut souffler un peu, pourtant!...
+d’ailleurs, voilà la valse qui finit...</p>
+
+<p>Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs
+habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et
+tout à coup, s’écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah!
+bien!... si je m’attendais à vous voir!...</p>
+
+<p>Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur
+Bijou ses yeux d’un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m’attendais pas non plus à être vu, mademoiselle!...<a name="page_270" id="page_270"></a></p>
+
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+<p class="nind">C<small>OUCHÉE</small> à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu’elle
+entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée
+comme après une longue nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Grand’mère,&mdash;dit-elle,&mdash;j’ai beaucoup réfléchi depuis hier...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;A ce que vous m’avez dit pour M. de Clagny...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...&mdash;fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire
+qu’elle croyait enterrée.</p>
+
+<p>Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile
+de s’occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les
+liquider.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai réfléchi...&mdash;continua Bijou,&mdash;et puis... cette nuit au bal j’ai
+vu M. de Clagny...</p>
+
+<p>La marquise demanda, un peu inquiète:</p>
+
+<p>&mdash;Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est que j’ai changé d’avis...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que tu dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que, avec votre permission, j’épouserai M. de Clagny...<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... tu ne feras pas ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait de la folie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, grand’mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je
+ne l’épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n’aurais un instant
+de tranquillité...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l’ai vu profondément, horriblement malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment... mais ça passera!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... ça ne passerait pas!... et, je vous l’ai dit, j’aime M. de
+Clagny plus que je n’ai jamais aimé personne... excepté vous... alors,
+la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma
+faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup
+plus encore que lui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu le serais bien davantage, si tu l’épousais!... Écoute, mon
+Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j’ai eu le tort
+peut-être de t’élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre
+trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage
+impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les
+connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure où tu veux
+courir...</p>
+
+<p>&mdash;Non...&mdash;fit Bijou en arrêtant d’un geste madame de Bracieux qui
+voulait parler,&mdash;ne me dites rien, grand’mère... je n’ignore ni les
+responsabilités que j’accepte, ni les devoirs que<a name="page_272" id="page_272"></a> je devrai remplir...
+et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M.
+de Clagny que j’aime tendrement...</p>
+
+<p>Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tendrement... et la preuve, c’est que la pensée de l’épouser ne
+m’effraie pas... tandis que l’idée d’épouser les autres me causait une
+sorte de répulsion...</p>
+
+<p>Elle s’agenouilla devant la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous consentez, grand’mère?... dites-le, je vous en prie?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une
+petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le
+promets!... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou?... tu vas,
+poussée par ton bon cœur, par ton exquise pitié, faire une
+irréparable bêtise...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai plus besoin de réfléchir... je n’ai fait que ça depuis hier...
+et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce
+qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n’est-ce pas,
+grand’mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Seigneur!... tu peux être tranquille!... si tu crois que je
+suis pressée d’aller apprendre ce mariage-là!... de contempler les mines
+effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui
+parler ce soir!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il m’a dit qu’il ne viendrait pas!...<a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il m’a promis, à moi, de venir...</p>
+
+<p>Elle ajouta, en tendant à sa grand’mère son gai visage:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, il faut que j’aille m’occuper des décors... et de la
+rampe qui ne s’allume pas... et de mon costume qui n’est pas fini...</p>
+
+<p>La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la
+tête de Bijou et répondit en l’embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop
+grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On
+devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à
+cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut
+surprise d’en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...</p>
+
+<p>Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l’air embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à
+Pont-sur-Loire et lui a offert de l’amener...</p>
+
+<p>Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Ne dérange pas ta grand’mère... papa n’entre pas maintenant... il a
+son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le
+parc...</p>
+
+<p>Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit:<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si M. Spiegel et moi nous n’avions pas des rôles dans la revue, et si
+nous n’avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas
+venus...</p>
+
+<p>Bijou dit, étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... nous!... notre mariage est démoli!...</p>
+
+<p>&mdash;Démoli?...&mdash;répéta Bijou consternée,&mdash;démoli!... et pourquoi?...</p>
+
+<p>Jeanne répondit, l’air très calme, mais les yeux voilés:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j’avais la certitude qu’il m’aimait peu ou pas... alors je
+lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d’accepter la vie
+de souffrance que j’entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait ça!... et tu ne regrettes
+rien?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...</p>
+
+<p>Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et c’est... c’est à cause de moi, n’est-ce pas?... à cause de
+l’attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...</p>
+
+<p>Jeanne fit «oui» de la tête. Denyse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour?...<a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu’il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que,
+certainement, il t’aimait...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, «et puis?...»</p>
+
+<p>&mdash;Oui... à quoi ça le menait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... à souffrir... et, qui sait... à espérer!...</p>
+
+<p>&mdash;Espérer... m’épouser?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... oui... je ne sais pas!... espérer vaguement je ne sais quoi...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh! bien
+involontairement, ton malheur?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n’est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...</p>
+
+<p>Bijou parut réfléchir:</p>
+
+<p>&mdash;Si je me mariais?...&mdash;demanda-t-elle brusquement.</p>
+
+<p>Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d’une voix entrecoupée:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Clagny veut m’épouser...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Clagny!...&mdash;fit Jeanne stupéfaite,&mdash;mais il a soixante ans, M.
