Project Gutenberg's Napolon et l'Amrique, by Alfred Schalck de la Faverie

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Title: Napolon et l'Amrique
       Histoire des relations franco-amricaines spcialement
       envisage au point de vue de l'influence napolonienne
       (1688-1815)

Author: Alfred Schalck de la Faverie

Release Date: April 3, 2012 [EBook #39360]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  A. SCHALCK DE LA FAVERIE


  NAPOLON

  ET L'AMRIQUE


  HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMRICAINES
  SPCIALEMENT ENVISAGE AU POINT DE VUE
  DE L'INFLUENCE NAPOLONIENNE

  (1688-1815)




  PARIS
  LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
  106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106

  1917




  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation rservs
  pour tous pays.

  _Copyright, 1917, by Payot et Cie_




INTRODUCTION


Napolon n'a jamais mis les pieds en Amrique. Il en eut plusieurs
fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours de son tonnante
carrire, son influence fut prpondrante au-del de l'Atlantique.

D'une faon gnrale, les contre-coups rciproques de la politique
des deux mondes sur les destines des peuples amricains et sur
l'issue des guerres europennes, furent dcisifs au dbut du XIXe
sicle. Les vnements qui, depuis cent ans, se sont drouls dans
les tats-Unis du Nord, les vnements qui se prparent dans les
rpubliques du Sud, en ont t et en seront les consquences
directes.

Cette influence de Napolon sur les destines des tats-Unis et, par
contre, l'influence des tats-Unis sur la destine de Napolon, ou
de l'Europe sous l'hgmonie de Napolon, n'a pas encore,
semble-t-il, fait l'objet d'une tude spciale.

Il parat donc excusable, malgr l'encombrement de la bibliographie
napolonienne, d'en augmenter encore le nombre par une contribution
ayant pour but de faire ressortir les enchanements historiques, les
causes et les effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui,
issues d'un lointain pass, s'endorment parfois pour se rveiller
brusquement au choc de bouleversements rputs imprvus,--telles ces
matires brutes et inertes, que l'on croit incombustibles et qui
s'enflamment, avec une prodigieuse vitesse, au toucher d'une
tincelle.

Dans la priode qui nous occupe, Napolon fut celui qui mit
l'tincelle; son gnie consistait prcisment  la mettre l o, et
comme il fallait. Mais Napolon, en l'occurrence, n'incarne que le
destin qui,  ce tournant de l'histoire, fit se rencontrer les deux
mondes sous la pression de problmes qui attendaient depuis
longtemps leur solution.

Toute la profondeur du gnie ne peut effacer, ou simplement modifier
le pass. Et ce pass avait connu des actes irrductibles, des
dcisions irrvocables dont les consquences devaient s'imposer un
jour ou l'autre.

Comme une toile de fond apparaissant  certains moments, l'Amrique
se profile sur la tragdie mondiale joue entre les cabinets des
Tuileries et de Saint-James: dcor d'un thtre lointain dont la
pice n'est pas toujours comprise mais qui volue avec une logique
implacable.

En effet, depuis que l'empire des terres dcouvertes par Colomb,
exploites par Pizarre, Corts et Almagro, a chapp  la domination
exclusive de l'Espagne, la France et l'Angleterre se sont trouves
face  face sur les tendues vierges de l'Amrique septentrionale.

Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se porter, les
deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, dans l'ombre, s'tait
constitu et dvelopp un tat, modeste encore mais dont l'exemple
devait inspirer d'autres tats qui bientt se runiraient en une
confdration formidable.

Quoique spars de la Mtropole par toute la distance de l'Ocan,
les colonies des bords du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, frmissaient au moindre geste de Paris ou de Londres. Il
tait ncessaire que ce geste leur devnt indiffrent.

L'vnement le plus important qui se produisit pendant la jeunesse
de Bonaparte fut la guerre de l'indpendance de l'Amrique.

Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment o elle battait
son plein. Les plus brillants reprsentants de la noblesse franaise
s'enrlrent sous le drapeau de ceux qu'on appelait ddaigneusement
en Angleterre: les _insurgents_. Il est permis de supposer que le
pauvre gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
noblesse pour devenir lve du Roi, aurait demand  servir sous les
ordres de Washington,  ct de La Fayette, de Rochambeau, de
Lauzun, de Fersen et de tant d'autres, s'il avait eu son brevet de
lieutenant.

Ne pouvant pas encore prendre part  l'action, il la prpare en
dveloppant la pense. Il fut un lve assidu. Ses lectures
personnelles, qui furent immenses, contriburent, avec efficacit, 
augmenter la maturit de son intelligence. Les recherches auxquelles
il se livra pour se rendre compte de l'volution de l'homme et des
socits, le familiarisrent, certes, avec les choses d'Amrique.
Les notes qu'il prit  ce sujet prouvent combien il s'intressait 
l'histoire du continent qui, au XVe sicle, n'tait encore, pour les
premiers dcouvreurs, qu'une entit lgendaire rpondant au fameux
Cipango. Mais pour l'lve Bonaparte, l'Amrique tangible et relle
ne commence qu' la date de 1608,--date fatidique, puisque c'est
vers cette poque que s'accentua la scission qui, au nom de la
libert de conscience, allait diviser les enfants d'Albion en deux
fractions ennemies et irrconciliables.

L'Archevque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle
vigueur qu'ils commencrent  s'enfuir en Virginie. Cette remarque
du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit
toute la porte de cet exode volontaire, entrepris dans le but de
sauvegarder l'indpendance de la pense religieuse. Cet incident,
presque inaperu des contemporains, devait aboutir  la cration
d'un monde.

Bonaparte lui-mme, souffrant de l'obscurit dans laquelle il vgte
encore, mais dj sans doute conscient de son gnie et soutenu par
les sollicitations d'une ambition dmesure, dut sympathiser avec
ces mes rpublicaines, impatientes de secouer le joug de la
tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prtre. La force de
s'manciper contient en soi la force d'opprimer  son tour. Ceux
qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
toujours par imposer le leur. La marche est fatale,--mais nous n'en
sommes pas encore l.

Nous en sommes encore  l'poque o parut en Angleterre un
priodique intitul: _The Spy_ (l'Espion) dans lequel, sur les
affaires du jour, l'diteur publiait une correspondance fictive
entre Milord _All-eye_ et Milord _All-ear_,--ce qui, d'aprs la
phrasologie de nos jours, peut se traduire par: _Je vois
tout_,--_J'entends tout_,--et fait comprendre l'orgueilleuse
prtention de: _Je sais tout._

Les relations anglo-amricaines y taient juges et critiques en
toute libert et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne  cette
feuille, semble y avoir rencontr des commentaires, des aperus et
des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique
internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute,
l'intention de se servir plus tard.

Il lut Mably et connut les oeuvres de Raynal sur l'Amrique, ainsi,
apparemment, que l'_Almanach du pauvre Richard_, de Benjamin
Franklin, sans oublier le _Sens commun_ de Thomas Paine qui joua un
rle si important dans la Rvolution amricaine et aussi dans la
Rvolution franaise.

Bonaparte avait vingt ans quand il rsuma ses lectures sur
l'Amrique en ces termes:

Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large
sur 800 de long... 120.000 carrs de surface... En 1760, la
population tait de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La
population est double tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle
s'lve aujourd'hui  4.000.000 d'habitants.

En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres--en Amrique,
on a besoin de 40.

Il y a dix degrs de froid de plus  Londres qu' Boston.

L'Amrique du Nord doit avoir recours  la pche pour sa
subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance
rend l'importation impossible ou du moins coteuse. Son commerce de
fourrures est au dclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres
sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est
pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre
autres. Les mriers y poussent trs-bien. La plante du coton est
large et sa fibre trs-forte. La partie centrale de l'Amrique
cultive le tabac, mais cette plante dvorante a puis le sol.

Dans les deux Carolines, la Gorgie et la Floride, il y a des
champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les
brouillards et les pluies empchent la culture de la vigne.

Ces rflexions dnotent un esprit prcis et pratique qui portait un
intrt particulier aux conditions de la vie amricaine.  ct de
ces renseignements d'ordre conomique, Bonaparte connaissait aussi
le grand rle jou par la France au Canada et dans la valle du
Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il
engloba certainement les contres d'outre-mer qui,  une date peu
recule, taient encore occupes par des Franais.

 mesure que monte son toile, s'largit aussi son ambition.

Il rva de travailler en grand en Orient,--de refaire la carte de
l'Europe,--de coloniser l'Amrique. Et, dans cette vaste entreprise,
l'Orient, pour lui, reprsente le pass,--l'Europe incarne le
prsent,--et l'Amrique contient en germe l'avenir.

Il russit  branler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trnes
europens. Ayant chou en gypte, il se heurta  l'indiffrence de
l'Asie, et prtendit faire de l'Amrique, un enjeu destin 
intervenir dans la rivalit entre la France et l'Angleterre.

En cela, il n'innovait pas: il obissait simplement aux injonctions
de l'histoire, cette rivalit entre les deux grandes nations ayant
toujours eu, au-del des mers, un terrain privilgi dont
l'importance a malheureusement souvent chapp  nos gouvernants.

Chaque fois qu'il y avait tension aigu entre la France rpublicaine
et l'Angleterre monarchique,--chaque fois qu'une menace de guerre
mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur
et les boutiquiers de Londres, reprsents par les Lords dirigeant
la politique du Royaume-Uni, la rpercussion s'en faisait
immdiatement sentir dans les lointains parages allant de Qubec 
Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement
dans les pays du Sud o le rgime espagnol ne pouvait pas prtendre
 l'ternel touffement de toutes les tendances librales.

Et la jeune rpublique des tats-Unis joua merveilleusement de cette
corde sensible qui rendait un son diffrent suivant qu'on la pint
 Paris ou  Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les
hommes d'tat d'Amrique au gr des fluctuations politiques de
l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna  l'avantage du Nouveau
Monde.

Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait
le rle prpondrant aux tats-Unis,--si l'Angleterre, malgr la
dclaration d'indpendance amricaine, continuerait  jouir, dans une
mesure encore fort respectable, des avantages du trait de 1763,--si
la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait franaise ou serait
anglaise,--si la marine britannique serait matresse des mers
occidentales au grand profit de son commerce,--si, au nom des grands
principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient mancips,--si,
enfin, les vastes territoires qui, au-del des Alleghanys,  l'ouest
du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les
Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,--le Far-West, en un
mot, qui n'tait pas encore enrl sous les plis de la bannire
toile, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes
dfinitivement  l'ambition d'un Bonaparte ou  la cupidit d'une
grande compagnie de Londres.

Ces questions, qui se posaient dj  la fin du XVIIe sicle,
n'avaient pas encore reu de rponse satisfaisante au commencement
du XIXe sicle.

Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis dans tous les
protocoles diplomatiques, les politiciens de la Maison Blanche
pensaient simplement que l'Amrique devait appartenir exclusivement
aux Amricains.

Pense logique et naturelle, bientt exagre dans ses prtentions
excessives et qui, plus tard, fut condense en un corps de doctrine
qui rpondit  ce qu'on appela la thorie de Monroe.

Cette doctrine avait apparemment pour but de rpondre par l'instinct
de conservation aux vellits de conqute. L'opinion d'un homme
clairvoyant, partage par les hommes de son parti, devient ainsi
l'opinion de la masse. Les gens avertis qui connaissaient les
craintes inspires par les peuples,  tour de rle prts 
revendiquer le droit des conqurants, avaient parfaitement raison
d'affirmer leur volont de demeurer les derniers et dfinitifs
occupants d'un pays dfrich, exploit, administr par eux, d'aprs
un idal religieux et politique parfaitement dfini,--sur lequel
ceux qui n'taient pas du pays, n'avaient plus rien  prtendre.

Ils avaient d'autant plus raison que, malgr les victoires
remportes par les Amricains et malgr les traits signs,  la fin
du XVIIIe et au commencement du XIXe sicle, les Anglais ne
semblaient pas vouloir s'incliner devant les faits accomplis. Ils
cherchaient toutes les occasions pour reconqurir les colonies
perdues, ou une partie de ces colonies, en entretenant des relations
actives avec les hommes assez nombreux qui, lss dans leurs
intrts ou leurs esprances, taient demeurs fidles  la
mtropole.

La France, de son ct et pour les mmes raisons, continua sa
politique amricaine. Cette politique fut celle de Napolon ds
qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la mener  bien, et, dans la
plupart des cas, s'il dut en modifier, de fond en comble, les
grandes lignes et les projets d'excution, il faut en chercher la
raison dans les bouleversements europens commencs par les guerres
de la Rvolution et continus par les guerres de l'Empire.

Cependant, les tats-Unis, sous la pression de ces vnements,
voyaient l'influence et la direction du gouvernement passer tour 
tour  deux partis extrmes et opposs, reprsents par les
Fdralistes et par les Rpublicains. Les premiers s'inspirrent
plus spcialement des tendances de la politique anglaise,
c'est--dire ractionnaire,--les seconds se dclarrent les
partisans et les adeptes de la France rvolutionnaire, aussi
longtemps que la rvolution demeura sur le terrain des immortels
principes,--ils furent les admirateurs de Bonaparte, gnral de la
Rpublique, mais ils furent les adversaires de Napolon empereur,
roi et conqurant.

Ainsi, Napolon trouva toujours l'Amrique sur sa route: rve ou
ralit, proie dsigne aux coups de son imagination ambitieuse ou
refuge final quand la fortune lui et dit un dfinitif adieu, elle
le hanta,--lointain mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua 
grandir et qu'il ne put jamais atteindre.

Quelques-uns de ses projets concernant l'Amrique restrent de
simples vellits, tandis que d'autres eurent une solution
absolument contraire  celle qu'il avait d'abord voulu leur donner.

Aprs la paix d'Amiens, il avait  sa disposition, pour des
entreprises coloniales, une grande arme de vtrans compose des
vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. Sa flotte intacte n'avait
pas encore connu le dsastre de Trafalgar. Avec de telles
ressources, il n'est pas extravagant de supposer qu'il aurait
parfaitement pu fonder un empire franais en Amrique,--rplique 
l'empire qu'il n'avait pu tablir en Orient.

C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, par une clause
secrte mentionne dans la Convention avec l'Espagne, cette dernire
rtrocda  la France le quart du territoire de l'Amrique du Nord:
la Louisiane.

Dans ce but aussi qu'aprs avoir vaincu trois grands empires
europens  Austerlitz et  Ina, il songea encore  l'Amrique.
Cette fois, ce fut le Canada qui attira son attention,--le Canada
o, dans la valle du Saint-Laurent, de la Nouvelle-cosse aux
grands lacs, habitaient des populations franaises que le Ministre
de France  Washington, le gnral Turreau, fut charg de soutenir
dans leurs aspirations de rvolte.

Mais c'tait l une besogne presque inavouable pour celui qui avait
coutume de briser les coalitions les plus redoutables en menant
lui-mme son arme  la victoire.

Ouvertement, il cda la Louisiane aux tats-Unis pour l'arracher aux
convoitises anglaises.

La Louisiane, malgr les perspectives qu'elle avait ds le dbut
offertes  l'ambition de Bonaparte, fut bien vite sacrifie, ou
plutt, abandonne. Il fallait d'abord dtruire l'Angleterre pour
avoir l'Europe  ses pieds: c'tait la tche qui s'imposait,
urgente, imprative. Quant  l'Amrique? On verrait plus tard,--si
on avait le temps.

Napolon n'eut pas le temps.

Et l'Amrique put continuer sa marche en avant.

On peut donc affirmer que Napolon et les citoyens amricains, le
Prsident Th. Jefferson en tte, ainsi que les diplomates qui
reprsentrent leur pays dans ces controverses dlicates, ont fond
la grandeur des tats-Unis. Il est vident que la cession de la
Louisiane--cet acte de _Louisianicide_, comme Napolon l'appelle
lui-mme, a imprim  l'Amrique du Nord et, par suite, au monde
entier, une direction nouvelle[1].

[Note 1: EVERETT HALE: _Memoirs of a hundred years._]

C'tait, en effet, dfinitivement arracher ce qui restait des
colonies anglaises, depuis le Canada jusqu' la Nouvelle-Orlans,
aux griffes du lopard britannique.

Du reste,  la chute de l'Empire, telles convoitises se firent de
nouveau pressantes et le rve que Napolon avait caress, parut un
instant repris et ralisable par l'Angleterre: se substituer  la
France en ajoutant au Canada la valle du Mississipi. L'Empereur des
Franais, Roi d'Italie, protecteur de la confdration du Rhin,
n'tait plus que le petit souverain de l'le d'Elbe; Wellington
pouvait disposer de son arme d'Espagne. C'est ce qu'il fit. Mais
pour raliser cette persistante ambition en Amrique, il tait trop
tard pour Wellington, comme il tait trop tard pour Napolon.

L'le d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait boulevers et
gouvern tant de royaumes et tant de nations, tait aussi trop prs
pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable audace du conqurant,
craignaient toujours un retour offensif de son pe vaincue une
premire fois mais pas encore brise.

Au Congrs de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient 
augmenter les distances entre eux et cet aigle tomb qui pouvait
encore reprendre son vol. Fouch insinua  son ancien matre de
s'enfuir en Amrique o il pourrait sans doute recommencer une
carrire finie en Europe.

Mais Napolon avait lu Machiavel et il ne se faisait aucune illusion
sur la sincrit des conseils donns par le grand intrigant qu'il
avait fait Duc d'Otrante.

Il connaissait aussi les sentiments de la France  son gard et
prfra une marche triomphale  Paris  un voyage incertain 
New-York.

Il s'tait renseign auprs du Commissaire anglais  Porto-Ferrajo
sur l'tat des hostilits qui, depuis 1812, se poursuivaient entre
l'Angleterre et les tats-Unis. Et, quand il apprit, de la bouche du
capitaine Usher[2] que 25.000 hommes avaient t distraits de
l'arme de Wellington pour oprer en Louisiane et en Floride, il
prit le parti de rentrer en France.

[Note 2: Mmoires.]

Les nouvelles et les dtails de ces vnements lui taient
malheureusement parvenus avec un grand retard. Quand Bonaparte arriva
 Paris, la paix tait de nouveau rtablie entre l'Angleterre et
l'Amrique et les troupes qui avaient combattu  la Nouvelle-Orlans
furent diriges sur l'Europe pour participer  la dfense de la
Belgique.

Si ces rgiments d'infanterie, habitus  vaincre sous les ordres de
Wellington, taient demeurs un peu plus longtemps en Amrique, la
plaine de Waterloo aurait peut-tre connu un autre destin.

Aprs Waterloo, Napolon aurait pu s'embarquer  Bordeaux sur un
vaisseau amricain. On lui proposa de prendre la place de son frre
Joseph qui avait prpar son propre dpart et obtenu un passeport du
charg d'affaires des tats-Unis,  Paris.

C'et t une faute,--un abandon de soi-mme et de son entourage:
Napolon crut  la magnanimit de l'Angleterre et devint le
prisonnier de Sainte-Hlne.

De l'numration de ces principaux faits, il ressort que l'Amrique,
d'une faon directe ou d'une faon indirecte, a toujours exerc une
action sur la politique de Napolon, ou sur l'volution de la
politique de l'Europe bouleverse et domine par Napolon.

Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause profonde, des
racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient jusqu'au Nouveau-Monde,
tait parfois invisible pour les contemporains, ne se manifestait
qu'aux heures dcisives, mais, en ralit, rpondait  la marche
fatale des vnements.

Napolon lui-mme qui, issu de la Rvolution franaise, avait bris
tant de moules suranns, aboli tant de prjugs admis, qu'il le
voult ou non, dut se soumettre  cette impulsion venue des
lointains de l'histoire et des lointains d'un continent jeune.

Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue de la
civilisation et du progrs social, il faisait la mme besogne que
les citoyens libres de l'Union, besogne qui consistait  ouvrir 
toutes les classes de la Socit des perspectives de bonheur et de
richesses que l'ancien rgime avait si jalousement limites. Comme
legs de la Rvolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs
de russite permis  tous.

tait-ce un bien? tait-ce un mal? Ce n'est pas la place de le
rechercher ici.

Et malgr cette unit de fin, il y avait divergence de moyens: ce
que Napolon a d excuter par son pe qui, la plupart du temps,
trancha dans le vif, les tats-Unis d'Amrique l'accomplirent par
simple volution. Mais le grand capitaine ainsi que les hommes
dirigeants de la Confdration nouvelle reprsentaient des tendances
sociales absolument identiques. Pour Emerson, Napolon fut l'agent,
l'homme d'affaires de la classe moyenne de la socit moderne[3]. La
socit qui tait en train de se constituer dans l'Union de
l'Amrique du Nord tait, en majeure partie, compose de cette sorte
d'hommes. Nous pouvons dire, par contre, que, le premier, Napolon
commena  amricaniser l'Europe, si par ce mot: _amricanisation_,
on peut dsigner cette fivre de vie intense et pratique, souvent
dnue de dlicatesse et de posie, mais qui rpond  des ncessits
sociales de jour en jour plus imprieuses.

[Note 3: EMERSON: _Napoleon, or the man of the World._]

Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de l'ambition,
plus haut que les rves de gloire et plus durable que la victoire
remporte sur un champ de bataille, il y avait l'humanit en marche.

Malgr tout, Napolon a travaill pour elle et, si l'on fait
abstraction, un instant, des hroques aventures de l'pope
militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un instrument au
service du principe de causalit.

Cette affirmation parat surtout justifie quand on l'applique  ses
relations avec l'Amrique.

Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et de Louis
XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire l'oeuvre commence au
XVIIe sicle, si maladroitement dfaite au XVIIIe sicle, sous Louis
XV. Le nfaste trait de 1763 avait donn  l'Angleterre la matrise
des mers et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
fut l'ennemi qu'il fallait anantir.

Admirateur de la rvolution amricaine, il fut lui-mme un produit
de la rvolution franaise dont il propagea les ides,--quitte  les
combattre dans la suite.

Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de Charlemagne:
vertige de la grandeur qui, par cette emprise d'atavismes trop
anciens, le fit chouer. Cependant, l'Amrique qui n'avait pas 
compter avec le charme et le danger d'un si lointain pass, marchait
droit vers l'avenir, d'aprs des principes de libert et d'galit
implants sur un sol vierge par les Puritains et dvelopps ensuite
par la force et la logique des faits.

Les vnements qui se sont drouls pendant plus de trois sicles,
ont t le point de dpart des questions qui font l'objet du prsent
travail: pour comprendre celles-ci, il faut connatre ceux-l. Avant
d'entrer dans le coeur du sujet, il est ncessaire de se demander
quels taient ces vnements et quels taient les hommes qui,
influencs par eux, pousss par la fatalit des lois historiques,
ont souvent obi  ces lois et ont parfois dirig ces vnements.

Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de Napolon qui
permet aujourd'hui, aux descendants des Pres Plerins, fidles 
l'idal de leurs anctres, de revenir en Europe--berceau de la
civilisation, par des rgimes suranns menace de la tombe--pour y
dfendre le droit de l'individu et des collectivits, conformment
aux principes si magistralement dfinis par le Prsident Wilson.




CHAPITRE I

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE.

     Importance de la dcouverte de l'Amrique. -- Le rle de la
     Mditerrane passe  l'Ocan Atlantique. -- Dclin de
     l'Allemagne et de l'Italie. -- Dveloppement des nations
     ctires occidentales. -- Rivalit franco-anglaise en
     Amrique. -- La colonisation franaise. -- Les Normands au
     Xe sicle. -- Verrazzano. -- Cartier  Stadacon et 
     Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de La Salle
     sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
     Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
     France et de l'Angleterre.


La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hgmonie dans
l'Amrique du Nord, constitue un des chapitres les plus glorieux de
l'histoire mondiale.

Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler les
grands changements introduits dans les relations internationales, au
lendemain de la dcouverte de l'Amrique. Ce fut un vnement plus
riche en consquences que bien des rvolutions dont le retentissement
demeura plutt local.

En ouvrant  la curiosit,  l'intrt, au trafic,  la guerre,  la
science, de vastes tendues situes  l'occident de l'Europe, on
ouvrait, en mme temps, aux pays occidentaux de cette mme Europe,
des horizons immenses, des perspectives de richesse et de gloire qui
allaient changer la face du monde, bouleverser la signification
civilisatrice des nations, rveiller d'anciennes rivalits et en
crer de nouvelles.

Des rles furent intervertis.

Les pays qui, jusqu' cette poque, avaient, pour ainsi dire, trouv
 porte de leurs mains, les sources de la fortune et de la
puissance, furent rejets au second plan,--et des pays qui
s'endormaient dans la routine et la monotonie, furent secous d'un
frisson de conqute,--enfin, des pays qui n'avaient pas encore pris
contact avec la civilisation, furent dcouverts, mancips,
exploits... ou bien anantis.

Aprs avoir fourni une carrire glorieuse mais pourtant limite par
des barrires plutt gographiques que politiques, l'Orient et le
centre de l'Europe durent passer le sceptre de la domination 
l'Occident de l'Europe.

La cause en tait simple, quoiqu'on n'en vit pas immdiatement toute
la porte.

Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication d'un
continent  un autre, l'Ocan Atlantique remplaa la mer
Mditerrane.

La Mditerrane qui, dans l'antiquit, avait servi de lien entre
l'gypte, l'Asie Mineure, la Grce, Rome et Carthage,--qui, au
moyen-ge, avait fait la grandeur des petites rpubliques italiennes
et des villes hansatiques allemandes, devint, du jour au lendemain,
un lac intrieur destin  alimenter des besoins et des intrts
dsormais restreints et stationnaires. Ce fut le dclin de
l'Allemagne et de l'Italie.

Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne se rendirent
pas bien compte, ces pays se virent condamns  un effacement de
leur nationalit,  un ralentissement de leur activit. Et pendant
longtemps, l'histoire connut une moins grande Allemagne et une
moins grande Italie.

Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs sicles, ne
reprsentait, pour les navigateurs, au-del des colonnes d'Hercule,
qu'un gouffre effrayant envelopp de brouillard et de mystre, en
livrant son secret  Christophe Colomb, inaugura une re nouvelle.
L'oeuvre que le gnial Gnois, au service de l'Espagne, avait tente
et ralise, fut continue et acheve par d'autres. La voie tait
ouverte; place maintenant aux peuples en progrs et aux ides en
marche. Et ce fut le tour des nations occidentales  entrer en
scne, des nations dont les ctes se dveloppent sur une vaste
tendue, le long de l'Ocan Atlantique et constituent autant de bras
tendus vers des rives opposes qui semblaient les solliciter et les
appeler.

Tandis que l'Allemagne est divise en deux camps irrductibles par
la Rforme et se dsagrge dans une lutte terrible qui dure plus de
trente ans;--tandis que l'Italie est la proie des convoitises
trangres, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la
Hollande, pays dont les ctes s'tendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest
de l'Europe, voient leurs destines modifies de fond en comble par
la dcouverte de l'Amrique. Ces pays, pour ne parler que des trois
plus grands, rvrent tour  tour de devenir une plus grande
Espagne, une plus grande France, une plus grande Angleterre.

Ce rve qui, pour ces trois nations, devint parfois une ralit, les
entrana dans de longues guerres et rpond  une conception de
domination universelle que, de nos jours, on a appele:
l'_Imprialisme_.

Dans l'Amrique du Nord o, malgr des tentatives audacieuses,
l'Espagne ne put asseoir son autorit comme elle l'avait fait dans
l'Amrique du Sud, il n'y eut bientt plus, face  face, que deux
rivales: la France et l'Angleterre.

La rivalit entre ces deux nations passe par des alternatives
diverses, elle engendre des guerres qui ont leur dnoment sur les
champs de bataille de l'Europe, mais dont les rsultats gnraux se
font surtout sentir en Amrique. Si, finalement, l'Angleterre
l'emporta sur la France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher
une des raisons dans la position gographique des deux pays en
comptition: l'un, tant une le, n'avait pas les mmes attaches
avec le continent europen que l'autre dont le grand rle provenait
prcisment de ces mmes attaches,--autant d'entraves pour le
succs des entreprises coloniales.

Il y a d'autres raisons qui expliquent cet chec de notre politique
coloniale,--des obstacles quasi organiques contre lesquels les plus
grands protagonistes du drame historique, Napolon lui-mme, vinrent
se briser et dont on se rendit compte longtemps aprs la fin de
l'entreprise pique.

Au dbut, la France eut l'avantage.

Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent trente ans avant
que Humphrey Gilbert ne plantt l'tendard anglais sur Terre-Neuve
et prs de quatre-vingts ans avant que Walther Ralegh ne s'empart
de la contre fertile qu'au nom de la reine lisabeth il appela:
Virginie.

