Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 3/3, by Edward John Trelawney

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Title: Un Cadet de Famille, v. 3/3

Author: Edward John Trelawney

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval

Release Date: April 28, 2012 [EBook #39555]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 ***




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  COLLECTION MICHEL LVY


  OEUVRES COMPLTES
  D'ALEXANDRE DUMAS


  PARIS--IMPRIMERIE DE DOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS




                    UN
              CADET DE FAMILLE

        TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL

                PUBLI PAR
              ALEXANDRE DUMAS

            --TROISIME SRIE--

                   PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS

                   1860
           Tous droits rservs




        UN

  CADET DE FAMILLE




XCI


Aprs avoir russi, non sans quelque peine,  rassembler une partie de
nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la
longue absence me causait de vives inquitudes.  ma grande
satisfaction, j'entendis bientt sa voix appeler, en le dsignant par
son nom, un homme du grab; je courus  la rencontre de mon ami, et je
m'aperus qu'un vif chagrin proccupait son esprit. Les yeux inquiets
de de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarm:

--Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit tre
gar.

--Qui est gar? demandai-je.

--Un Franais, mon secrtaire.

Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pmes sans
danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser
dans le jungle pour dcouvrir le protg de de Ruyter. Mais nos
courses dans toutes les directions de la grande tendue du hallier
furent infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout
resta inutile: le Franais fut introuvable.

L'approche de la nuit nous obligea  quitter la sombre demeure des
tigres, des reptiles et de la fivre. Nous regagnmes donc nos tentes
en nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui
tait arriv de fatal au pauvre Franais.

Ce Franais tait un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa
protection, et auquel il avait donn son amiti, dans le compatissant
espoir de gurir une tristesse maladive, dont le souvenir de rcents
malheurs avait accabl le jeune tranger. Dans ce dsir louable et
gnreux, de Ruyter avait enlev le jeune homme  la monotone
existence de bureau d'un de ses agents, et lui avait donn sur le grab
la charge de subrcargue. Pendant les premiers jours de son
installation, le nouvel employ remplit ses devoirs avec la plus
scrupuleuse exactitude; il sortait  peine de sa cabine et n'avait de
communication volontaire qu'avec de Ruyter.

Le pauvre et triste tranger mangeait  peine, lisait du matin au
soir, et les posies qu'il composait paraissaient avoir seules le
pouvoir d'apporter un peu de consolation dans sa dsesprante
mlancolie. Il restait plong pendant des heures entires dans ses
rveuses penses, et ces penses n'taient chasses loin de lui que
lorsque sa main ple et frle frlait, pour en tirer de divins
accords, les cordes d'une guitare casse. Quand je me trouvais sur le
grab, j'apercevais l'tranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de
me formaliser de ses manires froides, de son air indiffrent, prenant
pour de l'orgueil le navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour
mme, emport par cette goste personnalit qui fait commettre de si
lourdes fautes, j'adressai au subrcargue une question presque
insolente, et  laquelle il ne rpondit pas. Mais ma question parut si
douloureusement le blesser, qu'il descendit du couronnement de la
poupe, et rentra dans la cabine.

Van Scolpvelt, qui avait t tmoin de ma petite attaque, me dit assez
aigrement:

--Vous avez trs-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par
manire de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est
hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empcher de devenir
fou. Comme cet infortun prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois
en outre un philosophe rveur. Pendant l'hallucination produite par
cette drogue, ses facults sont extatiques; il est frapp de folie, et
compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien mme il le voudrait:
je l'ai pris sur le fait. Les imbciles peuvent croire que l'tranger
est inspir; moi, je sais qu'il est fou, car il faut tre fou pour
faire des vers. Les maniaques ont gnralement des intervalles
lucides, et cet clair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur
maladie peut s'amoindrir et devenir gurissable, mais ceux qui ont la
folie de l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la
science sont sans remde.

Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais--me croyant seul
veill sur le vaisseau--le retour de de Ruyter, qui tait dans l'le,
je vis le jeune Franais monter l'coutille. La brillante clart de la
lune tombait sur sa figure, dont la cadavreuse pleur glaa le sang
dans mes veines. Quand l'tranger fut arriv sur le pont, il arpenta
d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards
inquisiteurs, l'espace qui spare l'arrire de la proue. Son air
triste, rsolu, sa dmarche inquite, me firent croire que, second
Torra, il cherchait  se venger de l'insulte que je lui avais faite.

Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque
du jeune homme. Aprs s'tre avanc vers la poupe, il en fit deux ou
trois fois le tour; mais je n'tais point l'objet de cette promenade
fivreuse, car l'tranger me regarda  peine, et ses mains
inoffensives pressrent son front dans une treinte dsespre. De la
proue, il se dirigea vers l'arrire du vaisseau, et, aprs avoir
ramass une bote  balles, il monta avec prcipitation sur le
couronnement de la poupe. Je levai les yeux vers lui, sa figure
pensive tait tourne vers le ciel. Rien n'tait d'un aspect plus
dsolant que cette belle et ple figure, dont les lvres murmuraient
faiblement d'indistinctes paroles.

Un voile de nuages me cacha l'tranger; ce voile tait-il l'motion
qui baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus
pas le temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la
mer retentit dans la nuit.

Je rveillai prcipitamment un homme couch auprs de moi, et,
bondissant vers l'endroit o le malheureux tait tomb, je fis
entendre cet appel dsolant:

--Alerte! un homme  la mer; faites tomber le bateau de la poupe!

Le schooner tait amarr derrire le grab, et la nuit tait si
tranquille, que ma voix pntra dans les deux quipages; mon bateau et
celui de mes hommes furent mis  l'eau en mme temps.

J'arrivai le premier  l'endroit o avait disparu le protg de de
Ruyter. La mer tait si transparente, qu'il me fut facile de voir le
corps pli en deux, la figure renverse. La crainte du danger que je
pouvais courir n'opposa point d'obstacle  mon vif dsir de sauver
l'tranger. Je plongeai donc dans la mer la tte la premire, et
j'arrivai jusqu' lui. Je saisis le Franais par le bras, et,  l'aide
du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je
ramenai le noy  la surface de la mer, en tchant de redresser son
corps, qui rsistait presque  nos efforts, tant il tait
extraordinairement lourd. Entran par ce poids trange, je disparus
dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je me crus sur le point
de perdre tout  fait la respiration. J'allais renoncer forcment 
poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du
schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'chappait
encore, deux hommes se jetrent  la mer, et nous remontmes sur le
bateau.  ma grande surprise, le Franais tait devenu lger, et nous
pmes trs-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et
froid comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie.

Malade, fatigu, la tte en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour
qu'il vnt me tter le pouls.

--Vous aviez besoin de prendre une mdecine, me dit-il, et l'eau de
mer est un trs-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort.
Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantit; je
n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre 
jeun.

--J'ai bu forcment, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si
j'ai engouffr un baril d'eau, moi, il en a bien aval un tonneau, et
il faut que cette absorption le tue si vous ne lui prtez le gnreux
secours de votre assistance.

--Combien de temps est-il rest dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.

--Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amus  compter les
minutes en plongeant dans la mer.

--Le sauvetage a pris la dure d'un quart d'heure, dit le rais.

--Fort bien, rpondit le docteur. Ne vous inquitez pas, capitaine;
on peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant
vingt minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide  la
nature. Suivez-moi, capitaine.

Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'coutille,
fit mettre le corps du Franais sur une table et le dpouilla de ses
vtements. Les soins du docteur firent bientt apparatre de faibles
symptmes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une
inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxi le goulot
d'une bouteille de skdam; mais, au grand dsespoir de l'intrpide
Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'trange remde avec
indignation.

Quelques heures aprs, l'espoir de sauver le pauvre Franais devint
une certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis
s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un  l'autre,
l'honneur d'avoir rendu la vie au protg de de Ruyter.

Nous apprmes le lendemain qu'avant de se jeter  la mer, le Franais
avait, pour lui servir de ballast, charg ses mains de deux gros
boulets de canon.

Une sorte de haine fut la seule rcompense que m'accorda l'tranger
pour tout remercment.

--Suis-je donc un esclave? dit-il  de Ruyter un jour. Suis-je la
proprit de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme
la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce froce
Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se
plat pourtant dans le carnage, car il aime  exterminer ceux qui
tiennent  la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel
motif, il m'a retir de la mer! J'tais dj si heureux, je me croyais
au ciel, endormi sur ses genoux! Ah! malheur au dmon qui s'est plac
entre elle et moi; malheur  celui qui m'a ramen sans piti dans
l'enfer de l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux
mourir, et ils s'unissent tous pour me forcer  vivre, pour m'attacher
 la chane de mes amers chagrins!

Pendant trois jours, nous continumes  chasser dans les jungles;
pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y dcouvrir les
traces du jeune Franais.

--J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'aprs m'avoir jur sur
l'honneur qu'il n'attenterait pas  sa vie, le jeune Franais s'est
livr  la frocit d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas
enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.

La mystrieuse disparition d'une personne pour laquelle nous
ressentions une amicale piti nous attrista profondment, et ce ne fut
qu'en dsespoir de cause que nous abandonnmes nos recherches.

L'quipage assurait d'une voix unanime que, pendant le sjour du jeune
homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le
voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses
plaintes lugubres. Si un matelot tait assez hardi pour vouloir
approcher le fantme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en
gmissant le sillage du vaisseau.

Cette superstitieuse terreur se rpandit si bien parmi les matelots,
que la plupart n'osaient aller le soir  l'arrire du vaisseau sans
appeler  leur aide la divine protection du ciel.




XCII


Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune
Franais.

L'agent de correspondance que notre commodore avait  l'le de France,
ayant eu besoin d'un commis, crivit en Europe. Quelques mois aprs le
dpart de sa lettre, deux jeunes gens se prsentrent  lui, protgs
par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frres, et
cette assertion tait justifie par une grande ressemblance de gestes,
d'allures et de visage. L'an semblait avoir prs de vingt ans, le
cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frres taient beaux,
doux, excessivement distingus dans leurs manires et dans leur
langage. Un appartement fut donn aux nouveaux commis dans la maison
du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses
employs franais, fut plus content de leur zle que de leur savoir.

Enfin, aprs un travail assidu, les deux trangers devinrent
d'admirables arithmticiens. Constamment heureux de se trouver
ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne frquentaient ni
les cafs ni les bals, consacrant  la promenade ou  l'tude leurs
heures de libert. Cette conduite rgulire enchanta le ngociant, et,
pour en prouver sa satisfaction, il accorda un cong de huit jours 
ses protgs, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos
dans une maison de campagne qu'il possdait  Port-Louis.

Quatre jours aprs le dpart des deux Franais, le marchand, inquiet
de leur silence, car ils avaient promis d'crire, se dcida  aller
leur rendre visite. En approchant de la villa, le ngociant fut
trs-surpris de voir que, malgr la fracheur de la soire, les
fentres de la maison, hermtiquement closes, ne laissaient pntrer 
l'intrieur ni jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa
 la porte; personne ne rpondit.

pouvant de ce silence, le ngociant brisa les carreaux d'une fentre
du rez-de-chausse et pntra dans la maison. D'un pas rapide il
parcourut l'appartement du premier tage; le plus grand ordre y
rgnait, mais le sjour des deux trangers n'y avait laiss aucune
trace. L'pouvante du bon marchand se changea bientt en terreur; une
plainte sourde, lugubre, profondment douloureuse, jeta sa note au
milieu du mortel silence qui planait sur la villa. Le ngociant bondit
vers la chambre d'o s'tait chapp ce rle d'agonie, et il trouva
couchs sur un lit en dsordre, ples et presque sans vie, les deux
pauvres trangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amiti taient
inutiles au plus jeune: il tait mort depuis quelques heures, et,  sa
stupfaction, le ngociant dcouvrit que l'habit masculin cachait une
femme.

La touchante histoire des deux employs fut vite comprise par le
propritaire, qui, avec une bont relle, mit tous ses soins 
rappeler le survivant  la vie. Une lettre cachete, mise en vidence
sur une table et adresse au ngociant, lui rvla tout le mystre. Le
jeune homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa matresse,
enleve par une fivre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.

Le jeune homme gurit. Pendant quelques mois il vcut dans une sorte
de somnolence oublieuse du pass; mais quand la raison revint, quand
l'esprit lucide put sonder les souffrances du coeur, le malheureux
amant retomba dans un dsespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter,
instruit par le marchand, conut l'espoir d'amliorer le sort du
Franais en l'emmenant avec lui sur le grab.

Appartenant tous deux  une noble famille franaise, ces deux jeunes
gens s'taient aims ds leur plus tendre enfance. La jeune fille
avait t leve  Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mre
l'avait condamne  une rclusion perptuelle, dans l'intrt de son
fils unique, qui, par cette mort apparente de sa soeur, hritait de
toute sa fortune. Protg par une parente de sa matresse, le jeune
homme pntra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous
deux quittrent Paris, et avec l'intention de fuir  l'tranger, ils
se rendirent au Havre-de-Grce; l,  force d'argent, ils eurent le
bonheur de faire consentir un capitaine hollandais  les recevoir sur
son bord. Les yeux d'argus de la police franaise cherchaient les
fugitifs; un embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en
partance furent soigneusement visits. Le capitaine hollandais, qui ne
voulait rendre ni l'argent ni les bijoux qu'il avait reus des deux
enfants, qui voulait de plus viter une amende ou un emprisonnement,
se montra aussi rus que la police franaise.

Pendant la dure de l'embargo, l'adroit matre hollandais cacha les
amoureux dans les caves de son agent, qui tait contrebandier, si bien
que la visite qu'on fit  son bord n'amena aucune dcouverte. Quand la
permission de quitter le port fut accorde aux vaisseaux, le prudent
commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrs sur
le pont. Il s'attendait  une seconde visite de la mfiante police.
Cette seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un
officier ta le bondon du tonneau o la jeune fille tait cache et
fourragea l'intrieur avec son pe. L'arme dchirait la poitrine de
l'enfant, tandis qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine
disait:

--C'est un tonneau vide, monsieur.

L'amour donne au coeur de la femme le courage du hros, car la pauvre
blesse ne fit pas entendre une plainte.

Les deux jeunes gens arrivrent en Hollande sans amis et presque sans
argent, car, aprs les avoir dpouills de tout, le capitaine eut
l'air de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif
dsir de se sparer des fugitifs.

 cette poque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles
pour arriver  persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage
rel de scurit et de fortune en allant s'tablir dans leurs colonies
indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait prcisment un des
agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En consquence, il
conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'le de France, et  ce
conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont
nous avons dj parl.




XCIII


La recherche du Franais avait employ une si grande partie de notre
temps, que, pour en rparer la perte, nous nous htmes de regagner
nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir rel que je trouvai le
schooner presque en tat de reprendre sa course.

Dans les renseignements que j'avais pris  Poulo-Pinang pour les
transmettre  de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie
anglaise prparait une expdition pour aller attaquer les pirates 
Sambas. Les maraudeurs, trs-nombreux sur cette le, avaient commis un
grand dgt, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de
la Compagnie.

Les Anglais avaient donc pris la rsolution d'attaquer les pirates
dans leur rsidence mme,  Sambas; de son ct, de Ruyter avait le
dsir de s'opposer  la tentative des Anglais; malheureusement pour
moi, le schooner tait si fracass qu'il tait impossible de me mettre
sur-le-champ  la recherche des croiseurs franais, afin de les
runir  nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie.

Enfin, et  ma grande satisfaction, je mis  la voile pour Java,
tandis que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui
une bonne partie de mes hommes et deux canons du schooner.

J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire
parvenir au gouverneur de Batavia les dpches de de Ruyter. Ces deux
devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le
grab.

Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course  Java, si ce n'est
la capture ou plutt la _recapture_ (car il avait t dj pris par un
vaisseau anglais) d'un petit btiment espagnol appartenant aux
marchands des les Philippines, charg de camphre et des clbres nids
d'oiseaux bons  manger.

Il n'y avait  bord du vaisseau, quoique sa charge ft bien prcieuse,
que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute
rsistance de leur part fut impossible.

Quelques jours avant ma conqute, un brigantin anglais de haut bord
s'tait empar,  la hauteur des les Philippines, d'un vaisseau
espagnol charg de nids. Quand, aprs avoir abord le prisonnier,
l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols
rpondirent:

--Des nids d'oiseaux.

--Des nids d'oiseaux! s'cria le capitaine; comment! coquins, me
prenez-vous pour un imbcile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides!
menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids
d'oiseaux! Ouvrez les coutilles!

Les matelots anglais fouillrent le fond de cale, stupfaits de ne
trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et
boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant
n'tait l que pour cacher un transport plus prcieux, les Anglais en
jetrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite  la
dcouverte de la vritable possession des Espagnols. Aprs avoir vid
le vaisseau, aprs l'avoir fouill, sond, visit, du pont en bas, les
accapareurs restrent les mains vides: il n'y avait rellement que des
nids d'oiseaux. La tristesse dsespre des Espagnols excita la gaiet
des Anglais. Ils accablrent donc leurs prisonniers des rflexions les
plus moqueuses sur l'trange chargement qu'ils avaient pris aux les
Philippines.

 son retour sur le brigantin, l'officier fit  son commandant un
rcit circonstanci de la visite qu'il venait de faire.

--Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils taient
vritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai dbarrasss de
ce sale arrimage.

--Vous avez bien fait, rpondit le stupide commandant, et, comme le
vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du
ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur.

--Vraiment, s'cria encore le stupide commandant, ces pauvres
Espagnols avaient perdu la tte le jour o il leur vint la sotte ide
de remplir leur vaisseau de bourbe, et  plus forte raison de mettre
cette puante glaise dans des sacs.

 la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman
et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire
dans le port le plus voisin.

La seule chose sense que fit ce John Bull fut de transporter sur le
brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette prcaution, se
seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau.

 son arrive dans un port chinois, le commandant raconta d'un air
plaisant le tour de moquerie qu'il avait jou aux Espagnols. Son rcit
fut accueilli par un blme si gnral, que le niais personnage comprit
enfin la perte considrable qu'il venait de faire.

 cette poque, les nids mangeables se vendaient au march chinois
trente-deux dollars espagnols la _rattie_, ce qui faisait valuer la
charge du vaisseau  quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable
de capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni
l'escarcelle de cent livres d'conomie, se dsespra, s'arracha les
cheveux et reprit la mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.

Pour la premire fois de sa vie, le commandant du brigantin se
recommanda  la misricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas 
propos d'couter cette sordide prire, et le vaisseau, mal dirig par
les marins, choua sur les ctes de la Chine. La trouvaille de quatre
livres d'or n'aurait pas donn aux Chinois la satisfaction qu'ils
ressentirent en voyant arriver prs d'eux cette cargaison de nids
d'hirondelles.

L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grgeois; alors
les timides Chinois oublirent leur crainte du danger, ne firent
attention ni aux vents ni aux vagues, et se prcipitrent  travers le
ressac cumant. Les forts foulrent aux pieds les faibles, les frres
passrent sur leurs frres, et tous arrivrent sur le vaisseau
naufrag; le pauvre vaisseau fut si bien pill qu'il flotta sur l'eau
aussi lgrement que le ferait une bote  th vide; pas un morceau,
pas mme un fragment de la cargaison ne fut laiss sur les parois du
fond de cale.

Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer  mon tour
appartenait  la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son
ignorance qui fit mon succs, et, pour tre bien certain de ne pas
perdre ma prise, je la mis en touage derrire le grab.

Louis, le munitionnaire, qui tait avec moi, me demanda la permission
d'aller  bord du navire captur pour y faire l'exprience culinaire
de la soupe renomme de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la
Chine, une si grande rputation de saveur, qu'elle a donn naissance 
ce proverbe: Si l'esprit de la vie, si l'me immortelle quittait le
corps d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir,
sachant bien que le paradis ne peut offrir de dlices qui soient
comparables  cette merveilleuse nourriture.

--Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens 
introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins clbre
arrah-punch, je serai,  bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que
le prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?

Excit par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille
politesses au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement  l'ouvrage,
que vers le soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de
m'apporter un chantillon de son triomphant succs.

Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitu comme
l'tait le mien  une chre simple et frugale. Le nid, fondu par la
cuisson, devient une gele brune; on ajoute  cette gele des nerfs de
daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des oeufs
de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.

La fameuse soupe de tortue a le got fade en comparaison de l'pic
potage aux nids d'hirondelles; cependant la relle saveur du mets
mrite d'tre connue par les nombreux gastronomes europens, et je les
engage fort  faire cette offrande  leur prcieux palais.




XCIV


Je touchai  une des les Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon
chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac
chinois.

En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une
belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents
convoitaient mes pices d'or.

--Allons, allons, me dit la mre de la jolie petite fille, donnez-moi
encore une pice d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un
panier d'oeufs, des fruits et mon ane par-dessus le march, car il
me semble qu'elle vous plat.

Je donnai  la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis  mes
hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me
prit la main, et sans jeter un regard  sa mre, sans recevoir d'elle
une caresse ou un mot d'adieu, elle s'lana, lgre comme un faon,
sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau  Zla de cette fleur
malaise, et, dans mon me, je sentis une relle admiration pour cette
mre qui n'tait point imbue des prjugs troits qui prvalent en
Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevr ne doit tre
ni une charge ni un embarras pour sa mre; la lionne abandonne le
lionceau, et les mres chrtiennes vraiment claires laissent leurs
enfants libres, guides sans doute dans leur conduite par la
supriorit d'un instinct naturel.

 l'poque de mes voyages, la France et la Hollande taient runies
sous la mme dictature, et je fus trs-bien accueilli par le
gouverneur de Batavia, qui tait un officier hollandais. Aprs avoir
reu mes dpches, il ordonna aux autorits de la ville de me
faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces
achats devaient se faire, pour mon intrt, avec la plus grande
promptitude, car il tait fort dangereux de communiquer journellement
avec les habitants de l'le, sur lesquels le cholra-morbus svissait
d'une manire horrible.

Les ngociants de la factorerie hollandaise taient si officieusement
bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de
rafrachissements, me causaient malgr moi une sorte de dgot. De
Ruyter tait le hros de ces marchands, et la confiance illimite que
notre commodore avait en moi,--puisque, possesseur de sommes
considrables, je pouvais en disposer  ma guise,--produisait sur les
habitants de Java un effet presque magique.

Bien que le nom et l'amiti de de Ruyter fussent pour moi un
excellent patronage, je pouvais  la rigueur me passer de cette
protection dans les endroits o nous tions connus. J'avais tabli
depuis longtemps par mes actions une renomme particulire, et mon nom
seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la mdisance,
ou, pour mieux dire, la calomnie, a analys ma conduite: elle a
prtendu que je mritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une
mchante, qu'une malicieuse envie.

J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable  Michel
Cassio, j'avais la tte inflammable, et je ne pouvais supporter avec
calme l'aiguillon d'un excs de vin. Je dois cependant m'accorder le
mrite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dgotants
excs de la bouche, et ce dgot me faisait repousser avec une
inflexible politesse les offres hospitalires des ngociants
hollandais. Quand j'eus termin mes affaires, je regagnai en toute
hte ma petite cabine, sjour charmant, qui, pour moi, contenait le
monde, puisqu'elle abritait Zla. Nous tions toujours insatiables de
caresses: notre affection tait l'inpuisable trsor dans lequel nos
mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dnmes
tte  tte, nous rgalant ensemble sur la mme grappe de raisin,
buvant du caf dans la mme tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot
rsume tout! L'excs de l'amour tait mon seul excs; j'tais robuste,
je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me
laissa dans la quitude physique la plus parfaite.

Les Europens qui se trouvaient  bord et sur terre me dirent que le
prservatif le plus efficace contre les attaques du cholra-morbus
tait une excellente nourriture et mme un abus des liqueurs fortes.
La fivre cholrique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts
qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.

J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant 
eux, ils les mirent aussitt en pratique, mangeant et buvant du matin
jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On dfendit, comme
fort dangereuses, les consommations de riz, de lgumes; moi, je
mangeai tout cela, ainsi que mon quipage, et nous vcmes en parfaite
sant; tandis que les Europens, en dpit de toutes leurs prcautions,
moururent comme des moutons atteints par la mortalit.

Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chasss par
le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres,
tout frts, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux
vaisseaux de guerre franais et hollandais, qui avaient reu l'ordre
de mettre  la voile, se trouvaient dans un tat si dplorable, qu'il
leur fut impossible de quitter le port.

Si le cholra-morbus avait pu tre chass par l'excellence de la
nourriture, il n'et point attaqu la partie europenne de mon
quipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle
n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta
sa propre race, les enfants du soleil.




XCV


Comme si la contagion se ft propos de rsoudre la question relative
 la nourriture, elle frappa  la tte le principal organe du systme
de l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si
l'abondance de la nourriture, si l'excs des boissons avaient la
puissance de prserver de la mort, Louis existerait encore. Il
mangeait comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une
baleine n'aurait pu produire autant d'huile que le corps de ce
gastronome en contenait. En outre, il buvait d'une manire effrayante,
et il faut que sa gorge ait t double d'un mtal aussi insensible
que l'asbeste,  l'preuve du feu, pour qu'elle ait pu supporter le
passage brlant de l'alcool qu'il buvait sans cesse.

Depuis que le cholra-morbus avait commenc ses ravages  bord du
schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:

--Garon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne
savez-vous pas que la fivre est arrive  bord? Apportez lestement la
bouteille de grs, afin que je chasse cette importune visiteuse.

Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample
rasade de skdam et l'avalait d'un trait.

Le chronomtre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait
pas l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son
palais tait si infaillible, qu' la plus petite ngligence du garon
charg de lui donner  boire, il s'criait d'un ton furieux:

--Garon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous
tes!

Un matin, Louis vocifra aprs avoir bu:

--Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vid ma bouteille,
et vous l'avez remplie d'eau de mer?

--Monsieur, je vous assure...

--Taisez-vous; le skdam que vous dites me donner n'est qu'une drogue
dgotante; elle ferait bondir le coeur d'un cheval marin.

Quand le garon voulut essayer de prouver  Louis que la liqueur qu'il
venait d'absorber tait bien du skdam, Louis se mit en fureur, jeta
la bouteille  la tte du garon, et sa rage tait si grande, que je
fus oblig d'intervenir.

--Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaant devant le
garon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou
raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skdam
pur.

--Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je
sois devenu assez stupide pour ne plus reconnatre le got de ma
liqueur favorite? Mais le diable lui-mme serait incapable de m'y
faire tromper. Je bois du genivre depuis l'ge de cinq ans, et Van
Slphe, le grand marchand de liqueurs d'Amsterdam, a dclar qu'aprs
lui j'tais le meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai
mieux, de toute l'Europe. D'ailleurs, ayant aval depuis que je suis
au monde liqueur sur liqueur, assez de quoi suffire  mettre le
schooner  flot, je dois me connatre en saveur, got et parfum. Ceci
est une drogue, une mdecine; ce garon m'a tromp, vol: il a bu mon
genivre. L'as-tu bu? dis! Hein, monsieur, le savez-vous?

Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards
de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lvres balbutiaient de
sourdes menaces.

--Damn garon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as
vid ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du
vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je dteste les
docteurs, les drogues, et toutes les pitres choses dont on rgale les
malades. Allons, allons, alerte! Dmarre, voleur; alerte! va me
chercher une autre bouteille.

Le garon obit. Louis porta le skdam  ses lvres; mais pour lui le
fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire
bredouilla, toussa, repoussa le verre, ta de sa bouche une pipe
nouvellement allume et baissa la tte.

--Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.

Il ne rpondit pas.

J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacit
lumineuse de ses petits yeux noirs tait obscurcie; ses lvres
blanches se couvraient d'cume, et sa mchoire infrieure tremblait
lgrement.

--Hol! vieux Louis, rpondez; qu'avez-vous? tes-vous malade?

--Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au coeur, et
rien de plus. Cette damne drogue m'a empoisonn; mais, du reste, je
vais bien, trs-bien.

Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.

--Vous tes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez
vous reposer  l'arrire du vaisseau.

--Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la
sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le coeur
aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du
Sud,  l'le d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent  bord...
Comme un grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnrent du
gin  boire. Ce n'tait point du gin, capitaine, mais une infernale
drogue. Ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient tabli dans l'le une
distillerie de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons,
intelligents, utiles. Leur gin tait mauvais, dtestable; il me fit
souffrir un mal pareil  celui que je ressens aujourd'hui.

En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre
en disant:

--Ma tte est en feu; j'ai un incendie dans le corps.

J'aimais sincrement Louis, et je suivais avec une peine profonde
l'altration rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.

Je lui pris le bras, et, sans rsistance de sa part, je parvins  le
conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zla de lui donner des
soins.

--Lady Zla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma
couche, c'est un ange de bont, un ange descendu du ciel.

Louis tomba bientt dans un sommeil fivreux, agit, presque
convulsif, puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants
lucides taient remplis par l'indistinct murmure d'incohrentes
paroles. Au point du jour, par une habitude qui survivait 
l'garement de l'esprit et  la faiblesse du corps, Louis se souleva
sur un de ses coudes et dit d'une voix distincte:

--Garon, apportez-moi la bouteille.

Fatigu et  moiti endormi, le garon se trana vers l'armoire
consacre, et y prit une bouteille remplie de genivre.

--Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.

--J'ai chaud, j'ai trs-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon
corps, aussi sec qu'un morceau de bois calcin, n'a pas la moindre
moiteur. Je suis dans un four, je brle; garon, la bouteille, la
bouteille!

Je n'eus pas le courage de rsister au suppliant regard que Louis jeta
sur le skdam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses
mains tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais
au moment o l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lvres
blanches et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'criant
d'un ton dsespr:

--Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce dmon m'apporte
du feu; mais je brle, misrable, je brle; je suis dans un gouffre de
flammes!

Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de
l'agitation la plus furieuse  l'abattement le plus profond.

Vers une heure de l'aprs-midi, le garon vint me dire que le
munitionnaire dormait.

Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je
contemplai le cruel ravage opr par la maladie. La figure de Louis
tait livide, la peau du cou ple et raye; de larges rides bleutres
indiquaient que le pauvre voyageur avait baiss son pavillon devant
le terrible roi des pirates. La bannire grise de la mort planait
au-dessus de lui. Je plaai un miroir devant les lvres serres du
pauvre Louis, et aucun souffle ne vint en ternir la limpidit. Comme
si la destruction avait t impatiente de commencer son oeuvre
d'anantissement, elle s'emparait du corps avant mme que l'tincelle
vitale se ft entirement teinte. J'avais  peine essuy les larmes
qui remplissaient mes yeux, que le docteur, pench auprs de moi, me
dit impatiemment:

--tes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas
jeter ce corps dans la mer, nous prirons tous.

--Comment! m'criai-je, le sincre, l'honnte, le bon et jovial Louis,
Louis, la vie de l'quipage, va tre la proie des chiens de mer? il
sera jet hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous
soyons bien certains que la vie l'a tout  fait abandonn? Non, non,
touchez-le, docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit
jet dans la mer.




XCVI


Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus
oblig de comprendre que son conseil tait bon  suivre. La
dcomposition du corps tait si rapide, que l'atmosphre du vaisseau
devenait de minute en minute plus lourde et plus paisse, et je
sentais qu'un danger rel planait autour de nous. Je donnai l'ordre 
deux matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y
enfermer les restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher
aux pieds du mort deux lourds sacs de plomb.

Aprs avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris
d'un drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous
dirigemes en dehors du havre pour le faire couler  fond, car il
tait expressment dfendu d'ensevelir les pestifrs prs du port. Si
j'avais pu trouver sur le schooner un livre de prires, je me serais
fait un devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis.
Malheureusement, nous tions fort peu religieux, et nos intentions
seules taient bonnes. Je fus donc oblig de me contenter des honneurs
qu'on rend aux marins. En consquence, on tira trois voles de
mousquets sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le coeur serr par
l'treinte d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans
l'abme de la mer ce bon et loyal serviteur.

Tout  coup mes hommes s'crirent, et d'une voix visiblement
effraye:

--Ne ramons plus, il est l, il revient!

En effet, l'eau un instant trouble avait repris son calme, et le
cadavre reparaissait  la surface, flottant auprs de nous aussi
lgrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.

Les superstitieux marins taient tellement mus, qu'ils ne cherchaient
point  dcouvrir une cause naturelle  l'apparition de Louis, et
cette cause tait bien certainement la faiblesse ou la chute des
balles de plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fmes
virer le bateau, et je crois, en vrit, que mes hommes apportrent 
se rapprocher de Louis le mme empressement qu'ils auraient mis 
sauver un de leurs frres en pril. Lorsque j'eus dcouvert que le
ballast s'tait chapp, je cherchai autour de moi un objet assez
lourd pour en rparer la perte. Notre grappin seul tait  ma
disposition: je m'en servis, et le corps s'enfona une seconde fois.

--Que je sois damn! s'cria un vieux marin, si toutes les ancres de
la marine royale de Portsmouth ont assez de force pour amarrer ce
dogre hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis
n'a mis dans ses dalots autre chose que du skdam ou du kirsch, et il
n'est ni juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de
mer.

J'avais amarr le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le
permettre notre scurit et notre bien-tre. Malgr cette prcaution,
les ravages exercs par le cholra se propagrent  bord, et je perdis
plusieurs hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis.
Je passais les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de
repos que le soin personnel de ma sant me contraignait  prendre
s'coulaient pour moi dans des inquitudes mortelles. Je ne savais
quel remde il fallait employer pour dompter le mal, ou du moins pour
en viter moi-mme les atteintes; car mon ivrogne de docteur avait
dsert, et, malgr mes recherches, je n'avais pu lui donner un
successeur.

Aprs avoir longuement caus avec mes deux contrematres, je pris la
dcision, peut-tre dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le
lendemain au premier rayon du soleil.

Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me
dit prcipitamment:

--Capitaine, il est encore  flot, il marche cte  cte du schooner;
faut-il qu'il vienne tout  fait  bord, monsieur?

--Oui, dis-je  moiti endormi, oui, laissez-le venir  bord; mais qui
est-ce? de quelle nation?

--Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!

--Qui, lui?

--Le munitionnaire, monsieur.

--Le munitionnaire! Quel munitionnaire?

--Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas
rester amarr sous l'eau.

Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du dfunt couch
sur l'eau,  travers la proue et dans une position qui pouvait faire
croire qu'il tait soutenu par le cble. Tous les marins se pressaient
 l'avant du schooner; ils taient stupfaits, et je dois dire que mon
tonnement tait aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis
tait miraculeuse. Le grappin avait t parfaitement attach, et sa
force tait suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne
comprenais rien  la muette rsistance de cet inerte cadavre; mais en
examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystre fut bientt
clairci. Les requins de terre avaient coup le hamac afin d'arriver
au corps, qui tait horriblement dchir. N'osant pas porter les mains
sur ces restes informes, nous les toumes jusqu'au rivage: l, je fis
faire un grand trou dans le sable, et aprs y avoir enseveli le
munitionnaire, je plaai sur sa tombe le fond d'un bateau naufrag. Ce
double soin le prservait  jamais du contact de l'eau.




XCVII


Lorsque tous mes prparatifs de dpart furent termins, je me rendis
chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais
fait des affaires pour tout terminer au plus tt, et, ces divers soins
remplis, je mis  la voile.

Nous tions rests quatre jours dans le port, et pendant ces quatre
jours le vent n'avait pas rafrachi la lourdeur de l'atmosphre.
Batavia est, comme Venise, entrecoupe de canaux, mais ces canaux sont
des rceptacles de toutes les immondices qui dcoulent des
habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et
l'odeur nausabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies.
L'intrieur de l'le et les montagnes qui avoisinent la ville sont
habitables; mais la ville elle-mme est annuellement ravage par cette
fivre mortelle qu'on dsigne sons le nom de fivre de Java.

Les hommes jeunes et forts taient toujours les premiers atteints par
le terrible flau. Quant aux grands mangeurs, ils n'chappaient jamais
 ses coups. Je dteste les gourmands autant que Mose et Mahomet
dtestaient les pourceaux, et je me rjouis de leur mort. Cependant je
fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnte Louis,
dont toute la gourmandise ne pouvait touffer ni mme amoindrir les
impulsions gnreuses. Ceux qui parmi nous taient de la race des
lvriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs,
taient rarement saisis par la fivre, en dpit mme de leurs excs.
Notre charpentier, vritable chien de mer, buvait journellement un
demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine  vapeur.

J'avais une peine infinie  maintenir l'ordre et la discipline sur le
schooner; mon quipage tait compos en grande partie d'hommes bannis
de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces
hommes rebelles aux lois, au caractre indomptable, ne connaissaient
ni les liens de parent ni les liens d'affection, et plus d'une fois
mon pouvoir sur eux s'est trouv dans un danger imminent. Cependant
j'avais pour rels protecteurs de vieux marins attachs  de Ruyter,
quelques braves Europens et les fidles Arabes de Zla. La petite
fille malaise que j'avais achete  sa tendre mre me servait de
sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le
pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-matre, qui
tait li  de Ruyter par l'intrt, la seule certitude de fidlit
que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus
difficile  gouverner tait une bande de Franais, dont le caractre
tait si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils
s'armaient de longs couteaux en menaant de tout tuer. Le chef de
cette bande eut un jour une discussion avec le contre-matre
amricain, qui tait un homme paisible et fort timide. Je me trouvais
sur le pont et j'entendis la dispute. Irrit depuis longtemps de la
conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'mut mme
pas, car ses yeux hautains supportrent effrontment mon regard, et il
ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.

--Saisissez le sclrat! m'criai-je d'un ton furieux.

 cet ordre, le Franais rougit de colre et appela ses compatriotes.

Je n'attendis pas l'arrive des mutins; je saisis d'une main ferme le
rebelle, et j'enfonai dans son coeur mon poignard malais.

--Allez  vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Franais
accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et
je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me dsobir.

Les Franais obirent en grondant; mais, depuis ce coup de matre, ma
domination fut entire, absolue, et je n'eus qu' me fliciter de mon
nergique dtermination; car, malgr ma colre, je n'avais point t
pouss au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant
propice  l'excution d'un projet depuis longtemps mdit.




XCVIII


Nous parcourmes le long de la cte de l'est afin de dcouvrir une
baie o, d'aprs ma carte maritime, se trouvait un ancrage; l, je
devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer
tranquillement ma course. Nous marchions aussi prs que possible du
rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils taient si
faibles, que pendant plusieurs jours nous fmes forcs de rester
stationnaires. Les eaux de la mer semblaient ptrifies, tant elles
taient unies et calmes; de plus, la chaleur tait si touffante, que
les Raipoots, qui adorent le soleil, se dbattaient sur le pont pour
conqurir un pied carr de l'ombre de la banne. Le seul
rafrachissement qui et la puissance de calmer un peu mes douleurs de
corps et de tte tait un bain pris d'heure en heure; malgr ce soin,
mes lvres et ma peau taient aussi gerces que l'corce d'un
prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapt pour un
climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la
manoeuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout
autre btiment.

Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et
rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempte
suive son repos. Bientt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les
vents vinrent caresser les vagues endormies, et nous passmes
doucement le long du rivage pour gagner notre ancrage prs de
Balamhua, en dedans de l'le d'Abaran. L, nous trouvmes une rive
sablonneuse, une petite rivire et un bois si largement fourni, qu'on
et pu croire que les arbres verdoyants taient amoureux de l'cume
des eaux. Un petit village javanais se trouvait  l'embouchure de la
rivire, et, en change d'une petite quantit d'eau-de-vie et de
poudre, le chef de ce village nous donna la permission de prendre sur
l'le toutes les choses dont nous aurions besoin. Nous dbarqumes nos
tonneaux d'eau vides, et mes hommes s'occuprent, sous la direction du
charpentier,  abattre les plus beaux arbres.

Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribu 
propager la fivre et la dyssenterie dans mon quipage, et pour remde
j'avais ordonn l'ther, l'opium et de bon vin pour les convalescents.
Dsespr de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apport
aucune attention aux discours mdicaux de Van Scolpvelt, je
regrettais encore d'avoir si bien nglig mes tudes. En dpit de
cette ignorance, je continuais mon rle de docteur, et cependant je
n'avais, pour en dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni
canne  pomme d'or, et je droguais les malades avec aussi peu de
contrition que les membres du collge royal des mdecins.

En faisant mes prparatifs de dpart, j'appris qu'une dispute avait eu
lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs
avaient t blesss par un coup de fusil, et ces emportements
meurtriers taient frquents, parce que les matelots ne voulaient pas
comprendre que sur terre ils taient sujets  des lois d'ordre et de
discipline.

--Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes lis par des devoirs,
nous appartenons  la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre
nous fassions notre volont. Quand nous avons de l'argent, nous sommes
assez justes pour payer nos dpenses ou nos dgts; mais quand nous
n'en avons pas, on doit nous donner les choses qui nous sont
ncessaires. Il n'est pas lgal, ajoutaient-ils en forme de
proraison, que les natifs gardent pour eux toutes les productions du
rivage, puisque, aussi bien que la mer, la terre appartient aux
hommes.

Ce raisonnement tait l'invariable rponse que j'obtenais de mes
hommes lorsque je les sermonnais sur la brutalit avec laquelle ils
assaillaient, volaient et massacraient les natifs.

L'impossibilit dans laquelle j'tais de me faire tout  fait obir
amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de
rcompenser les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les
tourmenteurs.

Un jour cependant il me fut rapport que dans une nouvelle bataille le
tort tait du ct des villageois; je ne pus connatre toute la
vrit, mais je craignis une revanche sanglante; pour l'viter, je
pris sur un bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me
dirigeai vers le village. Mon cadeau fut assez mal accueilli;
cependant, aprs une heure d'explications, je russis  pallier les
torts de mes hommes, et nous nous quittmes amis. Je tenais beaucoup 
cette rconciliation, car l'inimiti des natifs et pu me causer de
grandes pertes de temps, d'hommes et de provisions.

Quand mes prparatifs de dpart furent achevs, le chef javanais vint
 bord du schooner, et m'invita  l'accompagner dans une partie de
l'le o se trouvait une grande quantit de daims et de sangliers.
J'avais dj manifest le dsir de faire une partie de chasse, mais le
chef en avait toujours diffr la ralisation en disant qu'il tait
bon d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les
animaux de la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait
d'inonder la terre, l'invitation du chef me parut le rsultat d'une
promesse faite. Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure
de notre dpart pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et
sincre, le chef me supplia de ne pas faire natre parmi son peuple
des craintes jalouses en emmenant avec moi une grande quantit
d'hommes arms.

Je m'engageai  suivre ses conseils sur ce point, et nous nous
sparmes en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.




XCIX


J'tais rellement sans crainte, et aucune mfiance ne pntra mon
esprit. Nanmoins je pris les prcautions les plus minutieuses pour
assurer le salut de mes hommes et le mien.

Je dbarquai le lendemain, accompagn de quatorze marins, tous
fidles, braves, courageux et bien arms. En outre, j'ordonnai aux
bateaux qui nous avaient conduits de s'loigner du rivage, de jeter le
grappin, et d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux
natifs.

Le chef m'attendait accompagn seulement de cinq hommes, arms de
poignards et de lances de sanglier.

Nous pntrmes dans l'intrieur du pays en suivant les sinuosits de
la petite rivire, que la pluie d'orage avait rendue jauntre et
boueuse. Nous fmes obligs plusieurs fois de traverser la rivire 
gu, et, avant d'effectuer ce passage, je dis  mes hommes de mettre
dans leurs casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller
leurs armes. L'exprience m'avait rendu vigilant et souponneux, si
bien que je remarquai plusieurs choses qu'une personne moins
attentionne et laisses passer inaperues. Le chef javanais causait
souvent avec ses hommes, souvent encore il voulait nous faire
traverser la rivire dans des endroits o elle tait boueuse et
remplie de trous profonds. Tout  coup, et sans m'expliquer les causes
de ce changement, il se mit  l'arrire de la troupe et voulut diriger
notre marche d'un ct oppos  celui que nous devions suivre. Cette
conduite veilla mes soupons, et sans rien dire je me mis 
surveiller tous les mouvements du chef. Afin de laisser croire au
Javanais que j'avais en lui la plus entire confiance, je le suivis
sans observation. Mais j'avais le soin de noter dans ma mmoire les
localits que nous traversions, ainsi que les gus de la rivire. Le
danger dans lequel j'avais plac Zla en l'emmenant avec moi  la
chasse aux tigres m'avait donn une cruelle leon de prudence, et
l'ide de la savoir seule, quoique en sret sur le schooner, me
rendait sage, sens, et surtout fort mfiant. Grce aux importunits
de ma chre petite fe, j'avais pris avec nous Adoa la Malaise. Cette
enfant tait vive, adroite et ruse comme un lutin. On pouvait avoir
en son instinct sauvage la plus entire confiance. Adoa ne pensait,
n'aimait personne au monde que sa chre Zla; pour Zla elle et donn
sa vie. La seule chose qui l'attacht  moi tait l'amour que me
portait ma femme. Adoa avait  peu prs le mme ge que sa matresse;
mais il n'y avait pas dans le monde deux tres moins ressemblants: la
fille malaise tait rabougrie dans sa croissance, large et osseuse;
son front bas tait  moiti cach par des cheveux noirs, rudes et qui
tombaient en mches roides sur sa figure plate et d'une couleur
bistre. Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui
les sparait, tre tout  fait indpendants l'un de l'autre et
pouvaient regarder  la fois  bbord et  tribord, au nord et au sud.
Ces yeux vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent;
mais la ressemblance avec ce hideux reptile s'arrtait l, car la
pauvre petite Adoa tait la plus fidle, la plus aimante et la plus
dvoue des servantes. J'aimais tant cette sauvage crature que je lui
avais donn la place haute et importante de _tchibookge_, et elle
tait sans rivale dans l'art de faire un _chilau_, un hookah, ou pour
prparer un callian, toutes choses qui sont difficiles  bien faire.

Nous continumes notre route le long de la rivire, et, aprs tre
arrivs sur une hauteur escarpe et pleine de rochers, notre chef me
proposa de nous arrter dans quelques huttes situes sur la hauteur,
pour nous y reposer un instant et nous rafrachir avec du caf et des
mangoustans. Pendant la dure de cette petite halte, ajouta le chef,
deux de mes gens iront  la dcouverte du gibier. Cette proposition,
qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa
entirement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du
caf. Comme j'tais un grand picurien, je dis  Adoa de surveiller la
prparation de la tasse qui m'tait destine, et la jeune fille
s'empressa de se rendre  mon dsir.

Nous nous tions assis dans une des huttes vides, afin d'tre protgs
par la toiture de cannes entrelaces contre les rayons du soleil, et
pendant que, le coeur rempli du souvenir de Zla, je fumais mon
callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'tait assis prs
de moi sur une natte, et la sortie de la hutte tait bloque par les
trois Javanais. Je m'tais couch sur la terre, et ma tte reposait
contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite
allait porter  mes lvres la tasse de caf pose devant moi, lorsque
je fus averti par un lger mouvement de tourner la tte  gauche, vers
le fond de la hutte.

--Ne bougez pas, chut, chut!

Ces quelques paroles, prononces avec un accent de terreur indicible,
me firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'o la voix
tait sortie, et,  travers le paillasson qui formait le mur de la
hutte, je distinguai le regard perant d'Adoa.

Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante
murmura  mon oreille:

--Ne buvez pas le caf!... sortez de la hutte... dfiez-vous...
mauvaises gens!...

Plusieurs de mes hommes s'taient plaints du mal de coeur aussitt
aprs avoir absorb le caf, et je compris le vif empressement
qu'avait apport le chef en me faisant passer la tasse qui m'tait
destine. Heureusement que la prparation de ma pipe, ayant occup mon
attention, m'avait fait oublier le caf. Au premier mouvement que je
fis pour sortir de la hutte, le chef changea d'une manire expressive
un regard avec ses hommes, et tous les yeux se fixrent sur moi. Je
n'avais ni le temps ni la possibilit de former un plan de conduite et
de consulter mes gens. Je compris vite que le chef attendait du
renfort pour nous attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et
je franchis la porte de la hutte. Le chef, arm de son poignard,
voulut s'emparer de moi, mais il n'en eut ni l'adresse ni la force,
car je lui brlai la figure en dchargeant mon arme  bout portant, et
mon coup de feu fut suivi du cri de guerre arabe: Mes garons, nous
sommes trahis! suivez-moi!

Mes mouvements avaient t si rapides, si imprvus, que, frapps d'une
terreur panique, les Javanais se prcipitrent dans les jungles.

--Ne les poursuivez pas, dis-je  mes hommes, regardez plutt si vos
armes sont en bon tat, et arrangez vos baonnettes.

J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait t mis dans le
caf, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrive d'une
grande quantit d'hommes.




C


Le premier danger tait pass; mais notre situation tait encore
excessivement prilleuse. Nous reprmes d'un pas rapide, pour regagner
nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, esprant arriver en
peu de temps assez prs du schooner pour l'avertir par un signal du
malheur qui nous menaait, car naturellement nous pensions que les
natifs s'taient chelonns sur la route pour nous attaquer. Nous
fmes les trois quarts du chemin sans tre arrts, sinon sans tre
vus; car de temps en temps la tte d'un sauvage apparaissait derrire
un arbre ou dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides taient
suivies d'un farouche hurlement. Cet loignement rendait nos ennemis
peu dangereux, et Adoa, qui courait prs de moi, guettait sans relche
les mouvements des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. 
chaque pas que nous faisions en avant se rvlaient les terribles
difficults que nous avions  vaincre. Outre le rel danger du
chemin, il y avait celui d'une attaque impossible  soutenir sans
dsavantage. Nous arrivmes enfin  un angle de la rivire, et nous
fmes obligs de la traverser. Grce au stimulant de la peur, le
poison ne produisit sur mes hommes qu'une fbrile agitation; il faut
ajouter encore que, par elle-mme, la drogue tait sans doute peu
dangereuse. Toujours est-il que personne ne s'en plaignit en fuyant
l'attaque des Javanais.

Je conduisis mes hommes  travers la rivire en sondant le chemin 
l'aide de ma lance. L'eau tait peu profonde; mais le fond de la
rivire tait si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la
plus grande peine  nous soutenir.

--Malek, ils viennent, me dit Adoa.

Je mis ma carabine sur mon paule, et je criai aux hommes qui se
trouvaient en arrire de hter le pas.

Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, dchargrent
leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivire. Dans toutes
les guerres sauvages, le premier cri et la premire dcharge sont un
excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent
aux chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui
fuient devant le fort. En consquence, si la premire attaque des
sauvages est reue avec une courageuse fermet, ils sont surpris,
intimids, et quelquefois vaincus. Voyant que nous tions fermes, et
qu' notre tour nous nous disposions  faire feu, les Javanais
s'arrtrent sur les bords de la rivire. Je fis dcharger nos
mousquets sur eux, et j'eus le plaisir de les voir courir pouvants
dans la direction des jungles. Cette fuite nous donna le temps de
traverser sans perte d'hommes le gu de la rivire.

Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en profrant des
menaces de mort et d'horribles maldictions; de minute en minute, le
nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment o nous atteignmes
la partie la moins fourre du jungle, Adoa me dit:

--Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.

L'odeur de la mer parvint jusqu' nous, et cette odeur cre me donna
une sensation plus dlicieuse que celle apporte journellement par les
parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.

--Courage, mes garons, criai-je  mes hommes, courage! La mer est en
avant.

Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les
appelais avec plus d'empressement et d'allgresse qu'ils n'en
tmoignaient en montant sur les agrs pour voir la terre aprs un long
et ennuyeux voyage. Quand nous vmes les joyeuses girouettes aux
queues d'aronde briller sur les mts de notre schooner, lui-mme
encore invisible, nous jetmes de concert un triomphant hourra,
croyant un peu trop vite que nos dangers taient passs.

Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une
masse noire et confuse.  cette vue, les natifs poussrent un sauvage
cri de joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon
d'Adoa n'avaient point commis d'erreur en dcouvrant une bande de
cavaliers.

Ces cavaliers devinrent bientt tout  fait visibles.

Un corps d'hommes du pays,  peu prs nus, nous approcha rapidement;
ils taient monts sur de petits chevaux aux allures vives, souples et
lgres. Le nombre de ces hommes n'tait pas grand; mais, unis  ceux
qui nous suivaient de prs, ils avaient assez de force pour dtruire
les esprances des plus sages et contraindre les mes pieuses  songer
au ciel.

Au milieu de la rivire que nous venions de traverser se trouvait un
banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufrags
taient fermement plants dans ce banc.  notre gauche se trouvaient
une surface plane, sablonneuse et une lande dserte;  notre droite,
trois blocs de rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner.
Je pris rapidement possession du banc de la rivire, et, les pieds
bien affermis sur un terrain solide, nous attendmes l'attaque.
J'avais toujours mes quatorze hommes, et, quoique  la tte d'une bien
petite troupe, j'eus l'esprance, grce  la grande quantit de
munitions qui remplissait nos poches, que nous arriverions, sinon 
dtruire, du moins  mettre en fuite nos sauvages ennemis.




CI


Les natifs s'avancrent vers nous en criant et en hurlant, mais la
dcharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers
froces et sauvages taient conduits par leur prince, mont sur un
petit coursier fougueux, dont la robe tait d'un rouge vif; la
crinire et la queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme
voltigent des banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier
tait le seul qui portt un turban et qui ft convenablement habill.
L'nergique frocit du regard jet par le prince sur notre petite
troupe me fit souvenir de mon violent ami de Borno. Inspir par le
dmon qu'il portait sur son dos, le petit cheval tait sans cesse en
mouvement; il semblait avoir du feu dans les naseaux et des ailes dans
les jarrets. Le prince se prcipita dans l'eau, dchargea son pistolet
sur un de mes hommes, jeta sa lance  la tte d'un autre, s'lana de
nouveau sur le rivage, guida ses cavaliers, cria contre ceux qui
cherchaient  fuir, se rejeta dans la rivire, et pendant le cours de
ses fantastiques volutions, le petit cheval hennissait, bondissait,
galopait; il ne lui manquait que la parole. Cach derrire le tronc
d'un arbre, je fis plusieurs fois partir ma carabine en visant le
prince; mais une hirondelle dans l'air ou une mouette balance par une
vague n'aurait pas t un but plus difficile  atteindre. La position
que nous avions prise tait si avantageuse et notre feu tait si
parfaitement dirig, que, malgr ses efforts, le prince mtore ne
pouvait parvenir  nous chasser du banc de sable. Le succs cependant
n'tait pas certain, car nos munitions taient fortement diminues;
deux de mes hommes avaient t atteints par les balles meurtrires, et
deux autres taient assez grivement blesss. En revanche, nous avions
fait un grand dgt parmi les natifs, dont la situation fort expose
nous donnait l'avantage de frapper toujours juste. La cavalerie, qui
agissait avec la plus grande intrpidit en se prcipitant dans la
rivire au-dessus et au-dessous de nous, souffrait de notre feu, mais
elle souffrait davantage encore de l'ingalit du terrain de la
rivire, sur lequel les chevaux trbuchaient  chaque pas. D'ailleurs
ils n'avaient point d'armes  feu, et le prince seul se servait de
pistolets.

Nous fmes bientt forcs de faire l'impossible pour gagner le rivage,
et ce rivage tait gard par une foule de natifs qui hurlaient d'une
manire pouvantable. Dans cette situation prilleuse, puis et
presque mort de fatigue, je fis passer mes hommes un  un sur le banc
oppos. Quand les cavaliers, bien diminus par nos coups, s'aperurent
de cette manoeuvre, ils se dirigrent au triple galop vers la mer,
dans l'intention d'intercepter notre passage.

Le premier homme qui dbarqua fut tu par la pierre d'une fronde, et
notre troupe fut rduite  neuf personnes, et cela en me comptant.
Afin d'apaiser la soif ardente qui leur brlait la gorge, mes hommes
avaient bu l'eau saumtre de la rivire; cette eau leur donnait un mal
de coeur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous
nous trouvions  un mille de la mer, et en nous tenant rapprochs les
uns des autres, nous russmes  traverser le gu. Les natifs piaient
nos mouvements avec tant de persistance, que nous tions obligs de
faire halte  chaque instant pour leur donner une vole de mousquets.
Enfin, aprs une demi-heure de marche, nos yeux distingurent
parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous
htmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout  coup un nuage de sable
obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispers, je vis le
prince vampire paratre comme un centaure dans le mirage vaporeux
produit par le sable blanc. La manoeuvre du prince nous enfermait
entre deux camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi;  notre
gauche se trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues
ombrageaient quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut ds
lors ma seule esprance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite
fortification, et je puis dire que nos coeurs battaient avec violence
quand nos mains crispes purent saisir et opposer  nos ennemis le
frle rempart des murailles de la premire hutte. Malheureusement
notre course avait t si rapide qu'un de nos blesss avait succomb 
cette nervante fatigue; il tait tomb mort ou mourant. Je n'eus
point la possibilit de lui porter secours. Le bruit sinistre d'un
sauvage et joyeux hurlement me fit tourner la tte, et mon regard
indign rencontra le prince, dont le cheval furieux pitinait le corps
du pauvre marin.  un ordre de leur chef, les cavaliers accoururent,
s'approchrent de notre lieu de refuge et nous lancrent des pierres.
Nous rpondmes  cette nouvelle attaque par des coups de mousquet. Un
de nos hommes tira sur le prince; la balle l'atteignit sans doute, car
son cheval s'loigna d'un pas chancelant, et les plumes qui ornaient
le turban du prince voltigrent dans l'air.

--La mort de mon pauvre ami est venge, pensai-je en moi-mme.

Mais cet espoir ne fut pas de longue dure; car, aprs avoir arrt
son cheval, le prince mit pied  terre, examina l'animal, secoua la
tte, et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa
petite troupe avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et
de fermet.

Notre position devenait extrmement prilleuse; nous n'avions plus que
trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute
part.

Dsesprs et presque morts de fatigue, nous nous prparmes  vendre
chrement notre vie. Je songeai plus  la mort qu' ma dfense;
l'image de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste
souvenir fut bientt chass par celui de ma pauvre Zla.
Qu'allait-elle devenir? supporterait-elle son isolement cruel? Ces
tristes penses relevrent mon courage; j'invoquai comme une gide
protectrice le nom de ma bien-aime, et je dis  mes hommes:

--Courage, mes garons, nous ne sommes pas encore vaincus.

La muraille du fond de la hutte tait trs-leve; nous la troumes
avec nos baonnettes, et de l nous vmes que les natifs se
prparaient  incendier la hutte. Nous russmes cependant  les
chasser, mais non  teindre le feu de bois mort et de roseaux secs
qu'ils avaient dj allum. Devant la hutte se trouvaient des palmiers
entours par une haie de vacoua, et cet arbuste formait une haie
piquante et tout  fait impntrable. Plusieurs fois, durant la
premire escarmouche, je m'tais repenti d'avoir prfr la hutte 
cette place, que l'entourage rendait inaccessible aux chevaux. Nous
aurions eu et plus d'espace et plus de moyens d'attaque.

Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empcher de quitter
la hutte. Cet ordre, dont l'excution tait notre mort, fit murmurer
mes hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils
coutaient faiblement mes pressantes prires; enfin, ils furent
forcs de suivre mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en
bataille dans la cour, derrire les vacouas.




CII


Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon
retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'tait le schooner.
L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes,
tristes, dsesprs, reprirent courage et jetrent leurs casquettes en
l'air en hurlant comme des btes fauves. Le canon nous annonait du
secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second
coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'cho des collines en
recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans
la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersrent. Je profitai de
l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, l,
nous n'avions plus  craindre les atteintes du feu.

Malgr le mauvais succs de leur attaque, les natifs revinrent sur
nous, guids par le prince, dont le courage n'tait point affaibli.
Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir
reposait sur nos baonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les
sauvages nous jugrent vaincus, car ils s'approchrent tout  fait de
la haie de vacoua, et  l'aide de leurs lances ils blessrent
plusieurs de mes hommes. Notre situation tait en ralit plus
dsespre que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis
vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commenai 
croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais
tait invulnrable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser,
sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vlocit. Tout 
coup, les natifs se tournrent vers la mer en jetant des cris
d'pouvante; ces cris furent suivis d'une dcharge de mousquets, et le
doute inquitant qui remplissait mon esprit fut dissip: mon quipage
venait  notre secours.

Notre premire ide fut de courir  la rencontre de nos sauveurs, mais
je ne voulus pas abandonner nos blesss. Bientt le bonnet rouge des
Arabes tincela sous les rayons du soleil; je dchargeai ma carabine,
et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le
prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais
cette manoeuvre ne m'inquita pas, je savais qu'un feu bien nourri
pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, aprs une
lutte acharne des deux parts, mes gens avancrent vers notre poste;
dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix
clatante mon brave quipage. J'allais courir jusqu' lui, quand je
vis paratre une forme lgre, bondissante; le vent faisait flotter
les cheveux de cette dlicieuse vision, qui, rapide comme une
hirondelle, s'lana jusqu' moi. Cette vision, cet oiseau printanier,
c'tait mon bonheur, ma joie, mon esprance, mon unique pense, ma
Zla chrie; la chre adore tomba sur mon coeur et je la pressai
tendrement dans mes bras puiss de fatigue, mais que son contact
rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublirent leur
danger pour nous regarder d'un oeil mu.

--Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.

--O sont nos camarades? demandait l'autre.

Et ces questions taient suivies de menaces de mort, de cris de
vengeance contre les Javanais.

En aidant nos blesss  marcher, nous regagnmes le bord de la
rivire, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers
le rivage. Des bandes de natifs rdaient autour de nous, mais elles
taient impuissantes  nous barrer le chemin. Le prince avait pris les
devants dans l'intention vidente d'attaquer nos bateaux avant notre
arrive ou de s'opposer  notre embarquement. Cette double crainte
nous fit hter le pas, car je savais que le schooner tait trop
loign pour qu'il lui ft possible de protger les bateaux.

--N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-matre,
j'ai ordonn aux bateaux de s'loigner du rivage et de laisser tomber
leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.

Nous tions puiss de fatigue, affams, mourants de soif; Zla seule,
en vritable enfant du dsert, avait song  apporter de l'eau, et
cette eau fut un grand soulagement pour les blesss. Il tait vident
que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du
rivage; le schooner tait visible et il levait l'ancre afin de se
rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je runis mes
hommes, et aprs avoir dispers avec une vole de mousquets la foule
qui tait devant nous, je russis  faire embarquer les blesss; mais,
au moment o mes hommes allaient les suivre, les Javanais
renouvelrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint
impossible de diriger srement nos coups de mousquet. Avec l'aide de
quatre hommes srs, je plaai Zla dans la chaloupe, et quand les
natifs s'y prcipitrent pour saisir le plat-bord, nous dchargemes
la caronade, qui tait bourre de balles de plomb.

J'tais debout sur la poupe du bateau, ayant une mche  la main; les
natifs disperss fuyaient avec pouvante le bruit du canon, et le
rivage tait couvert de morts et de mourants. La bataille touchait 
son terme, quand l'invulnrable prince, dont la fureur n'tait point
diminue, reparut  la tte d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la
vue du canon, dont la bouche tait tourne vers eux, les fit reculer.
Indign du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche,
jeta un cri terrible et lana son cheval vers la poupe du bateau, en
face du canon. Je soufflai la mche et je touchai l'amorce, elle ne
prit point feu. Le prince me jeta son turban  la figure et dchargea
un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un blouissement
aveugla mon regard et tout disparut  mes yeux. L'intrpide Zla prit
la mche tombe de mes mains et dchargea le canon.

Un cri perant courut le long du rivage, et un cheval bless plongea
dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier dsaronn.

Mais le cavalier n'tait point le prince.

 quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se
trouvait une masse de restes mutils; mais ces restes informes taient
cependant assez distincts pour qu'il ft possible de reconnatre le
meilleur cheval que guerrier ait jamais mont et le plus hroque chef
qui ait conduit ses hommes au combat.




CIII


J'tais srieusement bless, mais je souffrais tant qu'il me fut
impossible, pendant les premires minutes qui suivirent l'explosion du
pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait t atteinte par
l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout  coup mes
membres, mes yeux se voilrent et je tombai comme une masse inerte sur
le banc des rameurs.

Le coup de canon tir par Zla avait si fort pouvant les natifs,
qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage
et d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les
bords du rivage.

Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les
tortures d'une vritable agonie, et la douce voix de ma compagne aime
ne put, tant elles taient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.

--Zla, mon bon ange, dis-je  la jeune femme d'une voix entrecoupe,
croyez-vous que le destin ait dj marqu l'heure de mon trpas?
Croyez-vous qu'Azral, le dmon rouge de la mort, ait mortellement
frapp le coeur qui vous aime?

--Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre plore, vous vivrez parce
qu'Allah, le bon esprit, a paralys le bras du cruel guerrier. Dieu
est fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez
confiance, ayez courage.

La balle du pistolet avait pntr dans mon corps au-dessus de l'aine
droite, et la position leve du tireur lui avait permis de viser
horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la
blessure ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait
employer pour apporter un peu de soulagement  mes souffrances. Le bon
et savant docteur n'tait plus l. On me hissa pniblement sur le pont
du schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le
prince avait tir son coup si prs de moi, que, selon toute
probabilit, une grande partie de la poudre avait suivi la balle et
brl les chairs, qui taient noires et livides. Pour enlever la
poudre, Zla enduisit la blessure de jaunes d'oeuf: le remde oriental
fut trs-efficace, et ce premier soin rempli, la chre enfant lava la
plaie avec du vin chaud et la couvrit d'un cataplasme.

Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dvouement de
Zla m'aida  supporter, presque avec patience, cette longue agonie.
Je crois, en vrit, que la pauvre petite souffrait au moral autant
que je souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de
supporter les ennuis et la fatigue que donnent les soins rclams par
un malade; il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son
assistance, ses conseils; mais il lui est moralement impossible de
sympathiser avec une douleur qu'il ne ressent pas. L'tre qui est bon,
gnreux, dvou, c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller
attentive pendant de longues nuits, elle seule peut comprendre et
supporter les caprices de l'esprit, les fantaisies absurdes que
manifeste le malade. Quelque ardente et sincre que soit l'amiti d'un
homme, elle ne peut galer en force et en grandeur l'idoltrie dvoue
que consacre une femme  l'objet de ses affections vierges. L'amiti
est fonde et repose sur la ncessit; il faut qu'elle soit plante et
cultive avec soin, car elle ne s'panouit que sur de bons terrains,
tandis que l'amour, qui est indigne, fleurit partout. L'amiti est le
soutien de notre existence, mais l'amour en est l'origine et la cause.
Puis-je penser  mes souffrances et aux tendres soins dont Zla les a
entoures, sans faire une digression sur l'incomparable amour de la
femme? S'il y avait une partie de ma vie que je voulusse arracher du
sombre abme du pass, ce serait ce mois de douleur, ce mois pendant
lequel, faible, morose, ennuy, je fus soign par mon ange comme l'est
un enfant malade par la plus tendre mre.

J'ai oubli de dire qu'une fois install dans ma cabine  bord du
schooner, nous ne perdmes pas de temps pour faire hisser les bateaux
et mettre  la voile. Nous dirigemes notre course vers le nord-est,
avec le dsir de rejoindre promptement le grab, pour recourir  la
science du bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris  cette
poque une chose que l'exprience m'a depuis fait connatre, c'est
que, sur dix blessures causes par les balles d'un fusil, il y en a
neuf pour lesquelles la science d'un chirurgien est parfaitement
inutile. Les tempraments sains doivent laisser agir le merveilleux
instinct de la nature, qui seule a plus de pouvoir que tous les
mdecins du monde. Je me souviens encore du vif plaisir que je
ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un morceau
d'agneau. Le lendemain du jour o s'tait fait ce premier pas vers la
sant, Zla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un bonheur
indicible, il ralisait en partie mes rves de la matine; mais quand
j'eus dvor ce rti, je m'criai d'un ton chagrin:

--Est-ce tout, chre? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du
pauvre munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonn la cuisse d'un
petit cabri, mais bien la mre entire, et le fils et servi
d'ornement.