+de Clagny!...</p>
+
+<p>&mdash;J’avais dis non... je vais dire oui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remède est peut-être
+un peu dur... mais que veux-tu?... je t’aime, ma Jeanne, et la pensée de
+te voir du chagrin me fait horreur!...</p>
+
+<p>&mdash;Je t’assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n’épouserais
+pas, moi, M. Spiegel... il m’a dit tantôt des choses qui m’ont été
+pénibles...<a name="page_276" id="page_276"></a> et que, quoi que je fasse, je n’oublierai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Des choses pénibles?... à quel sujet?...</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de ma jalousie... il m’a dit que c’était ridicule... et
+pourtant, je ne me plaignais de rien!... à lui, je l’ai dissimulée de
+mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit, à ce bal, j’ai été
+souffrante... j’ai demandé à papa de m’emmener... il a été mécontent...
+il a cru que je boudais...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça s’oubliera!...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en
+épousant un vieillard...</p>
+
+<p>&mdash;Un vieillard!... c’est drôle!... il ne me fait pas du tout l’effet
+d’un vieillard, M. de Clagny!... j’aimerais mieux certainement épouser
+un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...</p>
+
+<p>Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l’embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l’attendras paisiblement, celui qui doit «te plaire tout à
+fait»!... tu as bien le temps!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je suis décidée!... tout ce que tu ferais à présent serait
+inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille
+aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi
+encore... et dis-moi que tu m’aimes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...&mdash;demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.
+Spiegel,&mdash;est-on prêt?... répétons-nous?...</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, il devenait nerveux,<a name="page_277" id="page_277"></a> agité, ayant besoin de
+s’étourdir, cherchant à s’empêcher de penser.</p>
+
+<p>Denyse répondit très calme, en essuyant rapidement ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... on est prêt... on n’attendait plus que vous!...</p>
+
+<p>Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu’il
+baisa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’êtes pas trop fatiguée d’avoir veillé si tard, mademoiselle?...</p>
+
+<p>Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de
+mademoiselle Dubuisson:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes encore plus fraîche qu’hier!...</p>
+
+<p>Jeanne s’approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec
+une douleur intense au fond de ses doux yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois!... ton remède serait inutile... il est incurable!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.</p>
+
+<p>Bijou était si jolie dans son costume d’Hébé, si virginale et si pure,
+si délicieuse à regarder que, lorsqu’elle voulut aller, après la pièce,
+mettre une robe de bal, tous la supplièrent de rester telle qu’elle
+était.</p>
+
+<p>Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments
+des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d’un ton
+pointu:</p>
+
+<p>&mdash;C’est ça, le costume qui devait être très<a name="page_278" id="page_278"></a> correct!... ce costume que,
+pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer?...</p>
+
+<p>Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l’interpella
+sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments!... tu t’entends à déshabiller les jolies femmes,
+toi!... seulement, à ta place, quand il s’agit des femmes et surtout des
+jeunes filles de ma famille, j’aurais le crayon plus... respectueux...</p>
+
+<p>Jean répondit, après avoir regardé Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce
+costume!...</p>
+
+<p>Bijou intervint:</p>
+
+<p>&mdash;D’ailleurs,&mdash;dit-elle paisiblement,&mdash;il n’y a que trois personnes qui
+aient le droit de s’en occuper, de mon costume!... grand’mère... moi...