Mme pour la colonisation proprement dite, la France devana
l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs et nos missionnaires
remontrent le Saint-Laurent et descendirent la valle du
Mississipi, sillonnant ainsi les tendues immenses d'un vaste empire
 fonder, dont les limites extrmes se perdraient, au nord, dans les
neiges du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de la
Louisiane.

Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il aurait fallu
raliser des conditions multiples; il aurait fallu, avant tout,
conserver l'avantage commercial et stratgique que nous devions 
nos premiers pionniers et qui nous assurait une avance considrable
sur nos rivaux. Grce  cette avance, nous aurions peut-tre pu
isoler et rduire les colonies anglaises, relativement faibles au
dbut et resserres entre la mer et les monts Alleghanys.

C'est le contraire qui arriva.

Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative prive entretenue
par des besoins imprieux, s'arrta de bonne heure. D'Angleterre,
d'cosse, d'Irlande, par contre, se manifestait l'esprit le plus
entreprenant, le plus aventureux de la race anglo-saxonne. Tandis
que la France s'en tenait  ses premires conqutes dans les zones
dj explores,--territoires immenses mais peut-tre trop
disperss, manquant de points de contact--tandis qu'elle organisait
des expditions officielles sous le contrle direct du gouvernement,
d'ailleurs, absorb par les affaires intrieures, les dfricheurs
anglais de toutes espces se frayaient leur route vers l'ouest et le
sud-ouest,  coups de hache et  coups de fusil, au gr de leurs
personnelles convenances, prparant simplement l'intervention
gouvernementale pour le moment opportun.

De l, des conflits, un tat de guerre chronique qui, avec ses
fortunes diverses, devint permanent vers 1688, jusqu' ce qu'enfin,
dans le nord, la puissance franaise succomba dans les plaines
d'Abraham.

Ce fut le dbut de l'histoire d'Amrique.

La bataille qui dcida de la destine de la France et de
l'Angleterre en Amrique dcida aussi de la future indpendance des
futurs tats-Unis.

Menaces par la France sur leurs flancs, les colonies anglaises
eurent naturellement recours  la protection de la mtropole:  ce
moment, leurs intrts se confondent.

L'affaiblissement de la France, son effacement, permit bientt aux
insurgents de s'occuper plus activement de leurs personnelles
revendications. Ayant chass les Franais du Canada, ceux qui
aspiraient  devenir des Amricains, ne songrent plus qu' secouer
le joug des Anglais.

Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc  la dclaration de
l'Indpendance et, de la dclaration de l'Indpendance,  Yorktown.

Et elle mena plus loin.

Louis XV avait livr le Canada  l'Angleterre: les Bourbons prirent
leur revanche quand une flotte franaise, matresse de la mer, fora
Cornwallis  capituler. Mais la France royaliste paya cher cette
revanche. La rvolution qui, chez nous, se prparait dans les
conversations des salons et les crits des philosophes et des hommes
de lettres, trouva un exemple contagieux dans les premires
rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la libert
allume  Boston et rpandue dans tous les tats, souffla jusqu'
Paris et quand vint le jour o les races rivales de la valle du
Mississipi auraient pu rgler leur compte, il n'y avait plus de roi
de France.

Napolon hrita de cette succession lourde et embrouille; 
l'extrieur la situation tait aussi trouble qu' l'intrieur,--je
veux dire qu'hors d'Europe aurait d se dnouer la rivalit entre la
France et l'Angleterre: ce fut en Europe que, malgr lui, Napolon
dut chercher  abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
quand il le jugeait  propos, la grande influence de l'Amrique.

Avant d'entrer dans les dtails de cette histoire, il convient de
rsumer les diffrentes phases par lesquelles a pass l'oeuvre
franaise dans le Nouveau-Monde.

       *       *       *       *       *

Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits en masse sont
 enregistrer: l'individu fut  la hauteur d'une tche souvent
au-dessus de ses forces; la collectivit laissa parfois  dsirer.

En prsence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, sans nous
arrter  la tentative de colonisation de nos anctres normands qui,
probablement, vers le Xe sicle, dcouvrirent une partie de la cte
des tats-Unis actuels, qu'ils appelrent Vineland[4], citons,
d'abord, le dieppois Cousin qui, en 1488, quatre ans avant
Christophe Colomb, fut pouss  l'ouest de la terre africaine, vers
un continent qui ne serait autre que l'Amrique.

[Note 4: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Normands et la dcouverte de
l'Amrique au Xe sicle._]

Mais c'est la priode lgendaire. Que veut-on? o va-t-on?

Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, des pices
rares, des fourrures de prix, des pches miraculeuses. C'est la
matire brute  exploiter et  la conqute de laquelle, sous ses
formes diverses, se prcipitent les peuples assoiffs de jouissances
nouvelles et de gains inesprs. Les explorateurs, soutenus par un
idal plus lev ou pousss par une conception scientifique plus ou
moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest conduisant
vers le prestigieux Cathay. Le rve dsintress alimente le calcul
cupide. De toutes ces aspirations contradictoires natra l'Amrique.
En attendant, entit relle, elle ne se livre que par bribes aux
chercheurs et les gographes, d'une main hsitante, en dessinent la
carte, dont les contours changent et se dveloppent, au gr des
prises de possession plus ou moins heureuses. Les crits et les
cartes qui donnent quelques informations sur ces expditions
premires, contiennent des dtails fantaisistes sur des les au nord
de Terre-Neuve et sur le Labrador[5].

[Note 5: _Le Grand insulaire et Pilotage d'Andr Thevet, cosmographe
du Roy (1586)._]

C'est par l qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre l'empire du
soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. Franois Ier
jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, dont les domaines
taient assez vastes pour que le soleil ne s'y coucht pas, chargea
l'Italien Verrazzano de trouver la route escompte et espre. Il
n'y parvint pas, mais il longea et explora la cte amricaine le
long du Maine jusqu' Terre-Neuve et,  dfaut d'autres richesses,
rapporta la premire description connue des ctes des tats-Unis.

C'tait beaucoup, car c'tait une indication qui devait permettre 
d'autres de pousser plus loin leurs investigations.  l'aube d'un
monde qui s'veille, les Franais marchent en claireurs. Et, dans
une splendeur de Paradou inculte, cette partie de l'Amrique offre
aux nouveaux venus, l'antre de ses forts vierges, l'tendue de ses
prairies, l'immensit de ses lacs, le courant imptueux de ses
fleuves, sans compter l'hospitalit inquite des Peaux-Rouges,
tonns de voir des hommes blancs.

Et voici Cartier, le Breton rveur et tenace qui, parti de
Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours  la rechercha de la route qui
mne au Cathay, s'avance dans le golfe de Saint-Laurent, longe les
ctes d'Anticosti et remonte le grand fleuve dont les eaux profondes
le portent et l'entranent, plus loin, jusqu' un roc escarp qui se
dresse au milieu du courant. Dans ce dsert de solitude et de
mystre, se profilent les parois abruptes qui seront les tmoins
d'hroques exploits. Cartier ne vit que la flore gigantesque d'un
paysage inculte o se groupaient quelques Wigwams sur l'emplacement
qui devait tre, plus tard, la ville de Qubec. Son nom tait alors
Stadacon, capitale du chef indien Domacona.

Mais il existe une mtropole plus grande, plus importante, appele
Hochelaga: les Indiens en parlent avec mystre. Sur les insistances
de Cartier, ils consentent  l'y conduire. On se met en marche.

C'est la premire fois que des Europens, des Franais, foulent la
terre du Canada, tablissant, d'un geste pacifique, les droits  une
conqute future. Et malgr les intentions hostiles ou les projets
guerriers, l'entreprise est d'une posie intense.

La matine tait frache, les feuilles des arbres frissonnaient dans
la gamme des nuances changeantes, et,  la base des chnes,
s'amoncelait une couche paisse de glands. Ils allaient, surpris et
charms, sous la conduite des Indiens. Par un beau soleil d'automne,
clairant une muraille de verdure seulement coupe par le sillage
des eaux courantes du fleuve, ils virent des forts festonnes de
pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux aquatiques,--ils
entendirent le chant du merle, de la grive,--et comme ils purent se
l'imaginer,--le chant aussi des profondeurs inhabites les appelant
au loin...

En approchant de la mystrieuse Hochelaga, ils rencontrrent un chef
indien et comme dit Cartier... l'un des principaux seigneurs de
ladite ville, accompagn de plusieurs personnes[6].

[Note 6: CARTIER: _Voyage de dcouverte au Canada... entre les
annes 1514 et 1542._]

C'tait le 2 octobre 1535.

Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens occupaient
le rivage.  la vue des hommes blancs, bards de fer, qui semblaient
tomber du ciel, ils exprimrent leur tonnement avec frnsie. Ils
se mirent  danser,  chanter, entourant les trangers et glissant
dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de mas. Et comme la
nuit gagnait, des feux resplendirent bientt dans l'obscurit,
tandis que, de loin en loin, nos Franais pouvaient voir les
sauvages excits qui sautaient et se rchauffaient au contact de la
flamme.

Le lendemain matin, par un sentier seulement connu des Indiens,
Cartier et ses compagnons dbouchrent sur le sommet d'une montagne
dominant un paysage grandiose. Notre Breton le baptisa de
Mont-Royal. Ce fut Montral,--le nom de la cit affaire qui
remplace la sauvage Hochelaga. Stadacon et Hochelaga, Qubec et
Montral, au XVIe comme au XXe sicle, centres de la population
canadienne.

Aux regards anxieux s'tendait cette vue remarquable qui fait
toujours le charme des touristes. Mais combien change depuis que le
premier blanc en fut merveill pour la premire fois! Aujourd'hui,
c'est l'agglomration d'une ville importante, c'est l'activit
commerciale et industrielle pousse  l'extrme en ce raccourci des
choses: voiles blanches des bateaux balancs au gr du grand
fleuve,--fume des vapeurs filant au loin,--sifflement des
machines--disputes des hommes...

Mais en cette fin du XVIe sicle, Cartier ne vit que ceci:  l'est,
 l'ouest, au sud, la fort s'tendant  l'infini, le large ruban
mobile du grand fleuve glissant  travers une immensit de
verdure,--jusqu'aux frontires du Mexique, une mer ondoyante
d'arbres de toutes les essences, aux feuilles tour  tour sonores et
silencieuses rpercutant des chos profonds ou des clameurs de
fauves: creuset intact encore o devaient s'laborer, plus tard,
tant de projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
de bataille des sicles  venir, endormi dans une torpeur d'attente,
envelopp dans le voile impntrable d'une nature inviole.

Le mme spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne pouvons les citer
tous, mais une mention spciale doit tre accorde  Samuel de
Champlain, le plus pur, le plus intressant de ces pionniers de la
premire heure. Hros  la fois enthousiaste et sagace, il est le
chevalier errant de la royaut et de la foi qui donne son vritable
caractre  l'exploration franaise de cette poque. Tandis que
d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement ou
pour administrer, lui va pour colliger des faits et convertir des
mes.

Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, Panama; il y
a plus de trois sicles, son esprit entreprenant conut l'ide d'un
canal  travers l'isthme, entre l'Atlantique et la mer du Sud,
...l'on accourcirait par ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500
lieues et, depuis Panama jusque au dtroit de Magellan, ce serait
une isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
isle...[7]

[Note 7: _Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel
Champlain, de Brouage, a recognues aux Indes occidentales._]

Mais l'expdition qui devait le mener au nord de l'Amrique partit
de Honfleur en 1608: elle contenait en germe le destin d'un peuple,
l'avenir du Canada. Mieux organise, elle tait compose d'hommes
aux aptitudes diverses qui se compltaient. Pontgrav devait
s'entendre avec les Indiens pour le commerce des fourrures;
Champlain devait faire oeuvre d'explorateur scientifique. Double
conception, indispensable, sans doute, quand on veut coloniser,
mais dont les tendances et les moyens souvent contradictoires se
gnent parfois et se neutralisent. Champlain refit, en ralit, le
voyage de Cartier; il remonta le Saint-Laurent comme son
prdcesseur et, comme lui, il vit les falaises de Qubec et les
hauteurs de Montral. Hte pacifique, anim des intentions les plus
humanitaires, il tait cependant le prcurseur d'une foule moins
dsintresse: des prtres, des soldats, des paysans qui, dans ces
solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, plantrent la croix du
Christ, les cussons de la fodalit, les insignes de la royaut
franaise.

Ce fut le prlude de conflits plus graves.

Champlain sut se faire bien venir auprs des Hurons qui lui
facilitrent ses explorations aux grands lacs, jusqu'au lac qui
porte son nom et qui le mit en communication directe avec la colonie
de Massachusetts,--le coeur de la Nouvelle-Angleterre.

Champlain avait mis  profit l'inimiti des Hurons contre les
Iroquois, amis des Anglais. On peut considrer cette exploration et
cette prise de possession du lac Champlain comme le geste initial
qui allait donner le signal et sa signification  la lutte
invitable. En avanant de ce ct, nous faisions une pointe directe
contre les colonies anglaises, menaant, de la sorte, leur extension
vers le nord, en Acadie, et commandant  l'entre de la valle de
l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans le
bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures taient
contenues dans cette premire tentative. Celui des deux peuples qui
tait matre de l'Acadie, serait le matre aussi de la valle du
Saint-Laurent,--celui qui pourrait s'avancer librement dans la
valle de l'Ohio, pourrait gagner la valle du Mississipi, artre
centrale d'un empire  fonder. C'tait, en somme, toute l'Amrique
du Nord.

Pour le moment, ce que Champlain a cr, c'est le Canada,--la
Nouvelle France, avec ses deux capitales Qubec et Montral qu'il
eut  dfendre contre les incursions des Indiens et des Anglais.
Mais il avait indiqu la marche  suivre et ses successeurs,
explorateurs et gouverneurs, qu'ils fussent guids par les Jsuites,
les Rcollets ou bien soutenus par le gnie administratif de
Colbert, s'efforcrent simplement de parachever ce que lui avait
commenc.

Malgr les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle parvint
 descendre le cours du Mississipi, le chevalier d'Iberville
continua son oeuvre malheureusement interrompue trop tt, et,  la
fin du XVIIe sicle, nous possdions la province de la Louisiane
nous avions pos, avec une prescience admirable, les bases des
grandes cits futures, Saint-Louis, la Nouvelle-Orlans, les ttes
de pont de l'empire qui devait s'tendre du Golfe de Saint-Laurent
au Golfe du Mexique.

Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait pas d'une
faon nergique, quasi dsespre, c'en tait fait de sa puissance
dans le Nouveau Monde. Sa politique, d'une faon gnrale, peut se
rsumer ainsi: dvelopper et accentuer la mission qu'elle s'tait
assigne d'tre une nation maritime, sous peine de dchoir ou de
disparatre,--accentuer, en mme temps, le caractre continental de
la France en l'entranant dans des complications europennes qui
laisseraient  l'Angleterre le champ plus libre dans les colonies,
sur la mer,--selon la formule classique: _Britannia rule the Waves!_

Pour plus de clart, il convient de faire ici deux parts: la part de
ce qui s'est pass dans les colonies et la part de ce qui s'est
pass en Europe.

Et d'abord, pendant que nous tablissions une nouvelle France au
Canada, avec des dbouchs sur la valle de l'Ohio vers l'Ouest et
le Sud jusqu' l'embouchure du Mississipi, qu'avaient fond les
Anglais en Amrique?

Leurs colonies s'tendaient de la cte d'Acadie, en passant par
Boston, le Maryland, la Caroline, la Gorgie jusqu' la Floride qui
appartenait  l'Espagne. Entre l'Ocan et les Monts Alleghanys,
c'tait une grande longueur de ctes qui en faisait la force et la
faiblesse: la force, parce que domaine bien dlimit, aux ressources
et aux dfenses concentres,--sa faiblesse, parce que domaine
resserr entre des barrires naturelles, telles que l'Ocan
Atlantique et une chane de montagnes, ne pouvant s'tendre s'il
tait menac de trop prs par les incursions des Indiens ou les
empitements ambitieux des Franais,--risquant d'touffer entre des
frontires trop troites pour contenir l'afflux des populations
nouvelles que l'immigration promettait dj nombreuses et
audacieuses.

Dbut d'ailleurs difficile, pre et sombre, pour la colonie du
Massachusetts qui, dans l'nergie du dsespoir, vit les Pres
Plerins fonder une thocratie faonnant des mes de sectaires au
gr de l'ide puritaine. Si l'ide contenait en germe la victoire et
l'mancipation dfinitive, les hommes connurent bien des traverses.
Avant les Franais, ils eurent  lutter contre les Hollandais qui, 
l'embouchure de l'Hudson, avaient bti le fort d'Amsterdam sur
l'emplacement actuel de New-York[8]. Charles II s'en empara et, en
souvenir de son frre, le Duc d'York, la rebaptisa. Dj, sous
Charles Ier, l'migration catholique avait trouv un dversoir dans
le Maryland. Les perscutions religieuses qui svissaient en
Angleterre, alimentaient les colonies d'une faon permanente et
rgulire. En 1640, on compta jusqu' 20.000 migrants, et ce
chiffre va croissant jusqu' la fin du sicle.

[Note 8: WASHINGTON IRVING: _Knickerbocker's History of New-York._]

Les hommes en masse que la mer dversait sur les rives orientales du
continent taient arrts par la chane des Alleghanys  l'Ouest.
Que faire? Lutter, se frayer passage, empcher les Franais de mener
 bien leurs entreprises. C'est la rue vers le Far-West[9] qui
commence: point de dpart d'une politique dont les effets se font
encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont bons. Sur les lieux
mmes: contestations, escarmouches, guets-apens, massacres; en
Europe: de grandes guerres.

[Note 9: ROOSEVELT: _The Winning of the West._]

Ces guerres doivent tre envisages ici  un point de vue spcial.
L'histoire les a gnralement tudies d'aprs les causes directes
qui taient bien d'Europe, ainsi que le thtre sur lequel elles se
droulaient. Mais il y a des causes plus profondes en ce qui
concerne la rivalit franco-britannique et c'est dans le
Nouveau-Monde qu'il faut les chercher. De 1688  1815, il y a eu
sept grandes guerres et c'est pendant cette priode que l'Angleterre
a tabli sa suprmatie maritime au dtriment de la France, qu'elle a
suscit des complications europennes dans lesquelles sa rivale a
trouv gloire et profit, mais o elle a parfois abandonn la proie
pour l'ombre. Ce fut, en ralit, une seconde guerre de cent ans
entre la France et l'Angleterre[10], ayant pour prtexte et pour but
inavou, la prdominance en Amrique.

[Note 10: SEELEY: _The Expansion of England._]

Pour l'Angleterre, pays maritime, c'tait une question de vie ou de
mort. Pour la France, pays  la fois maritime et continental, d'un
caractre amphibie, c'tait une possibilit de splendeur inoue qui
aurait pu se raliser, qui s'est ralise un moment mais s'est
vanouie sous la pression d'vnements contraires.

La France possde une longue succession de ctes, aux populations de
marins, qui ont toujours donn des preuves de leur activit
exploratrice et colonisatrice. Mais sa grandeur l'attachait au
rivage.

Malgr l'extension donne par Colbert  la politique coloniale,
base sur le dveloppement et la protection de l'industrie et du
commerce national, Louis XIV mprisait, au fond, le commerce et
n'aimait pas la guerre maritime dont la comptence lui chappait.
Ses ataviques prfrences et son ducation historique l'inclinaient
vers les ncessits plus proches et, avant de chercher aventure sur
mer, il savait, aux frontires de France, des pays qui mritaient
d'tre chtis de leur morgue, de leur prtention et de leur
ambition. La gloire du Roi-Soleil devrait d'humilier la Hollande, de
profiter de la dcadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohrence
de l'Empire. Madrid et Vienne n'taient-elles pas les deux capitales
de la puissance qui, pendant le XVIe sicle, avait fait plir
l'toile de la Monarchie franaise? Aux Bourbons maintenant  primer
les Habsbourgs.

Cette conception tait logique et conforme aux prcdents dfendus
par Richelieu et Mazarin. Elle contenait cependant une part
d'erreur. Richelieu lui-mme, en faisant de l'abaissement de la
maison d'Autriche le pivot de sa politique europenne, ne limitait
pas ses vues aux seules affaires continentales et affichait
hautement sa sympathie pour les choses et les gens de la
marine,--cet instrument d'une plus grande France.

Louis XIV, en accordant toute son attention  imposer sa suprmatie
en Europe, relchait par cela mme le zle qu'il aurait fallu
appliquer  la mise en oeuvre des colonies. La nouvelle France fut
la premire  ressentir les contre-coups de cette manire de
voir,--politique sans doute invitable au point de vue de
l'actualit mais qui compromettait l'avenir et faisait, en somme, le
jeu de la politique anglaise.

Quelles qu'aient t les alternatives de ces guerres en Europe,
l'Angleterre en a toujours tir un avantage en Asie comme en
Amrique, avantage qui rpondait  sa situation gographique et aux
besoins de la nation,--avantage dont la France ne pouvait
mconnatre toute l'importance et qui faisait rellement le fond du
dbat, en dpit des intrts divergents qui dispersaient nos forces
sur le continent.

Lorsque fut fonde la Louisiane, en 1680, la France tait une des
grandes puissances coloniales, si cette expression peut rpondre aux
conceptions de l'poque. Ses mthodes d'administration,
d'exploitation, semblaient devoir russir. La thorie en tait
excellente: ce que Colbert avait labor dans son cabinet de travail
rpondait aux plus claires conceptions du gnie latin[11]. La
pratique laissa  dsirer. Ce qui manqua? La matire colonisatrice,
les hommes,--les hommes d'une certaine trempe qui, tout en tant
patriotes, ne tenaient pas tant au sol mme de leur patrie qu' la
possibilit de transporter l'essence de cette patrie sur un sol plus
fertile peut-tre et toujours plus tendu.

[Note 11: Lettres, instructions et mmoires de Colbert, publi...
par Pierre Clment, III, 2e part. Instructions du marquis de
Seignelay, Colonies.]

De tels hommes, anims de l'esprit mercantile, se trouvaient 
l'troit en Angleterre.

La date de 1688 comme point de dpart du duel gigantesque qui ne
devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas choisie au hasard. Elle
s'impose comme tant le point de dpart aussi d'une re nouvelle
dans les Annales de la Grande Bretagne, re inaugure par la
rvolution qui mit Guillaume III sur le trne de Jacques II.
Guillaume III, dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion,
dans toute son individualit physique et psychique, tait l'antipode
de Louis XIV. Maintenant, la France catholique va se dresser en face
de l'Angleterre protestante, avec toutes les divergences d'opinion,
d'ides, de sentiments et d'intrts que comportent ces deux
conceptions religieuses opposes. Le premier coup avait dj t
port au catholicisme par l'anantissement de l'Armada, sous la
Grande lisabeth. Les Stuarts catholiques,  la solde de la France,
avaient toujours t en lutte avec la majorit de la nation
anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, Stathouder de Hollande,
l'ennemi irrconciliable de la France et de Louis XIV, en devenant
roi d'Angleterre, grce  son mariage avec la princesse Marie, fille
de Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec les plus
intimes, les plus imprieuses aspirations du pays. Ces quelques mots
rsument la rvolution qui s'accomplit aprs la dchance de
Jacques,--rvolution plutt sociale et conomique, que sanglante et
dramatique. Le drame se joua dans l'intrieur des consciences.

 l'extrieur, la guerre mit aux prises la France et l'Angleterre.
Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer la rivalit
entranant les deux nations dans la fatalit et la logique des
vnements. Les autres peuples engags dans le tourbillon n'taient
parfois que des comparses,--ou pour tre plus conforme  la
vrit--des peuples dont le rle touchait  sa fin ou des peuples
dont le rle ne faisait que commencer, tandis que les deux grandes
nations dont les intrts taient dfendus  Versailles et 
Saint-James, se trouvaient dans la plnitude de leur vitalit et de
leur ambition.

La guerre de la succession d'Espagne voque les noms de Marlborough et
du Prince Eugne dont les victoires assombrirent la fin du rgne de
Louis XIV. Puis vient la guerre de la succession d'Autriche avec les
batailles de Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et firent oublier
la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais d'Amrique,--ville
qu'ils durent d'ailleurs restituer  la Paix d'Aix-la-Chapelle.
Ensuite, vint la guerre de Sept Ans sur laquelle plane le nom du grand
Frdric. Pendant cette guerre, les comptitions franco-anglaises pour
l'Amrique entrent dans une phase dcisive.

Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour une politique
europenne troite et dsastreuse--pour le roi de Prusse en un
mot--nous perdions le Canada en Amrique. Montcalm tait abandonn 
des ressources drisoires et succombait  Abraham. Ce fut le
rsultat le plus brillant de la politique anglaise. Nous tions
hypnotiss par les hostilits ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
coeur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait 
Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les rives de l'Ohio.
Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant de l'invasion de la Silsie
par Frdric: Afin que ce roi pt dpouiller un voisin qu'il avait
promis de dfendre, des hommes noirs se battirent sur la cte de
Coromandel et des hommes rouges se scalprent mutuellement auprs
des grands lacs de l'Amrique du Nord.

Sous cet aspect incohrent, se distingue cependant la politique,
franchement maritime et coloniale de l'Angleterre et la politique de
la France, au double aspect, qui lui fit trop souvent sacrifier les
intrts coloniaux aux intrts europens et perdre, en dernier
ressort, l'empire qu'elle aurait pu fonder au-del de l'Atlantique.

Si, en remontant plus haut que les faits et les dates que nous
venons de rsumer, on se demande quelles sont les causes morales,
profondes, qui ont contribu  ce rsultat, il est peut-tre permis
de les expliquer de la faon suivante.

Tandis que le Canada  son aurore, dcouvert et dfrich par des
explorateurs, des soldats et des prtres franais, cherchait 
dvelopper sa personnalit bien franaise, une poigne d'hommes
rsolus et intransigeants, venus d'Angleterre, posaient, sur le
rocher de Plymouth, les hases d'une rpublique destine  un grand
avenir.

Ces deux essais de colonisation diffraient grandement dans leur
principe et dans leur essence.

Certes, le dbut de la Nouvelle-Angleterre fut un dfi jet au
principe mme de son existence. Jamais une thocratie tyrannique ne
fut plus oppressive que celle institue par les Puritains qui
suivirent les Pres Plerins aprs le premier exode de la
_Mayflower_[12]. Le protestantisme pur de la Nouvelle-Angleterre
proclama le droit sacr de la libert pour s'affranchir des
perscutions infliges par la mre-patrie,--une fois cet
affranchissement obtenu, il met cette mme libert sous le boisseau.
Sur le tronc de l'arbre d'indpendance, il greffa un bourgeon de
despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagre. Le suc vital de la
racine subsista quand mme et finit par remonter jusqu'aux pousses
rcentes.

[Note 12: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprtes de la
Pense amricaine. Essai d'histoire et de littrature sur
l'volution du puritanisme aux tats-Unis._]

Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut consquente
avec elle-mme jusqu'au bout et cette logique trop systmatique
contenait en elle des germes de mort. Dans tous ses lments
constitutifs,--racine, tige et branche--elle tait un produit de
l'esprit d'autorit. Un absolutisme dprimant--celui de la Monarchie
la plus absolue de l'Europe--la rgit depuis le commencement jusqu'
la fin. Des prtres, des Jsuites, un Ventadour, un Richelieu[13],
ont t les premiers ouvriers de sa destine. Ce qui en Europe, en
France, contribuait  touffer toute libert: la centralisation
excessive au profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
profit de la papaut, le despotisme politique, en un mot,--trouva sa
rpercussion et son application dans des terres nouvelles qui
demandaient des mthodes nouvelles aussi. La Nouvelle France devait
tre une rptition de la Vieille France. Conception sduisante
rpondant au gnie administratif; mais grave erreur: on ne
recommence pas au-del des mers, sur un continent nouveau,  tant de
milles de distance, la mme oeuvre nationale, sous peine de faire de
la colonie une annexe simplement de la mre-patrie, soumise  tous
les revirements et, finalement, sacrifie aux intrts primordiaux
de la mtropole.

[Note 13: ANDR CHEVILLARD: _Les Desseins de son minence de
Richelieu pour l'Amrique..._ Rennes, in-4.]

Cette oeuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi tant de
glorieuses entreprises, auxquelles se sont dvous des hros et des
martyrs, ont abouti  un chec.

Les Puritains perscuts poursuivaient un autre idal. Forts de leur
foi religieuse, ils ne prtendaient pas fonder une colonie plus ou
moins riche  exploiter: ils voulaient fonder une patrie.