Avec l'apptit revint la force, et je repris, appuy sur deux
bquilles, mes devoirs sur le pont. Un de nos blesss mourut; mais je
ne crois pas que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait
alit, ce fut la puissance narcotique de la drogue que les natifs
avaient mise dans le caf. Pendant quelques jours, les matelots se
plaignirent du mal que leur faisait prouver l'absorption du poison
javanais. Je leur laissais accuser les natifs, et je savais fort bien
que mon remde tait la seule cause de leurs souffrances; pour gurir
les malades, j'avais, faute de mieux, ordonn du vin.

Une brise de mer constante, une temprature modre et du repos
dtruisirent la fivre, et mes hommes reprirent gaiet, force et
courage.

Quelques mots expliqueront  mes lecteurs comment il se fit qu'un
secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers
 Java.

Zla et sa plus jeune servante s'taient embarques dans un petit
canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient
dirig leur frle esquif le long du rivage, vers une petite place
ombrage o, loin de tout regard, il leur tait possible de se livrer
 leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre
l'habitude et le got des bains  Zla, qu'elle tait presque
amphibie. Pendant notre sjour  l'le de France, de Ruyter me compara
 un requin, et ma belle Arabe, qui me prcdait toujours dans l'eau,
vtue d'un caleon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec
sa compagne, Zla entendit le bruit des mousquets apport par le vent
de terre sur la surface ombrage et calme de la mer. Le son tait si
bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premires minutes, la
jeune femme crut qu'il tait le bruit naturel  notre chasse.
Cependant un indfinissable sentiment de tristesse glissa dans
l'esprit de Zla; elle remit donc ses vtements et voulut dbarquer,
mais une rflexion l'empcha de suivre cette premire ide. La
dcharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de
l'oreille de Zla la rendit capable de distinguer le bruit de ma
carabine, qui avait le son aigre et retentissant.

Bientt aprs, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris
des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non
celles d'une joyeuse chasse. Zla regagna donc en toute hte le
schooner et communiqua ses craintes au contre-matre. Inquiet et
obissant, le brave homme grimpa sur le mt, et de l il vit la
cavalerie javanaise sortir en toute hte du village. Fort
heureusement, les bateaux taient cte  cte du schooner, ainsi que
la chaloupe; ils furent donc vivement quips et arms.

Zla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien,
qu'ils arrivrent  temps pour m'arracher  une mort horrible. C'est
donc avec justice, avec vrit, avec bonheur que j'appelle Zla l'ange
de ma destine.




CIV


Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres,
avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui veillaient
notre convoitise, notre vie n'tait point une vie de paresse, de repos
et de tranquillit. Dans l'Inde, l'autorit se sert de son pouvoir
uniquement en vue de son intrt personnel, et je crois que cette
conduite est gnralement adopte par tous les hommes libres. J'avais
acquis des inclinations froces et le mal que je faisais n'avait
d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers
chinoises retentirent longtemps des ravages exercs par le schooner,
et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux,
tait moins redout que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidlement
racont, dans la premire partie de cette histoire, et nos exploits et
notre manire de vivre; j'ajouterai donc des ailes  mon rcit, afin
d'viter les petits dtails qui mnent  une rptition sans fin,
pour viter la stupidit mthodique contenue dans ce livre de plomb
qu'on appelle un journal de mer.

Nous touchmes d'abord  l'le de Caramata afin d'y prendre de l'eau,
car notre arrimage tait si bien rempli par le butin, que nous
n'avions qu'un trs-petit espace pour notre eau. La plus horrible
torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus
grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est
celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limits  ne
boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumtre et fermente;
alors le plus avare de nous et volontiers chang sa part de butin
pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne
rvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivire me semblait trop
petite pour arriver  satisfaire mon insatiable soif. Nous tions donc
dans cet horrible tat de souffrance lorsque nous arrivmes 
Caramata. L, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit,
de la volaille, et nous reprmes notre course.

Le premier des rendez-vous assigns par de Ruyter tait fix dans le
voisinage des les Philippines. En suivant le long de la cte de
Borno, nous abordmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords
de deux les en flammes. Une de ces les tait trs-petite; les bords
polis de son cratre volcanique taient dors par le feu, et du centre
de ce feu s'levait constamment une mince colonne de vapeur. Cette le
tait jointe  l'autre par un banc de sable qui, selon toute
probabilit, avait t form par la lave; cette dernire le tait
assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la
forme ressemblait  celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet
imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait chapper de temps
 autre une paisse bouffe de fume noire.

--Capitaine, me dit le quartier-matre, regardez ce grand paresseux de
Turc, j'espre qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant
avec nonchalance cette immense pipe d'eau!

La comparaison fantastique du vieux marin n'tait point inapplicable.

La jonque tait remplie de Chinois qui migraient  Borno pour s'y
tablir. J'changeai des provisions fraches contre quelques nids
d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route
sans lui faire aucun mal.

Quelques jours aprs, nous emes le malheur de raser un banc de sable;
mais, grce  la faiblesse du vent, il nous fut facile d'viter un
naufrage.

Aprs avoir laiss  notre gauche l'le de Panawan, nous nous
arrtmes dans un ancrage passable,  la hauteur du cap Bookelooyrant,
et nous y attendmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien
venir, je levai l'ancre, et nous fmes une course vers le nord pour
gagner le second rendez-vous, qui tait une le appele le Cheval
Marin. Cette le n'tait point habite, et dans un certain endroit que
de Ruyter m'avait soigneusement dpeint, je trouvai une lettre
contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course
dans une ligne parallle  la latitude, jusqu' ce que j'arrivasse en
vue de la cte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps
la ligne trace par mon ami; mais ces caprices taient souvent
contraires  mon devoir et  mes dsirs. Parfois cependant
l'atmosphre tait splendide et les nuits si lumineuses et si fraches
que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zla ou
coutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restmes
en panne  la hauteur d'une le appele Andradas; le temps allait
changer et ne nous prsageait rien de favorable  la continuation de
notre course.

Un silence de mort planait dans l'air, qui tait humide et charg
d'une paisse rose. L'le se voila bientt, et ses contours se
perdirent dans une vapeur bleutre. Le soleil prit des proportions
immenses, mais son blouissante clart s'affaiblit si bien que le
regard pouvait en supporter l'clat; les toiles taient visibles au
milieu du jour: on et dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce
sinistre et mlancolique prlude tait rflchi d'une manire
pouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristes de
mon quipage. J'eus mille peines  rveiller mes hommes de cette
torpeur craintive, mille peines pour russir  les prparer au combat
que nous allions avoir  soutenir avec les vagues et les lments en
fureur.




CV


Les hommes placs en haut amenaient les lgers mts et les vergues,
tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs
touffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.

J'examinai l'horizon avec inquitude: ses couleurs grises et sombres
devenaient  chaque instant plus paisses et plus obscures. Tout 
coup une boule de feu que je pris pour une toile volante descendit du
ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui tait stationnaire et
immobile; cette boule tomba dans la mer, tout prs de notre quartier,
et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon.  la mme minute,
le ciel se dchira en deux avec un craquement pouvantable, le
schooner trembla comme s'il se ft heurt contre un rocher, et alors
la pluie, le vent et le tonnerre clatrent furieusement. Par bonheur,
l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente
et irrsistible devant la tempte. Aprs avoir support le premier
choc, nous nous remmes de notre terreur, et l'orage s'tablit au
nord-est. Nous dferlmes les voiles d'orage, afin de mettre le
vaisseau sous le vent ds que la violence de la tempte se serait
puise. Le schooner tait un incomparable navire, et quand j'eus fait
mettre tout en sret  bord, nous le mmes au vent et en panne avec
la grande voile d'orage bien cargue. Le ciel tait noir, tout  fait
sans toiles; la mer blanche d'cume.

Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans
quel endroit nous nous trouvions, mais un cri gnral me fit
rapidement monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand
vaisseau qui marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mts
sans voiles; videmment il nous avait vus, et je distinguai la figure
d'un homme qui tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous
demandait,  l'aide d'un porte-voix, qui nous tions.  la suite de la
question, j'entendis cette menace: Arrtez, schooner, arrtez, ou
nous vous ferons couler  fond!

Dans une seconde tout fut en commotion  bord de la frgate. J'avais
d'un regard dcouvert la forme du navire; elle sortait ses canons,
faisant en grande hte des prparatifs pour s'en servir. Ma surprise
m'empchait de rpondre, et ce ne fut qu' la voix des canons et  cet
ordre: Baissez-vous! que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une
voix de stentor:

--Haussez le gouvernail!

Nous largumes jusqu' ce que nous eussions le vent  notre quartier.
Plusieurs canons furent dchargs sur nous, et notre seule esprance
tait d'augmenter les voiles du schooner. Aussitt qu'il sentit le
canevas, il se trouva dlivr de la gne et vola comme une levrette
qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se prcipita donc follement
 travers les crtes des vagues cumantes qui sifflaient et fumaient
comme de l'eau en bullition. Sa fuite laissa derrire lui une ligne
de lumire aussi brillante qu'un mtore qui traverse les cieux.

Pendant que nous nous flicitions de notre succs, la vigie nous cria:

--La frgate  l'avant!

Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasmes
un vaisseau. Mais une lumire suspendue  sa poupe me montra que
c'tait un vaisseau encore plus grand que la frgate; nous l'avions 
peine dpass que nous nous frlions  la poupe d'un autre. J'tais
gar.

Le contre-matre me dit d'un air pouvant et craintif:

--Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le
_Hollandais volant_.

 cette affirmation, le vieux quartier-matre rpondit d'un ton
narquois:

--Que je sois damn, monsieur, si c'est le _Hollandais volant_! que je
sois damn si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!

La vrit de cette dcouverte me frappa l'esprit: c'tait bien en
effet une flotte de Canton.

Quand nous fmes suffisamment loigns de notre dangereuse rencontre,
nous mmes en panne pour attendre l'aurore.

Aprs une nuit d'inquitude, d'embarras et de dangers, l'obscurit
disparut lentement, et de sombres rayons de lumire encore chargs
d'orage me permirent d'examiner le cercle troit et bruni de
l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin prcdent, un
bateau de papier aurait pu srement flotter sur l'eau, et maintenant
des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison
desquels le schooner ressemblait  une coquille de noix, flottaient,
ballotts  et l, comme une barque abandonne. Pareille  une
montagne de glace, chaque lame menaait de les submerger. Fouette par
le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'cume blanche
forme sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux
quartier-matre, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant
l'cume qui volait sur lui: La femme du vieux Neptune a besoin sans
doute d'une tasse de th ce matin; car, pour le faire, elle ordonne 
l'eau de bouillir, et j'espre, capitaine, qu'elle se servira des
feuilles contenues dans ces botes  th. Il en faut trois. Ma femme
se servait toujours de trois cuilleres pour faire sa tisane: une
tait pour moi, l'autre pour elle, la troisime pour la thire.

Les trois _last indiamen_, qui taient de douze  quinze cents
tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils taient en panne, et
je crus qu'ils attendaient l'arrive de leurs compagnons, car il
tait vident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais
rencontr la nuit. Dans la crainte de voir apparatre les vaisseaux de
guerre, je profitai du calme, qui arrive gnralement avec l'aurore,
pour mettre sous le vent. Je l'ai dj dit, et je le rpte encore,
jamais un meilleur navire que le schooner n'a flott sur les eaux.
Toutes nos lgres barres furent attaches sur le pont, les coutilles
et les embrasures fermes, et nous flottmes sur les eaux avec une
sorte de scurit pendant que les lourds vaisseaux anglais, btis
trs-haut, chargs d'hommes et de choses, ne ressemblaient point  des
cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut claircie, je
pus,  l'aide d'un tlescope, compter sept autres vaisseaux, parmi
lesquels une large banderole dsignait le btiment de guerre dirig
par le commodore. Ce dernier faisait des signaux  la frgate, et
celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute
apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils taient tous
rassembls sous le vent,  l'exception d'une seule barque, dont on ne
pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque
changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres,
car son but semblait tre d'accompagner le convoi sans en faire
partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce btiment,
la vitesse de ses manoeuvres et la vlocit avec laquelle il
naviguait, bien convaincu que c'tait un vaisseau de guerre; et
cependant il n'tait pas anglais.

--Prenez le tlescope, dis-je au vieux quartier-matre; je ne connais
pas ce navire, ou plutt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il
change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre
poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?

--Comment, monsieur! s'cria le marin, avez-vous jamais vu dans les
Indes trois voiles d'avant et d'arrire telles que celles-ci? J'appris
cette coupe en servant dans un bateau de pilote,  New-York, et c'est
moi qui ai coup ce canevas-l, aussi sr que mon nom est Bill
Thompson!

--Vraiment! m'criai-je; serait-ce le grab?

--Sans doute, c'est le grab, capitaine, rpondit Bill.




CVI


La joyeuse nouvelle se rpandit dans le vaisseau, et toutes les
figures rayonnrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint cte
 cte de nous, et nous jetmes ensemble un hourra qui s'leva
au-dessus du bruit de la mer. Il m'est impossible de dpeindre le
plaisir que je ressentis, et ce plaisir tait doubl par son
-propos. Comme la mer tait trop agite pour mettre un bateau sur
l'eau, nous ne pmes communiquer qu' l'aide de nos signaux
particuliers, et de Ruyter m'ordonna de me tenir prs du grab et de
suivre ses mouvements.

La brise continuait  souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi
vers Borno. Nous suivmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte,
et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup
souffert. Un d'eux avait eu son mt de misaine frapp par la foudre;
le commodore tenait celui-l en touage; un autre n'avait plus ni
perroquet ni beaupr; il tait trs-grand, loign des autres, mais
rapproch de la frgate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux
essayaient de se tenir ensemble pour se protger mutuellement pendant
que de Ruyter utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et
les diviser, tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de
tout mon pouvoir les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rdmes
autour du convoi comme rdent des loups autour d'une bergerie protge
par des chiens de garde.

La supriorit de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos
ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui
appartenaient  la compagnie marchande taient plus forts que nous,
avaient plus d'hommes et portaient de trente  quarante canons. Malgr
cela, nous entravmes tellement leur marche, soit  l'aide d'attaques
fausses ou relles, soit par des lumires ou des coups de canon,
qu'ils firent tous leurs efforts pour nous dtruire, afin de se
dbarrasser de nous. La frgate nous chassa l'un aprs l'autre, et
malgr sa force et son adresse, ses tentatives de dlivrance n'eurent
aucun rsultat.

Ma tmrit mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chass par
la frgate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre
ses mains lorsque, au moment o elle commenait  faire feu, son
beaupr et son perroquet se brisrent.

Nous russmes  gner le convoi et  le diviser malgr les vaillants
efforts que l'ennemi opposait  nos attaques, car nous tions
favoriss par les les, les bancs et les rochers disperss sur leur
ct oppos au vent et vers lesquels la houle et le courant
conspiraient avec nous pour les chasser. Le vaisseau que la frgate
avait de temps en temps en touage tait chass par le vent bien loin
derrire les autres lorsqu'il tait priv de cette assistance, et nous
avions fortement contribu  la lui faire perdre, en le tenant sans
cesse dans une craintive alerte. Au coucher du soleil, de Ruyter vint
cte  cte de nous bien avant de la flotte, et me dit:

--Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera puise;
profitons-en et faisons un dernier effort pour russir  exterminer le
vaisseau protg par la frgate. J'empcherai cette dernire de lui
porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours
deviendra inutile. Je me rendrai  votre ct contre le vent, vous
irez derrire le vaisseau et vous me trouverez prs de vous.

Aprs ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne
l'avait jamais t, il dirigea le grab au centre mme du convoi, et
changea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements
de de Ruyter furent si rapides, que la frgate se mit sur le qui-vive.
Les vaisseaux des Indes ressemblent  des jonques chinoises, tant
quips pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces
vaisseaux tait dmt, et de Ruyter et moi, aprs avoir russi  le
dtacher du convoi, nous esprmes en faire la conqute.

L'Angleterre a raison d'tre fire de ses galants matelots, aussi
hardis et aussi battus par la tempte que les rochers de sa cte de
fer. La richesse d'une seule le, qui est pauvre et insignifiante par
elle-mme, contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe
entire; mais aussi tout y est sacrifi. Cependant il est un fait
singulier, et ce fait est que les vaisseaux employs au commerce sont,
sans exception, les plus laids, les plus sales et les plus lourds
voiliers du monde, et pendant les temps de guerre ils sont
horriblement quips, car alors la marine s'empare de tous les hommes
utiles. En vertu de l'injuste loi qui rgit les impts, les droits de
tonnage sont levs sur l'tendue de la contre-quille et de la largeur
du vaisseau, et non point sur la quantit de tonneaux qu'un btiment
peut contenir. L'tude du marchand de btiments est de diminuer le
poids de l'impt, et, pour arriver  cela, ils continuent la largeur
avec peu de diminution depuis la proue jusqu' la poupe, en faisant la
partie suprieure du vaisseau trs-saillante et en donnant  la cale
la profondeur d'un puits du dsert: de sorte que, suivant l'absurde
mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est enregistr porteur
de sept cent cinquante tonneaux a gnralement mille ou onze cents
tonneaux de cargaison. Ce systme absurde ne peut tre gal que par
celui des Chinois, qui protgent cette ordonnance par amour pour son
antiquit. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le milieu du mt
de misaine jusqu'au milieu du mt d'artimon, et la dimension est prise
vers la poupe, ce qui fait que la longueur est multiplie par la
largeur. Cette mthode fait qu'un brigantin paye souvent plus cher que
ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent tonneaux ne paye que la
moiti de l'impt mis sur un vaisseau de mille tonneaux. Et cependant
les Anglais et les Chinois sont appels des hommes savants!




CVII


Le temps se calma un peu; les petits nuages friss qui avaient tous
couru dans la mme direction se rassemblrent au ct contre le vent,
et ils restrent stationnaires, runis en lignes horizontales, jusqu'
ce que, incorpors dans le banc sombre et escarp de l'horizon, ils
changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba,
et l'obscurit devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer
les vaisseaux des Indes; mais j'tais guid vers eux par les signaux
de dtresse qu'ils faisaient  ceux qui ne pouvaient ni les entendre
ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec
violence, et pendant que les intervalles de calme nous dbarrassaient
de la pression du vent, les vagues furieuses lanaient  et l des
avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un pril de plus  nos
dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers
submergs tout  fait au-dessus de notre quartier oppos au vent. Nous
ne vmes point le grab avant les premires lueurs du jour, et de
Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions
poursuivi ne se ft bris contre les rochers.

--J'ai vainement averti l'tranger de ce dangereux voisinage, continua
de Ruyter; je lui ai conseill de mettre en panne; mais sans m'couter
ou sans m'entendre, ignorant o il tait, il est parti avec le vent.
Maintenant il faut ou qu'il prisse ou qu'il demande assistance en
dchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit
trop tardif.

Le pressentiment de de Ruyter se changea en vrit. La premire chose
que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau
naufrag: il tait couch sur un lit de rochers et attach  ses dures
pointes comme par une vis cyclopenne. Les vagues furieuses frappaient
avec colre les bases du rocher, s'levaient en pyramides ou se
prcipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au
moment o la houle les dispersait en cume. Au milieu de l'horrible
gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il
et t vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufrag.

Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait
l'extrme pointe de l'horizon. Aprs s'tre tourn vers l'est, o il
souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout
 fait aprs le lever du soleil. Nous tions tellement secous et
ballotts, que nos mts se courbaient avec la flexibilit des cannes
des Indes, et que le vaisseau gmissait en faisant entendre de sourds
craquements.

Il tait parfaitement inutile de songer  secourir l'quipage, si
toutefois quelques hommes existaient encore.  l'aide d'un tlescope,
je dcouvris que la grande vergue et le tronc du mt d'artimon taient
les seules parties du naufrag sur lesquelles la mer ne se jett pas
continuellement. La partie de devant du vaisseau tait fracasse, les
ponts enlevs, et la cargaison avait d cder  la violence de l'eau.
Si quelques marins avaient russi  se sauver, ce ne pouvait tre qu'
l'aide de la grande vergue, qui tait considrablement leve avec le
ct oppos au vent.

 neuf heures du matin, les houles taient si bien diminues, qu'en
voyant de Ruyter prparer un bateau, je suivis son exemple, et je
russis  mettre  l'eau une barque excessivement lgre, quipe avec
mon second contre-matre et quatre des meilleurs marins du schooner. 
mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma
blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter hla mon bateau; ils
marchrent de compagnie et firent un grand dtour pour tenter
l'intrpide sauvetage des naufrags. J'enviais de Ruyter, le brave, le
courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je
ne pouvais que maudire le membre paralys, obstacle insurmontable 
l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.

Vers midi seulement, les deux bateaux longrent les rochers pour
revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgr l'loignement des
hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufrag, que les bateaux
avaient assez approch pour persuader aux hommes de descendre dans la
mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner tait
plus lger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des
bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter
s'lana  bord  l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains
pressrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie.

--Si cet imbcile de vaisseau, me dit-il, ne s'tait pas jet sur les
rochers, j'aurais gagn quarante mille dollars; eh bien, cependant, je
ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauv quatre
hommes que d'tre possesseur d'une montagne de botes  th. Les
pauvres garons! il faut vraiment qu'ils soient dous de la force des
loutres pour avoir support sans mourir une pareille nuit. Haussez-les
 bord, mes enfants; commencez premirement par nous donner le pre et
le fils.

Ces paroles furent  peine prononces qu'un homme parut sur le pont:
cet homme tait couvert d'une jaquette dchire de camelot rouge, aux
parements jaunes, brods de cordonnets d'argent. Il marchait en
chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme
volont. Un jeune homme brun et nu jusqu' la ceinture suivait le
premier arriv, en cherchant  lui prter l'appui de son bras. L'homme
 la jaquette, g de cinquante ans, tait capitaine dans un rgiment
du Bengale, et il rentrait en Europe aprs un service de vingt-cinq
ans dans les Indes. Ces longues annes de travail avaient fait gagner
 l'tranger la solde  vie de quatre-vingts livres par an. Si le
climat des Indes avait t moins funeste au vieux soldat, il lui et
t possible de jouir pendant quelques annes de ce pauvre salaire;
mais, incarcr dans Calcutta, dont l'atmosphre est touffante, son
foie avait pris les proportions dnatures de celui d'une oie de
Strasbourg, et par les mmes moyens: la chaleur et l'excs de
nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et
jaune de cet homme  moiti mort de fatigue et d'puisement. Le jeune
garon, son fils, n d'une femme indienne, avait dix-sept ans.

Greff sur une race indigne, le jeune homme avait grandi et
promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufrags
faisaient partie de l'quipage du navire: un tait le contre-matre,
homme fort et carr du nord de l'Angleterre, habitu aux orages, ayant
t lev dans un btiment charbonnier, sur les dangereuses ctes de
son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de
bosseman. C'tait un homme d'une beaut rare, d'un courage prouv, et
dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni mme paratre se
souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-matre et le
bosseman nous racontrent avec admiration le dvouement que le jeune
Anglo-Indien avait tmoign  son pre en cherchant  le sauver au
prix de sa propre existence.




CVIII


Quand le contre-matre anglais eut rpar ses forces avec quelques
heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du
naufrage.

--Notre vaisseau, dit-il, qui tait un des plus grands du convoi,
avait perdu ses perroquets et un de ses mts. La frgate l'avait pris
en touage, mais la violence du temps rendait ce secours trs-dangereux
pour elle, sans tre efficace au navire dmt. La cargaison se
composait de th, de soieries et de plusieurs autres objets de
commerce; de plus, le vaisseau portait  son bord des femmes, des
enfants, des domestiques ngres, enfin un personnel de trois cents
individus. Le vaisseau souffrit si cruellement  la chute du jour de
l'agitation de la mer, qu'il s'tait fendu en plusieurs endroits. En
le mettant au vent pour l'allger, deux des canons du grand pont
s'taient dtachs, et un avait enfonc une embrasure, qui laissa
pntrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des
rochers, nous essaymes de tourner le vaisseau; mais, faute de
voiles, il nous fut impossible de russir. Pour activer notre
destruction, le vent, les vagues et le golfe poussrent le vaisseau 
travers un troit canal de rochers. L, nous fmes arrts, avec la
poupe en avant, sur une couche de rochers submergs, et tous les
lascars se prcipitrent, pour y chercher un refuge, sur les agrs et
les mts. Les lamentations et les cris taient si bruyants, que la
dsolante clameur touffait le bruit du vent et des vagues. Tout le
monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le
pont taient si effars, que les vagues les emportrent avant mme
qu'ils eussent compris le rel danger de notre situation. Bientt rien
ne resta plus visible aux regards que l'cume blanche qui bouillonnait
autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de
la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire
pour le combattre. Je grimpai dans les agrs, que les lascars, ainsi
que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver
de place, je passai sur la grande vergue, qui tait galement charge
de monde. Le mt d'artimon tomba dans la mer, entranant avec lui une
foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un
bruit de tonnerre nous annona que les ponts emports laissaient la
mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda
sourdement et s'inclina sur le ct gauche: le mouvement eut tant de
violence et de rapidit, qu'un second mt, charg d'Europens, fut
prcipit dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitt, et nous nous
encouragions mutuellement  supporter notre extrme fatigue. L'ardente
activit que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir
que le mt de hune allait se briser. Nous nous tranmes sur la grande
vergue; elle tait presque abandonne, car les cordes qui la
supportaient avaient t enleves, et, en se dtachant, la grande
voile avait jet  la mer ceux qui taient sur la vergue. J'aperus
alors le vieux capitaine, que son fils avait tran sur le rocher; ils
y taient colls tous deux comme des homards endormis. Quand le jour
parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six tres
vivants! Nous tions puiss, sans esprance. Dieu nous envoya vos
bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donn
par votre apparition, car il tait presque impossible de franchir,
pour arriver jusqu' nous, la ceinture de rochers et le banc de sable
qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccs dsesprante,
nous savions que vous tes des corsaires franais, et peut-tre
l'espoir du pillage vous attirait-il prs de nous!

Ici le dur visage du contre-matre eut une expression de
reconnaissance profonde, ses petits yeux brillrent, et il reprit en
nous jetant un regard humide:

--J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de
sauvetage des rives de notre cte pendant la tourmente, mais on n'a
jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en
risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient
autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des botes de
th, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de
vaisseau, des bateaux de rserve, des hamacs, des avirons, et tout
cela ple-mle, en dsordre, en confusion. Dans le groupe informe,
tantt spar, tantt runi, j'aperus une vieille nourrice noire qui
tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses
mouvements, vouloir le porter  bord, prs de nous, et son corps,
ballott par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponn 
la vergue, prs de moi, suivait d'un oeil fascin toutes les alles et
venues de la vieille femme; puis tout  coup il se prcipita dans la
mer, la tte la premire, en criant:

--Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!

--Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous
donnera le vertige et vous tomberez.

Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant
le capitaine amricain approcha assez prs de nous pour jeter sur
notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui
tenta de la saisir fut emport par les vagues. La ligne fut jete une
seconde fois, et le jeune crole, qui tait aussi agile qu'un singe,
russit  la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le
capitaine tira  bord. Nous descendmes donc un  un, et nous gagnmes
les bateaux. Que Dieu soit bni pour nous avoir accord la grce de
rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que,
malgr son origine amricaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon,
et des marins aussi secourables et aussi dvous  leurs frres
malheureux...




CIX


Aussitt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous
dirigemes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois
petites les situes  la hauteur des ctes de Borno, et prs
desquelles nous nous tions dj arrts une fois.

J'avais donn  de Ruyter un rcit circonstanci de tout ce que
j'avais vu, entendu ou fait, et son motion me serra le coeur
lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis.

--Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis
longtemps il avait le contrle de nos affaires d'argent, et c'tait un
admirable arithmticien; il nous sera fort difficile de trouver un
homme assez honnte pour tenir honorablement la place qu'il occupait
prs de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans
la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande
facilit pour soustraire aux autres dans son propre intrt. Elle rend
l'me sordide, et vous savez que la rapacit des banquiers et des
munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En
consquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne
de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges
de cet emploi.

Aprs avoir attentivement cout le rcit de mon aventure avec les
Javanais, de Ruyter s'cria:

--Vous tes all  une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excit
 le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdit. Il est vrai que
vous tes sorti du pige avec une admirable sagacit; mais quel autre
homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande
folie? Vous tes plus tmraire et plus inconsidr que notre ami
malais, le hros de Sambas.

-- propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette
rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi
coupable que mon expdition  Java?

De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une
contre l'autre, et me rpondit d'un ton de visible contentement:

--Non, mon garon, non; harasser, humilier et dtruire les ennemis du
drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais
pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je dteste,
j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les
compagnies, parce qu'elles sont lies ensemble par des vues troites
et des liens intresss. La vengeance, ou plutt la rtribution, est
pour moi comme le diamant sans pareil que possde le sultan de Borno,
comme le soleil sans prix. Un ministre pote de votre nation a dit
ceci:


La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.


Et vous savez, mon garon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient
scrupuleusement payes. Je crois, en vrit, que pour chaque dollar
qu'ils m'ont enlev autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de
dollars.

Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'tablir sur ce ct de
Borno, mais le manque de port et les obstacles opposs par les braves
Malais continuent  frustrer toutes leurs esprances. Enfin la
Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une
rivire, un bon ancrage assez rapproch et dfendu par un fort; en
outre, sa situation est des plus favorables au commerce et 
l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans
leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise tait celui de
dtruire cette colonie de pirates, et la cause relle qui guidait leur
attaque tait la conqute de l'le. Le grab avait pris une position
excellente et le Malais s'tait engag pour son peuple  me donner la
direction de toutes les tribus. En consquence, j'ordonnai au chef de
faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagns
par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avanmes le long
de la cte jusqu' notre arrive au cap Tangang. Je dbarquai l et
j'y laissai les bateaux.

Nous traversmes la contre  pied; les grands canons et d'autres
articles lourds avaient t envoys  la ville dans les proas. Aprs
avoir pass une longue et triste journe  traverser des forts, des
montagnes gigantesques et escarpes, des plaines sans chemin, des
rivires, des torrents et des marais, nous arrivmes aux bords de la
rivire de Sambas. D'un ct s'tendait un marais immense, de l'autre
un jungle inextricable. Mais, guid par les natifs, je vis bientt
devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession tait
ambitionne par les Anglais. Les habitants taient ple-mle dans de
misrables huttes bties en cannes et protges par une masse informe
de boue et de bois,  laquelle on donnait le nom de fort.  et l se
trouvaient des habitations qui ressemblaient  des corbeilles
soutenues par des bquilles, et, selon toute apparence, les
propritaires de ces masures taient prts  fuir vers la ville quand
leurs affaires ou la ncessit les y obligeraient. J'avais remarqu,
chemin faisant, une grande et magnifique baie entoure d'les  l'est
de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants
mettraient l leurs vaisseaux en ancrage pour faire dbarquer leurs
troupes. Je trouvai les natifs occups  dmnager leurs meubles et
leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus
disposs  viter l'invasion qu' la soutenir.  ma prire, le chef
malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes
des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case
retire, et pour les rallier  nous.

Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'taient cachs
sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'me
entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se rpandit
comme un feu incendiaire des jungles  la plaine, de la plaine aux
montagnes.

La haine des Malais pour les Europens et le dsir de s'galer
mutuellement en force et en courage, multiplirent le nombre des
natifs et les runirent dans un seul corps. Le second jour de mon
arrive, je mis la forteresse en tat de dfense, et je donnai l'ordre
d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivire afin d'en fermer le
passage. Vers le milieu de cette mme journe, j'entendis le sauvage
cri de guerre des nobles barbares. Ils se prcipitaient au bas de la
montagne comme un dluge, et je fus bien heureux d'avoir pris
possession de la forteresse de boue pendant le premier accs de leur
fivre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris
perants, le bruit de leurs armes  feu, celui de leurs trompettes de
conque qui se rptaient de rocher en rocher, auraient pu faire
croire qu'ils taient devenus fous. Mon ami le chef vint bientt me
rejoindre, accompagn par les plus puissants chefs des diverses
tribus. Il me prsenta  ces chefs, et, aprs un festin abondant sans
tre splendide, nous nous occupmes des choses importantes. Le chef,
qui tait un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette
harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du
peuple, le commandement de l'arme. Je l'acceptai, et mon premier acte
d'autorit fut de diviser les tribus, de leur fixer  chacune une
retraite sre o elle devait se tenir cache jusqu'au dbarquement de
l'ennemi. Je dis  un de mes corps de bataillon qu'il devrait
apparatre  une certaine distance de la baie, quand une troupe de
Malais cache dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.

Quand tout fut prpar pour la dfense, nous attendmes l'arrive de
la flotte de Bombay. Nous avions plac des vigies tout le long de la
cte, et des proas qui naviguaient trs-vite avaient t envoys dans
la largue. L'attente fut longue, et nous dsesprions dj du bonheur
d'assouvir notre vengeance quand nous les apermes.

Le sol de l'Inde a t rougi du sang de ses enfants, et ses sultans,
ses princes et ses guerriers ont t extermins. Je donnerais ma vie
pour voir l'Ocan de l'est rougi par le sang, comme l'tait la
mesquine rivire de Sambas le jour o nous nous prcipitmes avec
violence  travers les rangs des chrtiens, le jour o les froces et
indomptables Malais repoussrent les rengats sepays et les jetrent
avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivire. Il n'y
eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivmes
les fugitifs, et la plupart furent tus au moment de regagner leurs
vaisseaux. Quelques bateaux taient encore occups  dbarquer des
munitions, des armes et des troupes, qui s'chapprent. Mais le nombre
des morts fut bien suprieur  celui des vivants.

--Mais, arrtons-nous, mon garon, j'entends notre chef malais qui
approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon
accueil.

Le chef et sa suite taient monts sur notre bord. Le chef se
prcipita vers de Ruyter, se mit  genoux devant lui et embrassa ses
mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point
tudi les paroles  l'cole de Dmosthnes; mais ce discours avait
une telle nergie dans les expressions, qu'il montrait que l'loquence
passionne et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que
le langage complaisant et subtil du philosophe grec.