+ou mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu en avais un?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... eh bien, je vais en avoir un!...</p>
+
+<p>Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.</p>
+
+<p>Bijou reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t’assure que c’est vrai!... je me marie...</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?...&mdash;demanda M. de Rueille, inquiet.</p>
+
+<p>Pierrot dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne blague!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui épouses-tu?&mdash;demanda Henry de Bracieux,&mdash;qui?...</p>
+
+<p>Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui
+entrait:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le dire à M. de Clagny...<a name="page_279" id="page_279"></a></p>
+
+<p>Se tournant vers lui, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, nous irons dehors!... on étouffe là-dedans!...</p>
+
+<p>Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum rosé de Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu’elle est «esthétique» ce soir!... c’est M. Giraud qui doit la
+trouver pure!... lui qui dit qu’elle n’est pas faite pour les costumes
+modernes...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... au fait!... où est-il donc, Giraud?&mdash;demanda Jean de
+Blaye,&mdash;il a disparu après le dîner... et on ne l’a plus revu!...</p>
+
+<p>Pierrot expliqua qu’il avait dû aller se promener sur le bord de la
+Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en
+plus singulier: avec des crises aiguës de gaîté et de mélancolie.</p>
+
+<p>Ce matin encore, il était sorti de la salle d’études pour aller chez
+madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre
+anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant
+qu’il n’avait pas osé frapper parce qu’il entendait la marquise qui
+causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il
+n’avait plus dit un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable est-il passé?...&mdash;demanda Jean.</p>
+
+<p>Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:</p>
+
+<p>&mdash;Où est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou
+dit, très douce:<a name="page_280" id="page_280"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du
+chagrin... j’ai pensé que, peut-être, j’avais été avec vous trop
+affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui
+n’est pas?... Est-ce vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai!... alors, vous n’avez pas du tout d’affection pour moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que si!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous m’aimez comme... comme on aime un vieux parent
+quelconque?...</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... vous ne m’aimez pas assez... pour... m’aimer comme mari?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais rien!... je m’explique mal ce que j’éprouve pour vous!...
+d’abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis,
+je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur...
+il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus
+heureuse... et jamais, jamais, je n’avais encore éprouvé ça!...</p>
+
+<p>Très ému de ce qu’elle disait, inquiet aussi de ce qu’elle allait dire,
+le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j’ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n’avais encore
+aimé personne, et que, d’autre part, je ne me consolerais jamais de vous
+avoir causé un grand chagrin... le mieux était de vous épouser...</p>
+
+<p>M. de Clagny s’arrêta court, et demanda, la voix étranglée:<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors... vous consentez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie!... ma chérie!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l’ai dit ce matin à grand’mère,&mdash;continua Bijou,&mdash;et je dois vous
+avouer qu’elle n’a pas été très contente... elle a fait tout ce qu’elle
+a pu pour me faire changer d’avis...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle trouve que c’est fou, pour vous comme pour moi, de se marier
+lorsqu’il y a une telle disproportion d’âge... et puis... elle ne me l’a
+pas dit, mais j’ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me
+préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...</p>
+
+<p>&mdash;Et c’est...</p>
+
+<p>&mdash;La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes
+horriblement riche... grand’mère me l’a dit hier quand elle m’a appris
+que vous demandiez ma main...</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu
+moins riche?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait beaucoup!... avec les idées de grand’mère surtout!... Oh!...
+non pas qu’elle trouve humiliant pour moi d’être épousée sans rien...
+car je n’ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle
+considère, que le mariage est une association ou un échange de valeurs:
+«Donne-moi d’quoi qu’t’as... j’te donnerai d’quoi qu’j’ai...» disent les
+gens d’ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent
+qui est considérable...<a name="page_282" id="page_282"></a> j’ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet,
+et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes
+gêne-t-elle votre grand’mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà!... elle m’adore, grand’mère, et elle calcule que j’ai
+trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi...
+et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe...
+après m’être habituée à un bien-être excessif, que j’ignore jusqu’ici...
+je me trouverai très gênée et très malheureuse à l’âge où l’on ne
+recommence plus sa vie... et où l’on souffre des mauvaises habitudes
+qu’on ne sait plus perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et
+sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout...