Celle qu'ils venaient de quitter tait perdue pour eux,  jamais.
Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appel quelque temps la
Nouvelle Angleterre, tout lien tait rompu. Cette sparation
s'accomplit virtuellement le jour o les Pres Plerins dbarqurent
sur la cte du Massachusetts, se considrant comme les dpositaires de
l'ide divine: leur mission consistait  sauver cette ide de
l'ambiance rpute dltre pour la faire germer dans un sol plus pur,
rpondant  la puret de leur inspiration. Tel le peuple d'Isral,
leur groupement serait le peuple lu de Dieu. Cette conviction fit
leur force et, un instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons
dit dj, la libert, au nom de laquelle ils s'taient expatris, fut
sacrifie  la ncessit d'imposer l'infaillibilit de leur dogme.
Leur nergie farouche et mystique explique du moins les phases
diverses par lesquelles durent passer les dbuts d'une nationalit et
elle contient dj certains traits de caractre qui, manant
directement de la colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus
tard, dans la constitution des tats-Unis.

Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, pendant tout le
XVIIe sicle, nos missionnaires, nos Jsuites et nos explorateurs
avaient jet leur dvolu, furent toujours exposs au contre-coup de
ce qui se passait en France, les habitants de la colonie qui avait
Boston pour capitale tendaient  se dtacher de l'Angleterre: ces
Anglais devenaient des Amricains par la force des choses et par la
force de leur volont. Les vnements qui, pendant plus d'un sicle,
contriburent  consommer ce changement, constituent les diffrentes
tapes d'une volution invitable dont la guerre d'indpendance,
soutenue par la France, n'est que le geste dfinitif.




CHAPITRE II

L'INDPENDANCE AMRICAINE ET L'INTERVENTION FRANAISE.

     Perte du Canada. -- Trait de 1763. -- Les colonies
     anglaises se dtachent de la Mtropole. -- Les Anglais
     d'Amrique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
     Jonathan en face de John Bull. -- Les Insurgents
     reprsentent les principes libraux du Parlement anglais. --
     L'Europe s'intresse au mouvement. -- L'Angleterre rsiste,
     la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
     Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
     entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
     Vergennes entrane Louis XVI. -- Le rle de La Fayette. --
     Contradiction entre les privilges de l'aristocratie
     franaise et son intervention en faveur des ides
     rpublicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. --
     Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidle 
     sa mission civilisatrice.


Les grandes guerres qui se sont succd en Europe de la fin du XVIIe
sicle jusqu'au milieu du XVIIIe sicle, ont toujours procur 
l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui
assurer la prdominance en Amrique. Cette politique, heureuse  nos
dpens, fut couronne par le trait de 1763. Le rsultat en tait
dsastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas
immdiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans
contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes
de la Monarchie, la situation internationale du pays tait, en
ralit, atteinte.

Les esprits les plus aviss, occups de philosophie, de littrature ou
de galanterie, taient hypnotiss par l'volution intellectuelle,
sociale et conomique qui se dessinait en Europe, surtout en France.
Ils ne virent pas ce qui se passait,--le fait inluctable qui venait
de se produire outre-mer: la perte du Canada,--chec dfinitif de
notre politique coloniale en Amrique.

L'oeuvre que nous avions rve et inaugure, les Anglais l'avaient
ralise et paracheve. Un historien perspicace et judicieux aurait
pu, ds cette poque, dterminer la porte de l'vnement. C'tait,
en somme, l'ide de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi
d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de
la conception de Louis XIV, reprsentant de la catholicit
autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amrique,
sous les auspices de la monarchie franaise, de race latine et de
religion catholique, fut remplac dfinitivement par un empire o la
religion protestante et la race anglo-saxonne demeurrent
prpondrantes.

Cependant cette marche rgulire, envahissante, triomphante, mene
par les politiciens anglais dans l'Amrique du Nord, sous
l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrt: ce fut
quand les colons anglais, devenus des amricains, renirent leurs
frres d'Angleterre et se soulevrent contre le joug du roi Georges.

Ce grand vnement qui stupfia la Mtropole, tait pourtant 
prvoir.

En ralit, ceux que l'on appelait ddaigneusement  Londres: _les
Insurgents_, taient simplement des hommes libres qui, dans la
plnitude du droit, dfendaient leurs droits.

 tort, selon moi, a-t-on appel rvolution un mouvement
irrsistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une volution,--la
dernire consquence d'un geste esquiss au commencement du XVIIe
sicle. La rvolution qui arracha une fraction du peuple anglais 
la mre-patrie, s'accomplissait au moment mme o les Pres
Plerins, anims de la plus intransigeante foi puritaine,
dbarqurent sur le rocher de Plymouth pour s'y tablir  demeure,
sans esprit de retour.

Ces hommes avaient dit un ternel adieu  la patrie qui les avait
perscuts. Leur patrie tait dsormais l o leur dogme religieux
pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale
s'effaait devant la ncessit de l'oeuvre  accomplir: trouver la
terre hospitalire, qu'elle ft inculte et sauvage, o tablir les
reprsentants fugitifs du peuple lu de Dieu. Le reste n'existait
plus et malgr d'ataviques caractres toujours persistants dans une
race issue d'une race en voie de transformation,--sur un continent
nouveau s'laborrent les lments d'une nationalit nouvelle.

Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont spares
vont suivre dsormais une vie et une destine diffrentes. Pour
accentuer cette sparation, aux causes morales viendront s'ajouter
des causes physiques; petit  petit, le climat exera son influence
sur l'individu,--mais cet individu voluera plus lentement en
Amrique, il reprsentera encore longtemps un type qui, en
Angleterre, soumis aux vicissitudes de rvolutions politiques,
religieuses et sociales, s'tait profondment transform, aussi bien
dans son apparence extrieure que dans ses ides.

Les Anglais de la fin du XVIIe sicle ne ressemblaient plus aux
Anglais du commencement du XVIIe sicle.

La Monarchie des Stuarts,  tendance catholique, la grandeur
passagre de la rpublique de Cromwell, l'empreinte ineffaable de
la religion puritaine, enfin, la rvolution qui, en mettant sur le
trne d'Angleterre Guillaume d'Orange, avait, pour ainsi dire,
harmonis la forme constitutionnelle du pays avec les plus fortes
aspirations de consciences intransigeantes,--autant de causes qui,
en un espace de temps relativement court, bouleversrent la socit,
les moeurs, la politique et exposrent les mes anglaises  des
secousses gnratrices de transformations profondes. L'me anglaise,
replie sur elle-mme, tait contenue en elle-mme, comme tait
contenue dans des limites troites la pairie forme par l'le
britannique. Ce fut son originalit et sa force,--mais, peut-tre
aussi, au point de vue du progrs gnral, sa faiblesse et son
chtiment.

Cependant, les frres d'Amrique, qui n'avaient pas connu ces
brusques alternatives, poursuivaient leur idal en luttant contre
les dangers plus matriels d'une nature souvent inclmente et d'une
population sauvage et hostile. Les hardis navigateurs et dcouvreurs
anglais, qui avaient pos les premiers jalons de la colonisation
dans l'Amrique du Nord, appartenaient encore  la gnration
enthousiaste de l'poque de la Renaissance.  ce moment,
l'Angleterre communiait pleinement avec l'Europe. C'tait, d'un bout
du continent  l'autre, les mmes aspirations, la mme passion de
vivre la vie dans toute son intensit, de lui faire donner le
maximum de jouissance, dans un esprit chevaleresque et gnreux qui,
demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup de soi.

Les contemporains de la grande lisabeth et leurs descendants
directs, les premiers dfricheurs de l'Amrique, gardrent longtemps
les traits de ce caractre qui, au contact des ncessits nouvelles,
empreintes  la fois de posie et de ralit, ne fit que se
dvelopper. Tandis que les Anglais, demeurs dans leur le, aux
prises avec des problmes complexes et plus proches, devinrent les
champions d'un idal plus rel et plus raliste, tandis qu'enfin,
les Anglais d'Angleterre taient soumis  des changements aussi
radicaux, les Anglais d'Amrique, n'ayant plus  compter avec la
tradition, ou plutt continuant une tradition persistante,
voluaient lentement et rgulirement. Les hommes qui jourent un
rle dcisif dans les premires annes de la colonisation taient
presque tous ns sous le rgne d'lisabeth, ou, s'ils n'y taient
pas ns, ils en avaient gard l'empreinte. Depuis Ralegh et John
Smith jusqu' Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, certaines
qualits et certains dfauts de moins en moins anglais; ils ont
gard un esprit chevaleresque, aventureux, une spontanit plus
nerveuse et plus mobile, une plus grande souplesse d'esprit et de
corps, toutes particularits qui vont contribuer  dterminer les
traits caractristiques de l'Amricain: Jonathan,-- opposer au
type--devenu lgendaire, de John Bull.

Une heure vint donc o, par la force des choses, des hommes issus
d'une mme nationalit, se trouvaient face  face: des trangers et
des ennemis.

Ce fut l'oeuvre de la nature.

 tant de lieues de distance, ce n'tait ni le mme soleil, ni le
mme ciel, ni le mme sol,--partant la plante humaine prenait des
aspects diffrents.

L'oeuvre de l'homme accentua cette diffrence ou cette animosit. Ce
fut surtout l'oeuvre des institutions interprtes d'une faon
diffrente et reprsentes, au moment dcisif, par le gouvernement
de Georges III.

Les Amricains taient rests fidles  la grande poque,  la date
de 1688, o le Parlement anglais fut le palladium de toutes les
liberts. Les Anglais, au cours des ans, en avaient modifi la
conception et, grce  la mobilit des vnements et  la
multiplicit des besoins politiques et sociaux, ignors encore des
colonies, d'une institution destine  carter les abus de tous les
pouvoirs, firent un instrument d'oppression.

Dans ce conflit, il est vident que l'Amrique reprsenta le
principe de libert, tel que le Parlement britannique lui-mme
l'avait proclam et dfendu,  plusieurs reprises, au XVIIe sicle.

Grce  ce droit suprme, regard comme le privilge le plus
prcieux de la nationalit anglaise, le Parlement possdait le
pouvoir et l'obligation de contrler, de renverser, s'il le fallait,
les dynasties, comme il l'avait fait brutalement pour les Stuarts,
une premire fois, comme il l'avait fait quasi constitutionnellement
lors de la rvolution de 1688. Mais dans la suite, sous le rgne de
rois de race trangre, le pouvoir suprme tabli dans le
Parlement, ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument de
despotisme dirig contre les Colonies. Ce qui tait une garantie de
scurit pour la mre-patrie, tait, en mme temps, un moyen
arbitraire de pressurer les peuples du dehors, soumis au joug de
l'Angleterre.

Les Amricains entendaient tre gouverns avec la mme libralit
que les sujets de Sa Majest britannique,--eux qui se considraient
comme l'manation la plus pure des tendances galitaires de la race
anglo-saxonne,--eux qui s'taient expatris un jour pour conserver
intacte l'intgrit de leur credo religieux et l'intgralit de leur
indpendance individuelle.

Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux mains, se
trouvaient donc, face  face, deux thories: celle du pouvoir
illimit du Parlement, laquelle,  deux reprises, avait sauv la
constitution anglaise; et la thorie, de date plus ancienne,
remontant  l'origine des assembles et qui avait pour base le
respect des droits de l'individu et des liberts possdes par les
communauts organises.

Dans la sphre des ides, le choc de ces deux lments constitutifs
de toute vie politique en Grande Bretagne, prte  la Rvolution
d'Amrique un intrt considrable dpassant les deux pays en
litige.

L'Europe ne pouvait demeurer indiffrente.

L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement dans
le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. Comment y jugeait-on
les insurgs? Suivant les cas et les pays, et il est vident que les
conditions dans lesquelles se trouvaient ces pays exercrent une
influence plus ou moins dcisive sur les bouleversements qui se
prparaient au del de l'Atlantique.

L'Espagne, matresse d'un vaste empire en Amrique, tait tombe, en
Europe, au second rang. Charles III qui occupait le trne, plein de
bonne volont, accordait trop de crdit aux conseils d'un confesseur
ignorant. Il fit cependant crire  Londres qu'il considrait
l'indpendance des Colonies aussi dsastreuse pour l'Espagne que
pour l'Angleterre. Il refusa de prter main-forte aux provinces
rvoltes mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer la mre-patrie
quand elle voulut les rduire.

Catherine II, la grande Impratrice de Russie, entirement absorbe
par son rve ambitieux qui consistait  fonder un empire d'Orient
soumis au sceptre des Romanoff, n'accordait qu'une attention
discrte aux vnements qui se droulaient dans des parages si
lointains.  Georges III qui, en qute de soldats, lui proposa
l'achat de 10.000 Russes qui seraient entirement sous les ordres
des officiers anglais, elle rpondit une lettre dont la forme seule,
dans sa dignit, voil un peu l'insolence.

On sait que, dans ces ngociations en vue de se procurer des
recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprs de certains
petits princes d'Allemagne qui, tels les ducs de Hesse-Cassel et de
Brunswick, n'hsitrent pas  battre monnaie en trafiquant de leurs
propres sujets. Honte ternelle de ces principicules qui, dans les
marchs intervenus entre les contractants, valuaient la chair, le
sang, la vie--des parcelles de vie--de leurs compatriotes, comme des
denres plus ou moins avantageuses suivant le prix, comme les
marchandises viles d'un commerce rmunrateur. Si ce scandale porte
en soi un enseignement, c'est celui qui ressort du contraste mme
des deux partis qui allaient tre en prsence: d'un ct, les fils
d'une terre libre ou qui veut l'tre, les dfenseurs de toute
dignit personnelle, qui, en fait de souverains, ne reconnaissaient
que la souverainet du droit individuel,--de l'autre, des hommes
braves et courageux, certes, mais exploits comme des machines par
des potentats qui s'imaginaient encore que les peuples sont crs
pour les rois et non les rois pour les peuples.

Le roi de Prusse, le grand Frdric, quel que fut son despotisme,
n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il en voulait 
l'Angleterre qui l'avait abandonn  la fin de la guerre de Sept
Ans. De plus, en ce qui concernait les vellits de rvolte des
Amricains, son scepticisme philosophique lui permettait
parfaitement d'accepter le mot de rpublique, pourvu que la chose se
ralist  tant de mille lieues de son propre royaume.

Les autres nations europennes, en dehors de leurs prfrences
personnelles, suivaient, dans leurs manifestations politiques, une
ligne de conduite inspire par les principales intresses: la
France et l'Angleterre.

Dans les dcisions  prendre dans cette grave conjoncture, ces deux
nations, les deux protagonistes de la rivalit sculaire, seront
entraves tour  tour et entranes, soit par les faits acquis
lgus par le pass, soit par des faits nouveaux que la ncessit
prsente impose toujours avec imptuosit. De l, bien des
hsitations, bien des contradictions, surtout dans la politique et
l'engoment des hommes d'tat franais et de ceux qui, plus ou moins
ouvertement, cherchaient  influencer le gouvernement.

Pour l'Angleterre, elle en tait arrive, quelque temps aprs le
trait de 1763,  raliser la plus grande expansion de son influence
dans le monde, pouvant dj revendiquer, sans conteste, le titre de
premire puissance coloniale. Lord Chatham, le gnial promoteur de
cette politique mondiale, transmit sans doute, alors,  ses
compatriotes un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers de
Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient l'honneur de
leurs comptoirs avec l'honneur des nobles Lords, prposs aux
destines de l'Empire britannique.

Cet tat d'esprit s'explique dans une certaine mesure: les petites
causes produisent parfois de grands effets et l'on comprend,
peut-tre, l'infatuation des habitants d'une capitale qui, situe
dans une contre peu fertile et sous un climat souvent inclment,
regorgeait des richesses apportes de toutes les parties du monde.
Effort, en effet, gigantesque pour l'poque et rsultat magnifique!
Quand on n'a pas sous la main ce que l'on dsire--et le dsir va
toujours croissant--on le fait venir de loin au prix des plus grands
sacrifices. Londres, patrie des brouillards et du spleen, grce 
ses vaisseaux qui sillonnent toutes les mers, est plus que toute
autre approvisionne de fleurs,--produits de patries exotiques, de
colonies plus ou moins bien exploites et qui dversent sur la
mtropole le trop-plein de leurs flores somptueuses.

Ce pouvoir de supprimer la diffrence des zones, la longueur des
distances, de corriger, en un mot, les effets provenant des
ingalits de la production terrienne, tout en entretenant
l'activit prodigieuse de la race, dveloppe la confiance en soi et
la vanit de se proclamer dominateur. Ce sentiment partag par la
plupart des viveurs famliques ou fortuns qui encombraient la cit,
depuis Westminster jusqu' Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
l'abus des jouissances en une corruption des moeurs talant le
scandale de trop de misre  ct de trop de splendeur, il devait,
enfin, dtriorer et aveugler la conscience des personnes en qui se
concentraient tous les rouages du gouvernement: certains membres des
Chambres, les Ministres, le Roi.

 peu prs vers l'poque o se manifestrent les premires vellits
de rvolte en Amrique, Georges III mit la prtention de devenir un
roi absolu.

Il ressemblait au roi de France par sa bonne volont mais se
diffrenciait de lui par une grande force de volont. Aussi, un
historien a-t-il pu dire qu'avec la moiti de l'obstination de
Georges III, Louis XVI aurait peut-tre pu sauver sa tte et qu'avec
la moiti de la souplesse de Louis, Georges aurait peut-tre
conserv l'Amrique[14].

[Note 14: ED. J. LOWELL: _Relations with Europe during the
Revolution_ (V. _Narrative and critical History of America_, edited
by Justin Winsor).]

Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait diminuer celui
des Ministres, avoir une politique royale plutt que nationale,
faire jouer les influences, les intrigues, les corruptions, briser,
dans le parlement, tout serviteur rebelle,--fut-ce William Pitt--ce
qui tait impossible--en un mot, manoeuvrer de faon  ce que les
siges de la Chambre des Communes fussent  l'entire disposition du
roi.

Raliser un pareil programme consistait  fausser entirement
l'institution du Parlement dans le sens indiqu plus haut,--dnaturer
sa raison d'tre, mconnatre ses nobles origines d'indpendance, pour
en faire une arme terrible au profit de la royaut.

On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait dans le
sens oppos  celui de ses colonies d'Amrique: celles-ci tenaient
leurs plus importantes prrogatives, les bases de leur dveloppement
conforme  l'esprit des premiers lgislateurs, du Parlement qui
s'tait toujours dress contre les empitements de la royaut,--et
maintenant, ce Parlement n'tait plus qu'un instrument servile au
service de cette royaut.

Entre les hommes qui reprsentaient ces deux tendances, il n'y avait
plus d'entente possible: la sparation tait l'aboutissement fatal
de toutes les controverses et de toutes les tractations.

Le roi Georges considrait toujours les Amricains, non pas comme
des ennemis trangers soulevs contre l'Angleterre, mais comme des
Anglais qui prtendaient  plus de libert qu'il ne jugeait
convenable de leur en accorder et quand il envoya contre eux ses
flottes et ses armes, il croyait simplement ordonner une mesure de
police, semblable  celle qu'il prenait quand il permettait  sa
garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer la rue d'une
populace en rvolte.

Dans les deux camps et malgr les actes irrparables, des hommes de
bonne foi crurent encore  la possibilit d'une rconciliation.

Ds 1775, dans la Chambre des Communes, les membres de l'opposition
qui prirent la parole en faveur des revendications amricaines
prtendaient combattre, en mme temps, pour les liberts anglaises.
Noble lutte oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les
accents les plus mouvants de l'loquence: il faut lire les
discours de Fox et de Burke pour bien comprendre quel dchirement se
produisit alors dans la conscience de ceux gui savaient, qui
connaissaient le pass et devinaient l'avenir, qui estimaient au
mme prix l'indpendance des Colonies et la grandeur de la
mtropole.

Mais l'idal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
volutions ncessaires des ides, se dfend mal contre la ralit
des votes.

Et les votes taient  la discrtion du Roi, des Ministres, de la
majorit des Chambres, de leurs cratures, de la masse des
trafiquants, des marchands, des faiseurs, des commerants
insatiables qui imaginrent leurs intrts atteints si les colonies
taient mancipes,--ce en quoi ils se tromprent trangement, car,
au point de vue strictement commercial, le chiffre des affaires
entre l'Angleterre et l'Amrique augmenta prodigieusement aprs que
la sparation ft officiellement reconnue entre les deux pays par un
trait.

Dans la chambre des Lords mme, Chatham prsenta un bill qui
accordait la plupart des demandes des Amricains, mais maintenait le
droit du Parlement  garder des troupes dans les Colonies. Ce projet
de loi fut rejet.

La guerre tait invitable.

En France, la question devait soulever un monde: ides
contradictoires, esprances de revanche. Chez nous, ce n'tait pas
une lutte entre deux fractions de la mme race, une lutte fratricide
devant aboutir  une scission fatale; c'tait un nouvel pisode de
la rivalit entre deux races trangres, c'tait une tape dcisive
dans cette seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 jusqu' 1815.

Si l'on accepte ce postulat, malgr les alternatives, les arrts,
les incidents inutiles, les enchevtrements obscurs, qui en masquent
la ralit, la marche des vnements s'claire d'un jour nouveau.

D'abord, il peut paratre trange qu'une des plus vieilles
monarchies de l'Europe se dvoue  l'tablissement d'une rpublique.
Comment expliquer que les reprsentants d'une noblesse frue de tous
les privilges, ait pu si allgrement, si chevaleresquement tirer
l'pe en faveur de principes galitaires destins  dtruire cette
mme noblesse?

La question est complexe,--un compos d'lments divers o entre une
dose de philosophie, une dose de contradiction, une dose de
littrature, une dose de patriotisme.

 y regarder de prs, le patriotisme prime tous les autres
sentiments. Instinctivement, il agit sur la volont de ceux qui
aspirent  jouer un rle, cherchent  se consacrer aux plus nobles
causes. La cause  servir, en premier lieu, est celle du pays. Et,
instinctivement aussi, les reprsentants de l'aristocratie
franaise,  l'piderme chatouilleuse sur le point d'honneur
personnel ou collectif, toujours  l'avant-garde des guerres, des
coups  porter  l'ennemi hrditaire, souffraient d'une dchance
vaguement ressentie par la masse, pendant les dix dernires annes
du rgne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement de notre
influence en Europe et de l'autre ct de l'Atlantique.

La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant qu'un prtexte 
clater. Se solidariser avec les prtentions sparatistes des
colonies rvoltes rpondait donc  une politique logique et qui
s'imposait.

Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires trangres de Louis
XVI, se fit le dfenseur de cette politique  laquelle l'opinion
publique, pour des raisons humanitaires plus gnrales, se montra
favorable. Mais comme en Angleterre, en France, il y eut deux
partis: celui des philosophes, des intellectuels de toutes sortes,
entranant  leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les
intelligences prises de nouveauts, qui plaaient les questions
d'mancipations sociales, d'indpendance et de libert au-dessus
des intrts d'une dynastie ou mme d'une patrie,--et celui des
politiques clairvoyants qui sentaient le moment venu de rparer les
effets regrettables d'une diplomatie dsastreuse, en faisant agir
une diplomatie plus avise avant de faire parler le canon.

On connat l'influence prodigieuse exerce par le mouvement
littraire du XVIIIe sicle sur l'volution des ides. Depuis
Voltaire, Rousseau, les rdacteurs de l'Encyclopdie jusqu'
Beaumarchais, tous les crivains de talent ont contribu  saper,
dans leurs bases, les institutions branlantes de l'ancien rgime, 
dnoncer un abus,  ridiculiser un privilge, aux applaudissements
souvent de ceux-l mmes qui vivaient de ces abus et de ces
privilges. De pareils applaudissements, d'une nature incohrente et
parfois dplacs en France, parce qu'ils manaient d'hommes
ignorants qui approuvaient leurs propres bourreaux, taient
parfaitement comprhensibles quand ils s'adressaient aux hardis
mancipateurs d'Outre-Mer: les dfenseurs de leurs droits, devenus
les ennemis de l'ennemi commun: l'Anglais.

Cette dualit de conception fait comprendre la communaut de
sentiments qui, pendant un moment, unit, dans le mme espoir, les
libraux qui saluaient l'aurore d'une rpublique et les plus fidles
serviteurs de la Monarchie qui voyaient, dans le soulvement des
Amricains, l'occasion unique d'une revanche  prendre sur
l'Angleterre.

Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prvoyait, en
Europe, que les colonies anglaises se spareraient de la mtropole.
Surtout en France, les hommes d'tat et les diplomates qui
connaissaient la question  fond, devanaient les vnements dans
leurs plans et projets de politique internationale et n'hsitaient
pas  donner des dtails anticips sur le prochain dmembrement de
l'empire britannique,--le tout sur le papier.

Ds 1750, Turgot ne leur avait-il pas donn raison en mettant cet
aphorisme qui, pris  la lettre, serait la condamnation de tout
systme de colonisation: Les Colonies sont comme des fruits qui ne
tiennent  l'arbre que jusqu' leur maturit. Devenues suffisantes 
elles-mmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour
l'Amrique.

Et le duc de Choiseul qui portait sans doute  regret, la
responsabilit de la paix de Paris, chercha par tous les moyens  en
conjurer les nfastes effets. Il aurait voulu que la prdiction de
Turgot se ralist le plus tt possible. Il entretenait des
missaires qui le renseignaient sur l'tat gnral de l'Amrique.
Entre la prise de Qubec et celle de Montral, Favier lui adresse un
mmoire o il passe en revue, d'une faon saisissante, les causes
qui entranent la perte du Canada pour la France et celles qui
entraneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
semble s'tre inspir des considrations mises par cet agent
perspicace, quand il crit  M. Durand, notre ambassadeur 
Londres[15]:

... Les colonies d'Amrique ne peuvent tre utiles  la Mtropole
qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre les matires premires
de leurs besoins. Car l'on ne doute pas que tout pays loign qui
est indpendant pour ses besoins ne le devienne successivement dans
tous les points; et d'ailleurs, de quelle utilit une colonie de
l'Amrique septentrionale sera-t-elle  la Mtropole si elle n'en
tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les
colonies septentrionales de l'Amrique soient totalement assujties,
qu'elles ne puissent oprer, mme pour leurs besoins, qu'aprs la
volont de la mtropole; cela est possible quand on a en Amrique
une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement fait de la
dpense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais
une mtropole qui aura dans le Nord de l'Amrique des possessions
trois fois plus tendues que la France, ne pourra pas,  la longue,
les empcher d'avoir des manufactures pour leurs besoins; elle doit
se restreindre  fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps,
car le luxe amnera srement l'indpendance.

[Note 15: Le duc de Choiseul  M. Durand, Compigne, le 24 aot
1767, _Documents historiques_, n 71.]

       *       *       *       *       *

Cette heure n'avait pas encore sonn. En 1768, le colonel de Kalb,
envoy en Amrique pour y tudier les ressources militaires des
Colons et les secrets desseins de leurs chefs, crivait de
Philadelphie[16]: L'loignement de ces peuples de leur
gouvernement, les rend libres et licencieux; mais au fond, ils ont
peu de disposition  secouer cette domination par le moyen d'une
puissance trangre. Ce secours leur serait encore plus suspect pour
leur libert.

[Note 16: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15
janvier 1768, _Documents historiques_, n III.]

Depuis, les choses avaient sans doute bien chang, mais il fallait
pourtant prendre des prcautions avant d'appliquer officiellement
une intervention  mains armes.

Au dbut, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, de leur
propre mouvement, sur les champs de bataille de l'Amrique, ne
comptaient certes pas combattre pour des principes qui taient en
parfaite contradiction avec ceux dont ils constituaient l'manation
la plus brillante. Leur enthousiasme peut paratre extravagant pour
les partisans de la monarchie absolue--quelle qu'en soit la
nationalit--mais il faut admettre qu'il y a dans leur cas une
certaine insouciance, un entranement chevaleresque, un geste quasi
instinctif qui les poussait  tirer l'pe contre la perfide Albion,
en la tirant en faveur des insurgs, mme au dtriment des
sculaires avantages attachs  leur propre caste,  la condition,
toutefois, d'en rapporter tout profit  leur pays. Cela est
tellement vrai que les Amricains, gens ralistes, ne se firent pas
d'illusion  cet gard, et, dans plus d'une circonstance, surent
faire la part de leur reconnaissance et de leur circonspection. De
mme que, jusqu'en 1763, ils s'taient solidariss avec les Anglais
pour faire chec  la domination franaise menaant de les resserrer
 tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, de mme, les
Franais pouvaient se solidariser avec les rvolts Amricains dans
le but cach de regagner le terrain perdu depuis le Canada jusqu'
l'embouchure du Mississipi. Il fallait donc garder une juste mesure.