Le chef renouvelait  de Ruyter ses remercments et ceux de son
peuple, qui le conjurait de rester  Sambas et d'tre leur prince.

--Nous vous btirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de
laquelle coule une rivire de diamants. (Cette offre n'tait point
illusoire, car une grande quantit d'or et de trs-beaux diamants sont
trouvs dans la rivire.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous
serez notre pre. Un seul petit bienfait sera notre rcompense, et ce
bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers
de votre nation pour les entraner  la petite le des grands
vaisseaux (l'Angleterre); l, vous brlerez les btiments, vous
dtruirez l'le et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le
chef en me dsignant, restera avec nous pendant toute la dure de ton
absence. Chaque vieillard sera son pre, et par lui ta voix sera
coute et comprise; n'est-il pas ton sang!

Pendant que le chef faisait ces offres, on prparait un festin auquel
il prit part, et  la fin du repas il dit  de Ruyter que toutes
sortes de provisions lui seraient envoyes le lendemain.

--Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as
fait pour lui plus que leurs pres et leurs mres; s'ils lui ont donn
la vie, plus gnreux encore, tu leur as donn la libert. Mon peuple
est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai dfendu d'accepter les
prsents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses
hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma
dfense, ft-il n dans les mmes entrailles que moi, et-il t
nourri au mme sein!

Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son
proa, qui prit le chemin du rivage.




CX


Fatigu d'tre renferm sur le schooner, et dsirant voir mes anciens
amis du grab, je me rendis sur son bord accompagn de Zla et de de
Ruyter. La nuit entire se passa sous la banne  rire,  souper, 
causer, tandis que l'quipage, joyeux et un peu ivre,--j'avais donn
aux hommes un petit baril d'arack rapport de Java,--dansait sur le
pont.

Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitt, et mon premier
regard le dcouvrit  travers l'abat-jour de son dispensaire, qui
ressemblait tout  fait  un pigeonnier. Prs des fentes et des
crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipdes, qui se tranaient
 et l, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge.
Ce voisinage tait peu redout de Van; seulement, il n'aimait pas que
ces noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait,
ce qui arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau.  part
cette partie respecte de son individu, Van les laissait courir sur
ses vtements, et il lui tait parfaitement gal de les voir tomber
dans sa soupe ou dans son th; peut-tre mme prenait-il,  regarder
les escarbots brls par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien
 voir l'agonie des mouches qu'il jetait dans les toiles d'araigne.
Van tait donc assis, fumant son meerchaum, et il retirait par sa
patte velue, hors de sa tasse de th, un magnifique escarbot. Le th
tait tide, et la petite bte n'avait t que rafrachie par son
plongeon dans la tasse. Frapp par la vue de la force extraordinaire
de l'escarbot, ou dans l'unique dsir de tuer le temps, le docteur le
pera scientifiquement avec une aiguille, puis il examina sa victime
avec un microscope. Quand la curiosit de Van fut entirement
satisfaite, il jeta l'insecte et but son th  petits coups. Les
penchants anatomiques du docteur tant rveills, il songea  les
satisfaire, et je le vis, les yeux fixs sur la poutre, se lever sans
bruit et fixer du bout des doigts la tte d'un centipde contre le
bois. La pression de la main de Van empcha le reptile de se servir de
son venin; mais son corps se tordit, ses cent pattes frissonnrent, et
Van le prit et le plaa dans une bouteille qui en renfermait dj une
douzaine.

De Ruyter appela le docteur.  la voix de son commandant, l'illustre
chirurgien alluma sa pipe, revtit sa jaquette et se prcipita sur le
pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgr le venin qui la
souillait encore, je la serrai avec force.

--Et vos malades, capitaine?

Le rcit de nos misres fut dvor par Van; il tait insatiable et
voulait  chaque instant de nouveaux dtails, de nouvelles
explications. La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup;
mais cette affliction fut diminue par le souvenir de l'incrdulit du
bon munitionnaire relativement  la science mdicale.

--Ne m'a-t-il pas appel pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point
dplor mon absence?

--Non, docteur.

--Non, rpta Van indign, non!... Alors il est mort puni par le ciel,
il est mort en infidle profane; moi seul aurais pu le sauver.

Quand j'eus racont  Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort
empoisonn par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait
point eu d'autre mal que celui-l.

--Il avait t lgrement bless.

--Quelle tait l'apparence de la blessure?

--Elle tait rouge et trs-irrite.

--Ah! s'cria le docteur, c'tait une plaie _phagedoenie_, ou une
inflammation _erysipelateuse_; sans doute le _chylopeotic viscera_
tait drang. Qu'avez-vous appliqu sur la blessure?

--J'ai dit  l'homme de boire de l'eau de conge avec du citron
dedans, et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lav son
gosier avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de conge.

--Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il tait plus instruit
que votre ordonnance; ce gaillard mritait de vivre et vous de mourir.

Van maudit avec vhmence le mdecin qui avait dsert son poste
pendant la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son
me. Ensuite Van demanda  examiner ma blessure.

--Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que
quelques morceaux de vos vtements sont entrs avec la balle, et
qu'ils empchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite
d'expriences m'ont prouv que, dans une blessure cause par une
balle, il importe fort peu qu'elle entrane avec elle un fragment
d'toffe; ce fragment sera masseux,  moins que la balle ne soit
presque consume, et alors la blessure qu'elle cause n'est point
profonde.

Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptmes de
jaunisse dans mes yeux et sur ma peau.

Le vieux contre-matre, qui se tenait  ct de moi la bouche bante
d'tonnement, car il ne comprenait rien  ce langage embrouill et
scientifique, s'cria tout  coup:

--Je voudrais savoir quel vaisseau il met  l'eau maintenant. Je suis
depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu
parler du _Hajademee_ et du _Chylapostic_! Je suppose que ce sont des
vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la
_Cockatrice_.

--Que marmotte ce vieux chien-l? dit Van en se retournant. Il est
pourri par le scorbut, regardez.

Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Aprs avoir
press les chairs, le docteur ta sa griffe et me montra la place.

--Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles
affaisss ont perdu leur force.

Le contre-matre ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car
il nous dit en riant:

--_Collapse_... Ah! il veut parler du _Colasse_, de 74 canons. Quant 
la _Ticity_ et  l'_Ansudation_, je suppose que ce sont encore des
vaisseaux hollandais.

Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les
malades du schooner.




CXI


Les traits svres du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et
Zla, qui lui tait toujours reconnaissante des bonts qu'il avait
eues pour elle, lui baisa la main et s'assit  ct de lui. Ils
parlrent longuement de leur patrie et de leur tribu, car sur ce
sujet le bon vieillard tait inpuisable d'loges et de citations.
Zla parlait avec enthousiasme des beauts de la ville de Zedana, de
ses sombres et vertes montagnes, de ses eaux limpides, des brises si
fraches envoyes par le golfe Persique, puis encore des les bleues
de Sohar, dont son pre avait t le cheik.

Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la
comparaison entre le pays de Zla et les richesses de Kalat ou les
splendeurs de Rasolhad;  ces merveilleuses descriptions il ajoutait
celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du dsert
o il avait pass sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer.
Malheureusement, toute possibilit de ressemblance finissait l, car
il n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonfrence.
Cependant il essayait de persuader  Zla que ce dsert aride tait un
paradis terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se
nourrissant, il est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou
 tous ceux qui traversaient cet ocan de sable inhospitalier; mais
enfin on y tait libre et heureux. En rpondant aux questions de Zla,
le rais se trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments
que lui avait fait souffrir la soif, et que ce n'tait qu'en suivant
la dcouverte des corps desschs des voyageurs qu'ils parvenaient 
suivre les caravanes.

Ces rencontres les rcompensaient amplement de leur courage et de leur
patience.

--Dieu seul connat les besoins rels de ses enfants, ajouta le
vieillard.

Et pendant qu'il reprenait le rcit des horribles assassinats commis
dans le dsert, je jetai sur sa tte un seau d'eau et j'emmenai Zla
sur le schooner.

Quelques minutes aprs, nous fmes entours par les bateaux du pays,
chargs de poissons, de fruits et de lgumes en si grande quantit,
que cet approvisionnement et suffi pour remplir les magasins d'une
frgate.

Les quatre personnes sauves du naufrage furent transportes sur le
grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la premire occasion
amene par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu
de temps aprs, le capitaine et son fils furent dirigs vers
l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or,
car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine
mourut au cap de Bonne-Esprance ou  l'le Sainte-Hlne, et nous
n'entendmes jamais reparler de son fils. Le contre-matre trouva une
place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des
ctes, et le bosseman resta avec lui.

Avant de mettre  la voile, nous examinmes le schooner, afin de nous
assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas
souffert. Quelques morceaux de cuivre s'taient dtachs, et rien de
plus.

Le grab fut mtamorphos en vaisseau arabe avec une poupe leve et
un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit
sa coupe amricaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune
brillant.

Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans
l'intrieur de l'le, car il dsirait examiner un pays qui  cette
poque tait tout  fait inconnu aux Amricains. Nous visitmes, Zla
et moi, nos anciennes retraites, et, aprs avoir dessin le plan d'un
bungalow, je traai un jardin en calculant combien il me faudrait de
temps et de travail pour que le terrain produist du bl, du riz, du
vin. Pendant que mon imagination btissait une retraite pour l'amour,
j'aidai matriellement Zla  btir une hutte, dont la construction
consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de
palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zla fit cuire du
poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout
fier de ma nouvelle dignit de chef de famille, et franc tenancier
d'un terrain sans bornes, j'arpentais firement mon domaine en disant:

--Chre Zla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux
que dans ce schooner, qui ressemble  un cercueil, et o nous sommes
serrs et ballotts comme des dattes mises en caisse et portes sur le
dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...

Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien
paratre, je commenai  croire  la rsurrection de mon vieil ami
l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour
venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bti
notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais  la place du
sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de
Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami
drangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale.

--Allons, mon garon, le Malais m'a fait prvenir qu'une voile
trangre tait dans le largue vers le sud; venez, il est temps de
vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas
tout  fait en tat de se mettre en mer; allez  la recherche de
l'tranger et amenez-le ici.

Dix minutes aprs, j'tais  bord, j'avais lev l'ancre, et, favoriss
par une excellente brise, nous fmes une course qui nous plaa en vue
de l'tranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement
bien; nous le perdmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le
matin, et, aprs une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir.
Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destin  Canton, tait un
magnifique brigantin bti en bois de teck de Malabar par les parsis de
Bombay, et frt de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles
d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des les Laccadives et de
quatre ou cinq sacs de roupies.

Cette prcieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et
aussitt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de
mon sombre quipage.

Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre
ancrage. Deux jours aprs mon retour au rivage, de Ruyter envoya son
ami le Malais  Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest
fonde depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est
situe sur les bords d'une rivire navigable, et elle possdait une
factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires
considrables. Il y tait all afin de trouver un agent et de disposer
de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour
envoyer la prise  une distance plus loigne.

Le capitaine du brigantin, qui avait un intrt dans le vaisseau,
l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.

Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire
pour continuer avec Zla mes plans de bonheur futur et nos charmantes
promenades dans notre nouvelle proprit.




CXII


Les dispositions ncessaires  la vente de notre prise demandaient un
temps si considrable, que de Ruyter profita de ce dlai pour utiliser
son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes
rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'le pour y
surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-matre la garde
de notre prise, dont l'quipage fut install dans les petites huttes
que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second
contre-matre et une bande d'hommes s'occuprent  saler la chair des
sangliers, des buffles, des daims et des canards donns par l'ami de
de Ruyter, et moi  faire une immense provision de riz et de mas.

Le peu de loisir accord par mes nombreuses occupations tait employ
 des travaux champtres, et je poursuivais la continuation de ces
travaux avec tout le zle que donnent la nouveaut et l'ardeur d'un
homme qui vient de s'tablir dans une colonie nouvelle. La petite
rivire o je m'tais baign avec Zla quelques heures avant notre
rencontre avec le _Jungle-Adme_ tait mon arsenal naval. Nous y
passions des journes entires dans le plus complet isolement, car
cette partie de la rivire tait spare de l'le par un mur de
jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le
schooner en rade avec sa prise, et,  l'aide d'un drapeau, nous
pouvions correspondre avec l'quipage. Au coucher du soleil, nous
rentrions  bord, autant pour amuser nos htes que pour me trouver 
mon poste pendant la nuit.

Un soir, nous nous trouvmes en si grande disposition de nous amuser,
que le pont fut bientt couvert par une grande quantit de coupes de
punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes
liqueurs qui empchent le coeur de s'ossifier, et qui ferment les
crevasses faites  notre corps par la brlante chaleur du soleil. Les
Indiens disent que la sve du mimosa est un antidote contre le
chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre
commandant captif. Au commencement de la soire, le pauvre homme avait
pleur sur la perte de son bien-aim vaisseau, en me disant que, s'il
avait plu  la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants,
il aurait pu se soumettre  cet affligeant dcret; mais que sur son
navire il avait mis tout son coeur, toutes ses habitudes, toutes ses
esprances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte
avec rsignation.

Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touch l'me du
capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les
mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout
 coup par la voix du vieux contre-matre, qui annonait l'arrive
d'un ami.

Un grand proa  la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut
cte  cte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.

Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le
chef, en dpit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un
bosseman: _Rule Britannia!_ un petit homme  l'air effar grimpa sur
le pont, et, pouss par le chef, vint reculer jusqu' moi. Je me levai
pour recevoir l'tranger, mais il me fut impossible de garder mon
srieux en face de la gravit stupfaite de sa figure plate et carre,
en face de son gros ventre, qui ressemblait  une voile de perroquet
gonfle par le vent.

Les proportions des membres de cet homme taient si courtes, qu'elles
en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-matre, on pouvait
croire que le vieux btiment naviguait sous des mts de ressource.

Il s'avana vers moi d'un pas mesur et me dit avec une gravit de
plomb:

--Monsieur, je suis Barthlemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie
hollandaise tablie  Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van
Olans Swamerdam. Ayant appris que vous dsiriez vendre une prise faite
dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.

Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il
laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton
plaintif la mlancolique complainte de _Pauvre Tom Bowling_.

Notre facteur hollandais s'assit sur les coutilles, et, aprs avoir
nettoy ses ivoires avec un verre de skdam (dont la dimension et
surpris mme le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontr de
liqueur aussi exquise, assurant en mme temps que l'addition d'un
morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.

J'ordonnai au quartier-matre d'avoir soin de notre hte, en
l'engageant  aller veiller le mousse pour lui servir d'aide dans les
dtails de cette importante fonction; le vieux marin obit en
marmottant entre ses dents:

--Je n'ai jamais vu un aussi drle de navire, il est tout magasinage.
_Le Tmraire_, qui avait trois ponts, ne possdait pas, pour mettre
son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un
biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore
flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudire
d'un vaisseau. Allons, garon! allons, rveillez-vous, et apportez sur
le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger.

Je vis bientt apparatre un morceau de porc froid, un norme canard
et la moiti d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes
avec une taciturnit immobile, et, quand il eut vid les plats et une
grande bouteille de grs remplie de gin, il me dit, toujours d'un air
grave:

--Il est dj tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de
causer d'affaires aprs souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude
et que je suis fatigu, je vais me reposer ici.

En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes
difficults, sur la grande voile qui tait par terre, se couvrit d'un
drapeau, et dit au garon de lui remplir sa pipe. Bientt aprs il
fuma et ronfla de tout son coeur, et nos ivrognes suivirent son
exemple.

Vers le matin, Barthlemy-Zacharie Jans remplaa la perte de sa
chaleur matrielle avec du porc sal et du gin, puis il m'accompagna
sur le vaisseau tranger.

Je dcouvris bientt que j'avais affaire  un marchand froid,
calculateur et fort rus. Cette conviction me mit en colre, car,
malgr mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas
dans lesquels je pouvais tre dupe. Outre les traits caractristiques
de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme
avait la sordide avarice d'un cossais. Quand, avec la franchise d'un
marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position  l'agent en
lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage
se montra plus indiffrent aux souffrances humaines qu'un Hollandais
doubl d'un cossais ou que le diable lui-mme. Il regarda le
capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sche,
apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un
propritaire irlandais qui coutait d'un air calme les rclamations de
ses pauvres tenanciers affams et sales. Sans rpondre un seul mot 
la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la
prise, ses factures et les listes de la cargaison.

--Vous ne serez pas oubli  la vente, dis-je au prisonnier dsespr.

--Je proteste contre des stipulations! s'cria le facteur; mais, si le
capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes
scurits, sa proposition sera accueillie; c'est--dire toutefois si
la Compagnie devient acqureur, et si Van Olans Swamerdam y donne son
consentement.

J'tais fort jeune  cette poque, et ne sachant pas que de pareils
caractres sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en
march avec cette brute froce; j'allais mme lui donner une racle et
le faire jeter  la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me
conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur
fut chass du schooner au milieu des hues de tout l'quipage.




CXIII


De Ruyter vint bientt nous retrouver, tenant en touage un petit
schooner dont il avait fait la conqute sans avoir  dplorer aucune
perte d'hommes. Nous levmes l'ancre pour aller la jeter sans retard
dans le port de Batavia. Ayant  vendre non-seulement nos deux prises,
mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dpt dans une
maison de la ville, de Ruyter prit un logement  Batavia, et nous nous
y installmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions,
taient, en outre, dans un ordre parfait. En consquence, j'avais la
libre disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir 
Zla la partie montagneuse de la riche et populeuse le des Javanais.
Les productions du territoire de l'le, telles que bois de charpente,
grains, lgumes et fruits, sont d'une qualit fort suprieure  toutes
celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception
toutefois en faveur des produits de Borno.

Le gnral Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'le,
fut trs-poli pour moi, et je passai plusieurs jours  sa maison de
campagne.

Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes
filles aux cheveux dors;  Java, ce fanatisme est consacr aux femmes
dont la peau a cette teinte jaune.

Dans la maison du marchand habite par de Ruyter vivait une veuve
trs-riche, ne dans la capitale de Jug, ville encore gouverne par
des princes natifs.

Cette dame au teint jaune tait si belle aux yeux des jeunes gens de
Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour  passer
devant sa porte, dans l'esprance d'attirer l'attention de cette
merveille, dont voici le portrait:

Elle avait  peu prs quatre pieds de hauteur, et sa peau tait d'un
jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y reflter
comme sur un dme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs
d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes
qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des
lvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux
cheveux, ils taient si courts, si pars sur cette petite tte, qu'en
les rassemblant tous, il et encore t trs-difficile de runir la
quantit qui est ncessaire pour ombrager les lvres d'un homme.

Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dpeindre tait
l'idal de la beaut chre aux Javanais, et de tous les coins les
plus reculs de l'le, on venait en foule briguer ses faveurs et lui
rendre les hommages d'une adoration enthousiaste.

Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilge
inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant
de ce privilge, qu'elle en abusait.  peine ge de vingt-quatre ans,
la belle dame s'tait marie dix fois; un de ses poux tait mort,
deux avaient t tus on ne sait comment, six s'taient mal conduits
envers elle, et enfin le dernier avait disparu.

Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes
dpassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter
et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles
d'acier et une force proportionne  notre stature, nous semblions des
gants au milieu de ce petit peuple. Notre extrieur herculen fit une
grande impression sur la sensibilit de la veuve, qui, en notre
honneur, traita avec mpris les nains de l'le, qu'elle appelait des
fragments d'homme. Aprs un scrupuleux examen, aprs une mre
dlibration, aprs une tude approfondie de la figure, de l'air et
des manires de de Ruyter, la veuve, qui s'tait sentie entrane vers
lui au premier coup d'oeil, arriva bientt  me donner la prfrence,
non-seulement parce que j'tais le plus jeune, mais encore parce que,
venant d'avoir la jaunisse, j'tais le plus dor. Ne doutant pas un
instant du bonheur et de l'empressement que je mettrais  accueillir
ses avances, la dame dit  de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes
sans condition, et qu' ce don suprme elle ajouterait des champs
sems de riz, de caf, de cannes  sucre, des maisons, des esclaves,
des domestiques; enfin, un domaine assez vaste pour me mettre en
galit parfaite avec les plus puissants princes de la province de
Jug.

--Madame, rpondit de Ruyter avec le plus grand srieux, mon ami sera
charm de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le
ravissement. Vous me voyez moi-mme confondu de joie et de surprise.
Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose  la ralisation
de ce bel avenir: mon ami est dj mari.

--Mari! exclama la veuve, mari! je ne puis pas le croire; et
cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je
l'ai vu accompagner  la promenade une ple et maladive jeune fille
qui a les cheveux tourns autour de la tte en forme de turban. Mais,
monsieur, cette jeune fille est mince, frle comme un roseau; de plus,
elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est
ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur.
Fi donc! elle ressemble  une femme marine, et doit bien certainement
aimer l'eau comme un poisson.

Aprs cette rponse, la veuve dcouvrit  de Ruyter ses charmes
blouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:

--Regardez-moi...

De Ruyter avoua  la veuve qu'elle ne pouvait tre compare  la
jeune fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la
part des gots excentriques des hommes, gots qui sont aussi
capricieux que les flots de la mer.

--Monsieur, s'cria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses
regards dcident la question. Laissez-le contempler en moi la
vritable beaut, et son me sera mue et son coeur brlera d'amour.

Enchant de profiter d'une si belle occasion pour donner cours  son
humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de
la princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait
mon agent auprs de la veuve, disposait en imagination de tous ses
biens, et voulait absolument l'pouser pour moi. Cette conduite
excitait si bien l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux,
et le schooner tait encombr de ses nombreux envois de caf, de
tabac, de sucre, de fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve
furent frquentes; car, quoique mahomtans, les Javanais ne gardent
que l'extrieur de la foi. Quant  leurs actions, elles n'ont d'autres
limites que l'tendue de leurs dsirs, et les femmes obissent
pieusement au prcepte de la nature qui dit: Croissez et multipliez.

J'tais presque fch de voir Zla indiffrente aux agaceries que me
faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment
jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter.
Le soupon, le doute, la mfiance taient inconnus  Zla: cette
loyale et simple nature ne pouvait les comprendre.




CXIV


Pendant un de ses voyages  travers les nombreuses les disperses
dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait t oblig de se mettre en
panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le
corps d'un navire chou. Selon les apparences, ce navire tait de
construction europenne. De Ruyter examina attentivement la situation
de la cte o il faisait cette dcouverte, et l'inscrivit sur sa
carte, dans l'intention de revenir  une poque plus favorable  son
projet, celui de faire lever le vaisseau.

Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours  Batavia,
la turbulence de l'quipage, ennuy de son inaction, engagrent de
Ruyter  tenter la pche du navire. Aprs avoir dispos tout ce qui
tait ncessaire, il prit  ses gages une troupe d'habiles plongeurs,
et nous nous dirigemes avec un bon vent de terre vers le lieu de
notre destination.

Nos bateaux nous conduisirent  la place mme marque par de Ruyter
sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea  l'abandonner
jusqu'au matin.

Au lever du soleil, nous tions en face du vaisseau chou. L'eau
tait aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la
sonde sur le corps du vaisseau, nous fmes assurs qu'une vingtaine de
pieds d'eau seulement nous sparaient de son pont. Nous laissmes une
boue afin de marquer la place, et nous remontmes  bord des
vaisseaux, qui s'approchaient de nous.

Aprs avoir pris des lignes, des aussires, des grappins et d'autres
instruments ncessaires, nous reprmes notre course vers le vaisseau
submerg. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer,
chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On
distinguait aussi les masses de poissons  coquille qui incrustaient
et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs
descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils
prirent l'aspect fantastique d'une bande de dmons runis pour
dfendre leur vaisseau attaqu dans le sanctuaire de l'Ocan. Aprs
plusieurs heures de travail, nous russmes  attacher des tonneaux
aux cordages du naufrag pour pomper l'eau qui le remplissait, et  le
remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussires. Le
second jour, le grab et le schooner furent placs de chaque ct du
navire, afin que leurs forces runies vinssent  notre aide pour faire
monter le btiment  la surface de l'eau. Un succs complet couronna
nos efforts. Le vaisseau ressemblait  un norme cercueil, et la
lumire du jour brillait trangement sur son corps blanc incrust et
plein de bourbe. Des toiles de mer, des crabes, des crevisses et
toute sorte de poissons  coquille se tranaient sur le corps du
vaisseau. Nous vidmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que,
s'il tait trou, ses avaries n'taient pas grandes. Les objets qui
garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient
t enlevs ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui
probablement avaient vu le naufrag pendant leurs courses sur la mer;
mais la cale d'arrire, protge par un double pont, n'avait pas t
touche.

En dbarrassant le pont, mes hommes trouvrent, le prenant pour un
cble, un norme serpent d'eau; ou ce reptile avait un got prononc
pour les poissons  coquille, ou il prfrait un chenil de bois  une
cave de corail; peu intresss, du reste,  approfondir les causes de
sa conduite, nous l'attaqumes avec des piques, et il fallut le
frapper rudement avant de le contraindre  baisser pavillon pour nous
laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient,
en considrant le corps palpitant du reptile:

--Vraiment, il et t de force  nous manger.

Je ne sais pas si les ngres parlaient d'or, mais je suis bien
certain que, plus froces que leur ennemi, ils le mangrent sans
scrupule et sans remords.

Aprs avoir tou le naufrag vers l'le, nous le fmes chouer sur un
banc de sable afin de vider la cale d'arrire, remplie d'eau, et sur
laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premires trouvailles furent
des sacs de grains gts, des barils de poudre et une masse d'autres
articles tellement mls ensemble, qu'il tait impossible de les
distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets
pressentiments de de Ruyter, nous fmes des fouilles, et je trouvai
deux petites botes soigneusement attaches et cachetes; de Ruyter
les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau
de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait  son
bord.

La meilleure partie de notre prise tait, selon moi, non les dollars,
mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi
la mer comme cave  vin! Un liquide aussi dlectable n'avait encore de
ma vie humect mes lvres, satisfait mon palais, rchauff mon coeur
et extasi mes sens!

Cette dlicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et mme loquent;
le vieux rais dclara que ce vin ressemblait  l'onguent de koireisch,
apport de la Mecque par les hadjis.




CXV


On disait  Batavia que nous avions dcouvert un banc de dollars
espagnols en chouant dessus, et que nos vaisseaux taient encombrs
par l'immense quantit de cette merveilleuse trouvaille.  ce conte,
la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pch dans les
profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le
millsime de 1550. Ces nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui
avaient tous le dsir de boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre
de ces liquides et t un lixir d'immortalit, bien certainement on
les aurait bus avec moins de plaisir et d'avidit. Les graisseux
marchands hollandais s'assemblaient  bord du grab, et passaient la
nuit  chanter des alleluia pour exprimer leur satisfaction. Grce au
bon conseil de de Ruyter, je substituai d'autres vins  notre nectar
espagnol, et nous le gardmes pour les malades, pour nos marins,
auxquels il rendit plus d'une fois la souplesse de leurs membres et
l'nergie dans l'action.

En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay.
Son bien-aim vaisseau lui fut cd pour un prix fort modique, et il
lui fut loisible de reprendre la mer avec tout son quipage.

Quand tout fut termin, nous levmes l'ancre pour quitter Java.

La veuve de Jug resta frappe d'tonnement lorsqu'elle apprit notre
dpart. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous
suivit dans un bateau  rames, en criant, en faisant des signaux et en
se dchirant les bras  l'aide de ses ongles.

Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperut que
je ne faisais aucune attention  ses gestes et  ses cris, dont le
bruit assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon
tlescope me laissait voir la veuve dcharger sa colre sur les
esclaves qui conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le
dos sous une furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien
qu'un homme n'a pas plus de force qu'une femme en se servant des armes
offensives et dfensives de la langue, des ongles et des larmes,
j'avais agi prudemment en vitant la bataille. Si l'me de la veuve
n'et pas t charge d'argile, elle se serait attache  mes pas dans
mes voyages autour du monde. Mais aussitt que l'esquif de mon
amoureuse sentit les vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur
lui-mme, et je vis la princesse jaune,--ou plutt je ne vis la pas,
car elle tait tombe dans le bateau,--reprendre le chemin du rivage;
si bien que je puis dire d'elle:

--Elle aima et s'loigna  la rame.

J'avais t si tourment, si perscut par ce dragon femelle, que je
l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de
gteaux; le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces.
Depuis cette poque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds
dans le repaire d'une veuve, car la frocit maligne d'un tigre est de
la mansutude en comparaison de celle d'une veuve contrarie dans ses
dsirs.

En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le
limpide ocan de la mer, j'tais accabl d'une inconcevable tristesse.
Pour la premire fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient
mon esprit, et cependant ma sant tait excellente; celle de Zla ne
me donnait aucune crainte, car ses yeux taient brillants, et son
haleine plus parfume que les fleurs d'une matine de printemps.
Quelle cause assombrissait ainsi mon coeur? quelle cause me rendait
soucieux et pensif comme  l'approche d'un grand malheur? Ce n'taient
ni les perscutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oubli en
perdant de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc  moi comme
un vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: Si vous
m'abandonnez, je vous ferai souffrir mille morts.

Dans l'Est, la vie est  trs-bon march, et  Java quelques roupies
suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors
d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui dsigne. Le poison
est l si indigne, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les
natifs sont trs-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve
ne s'tait point servie contre moi de cette arme dangereuse, et
j'tais loin de sa porte; d'o venaient donc mes craintes?

Une nuit je fus veill par des visions affreuses. D'abord parut la
veuve; en cherchant  chapper  ses caresses, je vis surgir auprs
d'elle une vieille sorcire jaune; cette femme hideuse sauta sur mon
lit et voulut me contraindre  manger un fruit vnneux qu'elle
pressait contre mes lvres. Je voulus arracher  la furie le fruit
empoisonn et le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je
tombai ananti sur ma couche. Tout  coup la fidle Adoa entra dans ma
cabine et s'empara du fruit en criant: C'est du poison! c'est la
mort! Derrire Adoa apparut le prince javanais mont sur son cheval
couleur de sang; le cheval escalada mon lit, et ses pieds me
frapprent violemment  la tte; puis tout s'vanouit dans
l'obscurit; alors une femme blanche suivie par une ombre s'inclina
sur moi et une voix mlodieuse me dit doucement:

--Vous devez vivre; moi seule dois mourir!

Aprs ces paroles, le fantme noir qui accompagnait Zla souleva le
crpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits ples et
livides de la vieille Kamalia.

--tranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous tes parjur;
vous avez souill le meilleur sang de l'Arabie; vous avez bris le
coeur de mon enfant d'adoption.

Un violent effort me rveilla tout  fait.

La tte me faisait horriblement mal, et cette souffrance, cause par
des rves, m'a poursuivi longtemps aprs mon dpart de Batavia.

Le second jour de notre dpart du port, nous rencontrmes deux belles
frgates franaises et un schooner  trois mts qui rentraient 
Batavia aprs une longue course.

Nous dirigemes notre course le long de la cte,  l'est de Java, vers
les les de la Sonde, et nous n'y rencontrmes que de petits vaisseaux
destins ou appartenant  cet archipel, et chargs d'huiles de ghe et
de coco. Ces denres, plus prcieuses  leurs yeux que des morceaux
d'or et d'argent, taient trop viles  nos yeux pour valoir mme une
pense.




CXVI


Une longue et forte brise nous chassa vers les ctes de la
Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cess, nous vmes un petit
bateau battu par la houle et videmment en dtresse; je me htai de
diriger notre course vers lui.

La force de la brise nous mit promptement bord  bord de la barque, et
nous remes son quipage, qui se composait de quatre matelots et d'un
contre-matre appartenant  une frgate anglaise qui, aprs avoir
captur un brigantin, en avait confi la charge  une petite partie de
ses hommes. Le brigantin avait t spar de la frgate par une forte
rafale en entrant dans le dtroit de la Sonde; outre cela, les mts et
les agrs du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce
misrable tat, une norme vague vint fracasser une partie de la
poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'
force d'adresse et de dextrit que les marins russirent  mettre 
la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le
vaisseau coula si promptement  fond, que les naufrags n'eurent que
le temps ncessaire  la conservation de leurs propres personnes; car
deux hommes qui avaient essay de sauver quelques dbris de vtements
et de vivres furent ensevelis sous l'cume de la mer. Le bateau tait
aussi vieux et aussi fracass que le navire auquel il avait appartenu;
mais fort heureusement, pendant son sjour sur le brigantin, il avait
t le rceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de
bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux
bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots
remercirent la Providence, et quelques heures s'coulrent avant que
ces terribles paroles fussent prononces: Il n'y a pas d'eau frache
sur le bateau! Et chacun rpta d'une voix dsespre: Il n'y a pas
d'eau frache! nous allons mourir de soif!

Dj une altration anticipe desschait les lvres des pauvres marins
et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passs et
prsents furent oublis. Ce n'tait rien d'tre dans un vaisseau
trou, fracass et mal bti,  peine assez grand pour contenir le
reste de l'quipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin
harponn; tout cela n'tait rien en comparaison du manque d'eau.

Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins tait un homme
intelligent, faible d'extrieur, de constitution, mais courageux et
fort par son me et par son coeur. L'officier ranima les esprits
accabls de ses hommes; il leur dit qu'ils taient prs de la terre,
qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en
outre le bateau tait lger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir
supporter la soif pendant quelques jours.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des btes vivantes  bord; leur
sang est aussi rafrachissant que de l'eau, et je crois mme qu'une
bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.

L'air calme et intrpide du jeune chef eut encore plus d'influence sur
le tremblant quipage que les paroles qui promettaient du secours, car
il devint calme et attendit la ralisation des esprances qu'on lui
faisait entrevoir.

Le contre-matre russit  mettre le bateau  l'preuve de l'eau en
fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et
se mit sous le vent; mais, pour arriver  ce rsultat, il avait fallu
une adresse parfaite, un coup d'oeil sr et une main ferme. L'officier
n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce
chemin perdu; rien, sinon les tudes et le soleil, et ce dernier tait
si ardent, si blouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule
esprance du pauvre navigateur tait de gagner les les de la Sonde ou
les ctes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la
rencontre de quelque barque vagabonde.