+même si vous ne devenez pas ma femme...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... elle dit qu’un testament... ça se déchire!...</p>
+
+<p>&mdash;Si votre grand’mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de
+mariage?...</p>
+
+<p>Bijou se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle s’imaginera que nous divorcerons... et que le divorce
+détruit les choses faites...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je
+possède... et si je vous donne encore le reste en m’en réservant
+seulement l’usufruit?...</p>
+
+<p>Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouvement<a name="page_283" id="page_283"></a> tout plein de câline
+tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m’en
+donnerez beaucoup... j’espère bien que vous vivrez très, très
+longtemps... et il m’importera peu, quand je serai vieille, de me
+retrouver pauvre... relativement?...</p>
+
+<p>Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de
+Denyse:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre
+sans que l’avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous
+quitterai plus jamais, jamais!...</p>
+
+<p>Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous pourrez m’aimer un peu... comme je vous aime?...</p>
+
+<p>Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de
+voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d’eux, plusieurs
+personnes parlaient bas, et l’on entendait des pas pesants et cadencés.
+Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans
+l’obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit:</p>
+
+<p>&mdash;C’est singulier!... on dirait qu’il est arrivé quelque chose?...</p>
+
+<p>Mais Bijou, qui s’était arrêtée, inquiète, le cœur<a name="page_284" id="page_284"></a> battant à coups
+pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit
+paisiblement, en retenant le comte par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce
+moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils
+ont mangé, ils s’en retournent chez eux...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le
+château?...</p>
+
+<p>Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se
+serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à
+lui.</p>
+
+<p>Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs
+voitures qui emmenaient les invités.</p>
+
+<p>Bijou dit, surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... on s’en va déjà!... et le cotillon?... est-ce qu’il est bien
+tard?...</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui
+allaient monter en voiture. Denyse demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... vous partez?... pourquoi?</p>
+
+<p>M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa
+fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de
+Bijou.</p>
+
+<p>Et M. de Clagny, commençant à s’inquiéter, dit à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont de drôles de têtes!... Ah çà! qu’est-ce qu’il y a donc?...<a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<p>Dans le vestibule, qu’une large traînée d’eau sillonnait, des
+domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux
+gros de larmes et les mains pleines de fleurs.</p>
+
+<p>Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.</p>
+
+<p>Bijou s’arrêta, interdite; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce qui est arrivé?...</p>
+
+<p>Bertrade répondit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Giraud s’est noyé... on vient de le rapporter... c’est le meunier
+qui l’a retrouvé près de l’écluse...</p>
+
+<p>Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les
+fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je sais bien... grand’mère avait défendu de le dire devant
+Bijou... mais moi, je veux qu’elle le sache!...<a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+<p class="nind">C<small>OMME</small> elle attendait, sur le seuil de la petite église, l’oncle Alexis
+qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d’un coup
+de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis
+de son voile, elle coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le
+portail ce regard luisant qui savait si bien voir.</p>
+
+<p>Elle aperçut tout d’abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui
+s’avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu
+nerveux. Henry de Bracieux, l’air agacé, écoutait distraitement la
+marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans
+une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses
+grandes mains gantées de blanc manœuvrer avec maladresse, sans
+parvenir à le dégager.</p>
+
+<p>L’air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M.
+Sylvestre s’engouffrait tête baissée dans l’escalier de la tribune, et
+l’abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en
+évitant de regarder dans la direction de Bijou.</p>
+
+<p>Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait<a name="page_287" id="page_287"></a> à côté de son père que la
+foule lui permît d’entrer. Derrière les belles dames et les beaux
+messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des
+paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se
+détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à
+longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les
+yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui
+illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de
+vivre, d’être jolie et d’être aimée.</p>
+
+<p>L’oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: «Quand tu
+voudras?...» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en
+marche au son de l’orgue qui ronflait.</p>
+
+<p>Un cocher de fiacre, entré dans l’église pour regarder «la noce»,
+s’écria en voyant passer Bijou:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d’un chien!... c’qu’elle est chouette, la mariée!...</p>
+
+<p>A quoi un valet de la ferme à «maît’ Lavenue» répondit, avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pas?... Eh bié, l’est core meilleure qu’alle n’est
+chouette!!!...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c"><small>FIN</small></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c"><small>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.<br />PRINTED IN GREAT BRITAIN.</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td align="center"><i>Nelson<br />
+Éditeurs<br />
+189, rue Saint-Jacques<br />
+Paris</i></td>
+
+<td style="border-left:1px solid black;
+padding-left:2%;" align="center"><i>Calmann-Lévy<br />
+Éditeurs<br />
+3, rue Auber<br />
+Paris</i></td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BIJOU ***
+
+***** This file should be named 39694-h.htm or 39694-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Fritz Ohrenschall and the Online Distributed
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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