En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, aprs
s'tre entirement dvou  la cause de l'indpendance amricaine,
il caressait le projet d'arracher aussi le Canada aux mains des
Anglais,--le Canada, cette premire conqute franaise dans
l'Amrique du Nord. Il s'en tait ouvert au Congrs dont une
commission labora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
anglaises seraient attaques simultanment par Dtroit, le Niagara
et Saint-Franois. Une flotte franaise devait s'emparer de Qubec.
Quand on demanda l'avis du gnral Washington sur ce projet, il
rpondit au Prsident du Congrs par une lettre intressante qui,
entre autres objections, contenait des rserves de cette nature:
Vous voulez introduire un corps important de troupes franaises au
Canada, les mettre en possession de la capitale de cette province
qui leur est attache par tous les liens du sang, des moeurs, de la
religion... Je crains que ce ne soit l une trop grande tentation 
laquelle ne saurait rsister aucun gouvernement obissant aux
maximes ordinaires de la politique nationale.

La clairvoyance de Washington n'tait pas en dfaut. Si la France
occupait le Canada, n'avait-elle pas arrire-pense de n'en plus
sortir? Personne n'en a jamais mis la prtention,  cette poque,
mais l'ventualit ressortait de la fatalit des vnements. Avec la
France au Nord, l'Espagne  l'Ouest et au Sud, la rpublique
naissante aurait t encercle et comprime par une puissance
suprieure  celle de l'Angleterre. Le Congrs abandonna ce projet
dangereux et l'incident montre quels sentiments complexes animaient
les hommes les plus dsintresss.

D'ailleurs, avant que se prsentt cette ventualit, M. de
Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-amricaine en vue de
faciliter l'indpendance des Colonies, tendait virtuellement vers la
mme solution. Que voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui
approuvaient et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer les
dsastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait la France
depuis la perte du Canada,--et le voulant, le meilleur moyen,
certes, et t de reconqurir le Canada, ce premier tablissement
franais en Amrique qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie,
mais, tout de mme, lui devait l'initiation  la vie religieuse,
sociale, nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles 
dtruire.

Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu' cette
extrme,--d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce monde, puis, parce
que son application tait, en l'occurrence, quasi irralisable.

Mais, telle constatation, mme platonique, fait ressortir un point
spcial et important de l'volution des tats de l'Amrique du Nord:
leur longue dpendance des deux pays dont ils manent et qu'ils
combattent tour  tour. Ces tats dpendant de l'Angleterre, luttent
contre la France; une fois la France crase, ils luttent contre
l'Angleterre avec le secours de cette mme France. Ces alternatives
qui proviennent de la nature mme des choses et prennent leur
origine au dbut de toute colonisation dans les rgions
septentrionales de l'Amrique, aboutissent invitablement  une
politique de bascule qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, 
travers la Rvolution franaise, le Directoire, le Consulat et le
Premier Empire, fera osciller les hommes d'tat amricains, entre
une alliance franaise et une alliance anglaise, au gr des ides
dfendues tour  tour par les rpublicains ou les fdralistes. Aux
tendances d'une nature plutt sentimentale, auxquelles obissaient
les hommes de tous les partis, s'ajoutrent les opinions plus
prcises des hommes d'tat, les avis motivs des politiciens, des
ministres et crivains qui avaient tudi la question en thorie et
en pratique et entrrent dans les dtails techniques.

Louis XVI se plaant sur le terrain purement dynastique et
monarchique, ne pouvait admettre, dans sa conception simpliste et
troite, qu'un roi pt protger contre un roi des sujets en rvolte.
Sa comprhension honnte, mais limite, des choses de l'histoire et
de la politique, l'empchait d'embrasser, d'un coup d'oeil, un vaste
plan o seraient reprises, par exemple, les grandes vues d'un
Richelieu ou d'un Colbert, sous l'gide d'un Bourbon ambitieux.
C'et t la continuation logique de la politique de Louis XIV, de
l'poque de la fondation de la Louisiane. Mais les temps taient
aussi changs que les hommes et ce que M. de Vergennes, interprte
du sentiment national, voulait simplement accomplir, c'tait son
devoir de Ministre des Affaires trangres, solidaire des dcisions
de ses devanciers et trs au courant des vnements qui composent la
trame de l'histoire.

Son rapport au roi, pour l'clairer sur la question, est, en somme,
un rsum des faits et des ides que nous venons d'numrer, mais un
rsum prsent sous une forme de politique internationale et
donnant des prcisions spciales sur le conflit ouvert entre les
colonies amricaines et la mtropole, au point de vue des avantages
qu'en pourrait tirer la France.

Dans l'intrt de son pays, ou pour parler le langage de l'poque,
dans l'intrt des couronnes de France et d'Espagne, il convenait,
selon lui, d'entretenir les hostilits,--une guerre civile entre
l'Angleterre et ses colonies qui ne pouvait qu'puiser vainqueurs et
vaincus; la paix, dans ces conditions, d'o qu'elle vnt, menacerait
de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur devant
forcment aspirer  s'emparer des possessions amricaines de ces
deux pays, pour en tirer des avantages commerciaux; ou bien, si
l'Angleterre tait vaincue, elle chercherait certainement des
compensations aux dpens de ses voisins. Le Ministre Vergennes
conseille donc des mesures d'hostilit,--mais d'une hostilit
secrte, comportant des secours en argent et en munitions, ne
compromettant pas la dignit du roi,--ou plutt le principe de la
Monarchie--qui ne permettait pas de secourir ouvertement les
insurgs, aussi longtemps que l'indpendance amricaine ne serait
pas un fait accompli, ou prsentant de grandes chances de
s'accomplir.

Vergennes soumit la minute de son rapport  Turgot pour avoir son
avis. Il est intressant de rapprocher et de comparer les opinions
de ces deux hommes d'tat en ce qui concerne l'intervention
franaise en Amrique.

Si Vergennes pousse  la guerre, Turgot incline plutt vers la paix.
Le contrleur gnral des Finances se place naturellement au point
de vue financier. Il prfrerait,  tout prendre, la subjugation
complte des colonies amricaines  l'Angleterre, estimant que leur
maintien sous le joug anglais aboutirait  un mcontentement
permanent, obligeant la Mtropole  immobiliser des forces
considrables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens d'action en
Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilit un peu paradoxale,
que la perte du Canada avait t plutt avantageuse pour la France,
puisque les colonies anglaises, dlivres de la crainte d'une
intervention de ce ct, n'avaient plus  chercher la protection de
la Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces colonies
devenaient entirement indpendantes, la possession du Canada serait
de nouveau avantageuse pour la France, cette province pouvant tre
considre par les colonies anglaises comme une allie  opposer aux
prtentions de la mre-patrie. En cela, Turgot allait trop loin, il
n'tait nullement question du Canada, en l'occurrence, et mme, pour
l'avenir, comme nous l'avons vu plus haut, les colonies anglaises
solidarises avec la Mtropole, qui avaient largement contribu 
nous vincer de la valle du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
mancipes du joug anglais, ne pouvaient songer  se mettre sous le
joug franais,--ce qui et t plus ou moins le danger d'une
occupation du Canada par la France.

D'un autre ct et contrairement  l'avis de Vergennes, Turgot ne
croyait pas les Anglais, battus par les Amricains, en tat de
chercher une compensation en attaquant les possessions franaises et
espagnoles en Amrique. Les Amricains, rvolts et victorieux, ne
laisseraient certes pas leurs adversaires constituer une puissance
dans leur voisinage. Avant tout, on sent que ces rserves lui sont
dictes par le mauvais tat de nos finances qui ne permettent pas,
pour le moment, de maintenir l'arme et la marine sur le pied qu'il
faudrait. Mais comme son collgue des Affaires trangres, Turgot
n'est pas oppos  une action secrte,  l'intervention d'anciens
officiers franais qui pourraient offrir leurs services avec leurs
expriences et nous renseigner, en mme temps, sur la situation du
pays: en rsum, les deux ministres veulent maintenir la paix
officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous main, 
dvelopper les hostilits.

Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons louches
auxquelles furent mls Beaumarchais, Silas Dean, Arthur Lee et
Franklin,--jusqu' ce que ce dernier, par son habilet et l'autorit
de son caractre, hta la signature des traits avec la France:
d'abord, un simple _trait d'amiti et de commerce_, puis, un
trait, aux termes duquel, l'alliance projete, devait maintenir
effectivement la libert, la souverainet et l'indpendance absolue
des tats-Unis.

Ces traits devaient tre tenus secrets pendant quelque temps; ils
furent bientt connus en Angleterre, ce qui suscita des discussions
et des contestations entre Silas Dean et Arthur Lee qui s'accusaient
rciproquement d'indiscrtion, voire mme de trahison.

Mais la situation va s'claircir.

Aux agents secrets, inavous, travaillant dans l'ombre, vont
succder des personnalits d'un caractre officiel, ayant  remplir
une mission officielle et agissant au nom d'un gouvernement qui
entend imposer son droit  la vie diplomatique. Fatalement, la
marche vers l'indpendance se prcipite,--on pourrait entendre le
bruit des pas acclrs. Les vnements se prcisent, les hommes
parlent plus haut. Grard qui avait collabor  la rdaction des
traits, est nomm Ministre aux tats-Unis et, pour viter la
dualit nfaste des vues et des influences, en 1778, le Dr Franklin
est nomm seul Ministre des tats-Unis  Paris.

Il n'tait plus gure possible de cacher ce que tout le monde savait
ou devinait. Le gouvernement franais se dcide  faire connatre
officiellement l'existence du trait au gouvernement anglais par
l'intermdiaire de son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord
Stormont est rappel: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
Bretagne, un moment de stupeur et de dsarroi o elle doit cueillir
le fruit amer de ses hsitations entre l'indpendance parlementaire
ou le despotisme parlementaire. Mais maintenant, les esprits
libraux qui avaient dfendu les quitables revendications des
frres amricains, ne pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il
s'agissait d'une diminution de la grandeur britannique.

En vain, Lord North fait aux communes des propositions de
conciliation; en vain Lord Rockingham aurait voulu qu'on accordt
l'indpendance  l'Amrique sans continuer la lutte sanglante,--il
tait trop tard.

De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.

Et le grand Chatham qui, au dbut, avait paru favorable aux
prtentions des insurgents, se trane mourant  la Chambre,
peut-tre pour la dernire fois, afin de protester contre les
tendances conciliantes qui deviendraient la rise de l'Europe.
N'est-il pas l'interprte de l'orgueil offens de la majorit de ses
compatriotes quand il s'crie dans une proraison pathtique:

.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore
referme sur moi... heureux d'tre encore vivant afin d'lever ma
voix contre le dmembrement de cette ancienne et noble Monarchie!...
Milords! Sa Majest a hrit d'un empire d'une tendue aussi vaste
que sa rputation tait intacte. Allons-nous ternir le lustre de
cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et de ses plus
belles possessions?... Un peuple qui, il y a dix-sept ans, tait la
terreur de l'Univers, est-il tomb assez bas pour dire  son ennemi
invtr: Prenez tout ce que nous possdons, mais assurez-nous la
Paix!... Cela est impossible!

C'tait cela pourtant que voulait l'ennemi invtr et ce langage
passionn, d'un patriotisme inquiet, caressait sans doute
agrablement un autre patriotisme, aussi farouche et aussi averti,
qui saignait en silence depuis le trait de Paris.

Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, la
France demeura fidle  son histoire,--et fidle  sa mission;
sentinelle vigilante montant la garde pour la dfense de sa propre
grandeur,--mancipatrice  l'avant-garde de toutes les ides de
progrs et d'indpendance, au profit du genre humain tout entier. La
tche  laquelle le destin la convie, prsente, de la sorte, un
double caractre: celui qui mane de la fiert avec laquelle elle
dfend ses intrts nationaux et celui qui s'attache au souci
gnreux du bonheur universel, en dehors de toute ide de
nationalit.

Cette dualit ne s'est jamais manifeste avec tant d'vidence que
dans les vnements qui prcdrent et accompagnrent la fondation
des tats-Unis d'Amrique.

Toute oeuvre, en effet, se compose de deux lments: la conception
et l'excution,--en l'occurrence, conception grandiose mais
dont l'excution ne pouvait s'abstraire des contingences
humaines,--conception qui remontait  l'origine mme de toute ide
nationale, ds le dbut ayant mis face  face la France et
l'Angleterre, mais qui, vers la fin du XVIIIe sicle, ne pouvait
tre excute que par des voies dtournes et tnbreuses.  cette
ncessit obirent les ministres, ces spcialistes de la politique
et de la diplomatie, comme tels astreints  entrer dans des
dtails mesquins,  compter avec les compromis,  mnager les
tiers,  s'arrter  des vues parfois troites. Ils se plirent,
de cette faon, aux roueries professionnelles,  la cuisine d'une
grande entreprise, aux petitesses du mtier imposes par les
circonstances.

Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux penseurs, aux
crivains qui avaient familiaris l'me franaise avec les ides de
libert, d'galit, de fraternit humaine,--grands mots qui ne
rpondent peut-tre pas  une ralit tangible, mais qui,  deux
reprises, dans l'histoire moderne, ont secou deux portions de
l'humanit d'un frisson d'espoir immense et de rnovation sociale.

Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en
tte, vint au secours des plbiens d'Amrique, soulevs contre des
abus d'autorit, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en
ralit, il obissait, instinctivement,  l'imprieuse mission de la
France. Avant de sombrer dans la tourmente rvolutionnaire, la
monarchie franaise, par sa gnreuse initiative, connut un instant
d'clat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les
gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus
les compagnons d'armes des soldats en sabots, taient arrivs  la
fin de leur carrire; ils se suicidaient en beaut avant d'tre
massacrs sur la guillotine et,  ceux qu'ils aidaient  prparer
l'oeuvre d'une grande rpublique, ils auraient pu dire: _Morituri
vos salutant!_




CHAPITRE III

LA RVOLUTION AMRICAINE ET LA RVOLUTION FRANAISE.

     Les Anglais ignorent la situation des colonies. -- Les
     grands caractres civiques sont en Amrique. -- Les citoyens
     fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. -- Conditions
     favorables  la fondation d'une dmocratie. -- Influence
     exerce par l'volution amricaine sur la rvolution
     franaise. -- En Amrique la libert existant dj, il
     s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait
     de la crer. -- Grande diffrence dans les moyens d'action.
     -- Jugement des Amricains sur la rvolution franaise. --
     Jefferson, tmoin des premiers troubles, les juge en
     rpublicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute
     sa sympathie au Tiers-tat. -- Gouverneur Morris,
     rpublicain aristocrate, penche pour l'ancien rgime.


Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la
domination des continents transatlantiques, avaient contribu, par
leur rivalit,  la fondation d'une grande rpublique. Rsultat
imprvu et un peu dconcertant pour quiconque ignorait les relations
de cause  effet,--rsultat fatal pourtant et qui ressortait de la
race et du pays.

Mais pour la France et l'Angleterre, les consquences de ce grand
vnement furent bien diffrentes.

La France, tout en cherchant une revanche, avait travaill pour un
idal de justice et d'indpendance.

L'Angleterre, malgr l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une
paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies,
s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire;
elle payait une dette contracte cent ans auparavant, quand elle
avait accord au Parlement l'autorit et la puissance de combattre
et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'aprs ce principe
libral, en effet, et malgr certaines divergences, s'taient
dvelopps les tats des possessions amricaines qui devaient
bientt trouver leur force dans l'union et un modle prcieux dans
la constitution du Massachusetts,--ce refuge du puritanisme et du
systme reprsentatif des Anglo-Saxons.

La rvolution d'Amrique ne fut donc, pour les deux branches de la
race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche amricaine,
d'un systme politique que tous les Anglais avaient un jour dfendu
ensemble avec la mme pret. Cette rvolution, en un mot, est
l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus
favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de
Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Rvolution de 1688.

Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
d'Amrique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies
diffrentes.  ce changement opr par la force des choses vient
s'ajouter une ignorance rciproque des conditions de vie qui, vers
le milieu du XVIIIe sicle, prit des proportions dangereuses, 
mesure que, du ct des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe
et les raffinements du beau-vivre, et, du ct des Amricains,
persistaient encore des habitudes de temprance et de simplicit. La
distance et l'tat insuffisant des moyens de communication
entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu' cette poque, on
mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours,
pour aller d'Europe en Amrique. Pendant cet espace de temps, bien
des vnements pouvaient se produire, modifiant entirement les
ides et les intentions, entre le dpart et l'arrive.

Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une
reprsentation fausse de la situation des colonies. Leur
indiffrence, d'ailleurs, en matire gnrale, ne cdait qu'en
prsence de l'intrt commercial et cet intrt naturellement
rpondait  leurs plus intimes convictions: les colonies avaient t
inventes par la Providence pour servir de dbouch au commerce
britannique.

Si le peuple tait ignorant, les ministres taient gnralement mal
informs. Les gouverneurs anglais envoys de la Mtropole dans les
diffrents tats des Colonies, pour s'y faire une position ou pour
remettre de l'ordre dans une vie dsordonne, emportaient avec eux
les fausses ides de la capitale et, par leurs renseignements,
faussaient les ides mme du Roi. Ils contriburent  provoquer et 
alimenter l'animosit qui devait, un jour, prendre des proportions
irrsistibles. Tel, le Gouverneur du Massachusetts, Bernard, qui,
ds que se produisirent les troubles suscits par l'acte du timbre,
ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravit du mouvement
et crivait  Londres, en janvier 1766:

Les gens ici parlent trs haut des moyens qu'ils ont de rsister 
l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York et Boston ne
sauraient rsister  une flotte royale. J'espre que New-York aura
l'honneur d'tre soumise la premire.

Ainsi, les fonctionnaires pays par les Colonies, qui auraient d
servir de trait d'union entre elles et un monarque irrit, ne
faisaient qu'attiser le feu qui couvait.

Il est certain aussi que plus un Anglais de cette poque s'levait
dans la hirarchie sociale, plus il devait se sentir un tranger
pour ses frres d'outre-mer. Il ne pouvait ni comprendre leurs
aspirations, ni admirer leurs vertus: les siennes consistaient 
dtriorer systmatiquement celles que la nature lui avait donnes.
Jamais personnel gouvernemental ne fut plus dprav dans la vie
prive et plus cynique dans la vie publique.

La richesse et le bien-tre qui, aprs le ministre de Chatham,
s'taient rpandus en Angleterre, proclamaient, certes, sa puissance
et sa prdominance dans les deux hmisphres, mais contenaient aussi
en germe le poison de toutes les extravagances et de toutes les
corruptions.

Les grands caractres qui, au XVIIe sicle, combattirent pour les
liberts civiques, avaient fait place  une gnration dnue de
scrupules et de grandeur d'me. Ceux qui perptuaient les traditions
de ces hommes probes et nergiques, n'taient plus en Angleterre:
ils taient en Amrique.

L, le tableau tait tout autre. On et dit, dans beaucoup de
rgions, une communaut sortie de l'imagination de Rousseau ou de
Fnelon. Les Franais, quelque peu imbus des ides librales de ces
deux crivains et qui donnrent l'aide de leur pe au mouvement
mancipateur d'outre-mer, furent charms par l'ambiance sociale les
entourant d'une atmosphre de simplicit et de grandeur.

La reine Marie-Antoinette, attire par le contraste qui la reposait
du poids des splendeurs royales, aimait  jouer les fermires dans
la fantasmagorie des Trianon,--dcor d'opra-comique oppos au dcor
d'opra du Palais de Versailles. Ainsi, pour les reprsentants de
l'aristocratie franaise, courtisans habitus  parader aux galas de
la Cour, le spectacle des moeurs amricaines fut un dlassement qui
rpondait sans doute aussi  l'engoment nouveau profess, depuis
quelque temps, pour la saine et forte nature. Les hommes qui avaient
lu le _Contrat social_, les audacieux qui, plus ou moins
ouvertement, devinaient et appelaient les changements profonds, les
bouleversements  la veille d'clater comme un tonnerre sur le beau
pays de France, se dlectrent, en amateurs superficiels peut-tre
d'abord, de voir des gens d'une dignit sans emphase valuer dans un
cadre si pittoresque.

Le comte de Sgur qui avait promen sa curiosit inquite  travers
tant de pays et tant de civilisations, ne trouva nulle part plus
ample matire  philosopher et  rver que dans ses tournes le long
des routes du Delaware, de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au
milieu des forts immenses, dont la virginit lui rappelait les
premiers temps de la conqute, il put voquer l'image des premiers
navigateurs dbarquant avec tonnement et audace sur ces rivages
inconnus. Puis, sans transition, il pouvait voir s'tendre  perte
de vue, quelque valle paisible o paissait un btail plein de
promesses succulentes,  proximit de maisons trs propres, d'une
certaine lgance, aux couleurs varies et voyantes, entoures de
petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos jours, dans
les moindres recoins intensivement cultivs de l'le de Jersey. Les
habitants de ces contres lui semblrent possder la fiert d'hommes
libres ne reconnaissant aucun matre, ne s'inclinant que devant la
loi, aussi loigns de toute vanit que de toute servilit[17].

[Note 17: COMTE DE SGUR, _Mmoires_.]

Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent  s'lever dans la
hirarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des circonstances
diffrentes les trouvrent  la hauteur de leur tche. Il suffit de
nommer John Adams, fils de fermier, qui sut prendre sur les
occupations matrielles imposes par sa condition, assez de temps,
pour se donner une instruction qui lui permit de ne pas tre
infrieur aux vnements o, dans la suite, il joua un rle
prpondrant. Le grand Franklin est le type classique du citoyen
amricain, fils de ses oeuvres, mais fils aussi de ses anctres et
de son temps. Rarement un homme, tant donnes les circonstances,
fit tant avec si peu. C'est la caractristique de ces fondateurs de
l'indpendance amricaine dont la force fut prcisment le caractre
 base d'nergie et disciplin, ataviquement, par le puritanisme. 
des degrs divers, on peut mettre sur le mme rang, Samuel Adams qui
inspira et guida la rsistance  l'acte du Timbre, Alexandre
Hamilton qui, simple commis chez un marchand, trouvait encore la
possibilit, sa journe faite, de suivre les cours d'une cole.
Jefferson qui avait de la fortune, l'employa  se procurer
l'ducation la plus haute que les ressources de son pays lui
permirent d'acqurir, se prparant, de la sorte, aux importantes
fonctions que, plus tard, il put remplir avec clat.

Les futurs soldats de la Rvolution furent soumis  un apprentissage
encore plus dur. Isral Putnam s'tait entran, pendant de longues
annes,  combattre les Indiens et les Franais. Nathaniel Green, le
plus habile lieutenant de Washington, tait le premier dans tous les
sports physiques, ce qui ne l'empchait pas de lire Plutarque et
Csar dans le texte grec et latin. On connat Washington et le dbut
de sa carrire militaire o il marcha contre les Franais du Fort
Duquesne, est digne du couronnement de cette carrire, o il
combattit contre les Anglais avec l'aide des Franais.

 tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser la
silhouette, taient ce qu'en Europe et surtout en Angleterre, on
appelait, avec quelque nuance de mpris, des gens de peu, de petites
gens, levs, quelques-uns dans la pauvret, quelques autres, mme
ceux dont la famille jouissait d'une certaine fortune, dans un
intrieur calme et modeste. Ils possdaient toutes les qualits pour
fonder une dmocratie et leurs vertus sans clat et leurs dfauts
sans attraits, formaient un contraste saisissant avec les vices
brillants et les attitudes hautaines de la royale Angleterre.

Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mmes de l'abme creus
fatalement par la nature, par la distance, par le temps, entre les
Colonies et la Mtropole.  la veille mme du grand bouleversement
qui allait les sparer  jamais de la mre-patrie, ils professaient
encore pour le chef suprme de cette patrie des sentiments de
respect et d'affection. Franklin, qui devait bientt changer
d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait  l'hostilit du
parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir  la sympathie
personnelle du Roi. Au dbut de la querelle si vite mue en guerre
farouche, il crivait ceci:... J'espre que tout ce qui est arriv,
ou pourrait arriver encore, ne diminuera en rien notre loyaut pour
notre souverain ou notre affection pour cette nation en gnral. Je
saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
dispositions, des vertus plus exemplaires ou un dsir plus ardent de
contribuer au bien-tre de tous ses sujets. La masse de ce peuple
aussi est d'une nature noble et gnreuse, aimant et honorant
l'esprit de libert et hassant le pouvoir arbitraire, quel qu'il
soit.

Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments 
l'gard de l'Angleterre, mais dans ces protestations impartiales,
semble se glisser aussi un sentiment d'indpendance absolue, prlude
de la rvolte: on dirait un tranger jugeant avec condescendance un
pays tranger.

Il faisait galement ressortir la diffrence des moeurs et des
conditions, quand il crivait  Joshua Badcock, en janvier 1772:
J'ai fait dernirement un tour en Irlande et en cosse. Dans ces
pays, une petite partie de la socit est compose de propritaires
terriens, de grands seigneurs, de gentilshommes extrmement riches,
vivant dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
est compos de fermiers trs pauvres, vivant dans la plus sordide
misre, dans des chaumires sales faites avec de la boue et de la
paille, et habills de haillons. Je songeais souvent au bonheur de
la Nouvelle-Angleterre o chacun est propritaire, a le droit de
voter dans les affaires publiques, vit dans une maison propre et
chaude, a de la nourriture et du combustible  profusion, ainsi que
des vtements, complets de la tte aux pieds, manufacturs peut-tre
dans sa famille.

Telle constatation fait comprendre l'tat social des deux pays et,
par consquent, l'tat politique qui en est la cause. En Angleterre,
un excs de richesses  ct d'un excs de misre, l'aristocratie
abondamment pourvue de tous les biens de ce monde et le peuple, en
gnral, courb sous le poids de travaux peu rmunrateurs: une
minorit exploitant une majorit, avec toutes les consquences qui
dcoulent d'un pareil rgime. En Amrique, une galit de besoins
et de moyens de parvenir effaant, pour ainsi dire, la distance qui
spare ceux qui possdent de ceux qui aspirent  possder. Pas de
barrires lgales opposes aux lgitimes prtentions vers une
situation meilleure,  cet ge hroque, du moins, d'une rpublique
en voie de formation. C'tait l vraiment les lments d'une
dmocratie prenant racine dans le sol mme du pays, produit naturel
d'une zone et s'panouissant en force et en beaut, comme sa flore
et sa faune. Et cette dmocratie, malgr ses apparences modestes
encore et comme entache, pour des yeux prvenus, de ncessits
petites et vulgaires, avait cependant pour promoteurs des
aristocrates, dans une certaine mesure,--je veux dire des hommes qui
taient les meilleurs dans la cit, dans l'glise, dans le conseil.

Ces aristocrates, toute proportion garde, et en donnant  la
dnomination un sens troit qui ne convient qu' ce qui
commence,--ne l'taient, en effet, que relativement et en
comparaison de ceux de leurs compatriotes encore trop absorbs par
des besognes matrielles et indispensables. Ils taient les
descendants directs de ces Puritains du deuxime exode, hommes
considrables dans leur pays, reprsentant la fine fleur de la
culture britannique dont ils parfumrent l'pret farouche qui
inspira et soutint les Pres Plerins dans leur dsespoir et dans
leur initiative. Cette collaboration intime et mystrieuse de deux
forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait d'en haut,
contenait en elle le germe d'une constitution dmocratique qui
n'excluait pas le souci des perfectionnements individuels, en dehors
de toute diffrence de caste ou de classe. On peut dire que c'est l
le cachet particulier de l'volution qu'on a appele la rvolution
amricaine,--au point de vue social s'entend--et qui la distingue
essentiellement de tous les mouvements similaires qui bouleversrent
les vieilles socits de la vieille Europe.

En France, par exemple, les choses se prsentrent sous un tout
autre aspect.

On a souvent parl de l'influence exerce par la rvolution
amricaine sur la rvolution franaise. Cette influence fut grande
au point de vue moral,--elle fut nulle quand on veut l'appliquer aux
origines, aux causes, aux moyens d'action,--tous lments aussi
diffrents que les tapes historiques des deux pays.