Le bouc fut tu, et chaque oeil glac de crainte regardait avec une
avide angoisse la petite part du sang distribu par le contre-matre.
Quand on dcoupa l'animal, son estomac contenait encore du sang
coagul et quelque humidit. Ce sang fut loyalement partag; le
contre-matre nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mchant la
substance sans l'avaler, et il voulut persuader  ses hommes qu'ils
trouveraient un avantage  suivre son exemple. Quelques-uns coutrent
leur chef, mais la plupart furent impuissants  rsister aux
dchirements affreux qui torturaient leurs entrailles.

--En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai
mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'prouvais un grand
soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.

Nous examinions avec une ardente inquitude la forme et le changement
des nuages. Enfin nous vmes avancer vers nous du fond de l'horizon un
pais nuage videmment surcharg de pluie. Ceux qui ont vu ou qui
peuvent concevoir la situation d'un plerin perdu dans les sables
brlants du dsert, et qui aperoit enfin l'oasis dsire, peuvent se
faire une ide de nos sensations. Quand les premires gouttes de la
pluie si ardemment appele touchrent nos lvres arides, des prires
profondment religieuses furent murmures par des hommes qui seraient
morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphme. Mais,
hlas! le nuage humide fut avare de son trsor; il en laissa tomber
quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mler ses eaux  celles
du vaste Ocan.

Les pauvres marins dsesprs couvrirent leurs yeux enflamms de
leurs mains tremblantes, et tombrent dans les spasmes de l'agonie.
Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui
parat bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la dure
de soixante et dix ans.

Dans la frnsie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetrent
dans la mer pour tancher leur soif dans ses eaux salines: ils en
moururent; un autre se dchira le bras, but son propre sang, et
s'endormit pour ne plus se rveiller. Le septime jour, l'quipage se
trouvait rduit  quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de
notre heureuse arrive, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain
que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre
rayon d'esprance; l'officier seul possdait encore un peu de raison;
quant aux autres, ils taient abrutis et presque morts. Lorsque le
courageux marin fut arriv sur le pont du schooner, il regarda
tranquillement autour de lui en disant d'une voix teinte:

--Nous mourons de la mort des damns; donnez de l'eau  mes hommes.

Aprs avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa
lvre couverte d'cume et tomba sans connaissance.

L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrtrent la
fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lvres du courageux
marin. Aprs une longue agonie, les forces revinrent  notre malade,
et ses premires paroles intelligibles furent adresses  Van:

--Qui tes-vous? Le diable?... O suis-je? O sont mes hommes? ont-ils
de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garons!

Van Scolpvelt sauva le contre-matre et deux des hommes; mais le
dernier mourut dans les convulsions d'un violent dlire.

La gurison de l'officier fut la plus dcisive et la plus rapide. Il
resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il
se nommait ainsi) une troite amiti. La vie de ce brave garon a t
courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis li. 
l'ge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de
l'amiti est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume
ne rafrachira plus les blessures de mon coeur fltri. Des choses bien
plus mdiocres que ce sentiment ont leurs mausoles, leurs colonnes,
leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le rcit des actions
de tous ceux que j'ai aims, et de garder leurs noms dans mon coeur et
dans ma mmoire.




CXVII


Aprs avoir dirig notre course vers le nord, nous nous trouvmes
parmi les les de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serres,
aussi nombreuses dans l'ocan de l'Est que les nuages par un beau ciel
d't. Ces les dfient tous les efforts patients et infatigables des
navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les
formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de
corail, o la vague passe sans rides. Les les que nous apercevions
taient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines
encombres de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants
insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos
bateaux, et nous trouver bien tranges d'avoir la fantaisie de voguer
au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'
moiti endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des
arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous
leurs fmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et
de fruits; et, pour toute rponse, ils nous montrrent les ruisseaux
et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au dbarquement, nous
laissant la libert d'agir  notre guise, et celle de prendre toutes
les choses dont nous avions besoin.

Plusieurs de ces les taient inhabites, d'autres taient presque
civilises, car elles possdaient un commerce, des vaisseaux, des
armes, ainsi que leurs infaillibles associs, la guerre, le vice et le
vol.

 quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrmes
deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La
faiblesse du vent et le dclin du jour ne nous permirent pas
d'approcher d'assez prs pour interrompre ce combat naval.

--Je suppose, dis-je  de Ruyter, que ce sont les insulaires qui
disputent la suprmatie de la mer.

--Ou bien la possession d'un coco, me rpondit-il en riant.

Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais,
dont les proas avaient attaqu les natifs marchands qui faisaient le
commerce de coco entre Cumbava et les les Clbes.

--Les Malais ont trouv des antagonistes dignes d'eux, ajouta de
Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-tre
runissent-ils dj leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi
dbarrassez les ponts.

Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les
marchands prirent une autre direction et disparurent bientt  nos
regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient
pour des vaisseaux marchands; mais une dcharge de nos grands canons
changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvrent
en dsordre. Bientt aprs, nous nous arrtmes au ct  l'est de
l'le de Cumbava, continuant  saisir toutes les circonstances
favorables qui pouvaient nous aider  fournir nos vaisseaux de
provisions fraches. Comme la plupart des les nous fournirent une
abondante rcolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de
pommes de terre, nous emes, en y ajoutant des sangliers, de la
volaille et du poisson, une excellente nourriture  fort peu de frais.

Un soir, aprs avoir soup sur le grab avec Zla, nous rentrmes 
bord du schooner. Tout  coup j'entendis prs du rivage un sifflement
et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de
marsouins.

--Htons-nous de remonter  bord, me dit Zla; les natifs quittent le
rivage  la nage, et j'ai entendu dire  mon pre qu'ils attaquaient
les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.

Je hlai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le
prvenir du danger qui nous menaait; puis je rveillai les hommes du
schooner en leur disant de s'armer.

De la poupe, je vis distinctement une foule de ttes noires, dont les
cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait
rapidement. Nous hlmes les visiteurs dans une demi-douzaine de
langues diffrentes, mais nous ne remes pour rponse qu'un bruit qui
ressemblait  un battement d'ailes et des sons semblables  des
gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient
dcharger leurs fusils; mais, voyant que les trangers taient sans
armes, je dfendis svrement de faire feu.

Tout  coup Zla et la petite Adoa s'crirent:

--Ce sont des femmes! Que veulent-elles?

C'taient vraiment des femmes.

Un long clat de rire s'leva  bord du schooner, et mon
quartier-matre, qui regardait dans un tlescope de nuit, s'cria:

--Regardez, capitaine, voici une multitude de sirnes qui abordent le
schooner.

Ne sachant que penser, je donnai l'ordre  mes marins bien arms de se
mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes  grimper
 mon bord.

Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous
fmes abords dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui
grimpaient sur les chanes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont
fut tout  fait encombr.

Il n'y avait pas le moindre doute  concevoir sur le sexe de ces
assaillantes inattendues, et nos hommes, arms de leurs pistolets, de
leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, taient parfaitement
ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes
dfensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles donnes
par la nature, et d'autres vtements qu'une masse de longs cheveux
noirs. Pour rendre justice  ces dames, je dois dire que, si plusieurs
d'entre elles n'taient pas blondes et jolies, elles taient jeunes,
avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'tais si
exclusivement amoureux de Zla, que mes penses ne se tournaient
jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage
de faire des niches  la veuve de Jug, et il tait infiniment
prfrable que je les eusse faites  la maligne panthre, bte cent
fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et
contrarie.--Mais passe ton chemin, maudite rflexion sur le temps qui
n'est plus; tiens-toi loigne de moi. Ah! mmoire fatale, dmon
subtil que tu es!

Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblrent sur le pont
comme un troupeau de crcerelles. Aprs avoir glan les offrandes des
matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en
perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres dfroques
dont les pauvres filles s'taient pares d'une manire ridicule, elles
se pavanrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une
chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas,
un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur
ignorance trouvait fort prcieux. Toutes ces pauvres filles
s'examinaient afin de savoir quelle tait la plus favorise du sort;
enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'tait insinue dans les
bonnes grces du quartier-matre rendit toutes les femmes immobiles
d'tonnement et de jalousie. L'insulaire privilgie avait si bien
ensorcel le quartier-matre, qu'il lui avait donn son vtement
d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait caus tant de dgts
dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dpit
d'une foule d'aspirants, avait gagn au marin le coeur et la
possession lgitime d'une clbre beaut de la province!

En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes
filles se frapprent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment
ml d'envie et de plaisir. Puis, empresses d'viter une dangereuse
comparaison, elles cachrent leurs parures dj bien moins estimes,
se jetrent dans l'eau la tte la premire, et nous les entendmes
babiller comme une nue de mouettes jusqu' ce qu'elles eussent
atteint le rivage.




CXVIII


Afin d'viter une seconde orgie nocturne, nous traversmes avec
circonspection de nombreux groupes d'les dont le nom et mme la
situation ne sont point marqus sur les cartes marines, et nous
jetmes l'ancre prs de celle qui nous parut la plus riche en ombrages
et en fruits. Malgr les profondes connaissances de de Ruyter dans la
navigation, nous avions de trs-grands dangers  surmonter pour
franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le
schooner dans des directions diffrentes, ou les frappait violemment
l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop
effrn d'un cheval pouss par l'peron m'a toujours donn un vif
plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une
excitation nerveuse, est souvent pay par une fatigue relle, par un
accablement moral et physique profondment triste.

En visitant avec Zla les les inconnues et inhabites de l'archipel
des Indes, je fus vraiment heureux, et c'tait avec l'extase d'un
tonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque
fleur, chaque herbe: car tout nous tait inconnu, de nom, de couleur
et de forme.  nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et
les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque
fantastique. Il nous semblait mme que les oiseaux, les lzards, les
insectes et les grands animaux n'taient point pareils  ceux que nous
connaissions.

Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre
gigantesque, Zla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs
merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs.
Les oiseaux et les btes nous regardaient sans tmoigner d'effroi,
mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutt je
pensais pour eux qu'ils taient indigns de notre usurpation.

Comme je n'cris pas l'histoire de mes dcouvertes, mais bien celle de
ma vie, je laisse aux systmatiques navigateurs la description de
chacune de ces les, car elles sont maintenant comprises dans la
cinquime division du monde.

Aprs une longue et difficile navigation, nous arrivmes aux les
Aroo, les charmantes dont la vue laisse dans le coeur et dans la
mmoire un souvenir ineffaable. Ces les sont si belles, que leur
beaut surpasse l'idal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou,
comme on les appelle gnralement, les oiseaux du paradis) sont ns
dans cet den. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les
couleurs diverses et distinctement marques surpassent en splendeur
celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus
profond que le ciel, et dont la crte, le bec et les pattes sont d'un
jaune d'or. Les pices sur lesquelles vivent une infinit
d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au
vert d'meraude, rpandent dans l'air des odeurs dlicieuses.

Nous vmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guine, et nous dirigemes
notre course vers le nord-ouest pour gagner l'le picire hollandaise
d'Amboine. Tous les habitants de l'le taient en confusion, car ils
attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur
cependant ajoutait moins de foi  cette rumeur que ses sujets, et,
quoiqu'il consultt de Ruyter, notre ami tait trop fin pour faire 
la question de l'insulaire une rponse qui dt ranimer ses craintes;
il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en tant
contraints par la prire, la force ou la ruse,  prter aux natifs
l'appui de notre secours. Outre cette politique pense, de Ruyter
sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude
qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile  l'un
d'acheter des provisions, et  l'autre de les fournir. Quelques jours
aprs ce nouvel approvisionnement, nous fmes prisonnier un petit
vaisseau du pays, frt de clous de girofle, de macis et de muscades.
Nous enlevmes les pices, et le navire continua sa course.

Le dsir de de Ruyter tait de gagner les les Clbes, et nous
navigumes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres.
Notre commodore nous fit jeter l'ancre  la hauteur du port de
Rotterdam,  Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom
du port. Cette le, situe entre Java et Borno, a la forme d'une
norme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes
disproportionnes. Les quatre coins de l'le s'tendent donc dans la
mer en formant des pninsules troites et allonges.




CXIX


Nous tions enchants de nous trouver sains et saufs, aprs une
pnible navigation, dans le port d'une jolie ville europenne qui
pouvait satisfaire  tous nos besoins. Pendant quelques jours, on
donna libert entire  l'quipage des deux vaisseaux, et nous
gotmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie
abondante et d'un repos bien mrit. Plusieurs vaisseaux hollandais
amarrs dans le port nous fournirent les articles europens dont nous
avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skdam, liqueur
que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail 
la marche active d'un vaisseau. Nous transportmes, avec le regret de
nous en sparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvs, 
bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un vritable chagrin
que de quitter ce brave et courageux garon.  cette poque, mon coeur
avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les
affections, et, comme on a d s'en apercevoir dans le cours de ce
rcit, je me liais facilement avec les hommes vritablement honntes
et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont ptrifi mon coeur, et
si je rencontre des mes d'lite, je reconnais leur grandeur sans me
sentir le courage ni l'envie de rclamer une part de leur tendresse.
Je suis devenu asctique et morbide, et quoique je ne veuille point
mdire de la nature humaine, je suis forc d'avouer et de reconnatre
que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison
avec les gens que je frquente aujourd'hui, et auxquels je donne le
nom d'amis, auxquels je suis forc de dire _chers_ en les invitant 
dner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon
devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyaut
m'impose l'obligation d'tablir une diffrence entre le diamant
oriental et la fausse pierre, de sparer le bon grain de l'ivraie, et
les mots qui n'ont aucune valeur des ralits substantielles, qui sont
plus lourdes que l'or.

Ayant dcouvert que le beaupr du grab tait endommag, et que les
vaisseaux avaient besoin de quelques rparations, de Ruyter nous fit
lever l'ancre pour nous conduire au sud de la cte, dans la baie de
Baning.

Le rajah de l'le reut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre  son
peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre
le bois de charpente dont nous avions besoin.

Pendant que de Ruyter s'occupait  dfaire ses mts,  enlever son
beaupr, nous dtruisions les rats qui encombraient la cale du grab.
Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition
horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous
les diables de l'enfer, s'il tait possible d'en introduire dans le
brlant sjour.

Quand le grab fut entirement dbarrass des centipdes, des escarbots
et des rats, je dbarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zla le
cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables,
francs, hospitaliers, honntes, entreprenants et braves; je les
prfrerais infiniment aux intrpides Malais, dont la nature a quelque
chose de trop sauvage pour tre bien apprcie par un homme civilis.
La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les
princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses
propres possessions. L'tablissement des Hollandais sur cette le
tait fort commode, parce qu'il tablissait une ligne de communication
avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se
trouvait une belle rivire dont le cours menait  un grand lac situ
dans l'intrieur du pays; le prudent rajah dfendait aux Europens de
visiter cette rivire, car, disait-il, la cupidit des hommes du Nord,
la cupidit seule de leurs regards n'est gale que par la rapacit de
leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie,
je m'tais muni d'armes  feu et de filets. Notre course le long du
rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la premire, mais
dans laquelle les vagues se prcipitaient avec bruit pour aller se
briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline
taient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques
et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie
tait entoure d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur
ce sable nous trouvmes de brillants coquillages et des os blanchis
par l'eau et par le soleil. La transparence bleutre de l'eau
indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que
sa profondeur, et cette nuance tait d'autant plus remarquable qu'elle
contrastait avec l'irrgularit du rivage, sur lequel ne se trouvait
pas une seule surface plane.

J'levai une tente pour Zla au bord du rivage, et, pendant que nous
explorions l'le, nos hommes s'occuprent  chercher sur la baie un
endroit favorable  notre pche. Le filet remplit notre bateau d'une
prodigieuse quantit de poissons. Nous les transportmes sur le
rivage, o ils furent entasss littralement les uns sur les autres.

En dpit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que
la bouche, nous nous lassmes bientt de voler l'Ocan, car nous
avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affame.

Quand l'imagination et le dsir de possder, inn dans l'homme, furent
compltement rassasis, nous fmes du feu pour faire cuire une partie
de notre pche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir
la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en
tions une, car le produit de notre pche nous procura un festin
royal... et une indigestion gnrale.




CXX


Je laissai Zla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagn d'un
de mes hommes, je grimpai,  l'aide d'une lance, sur les rochers
escarps de la colline, afin de jeter un coup d'oeil sur la baie.
J'aimais beaucoup, lorsque j'tais jeune,  grimper sur les rochers ou
sur les montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine
extrme  celles de mes connaissances qui habitent un second tage.
Quant  monter jusqu' un troisime, cela m'est impossible; je n'irais
y chercher ni un ami ni un ennemi.

Nous avanmes lentement le long des ctes escarpes de la rude
barrire qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie
je parvins  gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de
plate-forme. Nous nous y arrtmes, et, aprs avoir allum ma pipe, je
regardai la baie, dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme.
Mon Arabe, qui avait des yeux de faucon, me montra une ligne de taches
noires qui se remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'oeil,
je pris cette ligne pour des canots chavirs; mais l'Arabe m'assura
que c'taient des requins.

--La baie est nomme baie des Requins, ajouta mon compagnon, et
puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais
temps.

Un petit tlescope de poche me prouva que c'taient vraiment des
requins; ils taient au nombre de huit. Aprs avoir majestueusement
navigu ensemble jusqu' l'embouchure de la petite baie, un grand
requin se dtacha du groupe, qu'il parut guider comme un claireur. Au
moment de franchir l'embouchure, suivi de sa petite arme, le requin
amiral parut hsiter: un narval venait des bords du rivage, o il
s'tait tenu cach pour s'opposer  son passage. L'hsitation du
requin dura peu; il attendit son ennemi, invisible pour moi, et un
combat fut aussitt livr. Je distinguai enfin l'intrpide assaillant:
c'tait un empereur ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux,
qui attaque tous ceux qui passent dans ses domaines. La tte de ce
monstre marin est aussi dure qu'un rocher, et du centre de cette tte
s'lve horizontalement une lance d'ivoire, qui est plus longue et
plus dure qu'une arme de fer. Cette lance sert  la licorne de hache
d'abordage; elle coupe tout ce qu'elle attaque. Le requin agita sa
queue avec une rapidit effrayante, afin de repousser ou d'tourdir
son ennemi. Soit par dlicatesse, soit par amour de la justice, les
autres requins se tenaient  l'cart, sans se mler de la dispute en
aucune faon. Je voyais, par le tournoiement de l'eau, que le requin
cherchait  attirer son ennemi dans le fond de la mer, en s'y
plongeant lui-mme. Cette tactique tait excellente, car, lorsque la
colre s'empare de la licorne, elle se jette aveuglment contre un
rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de l'eau la
prive de ses moyens de dfense.

De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de
campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour
une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de
la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la
partie attache  la tte tait creuse et de la largeur de mon
poignet; le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau
d'ivoire. Le combat naval du requin et de la licorne dura longtemps;
la limpidit de l'eau tait favorable  la licorne, car elle russit 
blesser son antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec
rage, le long de la baie. La licorne poursuivit le requin pendant
quelques minutes, puis elle l'abandonna et disparut  nos yeux. Le
requin gagna le rivage, il semblait mourant; ses sept compagnons, peu
soucieux de son sort, reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et
s'loignrent lentement. Je courus prcipitamment sur le rivage; mes
hommes y taient dj rassembls, tirant  plaisir des coups de
mousquet sur la carcasse du requin. Je les laissai tte  tte avec
cet inoffensif ennemi, et je descendis la cte, afin d'aller rejoindre
ma bien-aime Zla.




CXXI


En arrivant prs de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs,
et mes regards tombrent sur quelques gouttes de sang qui en
souillaient l'entre. Une sorte de vertige s'empara de mes sens
lorsque, aprs avoir violemment soulev les rideaux de la tente, je
vis Zla tendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux
noirs de la pauvre enfant tombaient pars sur sa poitrine; ses yeux et
sa bouche ferms ne laissaient chapper ni un regard ni un souffle de
vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouilles aux
pieds de Zla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de
leur front, en mettant en lambeaux leurs lgers vtements. Cet
horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis
une sorte de folie succda  l'pouvantable torpeur qui glaait tout
mon tre. Je me jetai perdu sur la couche de cet tre ador, et je
pleurai amrement sans avoir la relle conscience de notre mutuelle
situation. Quand la premire effervescence de ma douleur fut un peu
calme, je posai mes lvres brlantes sur la bouche ferme de Zla, je
dfis sa veste, et les battements lgers de son coeur me rendirent
quelque espoir. Bientt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur
sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles
indistinctes.

--Ma bien-aime Zla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur,
qu'avez-vous?

La pauvre enfant essaya de sourire, et me rpondit d'un ton plein de
douceur:

--Rien, mon amour, puisque vous tes auprs de moi! Je me porte bien,
trs-bien.

--Trs-bien, chre! non, non, car vous souffrez.

Zla fit de la tte un petit signe ngatif, puis elle essaya de se
soulever; mais ce vain effort fut aussitt suivi d'un horrible cri
d'angoisse.

--Mon Dieu, mon Dieu! m'criai-je avec dsespoir, qu'est-il arriv?...

--Je suis tombe, dit Zla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a
fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! o est donc
Adoa? La pauvre petite s'est blesse galement. Vous voil, Adoa?
Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, trs-cher... Moi,
je vais bien... ne vous occupez plus de moi...

Sans quitter les mains de Zla, je regardai Adoa: la figure, les bras
et les mains de la pauvre Malaise taient couverts de sang; mais elle
ne paraissait nullement inquite de son tat, car ses regards
suivaient avec angoisse les changements de la physionomie de Zla. La
bonne figure de la dvoue esclave fut traverse par un rayon de joie
lorsque les yeux de Zla lui exprimrent dans un tendre regard la
profonde gratitude de son coeur.

Je fis plusieurs questions  la Malaise pour connatre les relles
blessures de ma femme, qui, par excs d'affection pour moi, refusait
de me les faire connatre.

--Matresse a reu un coup  la tte, me dit Adoa, et je crois que
tout son corps est fortement contusionn.

--Soignez Adoa, soignez Adoa! s'cria Zla. Je ne souffre plus, je me
sens trs-bien.

Pour la premire fois de ma vie je restai sourd aux prires de ma
bien-aime compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de
celles de la Malaise, qui et souffert mille morts avant de consentir
 faire arrter l'coulement de son sang pendant que celui de sa
matresse rougissait les tapis de la couche.

L'insensibilit de Zla avait eu pour cause le coup reu  la tte et
les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses,
mais peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie.

Lorsque je fus un peu rassur sur l'tat de ma chre Zla, je
m'occupai de la petite Adoa. La pauvre esclave, puise par les pertes
de sang, par les pleurs et par la souffrance, tait tombe sans
connaissance sur le sable de la tente. Ce ne fut qu'aprs une heure
de soins que je russis  rappeler la vie dans le corps inerte de
cette dvoue crature.

Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et pouvants des bruits
sinistres qui s'chappaient au dehors par les ouvertures de la tente,
mes hommes s'taient rassembls en groupe, faisant, dans leur
ignorance des choses, les plus tranges commentaires.

--Prparez le bateau, leur dis-je en les loignant d'un regard, nous
allons rejoindre le schooner.

--La mer est mauvaise, capitaine, me rpondit le bosseman, et il sera
impossible de ramer avec un pareil temps.

--Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garon? Mais c'est un
calme!

--Regardez, monsieur.

Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperus avec effroi de
l'approche d'une rafale. pouvant de ce nouveau malheur, car ses
consquences pouvaient tre terribles pour Zla, je courus vers le
cap, afin de juger par moi-mme si la rafale tait tout  fait
dangereuse. Hlas! elle l'tait plus encore que ne l'avait prvu le
bosseman: le vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le
ciel se couvrait prmaturment des voiles obscurs du soir, et la mer,
blanche d'cume, bondissait avec fureur.

Il n'y avait plus  en douter: notre embarquement tait impossible,
car les nuages semblaient surchargs de tonnerre et d'eau. Je
rejoignis mes hommes  la hte, et nous commenmes par mettre le
bateau dans un endroit lev avant de nous occuper  rendre la tente
aussi solide que possible. Les voiles et les cordages du bateau lui
servirent de couvert et de support, tandis que des fragments de roche
et du sable furent amoncels  sa base. Heureusement pour nous, le
bateau contenait un petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs
autres choses fort ncessaires; en outre, une lanterne. Avec
l'obscurit augmenta l'orage, et le vent mugissait avec tant de fureur
dans la baie, qu'un branlement gnral des rochers semblait rpondre
 sa grande voix.

Nous passmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte
effrayante d'tre emports par le vent ou par les torrents de pluie
vers l'abme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occup de
prsages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous
tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore rvoque, et plt  Dieu
que sa misricorde en et accompli les terribles consquences!




CXXII


Dsirant pargner  Zla le contact du sable mouill, je m'assis au
pied de l'tanon et je la pris dans mes bras.

--Le temps se calme, chre, lui dis-je; mes craintes sont un peu
dissipes. Racontez-moi, je vous prie, comment est arriv l'accident
dont les suites nous sont si douloureuses.

--Deux heures aprs votre dpart, mon ami,--et, sans reproche,
pourquoi m'aviez-vous laisse pour aller seul sur la montagne? Vous
savez bien que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour
que le lzard seul grimpait aussi bien que moi...

--Et c'tait vrai, mon amour, car  cette poque vous aviez le poids
lger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans
votre sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas
oubli, chre, que pour me sauver votre coeur a dj sacrifi notre
premier lien d'amour...

--Pouvais-je hsiter entre vous et lui, mon trs-cher? La vie d'un
enfant est-elle plus prcieuse pour une femme que celle de son mari?
D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui dsire donner le jour 
un tre aussi faible et aussi malheureux qu'elle-mme! Mais enfin
reprenons le rcit qui doit vous apprendre la cause de mes
souffrances.

Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers  l'entre de la
baie, avec le dsir de trouver un endroit calme et ombrag pour y
prendre un bain avec Adoa. Nous avions plac en vigie la petite fille
malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui
poussent sous l'eau, je dis  Adoa d'aller en plongeant m'en chercher
une branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui,
comme vous le savez, a des yeux excellents, me dit:

--Je vois l-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer.
C'est un signe infaillible de mauvais temps.

Nous nagemes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:

--Je vois le capitaine sur le rivage, matresse, et comme je sais
mieux nager que vous, je serai la premire  lui souhaiter la
bienvenue.

Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la
grondant de la mchante pense d'orgueil qui lui faisait humilier sa
matresse.

Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous
atteignmes la base d'un rocher. Adoa y grimpa malgr les difficults
que lui opposaient la mousse et l'humidit des plantes grasses qui
couvraient le rocher. Tout  coup la petite Malaise, que j'avais
place en sentinelle, cria d'une voix pouvante:

--Des requins! des requins!

Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit
des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je
me saisis avec une terreur facile  comprendre, tandis que mon bras
s'tait fortement cramponn  une plante marine. Alourdi par l'effroi,
mon corps ne put tre support par ces lgers soutiens, et Adoa, qui
ne voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente
que dvoue, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tte la premire,
pour ne pas m'craser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante
marine, et malgr les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de
corail, et sans ma fidle compagne, qui m'a trane jusqu'au rivage,
je serais morte bien loin de vous.

J'avais perdu connaissance, et vos lvres, mon amour, ont rappel la
vie dans le coeur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien,
tout  fait bien; je ne souffre plus.

Et en rptant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation:
Je ne souffre plus, Zla s'endormit; mais son sommeil fivreux,
entrecoup de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois
encore la femme avait sacrifi la mre. Des prsages sinistres
remplirent mon me. Ils me montrrent un malheur que je n'osais pas
concevoir: la perte de ma compagne bien-aime! Mille fois heureux si
j'avais eu l'nergie de suivre le conseil funeste que me donna le
dsespoir, conseil qui tuait mes craintes, qui anantissait  jamais
notre double existence!

Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait esprer un
temps calme.

Je dposai doucement Zla sur sa couche et je fis mettre le bateau en
tat de nous recevoir. Lorsque tous les prparatifs de notre
embarquement furent termins, je transportai Zla et Adoa sur des
coussins placs dans le fond de la barque, et je ramai avec les
hommes, tant tait grande mon impatience de regagner les vaisseaux.

Le pont du grab tait rempli d'hommes quand nous rasmes son bord
comme un clair, pour gagner celui du schooner.

De Ruyter me hla pour me demander la cause de notre marche rapide.

Sans rpondre  sa question, je le suppliai de venir auprs de nous
avec le docteur.

Une chaise fut envoye de la grande vergue dans notre bateau; j'y
dposai Zla, et, sans dire un mot, le dsespoir paralysait mes
lvres, j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van
vinrent bientt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent
douloureusement frapps du terrible changement qui s'tait opr en
vingt-quatre heures dans la douce et belle figure de Zla. De Ruyter
frmit involontairement, ferma les yeux et couvrit son visage avec
ses deux mains. L'impntrable docteur, qui n'avait jamais montr de
sympathie pour la douleur humaine, ta ses lunettes afin d'essuyer les
larmes qui aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse trangre
 ses habitudes gnrales, il examina les blessures de la douce
patiente. Ni Van ni de Ruyter ne m'adressrent de questions, et,
pendant toute la dure de l'examen du docteur, un silence lugubre
rgna dans la cabine.

Aprs avoir pans la blessure de la tte, Van visita avec soin les
contusions du corps, fit prendre  Zla une potion soporifique et nous
emmena avec lui sur le pont.

--Docteur, est-elle en danger? demandai-je  Van d'un ton aussi humble
que celui d'un esclave adressant une question  un puissant seigneur.

--Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il
lui faut des soins, du calme, du repos, de la patience.

Je n'ai pas besoin de dire que la fidle Adoa partageait les soins qui
taient prodigus  Zla, dont elle habitait la cabine. La petite
esclave souffrait moins que sa matresse, car ses traits n'avaient
subi qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zla taient
devenus presque mconnaissables.




CXXIII


Je fis  de Ruyter un rcit dtaill des vnements qui avaient amen
cette fatale maladie, en dplorant avec amertume la malheureuse
consquence que je prvoyais devoir en tre l'invitable suite.

Afin de dtourner mon esprit de cette douloureuse pense, de Ruyter
m'annona que le gouverneur de l'Inde quipait une flotte afin
d'arracher l'le Maurice des mains des Franais.

--Cette nouvelle m'a t annonce par mon correspondant, marchand
armnien qui a russi  connatre tous les dtails de cette prochaine
expdition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus
de temps  perdre, et il faut nous mettre  l'ouvrage pour expdier
lestement les rparations et l'quipement de nos vaisseaux.

Dans tout autre temps cette nouvelle m'et caus un vritable plaisir;
mais je l'accueillis, proccup de Zla, avec tant d'indiffrence,
que de Ruyter comprit enfin la relle profondeur de mon dsespoir.

--Prenez une tasse de caf trs-fort pour vous tenir veill, me dit
de Ruyter.

Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me
dtaillait ses moyens d'attaque et de dfense, mes yeux se fermrent
et je m'endormis d'un profond sommeil.

J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium
dans mon caf, car, depuis l'accident arriv  Zla, je n'avais ni
dormi ni mang.

Je me rveillai le lendemain et je courus  la cabine; j'y trouvai le
docteur occup de ses deux patientes.

La jeune fille malaise tait beaucoup mieux, mais la pauvre Zla
souffrait toujours autant. La figure de Zla tait ple; ses yeux,
ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses
lvres, lgrement colores par la fivre, essayaient encore de
sourire, mais ce sourire tait pour moi plus triste que des pleurs.

Pour plaire  de Ruyter, je pris machinalement la direction du
vaisseau, car un emploi actif tait ncessaire  mon corps, qui sans
ce travail de tout instant et succomb dans les tortures de mon
coeur.

Les douleurs de Zla devinrent bientt si horriblement violentes, que
la mort me parut invitable, et je passai les nuits agenouill auprs
d'elle avec un dsespoir si terrible, que le docteur tremblait
lorsque ma voix furieuse lui demandait: Doit-elle donc mourir?

--Vous tes un ignorant, me rpondit un jour le docteur, elle vit. La
crise dangereuse est passe; elle n'est pas plus morte que moi; elle
dort. Ces paroles tombrent sur mon coeur comme une huile balsamique.
Mon dsespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les
miennes les deux mains du docteur.

Le calme d'un bon sommeil nuana d'un rose ple les joues blanches de
mon adore Zla; je la baisai au front, et, le coeur plein de joie, je
courus communiquer mon bonheur  de Ruyter.

Tout l'quipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur,
le courage et la bont de cette chre enfant.

De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyes par son
correspondant, et nous mmes  la voile pour gagner l'le de France.
Le rajah, avec lequel de Ruyter tait li, lui donna  son dpart une
grande quantit de diffrentes huiles, car son le est aussi clbre
pour ses onguents que Java pour ses poisons.

Comme le but de de Ruyter tait de gagner au plus vite l'le de
France, nous ne nous arrtmes  aucune des les qui se trouvaient sur
notre route. En passant les dtroits de la Sonde, de Ruyter eut une
entrevue avec le gouverneur de Batavia; le gnral Jansens confirma 
mon ami la vrit des nouvelles qui lui avaient t transmises par son
correspondant. Aprs avoir pris dans l'le quelques bestiaux et des
provisions fraches, nous continumes notre voyage. Pendant notre
longue course  travers l'ocan Indien, nous voguions aussi vite que
possible sans retarder notre marche par le dsir de nous trouver
ensemble. D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous sparer
forcment, et, dans cette prvision, de Ruyter m'avait donn un
duplicata des dpches et le pouvoir d'agir en son nom dans ses
affaires particulires. Toutes ces prudentes et sages considrations
taient domines par mon inquitude et par l'urgente ncessit que
j'avais des soins de Van Scolpvelt pour Zla, qui,  mes yeux, tait
encore par moments entre la vie et la mort.

Je marchais donc, en dpit de mes devoirs, dans le sillage du grab,
car toutes mes esprances reposaient maintenant sur la science du
brave et savant docteur.




CXXIV


Les vnements ordinaires d'un voyage sur mer ne mritent pas d'tre
mentionns, et je suis bien certain que le lecteur trouverait autant
de plaisir  feuilleter le livre d'un marchand qu' parcourir le
journal ordinaire d'un vaisseau. Je dois avouer cependant que mon
coeur tait si plein de tristesse, que j'accordais une trs-faible
attention  ce qui se passait autour de moi. Les ailes de mon me ne
voulaient plus me soutenir, et mon imagination veillait sans cesse au
chevet de ma pauvre malade. Les liens qui m'avaient uni  Zla
n'taient point des liens ordinaires: oiseau chass de la terre par
les temptes, elle tait venue se rfugier dans mon sein; je l'avais
rchauffe, nourrie, aime, oh! aime  en mourir!

Le docteur, qui partageait son temps entre les deux vaisseaux,
continuait  prdire le rtablissement de Zla; seulement il tait
forc d'avouer que la convalescence serait longue et suivie d'une
extrme faiblesse.

Un mois aprs notre embarquement, vers le matin, je quittai Zla,
auprs de laquelle j'avais veill pendant toute la nuit, pour aller me
reposer sous la banne du pont. Une heure s'coula pour moi dans un
demi-sommeil, et j'en fus bientt arrach par Adoa, qui, sans parler,
mais la figure pleine de larmes, me faisait signe de courir au secours
de Zla.

Ma femme se tordait dans les spasmes de l'agonie en criant qu'un
incendie dvorait ses entrailles.

Je criai au contre-matre de faire un signal au grab. Malheureusement
il tait hors de vue, et nous n'avions pas de vent.

Je questionnai Adoa.

--Ma matresse, me dit-elle, n'ayant pas mang depuis longtemps, a
dsir des confitures; nous avons cherch, la petite Malaise et moi,
et j'ai trouv cette jarre de fruits confits que vous voyez sur la
table; matresse, qui aime les sucreries, en a beaucoup mang; elle en
a donn  la petite, et la pauvre enfant souffre les mmes douleurs
que lady Zla. Quant  moi, j'ai  peine got aux fruits, voulant les
conserver pour matresse, et cependant j'ai bien mal au coeur; je suis
sre, malek, qu'il y a du poison dans cette jarre.

Le mot _poison_ traversa ma cervelle comme une flche aigu.

Je regardai la jarre nouvellement ouverte, et je m'aperus qu'elle
avait t ferme avec un soin plus qu'ordinaire. Je vidai les fruits
sur la table: c'taient des muscades jaunes et vertes, trs-belles et
confites dans du sucre candi blanc. Si le petit serpent vert de Java,
dont le contact du venin est mortel, s'tait lev jusqu' mes lvres,
sa vue ne m'aurait pas caus un effroi plus terrible que celui de mes
souvenirs en face de ce cadeau fatal qui venait de la veuve. Je me
rappelai aussitt que, dans la maison de cette horrible femme, j'avais
mang de pareilles muscades, que ces muscades m'avaient fait mal.
Quand je m'en plaignis en riant  la veuve, une vieille esclave, dont
j'avais gagn les bonnes grces par quelques prsents et surtout par
le don d'un morceau de papyrus charg d'hiroglyphes, papyrus qui
tait  ses yeux, suivant mes paroles, un laissez-passer pour le ciel,
me dit tout bas:

--Avez-vous dj chagrin ma matresse? Si cela est, il faut me
reprendre le passe-port qui conduit au ciel.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous avez mang des muscades.

--Quel danger y a-t-il  croquer de si bons fruits?

--Un des maris de ma matresse m'a fait un jour la mme question, et
il n'ajouta aucune foi  ma rponse, parce que les hommes sont
incrdules, parce qu'ils n'coutent point les vrits dites par les
vieilles femmes, mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux
mensonges des jeunes et des belles. Ma matresse vit un jour un homme
plus aimable que son mari, et le lendemain elle donna  mon matre une
jarre de muscades: il mourut; l'homme aim entra dans la maison et mit
 ses pieds les pantoufles encore tides du dfunt, et il se coiffa
avec le turban de celui qui n'tait plus! Tant que matresse vous
aime, vous n'avez rien  craindre; mais prenez garde! sa haine est
aussi fatale que le poison de l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui
pousse dans les jungles et sur lequel le soleil ne repose pas ses
rayons.

L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas
assez, mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reus
 mon bord.

Effraye de mon silence, qui ne dnonait que mieux la fureur que
j'prouvais contre l'horrible femme, Zla m'attira doucement  elle et
me dit presque gaiement:

--Je puis supporter toutes les douleurs,  l'exception de celle de
vous voir souffrir. Vos regards m'pouvantent, mon amour; prenez cette
grenade que le pote Hafiez appelle la perle des fruits: elle
rafrachira vos lvres brlantes.

Le calme de Zla tait sur le point de ranimer mes esprances,
lorsqu'il fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie
qui dfigura compltement ses traits.

Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise
de la science impuissante. Il examina cependant la jarre, tudia les
souffrances des deux malades, et fut contraint de dclarer la
prsence du poison.

Je n'ai pas la force de dtailler les souffrances de Zla; elle
dprit de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux
instants lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre
prochaine et funeste sparation.

Un soir la vigie cria:

--le de France!

--Ah! s'cria Zla, combien je suis contente, mon bien-aim mari; nous
allons aller  terre; mais il faudra m'emporter dans vos bras, mon
amour, car je suis incapable de marcher.

J'tais agenouill auprs du lit de la pauvre enfant, et ses bras
amaigris entouraient mon cou.

--Je suis bien heureuse, murmura-t-elle d'une voix dfaillante, bien
heureuse; je vis dans ton coeur, donne-moi tes lvres, serre-moi dans
tes bras.

Je posai mes lvres sur les siennes, et ce chaste et doux baiser
emporta l'me de Zla.




CXXV


Il me serait impossible de dpeindre l'pouvantable douleur que je
ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon coeur soit
presque puis de souffrance. La mort de Zla fut l'anantissement
moral et physique de tout mon tre, et je pris dans mes allures, dans
mes actions, dans mon air, une roideur et un stocisme que le Turc le
plus grave, ou le plus roide des lords, m'et certainement envis. 
en juger par ma physionomie, j'tais l'homme le plus indiffrent et le
plus heureux de la terre; toutes mes actions taient rgles avec une
gravit mthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du pass ni
une plainte sur mon sort prsent. Je remplissais avec soin, avec
attention, les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant
de l'opium pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas
penser.

Aprs avoir communiqu  de Ruyter les intentions que j'avais de
rendre les derniers devoirs  Zla, je transportai une bonne partie de
mes hommes sur le grab, et nous nous sparmes.

Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis 
Bourbon, qui est au sud-est de l'le, et o nous avions dj jet
l'ancre.

Il tait convenu qu'aprs une conversation avec le gouverneur et
l'envoi des dpches, de Ruyter viendrait me joindre par terre,
accompagn du rais et du docteur.

Je n'avais gard sur le schooner que les hommes ncessaires  la
manoeuvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidles de
la tribu maintenant sans chef. Nous jetmes l'ancre pendant la nuit
dans le port de Bourbon.

Pendant le court intervalle qui spare la mort de la dcomposition,
j'avais cherch par quels moyens les moins rpulsifs je pouvais
disposer du corps de Zla. Le rceptacle ordinaire de la mort occupa
naturellement mes premires penses, et le berceau de fleurs que nous
avions construit de nos propres mains dans l'odorifrant jardin de de
Ruyter me semblait tre un endroit convenable; mais je me souvins
qu'en bchant la terre, j'y avais trouv des myriades de vers et
d'insectes. Je changeai donc d'ide pour considrer le pur et blanc
tombeau de la mer; le souvenir de Louis dtruisit encore ce second
projet.

Il m'tait impossible de faire embaumer Zla; je rsolus donc de
dtruire le corps de cet ange par le feu, ou plutt de ne pas le
dtruire, mais de le rendre  son tat primitif en le mlant aux
lments dont il est un atome.

De Ruyter trouva l'ide bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers
de fournir tout ce qui tait ncessaire  l'excution de ce projet,
dont il connaissait parfaitement la pratique.

Je dbarquai au point du jour pour choisir un endroit propice  cette
triste crmonie, et j'envoyai une partie de mon quipage arabe y
dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantit de
bois sec. Je passai le reste de la journe en contemplation devant les
restes chris de celle qui avait t pour moi ce qu'est le soleil pour
la terre.

La petite fille malaise tait gurie; mais Adoa, tombe dans une
insensibilit abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force,
et ne dormait plus.

De Ruyter signala son approche. J'avais revtu Zla d'une veste jaune
orne de rubis; sa chemise et son ample pantalon taient en crpe de
l'Inde et brods d'or. Les vtements extrieurs de la jeune femme
formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa
coiffure et ses cheveux taient couverts de perles fines. Je gardai
pour tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux
noirs.

L'heure approchait enfin; je baisai les paupires closes de cette
idoltre crature; j'enveloppai son frle corps dans les plis d'un
manteau arabe, et je me rendis sur le rivage.

D'un pas ferme, je marchai droit au bcher, car je regardais sans les
voir les hommes rassembls autour de moi; les paroles qu'ils
m'adressaient n'taient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais
rien.

Un noir fourneau de fer,  la forme allonge comme celle d'un
cercueil, fut plac sur le bcher. Je le vis, mais sans comprendre sa
destination; car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant
press contre mon sein le frle fardeau dont l'abandon tait pour moi
une mortelle douleur. La ncessit m'imposa l'obligation de finir ce
que j'avais commenc; avec des soins et la douceur d'une mre qui
couche son enfant dans un berceau, j'tendis Zla dans la sombre
coquille. De Ruyter et le rais usrent de violence pour m'entraner
loin du bcher. Je voulus parler; mes lvres ne produisirent aucun
son; je suppliai par signes de me rendre ma libert; de Ruyter refusa,
et je restai sans force, ananti, presque fou.

Un cri de terreur pouss par Van, qui arrachait Adoa des flammes o
elle s'tait jete, attira l'attention de mes hommes, qui me
relchrent. Je courus vers le bcher, avec la mme pense qui avait
conduit la jeune fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je
tombai sur le sable, ne brlant que mes mains l o j'aurais voulu me
consumer tout entier.

Quand je repris mes sens, j'tais couch dans un hamac  bord du
schooner.

Les affaires de de Ruyter le contraignirent  rester  Port-Louis;
mais il vint souvent me voir pour m'engager  le suivre  la ville.
Toutes ses prires furent vaines; ma vie tait dans la cabine
solitaire du schooner, mes penses sur la petite bote qui contenait
les cendres de Zla.




CXXVI


Un mois aprs la mort de Zla, de Ruyter, me trouvant plus calme, me
dit qu'il avait obtenu du gouverneur de l'le la permission de porter
des dpches en Europe.

Le mot Europe me causa involontairement une sorte d'effroi; mais
bientt la rflexion me fit dsirer ce voyage.

--Je voudrais, dis-je  de Ruyter, me transporter au bout du monde; je
voudrais oublier le pass, car le pass me tue.

Mon chagrin ne me rendait pas goste, et, avant de songer  nos
prparatifs de dpart, je demandai  de Ruyter ce que nous devions
faire d'Adoa, de la petite Malaise et des Arabes qui avaient
appartenu  Zla. Aprs de mres dlibrations, il fut convenu que le
rais, dclar chef de cette petite tribu, l'emmnerait dans son pays.
Nous donnmes au rais une somme considrable pour lui-mme, et chaque
homme reut pour sa part assez d'argent pour n'avoir plus rien 
dsirer.

Je savais si bien qu'il serait inutile de raisonner avec Adoa sur la
ncessit de notre sparation, que je priai de Ruyter d'employer la
ruse pour loigner cette enfant.

La partie orientale de notre quipage fut mise  terre, le grab vendu,
et les Europens de son bord se transportrent sur le schooner.

Quand Adoa eut dcouvert que le vaisseau portant les cendres de sa
matresse avait quitt le port, elle s'chappa des mains du rais, mit
 la mer un bateau du pays et quitta le havre avec le vent de terre.
L'esprit de la pauvre fille n'tait occup que d'une seule chose, du
dsir de rattraper le schooner. Elle n'avait point rflchi  la folie
de son entreprise, et quant aux dangers, elle ne pouvait pas les
comprendre.

Quand le rais eut appris la disparition d'Adoa, il suivit ses traces,
quipa une chaloupe et fit une longue course sur la mer, en suivant
notre piste. Pendant deux jours les recherches du rais furent sans
rsultat; enfin, il dcouvrit  l'extrmit de l'le de France,
voguant seule au gr des flots, une petite barque du pays. C'tait
celle qui manquait au port. La mort d'Adoa tait certaine, mais il me
fut impossible d'en pntrer le mystre.

Les dsesprantes nouvelles annonces par le rais me firent autant
souffrir que si la lame d'une pe et travers mon coeur; je
tressaillis dans tout mon tre, j'eus froid, j'eus chaud, et mes mains
crispes se joignirent en s'levant peut-tre vers le ciel, d'o vient
toute douleur, comme aussi toute esprance.

--Pauvre petite Adoa! m'criai-je, pauvre corps spar de ton me,
pauvre esprit spar de ton coeur, tu t'es jete perdue sur les
traces ternellement effaces de celle qui est partie, tu t'es jete 
leur recherche sur l'Ocan immense, sur cette plaine dsormais dserte
pour toi comme elle l'est pour l'amant, pour le mari, pour celui qui a
aim et qui aimera toujours Zla. Va, pauvre oiseau, va mouiller tes
ailes dans les vagues blanchissantes de la mer, va les y replier, va
t'endormir dans leur draperie d'cume, va, pauvre fille, nous sommes
spars; Zla est morte et personne ne t'aimerait plus sur la terre!

Au milieu de ma vive souffrance, je ressentis intrieurement une sorte
de joie mle de surprise; toute la sensibilit de mon coeur n'tait
pas dtruite, puisque j'avais encore des larmes pour la cruelle
disparition de la dvoue servante de Zla.

--Mon Dieu, me disais-je intrieurement, pourquoi de Ruyter a-t-il mis
obstacle  mon dsir d'emmener Adoa? pourquoi a-t-il non-seulement
conseill, mais presque exig que j'en confiasse le soin au vieux
rais; prs de moi Adoa et moins souffert, nous eussions parl de
Zla, et les souvenirs sont les consolations de la douleur. Pour la
premire fois de ma vie, je regrettais d'avoir soumis ma volont 
celle de de Ruyter; pour la premire fois de ma vie, je trouvais en
dfaut le jugement si sain et si impartial de mon brave compagnon.

En face des dplorables consquences d'une faute si involontairement
commise, je jurai de ne plus obir qu' la propre impulsion de mes
sentiments, et ce serment, je l'ai si bien tenu, que les bonnes ou
mauvaises fortunes qui ont depuis accompagn mes actions ainsi que mes
entreprises n'ont eu  remercier de leur succs que moi-mme, et  se
plaindre de leur dfaite qu' moi-mme.

Je ne puis me souvenir d'aucun vnement digne d'tre mentionn avant
notre dpart de l'le de France, ni pendant notre voyage. Nous fmes
poursuivis plus d'une fois, mais je ne connaissais pas de vaisseaux
capables de lutter de vitesse avec le schooner, et les incidents de
notre trajet ne m'en firent pas connatre. Dans la mer de la Manche,
des croiseurs anglais nous entourrent; mais nous emes l'adresse
d'viter les attaques des uns et de fuir les approches des autres.

Aprs un voyage d'une extrme rapidit, nous jetmes l'ancre dans le
port de Saint-Malo, en France, port constamment rempli,  cette
poque, de btiments, d'armateurs et de vaisseaux de guerre.

Ds que nous fmes en rade, de Ruyter partit pour Paris afin de
dlivrer ses dpches au gouvernement, et je restai seul avec mes
hommes  bord du schooner.

Nous avions en arrimage une forte cargaison de th de premire
qualit, des pices, et, par un hasard dont je ne me rendis pas
compte, plusieurs tonneaux de sucre blanc cristallis. Le motif qui me
fait insister sur la possession de ce dernier article est l'extrme
lvation de son prix  l'poque de mon arrive en France. Cette
lvation de prix tait si extraordinaire, que la vente de ces
quelques tonneaux paya amplement tous les frais de notre voyage. Les
divers produits des les occidentales nous firent galement raliser
d'normes bnfices, et je compris, en voyant scintiller dans mes
mains, en change de mes denres, une grande quantit d'or, que le
commerce, bien mieux que la guerre, est la source o le travail puise
rellement les richesses. Mais cette rflexion n'excitait en moi
aucune cupidit, aucun dsir: sans mpriser la fortune, je ne
l'enviais pas, et je ne me sentais aucune envie de travailler pour la
conqurir. Depuis mon retour en Angleterre, mes ides gnrales ont
pris sur bien des choses une autre forme, un autre aspect, mais elles
n'ont point encore admis cet amour de possession, de luxe et de
dpenses qui occupe, ou, pour mieux dire, qui absorbe si compltement
le coeur de la plupart des hommes.

La ncessit et la possibilit de secourir les malheureux, je ne vois
rien au del.

Les occupations continuelles du bord, les privations qui accompagnent
toujours un voyage fait dans un vaisseau encombr d'hommes et de
marchandises, la ncessit de surveiller l'ordre intrieur et la
marche du schooner, en occupant mon esprit, avaient forc mes muscles
lasss  reprendre leur vigueur premire. Nanmoins j'tais toujours
moralement abattu, et mon corps tait si maigre, que la peau semblait
prte  chaque instant  livrer passage  mes os. Ma figure hagarde et
soucieuse et rvl  l'observateur le moins perspicace combien
j'avais d souffrir. En effet, il tait presque extraordinaire que la
douleur et si violemment meurtri la nature vigoureuse d'un homme 
peine g de vingt et un ans, d'un homme qui avait  peine atteint ce
nombre d'annes qui le dgage de toute entrave, qui le fait libre.
Libre! quelle drision! c'est--dire matre d'errer comme Can, et de
pniblement gagner, loin des siens,  la sueur de son front, quelque
immonde nourriture!




CONCLUSION


Je passai  Saint-Malo, tantt errant dans la ville, tantt
surveillant le schooner, huit longs jours d'attente. Enfin, de Ruyter
arriva de Paris.

--Les heures m'ont paru des sicles, lui dis-je en essayant de
sourire.

--Pauvre garon! me rpondit de Ruyter, vous tes toujours ple,
toujours triste; je donnerais bien des choses pour vous voir gai...

--Gai! de Ruyter, m'criai-je.

--Sinon bien portant, reprit vivement de Ruyter.

--La sant reviendra... Qu'avez-vous fait  Paris?

--J'ai eu avec l'empereur Napolon de trs-longues confrences; mais
Sa Majest me parat si absorbe par ses projets de la conqute de
l'Europe, qu'elle s'intresse peu pour le moment  ce qui se passe
dans les autres parties du monde.

--J'aurais la possibilit, avait dit l'empereur, d'accaparer le
commerce des Indes occidentales comme l'ont fait les Anglais, que je
reculerais devant cet accaparement, tant je suis convaincu qu'il
enrichirait de simples particuliers, en finissant tt ou tard par
ruiner la nation, et les Anglais apprcieront un jour la justesse de
cette remarque, s'ils continuent  agir comme ils agissent dans ce
moment.

--Votre pense est la mienne, sire, rpondit de Ruyter; mais, comme
le fondement de la puissance politique de l'Angleterre est dans son
commerce, ce commerce mme devient pour nous le point vulnrable de
notre attaque. L'Angleterre possde l'le de France, qui a deux bons
ports, celui de Saint-Louis, celui de Bourbon...

--Comment! s'cria l'empereur, croyez-vous que la richesse et le sang
de la France soient d'assez peu de valeur pour tre sacrifis au
maintien des les dans l'ocan Indien; les qui ne sont que de vaines
pyramides faites pour clbrer la mmoire d'une dynastie maudite, dont
le nom devrait tre ray des pages de l'histoire?

--Mais le nom? dit de Ruyter avec l'intrpide franchise qui
caractrisait l'illustre marin.

--Le nom! interrompit vivement l'empereur: les chtifs rochers ainsi
dsigns sont pour moi de trop peu de valeur; que les Anglais les
gardent! ils y tiennent pour la lgitimit de leurs appellations.
Parlez-moi maintenant de l'tat actuel de l'Inde. Peut-on y faire
quelque chose? Donnez-moi votre opinion sur ce grave sujet. Nous
avons entendu parler de vous, de Ruyter; votre nom est un nom clbre,
grand, et qui mrite la rputation qu'on lui a faite, l'estime dont je
l'honore! Je veux tre votre pionnier, je veux vous donner le moyen de
vous lever encore: je veux aider  l'accroissement de votre fortune
de gloire, de vaillance et de grandeur. Votre pays, la Hollande,
nation vraiment commerciale, peut devenir rapidement grande; mais sa
splendeur ne sera jamais que passagre. Pour durer toujours, il faut
qu'une nation soit btie sur les fondements de son propre sol. Nous
n'avons nulle difficult pour trouver des chefs  mes soldats.
Regardez ces hommes, de Ruyter (et l'empereur dsigna au commodore un
rgiment de ses gardes form en ligne en dehors des Tuileries): il n'y
a pas un homme parmi eux qui ne puisse tre un gnral habile, et bien
certainement plusieurs porteront les paulettes d'officier. Mais si je
possde de bons soldats, j'ai vainement cherch des de Witt, des de
Ruyter, des Van Tromp. Si je tenais sous mes ordres de pareils hommes,
j'anantirais demain les remparts de bois qui entourent l'Angleterre,
remparts vants, qui, pareils aux murs de la Chine, ne sont
formidables qu'en raison de l'impuissance des nations voisines. Les
Franais ont tous le temprament bilieux: sur terre ils sont de
bronze, sur l'Ocan ils ont le mal de mer. J'aurais t marin si mon
foie l'avait permis. Je ne suis jamais entr dans un bateau sans que
son balancement naturel me rendt aussi impuissant qu'une femme. Nos
amiraux sont encore moins aguerris. Je me souviens qu'tant un jour 
Boulogne, deux commandants me dirent que la vue seule des vaisseaux se
balanant dans le port leur donnait mal au coeur. Un Anglais restera
un an sur mer, et se fatiguera d'un sjour d'une semaine sur terre.
Les Anglais sont ns marins, nous sommes ns pour tre soldats, pour
fuir et dtester l'eau.

Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de
l'Inde; parlez-moi de la population, du caractre particulier de ces
peuples, et surtout de leur courage et de leur habilet.

Quand de Ruyter eut rpondu aux questions de l'empereur, Napolon
resta un instant pensif, puis il ajouta:

Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples
qui aient atteint le rsultat naturel d'une conqute, c'est--dire une
vritable augmentation de force nationale. Si l'intolrance et la
bigoterie leur ont prt de puissants secours, les Anglais auraient d
galer en succs les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus
intolrants et plus bigots.

Napolon accorda plusieurs audiences  de Ruyter, car il aimait 
causer sans rserve avec cet homme au coeur fort,  l'esprit fin, au
dvouement sans bornes.

--Mais, politique  part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant
 prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer
dans votre pays natal? Je crois ncessaire que vous vous informiez
des changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est
nombreuse, elle est riche; vous y trouverez peut-tre quelqu'un digne
de votre affection. Vous avez tort, mon cher garon, bien tort,
croyez-moi, de vouloir rompre toute relation avec les personnes qui
vous sont attaches, sinon par le coeur, du moins par les liens du
sang. Votre sant demande des soins, des soins journaliers, constants
et dirigs par le coeur. Cherchez une fem...

--De Ruyter!... m'criai-je.

--Un voyage en Amrique pendant la dure saison d'hiver serait
infailliblement votre perte, rpondit de Ruyter, sans relever
l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques
mois  Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du
printemps je reviendrai, et, si le coeur vous en dit, nous partirons
ensemble pour l'Amrique.

J'eus beaucoup de peine  trouver raisonnables les conseils de de
Ruyter, et ce ne fut qu'aprs une longue rsistance que je parvins 
les trouver justes et  me dcider  les suivre.

Le moment de notre sparation tait proche: le schooner tait prt 
lever l'ancre, et les Amricains de de Ruyter avaient grand dsir de
quitter les ctes de France. Le dpart de mon ami tait fix pour le
lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui
assigner une poque fixe.

Quelques heures avant le dpart, un courrier de Paris vint apporter 
de Ruyter une dpche signe de l'empereur. Napolon appelait auprs
de lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux
jours aprs qu'une mission importante l'envoyait en Italie.

Il fut dcid que le schooner rentrerait en Amrique sous le
commandement du contre-matre, auquel de Ruyter donna ses pleins
pouvoirs.

Je vis partir le beau vaisseau avec un vritable serrement de coeur,
et mes yeux, aveugls par un brouillard qui ressemblait  des larmes,
suivirent ses voiles ondoyantes jusque dans les brumes de l'horizon.

Au moment de me sparer de de Ruyter, de cet homme au noble coeur, au
noble visage, de cet homme que j'aimais si tendrement, que j'aimais
comme on aime quand les sentiments sont jeunes et forts, le peu
d'nergie qui me soutenait encore m'abandonna compltement; je me
sentis mourir, et mes paroles, trangles dans ma gorge, ne montrent
 mes lvres qu'avec un bruissement de sanglots.

De Ruyter partageait ma souffrance, car sa figure basane devint
couleur de plomb.

--Allons, du courage, mon cher Trelawnay, mon cher enfant, me dit de
Ruyter en me prenant le bras avec un geste paternel; du courage et de
l'espoir: dans trois mois nous nous reverrons.

Je baissai tristement la tte, j'tais ananti par cette nouvelle
douleur.

De Ruyter partit; je n'eus pas la force d'assister  ce dpart. Je
n'avais plus ni larmes, ni battements de coeur, ni dsirs, ni
esprances; j'tais un cadavre anim. La nuit qui suivit notre
sparation fut pour moi une nuit affreuse. J'appelai la mort de tous
mes voeux, me voyant seul, sans ami, sans amour, sans patrie, sans
famille.

La premire mission de l'empereur envoya donc de Ruyter en Italie; il
y passa deux mois, et pendant ces deux mois nous changemes des
lettres remplies du dsir de nous revoir, de repartir ensemble, de
continuer l'un avec l'autre nos prilleux et mouvants voyages.

 son retour d'Italie, de Ruyter, qui avait  peine eu le temps de
m'annoncer son arrive en France, fut envoy par Napolon sur les
ctes de la Barbarie. Ce voyage fut fatal  mon noble de Ruyter; les
journaux m'apprirent qu'en avanant vers Tunis, la corvette commande
par de Ruyter rencontra une frgate anglaise; au moment o on
signalait l'approche du vaisseau ennemi, de Ruyter s'lana sur la
poupe, afin de jeter ses dpches dans la mer: la frgate fit feu, et
une vole de caronades coupa la corde du drapeau et balaya tous ceux
qui se trouvaient sur le pont.

Le corps de de Ruyter fut trouv par les vainqueurs envelopp dans les
plis du noble drapeau pour lequel il avait si longtemps et si
victorieusement combattu.

Je continuerai un jour l'histoire de ma vie, dont ce livre n'est
qu'une priode; mais je dois dire, avant de le terminer, que je suis
heureux de voir le soleil de la libert clairer les ples esclaves
de l'Europe. L'esprit de l'indpendance voltige comme un aigle
au-dessus de la terre, et l'esprit des hommes en reflte les
brillantes couleurs. Les yeux et les esprances des bons et des sages
sont fixs sur la France, et chaque coeur bat et sympathise avec elle.
Il me semble que ceux qui vivent maintenant ont survcu  un sicle de
dsespoir.


FIN




       UN COURTISAN

  --IMIT DE L'ANGLAIS--




I


 l'avnement de la maison d'Autriche au trne d'Espagne, les
intrigues de cour tiraillrent en tous sens l'autorit royale, et
rpandirent sur les premiers temps de ce rgne leurs tnbreuses
influences.

Philippe III, monarque indolent, faible et superstitieux, avait
abandonn aux mains du duc de Lerme les rnes du gouvernement. Le duc,
avide de plaisirs et possesseur de richesses immenses, dont il faisait
un usage plus fastueux que noble, partageait avec Rodrigues Calderon
le pouvoir qu'il tenait du roi. Issu d'une famille obscure, mais dou
d'un caractre audacieux et d'un gnie suprieur, Calderon tait une
crature du duc de Lerme.

La nature et la fortune l'avaient gnreusement servi; mais, si grand
que ft son mrite, Calderon dut moins  ses talents qu' l'ardeur
avec laquelle il poursuivait les infidles, l'immense autorit dont il
parvint  s'emparer.

 l'poque o ce rcit commence, le roi, cdant aux sollicitations
incessantes de l'inquisition, avait rsolu de chasser d'Espagne tout
le peuple maure, c'est--dire la partie de la population la plus
riche, la plus active et la plus industrieuse du royaume.

--J'aimerais mieux, avait dit le bigot monarque,--et ces paroles
avaient t salues par les acclamations enthousiastes du clerg
catholique,--j'aimerais mieux dpeupler mon royaume que d'y voir un
seul hrtique.

Le duc de Lerme seconda le roi dans l'excution de ce projet fatal,
qui lui fit perdre des milliers de sujets dvous. Il esprait, pour
prix de son zle, le chapeau de cardinal, qu'il obtint en effet, peu
de temps aprs. De son ct, Calderon se montra anim d'une haine si
vigoureuse contre les Maures, il fut si ingnieux dans les cruauts
qu'il exera contre eux, qu'il semblait plutt guid par une vengeance
personnelle que par son dvouement aux intrts de la religion. Son
acharnement dans la rpression lui attira les bonnes grces du
monarque, et cette royale faveur, il ne la dut pas seulement au duc de
Lerme, mais aussi au moine fray Louis de Aliaga, clbre jsuite,
confesseur du roi.

Cependant les calamits de toute espce occasionnes par cette
barbare croisade, qui engloutit les revenus de l'tat et causa la
ruine d'une foule de grands d'Espagne, dont les Maures cultivaient et
exploitaient avec autant d'intelligence que de probit les immenses
domaines, attirrent sur la tte de Calderon le courroux du peuple
espagnol. Mais les ressources extraordinaires de Calderon, son audace
et son habilet consomme dans l'art de l'intrigue, l'aidrent 
conserver et mme  augmenter encore son autorit. Il s'tait rendu
ncessaire au monarque, qui, bien qu' la fleur de l'ge, n'avait
qu'une sant faible et prcaire. D'ailleurs, Calderon avait galement
su se faire un ami de l'hritier prsomptif du trne. Cette conduite
lui tait dicte par la politique mme de Philippe III; en effet,
celui-ci redoutait l'ambition de son fils, qui, ds l'enfance avait
dploy des talents qui l'eussent rendu redoutable, s'il ne se ft
plong dans les plaisirs et la dbauche. Le rus monarque
s'applaudissait d'avoir donn pour compagnon de plaisirs  son fils un
homme ha du peuple, comme l'tait Calderon; il pensait avec raison
que, moins le prince est populaire, plus puissant est le roi.

Cependant un complot formidable se tramait  la cour pour renverser 
la fois le duc de Lerme et Calderon, son confident.

Le cardinal ministre, afin de conserver et de cimenter son autorit,
avait plac son fils, le duc d'Uzeda, dans un poste qui lui permettait
d'approcher  chaque instant de la personne du roi; mais la
perspective du pouvoir excita l'ambition d'Uzeda, et bientt il n'eut
plus qu'un but: celui de supplanter et d'vincer son pre.

Sans Calderon, il et aisment russi dans son projet; mais il
trouvait un obstacle presque invincible dans la vigilance et le gnie
de cet homme, qu'il dtestait comme rival, mprisait comme parvenu,
redoutait comme ennemi.

Philippe fut bientt au courant des intrigues et des menes des deux
partis, et, toujours dissimul dans sa politique de roi et d'Espagnol,
il prit plaisir  suivre les progrs de ces luttes incessantes.

Les frquentes missions dont Calderon fut charg, notamment  la cour
de Portugal, permirent  Uzeda de s'insinuer de plus en plus dans la
confiance du roi. Calderon ne se dfiait pas assez de son rival, et le
traitait peut-tre avec trop de ddain; il ne pouvait voir en lui un
successeur, car Uzeda, bien que dou d'une certaine habilet comme
courtisan, et t nanmoins incapable de remplir les fonctions de
premier ministre.

Telle tait la position respective des acteurs du drame que nous
allons raconter, et dont la premire scne va se passer dans
l'antichambre de don Rodrigues Calderon, o plusieurs seigneurs
attendaient, un matin, le lever du ministre.

--Ma foi! c'est  n'y plus tenir, s'cria don Flix de Castra, vieil
hidalgo dont les traits anguleux, le menton pointu et la petite
taille attestaient la puret du sang espagnol qui coulait dans ses
veines.

--Voici, dit  son tour don Diego Sarmiente de Mendoza, voici plus de
trois quarts d'heure que j'attends une audience d'un homme qui se
serait autrefois trouv fort honor si je lui eusse ordonn de faire
avancer mon carrosse.

--Eh! messieurs, puisque vous n'aimez pas  faire antichambre,
pourquoi venir ici? Don Rodrigues se soucie fort peu de votre
prsence, rpondit d'un ton assez brusque un jeune homme de bonne
mine, dont le temprament fougueux et irritable se trahissait par une
pantomime anime. Il parcourait  pas presss l'appartement, heurtant
a et l les groupes de courtisans qu'il rencontrait, puis il
s'arrtait brusquement, relevait sa moustache et son manteau, jouait
avec le manche de sa dague, plongeait un fier regard dans la foule,
et, par ses observations piquantes, faisait monter le rouge au visage
des courtisans. tranger  la cour, il s'tait fait dans les camps une
rputation de gnrosit et de valeur chevaleresque. Ce brave soldat
se nommait don Martin Fonseca et tait d'illustre origine; ses aeux
avaient conserv intact l'clat de leur blason, mais c'tait l'unique
hritage qu'ils lui eussent transmis. Ajoutons qu'il tait parent  un
degr loign du premier ministre, le cardinal duc de Lerme.