Certes, ds que dans les salons de l'aristocratie franaise o l'on
philosophait  loisir, o un mot d'esprit lgitimait toutes les
attaques  l'adresse de toutes les autorits et de toutes les
supriorits, on apprit que des colons anglais, pressurs par la
Mtropole, rsistaient aux injonctions dictes  Londres, ce fut un
sentiment de satisfaction compos de tendances frondeuses et
d'aspirations patriotiques.  mesure que les revendications des
insurgents se prcisaient, les penseurs, sociologues, conomistes et
politiciens qui, en France, marchaient  l'avant-garde, reconnurent
la ralit et la parent des ides qui s'agitaient encore
confusment dans leur cerveau. Mais ce n'tait que des ides,
exprimes par ces mots: libert, indpendance, galit sociale,
droits de l'homme,--toute la phrasologie librale, la mme au dbut
de toute crise rvolutionnaire et qui rpondait  de vagues
tendances et possdait la mme assonnance dans les deux hmisphres.
La thorie avant l'action; mais combien l'action devait tre
diffrente.

Dans la clbre dclaration d'indpendance, labore par les fortes
ttes du Congrs, rdige par Jefferson, ces aspirations, ces
revendications prirent corps en un langage clair et prcis. On
connat ce document qui est comme la charte d'mancipation d'une
humanit nouvelle. Quelle profondeur dans la conception, quelle
dignit dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une fraction de
peuple qui se rvolte contre une autre fraction. C'est le cri
librateur d'un peuple tout entier, dcid  secouer le joug d'un
peuple oppresseur. Et ce fut, pour ceux de nos anctres dj
troubls par l'approche d'une tempte qui allait bouleverser toutes
les hirarchies en France, une leon de choses et une leon de
mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, mans de la nature
mme de l'homme, revendiqus avec une assurance naturelle, ignorant
la dformation des tyrannies antrieures et s'affirmant en face
d'une tyrannie inconsciente.

Ces droits, il ne s'agissait pas de les conqurir, il s'agissait de
les faire respecter.

En France, le problme tait plus complexe et plus difficile 
rsoudre.

Tandis qu'en Amrique, la libert avait pris naissance avec la
naissance mme de la nationalit, en France, elle avait  lutter
contre des entraves sculaires; prjugs, intrts opposs des
classes, abus imposs par en haut: il fallait dtruire beaucoup pour
rebtir sur des ruines. C'tait  la fois plus tragique et plus
compliqu. Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
tus plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt tout 
fait et l'ide qui, pour un temps, s'est incarne dans une dynastie,
dans une faction, dans une secte politique ou religieuse, risque de
s'imposer  nouveau  l'engouement des foules ou  l'audace d'un
soldat heureux.  la tyrannie d'en haut, succde la tyrannie d'en
bas.  libert! s'est crie Mme Roland, avant de livrer sa tte
au bourreau, que de crimes on commet en ton nom! Ces crimes qui
ont laiss des claboussures de sang sur une des plus belles pages
de l'histoire de l'humanit furent pargns  l'Amrique.

Malgr les essais d'organisations sociales, copies d'aprs le
modle des deux grandes monarchies europennes, la fodalit n'y
avait pris que de faibles racines. Le sol n'tait pas favorable. La
pousse d'en bas tait trop forte pour que la pression d'en haut pt
s'exercer d'une faon dprimante; ou plutt, il n'y avait ni haut,
ni bas, mais une solidarit d'efforts vers un idal commun, dans la
crainte des mmes dangers extrieurs et sur la base des mmes
principes religieux et politiques. Les cadres dans lesquels se
mouvaient et touffaient les vieilles socits, ne pouvaient
s'adapter  un groupement d'individus qui avaient prcisment rompu
avec d'anciennes faons de penser et d'obir, afin de pouvoir mieux
concilier les droits et les devoirs de l'individu avec les droits et
les devoirs de la collectivit.

Aussi, lorsque vint la maturit de telles consciences, lorsque sonna
la majorit d'un peuple aspirant  affirmer son droit 
l'indpendance, il n'y eut pas de luttes de classes, pas de luttes
contre la noblesse, contre le clerg et contre le roi,--le roi
d'Angleterre ne devant plus tre considr que comme le reprsentant
d'un peuple tranger et hostile,--il n'y eut pas de gradation dans
la composition des diffrents partis, allant du libralisme
philosophique  la dmagogie sanglante, des reprsentants des
tats-Gnraux  Vergniaud,  Danton puis  Robespierre pour aboutir
 Bonaparte; il n'y eut pas de proscriptions, d'migrations en
masse, pas de guillotine, pas de massacres et pas de Terreur: il y
eut simplement, et malgr les querelles intestines invitables, un
grand mouvement, un lever de boucliers en faveur d'une grande cause,
pour laquelle, rpublicanisme et patriotisme formaient les termes
extrmes d'une mme conception.

On voit, tout de suite, la diffrence qui, dans leurs moyens
d'action, spare la rvolution amricaine de la rvolution
franaise. Si les hommes d'tat de l'Union sympathisrent
immdiatement avec les hommes nouveaux, avec les tendances nouvelles
qui prenaient de plus en plus consistance en France  la fin du
XVIIIe sicle, ils s'aperurent bientt que, sous la mme tiquette,
se heurtaient des lments divergents et contradictoires. Quoique
les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle des tats, ils
taient cependant nos ans en fait d'organisation rpublicaine: ce
qui, pour eux, dcoulait logiquement, clairement, fatalement, des
conditions mmes de leur tablissement dans des territoires immenses
et libres, affranchis par la distance de tout contact et de toute
influence directe, devenait, pour nous, d'une ralisation
problmatique, exigeant le concours des forces vitales de la nation.
La France, glorieuse et grande par son pass, souffrait de ce pass
et, pour prparer les voies vers l'avenir, devait avoir recours 
une rupture violente.

Les Amricains de marque qui vcurent en France  cette poque
trouble de notre vie nationale, se rendirent vite compte de ces
divergences et jugeant les vnements en Anglo-Saxons habitus au
rgime reprsentatif, relevrent bien des contradictions et bien des
hrsies dans les premiers balbutiements du rgime rpublicain
franais. Nous pouvons nous en faire une ide en feuilletant les
lettres, en parcourant les mmoires de Thomas Jefferson et de
Gouverneur Morris, par exemple, qui rsidrent  Paris pendant les
journes dcisives de la Rvolution.

Nomm Ministre des tats-Unis en France, en 1785, au dpart de
Franklin, Jefferson est rpublicain dans l'me, mais si bizarre que
puisse paratre tel assemblage d'adjectifs, un rpublicain dmocrate
par principe et aristocrate par ducation. Sa situation de fortune
et sa position sociale lui avaient facilit les jouissances de tous
les biens matriels et intellectuels. Il consacra toutes ses
ressources au progrs et au bien-tre du peuple. Il solidarisa son
avenir avec l'avenir de son pays.

Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant dans
le royaume de France en passe de devenir rpublique. Sa premire
impression, tout en tant un peu incohrente, n'est pas entirement
dnue d'optimisme. En gnral, il nous trouve bien en retard dans
la comprhension et la mise en action de tout ce que comporte ce
mot: indpendance,--qu'il ne faut pas confondre avec licence.
Quelques-unes de ses lettres laissent percer un certain tonnement.
Ds 1787, il remarque le grand nombre de caricatures, placards et
bons mots qui circulent sans soulever de censure. Mais la foule 
son tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
crit  la date du 30 aot:

... Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice  la Cour
des Aides, a t hu sans rserve par la populace. La voiture de
Madame de.... (J'ai oubli son nom), portant livre de la Reine, a
t arrte, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait
insulter. La Reine, allant au thtre avec Mme de Polignac, fut
reue par des hues. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine
pleure mais continue de pcher. Le comte d'Artois est dtest et
Monsieur est grand favori. L'Archevque de Toulouse est nomm
premier Ministre,--c'est un caractre vertueux, patriotique et
capable... En l'espace de trois mois, l'autorit royale a perdu, et
les droits de la nation ont gagn plus de terrain par une simple
volution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses
guerres civiles sous les Stuarts....

C'est le dbut du drame et Jefferson coute les acteurs de la
comdie royale rpter, avec plus ou moins de succs, les dernires
tirades de leur rle. Son attention est surtout attire par
l'Assemble des Notables, la cour plnire, les tats-Gnraux, qui,
par tapes devaient mener aux rformes dfinitives.

Jefferson tait trs li avec La Fayette. Peu de temps aprs la nuit
du 4 aot, le gnral vint lui demander l'hospitalit pour quelque
six ou huit amis qui dsiraient se runir sur un terrain neutre afin
de discuter sur le droit de veto devant tre accord ou retir au
Roi. Sur l'invitation empresse du diplomate amricain, La Fayette
vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier,
Maubourg et Dagout, tous patriotes anims des meilleures intentions,
prts  se consentir des concessions mutuelles. Cette runion
d'hommes politiques notoires chez le reprsentant d'un pays
tranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez
dlicate. Sa franchise et son tact le tirrent d'embarras. La
discussion, dit-il, commena  quatre heures et fut continue
jusqu' dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le tmoin
silencieux d'une argumentation calme et sincre qu'on trouve
rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un
raisonnement logique, une loquence svre, dnue de toute vaine
rhtorique ou dclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
dialogues de l'antiquit qui nous ont t transmis par Xnophon,
Platon et Cicron.

Jefferson avoue,  la veille des tats-Gnraux, que la France n'est
pas mre pour toutes les rformes, pour l'exercice de certains
droits du moins, considrs comme lmentaires dans les pays de race
anglo-saxonne,--tel l'_Habeas corpus_. La suppression des lettres de
cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
Amricain ne peut s'empcher de relever, avec quelque amertume, la
lgret des Franais, leur esprit arrir, quand il s'agit de
dveloppement politique. crivant  Mme Adams,  l'occasion de la
runion des notables, il avait dj dit: Jusqu' prsent, le
rsultat le plus remarquable de cette assemble est le nombre
incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
Si on les runissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
que l'Encyclopdie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable
d'un effort srieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot
 propos, pourrait dsarmer toute la nation rsolue  se rvolter.

Jefferson est svre.

Il craint, certes, les hbleurs dans la future assemble qui va se
runir. Il fait de l'ouverture des tats-Gnraux,  laquelle il
assista, une description un peu superficielle: Si on les considre
comme une mise en scne d'Opra, c'tait imposant; au point de vue
affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait tre et
trs bien dbit. Personne n'entendit un seul mot du discours du
Chancelier, de sorte que, jusqu' prsent, je n'ai pas encore pu
savoir de quoi il avait t question. Le discours de M. Necker fut
aussi bon que le permettait le nombre des dtails qu'il tait oblig
de traiter.

Mais pour l'observateur judicieux, l'intrt de la question commence
quand il s'agit de fixer le systme du vote: le Tiers-tat lve la
tte. Jefferson comprend que, de ce ct, sont la force et l'espoir.
Ses reprsentants, dit-il, possdent presque tous les talents de la
nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modrs. Il y a,
certes, parmi eux des ttes chaudes; mais ceux qui exercent le plus
d'influence sont de sang-froid, temprs et sagaces. Chaque
initiative prise par cette chambre a t marque par de l'adresse et
de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors
d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement dlibrer. Elle
possde peu d'hommes de talents modrs et pas un homme d'un talent
suprieur...

C'est dcidment au Tiers-tat que Jefferson rserve toute son
admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premires
discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires
auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes
nergiques qui, dans les transactions les plus difficiles,
demeurrent en possession d'eux-mmes, rsolus de mettre le feu aux
quatre coins du royaume et de prir dans cet incendie, plutt que de
retrancher un iota  leur projet de modifier totalement la forme du
gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister 
ce changement. Mais son me rpublicaine tait satisfaite de ce
qu'il avait vu et il tait persuad que la modration qu'il
recommandait autour de lui ne serait pas trouble par des
manifestations d'un caractre plus agressif. En cela, son optimisme
se trompait et allait tre soumis  une preuve redoutable.

Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la
Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la
responsabilit de la Rvolution. Cette femme sduisante, produit de
son poque et de sa caste, cette crature sensuelle, hautaine,
inconsciente et artificielle, n'tait pas de taille  enrayer le
grand mouvement et, encore moins,  le provoquer. On dirait que
Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les
causes lointaines, inluctables, avec les prtextes fournis par des
comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de
Marie-Antoinette d'aprs les Jacobins, d'aprs les campagnes
odieuses et les libelles indignes dirigs contre la fille de
Marie-Thrse, qui ne pouvait tre autre qu'elle n'a t.

Quand Jefferson crit, par exemple, dans son Autobiographie: ...
J'ai toujours pens que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y
aurait pas eu de Rvolution. Aucune violence n'aurait t provoque,
ni exerce... Le Roi aurait march la main dans la main avec ses
sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la
sentence qui mit fin  la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
vot la mort de Louis XVI... J'aurais enferm la Reine dans un
couvent, l'empchant ainsi de nuire, j'aurais plac le Roi dans la
situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limits qu'il
aurait, certes, exercs honntement. De cette faon, il n'y aurait
pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et
l'occasion ne se serait pas prsente de ces atrocits qui
dmoralisrent toutes les nations de ce monde et dtruisirent et
continuent  dtruire des millions et des millions de ses
habitants... quand il crit ces lignes, dis-je, il applique aux
choses et aux gens de France sa mentalit d'anglo-saxon amricain
dont les principes dmocratiques se sont dvelopps quasi
naturellement et il juge avec son esprit indpendant qui, aprs
avoir espr une rvolution ralise sans effusion de sang, la voit
dvoye dans les pires excs et finalement escamote par l'ambition
de Bonaparte.

Gouverneur Morris, qui vint en France en fvrier 1789, tait un
rpublicain aristocrate. Il tait rpublicain parce qu'il se rendait
bien compte qu'aucun autre gouvernement ne pouvait convenir 
l'Amrique. Les lments d'une monarchie et de ce que nous
appelons, en Europe, une aristocratie, y faisaient dfaut. Pas de
hirarchie sociale, pas de distinction de classes, qui sont
l'essence mme d'un gouvernement aristocratique. Il tait un
aristocrate parce qu'il descendait d'une de ces anciennes familles
qui, tout en pousant les querelles des citoyens rpublicains du
Nouveau-Monde, n'avaient pas entirement rompu avec les ides de la
vieille Angleterre et transmettaient prcieusement, de pre en fils,
les bienfaits d'une ducation raffine,--cette grande supriorit
auprs des gnrations jeunes, encore rudes et frustes. Lui-mme a
dit quelque part: En adoptant la forme rpublicaine du
gouvernement, je ne l'ai pas seulement prise comme un homme prend
une femme, au hasard de la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes
agissent  l'gard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
ses dfauts.

Gouverneur Morris possdait tous les dfauts et toutes les qualits
d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, spirituel, il
appliquait son clectisme philosophique  ses vues politiques; il ne
prconisait aucun rgime de prfrence  un autre, le meilleur tant
sujet  caution et se recommandant plutt par sa facilit
d'adaptation  la nation  laquelle il convient le mieux que par sa
valeur intrinsque. De sorte que, si le gouvernement rpublicain
s'imposait  l'Amrique, on pouvait se demander s'il convenait bien
 la France. Gouverneur Morris semble en douter et, rpublicain en
Amrique, il est plutt royaliste en France. Il trouve Jefferson
exagr dans sa propagande dmocratique. Les deux Amricains, dans
leurs jugements sur la Rvolution franaise, ne sont pas toujours
d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions sur un
bouleversement social qui doit nous diviser si profondment
nous-mmes, ils refltent les tendances des deux partis politiques
qui vont se disputer la direction des affaires aux tats-Unis: les
Rpublicains et les Fdralistes.

Gouverneur Morris, fdraliste, aime la France comme il le proclame
dans beaucoup de ses lettres, mais avant tout, il aime la France
telle qu'elle est encore: la France aristocratique, lgante,
brillante, lgre et corrompue, la France aux gestes chevaleresques
et aux belles manires, celle qui fit la guerre en dentelles et
semblait incapable de la faire en sabots. Ses gots raffins lui
font apprcier la vie  la fois complique et superficielle des
salons avec tout ce qu'elle comporte d'agrments un peu artificiels
mais dnotant une culture trs pousse et une vivacit trs
spciale,--tel ce vin minemment franais: le champagne. O
trouvait-on tout cela?  la cour, dans les milieux gravitant autour
de la cour, o de grands noms brillaient encore de l'clat des
grands souvenirs.

C'est l que le rpublicain Gouverneur Morris frquentait.

Et, en 1792, quand tout cela fut  jamais dispers  tous les vents
de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde
cependant sa sympathie  la France, comme le prouvent ces lignes
adresses  Thomas Pinckney: Je fais des voeux, des voeux sincres
pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis
reconnaissant des efforts qu'il a raliss pour notre cause, et je
pense que, si l'on pouvait tablir une bonne constitution ici, ce
serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,
d'tendre le bienfait de la libert  tant de millions d'hommes, mes
frres, qui gmissent encore sous le joug du despotisme, en
Europe[18].

[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]

Par une anomalie seulement comprhensible lorsque l'on connat les
antcdents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes
de sang franais, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la
rpublique amricaine, parat aux Franais un peu ple dans ses
professions de foi rpublicaines et Mme de Tess, ainsi que Mme de
La Fayette, l'accusent de modrantisme. Il le confesse lui-mme:
Rpublicain, dit-il, et frachement moulu d'une des constitutions
les plus rpublicaines qui soient, je prche sans cesse le respect
pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prche la
modration...

Il fait aussi une description de la premire session des
tats-Gnraux; il la dcrit en termes plus pittoresques que
Jefferson, mais on dirait un royaliste, mu de ce qu'il a vu, qui
tient la plume: ..... mon arrive, M. Necker est applaudi
bruyamment et,  plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orlans; il
en est de mme pour un vque qui a longtemps vcu dans son diocse
et pratiqu toutes les vertus rclames par son ministre... Un
vieillard qui avait refus de mettre le costume assign au Tiers et
qui se prsenta dans ses vtements de fermier, est longuement
applaudi. M. de Mirabeau est hu, quoique en sourdine. Enfin, le Roi
arrive et prend sa place; la Reine  sa gauche, deux degrs plus bas
que lui. Il pronona une courte allocution, bien dite, ou plutt,
bien lue. Le ton et la manire ont toute la fiert qu'on peut
attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par
des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des
larmes s'chapprent de mes yeux en dpit de moi-mme. La Reine
pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait
entendre pour la rconforter. Je me serais certainement fait
entendre si j'tais Franais; mais je n'ai pas le droit d'exprimer
un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent
dans mon voisinage de le faire. Ayant parl, le Roi se dcouvre et
quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.
Quelques-uns du Tiers font le mme geste, mais, par degrs, se
dcouvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
parat le dsapprouver et une conversation semble s'engager dans
laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit
protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet
incident, tant trop loign pour voir distinctement et encore
moins, pour entendre.

Aprs le discours de M. Necker, le Roi se lve pour se retirer et
il est salu d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lve  son tour
et,  ma grande satisfaction, elle entend, pour la premire fois,
sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse
une rvrence qui provoque une acclamation plus nourrie  laquelle
elle rpond par une rvrence plus accentue...

Ces dtails de chapeaux retirs et remis, auxquels s'arrte
Gouverneur Morris, paraissent,  premire vue, un peu purils.  y
regarder de plus prs, ils ont une signification profonde. Les
reprsentants du Tiers-tat qui se couvrent quand Messieurs de la
Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le
symbole de leur dignit d'hommes libres, prts  rclamer l'galit?

 mesure que le drame se droule, Gouverneur Morris se trouve
dpays par la mise en scne thtrale des sentiments, par la
susceptibilit nerveuse des orateurs qui, n'tant plus matres
d'eux-mmes, ne pouvaient pas l'tre davantage de leur sujet et
commettaient des fautes irrparables dans l'exercice d'un mandat
important, ce qui ne l'tonn pas, car, dit-il: ils prennent le
gnie  la place de la raison pour guide, se servent de
l'exprimentation au lieu de l'exprience et s'avancent dans
l'obscurit parce qu'ils prfrent l'clair de l'orage  la pure
lumire du jour.

Naturellement, la mthode diffre entirement de celle
qu'employrent les hommes qui laborrent la constitution
amricaine; question de mentalit, de temprament et de race. Les
Amricains possdaient l'exprience, fruit de leurs rudes preuves,
depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mre-patrie, au
commencement du XVIIe sicle, jusqu'au jour o cette rupture devait
devenir un fait accompli. Quoi d'tonnant que Gouverneur Morris,
tout en proclamant les grands principes de la Rvolution, critiqut
les moyens employs chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la
Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus
en plus dtach des traditions raciques, constituent autant d'tapes
devant mener  l'anarchie finale. Le procs du roi lui fait prsager
sa mort.  cette occasion il crit  Jefferson: Une personne moins
au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait
trouver trange que le plus doux des monarques qui aient jamais
occup le trne de France, qui en est prcipit prcisment parce
qu'il ne veut pas prendre les mesures nergiques reproches  ses
prdcesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un
acte criminel, soit perscut comme le plus nfaste tyran qui ait
dshonor l'humanit,--que Louis XVI, en un mot, puisse tre
condamn  mort. Cela est, pourtant.

Aprs le 21 janvier 1793, Morris crit au mme Jefferson: Le Roi de
ce pays a t publiquement excut. Il mourut avec dignit. En
montant  l'chafaud, il exprima, de nouveau, son pardon  tous ceux
qui l'avaient perscut et l'espoir que son peuple gar pt
profiter de sa mort. Sur l'chafaud, il voulut parler, mais
l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux
fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les
excuteurs le saisirent et mirent une telle hte  faire tomber la
hache, le cou n'tant pas encore convenablement plac, qu'il fut
mutil...

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mls
de prs aux diffrentes phases du drame rvolutionnaire, est absorb
par les vnements journaliers, composant sa vie  Paris. Il oublie
parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
sereine rgion de l'ide, pour ne voir que les hommes qui se
dmnent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les
acteurs rcitant plus ou moins bien leur rle, passe le souffle
inspirateur et crateur. Et dans la Rvolution franaise, il
convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences
humaines, limite aux ncessits de races et de frontires,--celle
qui appartient  l'univers entier et qui, dpassant les frontires
d'une patrie, peut, telle une religion, entraner, dans son
rayonnement, d'autres patries.

Les Amricains qui suivirent le mouvement de loin, sans tre exposs
au spectacle immdiat des troubles sanglants, en comprirent sans
doute mieux la porte philosophique.  tant de distance, ils crurent
entendre comme l'cho de leur propre mancipation et considrrent
le nouveau gouvernement install en France comme l'tablissement
d'une rpublique soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours
vivace la reconnaissance pour l'aide donne contre l'Angleterre. Les
successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
France quand le terrain parut un peu dblay, se montrrent
impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les
consquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine prcdrent, dans le Congrs, les plans
politiques et la diffrence des points de vue s'affirma par la
formation de partis opposs. Les uns proclamaient la similitude des
principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les
deux rpubliques. Les autres en faisaient ressortir les
dissemblances. La Rpublique franaise, disaient-ils, est une et
indivisible; la ntre est compose d'tats souverains dans une
certaine mesure, possdant une juridiction particulire et des
intrts locaux; le fdralisme est considr, en France, comme une
trahison,--ici, la trahison consisterait  vouloir imposer l'unit
de gouvernement. L'Union qui respecte la diversit des tats, fait
la force de notre Confdration.

Les orateurs du Congrs, en mettant telles considrations,
faisaient ressortir la ncessit de dvelopper le sentiment d'une
nationalit bien dtermine.  ceux qui affirmaient que, malgr la
sympathie due  la France, la constitution britannique offrait plus
d'affinits avec la constitution amricaine, d'autres ripostaient
qu'ils n'taient ni Anglais, ni Franais, mais bien des Amricains,
nomms par le peuple pour dfendre des intrts exclusivement
amricains. Et, ceux-l taient dans le vrai; mais ils ne pouvaient
pas chapper  la fatalit qui s'imposait d'une politique amricaine
tour  tour ballotte entre l'influence franaise et l'influence
anglaise.

La presse amricaine reflte ces opinions contradictoires. On y
trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques
des tats-Unis, partags, pour un temps, entre l'Angleterre
ractionnaire et la France librale.

Les journaux critiquent ou exaltent les vnements de France,
suivant qu'ils reprsentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais
malgr l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se
manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,
devant le spectacle de tant d'excs incompris parce que suscits par
des conditions spciales  un pays tranger, parce que rprouvs par
une mentalit si diffrente de la mentalit latine. Dans ces excs
mme, indpendamment de toute sympathie pour les principes
rpublicains et  cause de ces sympathies sans doute, la
clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'tonne des
soubresauts de l'opinion franaise, elle condamne les revirements
subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les
gestes d'une allure trop thtrale, parce que derrire cette mise en
scne qui souvent amuse et parfois dtourne du but poursuivi, se
cache la menace des plus terribles tyrannies. Les tats-Unis n'ont
plus  craindre le retour de celles dont ils ont secou le joug;
mais des problmes nouveaux  rsoudre vont mettre leur jeune
indpendance  l'preuve.

Cependant, le drame rvolutionnaire, en France, a suivi sa courbe
ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionns, les
talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les
intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire
de gnie, d'nergie, de raison, d'utopie, de grce et mme de
beaut, a t dpens en pure perte, pour un temps du moins, car la
moisson seme au prix de tant de sacrifices, d'abngations et de
crimes, germera plus tard. Mais, voici que dj, sur tant de ruines
amonceles sur des ruines, sur la mle confuse de tant d'ides qui
se heurtent et s'annulent en une incohrence anarchique, s'annonce
une re d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,
sur l'ombre plissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la
silhouette fine et nigmatique du capitaine, du gnral, du consul:
Bonaparte.




CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTS DIPLOMATIQUES.

     Napolon merge et Washington hsite. -- Deux partis se
     constituent aux tats-Unis: Les Rpublicains et les
     Fdralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
     -- Jefferson devient le reprsentant du rpublicanisme
     avanc. -- On critique la mise en scne luxueuse des
     rceptions du Prsident et de Mme Washington. -- Les
     relations entre la France et les tats-Unis se troublent. --
     La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
     incorrecte. -- L'influence anglaise prdomine. -- Le trait
     de Jay,  Londres. -- Fauchet prcise la nature de nos
     rapports avec l'Amrique du Nord, en l'an V de la
     Rpublique. -- Jugement quitable de Pastoret. -- Pinkney,
     Marshall et Gerry, envoys  Paris. -- Rle de Talleyrand.
     -- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les
     partager en ce qui concerne l'Amrique.


 l'heure o l'toile de Bonaparte se levait  l'horizon politique
de l'Europe, les courants d'ides et d'vnements relatifs 
l'Amrique, rsums dans les chapitres prcdents, taient connus de
tous ceux qui aspiraient  jouer un rle dans l'tat, de tous ceux
qui suivaient, avec intrt et perspicacit, la marche souvent
obscure de l'histoire.

Il faut bien le rpter: les fondateurs de la rpublique amricaine
partagrent, dans leurs jugements sur la rvolution franaise, les
mmes engoments et les mmes antipathies que nos partisans et nos
adversaires europens. Ces sentiments suivirent la gradation de la
fivre qui nous entranait dans un paroxysme de passion et qui, pour
eux, rpondait  ces termes extrmes: d'abord, sympathie et
admiration, puis, tonnement et stupeur, enfin, horreur et
rpulsion. Ils taient les spectateurs, et gardant toujours leur
froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer  l'unisson des
tragdiens exasprs qui, sur la scne de la politique franaise,
faisaient bon march de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,
comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.

videmment, Washington et ses amis furent dconcerts par ce qui se
passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une
profonde reconnaissance  Louis XVI d'avoir ratifi les traits
libells par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes
rigs en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de
France et de l'aristocratie franaise dont les reprsentants les plus
brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la
libert amricaine? On comprend le dsarroi du premier Prsident de la
Rpublique des tats-Unis devant cette alternative: rompre avec toute
influence franaise,--ce qui consistait  condamner la primitive
confraternit rpublicaine,--ou se solidariser avec les excs de
l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui tait contraire  toutes ses
tendances conservatrices, mme librales, mais toujours respectueuses
du pass,--d'un pass relativement jeune qui ne pouvait certes pas
tre compar au pass de la France. C'tait l l'invitable et
apparente incohrence de l'intervention monarchique en faveur de la
fondation d'une rpublique. La France royaliste avait un peu
dlibrment travaill  la reconnaissance de principes qui devaient
la dtruire; plus tard, l'Amrique hsite  suivre la France rvolte
jusqu'au bout et trouve que son lve en rpublicanisme a dpass la
signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement
des principes entachs de dissolution et de destruction sociale.