Appel dans son enfance  jouir un jour de l'immense fortune de son
oncle maternel, Fonseca avait t introduit  la cour par le cardinal
ministre, qui en avait fait un page. Mais la rude franchise du jeune
Fonseca s'accommoda fort mal de l'atmosphre et de l'tiquette d'une
cour hypocrite et bigote. Plus d'une fois, il offensa gravement le
premier ministre, et celui-ci, malgr toute sa puissance, comprit que
son parent ne ferait jamais son chemin  Madrid; aussi chercha-t-il
quelque prtexte honnte pour l'loigner du palais.  cette poque,
l'oncle de Fonseca se remaria, et bientt sa jeune femme lui donna un
hritier.

Le duc de Lerme ne crut pas devoir mnager plus longtemps don Martin;
il lui ordonna d'aller rejoindre  la frontire une division de
l'arme espagnole.

Le jeune homme ne tarda pas  s'y distinguer par son courage; mais la
franchise de son caractre nuisit  son avancement. Il passa plusieurs
annes sous les drapeaux et vit des officiers qui n'avaient ni son
mrite ni sa naissance arriver aux premiers grades, tandis qu'il
restait dans les rangs subalternes.

Depuis quelques mois il tait revenu  Madrid pour faire valoir ses
droits auprs du gouvernement; mais, au lieu d'obtenir l'avancement
qu'il dsirait, ses efforts imprudents et mal dirigs n'avaient abouti
qu' le brouiller davantage avec le cardinal ministre, qui lui avait
intim de nouveau l'ordre de retourner tout de suite  son rgiment.

 l'poque o commence cette histoire, nous trouvons encore Fonseca 
Madrid; mais, cette fois, ce n'tait pas pour demander de l'avancement
et prcher dans le dsert.

Dans tout autre pays que l'Espagne, don Martin Fonseca et parcouru
une carrire brillante; mais Philippe III rgnait alors, et Fonseca
n'tait pas un courtisan; aussi, tait-ce un grand sujet d'tonnement
pour les personnages avec lesquels il tait ml, de le voir faire
antichambre chez don Rodrigues de Calderon, comte d'Oliva, marquis de
Siete-Iglesias, secrtaire du roi, compagnon de plaisirs et favori de
l'infant d'Espagne.

--Vraiment, messieurs, rpta don Martin, j'admire la patience qui
vous fait attendre si longtemps une audience de Calderon.

--Jeune homme, rpondit avec gravit don Flix de Castra, des hommes
de notre rang se doivent aux intrts de l'tat, quel que soit le
caractre des ministres du roi.

--C'est--dire que vous allez ramper  genoux pour obtenir des
pensions et des places... Pour vous, traiter des intrts de l'tat,
c'est avoir la main dans ses coffres...

--Monsieur! s'cria avec colre don Flix, en portant la main  la
garde de son pe.

Le jeune officier sourit ddaigneusement.

En ce moment, un huissier ouvrit avec fracas la porte des petits
appartements, et les courtisans s'empressrent d'aller prsenter leurs
hommages  don Rodrigues.

Ce clbre personnage, grce  l'appui du duc de Lerme, tait devenu
secrtaire du roi, et, en ralit, il prsidait aux destines de
l'Espagne. Il tait, nous l'avons dit, d'une naissance fort obscure.
Longtemps il avait cherch  la cacher; mais quand il vit que la
curiosit publique se livrait  de srieuses investigations, de
ncessit il fit vertu et dclara ouvertement qu'il devait le jour 
un pauvre soldat de Valladolid. Il fit mme venir son pre  Madrid et
le logea dans son propre palais.

Cette adroite conduite arrta les propos malveillants qui pleuvaient
sur lui; mais quand le vieux soldat eut cess d'exister, le bruit
courut qu' son lit de mort il avait confess qu'aucun lien de parent
n'existait entre lui et Calderon, qu'il s'tait prt  cette
imposture pour se procurer dans sa vieillesse une existence paisible,
qu'il ne s'expliquait pas pourquoi Calderon l'avait forc d'accepter
les honneurs d'une parent mensongre.

Cet aveu fit surgir des accusations plus outrageantes encore contre
Calderon. Ses ennemis supposrent qu'outre la honte qu'il prouvait de
l'obscurit de sa naissance, il avait d'autres motifs pour cacher son
nom et son origine. N'tait-ce pas par crainte qu'on ne dcouvrt que
dans sa jeunesse il avait enfreint les lois de la socit? N'avait-il
pas commis quelque crime, et ne cherchait-il pas  se soustraire 
l'action de la justice?

On ajoutait que souvent, dans la gloire de ses triomphes et au milieu
de ses plus joyeuses orgies, on voyait son front s'assombrir, sa
contenance changer, et que c'tait avec les plus pnibles efforts
qu'il parvenait  rester matre de lui-mme et  reprendre sa
srnit.

Au reste, quelle que ft la naissance de Calderon, on ne pouvait lui
refuser une ducation brillante et une instruction solide, car les
savants vantaient son mrite et se glorifiaient de son patronage.

Le peuple, qui voyait son influence si grande sur le monarque et son
autorit si fortement tablie, pensait qu'il avait fait un pacte avec
le diable.

Cependant, tout l'art de Calderon, qui n'tait rien moins qu'un
magicien, consistait  se servir de ses hautes facults dans l'intrt
de son gosme et de son ambition.

Rien ne lui cotait pour atteindre son but, et ce systme n'avait mme
pas le mrite de la nouveaut dans un monde o le succs justifie
tout.

Une mission diplomatique l'avait forc de s'absenter de Madrid pendant
plusieurs semaines: aussi les courtisans se pressaient-ils en foule 
son premier lever. Calderon ddaignait le luxe de la toilette; il
portait un manteau et un habit de velours noir sans broderie d'or. Sa
chevelure tait noire et luisante comme l'aile du corbeau; son front,
sauf une ride profonde entre les sourcils, tait blanc et uni comme un
marbre; son nez aquilin et rgulier; ses moustaches retrousses et sa
barbe taille en pointe donnaient un trange clat  son teint, un peu
cuivr.

Bien qu'il ft dans la maturit de l'ge, il conservait un air de
jeunesse; sa taille haute et admirablement proportionne, ses manires
naturellement gracieuses, sa fire et noble mine, faisaient de
Calderon un des plus beaux cavaliers de cette cour si brillante. En un
mot, c'tait un homme fait pour commander  un sexe et pour fasciner
l'autre.

Les courtisans vinrent tour  tour lui prsenter leurs hommages, mais
il ne les accueillit pas avec la mme faveur; il y avait des nuances
et des degrs dans sa politesse. Sec, incisif avec les gens qui
n'avaient point  ses yeux de valeur relle, il gardait avec les
grands une attitude digne et fire. Devant un Guzman ou un
Medina-Coeli, il s'inclinait profondment; on voyait errer sur ses
lvres un imperceptible sourire qui rvlait le mpris qu'au fond du
coeur lui inspirait l'humanit. Enfin il tait familier, mais bref
dans ses discours, avec les rares personnes qu'il aimait ou estimait
rellement; mais vis--vis de ses ennemis et des intrigants qui
rvaient sa ruine il prenait un air de franchise, de cordialit et
d'abandon; ses manires taient pleines de charme et sa voix devenait
caressante.

Sans se mler  ce troupeau de courtisans, don Martin Fonseca, la tte
haute et les bras croiss sur la poitrine, jeta sur Calderon un regard
de curiosit et de ddain.

--J'ai contribu, pensait-il,  l'lvation de cet homme, dont je
viens aujourd'hui solliciter la faveur.

Don Diego Sarmiente de Mendoza venait de recevoir un salut de
Calderon, quand les yeux de ce dernier s'arrtrent sur la mle et
noble figure de Fonseca. Le front du favori se colora soudain d'une
vive rougeur. Il se hta de promettre  don Diego tout ce qu'il
dsirait, puis, tournant le dos  une foule de courtisans, il rentra
avec vivacit dans son appartement. Fonseca, qui s'tait vu reconnu
par Calderon, et qui n'augurait rien de bon de son brusque dpart,
allait s'loigner du palais, lorsqu'un jeune page vint lui frapper sur
l'paule en disant:

--Vous tes don Martin Fonseca?

--Oui, rpondit-il.

--Veuillez me suivre; don Rodrigues, mon matre, dsire vous parler.

Le front du jeune officier rayonna d'esprance. Il suivit le page, et
se trouva bientt dans le cabinet du Sjan de l'Espagne.




II


Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reut avec des marques non
quivoques de respect et d'affection.

--Don Martin,--lui dit-il, et sa voix respirait la tendresse la plus
vraie,--je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui
m'a pouss sur le chemin de la fortune. Mon lvation date du jour o
je suis entr dans la maison de votre pre pour devenir votre
prcepteur. Je vous ai suivi  la cour, o vous avait appel le
cardinal ministre, et quand vous avez renonc  ce sjour pour
embrasser la carrire des armes, vous avez pri votre illustre parent
d'assurer l'avenir de Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi.
Don Martin, nous ne nous sommes jamais rencontrs depuis; mais
j'espre que maintenant il me sera permis de vous prouver ma
reconnaissance.

--Oui, rpliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du dsespoir
et me rendre le plus heureux des hommes.

--Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon.

--Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une
femme nomme Margarita?

--Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix mue, c'est l
un doux nom: c'tait celui de ma mre!

--De votre mre! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen.

--Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, rpliqua Calderon d'un
air distrait.

Mais parlons de vous...  l'poque de votre dernier voyage  Madrid,
j'tais charg d'une mission en Portugal, et j'ai t priv du
plaisir de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offens le
cardinal ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance.
S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme?

--C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice,
a pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble  Sville. La
vieille brodait  l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce
travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre  la pauvre
femme l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut
rendre  sa bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle.

Margarita connaissait la musique et possdait une voix merveilleuse.
Le directeur du thtre de Sville en fut inform, et lui fit les
propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scne.
Margarita, enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les
dangers de la vie d'actrice; elle accepta les offres avec
empressement, car elle ne songeait qu' l'appui qu'elle allait pouvoir
prter  la seule amie qu'elle et au monde. J'tais alors avec mon
rgiment en garnison  Sville; nous devions surveiller les Maures de
ce pays et les craser  la premire dmonstration hostile.

--Ah! les maudits hrtiques! murmura Calderon d'une voix sourde.

--Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Sville
pour obtenir de mon pre qu'il consentt  me laisser pouser
Margarita. Mais cette dmarche fut inutile; mes prires ne purent
flchir l'orgueil de mon pre. Cependant des admirateurs de la jeune
cantatrice, que son talent et sa beaut avaient dj rendue clbre,
parlrent d'elle  la cour, et bientt, par ordre royal, elle dut
quitter Sville pour le thtre de Madrid. Une dernire fois je voulus
solliciter le duc de Lerme, et je vins  Madrid en mme temps que
Margarita. Je suppliai le cardinal ministre de me confier un emploi
qui m'assurt une existence moins prcaire que l'tat militaire, o je
vgtais sans obtenir un avancement mrit. Je voulais, foulant aux
pieds les prjugs de la naissance et de la fortune, pouser
Margarita, sans qui je ne saurais vivre. Le ministre fut encore plus
inexorable que mon pre... Mais j'adorais Margarita, et je lui offris
ma main... Eh bien! elle refusa.

--Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvret?

--Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire  mon avenir et
tre la cause de mon exil. Le lendemain je reus un brevet de
capitaine et l'ordre formel de rejoindre immdiatement mon rgiment.
J'tais amoureux, mais soldat, et dsobir, c'et t me dshonorer.
D'ailleurs, mon coeur tait plein d'esprance; j'attendais tout de
l'avenir: avancement, honneurs, richesses. Nous jurmes, Margarita et
moi, de nous aimer toujours, et je partis.

Nous nous crivions souvent, et ses dernires lettres me firent
concevoir quelques craintes. Malgr toute sa rserve, je compris
qu'elle regrettait d'tre actrice, et qu'elle s'effrayait des
perscutions auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame,
qui jusqu'alors lui avait tenu lieu de mre, tait mourante, et
Margarita, dsesprant de voir s'accomplir notre union, exprima le
dsir de chercher un refuge dans un clotre. Enfin, dans une dernire
lettre, elle me dit un ternel adieu. Sa nourrice tait morte, et la
pauvre Margarita tait entre au couvent de _Sainte-Marie de l'pe
blanche_. Vous comprenez mon dsespoir. J'obtins un cong, et je
partis en toute hte pour Madrid; mais il me fut impossible de voir
Margarita. Voici sa dernire lettre, ajouta-t-il en donnant  Calderon
la lettre de la novice; lisez-la, de grce.

Calderon s'abandonnait rarement  des lans de sensibilit; mais la
lettre de Margarita tait si touchante, elle exprimait des sentiments
si nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une
certaine motion. Mais, composant son visage:

--Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous tes la dupe des
manoeuvres d'une femme. Un jour vous serez dsabus; mais l'exprience
vous cotera cher. Cependant, si ma position me permet de servir
maintenant vos intrts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi.
Je crois qu'il sera facile d'intresser la reine en votre faveur; je
lui remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression
sur le coeur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par
elle nous sommes srs d'obtenir l'ordre de rendre  la libert la
jeune novice. Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre
famille consente  ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des
lettres patentes du roi lui donneraient ce qui lui manque de ce ct.

En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et
honorable, et votre pre sera bien exigeant s'il ne considre pas de
tels avantages comme un douaire suffisant pour la future pouse. Votre
mrite est grand, et l'on s'accorde  reconnatre que vous portez
dignement le nom de vos anctres.

Quant  moi, je vous vois avec peine arrt sur le chemin de la
fortune, et j'ai hte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue
que quand je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi
de mon ingratitude; mais je veux rparer mes torts envers vous. On dit
gnralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre
avancement prouvera le contraire.

--Cher et gnreux Calderon, balbutia Fonseca vivement mu, j'ai
toujours mpris l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous
calomnier.

--Non, rpondit Calderon, j'ai mes dfauts; mais je possde au moins
le sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.




III


Calderon se leva, et le jeune cavalier prit cong de lui.

--Sur mon me, se dit Calderon, je m'intresse  ce brave officier.
Quand j'tais abandonn de tous, que je n'avais plus ni famille ni
patrie, je me souviens qu'il me vint en aide. Comment ai-je pu
l'oublier si longtemps! Il n'est pas de cette race que j'abhorre; le
sang maure ne coule pas dans ses veines. Il n'est pas non plus de ces
grands qui rampent servilement et que je mprise; c'est un homme dont
je puis servir les intrts sans rougir.

Il continuait ce monologue, lorsqu'une main invisible souleva la
tapisserie qui masquait une porte drobe, et livra passage  un jeune
homme qui entra brusquement et vint droit  Calderon.

--Rodrigues, dit-il, te voil de retour  Madrid! Je veux t'entretenir
seul un instant; assieds-toi et coute.

Calderon s'inclina respectueusement, plaa un large fauteuil devant
le nouveau venu et alla s'asseoir  quelque distance sur un tabouret.

Faisons maintenant connatre au lecteur celui que Calderon recevait
avec tant de dfrence. C'tait un homme de taille moyenne: son air
tait sombre, son visage d'une pleur livide; il avait le front haut,
mais troit, le regard profond, rus, voluptueux et sinistre; sa lvre
infrieure, un peu forte et ddaigneuse, indiquait que le sang de la
maison d'Autriche coulait dans ses veines.  l'ensemble des traits, on
devinait un descendant de Charles-Quint. Son maintien assez noble et
ses vtements couverts d'or et de pierreries attestaient que c'tait
un personnage du plus haut rang.

En effet, c'tait l'infant d'Espagne, qui venait causer avec Calderon,
son ambitieux favori.

--Sais-tu bien, Rodrigues, dit le jeune homme, que cette porte secrte
de ton appartement est fort commode? Elle me permet d'viter les
regards observateurs d'Uzeda, qui cherche toujours  faire sa cour au
roi en espionnant l'hritier du trne. Il le payera tt ou tard. Il te
dteste, Calderon, et s'il n'affiche pas publiquement sa haine contre
toi, c'est  cause de moi seulement.

--Que Votre Altesse soit bien persuade que je n'en veux pas  cet
homme. Il recherche votre faveur; quoi de plus naturel?

--Eh bien, son esprance sera trompe. Il me fatigue de ses plates et
banales flatteries, et s'imagine que les princes doivent s'occuper des
affaires de l'tat. Il oublie que nous sommes mortels, et que la
jeunesse est l'ge des plaisirs.

Calderon, mon prcieux favori, sans toi la vie me serait
insupportable; aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas
d'gal pour inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien!
ne rougis pas, si l'on te mprise  cause de tes talents, moi, je leur
rends hommage. Par la barbe de mon grand-pre, quel joyeux temps que
celui o je serai roi, avec Calderon pour premier ministre!

Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout 
fait convaincu de la sincrit de Son Altesse. Dans ses plus grands
accs de gaiet, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque
chose de faux et de mchant; ses yeux, glauques et profonds,
n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le gnie tait
infiniment suprieur  celui du prince, n'avait peut-tre pas autant
d'astuce et d'hypocrisie, de froid gosme et de corruption raffine
que ce jeune homme presque imberbe.

--Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des
compliments intresss. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de
mettre  l'preuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de
courage; en un mot, Calderon, j'aime!

--Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre
premier amour. Combien de fois dj Votre Altesse m'a tenu le mme
langage!

--Non, rpliqua vivement l'infant, jusqu' ce jour je n'ai pas connu
le vritable amour, et je me suis content de plaisirs faciles; mais
on ne peut aimer ce qu'on obtient trop aisment. La femme dont je vais
te parler, Calderon, sera une conqute digne de moi, si je parviens 
possder son coeur.

coute. Hier, j'tais all avec la reine entendre la messe  la
chapelle de _Sainte-Marie de l'pe blanche_; tu sais que l'abbesse de
ce couvent est protge par la reine, dont elle a t autrefois dame
d'honneur. Pendant le service divin, nous entendmes une voix dont les
accents ont port le trouble dans mon me!

Aprs la crmonie, la reine voulut savoir quelle tait cette
nouvelle sainte Ccile, et l'abbesse nous apprit que c'tait une
clbre cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que
t'en semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe
et Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout:
c'est moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse
conversion.

Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nomm don
Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernirement le
duc me dit que son jeune parent tait amoureux fou d'une fille de
basse extraction, et qu'il dsirait mme l'pouser.

Ce rcit piqua ma curiosit, et je voulus connatre l'objet de cette
belle passion. C'tait cette mme actrice que j'avais dj admire au
thtre de Madrid. J'allai la voir, et je fus frapp de sa beaut,
encore plus enivrante  la ville qu'au thtre. Je voulus, mais en
vain, obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pntrai de
nuit chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et
de mon amour. Le lendemain je tchai de la revoir; mais elle avait
quitt sa demeure, et toutes mes recherches pour dcouvrir sa retraite
furent infructueuses jusqu'au jour o je retrouvai au couvent
l'actrice que j'avais connue. Pour rester fidle  Fonseca, elle
s'tait rfugie dans un clotre; mais il faut qu'elle le quitte et
qu'elle soit  l'infant d'Espagne. Voil mon histoire, et maintenant
je compte sur toi!

--Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles
et leur rigueur implacable en matire de religion... Je n'oserai...

--Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de
ma personne sacre et te mets  l'abri de toute atteinte. Prends donc
un air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet
que tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'cria le
prince en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer
celle que j'aime? Parle, tratre! mais parle donc!...

--Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre
Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai lev, qui
fut mon premier bienfaiteur, et  qui je dois ce que je suis, brle de
l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don Martin Fonseca.
Ce matin, il est venu me prier d'intercder en sa faveur auprs de
ceux qui s'opposent  cette union avec Margarita. Ah! prince, ne
dtournez pas vos regards. Vous ne connaissez pas le mrite de
Fonseca: c'est un officier de la plus haute distinction. Vous ignorez
la valeur de pareils sujets, de ces nobles descendants de la vieille
Espagne. Prince, vous avez un noble coeur. Ne disputez pas cette jeune
fille  un illustre soldat de votre arme,  celui dont l'pe dfend
votre couronne. pargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et
cet acte magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs
coupables.

--C'est toi que j'entends, Rodrigues! rpliqua le prince avec un
sourire amer. Valet, tiens-toi  ta place. Lorsque je veux entendre
une homlie, j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux
satisfaire mes vices, j'ai recours  toi... Trve de morale!...
Fonseca se consolera; et quand il saura quel est son rival, il
s'inclinera devant lui. Quant  toi, tu m'aideras dans ce projet.

--Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne.

--Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes
plaisirs? Tu me dois ton lvation; veux-tu me devoir ta chute? Ta
fortune trop rapide t'a fait tourner la tte, Calderon, prends garde!
Dj le roi te souponne et n'a plus en toi la mme confiance; Uzeda,
ton ennemi, est cout avec faveur; le peuple te dteste, et si je
t'abandonne, c'en est fait de toi!

Calderon, debout, les bras croiss sur sa poitrine et les yeux pleins
d'clairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci,
interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses
penses.

Tout  coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix mue:

--Rodrigues, j'ai t trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon
intention n'tait pas de te blesser. Tu es un serviteur fidle, et je
crois  ton attachement. J'avoue mme que, s'il s'agissait d'une
affaire ordinaire, je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules
louables, tes craintes fondes; mais je te rpte que j'adore cette
jeune fille, qu'elle est maintenant le rve de toute ma vie, qu' tout
prix il faut qu'elle soit  moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir
ton prince pour un officier de fortune?

--Ah! s'cria Calderon avec une apparence d'motion vraie, je
donnerais ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma
conscience pour avoir voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en
me prtant cette fois  vos dsirs, je commettrais une trop lche
perfidie! Don Martin a remis entre mes mains la vie de sa vie, l'me
de son me... Prince, si vous me voyiez tratre  l'honneur et 
l'amiti, pourriez-vous dsormais vous fier  moi?

--Tratre, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je
pas fi  toi? ne m'abandonnes-tu pas? ne me sacrifies-tu pas? Au
surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prtends-tu
dlivrer la jeune novice?

--Avec un ordre de la cour. Votre royale mre...

--Il suffit! cria le prince en fureur. Va donc! tu ne tarderas pas 
te repentir.

Cela dit, Philippe se prcipita vers la porte.

Calderon effray voulut le retenir; mais le prince lui tourna
ddaigneusement le dos et sortit de l'appartement.




IV


 peine le prince fut-il sorti, qu'un vieillard portant le costume
ecclsiastique entra dans le cabinet de Calderon.

--tes-vous libre, mon fils? demanda le vieux prtre.

--Oui, mon pre, venez, car j'ai besoin de votre prsence et de vos
conseils. Il ne m'arrive pas souvent de flotter irrsolu entre deux
sentiments opposs, celui de l'intrt et celui de la conscience. Eh
bien, je suis plac dans un de ces rares dilemmes.

Calderon raconta sa double entrevue avec Fonseca et avec le prince.

--Vous voyez, dit-il, l'trange perplexit dans laquelle je me trouve:
d'un ct, j'ai des devoirs  remplir envers Fonseca, j'ai engag ma
parole; il est mon bienfaiteur, mon ami; il a t mon pupille; et
l'infant d'Espagne veut que je l'aide  sduire la fiance de ce jeune
homme! Ce n'est pas tout: le prince veut encore me faire participer 
l'enlvement d'une novice!... Consommer un rapt, et dans quel lieu,
juste ciel! dans un couvent! D'autre part, si je refuse, j'encours la
vengeance du prince, et lorsque j'ai dj presque perdu la faveur du
roi pour avoir voulu conserver celle de l'hritier du trne. L'infant,
irrit contre moi, encouragera les efforts de mes ennemis; en un mot,
toute la cour se liguera pour prcipiter ma ruine.

--Vous tes, en effet, soumis  une terrible preuve, dit gravement le
moine, et je conois vos craintes...

--Moi craindre! moi, Aliaga! rpliqua Calderon avec un rire mprisant;
l'ambition vritable a-t-elle jamais connu la crainte? mais ma
conscience se rvolte.

--Mon fils, rpondit Aliaga, quand, nous autres prtres, nous nous
sentons assez puissants pour dominer les rois et fouler leur couronne
sous nos pieds, tous les grands de la terre ne sont dans nos mains que
des instruments destins  dfendre les intrts sacrs de la
religion. C'est dans ce but que Dieu a voulu que je devinsse le
confesseur du roi Philippe. Si alors je te prtai mon appui, si
j'attirai sur toi les faveurs du monarque, c'est que je reconnus que
tu tais dou de l'intelligence et de la volont que les chefs de
notre ordre exigent des hommes qu'ils veulent attacher  leur cause.
Je te savais brave, habile, ambitieux; je savais que ta volont forte
briserait tous les obstacles qui entravaient ta marche. Tu te souviens
du jour de notre rencontre. Il y a quinze ans de cela; c'tait dans la
valle du Xenil. Je te vis plonger tes mains dans le sang de ton
ennemi; tes lvres, crispes par la fureur, s'ouvrirent pour exhaler
un cri de joie sauvage. Souill d'un meurtre, tu allais fuir ta
patrie, lorsque moi, seul possesseur de ton secret, je me prsentai
devant toi, je t'interrogeai. En te voyant calme, froid et matre de
ta raison: Voici, me suis-je dit, un homme qui serait pour notre
ordre un prcieux auxiliaire.

Le moine s'arrta. Calderon ne l'coutait pas; son visage tait
livide; il tenait ses yeux ferms; sa poitrine, gonfle de soupirs, se
soulevait violemment.

--Terrible souvenir! murmura-t-il, fatal amour!  Inez! Inez!

--Calme-toi, mon fils, je n'ai pas voulu retourner le poignard dans la
plaie.

--Qui parle? s'cria Calderon en frissonnant. Ah! le moine! le moine!
Je croyais entendre la voix de la mort. Continue, moine, continue;
parle-moi des intrigues de ton ordre, de l'inquisition et des tortures
qu'elle a inventes; dis-moi quelque chose qui puisse me faire oublier
le pass.

--Non, coute-moi, Calderon, je veux te rvler l'avenir qui
t'attend. Je te disais qu'un soir je te rencontrai, couvert du sang de
ton ennemi. Tu allais fuir lorsque je te saisis par le bras: Ta vie
est en mon pouvoir! m'criai-je. Ton mpris pour mes menaces, ton
dgot de la vie, me firent penser que le ciel t'avait fait natre
pour servir les intrts de notre ordre et de la religion. Je te mis
en sret, et tu ne tardas pas  te vouer  notre cause. Plus tard, je
te fis nommer prcepteur du jeune Fonseca, alors hritier d'une grande
fortune. Le second mariage de son oncle et l'enfant que lui donna sa
nouvelle femme dtruisirent les avantages que notre ordre devait
attendre de ta position auprs de ton lve. Mais tout ne fut pas
perdu: Fonseca te prsenta au duc de Lerme, son parent; je venais
d'tre nomm confesseur du roi, et je jugeai qu'il tait temps de
faire arriver dans tes mains les rnes du gouvernement. L'ge avait
mri ton gnie, et la haine implacable dont tu tais anim contre les
Maures me fit voir en toi l'homme que Dieu suscitait pour chasser
d'Espagne cette race maudite. Bref, je devins ton bienfaiteur, et tu
ne fus pas ingrat. Tu as lav ton sang dans le sang des hrtiques; tu
n'as plus rien  craindre de la justice des hommes. Qui pourrait
retrouver dans Rodrigues Calderon, marquis de Siete-Iglesias,
l'tudiant de Salamanque, l'assassin de Rodrigues Nunez? Ne frmis
donc plus au souvenir d'un pass qui n'est plus qu'un rve dans ta
vie... Songe  l'avenir: il s'ouvre radieux pour toi si nous marchons
toujours ensemble! Osons tout pour arriver au but. Et d'abord il faut
que le futur monarque d'Espagne devienne entre nos mains un instrument
docile. Tu le tiendras captif dans les liens du plaisir, tandis que
nous dominerons par le fanatisme son esprit superstitieux. Le jour o
Philippe IV montera sur le trne sera un jour de triomphe pour
l'inquisition et tous les fidles de la chrtient. L'inquisition doit
tre notre grande pe, et la postrit verra en nous les aptres de
la foi catholique. Dans une telle entreprise, doit-on se laisser
arrter par des scrupules vulgaires? Non! et, pour obir  un
mouvement gnreux, ne t'expose pas  perdre ton empire sur les sens
et l'esprit du voluptueux Philippe. Avant tout, sauve ton autorit,
car c'est  elle que se rattachent les esprances de ceux qui ont fait
de l'intelligence un sceptre.

--Ton enthousiasme et ton fanatisme t'aveuglent, Aliaga, rpondit
froidement Calderon. Je te l'ai dj dit, tes grands desseins ne
peuvent russir. Laisse le monde se sauver lui-mme. Cependant ne
crains rien de moi; mes ides s'identifient avec celles de ton ordre;
ma vie mme vous appartient, et je ne trahirai pas votre cause. Quant
 vos prudents avis, je les mriterai. Mais voici l'heure du conseil,
permettez-moi de vous quitter.

Et Calderon rentra dans les appartements intrieurs.




V


Devant une table couverte de papiers taient assis le roi d'Espagne et
Calderon.

Philippe III tait sombre, grave et taciturne. Rien dans son extrieur
ni dans ses relations avec son ministre n'et pu indiquer, mme au
plus fin observateur, si Calderon tait en disgrce ou en faveur
auprs du monarque.

Philippe avait reu une ducation monacale; l'astuce et l'hypocrisie,
ncessits d'une politique despotique, s'alliaient en lui au fanatisme
religieux.

Le plus profond silence rgnait dans l'appartement; il n'tait
interrompu que par les brves remarques du roi et les explications du
ministre. Quand ce dernier eut termin son travail, le roi dit en
lanant  Calderon un regard furtif:

--L'infant me quittait quand vous tes entr; l'avez-vous vu depuis
votre retour?

--Oui, sire, il m'a honor d'une visite ce matin.

--Et de quoi vous tes-vous entretenus?... d'affaires d'tat?

--Votre Majest sait que son humble secrtaire ne parle qu'avec elle
d'affaires politiques.

--Le prince a t votre protecteur, Rodrigues!

--N'est-ce pas Sa Majest elle-mme qui m'a ordonn de rechercher sa
protection?

--Oui, c'est moi. Heureux le monarque dont le serviteur fidle est le
confident de l'hritier du trne!

--Sans doute, et si le prince pouvait avoir une pense contraire aux
intrts de Votre Majest, j'essayerais de la faire disparatre de son
esprit, sinon je vous la rvlerais; mais Dieu a bni Votre Majest en
lui donnant un fils soumis et reconnaissant.

--Je le crois; l'amour des plaisirs teint en lui l'ambition. Je ne
suis pas, d'ailleurs, un pre trop svre; conservez sa faveur,
Rodrigues; mais n'avez-vous rien fait qui puisse l'offenser?

--Non, sire, je ne pense pas avoir encouru une telle disgrce.

--Cependant il ne fait plus de toi le mme loge. Je te le dis dans
ton intrt: tu ne peux me servir qu' la condition d'tre l'ami de
ceux dont l'affection est douteuse pour moi.

--Sire, les courtisans qui approchent votre fils cherchent  me
dconsidrer dans son esprit, afin de gagner sa confiance, et leurs
calomnies finissent par m'atteindre.

--Qu'importe ce qu'ils disent de toi! Le peuple et les courtisans font
rarement l'loge des ministres fidles. Mais, je te le rpte, ne
perds pas la faveur du prince.

Calderon s'inclina profondment et sortit.

En traversant les appartements du palais, il aperut dans l'embrasure
d'une fentre son ennemi jur, le duc d'Uzeda, causant familirement
avec le jeune prince.

Au mme instant le duc de Lerme entra par la porte oppose.

Ce dernier fut dsagrablement surpris de voir rgner entre son fils
et le prince une intimit que tous ses efforts n'avaient pu empcher.

Il fit rapidement  Calderon un signe d'intelligence, et, sans tre
aperu de son fils, il sortit par la porte mme qui lui avait donn
entre.

Calderon suivit le duc, et ils pntrrent dans une chambre dont ce
dernier ferma soigneusement la porte.

--Rodrigues, dit-il, que signifie cela? d'o vient cette liaison de
mauvais augure?

--Votre minence sait que j'arrive de Lisbonne; cette liaison est
encore une nigme pour moi.

--Il faut en pntrer la cause, mon bon Rodrigues. Le prince dtestait
Uzeda; il faut rveiller en lui les mmes sentiments, sans cela nous
sommes perdus.

--Non pas, s'cria firement Calderon; je suis secrtaire du roi, et
j'ai des droits  la reconnaissance et  la protection de Sa Majest.

--Ne t'abuse pas, dit le duc en souriant. Le roi n'a pas longtemps 
vivre... je le tiens de son mdecin. Sache donc qu'un complot
formidable a t form contre toi. Sans son confesseur et moi,
Philippe t'et dj sacrifi  la colre du peuple et des courtisans.
C'est ton influence sur l'infant qui te sert d'gide. Fais donc en
sorte que le duc d'Uzeda n'obtienne jamais l'amiti du prince.

Calderon fit un geste d'assentiment, et le duc entra dans le cabinet
du roi.

--Insens que j'tais, se dit Calderon, moi qui croyais avoir encore
une conscience!... Quoi! je serais supplant par un Uzeda? Non, il
n'en sera pas ainsi!

Le lendemain, le marquis de Siete-Iglesias se prsenta au lever du
prince. L'infant jeta sur Rodrigues un regard svre, lui tourna
brusquement le dos... et il affecta de causer amicalement avec
Gonzalez de Lon, un des ennemis de Rodrigues. On vit alors les
courtisans, nagure si humbles et si rampants devant Calderon, s'en
loigner prudemment. Mais ce n'tait que le commencement de sa
disgrce. Uzeda parut bientt: l'infant courut  lui, et un instant
aprs on les vit entrer ensemble dans le cabinet particulier du
prince.

--L'toile de Calderon plit,--se dirent les courtisans.

Mais l'orgueilleux ministre ne fut pas de cet avis; un sourire de
triomphe ne quitta pas ses lvres, et ses joues ples se colorrent
d'une vive rougeur quand il fendit la foule pour monter dans sa
voiture et retourner  son palais.

 peine Calderon s'tait-il retir dans son cabinet, que Fonseca,
fidle au rendez-vous, se faisait annoncer.

--Eh bien, Rodrigues, avons-nous de bonnes nouvelles?

Calderon hocha tristement la tte.