Deux partis se constiturent alors aux tats-Unis: celui des
rpublicains purs, admirateurs quand mme des rpublicains franais
et qui taient d'avis de marcher de l'avant, sans arrire-pense de
raction; celui des Fdralistes qui, effrays de la tournure des
vnements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la
dmagogie franaise et proclamaient hautement leurs anciennes
affinits avec les hommes, les ides et les choses d'Angleterre.

Washington fut longtemps ballott entre ces deux tendances
politiques.

S'il pencha du ct des Fdralistes, il serait excessif de lui en
faire un grief. Faisant partie de cette catgorie sociale qui
pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgr tout et en dpit
de toutes les aspirations individualistes et galitaires, il y a
toujours une lite, il se rendait parfaitement compte que les
couches sociales venant immdiatement aprs celles qui formaient les
minorits directrices, ne se composaient encore que d'lments
disparates, sans homognit, livres  toutes les sollicitations de
l'instinct dchan. C'tait la masse incohrente, aux origines
douteuses, des paves de races qui, plus tard seulement, pouvaient
s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient
besoin, sous peine de se fondre en un mlange sans consistance et
sans nom, d'un systme de gouvernement autoritaire et hirarchis.

Dans ces conditions, il est comprhensible que les hommes ayant
prsid  la naissance de la jeune rpublique aient eu la conscience
de leur responsabilit quand il s'agissait de dfendre et de
dvelopper leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-mme,
contenait des lments contradictoires: des appuis qui venaient de
la raction et des forces qui manaient du radicalisme.

Aprs avoir conquis l'indpendance, il avait, en effet, fallu fonder
le gouvernement qui permit  cette indpendance de durer et de
s'organiser. Le pacte fdral, qui, sous le nom d'_articles de
confdration et d'union perptuelle_, rpondait, en somme,  tout
essai d'administration aux tats-Unis, n'tait qu'un semblant de
constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
petites rpubliques souveraines et rivales. Sous la direction de
Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se
runit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui labora
cette constitution des tats-Unis qui permit d'enrayer le dsordre
et de considrer l'avenir avec confiance. Grce  cet instrument de
gouvernement, la discorde, la violence, les agitations striles qui,
pendant un instant, avaient compromis la scurit de la jeune
rpublique, le Prsident Washington put venir  bout des
soulvements socialistes, ragir contre l'esprit de licence
dmocratique et d'gosme local. Il tira lui-mme la philosophie de
ce mouvement en arrire, quand il dit: En formant notre
confdration, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanit.
L'exprience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
collectif, les hommes n'adoptent et n'excutent que les mesures les
mieux calcules pour leur propre bonheur[19].

[Note 19: Washington  J. Jay, 1er aot 1786.]

C'tait l, videmment, le langage d'un sage, d'un homme ayant mani
des hommes, mais c'tait aussi le langage d'un aristocrate auquel le
dmocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa
sincrit, reprochera de douter de la bont foncire de la nature
humaine.

Jefferson qui, par opposition  Washington, Hamilton, Jay, John
Adams, va devenir le reprsentant du rpublicanisme avanc,
conduisant tout droit  la dmocratie, profitait peut-tre de la
supriorit, fort gratuite, d'entrer en scne  une heure moins
trouble de l'histoire de son pays. La politique des fdralistes
tait ncessaire; elle ne devait tre que transitoire et Jefferson,
le leader rpublicain, put, sans trop de difficults, demeurer
fidle  son idal politique que, mme  la fin de sa carrire, il
prtendit prciser par la distinction suivante: Par leur
temprament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux
partis: premirement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux
qui craignent le peuple, qui s'en mfient et qui sont ports 
vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains
des classes suprieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et
hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en
lui, qui l'estiment le dpositaire le plus honnte et le plus sr,
sinon le plus sage, des intrts publics. Dans tous les pays, ces
deux partis existent; dans tous ceux o on est libre de penser,
d'crire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libraux et
serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, rpublicains et
fdralistes, aristocrates et dmocrates, sous tous les noms divers
qu'ils prennent, ce sont toujours les mmes partis poursuivant le
mme but. Cette dernire appellation d'aristocrates et de dmocrates
est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].

[Note 20: Jefferson  Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]

Ces deux citations, en donnant la caractristique de ces deux grands
citoyens amricains, Washington et Jefferson, donnent aussi
l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en
lutte.

Jefferson n'eut pas de peine  constituer le parti
rpublicain,--tout le pays tant rpublicain. Il ne s'agissait ici
que de nuances. Nomm secrtaire d'tat dans un cabinet o Hamilton
reprsentait des ides soi-disant ractionnaires, il fonda
l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit
plutt aux apparences des hommes qu' la ralit des choses.
Fresneau, rdacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent
de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcite par les
critiques plus ou moins fondes  l'adresse de certains membres du
gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en
rapport avec les gots et les tendances de la majorit.

On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
s'entouraient le Prsident et surtout la Prsidente, Mme Washington,
qui,  son entre  New-York, avait t salue par une salve de
treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le
Vice-Prsident, John Adams, se prlassait, comme un prince, dans une
voiture  six chevaux. Le luxe du palais de la Prsidence, avec ses
laquais en livre et ses invits en habit de crmonie, ne
faisait-il pas songer  Versailles et aux corruptions extravagantes
d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la gnrale
occupaient un canap qui ressemblait, de bien loin,  un trne, mais
fut, tout de mme, pris pour un trne. De l  accuser Washington de
vouloir se faire dcerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,
il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait 
devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous
le prtexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonn
par la crainte des excs rvolutionnaires dont l'exemple venait de
France et par le danger des entranements loyalistes et royalistes
dont la sollicitation venait d'Angleterre.

 partir de cette poque, les relations entre la France et les
tats-Unis allaient connatre des temps moins calmes. Washington
vieilli sembla oublier la confraternit d'antan et se tourna vers
l'Angleterre. Le gouvernement franais, par son attitude
intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement
regrettable.

Le citoyen Genet avait t nomm par la Convention Ministre de la
Rpublique franaise aux tats-Unis. L'attitude que prit ce
diplomate, ds son arrive, manqua de diplomatie. Il est certain que
sa mission consistait  entraner l'Amrique dans la guerre que la
France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire
miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement amricain,
la perspective d'enlever  l'Espagne l'embouchure du Mississipi,
dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et
permettrait, sans doute, selon la phrasologie du temps, de runir
 la constellation amricaine la belle toile du Canada[21].

[Note 21: Voir le _Mmoire_ pour servir d'instruction au citoyen
Genet.]

L'nonc seul d'un pareil programme dnotait, de la part des
dirigeants franais, une certaine ignorance de la mentalit des
Amricains et des difficults intrieures dans lesquelles ils se
dbattaient. Rpublicains et Fdralistes, quels que fussent les
revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre,
comptaient s'en tenir  une stricte et juste neutralit. M. Genet
dbarquant, en avril 1793,  Charlestown, avec l'assurance un peu
nave d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitt  une
propagande dplace en faveur des ides et des intrts de son
pays,--ce qui eut t parfaitement naturel s'il avait agi avec
quelque discrtion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures
attentatoires aux intrts du pays auprs duquel il tait accrdit:
armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des
recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du
gouvernement tabli pour obir sans discernement aux instructions
donnes par la Convention. C'tait d'une maladresse insigne. En
toutes circonstances, une pareille conduite et t condamnable; en
l'occurrence, elle tait dangereuse. Elle s'expliquait par l'tat
d'esprit dans lequel se trouvait tout Franais ayant jou un rle
pendant les journes les plus dramatiques de la Rvolution.
Hypnotis par les grandes phrases, par les grands gestes, par les
grands vnements dont il avait t le tmoin, Genet avait
simplement transport, dans une contre trangre et loigne,
l'ambiance fivreuse au sein de laquelle il avait vcu et qui, tout
en n'exagrant pas le danger auquel la France tait expos en
Europe, exagrait peut-tre l'influence de sa propagande
rpublicaine en Amrique. Pour lui, l'indpendance amricaine tant,
en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le
Gouvernement des tats-Unis obt, sans condition, au Gouvernement
de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclint, sans rserves,
devant les injonctions de la Convention, que lui, le reprsentant
officiel, tait charg de transmettre.

D'ailleurs, les instructions qu'il avait reues des Comits de la
Convention respiraient la haine qu'ils vouaient  Washington qui,
prtendaient-ils, s'tait entirement dvoue  l'Angleterre. Genet
n'hsita donc pas  s'appuyer sur l'opposition pour arriver  ses
fins. Il tait parvenu  avoir des adhrents secrets ou avous dans
plusieurs tats et jusque dans le sein du Congrs. Fort de leur
appui, il eut l'audace de prparer un mouvement qui avait pour but
rien de moins que la conqute de la Louisiane. Les mcontents
l'assurrent que toute cette province dsirait rentrer sous la
domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'
prter la main  une coopration de forces navales qui devaient se
prsenter sur les ctes de la Floride. Le principal corps de troupes
de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le
Mississipi, envahir inopinment la Nouvelle-Orlans. Ces prparatifs
hostiles auxquels plusieurs tats de l'Union semblaient vouloir
prendre part, causrent d'autant plus de craintes au gouvernement
fdral qu' la mme poque il tait engag, avec la cour de Madrid,
dans une ngociation relative  la navigation du Mississipi.
Washington crut ncessaire d'intervenir auprs du Gouverneur du
Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations
intrieures. Genet alla jusqu' accuser le Prsident des tats-Unis
de violer la Constitution et le menaa d'en appeler de lui au
peuple, de porter ses accusations devant le Congrs et d'y
comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du
gouvernement monarchique.

C'tait un appel  la rvolte et le Ministre de France aux
tats-Unis tait all trop loin dans sa propagande et dans ses
agissements. Il tait, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction
et les Ministres amricains firent connatre au Gouvernement
franais que les actes de son envoy ne correspondaient point aux
dispositions dont la Rpublique franaise tait anime; qu'il
s'appliquait, au contraire,  engager les tats-Unis dans une guerre
au dehors,  semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils
demandaient son rappel comme ncessaire au maintien de la bonne
intelligence.

Le Gouvernement sut dsapprouver la conduite de Genet; il le rappela
et le remplaa. On peut se demander si, tout en interprtant d'une
faon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce
diplomate improvis n'obissait pas quand mme  ses plus secrets
dsirs. En tout cas, ces menes prouvent que la hantise de possder
de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire franais
en Amrique, revenait priodiquement inspirer les fauteurs d'une
grande politique internationale. C'tait la premire fois qu'on
osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent
reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
conception diffrente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une
solution bien inattendue.

Mais, pour le moment, le rsultat le plus clatant auquel on tait
parvenu, fut celui-ci: les fdralistes gagnrent du terrain et les
relations se brouillrent avec la France au profit de l'Angleterre.

Le trait que Jay signa  Londres fut la consquence de cette
politique nouvelle et mit le comble  notre mcontentement. Les
successeurs de Genet comme Ministres de France  Philadelphie,
Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile  notre
gard. Washington,  la veille de sa retraite, effray des
perspectives troublantes que la Rvolution franaise faisait
miroiter  ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement
anti-franais; au contraire, il se solidarisa entirement avec la
passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les
passions du fdralisme militant.

En ralit, le trait de Londres tait une violation flagrante des
traits que nous avions conclus avec les tats-Unis en 1778,--ces
traits qui constituaient les premiers pactes politiques de la
rpublique amricaine et lui avaient, en somme, permis de faire le
pas dcisif vers l'indpendance. En les violant, les Amricains nous
mettaient dans une position infrieure  l'gard de l'Angleterre.

C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de prciser la
nature de nos rapports politiques avec l'Amrique du Nord, en l'an V
de la Rpublique.

En consacrant dans ces traits, dit-il, les principes de la
neutralit moderne dans toute leur plnitude, nous ne pouvions pas, 
coup sr, dsirer que les tats-Unis consentissent, dans leurs traits
postrieurs,  des principes contraires: c'est particulirement la
nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous
embarrasser. Nous ne pouvions dsirer que cette puissance pt faire
usage de leur pavillon  son aise, tandis que cette facult nous
serait interdite.

Tel est cependant l'tat de choses qui a t tabli par le trait
de Londres. Les tats-Unis ont abandonn explicitement, dans ce
trait, la neutralit moderne, d'o il rsulte que l'Angleterre peut
lgalement nous piller sous pavillon amricain et que nous devons
respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.

Les principes de neutralit dont il s'agit, s'tendent encore  une
partie du commerce des neutres, sujette  bien des discussions,
c'est la contrebande. D'aprs l'ancien droit des gens, tout ce qui
tait destin pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi,
tait contrebande, et plus particulirement les matires propres aux
arsenaux de terre ou de marine, et mme les provisions...

Le trait de Londres consacre l'ancien droit des gens  cet gard,
c'est--dire, qu'il est lgal pour l'Angleterre, de s'emparer de
toutes les matires propres aux approvisionnements des chantiers,
que pourraient nous apporter les Amricains, tandis que nous devons
respecter ces mmes objets transports en Angleterre sous mme
pavillon. Quant aux provisions, on laisse  son arbitraire de
dclarer quand elles sont contrebande, c'est--dire, saisissables,
lorsqu'elles seront envoyes en France ou dans nos colonies, sur
btiment amricain[22].

[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'tat actuel de nos rapports
politiques avec les tats-Unis de l'Amrique septentrionale._ Paris,
an V. 1797.]

Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit
remarquer dans la sance du 2 messidor o il appela l'attention du
Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les
tats-Unis. Il tait loin d'approuver le trait de 1794 que ces
derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit
de conciliation, il s'efforait de montrer les torts rciproques...
Mais enfin, disait-il, si les tats-Unis ont viol les convenances
et les gards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurp
aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la facult universelle des
nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous
donc les souverains du monde? Nos allis ne sont-ils donc que nos
sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser  leur gr? Et certes, il
n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement franais accuser
le trait du 19 novembre 1794 d'tre une hostilit, tandis qu'il
fait prendre lui-mme, sans avoir dclar la guerre, tous les
vaisseaux amricains.

Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des
armes franaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent
souhaiter aux Amricains de rtablir les anciennes relations amicales
avec la nation  laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs
et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il tait question de paix
entre la France et l'Angleterre. Aussi le Prsident John Adams,
absolument d'accord avec le Congrs, envoya  Paris trois
plnipotentiaires dont les instructions taient inspires par un rel
dsir de rapprochement. Cette tentative choua pourtant. Soit que MM.
Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien prpars pour la
mission qu'on leur avait confie, soit que le Directoire n'en comprit
pas toute la signification, les pourparlers qui auraient d prendre
l'ampleur digne des deux grandes nations en prsence, se rsuma en des
marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
compterait ventuellement sur un concours financier et effectif, en
vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement
traites par les Ministres franais, irritrent les envoys amricains
qui ne furent jamais reus par les Directeurs lesquels se refusaient
de reconnatre le caractre officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous
prtexte qu'ils appartenaient au parti fdraliste, si anti-franais.
Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en tant un rpublicain
avr, tait pourtant oblig de se solidariser avec ses collgues.

Dans ces ngociations, Talleyrand joua un rle prpondrant,
quoique, parfois, sujet  caution. Il y trouva l'occasion de mettre
en lumire ses vues personnelles sur l'Amrique.

Dans le tourbillon des affaires qui entranaient et accaparaient
tous les esprits en France, peu de gens connaissaient  fond les
affaires d'Amrique. Les Ministres plnipotentiaires qui en
revenaient, aprs avoir plus ou moins bien russi dans leur mission,
se montraient, dans leurs rapports, d'une partialit concevable.
Beaucoup d'migrs qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
appela plaisamment l'_Arche de No_, n'taient pas encore revenus
dans leur patrie et n'avaient pas encore publi des mmoires sur
leur sjour en Amrique.

Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, ds 1795, est ray
de la liste des migrs et rentre en France. Sans doute, portait-il
dj dans sa tte de vastes projets  la ralisation desquels il
savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien rgime
parfaitement dcid de profiter des occasions offertes par le
nouveau rgime. Pour lui, le rgime qui comptt, tait celui en
vigueur.

Son sjour aux tats-Unis lui avait videmment suggr bien des
rflexions. Il avait vu et cout. Ds son retour, il consigna ses
souvenirs et ses ides dans un mmoire destin certainement 
attirer l'attention de Bonaparte[23].

[Note 23: _Essai sur les avantages  tirer de colonies nouvelles
dans les circonstances prsentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu 
la sance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]

Son coup d'oeil perspicace avait relev tout de suite la grande
diffrence qui existait entre la rvolution amricaine et la
rvolution franaise, au point de vue des consquences. Rappelant le
mot profond de Machiavel: Toutes les mutations fournissent de quoi en
faire d'autres, il oppose, d'une faon judicieuse, l'tat social des
tats-Unis  l'tat social de la France. Dans les deux pays, une
rvolution ne pouvait avoir les mmes effets. Chez nous, il s'agissait
d'tablir la libert, et nous employons ici ce mot dans un sens
gnral, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont
souvent dnatur le sens exact. En Amrique, cette libert existait en
principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est
facile de tirer la consquence d'une pareille constatation: les
haines, les agitations, les inquitudes, les bouleversements de toutes
sortes, qui sont les fruits d'une rvolution dans les pays d'une
civilisation avance et d'un pass lointain, ne se retrouvent pas avec
la mme pret dans les pays d'un pass rcent comme l'Amrique. Sans
doute cette rvolution a, comme les autres, laiss dans les mes des
dispositions  exciter ou  recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, o des projets aventureux amorcent les esprits, o une
immense quantit de terres incultes leur donne la facilit d'aller
employer, loin du thtre des premires dissensions, une activit
nouvelle, de placer des esprances dans des spculations lointaines,
de se jeter  la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer,
enfin, par des dplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions
rvolutionnaires[24].

[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

En France, il n'en tait pas de mme. Les passions rvolutionnaires
ne pouvaient se satisfaire que sur place. De l, cette progression
dans la lutte o les partis, tour  tour triomphants et vaincus, se
faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les tapes
fournies par le personnel politique de cette poque agite, aux
convulsions d'une hydre dont les ttes abattues renaissent toujours.
Au point de vue social,... sans parler des haines qu'elles
ternisent et des motifs de vengeance qu'elles dposent dans les
mes, les rvolutions qui ont tout remu, celles surtout auxquelles
tout le monde a pris part, laissent aprs elle une inquitude
gnrale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition
vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les ides qui
tend sans cesse  changer et  dtruire.

Pour remdier  cet tat d'esprit dangereux, fauteur de troubles et
d'anarchie, il fallait crer une diversion puissante. La meilleure
tait la fondation de colonies nouvelles o des hommes fatigus et
vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le
moyen de rajeunir leur nergie, en dbarrassant la mre-patrie
d'lments de discorde, tout en lui permettant d'tendre son
influence au dehors.

C'tait, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les
gnraux vainqueurs dont l'ambition pouvait tre sollicite par une
des nombreuses factions en attente, vers un but prcis, utile et
glorieux. Et combien de Franais, disait Talleyrand, doivent
embrasser avec joie cette ide! Combien en est-il chez qui, ne
ft-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin!
et qui, rests seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce
qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est
devenue infconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux
mme qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent
se rsoudre  placer l'esprance l o ils prouvrent le malheur;
et ces multitudes de malades politiques, ces caractres inflexibles
qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun
raisonnement ne ramne, ces esprits fascins qu'aucun vnement ne
dsenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrs dans
leur propre pays; et les spculateurs avides et les spculateurs
aventureux, et les hommes qui brlent d'attacher leur nom  des
dcouvertes,  des fondations de villes,  des civilisations; tel
pour qui la France constitue est encore trop agite; tel pour qui
elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire  des
gaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire  aucune dpendance.

Cette numration contenait tous les lments troubls de la Socit
franaise au lendemain de la rvolution; elle indiquait la matire
varie et complexe  employer mais elle ne dsignait pas l'homme
assez fort et bien dou qui pt la diriger et la mener au but.

Il n'est pas tmraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame
officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une
pareille mission: le gnral Bonaparte.

Si l'homme tait trouv et prenait, de jour en jour, plus de
consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels
il faudrait jeter son dvolu?

On ne pouvait hsiter qu'entre l'Orient et l'Occident.

Ds 1769, le duc de Choiseul qui prvoyait l'indpendance des
colonies amricaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la
rpercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous
possdions dans ces parages, envisageait les ngociations  entamer
pour la cession de l'gypte  la France dans le but de trouver vers
l'Orient un dbouch qui semblait nous chapper vers l'Occident.
Talleyrand, Ministre des Affaires trangres du Directoire, se
solidarisa d'abord avec le gnral Bonaparte pour prparer,
faciliter et mener  bonne fin une expdition qui, ayant pour but de
faire la conqute de l'gypte, devait enlever  l'Angleterre la
communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore
d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner
Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire
d'Orient. On sait aussi comment ce projet choua: la flotte
franaise battue  Aboukir,--Bonaparte enferm en gypte, mais
parvenant  s'chapper,  tromper la vigilance de l'ennemi et mme
le secret espoir du Directoire, en dbarquant en France sans y tre
officiellement autoris. Sa prsence tait, en effet, ncessaire en
Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.

Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination
raliste, n'avait pas devin un homme sans lui assigner aussitt un
rle,--du moins dans ses rves secrets d'ambition et de
domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets
et si la route de l'Asie, aprs l'chec de l'expdition d'gypte, se
fermait au gnie de Bonaparte, l'Amrique n'tait-elle pas un vaste
champ tout prpar pour y fonder un empire franais, empire dont les
jalons avaient t poss au XVIIe sicle.

La France, en effet, avait toujours regrett la perte de la
Louisiane, cette cration de Louis XIV qui, autant que le Canada,
peut-tre, avait conserv le culte de ses origines franaises. En la
cdant, en 1763,  l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine
et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entirement 
l'influence franaise. Le comte de Vergennes fut sur le point de
racheter cette belle colonie, mais le prix demand alors par
l'Espagne dpassait les ressources de notre trsor. Cette ncessit
de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura
espagnole. En vain, par le trait de Ble, la Rpublique franaise
tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu' se faire cder la
partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la
supriorit navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait dj
Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise  plus
tard. Les directeurs Carnot et Barthlemy essayrent bien de sduire
le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui,  premire vue, devait
amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement
d'enlever les trois Lgations au Pape, de les runir au Duch de
Parme et d'en constituer une principaut pour le fils du duc de
Parme qui venait d'pouser une fille de Charles IV. Quoique cet
arrangement et procur  sa fille une situation prpondrante, le
Roi trs chrtien ne crut pas devoir se prter  une spoliation des
tats de l'glise.

[Note 25: _Mmoires du Prince de la Paix_, III, 23.]

Mais ces efforts, ces tentatives rptes ne prouvent-elles pas avec
vidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de
l'Amrique perdue tourmentait priodiquement quelques-uns de nos
hommes d'tat, soit par pur patriotisme, par intrt personnel ou
par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient pouss la
France  intervenir en faveur des tats rvolts contre l'Angleterre
rpondaient  des besoins complexes, d'une nature  la fois leve
et aussi moins dsintresse. Les droits de l'humanit en gnral
tant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et
de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays?
Bien des changements s'taient effectus depuis qu'avait t
reconnue l'indpendance de l'Amrique. Les Anglais chasss des
tats-Unis, les Bourbons chasss de France, tant de gens chasss de
leurs prbendes et de leurs habitudes, tant de victoires franaises
remportes sur les champs de bataille de la guerre et de la pense,
justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale,
dont profiteraient galement la masse et l'individu. Nous avons vu
que, dans son mmoire lu  l'Institut, Talleyrand avait paraphras
et dvelopp telles ides et, dans l'anarchie o se tranait le
gouvernement des Directeurs, devant une Europe mate et divise, un
parti se groupa autour du Ministre des Affaires trangres,
proclamant l'opportunit de restaurer la paix continentale, au
profit d'une plus grande extension de l'influence franaise au
dehors--au del des mers--c'est--dire, au profit de la restauration
d'un empire franais dans certaines rgions de l'Amrique.

Talleyrand qui voulait jouer un rle, qui devait en jouer un si
considrable sous peu, avait rsum, dans son esprit, les
conceptions d'un aristocrate d'ancien rgime  l'gard des
tats-Unis d'Amrique. De son sjour l-bas, il n'avait pas rapport
une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait
aux tats-Unis qui n'en taient encore qu'au dbut de leur carrire
politique, d'tre demeurs foncirement anglais,--anglais de race,
de got, ainsi que par ncessit commerciale. Il insiste sur cette
constatation, quand il dit:

Ce qui dtermine la volont, c'est l'inclination, c'est l'intrt.
Il parat d'abord trange et presque paradoxal de prtendre que les
Amricains sont ports d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple amricain est un peuple
dpassionn, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et
que, chez lui, les inclinations se rduisent  de simples habitudes;
or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

Dans toute la partie de l'Amrique que j'ai parcourue, je n'ai pas
trouv un seul anglais qui ne se trouvt amricain, et pas un seul
franais qui ne se trouvt tranger.

Qu'on ne s'tonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays o les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'Union fdrale, soit dans les tats
spars, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands
linaments de la constitution anglaise[26].

[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers d'tre des
trafiquants sans vergogne, il dressait, sans scrupule, sa silhouette
fine de forban en jabot de dentelles. Il est avr que les
commissaires envoys, en juillet 1797 pour aplanir les difficults
existant alors entre les deux pays, se heurtrent surtout 
l'intransigeance dplace de M. de Talleyrand. Les ngociations ne
purent aboutir parce que le Ministre franais des Affaires
trangres rclamait pour lui, avec un cynisme hont, un don de
1.200.000 fr., et que les Amricains, outrs de telle prtention,
prfrrent rompre toute conversation. En avril 1798, on tait  la
veille d'une guerre.

Cette guerre qui aurait rpondu aux plus secrtes aspirations de sa
politique, il ne fit rien pour l'viter. Au contraire, les
instructions qu'il envoie au Ministre de France,  Madrid,
Guillemardet, prouvent combien lui tenait  coeur son projet
d'intervenir dans les affaires d'Amrique, dans le but d'y
dvelopper les bases d'un tablissement franais. Aussi, ds qu'il
apprit que l'Espagne avait livr aux tats-Unis les forts des
Natchez situs le long du Mississipi, il fit ressortir toute la
maladresse du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
directe  l'avenir de ses propres colonies, la possession de ces
forts tant prcisment destine  contenir les progrs des
Amricains dans ces contres.

Pour arrter court cette ambition des Amricains, il n'y avait qu'un
moyen: celui qui consistait  les empcher de dpasser les limites qui
empiteraient sur les rgions d'influence espagnole. Mais l'Espagne,
laisse  ses seules ressources, ne pouvait accomplir une oeuvre aussi
difficile. Il ne lui restait plus qu' avoir recours  l'aide de la
France et de lui cder une partie de ses immenses domaines, dans le
but de prserver le reste,--c'est--dire de nous cder les Florides et
la Louisiane. Ces deux provinces constitueraient le rempart le plus
impntrable  opposer aux forces combines, le cas chant,
d'Angleterre et des tats-Unis.

Ce projet qui, pour l'excution, reposait sur une politique tortueuse,
ne manquait pas de grandeur. Il n'avait pu tre conu que par un
esprit foncirement monarchique dont toutes les origines se
confondaient, pour ainsi dire, avec celles de la royaut. Talleyrand,
tout en se pliant aux vnements, n'avait jamais cru au triomphe
dfinitif de la Rvolution. Pour lui, elle tait une crise avec
laquelle, certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue  sa
priode de dcroissance, tendrait tout naturellement  la restauration
des principes indestructibles de l'ancien rgime. Il avait guett
l'homme capable de parfaire une telle oeuvre. Cet homme rentrant
d'gypte, venait de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
son ambition. Bonaparte, Premier Consul, aprs avoir pacifi l'Europe,
pourrait la rassurer aussi en consacrant toutes les nergies de la
France  la cration d'un empire contre-rvolutionnaire dans le
Nouveau-Monde. Le succs d'une telle entreprise serait d'autant plus
assur, qu'elle rpondrait aux dsirs des monarchies europennes, en
poursuivant l'esprit rpublicain jusque dans son dernier repaire.
Atteindre la dmocratie amricaine ne pouvait dplaire  l'Angleterre;
au lendemain de tant de bouleversements sociaux, runir toutes les
lgitimits en vue de faire chec  toutes les anarchies, ce fut, en
somme, le fond de la politique de Talleyrand, politique qui,  travers
les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
Rpublique, du Consulat et de l'Empire, devait trouver son triomphe
dans les subtiles discussions du Congrs de Vienne.

En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens  Marengo et
concluait une paix qui lui permt de reprendre les ngociations avec
l'Amrique. Son frre Joseph, charg de ngocier, signa un trait 
Mortefontaine, par lequel, tout en rservant le rglement dfinitif
de certaines questions relatives aux garanties et obligations
imposes aux tats-Unis par le trait d'alliance de 1778, les
relations diplomatiques reprirent leur cours. Mais mme avant que
Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habilet transactionnelle, le
Premier Consul avait dj pris une dcision importante concernant
l'Amrique, qui devait lui permettre d'intervenir dans les affaires
des pays d'outre-mer, d'une faon ou d'une autre, suivant les
circonstances.

Son gnie prvoyait tout le parti  tirer d'une main mise sur de
vastes territoires amricains et, ds le lendemain de Marengo, sans
attendre la conclusion de la paix avec les tats-Unis, l'Angleterre
et l'Autriche, il chargea Talleyrand d'envoyer un courrier 
Alquier, notre Ministre  Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
trait par lequel l'Espagne rtrocderait la Louisiane  la France,
moyennant un agrandissement quivalent du Duch de Parme. C'tait
reprendre, sur des bases plus larges, un projet qui avait dj t
repouss par le roi trs catholique, mais qui serait sans doute plus
favorablement accueilli par la reine, non moins catholique,--la
seule chose qui n'tait pas catholique du tout, c'tait la
proposition que l'on faisait.

Cette proposition prit mme des proportions plus grandes, quand
Alquier fut remplac par Berthier[27] pour mener  bien une affaire
qui rpondait aux ambitions secrtes de Bonaparte et constituait une
menace dangereuse dirige contre les tats-Unis d'Amrique. Il ne
s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne devait y
ajouter les deux Florides et appuyer cette convention par le don de
six vaisseaux de guerre. Depuis la lutte sculaire qui avait mis
Franais et Anglais face  face pour la conqute de l'Amrique du
Nord, jamais, peut-tre, les tats-Unis n'avaient t exposs  un
plus grand pril. On peut donc conclure de cette constatation que la
fondation d'un empire colonial hanta,  cette poque plus qu' une
autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il subordonna  sa ralisation,
pendant quelques annes du moins, jusqu'en 1803, les plus immdiates
et les plus mystrieuses menes de sa diplomatie.

[Note 27: Instructions au gnral Berthier, 8 fructidor, an VIII (26
aot 1800); Projet de Trait prliminaire et secret, 10 fructidor,
an VIII (28 aot 1800) (_Archives des Affaires trangres_).]

Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait la
cession des Florides. Il tait dispos  cder la Louisiane dont les
origines taient bien franaises, mais il fit des difficults pour
les Florides qui faisaient bien partie du domaine national. Ses
hsitations furent vaincues par l'habile promesse de remplacer les
trois Lgations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation 
leur neveu et gendre devait lever tous les scrupules du Roi et de la
Reine. C'tait une perspective inespre! Ils firent immdiatement
venir le Prince de la Paix pour lui faire part de leur grande joie.
La satisfaction de voir leur fille rgner sur le beau pays qui
s'tend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires non
moins beaux du pays qui s'tend aux bords du Mississipi. Le gnral
Berthier signa, le 1er octobre 1800, le trait de San Ildefonso qui
annulait, pour ainsi dire, le trait de Mortefontaine sign si peu
de temps auparavant. Le premier de ces traits, grce  certaines
concessions rciproques, rtablissait les relations normales entre
les deux pays en assurant la paix; le second, en plaant un
concurrent redoutable  la frontire des tats-Unis, risquait de les
refouler  jamais entre les Alleghanys et la mer et d'empcher une
extension vers l'ouest qui fut, de tout temps, la condition
essentielle du progrs normal de la Rpublique naissante.

Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait essayer de
reculer le plus loin possible cette chance, non pas par sympathie
pour les tats-Unis, mais bien dans l'intrt de sa patrie.

Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une rputation
scandaleuse dans sa vie prive, il tait homme de ressource, d'un
patriotisme  la fois souple et tenace. Il parvint  empcher,
pendant sept ans, l'intrusion de Napolon en Espagne, en signant
avec le Portugal le trait de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorg
de prsents et de richesses, apposa sa signature,--et  luder les
consquences du trait de San Ildefonso, en ce qui concernait la
rtrocession de la Louisiane, sous le prtexte, d'ailleurs assez
lgitime, que le nouveau royaume d'trurie avait t remis au jeune
roi dans des conditions qui ne rpondaient nullement  la
compensation stipule, ce royaume continuant  tre occup et
administr par des gnraux franais et n'tant pas reconnu par les
autres puissances. Jusqu' prsent, ce n'tait, en somme, qu'un
jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant les yeux de deux
souverains fascins par le fantme d'une royaut.

Cette manire d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec
d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influence par Godoy,
remettait de jour en jour l'heure de la rtrocession de la
Louisiane. Aprs le trait de San Ildefonso, le Premier Consul,
inspir par un sentiment  la fois de politique et de convenance,
avait permis  Godoy de diffrer, pendant un an, cette cession.
Cependant, s'il tait impatient d'en prendre possession, l'Espagne,
de son ct, soulevait des difficults dans le but d'loigner
l'chance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la
promesse que Charles IV consentirait  livrer la Louisiane,  deux
conditions: l'Autriche, l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane
dtrn, devaient reconnatre officiellement le nouveau roi
d'trurie,--et la France devait s'engager  ne pas aliner la
proprit et l'usufruit de la Louisiane et  la remettre  l'Espagne
dans le cas o le roi de Toscane perdrait la totalit ou une partie
de ses tats.

Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance absolue dans la
dure et la solidit des royaumes crs par Bonaparte?

Talleyrand fut charg de donner  l'Espagne l'assurance formelle que
jamais la France n'alinerait une colonie qui, en 1763, n'avait t
retranche du domaine national qu'en faveur de l'Espagne et dont les
antcdents franais lgitimaient les prtentions actuelles.

Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi les deux
Florides. Mme rsistance de la part de Godoy qui fit intervenir la
diplomatie anglaise, affirmant que Sa Majest Britannique ne
consentirait jamais  ce que les deux Florides soient acquises par
la Rpublique franaise et que les tats-Unis se solidariseraient,
en cette circonstance, avec la cour de Saint-James[28]. D'un autre
ct, la nature des compensations offertes soulevait des objections.
L'Empereur Alexandre de Russie lui-mme s'tonnait de voir la France
disposer des tats de Parme en faveur de l'Espagne, quand il tait
plus lgitime de les donner en indemnit au roi de Sardaigne.

[Note 28: Beurnonville  Talleyrand, 27 nivse, an XI (17 janvier
1803) (_Archives des Affaires trangres_).]

tranges contestations! tranges pourparlers! Ils font ressortir la
tnacit avec laquelle Bonaparte cherchait  raliser ses projets de
domination en Amrique. trange opposition aussi de la part de
l'Europe. Pour elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activit
du capitaine ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
l'acquisition de toutes les Florides et de toute la Louisiane,
l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, agi dans leur propre
intrt. La France et les tats-Unis mis face  face,  cette heure
dcisive de leur destine, auraient t entrans, sans doute, dans
des complications dont on aurait difficilement vu la fin.

Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils avaient pu lire
dans l'avenir, auraient, certes, mieux fait d'encourager ces
vellits de conqutes extra-europennes, de laisser couler le sang
franais  Saint-Domingue et sur les rives du Mississipi, plutt que
de voir leurs pays envahis, Saragosse emport d'assaut et Moscou
incendi...

Seule, l'Angleterre, l'le intangible, le pays des colonies, qui
n'avait pas renonc  l'espoir d'agrandir celles qu'il possdait
toujours en Amrique, avait intrt  en carter sa rivale
sculaire. Pour elle, le salut consistait  nous susciter des
hostilits continentales. On tait arriv  la dernire phase de la
seconde guerre de Cent Ans qui, par des alternatives plus ou moins
rapproches, mettait aux prises Franais et Anglais.




CHAPITRE V

NAPOLON ET LA LOUISIANE.

     Jefferson est nomm Prsident des tats-Unis en 1801. -- Sa
     sympathie pour la France. -- Il veut la paix  l'intrieur
     et  l'extrieur. -- La Louisiane convoite par Bonaparte.
     -- Monroe est envoy  Paris. -- L'Angleterre prpare les
     hostilits. -- Bonaparte renonce  la Louisiane. -- Les
     prparatifs qui lui taient destins sont tourns contre la
     Grande-Bretagne. -- Monroe d'abord conduit, reoit un
     accueil plus favorable. -- Scne entre Bonaparte et ses
     frres Lucien et Joseph. -- Barb de Martois discute avec
     Livingston et Monroe les conditions de cession de la
     Louisiane aux tats-Unis.


Thomas Jefferson fut appel  jouer un grand rle en Amrique, au
moment o, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables:
Bonaparte et Pitt.

Il fut nomm Prsident de la Rpublique des tats-Unis en mars 1801.

C'tait le triomphe du parti rpublicain qui, dans sa personne,
avait vaincu les Fdralistes. C'tait aussi le triomphe de l'ide
franaise qui trouva, dans le nouveau Prsident, un dfenseur et
presque un disciple.

Jefferson avait quitt la France  temps pour ne garder, de son
sjour parmi nous, que le souvenir des grandes journes de la
Rvolution. Il assista  son aurore et ne fut pas le tmoin des
excs qui refroidirent si vite tant d'amis de la premire heure. Sa
sympathie nous tait donc acquise. Mais il dut compter avec les
questions litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire,
avaient mis les deux pays  deux doigts d'une guerre.

Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire sa haine pour
la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise  une grande preuve
mais finit par rcolter une rcompense glorieuse. Elle allait
jusqu' excuser les massacres de septembre et aurait volontiers
pouss  la rupture de tous les liens commerciaux si importants
entre les tats-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui
rendaient Jefferson odieux aux Fdralistes tombs mais toujours
redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe et jacobin,
tous pithtes qui rpondaient  une ralit dont il revendiquait
hautement la responsabilit, mais qui pouvaient lgitimer de graves
oppositions au gouvernement,--oppositions qui s'taient dj
manifestes au moment des lections pour la prsidence et la
vice-prsidence. Pourtant Jefferson, quoique tax de fanatique,
penchait plutt vers la conciliation. N'avait-il pas dit  Madison:
Je n'ai pas assez de passion pour trouver du plaisir  naviguer au
milieu des temptes.

C'tait rflexion de sage politique, d'autant plus que les excs des
Fdralistes tendant  rien de moins qu' fomenter des discordes
civiles, avaient finalement tourn contre eux-mmes.

Dans son discours d'inauguration, Jefferson dveloppa des ides de
conciliation, d'apaisement et de philanthropie. Certains passages
semblaient empreints de quelque amertume provenant du souvenir des
luttes rcentes et peut-tre aussi de la crainte des difficults 
venir. Pour bien montrer combien il prtendait reprsenter une
dmocratie jusque dans ses formes extrieures, il simplifia, autant
que possible, la mise en scne des crmonies coutumires. Il vint 
pied de son logis  la maison o se runissait le Congrs, dans ses
vtements ordinaires, escort par un dtachement de la milice et
accompagn des secrtaires de la Marine et des Finances, auxquels
taient venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
Chambre des Reprsentants. D'ailleurs, son extrieur rpondait assez
bien  son idal politique. Jefferson tait trs grand, d'allure
timide, d'apparence froide, d'attitude rserve et ne donnant pas
l'impression d'un homme habitu au commandement.

Cet honnte homme, ce grand citoyen, qui fut surtout remarquable par
le caractre et les intentions, rvait une re de calme 
l'intrieur et une re de paix  l'extrieur, qui permt aux
tats-Unis de se dvelopper sans entraves.

 l'intrieur, il eut  lutter contre les attaques de ses
adversaires politiques,  l'extrieur, il eut  faire face aux
exigences tour  tour coalises ou rivales de la France, de
l'Angleterre et de l'Espagne, toujours  l'afft d'une occasion
propice dont la faiblesse de l'arme amricaine leur permettrait de
profiter.

Prcisment, au dbut de sa Prsidence, Jefferson, dans une illusion
d'humanitarisme tout  son honneur, ne parle que de paix, de
rduction de dpenses, surtout pour l'arme et la marine. Ce
programme allait  l'encontre de celui des Fdralistes. Eux, en vue
d'une guerre avec la France, en 1799, n'avaient pas dpass le
budget de l'anne et de la marine, de six millions de dollars. Pour
le moment, tout danger de guerre tant cart, ce budget fut rduit
de moiti. Jefferson, par l'excs contraire, cherche  atteindre son
adversaire,  plonger le fdralisme dans un abme o il fut
condamn  prir sans espoir de rsurrection.

Au moment mme o le Prsident prenait ces mesures pacifiques, au
moment o, aux tats-Unis, les ressources militaires taient
rduites  leur minimum, Bonaparte ngociait avec l'Espagne, en vue
de la rtrocession de la Louisiane.

Nous avons vu avec quelle cauteleuse habilet Godoy cherchait 
reculer l'heure de l'chance qui, pour lui, sonnerait le glas de la
puissance espagnole. Mais ce n'tait pas seulement le Prince de la
Paix qui mettait la patience du Premier Consul  une rude preuve. La
rsistance de Toussaint Louverture  Saint-Domingue tait un facteur
important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, selon les
circonstances, faciliter ou anantir l'excution des plans de
domination en Amrique, auxquels travaillait en secret le gouvernement
franais. Si le chef des noirs tait vaincu, rien n'empcherait plus
le flot de l'envahisseur de se prcipiter sur la Louisiane et de
remonter le Mississipi en une pousse irrsistible,--s'il russissait,
au contraire, dans sa rsistance, Bonaparte ne pouvait plus considrer
Saint-Domingue comme un point d'appui, une base d'action,--la premire
tape menant  la Louisiane lui chappait et toutes ses forces
devaient tre rappeles et concentres en Europe o l'Angleterre,
suivant sa politique sculaire, cherchait  entraner la France pour
l'empcher d'agrandir ses colonies et de devenir une puissance
coloniale.

Jefferson se trouva donc en prsence d'un grand danger, mais,
connaissant l'tat insuffisant de la flotte et de l'arme, il
hsitait  exposer son pays aux aventures d'une guerre qui se
prsentait dans des conditions peu favorables. Il ne fallait pas se
le dissimuler: sans les hsitations de Godoy et sans la rsistance
de Toussaint Louverture, un corps expditionnaire de plus de 10.000
Franais, entrans  l'cole de Hoche et de Marceau, command par
un futur marchal de France, aurait facilement occup la
Nouvelle-Orlans et Saint-Louis, avant seulement que Jefferson ait
pu rassembler une brigade de milice  Nashville.

Pour le grand rpublicain qui aimait la France, qui avait trouv
chez elle les mmes tendances librales, les mmes affirmations du
droit et de la justice, une pareille entreprise et t contraire 
la politique franaise si rgulirement suivie depuis plus de
quarante ans. Il ne pouvait pas prvoir que, par la force des
choses, le Premier Consul allait reconstituer petit  petit ce que
la Rvolution avait systmatiquement dtruit. En un mot, c'et t
le renversement des alliances et, finalement, intresser les
tats-Unis  l'abaissement de la France et les contraindre 
s'appuyer sur la Grande-Bretagne.

C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il crivait 
Livingston, Ministre des tats-Unis  Paris[29]:

Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur soit
notre ennemi naturel et habituel: c'est la Nouvelle-Orlans. C'est
par l, en effet, et par l seulement que les produits des trois
huitimes de notre territoire peuvent s'couler... En nous fermant
cette porte, la France fait acte d'hostilit contre nous. L'Espagne
pouvait la garder encore pendant de longues annes. Son humeur
pacifique et sa faiblesse devaient l'amener  nous accorder
successivement des facilits de nature  empcher son occupation de
nous tre trop  charge; peut-tre mme se serait-il produit avant
peu des circonstances en prsence desquelles une cession aux
tats-Unis serait devenue pour elle l'occasion d'un march fort
profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Franais, la question change
de face. Eux, ils sont d'une humeur imptueuse, d'un caractre
nergique et turbulent; nous, malgr nos gots tranquilles, malgr
notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous
sommes aussi arrogants, aussi ddaigneux de la richesse acquise au
prix de l'honneur, aussi nergiques, aussi entreprenants qu'aucune
autre nation du monde. tablir un point de contact et de froissement
perptuel entre des caractres ainsi faits, crer entre eux des
rapports aussi irritants, c'est rendre impossible l'amiti de la
France et de l'Amrique. La France et l'Amrique seraient galement
aveugles, si elles se faisaient illusion  cet gard. Et, quant 
nous, il faudrait tre bien imprvoyant pour ne pas prendre tout de
suite certaines prcautions en vue de cette hypothse. Le jour o la
France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui
la renfermera pour toujours dans la ligne trace le long de ses
ctes pour le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux
peuples qui, runis, peuvent tre les matres exclusifs de l'Ocan;
elle nous contraindra  faire alliance avec la flotte et la nation
anglaises.

[Note 29: _Works of Jefferson_, t. IV, p. 431 (18 avril 1802).]

Ces lignes rsument excellemment la question. Livingston eut a
dfendre ce point de vue  Paris. Mais quoique les hommes srieux
qui entouraient le Premier Consul se montrassent peu disposs 
approuver une expdition aussi aventureuse[30], il n'y avait pas 
esprer qu'on pt exercer une influence directrice, dcisive, sur la
volont du matre. Une seule perspective pouvait faire modifier ses
intentions: un vnement europen rejetant au second plan l'aventure
amricaine.

[Note 30: Livingston au Secrtaire d'tat, le 1er septembre 1802,
_American State Papers_, t. II, p. 525.]

Cet vnement fut le trait d'Amiens.

Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il ne pouvait
prvoir, Jefferson voulut essayer la conciliation pour viter la
guerre et, dans le cas o elle serait invitable, pouvoir la faire
avec quelque chance de succs. Il rsolut donc d'envoyer en Europe
un ambassadeur extraordinaire qui eut pour mission de traiter
d'abord avec Bonaparte et, s'il n'y russissait pas, de sonder les
cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur James Monroe qui
devait s'entendre avec Livingston, le Ministre amricain  Paris,
pour dcider le Premier Consul  cder aux tats-Unis la
Nouvelle-Orlans et les Florides.

La fermentation des esprits crot dans nos contres de
l'Ouest,--crivait Jefferson  Monroe.--Elle est stimule par les
intrts mercantiles et mme par ceux de l'Union en gnral, au
point de mettre la paix en danger. Dans notre situation prospre,
nous devons prvenir ce malheur, le plus grand de tous, et vous
demander un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
remplir une mission extraordinaire en France, et demain je fais
connatre au Snat que je vous nomme. Vous ne pouvez refuser car
toute notre esprance est en vous. Attendez deux jours,  Richmond
ou Albermarle, la dcision du Snat. Passez la nuit et le jour 
arranger vos affaires pour une absence qui sera peut-tre courte,
peut-tre longue.

Le 13 janvier, le Prsident crivait encore  Monroe une missive
plus pressante et plus explicative:

Hier, n'ayant pas le temps d'crire, je vous ai envoy
l'approbation, donne par le Snat,  votre nomination. La
suspension de notre droit d'entrept  la Nouvelle-Orlans a port
l'agitation publique au plus haut degr. Elle est fonde dans le
pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances,
des mmoires circulent de tous cts et sont signs par tous les
habitants. Le parti que nous prenons n'tant pas connu, l'inquitude
ne se calme pas. Il faut faire connatre quelque chose de positif
pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons form d'acqurir
la Nouvelle-Orlans et les Florides peut recevoir tant de
modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer  notre
Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une
correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre
extraordinaire, ayant des pouvoirs discrtionnaires, bien pntr de
notre dessein et en tat d'entendre et de modifier en consquence
toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu
que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une
fois arrt, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la
personne. Vous possdez la confiance sans bornes de l'administration
et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixs sur
vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait
atteinte  la haute considration dont vous jouissez. En vrit, je
ne sais rien qui pt produire autant de sensation, car de
l'vnement de cette mission dpendent les futures destines de
cette rpublique. Si nous ne pouvons, au prix que coterait
l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix
perptuelle et l'amiti de toutes les nations, il convient de nous
prparer  la guerre; car elle ne peut tre loigne. Si vous veniez
 chouer dans la ngociation sur le continent, il serait peut-tre
ncessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous
verrions embarrasss dans la politique europenne, aux dpens de
notre bonheur et de notre prosprit. Cela ne peut tre prvenu que
par le succs de notre mission. Je sens qu'aprs tre entr dans une
autre carrire, vous avez  faire un grand sacrifice. Mais il est
des hommes ns pour le service public. La nature, en les crant pour
rendre de grands services  l'humanit, leur a imprim le sceau de
leur destine et de leur devoir.

Monroe tait autoris  offrir deux millions de dollars comme prix
de cette cession.

Cependant, contrairement  ces dispositions pacifiques qui
prtendaient rgler ces dlicates questions par un trait, un parti
s'tait form dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer
de la Nouvelle-Orlans par la force. Les Fdralistes prirent la
direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-mme accordait
son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de rduire
l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement 
l'amiable.

Bonaparte, en htant les prparatifs des forces nouvelles qu'il
destinait  Saint-Domingue et  la Louisiane, avait naturellement
attir l'attention souponneuse de l'Angleterre. L'arme franaise,
une fois dbarque en Amrique, ne se contenterait certes pas
d'atteindre le but officiellement proclam; elle ne rsisterait pas
 la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
Jamaque, les Antilles anglaises n'taient plus en sret. Et mme,
tout le commerce des vice-royauts espagnoles en Amrique risquait
de tomber entre les mains des Franais.

L'Angleterre tait frmissante. L'ancienne rivalit avec la France
renaissait des mmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amrique
qui en est le prtexte. Bonaparte fut oblig de suivre le courant
et, malgr son dsir de donner libre carrire  son gnie dans les
vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
l'Europe.

Le 20 fvrier 1803, le Premier Consul, dans son expos de la
situation adress au Corps Lgislatif, se plaignit des intrigues de
l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas excuter le
trait d'Amiens. La rponse fut catgorique. Le 8 mars, dans un
message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: Je suis inform des
prparatifs considrables qui se font dans les ports de Hollande et
de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies franaises
pour objet, j'ai d prendre des prcautions pour la sret de nos
domaines, l'honneur de ma couronne et les intrts de mon peuple.

L'Angleterre faisait immdiatement procder  des armements
considrables, en rponse  ceux qui se prparaient dans les ports
de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levs.
L'atmosphre tait pleine de menaces. La guerre semblait imminente.
Malgr les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le
Premier Consul y croyait. Mais, pour la premire fois, il paraissait
hsiter. Cette hsitation, certes, ne venait pas de la crainte de
n'tre pas prt, ou de l'apprhension d'une dfaite: elle venait,
sans doute, du regret d'tre oblig de diriger contre l'Angleterre
des forces destines  oprer en Amrique. Le rve de travailler en
grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, o un
gnie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases
d'un empire, ce rve s'vanouissait devant la ncessit de faire
face  des dangers plus proches que la situation gographique du
pays et la rivalit de l'ennemi sculaire rendaient redoutables.

Avec son coup d'oeil perspicace, Bonaparte vit immdiatement qu'il
fallait renoncer  la Louisiane.

L'expdition destine  l'Amrique tait pourtant en bonne voie de
prparation.  ct de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui,
entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expdition le point de
dpart de conqutes plus importantes, il ne faut pas oublier que le
sentiment patriotique franais ne s'tait jamais teint dans cette
belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernires
annes, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui
lgitimaient son intervention.

Ds 1790, des Odouarts-Fantin remettait  l'Assemble nationale une
ptition des habitants qui demandaient  tre runis  la
mre-patrie.

Pendant la Rvolution, le Comit de Salut Public, dsireux de
rparer l'indiffrence du gouvernement des Bourbons envers les
Franais de la valle du Mississipi, voulut leur tmoigner de
nouveau tout l'intrt dont ils jouissaient toujours en France;
Volney fut dsign pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur
la situation gnrale de l'Amrique.

En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie
de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, 200
hommes, 80 canonniers, 1 pice de 12, 1 pice de 8, 2 obusiers pour
aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort
Pitt, l'Ohio jusqu' l'anse de la Graisse occupe par les
Espagnols.... Le soussign,  son passage  la Nouvelle-Orlans,
avait t charg d'une ptition de plus de 1.500 personnes, riches
habitants, pour rclamer les secours de la Convention nationale pour
tre runis  la mre-patrie dont ils ont t spars par la
trahison du Ministre Choiseul qui les a lchement vendus pour huit
millions...  dfaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expdition
pourra s'emparer de la Trinit[31].

[Note 31: BARON MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Les dernires annes
de la Louisiane._]

Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre,
ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce
moment, nos dirigeants ne renoncent plus  l'espoir de rentrer en
possession de la Louisiane. Carnot lui-mme se fait le dfenseur
d'un projet d'annexion. Barthlemy, notre plnipotentiaire aux
ngociations de Ble, fut charg de demander  l'Espagne la
rtrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en change de
Fontarabie et de Saint-Sbastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir
qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre
des mesures pour empcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le
fils du gnral Collot prsenta un mmoire pour tre autoris 
lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nomm Magdett
proposa mme de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande,
an VII et an VIII[32].

[Note 32: _Archives du Ministre des Colonies._]

Sur ces tentatives et ces vellits, Bonaparte greffa son projet
plus grandiose et mieux conu. Le trait de Mortefontaine avait
rtabli les relations avec les tats-Unis et le trait de
San-Ildefonse avait oblig l'Espagne  accepter les conditions d'une
rtrocession.  l'heure o nous sommes parvenus, tait runi 
Helvoett Sluys, prs de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant
quelque temps, fut dsign sous le nom d'expdition de Flessingue.
En ralit, il tait destin  la Louisiane et toutes les mesures
avaient t prises en vue d'un tablissement solide et dfinitif.

Voulant loigner Bernadotte, le Premier Consul le dsigna d'abord
comme capitaine gnral de la Louisiane, mais Bernadotte ayant mis
des prtentions inacceptables, le gnral Victor fut nomm  sa
place.

Une somme de 2.686.000 fr. avait t prvue, plus 486.235 fr. pour
l'affrtement des navires du convoi dont voici le dtail d'aprs de
Villiers du Terrage[33]:

  La Wilhelmina         458 tonnes.
  La Marta Marguerita   436   
  L'Hanseatischband     416   
  La Colombia           320   
  La Minerve            298 tonnes
  La Pallas             250   
  Le Hampden            254   
  La Providence         708   
  Le Lexington          290   
  L'Amricain           376   
                     -------------
             TOTAL    3.806 tonnes  44 fl. = 167.464 fl.
                     -------------
  Les Deux Catherines   560 tonnes
  Le Cicro             318   
                     -------------
                        878 tonnes  40 fl. =  35.120.
                     -------------
      Gratification   3.397 tonnes   5 fl. =  16.985.

  Au commissaire de la marine, Couderc          6.587.

                        TOTAL   226.156 fl. = 486.255 t.

[Note 33: Baron MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Op. cit._]

Pour prparer la venue des Franais et se faire bienvenir auprs des
sauvages, on runit, conformment aux conseils de l'interprte
Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets
d'habillement, accompagns d'un lot de mdailles destines aux
grands chefs des sauvages. Cette mdaille portait l'effigie du
Premier Consul et au revers:  la Fidlit[34].

[Note 34: Cette pice commande au graveur Adrien est devenue trs
rare; elle se trouve au Muse de la Monnaie, de Paris.]

Ds le 24 septembre 1802, un dcret organise le pouvoir militaire et
civil  la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent tre
rpartis comme suit:

     Un capitaine gnral (Victor), au traitement de 70.000 fr.
     plus celui de son grade en non activit.

     Un gnral de brigade, lieutenant du capitaine gnral
     (Cassague) avec 5000 fr. de supplment de traitement.

     Deux gnraux de brigade. Deux adjudants commandants. Un
     commandant d'armes de 2e classe. Deux commandants de 4e
     classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de
     bataillon du gnie.

     Deux ingnieurs gographes. Un capitaine de port. Sept
     officiers de sant. Quatre pharmaciens.

     Un prfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.

     Un grand juge (Aim), au traitement de 36.000 fr.

     Un sous-prfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
     traitement de 6075 fr.

     Un commissaire, chef d'administration (Mollet).

     Un commissaire inspecteur (Grandpr).

     Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. Deux
     gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
     Un directeur de douane. Un receveur payeur gnral
     (Peyrusse). Deux conomes. Un jardinier-botaniste.