--Mon cher pupille, dit-il d'un ton plein de cordialit, nul espoir ne
vous reste; oubliez un vain rve; retournez  l'arme. Je puis vous
assurer de l'avancement, un grade magnifique, mais il n'est pas en mon
pouvoir de vous faire obtenir la main de Margarita.

--Et pourquoi? s'cria Fonseca ple d'motion; d'o vient un
changement si soudain? Est-ce que la reine?...

--Je ne l'ai pas vue; mais le roi s'est formellement prononc 
l'gard de la jeune novice. L'inquisition est du mme avis; l'glise
crie au scandale: elle se plaint de la perte de son autorit; personne
n'ose intercder en faveur de Margarita.

--Ainsi, Rodrigues, il n'y a plus d'espoir?

--Non; ne songez plus maintenant qu' la glorieuse vie des camps.
Tchez d'oublier Margarita.

--Jamais! s'cria le jeune homme. Quoi! j'aurais mainte fois vers mon
sang pour le service du prince, et je ne pourrais pas obtenir une
faveur qu'il lui tait si facile de m'accorder? Puisqu'il en est
ainsi, je brise mon pe! Mais, crois-le bien, Calderon, je ne renonce
pas  mon projet. Margarita ne restera pas enterre dans son tombeau
vivante; je saurai braver les espions du saint-office et pntrer dans
le clotre; j'enlverai la femme que j'aime, et j'irai avec elle dans
un pays tranger chercher le bonheur qu'on me refuse en Espagne. Je ne
crains ni l'exil ni la pauvret, et je ne demande au ciel que ma
matresse: j'obtiendrai le reste avec mon pe.

--Ainsi, vous persistez  vouloir enlever Margarita? dit Calderon d'un
ton distrait: aprs tout, c'est peut-tre le plus sage si vous vous y
prenez adroitement et avec les prcautions ncessaires. Mais avez-vous
le moyen de voir Margarita?

--Oui, hier je suis all au couvent, et, comme la chapelle est une des
curiosits de Madrid, j'ai pu y pntrer sans exciter le moindre
soupon. Le hasard m'a servi, et j'ai reconnu dans le portier un
ancien serviteur de mon pre. C'est un vieux soldat dgot de sa
nouvelle profession, et qui consent  me suivre. Il doit remettre une
lettre  Margarita, et j'aurai la rponse aujourd'hui mme.

--Don Martin, que le ciel vous protge! je vous aiderai de tout mon
pouvoir, rpliqua Calderon en faisant un signe d'adieu au jeune homme,
qui s'loignait sans remarquer le trouble et la pleur de Rodrigues.




VI


Le lendemain, au grand dsappointement des courtisans, l'infant
d'Espagne et Calderon se promenrent ensemble au Prado, et Rodrigues
accompagna encore le prince au thtre. Son influence sur l'hritier
du trne paraissait plus grande que jamais.

Cette rupture, suivie d'une rconciliation si prompte, tait une
nigme pour tous. Les uns l'attribuaient  un caprice du prince, les
autres soutenaient que c'tait une comdie imagine par l'astucieux
Calderon pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'tait rchauff un
instant aux rayons du soleil levant que pour tre plong ensuite, aux
yeux de tous, dans la plus complte obscurit.

Cependant Fonseca russissait au del de ses esprances. La pauvre
Margarita, qui avait quitt un monde qu'elle aimait pour la solitude
glaciale du clotre, fut bientt dgote de la vie monotone du
couvent. Sa seule consolation tait de penser qu'elle n'tait entre
dans cet asile dsol que pour rester fidle  Fonseca et chapper
aux poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa
vieille nourrice avait rvl un grand secret  Margarita, puis elle
lui avait remis une lettre crite de la main de sa mre. Cette lettre
avait fait verser bien des larmes  la jeune fille, et lui avait
appris ce qu'il y a parfois de force, de constance, de tristesses et
d'angoisses dans l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'tait
empar de Margarita; elle crut que la fatale destine de sa mre
projetait une ombre sur sa propre existence, et cette pense lui avait
fait rechercher la paix du clotre.

Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reut la lettre de
Fonseca, lettre o respirait la passion la plus profonde, la plus
vraie, elle ressentit une grande motion. La nature reprit ses droits,
et le coeur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La
novice n'avait pas encore prononc les voeux terribles qui devaient 
jamais la retrancher du monde. Elle pouvait donc tre  l'homme
qu'elle aimait. La jeune fille rpondit  Fonseca; elle lui parla des
dangers auxquels il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre tait
dict par l'amour et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cdant 
son propre coeur et aux sollicitations de son amant, Margarita
consentit  fuir le couvent, et  fuir avec Fonseca.

Dans la soire, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis
tait descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses
ples lueurs  travers les alles d'orangers et de grenadiers; on
voyait ses blancs rayons se jouer en nappe argente sur le marbre des
statues qui peuplaient cette dlicieuse retraite. L'air doux et tide
n'tait troubl que par les murmures des fontaines, dont les jets
d'eau, parpills par la brise, retombaient en pluie scintillante.
Au-dessus de ces jardins rgnait une terrasse immense d'o l'on voyait
dans le lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les
dmes de ses glises.

Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuy contre le tronc d'un
alos gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, tait plong dans
une sombre rverie.

--D'o vient que je frissonne? dit-il  demi-voix. Ah! c'est  cette
heure fatale que j'appris que je venais d'tre dshonor par un lche;
c'est  ce moment que je l'ai tu! Et depuis ce jour, quelle
rvolution dans ma vie! Le crime m'a port au fate des honneurs! Et
pourtant, comme elle tait paisible et heureuse, cette vie d'tudes 
Salamanque! Alors j'avais foi en _elle_; je me laissais guider par la
flamme de ses yeux, dans lesquels je lisais ma destine, comme
l'astrologue lit dans les toiles du ciel; mais l'ge d'or n'a dur
qu'un jour: le paradis s'est chang en enfer!

Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon  sa rverie. Il
se retourna brusquement. Il fit un effort suprme pour composer son
visage et en effacer toute trace d'motion. Quand Fonseca parut devant
lui, la figure de don Rodrigues tait calme et sereine.

--Rjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens
rclamer l'appui que vous m'avez promis.

--Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier?

--Comme  moi-mme.

--Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle?

--La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal aprs la
prire du soir.

--Bien, tchez de remplir convenablement votre rle; voici comment je
me suis acquitt du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid,
sur la route de Fuencarras, une maison isole. Le propritaire est de
mes amis. Des chevaux et des dguisements seront mis par lui  votre
disposition. Un de mes secrtaires vous remettra un passe-port. Demain
je serai inform le premier de l'enlvement de la novice, et je ferai
en sorte de dpister ceux qu'on mettra  sa poursuite. N'ai-je pas
tout bien arrang, cher Fonseca?

--Vous tes notre ange gardien! s'cria don Martin avec enthousiasme.
Demain,  minuit, nous irons  la maison que vous venez de m'indiquer.

Fonseca quitta le palais le coeur plein de joie; mais, au dtour de la
rue, six hommes apposts depuis les premires heures de la soire se
prcipitrent pour lui barrer le passage.

--C'est  don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef
de la bande.

-- lui-mme.

--Au nom du roi, je vous arrte!

--Vous m'arrtez? et pourquoi? qu'ai-je fait?

--Voici le mandat sign de Son minence le duc de Lerme. On vous
accuse de dsertion.

--Tu mens, misrable! le gnral m'a permis de quitter le camp.

--Que nous importe? suivez-nous.

Fonseca, naturellement bouillant et imptueux, ne put calculer
froidement les suites de sa rsistance. L'arrter, l'emprisonner la
veille du jour o il devait dlivrer Margarita!

Un pareil malheur le plongeait dans un dsespoir qui faisait
disparatre  ses yeux toute autre considration. Il tira son pe,
renversa l'alguazil qui s'opposait  son passage; mais les alguazils
cernrent le jeune officier et le choc des pes se fit entendre.
Soudain, la rue, qui n'tait que faiblement claire par la lune, fut
inonde de lumire.

Des laquais portant des torches arrivrent en foule en criant:

--Place au noble marquis de Siete-Iglesias!

 ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent
place.

Un homme au visage ple, aux yeux tincelants, parut au milieu du
groupe: c'tait Calderon.

--Pourquoi tout ce bruit  pareille heure? dit svrement le ministre.

--Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrive. Ces
misrables ont os porter la main sur un officier espagnol, en se
disant porteurs d'un ordre du duc de Lerme.

--Avez-vous en effet un mandat d'arrt contre ce gentilhomme? demanda
Calderon au chef des alguazils.

Celui-ci prsenta l'ordre dont il tait porteur.

Calderon le lut lentement, le rendit  l'alguazil, et puis, prenant 
part Fonseca:

--tes-vous fou? lui dit-il  voix basse, croyez-vous pouvoir rsister
aux lois? Si je n'tais arriv  propos, pour un mince dlit dont on
vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens,
ne craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en
libert. Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu.

Fonseca, le coeur gonfl de rage, allait rpliquer; mais Rodrigues se
hta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les
alguazils.

--Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera rpare demain. Traitez ce
gentilhomme avec le respect et la considration dus  sa naissance et
 son mrite. Allez, don Martin, ajouta-t-il  voix basse, allez,
sinon Margarita est  jamais perdue pour vous.

Vaincu par cette menace, Fonseca remit son pe dans le fourreau et
suivit les alguazils en gardant un morne silence.

Calderon, immobile et absorb dans ses rflexions, les laissa
froidement s'loigner. Bientt, chassant une pense importune, il
donna ordre  ses gens de le prcder, puis il remonta dans sa voiture
et se fit conduire chez le prince d'Espagne.




VII


Le lendemain,  midi, Calderon vint voir Fonseca dans sa prison. Le
jeune officier tait assis prs d'une fentre qui s'ouvrait sur une
cour sombre et spacieuse. Sa physionomie trahissait un violent
dsespoir.

Il se leva ds qu'il vit entrer Calderon.

--Enfin, s'cria-t-il, vous venez me rendre  la libert? Vous en avez
l'ordre sur vous?

--Pas encore, mon cher Fonseca; mais soyez sans inquitude, j'ai vu le
duc. Le motif de votre arrestation est tel que je le souponnais:
quelques paroles imprudentes que vous avez laiss chapper. Vous avez
trahi dans ces paroles la rsolution de ne jamais renoncer 
Margarita. Le duc de Lerme ne veut pas de cette msalliance. Votre
captivit se prolongera si vous ne prenez pas l'engagement solennel de
laisser Margarita prendre le voile.

Fonseca, que ces paroles faillirent rendre fou, regarda Calderon avec
des yeux hagards. Calderon continua:

--Cependant il ne faut dsesprer de rien. Patience! le duc finira
peut-tre par se laisser flchir, et d'ailleurs je me sens le courage,
pour servir vos intrts, d'appeler de la sentence du duc au roi
lui-mme.

--Et ce soir elle m'attend! s'cria le jeune homme; ce soir elle
devait tre libre!

--On lui dira ce qui est arriv; nous avons des intelligences dans la
place.

--Retirez-vous, faux ami, ministre sans pouvoir! Sont-ce l vos
promesses de me venir en aide? Mais je ferai connatre  Sa Majest
elle-mme le malheur qui m'accable. Je verrai si Philippe ni rserve
un pareil traitement aux dfenseurs de sa couronne. Don Rodrigues,
voulez-vous porter une lettre  votre matre? Ce service est le seul
que je rclame de vous.

--Non, Fonseca, je ne veux pas vous perdre. Cette lettre, le roi la
montrerait au duc de Lerme. Ce n'est pas ainsi que les hommes senss
doivent supporter l'infortune: serais-je aujourd'hui ministre si, 
chaque revers qui m'accablait, j'eusse agi sans rflexion et comme un
homme en dlire? Voyons, examinons ce qui nous reste  faire.

--Avant ce soir je prtends tre libre, sinon je ne veux rien
entendre.

--coutez... une ide me frappe! on veut, pour vous rendre la libert,
que vous renonciez  Margarita. Mais qu'arriverait-il si le duc de
Lerme pouvait croire que c'est la novice qui vous abandonne; si, par
exemple, elle s'chappait du couvent, comme cela est convenu, et
qu'on parvnt  persuader au duc qu'elle s'est fait enlever par un
autre que vous.

--Ah! pas un mot de plus!

--Pourquoi? Mais pesez donc tous les avantages d'un pareil stratagme.
Il vous sauvera tous deux; si elle s'chappe seule, le duc n'aura
aucun intrt  la poursuivre; elle pourra en sret gagner la
France, et courra mille fois moins de dangers que si elle fuyait avec
vous, qui occupez dans l'tat un rang considrable. L'inquisition,
qui dteste la noblesse, vous accuserait de sacrilge; votre captivit
loignera tout soupon de complicit avec Margarita, et le projet
que vous avez form russira mieux qui si vous l'excutiez
personnellement. Le duc de Lerme, qui croira que dans votre coeur le
ressentiment a tu l'amour, vous rendra la libert, et vous rejoindrez
Margarita.

--Mais, dit Fonseca, frapp par le raisonnement de Rodrigues, qui donc
prendra ma place auprs de Margarita? Qui donc l'enlvera du couvent?

--Ne ferais-je pas cela pour vous? dit Calderon en souriant.
J'emmnerai Margarita au rendez-vous indiqu: elle y restera cache
jusqu'au jour o le saint-office cessera ses poursuites. Puis je la
ferai conduire au lieu qu'il vous plaira de dsigner.

--Et vous croyez que Margarita consentira  suivre un tranger? Non,
c'est impossible, je n'approuve pas ce projet!

--Eh bien,  parler franchement, il ne me sourit pas davantage,
rpliqua froidement Calderon; les dangers que je me proposais de
courir pour vous sont trop imminents. Je ne vous aurais pas fait cette
offre, Fonseca, si je n'y eusse t pouss par la pense que voici: si
le duc de Lerme allait voir la jeune novice, s'il l'effrayait par ses
menaces, s'il dcidait l'abbesse  abrger le noviciat, la jeune fille
serait  jamais perdue pour vous.

--Ils ne le feront pas! ils ne l'oseront pas!

--L'orgueil fait tout oser! Cherchez un autre plan!... Comptez-vous
pouvoir vous vader d'ici? C'est impossible: il faut donc vous fier 
moi.

Fonseca, sans rpondre, fit plusieurs fois le tour de l'appartement.
Puis il s'arrta en face du ministre.

--Calderon, dit-il, je n'ai pas la libert du choix, il faut donc que
je me fie  votre amiti: je vais crire  Margarita.

En remettant la lettre  Calderon, le jeune homme se dtourna pour ne
pas lui laisser voir son agitation.

Calderon tait profondment mu, sa main trembla en saisissant la
lettre.

--N'oubliez pas, dit Fonseca, que je remets ma vie entre vos mains.

Rodrigues, sans rpondre, ouvrit la porte pour sortir.

--Arrtez! reprit Fonseca. J'oubliais une chose essentielle... Voici
la clef de la chapelle, le mot d'ordre pour le portier est _Grenade_.
Mais, j'y pense, il s'attendait  me suivre avec Margarita.

--J'arrangerai cela. Adieu! Demain vous apprendrez que tout a russi.
Jusque-l soyez calme et gardez-vous de commettre la plus lgre
imprudence.




VIII


Minuit venait de sonner  la chapelle du couvent. Le long des murs
sombres du vieil difice s'avana lentement un homme de haute taille,
envelopp d'un manteau; le bruit de ses pas veilla de longs chos
dans le lieu saint; puis d'un confessionnal sortit une blanche forme
de femme, et une douce voix murmura:

--Est-ce toi, Fonseca?

--Venez, rpondit-on  voix basse.

Cette voix, qui lui tait inconnue, fit reculer Margarita toute
tremblante; mais l'homme la saisit par le bras et l'entrana
rapidement hors de la chapelle. Au dehors, le portier les attendait;
il tenait un manteau qu'il jeta sur les paules de la novice.
L'tranger fit avancer une voiture, Margarita y monta avec lui, et les
chevaux partirent ventre  terre.

Interdite et  moiti morte de frayeur, la novice ne comprit d'abord
rien  ce qui se passait. Quand elle eut repris ses sens, elle se vit
seule avec un inconnu.

--O me conduisez-vous? demanda-t-elle. O est Fonseca?

--Ne soyez pas tonne, senora, si don Martin n'est pas  vos cts;
il m'a remis une lettre que dans un instant vous pourrez lire, et
alors vous saurez tout.

La voiture s'arrta devant une maison isole. Calderon descendit et
frappa deux coups  la porte. Un vieillard, qu' sa barbe pointue et 
ses traits anguleux on reconnaissait pour un fils d'Isral, vint
ouvrir aussitt.

Calderon lui dit quelques mots  voix basse; puis, avec une grande
politesse, il aida Margarita  descendre. Il la conduisit, par un
escalier rapide et sombre, dans une chambre richement meuble. Dans
tous les angles de cette pice, des candlabres d'argent massif
tincelaient sur des pidestaux de marbre blanc. Au milieu de
l'appartement tait dresse une table couverte de vins exquis et de
fruits les plus rares. Le luxe de cette chambre contrastait
trangement avec l'extrieur dlabr de la maison et l'aspect du juif
ignoble et dgotant qui en tait le gardien.

Calderon donna  la novice la lettre de Fonseca.

La jeune fille la lut avidement.

Pendant cette lecture, Rodrigues tint constamment sur elle son oeil
inquiet et fixe.

Rodrigues avait rsolu de se prter aux dsirs du prince, car sa
fortune dpendait de sa complaisance; mais son intention n'tait pas
de sacrifier entirement Fonseca.

Plein de mpris pour l'espce humaine, ne voyant partout que
fourberies et trahisons, Calderon n'tait pas convaincu, comme l'tait
Fonseca, que l'ancienne actrice ft un ange de vertu et de dvouement.

Il voulait savoir si elle rsisterait aux manoeuvres hardies et aux
offres sduisantes de l'infant d'Espagne; si elle succombait, il
conservait les grces du prince et l'amiti de Fonseca, en lui
prouvant que Margarita tait indigne de son amour. Mais si la jeune
fille rsistait  l'infant, il tait fermement dcid  la faire
chapper et  protger sa fuite, sans pouvoir tre accus par le
prince de complicit. C'est ainsi que Calderon conciliait deux choses
fort opposes: la conscience et l'ambition.

Mais, tandis que ses regards taient fixs sur Margarita, d'tranges
pressentiments l'assaillirent; son coeur, plein des souvenirs du
pass, battit prcipitamment dans sa poitrine. L'innocence et la grce
exquise de la jeune novice, ses formes dlicates et presque ariennes,
tout, en un mot, semblait lui faire un reproche de sa trahison et
veiller dans son me une profonde piti.

La lecture de la lettre de Fonseca redoubla les angoisses secrtes de
la jeune fille. Elle se tourna vers Calderon; l'aspect et les traits
de cet homme la frapprent.

Il venait d'ter son manteau et son chapeau.

Leurs regards se rencontrrent. Soudain Margarita, qui semblait
anantie, tressaillit et poussa un cri perant.

--Calderon! s'cria-t-elle, don Rodrigues Calderon! Est-ce votre nom?
n'en avez-vous jamais eu d'autre?

 peine eut-elle prononc ces mots, qu'elle s'approcha de lui toute
tremblante.

--Calderon est mon nom, balbutia le marquis d'une voix mue.

La novice vint se placer si prs de Calderon, qu'elle sentit sur son
front le souffle de cet homme. Alors, lui saisissant le bras, elle
attacha sur ses traits un regard si perant, si scrutateur et si
profond, que Calderon ne put se dfendre d'une terrible pense. Un
instant il crut que la pauvre novice tait folle.

Margarita leva lentement ses grands yeux noirs sur la glace qui
rflchissait son visage et celui de Calderon.

La fracheur et le vif incarnat des joues de la novice avaient fait
place  une pleur livide, pareille  celle du visage de Calderon. Il
y avait alors entre ces deux personnes ainsi groupes une ressemblance
saisissante... Tous deux se regardrent dans la glace, et en furent 
l'instant frapps. Ils poussrent un cri douloureux.

Margarita porta sa main frmissante dans les plis de sa robe, en tira
un petit portefeuille ferm avec des agrafes d'argent. Elle pressa le
ressort, l'ouvrit, et dvora du regard un portrait en miniature,
qu'elle compara au visage altr de Rodrigues.




IX


Sur ces entrefaites, Fonseca s'tait rendu au couvent de _Sainte-Marie
de l'pe blanche_, mais il n'y trouva plus le portier. Il courut  la
maison que Calderon lui avait indique. Il allait entrer, quand
soudain il entendit prononcer son nom. Il s'approcha du lieu d'o
partait la voix, et reconnut, blotti dans un enfoncement du mur, le
portier du couvent.

--C'est vous, don Martin? dit-il. Les saints en soient bnis! On vous
a indignement tromp.

--Parle, voyons, n'hsite pas; dis-moi toute la vrit.

--Je connaissais le gentilhomme qui est venu enlever la novice; j'ai
trembl pour vous lorsque j'ai vu Calderon prendre la jeune fille dans
ses bras et la placer dans la voiture; mais je me suis rassur en
pensant que j'allais, comme c'tait convenu, l'accompagner dans sa
fuite. Il n'en fut pas ainsi. Cache-toi, me dit schement don
Rodrigues; demain, je te fournirai les moyens de quitter Madrid. Je
ne sus que rpondre, mais je suivis la voiture. Je connais cette
maison; c'est un lieu infme: c'est le thtre des orgies et des
dbauches de l'infant d'Espagne; chaque nuit qu'il y passe porte le
dshonneur dans une famille.

--Ciel! s'cria Fonseca; mais j'entends du bruit, j'entends des cris
dans cette odieuse maison!

Il allait enfoncer la porte lorsqu'elle s'ouvrit tout  coup.

Au milieu des cris confus et inarticuls, on distinguait le bruit
d'une lutte. Fonseca s'avana rapidement. Un juif, prcipit en bas de
l'escalier, vint tomber  ses pieds. Ensuite parut Calderon. Il tenait
son pe d'une main et soutenait Margarita de l'autre. Un autre homme
cherchait  le retenir, mais en vain.

--Fonseca! cria Margarita, qui aperut le jeune homme, sauve-moi!

--Oui, dit don Martin d'une voix de tonnerre, je viens te sauver et
punir un lche! Laisse ta victime, Rodrigues, et dfends toi!

En parlant ainsi, il croisa son pe contre celle de Calderon.

--Ce n'est pas lui qu'il faut frapper! cria Margarita en se
prcipitant sur le sein de son pre.

Il tait trop tard.

Fonseca, transport de rage, n'entendit rien, ne comprit rien. D'une
main plus assure, il avait dirig son pe contre la poitrine de
celui qu'il croyait son ennemi. Mais ce ne fut pas Calderon qu'il
atteignit au coeur. Ce fut Margarita, qui tomba baigne dans son sang
aux pieds du pauvre insens.

--Mortes toutes deux! murmura Calderon.

Et il tomba aux cts de sa fille, comme s'il et t frapp du mme
coup.

En ce moment le prince d'Espagne descendit l'escalier. Il tait
livide, et ses pieds furent arross du sang de la vierge martyre!

--Misrable! qu'as-tu fait? dit-il  Fonseca.

La jeune fille expirante tourna vers Fonseca ses yeux pleins d'une
expression cleste; ensuite elle se trana sur le sein de Rodrigues,
et dit d'une voix teinte:

--Pardonne-lui, mon pre, je dirai  ma mre que tu m'as bnie.

       *       *       *       *       *

 la suite de ce terrible vnement, plusieurs jours se passrent sans
qu'on entendt parler de Calderon  la cour, o l'on ne pouvait
s'expliquer son absence. Les ennemis de Calderon profitrent de son
loignement. Le complot form contre lui allait clater. Les partisans
d'Uzeda avaient maintenant pour eux l'inquisition. Aliaga, nomm grand
inquisiteur, prparait avec eux la perte de Calderon. Mille infernales
calomnies avaient t inventes contre le favori, et le roi, qui
n'avait pas t prvenu du motif de son absence, souponnait la
conduite de Rodrigues, et se montrait profondment irrit contre lui.

Le duc de Lerme, accabl d'annes et d'infirmits ne pouvait pas
lutter contre ses ennemis. Dans son dsespoir, il appelait Calderon,
mais ce puissant alli ne reparaissait pas. La tempte clata soudain.

Un soir, le duc de Lerme reut, avec sa destitution, l'ordre de
quitter la cour. Par une concidence bizarre, Calderon entra dans le
cabinet du duc au moment o celui-ci recevait le message du roi. Un
affreux changement s'tait opr dans la personne de Rodrigues. Ses
regards taient mornes et glacs, ses joues creuses et blmes; en
quelques jours il avait vieilli de quarante ans.

--Duc de Lerme, dit-il d'une voix spulcrale, je suis enfin de retour.

--Que le ciel en soit bni! Calderon, pourquoi m'avoir quitt?
Qu'es-tu devenu? Cours trouver le roi; dis-lui que je ne suis pas
malade, que je n'ai pas besoin de repos. Fais-lui comprendre l'indigne
conduite d'un fils dnatur. On veut me bannir, Calderon; me bannir!
Va trouver l'infant; il s'est renferm dans son palais; il refuse de
me voir; mais toi, il te recevra.

--Ah! l'infant d'Espagne... nous avons des raisons pour bien nous
aimer.

--Oui, certainement, vous en avez. Hte-toi donc, Calderon; ne perds
pas une minute. Dois-je tre banni, Rodrigues? dois-je tre banni?
rptait le malheureux vieillard. Va, ajouta-t-il, va, je t'en
supplie; sauve-moi. Je t'aime, mon bon Rodrigues, je t'ai toujours
aim. Laisserons-nous triompher nos ennemis?

Soudain, tant est grande la force de l'habitude, Calderon retrouva
toute son ardeur, tout son gnie d'autrefois. Un clair jaillit de ses
yeux; il redressa sa taille imposante.

--Je croyais, dit-il, qu'il ne me restait plus qu' quitter la vie;
mais je veux faire encore un suprme effort, et ne pas vous abandonner
 l'heure du danger. Je verrai le roi! Ne craignez rien, monseigneur,
je ferai voir  Uzeda que mon toile n'a pas encore pli.

Calderon dgagea ses mains de l'treinte du cardinal et se dirigea
vers la porte.

Trois coups secs retentirent en ce moment. Rodrigues ouvrit, et vit
l'antichambre remplie d'hommes vtus d'un sombre uniforme.

C'taient les officiers du saint-office.

--Restez, lui dit une voix sinistre, restez, Rodrigues Calderon,
marquis de Siete-Iglesias; au nom de la trs-sainte inquisition, je
vous arrte!

--Aliaga! s'cria Calderon, qui recula saisi d'horreur.

--Silence! dit le jsuite.--Officiers, emmenez votre prisonnier.

--Adieu, bon vieillard, dit Calderon en se retournant vers le duc, ta
vie est sauve au moins. Quant  moi, je dfie la destine!
Emmenez-moi.

L'infant d'Espagne fut bientt remis de l'motion que la mort de
Margarita lui avait cause. De nouveaux plaisirs lui firent tout
oublier; il n'eut pas mme de remords.

Il se montra en public peu de jours aprs l'arrestation de Calderon,
et crut devoir intercder le roi en faveur de son ancien favori; mais,
quand bien mme l'inquisition et consenti  lcher sa proie, et Uzeda
 oublier ses ressentiments, la joie du peuple fut si grande lorsqu'il
apprit la chute du redoutable secrtaire, qu'il et fallu un monarque
plus hardi que Philippe III pour braver ces clameurs et sauver le
ministre dchu.

Un jour, un officier qui attendait le lever du prince, dont il tait
un des favoris, lui prsenta une ptition afin d'obtenir de Son
Altesse royale un grade vacant dans l'arme.

--Et quel est donc, demanda l'infant, celui qui s'est fait tuer si 
propos pour que tu obtiennes une promotion?

--C'est don Martin Fonseca, monseigneur.

Le prince tressaillit et tourna le dos au solliciteur, qui,  dater de
ce jour, perdit les bonnes grces du prince.

Cependant l'anne s'coulait, et Calderon languissait encore dans son
cachot. Enfin, l'inquisition ouvrit le noir registre de ses
accusations. C'tait un tissu d'absurdits rvoltantes et d'infmes
calomnies. Le premier des crimes dont on l'accusa fut celui de
sorcellerie. Calderon soutint toutes les accusations avec une dignit
qui confondit ses ennemis. On lui fit subir la torture, et tous les
historiens ont rendu tmoignage de l'hrosme que montra cet homme
trange.

 cette poque Philippe III mourut, et l'infant d'Espagne monta sur
le trne. Le peuple crut alors qu'on allait lui ravir sa victime: il
se trompait. Autre temps, autres soins. Le roi Philippe IV avait
compltement oubli celui qui avait t le favori de l'infant
d'Espagne.

De son ct, don Gaspar de Guzman, qui, tout en affectant de servir
les intrts d'Uzeda, convoitait secrtement le monopole de la faveur
royale, vit dans Calderon un obstacle qui, tt ou tard, pourrait
l'empcher d'atteindre son but. Il lui importait donc de faire
ordonner promptement le supplice de don Rodrigues. L'inquisition
procdait trop lentement au gr de son impatience, car le terrible
tribunal semblait surseoir  prononcer une sentence de mort. Pourtant,
on finit par le condamner  mourir sur l'chafaud.

Calderon sourit en entendant prononcer cet arrt.

Par un beau jour d't, une foule immense se pressait sur la place du
pilori,  Madrid.

Des cris de joie sauvage clatrent dans les airs quand don Rodrigues
Calderon, marquis de Siete-Iglesias, arriva sur la plate-forme de
l'chafaud. Mais quand le peuple chercha du regard le favori  la
taille imposante, tel qu'il lui tait apparu dans tout l'clat de sa
jeunesse, alors qu'il courbait toutes les volonts sous sa main
puissante, et qu'au lieu du colosse superbe qu'il s'attendait 
contempler, il aperut un vieillard; lorsqu'il vit ce front sillonn
de rides et ces traits sur lesquels la douleur avait laiss son
empreinte, le peuple, dont les instincts sont gnreux, fit succder
aux cris de rage des cris d'indignation pour les bourreaux et de piti
pour la victime.

 ct de Calderon se tenait un prtre qui lui offrait les
consolations de la religion.

--Courage, mon fils, disait le ministre de l'vangile, Dieu vous
tiendra compte des souffrances que vous avez endures sur la terre.
Acceptez-les comme une expiation, et bnissez la main de Dieu qui vous
les envoie.

--Oui, rpondit Calderon,  cette heure suprme, je bnis la main de
Dieu. Gloire  lui, si les tourments que j'ai soufferts ici-bas, et
que termine le supplice, peuvent apaiser son courroux. Inez, murmura
Calderon, le destin de ta fille et le mien vengent ta mort!

Le peuple, immobile, osait  peine respirer. Il regardait cet homme
avec respect et admiration. Une minute aprs, un gmissement sourd,
lugubre, partit du sein de la foule, et le bourreau leva en l'air une
tte sanglante et livide.

Deux spectateurs, placs sur un balcon, avaient suivi d'un regard
attentif toutes les scnes du drame terrible qui venait de se dnouer
sur l'chafaud.

--Prissent ainsi tous mes ennemis! s'cria le duc d'Uzeda.

--On doit tout sacrifier, amis et ennemis, aux ordres et  la gloire
de la religion, rpliqua le grand inquisiteur en faisant le signe de
la croix.

Tous deux quittrent le balcon et rentrrent au palais d'Uzeda.

--Don Gaspar de Guzman est maintenant avec le roi, dit le duc:
j'attends  chaque instant l'ordre de me rendre auprs de Sa Majest.

--Mon fils, rpondit Aliaga en hochant la tte, je ne partage pas vos
esprances. Je sais lire au fond des coeurs et deviner les caractres.
Croyez-le bien, don Gaspar de Guzman ne souffrira auprs de lui aucun
rival; il n'admettra personne  partager la faveur du matre.

Ils parlaient encore lorsqu'ils virent entrer un gentilhomme de la
chambre du roi, qui remit  chacun d'eux une lettr signe de Sa
Majest, et ainsi conue:

Le duc d'Uzeda et le grand inquisiteur, dom fray Louis de Aliaga, ont
perdu leurs titres et leurs dignits; ils devront, s'ils ne veulent
pas tre traits en sujets rebelles, quitter  l'instant mme le
royaume d'Espagne.

Ainsi, ni le caractre sacr du grand inquisiteur, ni les habiles
manoeuvres du duc d'Uzeda, ne purent les prserver d'une disgrce.

Quelques instants aprs, la foule qui remplissait la place apprit la
dcision du monarque, et, toujours inconstante, elle reut avec
acclamation le nom du nouveau ministre. On entendit le cri pouss par
un peuple immense:

--Vive don Guzman Olivarez le rformateur!

L'cho des acclamations parvint jusqu' Philippe IV, qui tait avec
son nouveau ministre.

--Quel est ce bruit? demanda vivement le roi.

--Sire, c'est sans doute votre bon peuple qui applaudit  l'excution
de Calderon, rpondit don Guzman.

Philippe IV se couvrit le visage de ses mains, parut un instant
absorb dans une profonde rverie; puis, se retournant vers Olivarez,
il lui dit avec un sourire sardonique:

--Comte, telle est la morale d'une vie de courtisan.

Le duc d'Olivarez, qui, disgraci plus tard, finit dans l'exil sa
longue carrire, dut se rappeler plus d'une fois les paroles de son
royal matre et les circonstances dans lesquelles il les avait
prononces.


FIN




Paris.--Imprimerie de DOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


       *       *       *       *       *


Notes de transcription

Les coquilles ont t corriges et les majuscules accentues.
La graphie ancienne (dyssenterie, protgent, compltement, etc.)
a t conserve. Nous croyons galement que:

   la page 19, arrah-punch dans la phrase Capitaine, me dit Louis
  avant de quitter le grab, si je parviens  introduire en Europe cet
  excellent potage, et le non moins clbre arrah-punch, je serai, 
  bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le prince de Galles?
  devrait se lire arack-punch.

   la page 123, conte dans la phrase  ce conte, la rumeur
  ajoutait que nos plongeurs avaient pch dans les profondeurs de
  la mer des tonneaux de vin portant pour date le millsime de 1550.
  devrait se lire compte.





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