Les lois franaises devaient tre appliques en Louisiane et un
dcret de nivse ordonnait l'incorporation immdiate dans les
troupes de la Rpublique de tous les individus sans aveu et moyen
d'existence qui dbarqueront dans la colonie.

Rien n'avait t oubli et on sent qu'une direction administrative
de premier ordre avait prsid  cette organisation militaire et
civile qui mritait un meilleur sort que celui qui lui tait
rserv.

En effet, malgr l'activit et la hte dployes pour aboutir le
plus vite possible, les armements subissaient des retards; on tait
dj en fvrier 1803 et la flotte restait encore bloque par les
glaces dans le Haringvliet. Le gnral Victor s'impatientait. Le 12
fvrier le Ministre rdigeait une note se terminant par ces mots:

...Les glaces retenant l'expdition du gnral Victor, lui donner
ordre de ne mener  la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de
la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de
guerre.

Enfin, le 10 mars: Je compte incessamment recevoir la nouvelle de
votre dpart.

L'ordre allait tre donn, tous et tout taient prts quand un
courrier arriva, bride abattue, apportant cette dpche du Ministre:

                                    _13 floral an XI_ (_3 mai_).

     L'expdition qui avait t prpare  Helvoett Sluys,
     citoyen, n'aura pas lieu, et,  la rception de cette
     lettre, vous ferez cesser immdiatement toutes les dpenses
     qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront
     dbarques...

Quelle tait la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons
la direction imprime aux vnements changeait-elle si brusquement?

On l'a dj dit: la ncessit, pour le Premier Consul, de faire face
 l'Angleterre et de renoncer, par consquent,  la Louisiane pour
concentrer toutes ses forces sur le continent.

L'inquitude et la menace croissaient de l'autre ct du dtroit.

 Londres, crivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un
membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:

La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous
a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant  nos colonies
rvoltes. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre
opulence, elle veut les anantir. Les entreprises du Premier Consul
 la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau
d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume,
des territoires plus tendus que toutes les conqutes de la France
pendant plusieurs sicles. Il hte ses prparatifs. N'attendons pas
qu'il nous attaque; attaquons les premiers.

Dans une confrence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul
rpondit sur le mme ton aux conseillers qui penchaient encore vers
la conciliation que, si immdiatement, on ne prenait pas des mesures
dcisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait
tout l'Univers  sa domination.

Et il ajouta:

Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de
l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui
devienne un jour sa rivale: ce sont les tats-Unis. Les Anglais
aspirent  disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile
 l'Univers entier, si je puis les empcher de dominer l'Amrique
comme ils dominent l'Asie!

Sa pense se prcisait.

Dans la guerre qui allait clater, la Louisiane pouvant lui chapper
au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et cder
cette belle province aux tats-Unis.

 partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec
M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans
laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement
franais  l'gard de la rpublique soeur et l'empressement avec
lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoy
par Jefferson: M. Monroe.

Quoique peu enclin  changer d'opinion aprs s'tre arrt  celle
qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les
cas graves,  prendre l'avis des spcialistes. En l'occurrence, il
eut recours  deux de ses ministres, Barb de Marbois et Decrs, qui
avaient vcu aux tats-Unis et connaissaient l'tat du pays, sa
politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pques de
l'anne 1803, il les runit dans son cabinet,  Saint-Cloud, et leur
exposa l'affaire avec logique et passion. Cet expos est, pour ainsi
dire, une justification du parti auquel il allait s'arrter et comme
un rsum des diffrentes tapes par lesquelles avait pass la
rivalit franco-anglaise en Amrique. Il se complut  le rappeler et
 expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion,
en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet,  la
dsinence si franaise, qui perptuait encore aujourd'hui la gloire
du grand roi, n'avait t retranche du patrimoine franais que par
la faute des ngociateurs du trait en 1763. Ce trait venait
d'tre annul par un autre trait. Mais si,  la veille de rentrer
en possession de la valle du Mississipi, celle-ci doit de nouveau
chapper  la France, sous aucun prtexte il ne faut laisser les
Anglais en devenir les matres. Les Anglais avaient successivement
enlev  la France, le Canada, l'le Royale, Terre-Neuve, l'Acadie,
sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conqute de la
Louisiane leur serait facile, tant donn l'tat de leur flotte qui
possdait dj vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi
fallait-il se hter et, avant mme de commencer les hostilits,
soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait
se faire qu'en la cdant aux tats-Unis. Cette politique allait 
l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait
renoncer  son attitude hostile  l'gard des citoyens libres de la
libre rpublique. Tout l'chafaudage chimrique, qu'il avait lev
dans son imagination, croulait sous le souffle raliste qui dressait
l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.

Barb de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, 
l'appui de sa manire de voir, des arguments qui ne firent
qu'accentuer un parti dj irrvocablement pris. Ces arguments se
basaient sur la ncessit de sacrifier bnvolement ce que l'on ne
peut conserver. La Louisiane n'tait pas en tat de se dfendre
contre des forces navales suprieures. Le pays tout entier, malgr
les attaches franaises, tait, en ralit une proie offerte  la
cupidit des Anglais,--une annexe aussi, ncessaire  l'extension
des Amricains vers l'Ouest,  laquelle, un jour, on ne pourrait
s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalit serait illusoire, car
ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait
chou depuis plus d'un sicle.

Bonaparte n'avait pas besoin d'tre converti. Il couta, pour la
forme, les dolances de ceux qui considraient la cession de la
Louisiane comme une dchance au point de vue commercial et
industriel,--de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des ides de
Talleyrand, concluaient  la fondation d'une vaste colonie comme
dversoir pour les lments troubls qui, au lendemain de la
Rvolution, taient encore un danger pour la mre-patrie. Ceux-l
ignoraient que, pour difier une telle oeuvre, il tait trop tard,
et que ce que les Puritains anglais avaient tent et excut au
dbut du XVIIe sicle ne pouvait plus tre recommenc,  peu prs
dans les mmes latitudes, par des rvolutionnaires ou des migrs
mcontents, au dbut du XIXe sicle.

Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives:
Bonaparte ordonna  Barb de Marbois de se mettre en rapport avec
Monroe.

Les incertitudes et la dlibration ne sont plus de saison, lui
dit-il en substance.--Je renonc  la Louisiane. Ce n'est pas
seulement la Nouvelle-Orlans que je veux cder, c'est toute la
colonie, sans en rien rserver. Je connais le prix de ce que
j'abandonne, et j'ai assez prouv le cas que je faisais de cette
province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu
pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif dplaisir.
Nous obstiner  sa conservation serait folie. Je vous charge de
ngocier cette affaire avec les envoys du Congrs. N'attendez pas
mme l'arrive de M. Monroe; abouchez-vous ds aujourd'hui avec M.
Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre,
et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions.
Il y a cent ans que la France et l'Espagne font  la Louisiane des
dpenses d'amlioration dont le commerce ne les a jamais
indemnises. Des sommes ont t prtes aux Compagnies, aux
agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trsor. Le prix de
toutes ces choses nous est bien d. Si je rglais mes conditions sur
ce que ces vastes territoires vaudront aux tats-Unis, les
indemnits n'auraient point de bornes. Je serai modr, en raison
mme de l'obligation o je suis de vendre. Mais retenez bien ceci:
je veux cinquante millions, et  moins de cette somme, je ne
traiterai pas; je ferais plutt quelque tentative dsespre pour
garder ces belles contres. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs.

Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des tats-Unis  Paris, en
attendant l'arrive de Monroe.

 ct de ces runions, de ces conciliabules, de ces confrences
concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essay de
rsumer les principales phases, se place une scne entre Bonaparte
et deux de ses frres, scne que Lucien raconte dans ses mmoires et
qui jette une lumire  la fois curieuse et comique sur les
relations du futur Empereur avec ses frres.

On n'a pas oubli que Joseph et Lucien Bonaparte avaient t mls 
la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le
trait de Mortefontaine avec les reprsentants des tats-Unis, le
second, comme ambassadeur de France prs la cour d'Espagne, en
signant le trait de San-Ildefonse qui stipulait la rtrocession de
la Valle du Mississipi  la France.

Et maintenant que cette rtrocession allait tre annule, serait
annule, en mme temps, l'oeuvre des deux ambassadeurs improviss.
Ce fut un rude coup pour leur vanit. Comment? Aprs les avoir
styls, pousss, encourags de toutes les faons pour qu'ils
menassent  bien une mission diplomatique assez dlicate,  laquelle
le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait
faire bon march de tous leurs efforts dpenss en pure perte, en
vue d'une ngociation n'ayant plus aucune valeur?

Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frres de Napolon qui, en
dpit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure,
prtendait demeurer un pur rpublicain et dfendre mme en face de
l'autocratie fraternelle, son indpendance personnelle, apprit la
nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre  son htel de la
rue Saint-Dominique, un soir de premire aux Franais o ils
devaient aller ensemble. Les ides qu'ils changrent au sujet de
l'alination de la Louisiane, tout  coup si chre  Lucien, firent
vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
frres se donnrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier
Consul, afin de savoir s'il tait vraiment dcid  mettre son
projet  excution et d'essayer de l'en dtourner. Cette dmarche,
en y rflchissant, tait bien superflue. Elle s'explique,
cependant, quand on songe qu' cette poque, Napolon traitait
encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimit qui, tout en faisant
respecter les distances protocolaires, permettait parfois les
expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'tre
Empereur, avait encore besoin de mnager certaines susceptibilits
et certaines influences.

Il tait dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.

On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arross d'eau de
Cologne, ce qui tait  la fois astringent, parfum, et donnait au
liquide une opacit blanchtre permettant tels bats hyginiques qui
n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en
se livrant aux soins de sa toilette.

Les deux frres causrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de
supriorit bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse
ironie.

Ils parlrent littrature, thtre, posie, analysant, en passant,
les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps
s'coulait, l'heure du bain touchait  sa fin et Lucien n'avait pas
encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de
chambre avait dj prpar le drap prcieux dans lequel il allait
envelopper l'auguste nudit de son matre, quand on frappa  la
porte. C'tait Joseph.

--Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un
quart d'heure de plus.

Aussitt la question de la Louisiane fut entame.

Joseph exprima son tonnement, Lucien son ahurissement, quand ils
apprirent que le Premier Consul, pour arriver  ses fins,
c'est--dire pour cder la Louisiane aux tats-Unis, se passerait de
l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et
Bonaparte, devant l'insistance de ses frres, insistance qu'il
commenait  trouver dplace, finit par leur jeter  la face ces
mots, sans s'inquiter de la prsence du valet de Chambre:

--Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites
tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la
vente en elle-mme, vous Joseph, parce que je me passerai de
l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?

Cette rponse eut le don d'exasprer Joseph qui, s'approchant de la
baignoire, mit cette affirmation comminatoire:

--Vous ferez bien, mon cher frre, de ne pas exposer votre projet 
la discussion parlementaire, car je vous dclare que moi, le
premier, je me place, s'il le faut, en tte de l'opposition qui ne
peut manquer de vous tre faite.

Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute
opposition et que le projet conu par lui, ngoci par lui, serait
aussi ratifi et excut par lui tout seul, Joseph emport par un
mouvement de colre irrsistible, rpartit aussitt:

--Eh bien! moi, je te dis, gnral, que toi, moi, nous tous, si tu
fais ce que tu dis l, pouvons nous prparer  aller rejoindre dans
peu les pauvres diables innocents que tu as si lgalement, si
humainement, si justement surtout, fait dporter  Sinnamary...

Le coup porta.

Bonaparte, suffoqu d'indignation, se souleva un instant hors de sa
baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut
prcipite en jets abondants, accompagns de ces mots:

--Vous tes un insolent! Je devrais...

On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les claboussures
humides firent de bruit et de dgts. Le pauvre Joseph fut asperg
de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colre tomba comme
s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enleve
au contact de la flamme qui l'exaspre.

Les trois hommes, dont la dignit consulaire et parlementaire aurait
exig un peu plus de dignit personnelle, se regardrent avec des
mines de circonstance rpondant aux caractres respectifs des
acteurs de cette scne qui, en tout autre lieu, et t du plus haut
comique: le Premier Consul tait ple, Joseph tait rouge et Lucien,
vierge de toute souillure humide, s'efforait d'attnuer l'acuit de
son air gouailleur. Seul, le brave domestique, tmoin involontaire
de tels carts de langage et de tenue chez des matres auxquels il
accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit
probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le
choc, tomba vanoui.

Cette ralit mit les choses au point.

Aprs avoir relev et fait emporter le serviteur trop sensible,
Joseph se retira pour changer de vtements, le Premier Consul sortit
de son bain et invita Lucien  l'aller attendre dans son cabinet de
travail.

L, Bonaparte ayant recouvr tout son calme, voulut numrer, de
nouveau, pour son jeune frre, les raisons premptoires qu'il
pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa
Louisianicide.

Lucien persistait  penser que cder la Louisiane aux Amricains
pour dix-huit millions tait plus dshonorant que de la laisser
prendre en tel cas de guerre... Mais Lucien ne savait pas encore
que cette guerre, Napolon devait la faire, qu'il revenait, par la
force des choses,  la politique continentale au dtriment d'une
politique coloniale et que, comme Louis XIV oblig d'abandonner
l'oeuvre de Colbert en Amrique, il devait aussi abandonner ses
projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre
l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catgoriquement de l'appuyer
si la question devait tre porte devant les Chambres et,  son
point de vue, il tait ncessaire qu'elle le ft. Devant son frre,
il prtendait encore dfendre son respect pour le Rpublicanisme et
pour la Constitution,--cette Constitution qu'il avait contribu 
faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement,
tournant en ridicule ces vocables dont il mprisait dj la
signification, pour lui, suranne: Constitution! Inconstitutionnel!
Rpublique! Souverainet nationale!... Grands mots, grandes
phrases...--Lucien n'hsita pas  faire connatre le fond de sa
pense et rpondit avec courage:

--Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prt serment  la
Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme
prsident du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mpriser
ainsi, si je n'tais pas votre frre, je serais votre ennemi...

Cette attitude et cette menace mirent le comble  l'exaspration de
Bonaparte; il s'avana sur son frre et fit le geste de le frapper;
mais aussitt matre de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein
visage:

--Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette bote!

Et, en mme temps, il lana violemment sur le plancher la tabatire
qu'il tenait  la main et sur laquelle se trouvait le portrait de
Josphine par Isabey. Ce bijou, aussi prcieux par le contenu que
par le contenant, ne se brisa pas sur la couche paisse du tapis,
mais sous la secousse brutale, le portrait se dtacha du couvercle.
Lucien se baissa pour le ramasser et prsenta l'objet d'un air
intentionnellement respectueux, disant:

--C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez
bris, en attendant que vous brisiez son original[35]...

[Note 35: En 1819 ou 1820, notre belle-soeur, la reine Hortense,
nous raconta  Rome que l'Impratrice Josphine avait t fort
alarme par la catastrophe de son portrait.

Josphine, comme la plupart des Croles, tait trs superstitieuse.
En ce temps-l, elle vivait dans la crainte presque continuelle que
le Premier Consul, dsirant avoir des enfants qu'elle n'tait plus
en tat de lui donner, n'en vint  un divorce. Il en avait t
question en rentrant d'gypte, sous prtexte, non de strilit, mais
de lgret de conduite...

Au temps de la tabatire brise, Josphine, pleine de confiance en
Mlle Lenormand dj fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
contribua beaucoup  mettre  la mode, l'alla consulter.

Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
d'tre bris, d'un autre absolument pareil et peint galement par
Isabey.

On nous dit que la bote  double portrait est aujourd'hui entre
les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impratrice
par son pre Eugne Beauharnais.

                             (_Note de la princesse de Canino_).]

J'ai rapport ces incidents de famille qui auraient peut-tre d
rester ensevelis dans le secret des dieux,--c'est--dire, dans les
archives prives de Bonaparte--si l'indiscrtion des Mmoires publis
et annots ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins,
combien l'affaire de la Louisiane avait occup les esprits, combien
elle remuait d'intrts des deux cts de l'Atlantique,--intrts
d'ailleurs de nature bien diffrente et les Louisianais qui
cherchaient  asseoir, d'une faon dfinitive, leur domination sur les
rives du Mississipi, auraient t bien tonns d'apprendre qu'aux
Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du
Premier Consul, des discussions, qui risqurent de dgnrer en
pugilat, avaient eu lieu entre trois frres Bonaparte dont les
opinions opposes semblaient ponctuer la gamme montante passant par
ces trois tats reprsentatifs de l'ambition de l'un d'eux:
rpublicanisme, constitutionalisme, csarisme.

Dans une atmosphre plus calme, commencrent les pourparlers
officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant l aussi,
quand il s'agit de percer le secret des ngociations, on se trouve
devant une obscurit quasi mystrieuse: pas de rapport officiel, de
compte-rendu des runions ou des discussions permettant de suivre la
marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers
personnels des contractants. On dirait une affaire prive dont on ne
veut bruiter les difficults. Mais, comme elle n'tait pas mene
avec toute l'activit voulue par les ngociateurs amricains qui
cherchaient  tudier la place, le Premier Consul leur soumit par
l'intermdiaire de Marbois, ds le 23 avril (1803), le projet d'une
convention secrte[36].

[Note 36: _Correspondance_, VIII, 289.]

Par cette convention, dans le but d'viter des malentendus au sujet
des articles II et V du trait de Mortefontaine et dans le but aussi
de fortifier les relations amicales, la Rpublique franaise tait
prte  cder ses droits sur la Louisiane. En consquence de cette
cession, la Louisiane, son territoire et ses dpendances devaient
tre incorpors dans l'Union amricaine et former successivement un
ou plusieurs tats, conformment aux lois de la constitution
fdrale; en change, les tats-Unis devaient favoriser le commerce
franais en Louisiane, le mettre sur le mme pied que le commerce
amricain, avec des entrepts permanents sur six points du
Mississipi, auxquels rpondait un droit permanent de navigation; de
plus, ils devaient prendre  leur compte toutes les dettes dues aux
citoyens amricains d'aprs le trait de Mortefontaine.

Ce projet fut pris en considration par les plnipotentiaires
amricains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe
l'tudirent de prs; ils exprimrent quelque divergence dans leur
apprciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II
du trait de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le
29 avril, ils soumirent leur projet  Marbois: ils proposaient
d'offrir cinquante millions  la France, plus vingt millions pour
les dettes contractes par elle envers les citoyens des
tats-Unis,--en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour
avoir quatre-vingts millions. Aprs avoir rsist, le Amricains
accordrent ce chiffre et le projet ainsi pniblement mis sur pied
fut prsent le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta
dans son ensemble.

Les difficults commencrent lorsque, pour la rdaction du trait,
on se trouva devant la ncessit de prcisions plus grandes. Les
Amricains rclamaient, d'abord, une dfinition plus exacte des
frontires, laquelle dfinition copie sur le trait de rtrocession
sign par Berthier, restait dans le vague, accordant  la Louisiane
l'tendue possde par l'Espagne, telle que l'avait aussi possde
la France; mais sous la domination franaise, la Louisiane
comprenait une partie de la Floride et toute la valle de l'Ohio,
jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac ri. Il n'tait plus question
de ces pays.  Livingston qui demandait des claircissements, il fut
rpondu vasivement: le Premier Consul n'tait pas fch de laisser
planer quelque obscurit sur ces imprcises valuations de limites.
Il s'ensuivit des discussions longues et parfois pres. Les Florides
devaient tre exclues du march, mais Bonaparte promit d'appuyer le
droit des Amricains auprs de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui
concernait les indemnits  payer en Amrique, on ne trouva pas les
reprsentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se
prtendre lss dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe
avaient hte d'en finir. Au-dessus des questions d'intrt
financier, planait pour eux l'intrt primordial de la patrie 
agrandir, d'autant plus que le moment tait critique, que la paix ou
la guerre dpendait d'un geste et qu'avant tout il tait urgent de
conclure[37].

[Note 37: _Livingston to Madison_, 3 mai 1804; _View of the Claims_,
etc... _by a citizen of Baltimore_, p. 75.]

La convention relative aux revendications ne fut signe qu'une
semaine aprs le trait de cession. Quelles que fussent les
critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait
parfaitement injuste de dprcier les services rendus par le
diplomate amricain  son pays. Aucune ngociation diplomatique
n'eut de rsultats si importants,  un prix si minime. L'annexion de
la Louisiane fut, pour les tats-Unis, un vnement d'une porte
immense; elle modifia de fond en comble les vises politiques des
dirigeants, ouvrit des horizons infinis  des ambitions sans bornes
et, au point de vue historique, peut tre place sur le mme rang
que la Dclaration de l'Indpendance, deux vnements qui, dans
l'volution ncessaire du pays, se relient l'un  l'autre, comme
l'effet  la cause.




CHAPITRE VI

LA LOUISIANE ET LES TATS-UNIS.

     Situation des tats-Unis au moment de l'achat de la
     Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amrique
     du Nord  son pays d'origine. -- Impossibilit de
     s'abstraire de la politique europenne. -- Action
     rciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l're des
     relations internationales et des prtentions  devenir une
     puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
     nouveau soulve des difficults constitutionnelles.


Au moment de la cession de la Louisiane, quelle tait la situation
des tats-Unis? Elle tait encore prcaire. Beaucoup avait t fait
mais beaucoup restait  faire. On n'en tait qu' l'aurore d'une
journe qui devait s'panouir splendidement.

La grandeur de l'entreprise avait consist, jusqu' prsent, dans la
ralisation d'une grande ide: l'affranchissement de la tutelle
anglaise.

Ceux qui s'y taient employs avec l'habilet et le courage que l'on
sait constituaient une lite, c'est--dire, une minorit. Les
autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse
ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu
plus de 5.000.000 d'habitants d'aprs le recensement de
1800,--population compose de blancs qui ne reculaient pas devant la
ncessit illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves
ngres--ncessit d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait
aboutir  l'inluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte
effroyable, le Nord et le Sud.

Pour le moment, la situation matrielle et conomique laisse
beaucoup  dsirer. La puissance des tats-Unis ne rside encore que
dans la volont de la raliser. Et cette volont, qui s'est
manifeste surtout dans le domaine de la politique, a d aller
d'abord au plus press.

La mise en valeur du sol n'avait pas pu tre mene bien loin. Il
fallait, avant tout, tre les matres de ce sol. Et malgr prs de
deux sicles de luttes, le pays n'tait pas entirement conquis. La
fort enserrait encore, de son mystre dangereux et attirant, les
centres habits; le minerai inutilis dormait toujours dans son lit
de roches. Presque toute la population tait agglomre sur les
ctes o seul se rencontrait un peu de vie civilise mais accentuant
priodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance
invitable de se dvelopper vers l'Ouest.

La ville de New-York, quoique possdant un pass historique, ne
prsentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse.
Philadelphie semblait avoir sacrifi  un plus grand souci de
l'esthtique et mritait d'avantage l'admiration des touristes[38].
Boston, le centre intellectuel, la Mecque littraire et politique,
mal pave, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
anglaise o l'on va faire son march. Washington mergeait du sein
d'une solitude marcageuse, malsaine, o la Maison-Blanche,  moiti
difie, s'levait non loin des rives du Potomac, entoure seulement
de quelques btisses minables o, pendant l't de 1800, les membres
du Congrs trouvrent chichement  se loger. L'apparence matrielle
de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalit
amricaine: un commencement, un effort pour se librer d'ancestrales
influences vers une nouvelle conception de vie.

[Note 38: Mmoires du duc de Liancourt.]

Ce changement se pressentait plutt qu'il ne s'affirmait sous des
formes concrtes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence
prsentait encore l'aspect coutumier. Et le hros de Washington
Irwing, Rip van Winckle, se rveillant d'un long sommeil  peu prs
en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, except sur
les emblmes officiels o la tte du Prsident Washington avait
remplac celle du roi Georges.

Les conditions conomiques, en somme, avaient t trs dures pendant
tout le XVIIIe sicle et la vie, en gnral, n'avait pas progress
depuis les temps coloniaux.

Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent
prendre la direction du mouvement, rpondirent aux tendances
latentes, endormies dans les consciences, en s'efforant d'imprimer
un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en
train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
prtentions exagres, parfois prmatures, dans la politique, dans
la socit et dans la littrature. Mais, avant tout, il fallait
s'affirmer en face des empitements de l'tranger et donner une
direction habile aux relations internationales dont le pivot
oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France
et l'Angleterre.

C'tait l la tche principale, mais aussi le point faible et
difficile, les Amricains, absorbs par tant de besognes immdiates,
s'tant longtemps habitus  considrer les affaires trangres
comme ngligeables,--les nations trangres mme comme n'existant
pas pour eux. D'aprs ce point de vue troit et exclusif, leur
histoire, leur systme politique, leur volution sociale, tels les
produits d'un sol spcial, n'avaient rien  voir avec ce qui se
passait dans les autres pays. Ces expressions consacres: Vieux
Monde,--Nouveau Monde, devaient s'appliquer  deux formes
d'humanit absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le
droit de s'ignorer.

Erreur dangereuse!

L'humanit, dans son ensemble, ne connat pas une sparation aussi
absolue. Cette humanit est diverse dans ses types reprsentatifs,
depuis l'individu hostile  un individu, jusqu' la collectivit
ennemie d'une autre collectivit, mais dans ses manifestations de
sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entirement des
lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
l'origine de sa mentalit,--elle ne peut s'affranchir de l'influence
des anctres, qui ont faonn la majorit des individus, sans
distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, mme si ce
groupement s'est partag en deux branches spares.

Les illusions des Amricains qui, pendant un temps, prtendaient ne
relever que d'eux-mmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus
parmi les nationalits que parmi les espces animales, il n'y a de
gnration spontane. Malgr les pres revendications de la
politique des nationalits trop exclusives, aucun peuple ne peut
vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
glorieux hritage mondial dont les acquts successifs se sont
accumuls pendant prs de deux mille ans.

tant donne, cependant, la situation gographique, les conditions
de dveloppement, les grandes distances, si un groupement
d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de
raison,  la possibilit de tirer tout de soi et de ramener tout 
soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne
l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'et t son
arrt dans le progrs, ensuite, parce qu'il contenait en lui
d'immenses forces d'absorption et d'expansion:

En effet, ds que les Amricains se trouvrent en prsence de
questions politiques plus compliques, ils comprirent que, malgr la
sparation momentane, une solidarit a toujours exist entre eux et
l'volution de l'activit europenne.

Aprs avoir coup tout lien les rattachant  l'Europe et,
principalement,  cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour
fait partie intgrante, les Amricains s'aperurent, un beau matin,
qu'ils ne faisaient que continuer,  une date diffrente, le geste
esquiss par des Anglais du XVIIe sicle, et aussi, que, dans les
manifestations spculatives de la pense, ils ne faisaient que
s'inspirer des plus importantes manifestations de la pense
europenne.

Il est donc vident qu'ils ne pouvaient pas demeurer trangers et
indiffrents  l'histoire du Vieux Monde, dans les temps
antrieurs,--et qu'ils seraient appels, d'un jour  l'autre, 
jouer un rle dans l'histoire qui se prparait pour les temps 
venir.

Dans le pass,  mesure qu'ils s'en loignaient, ils trouvaient des
points de repre, des noms glorieux dont leurs noms obscurs taient
comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conqurant
n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande lisabeth n'a-t-elle pas
t leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas t leur pote? Cela est
tellement vrai que, malgr la scission politique et intellectuelle
qui,  partir d'une certaine poque, s'accentue entre les citoyens
de l'Amrique septentrionale et les sujets de Sa Majest
britannique, les premiers crivains qui cherchrent  crer une
littrature nationale,  tendance exclusivement amricaine, ne
peuvent se dgager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement amricain, d'un
cachet original directement inspir du puritanisme, ne pouvoir
crire sur l'Angleterre sans l'appeler: Our old Home.

Si, au point de vue diplomatique, l'Amrique prtendit ainsi longtemps
demeurer isole des mouvements plus ou moins importants qui se
produisaient en Europe, cette fiert bien relative contenait une
grande part d'illusion. Le terme Nouveau Monde ne peut s'appliquer
qu'aux conditions matrielles du pays, aux conditions spciales
imposes par la flore et la faune, mais en ralit, tout le reste,
sous des dehors plus primitifs, tait aussi vieux que la vieille
Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Amricains, mme  leur
insu, furent mls, de tout temps, aux querelles internationales qui
bouleversaient l'Europe. Ds le dbut, l'tablissement des Colonies
occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et
l'Espagne. Les traits de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713),
d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traits qui avaient
mis fin  des contestations d'aspect essentiellement europen,
contenaient cependant des clauses relatives  des territoires situs
en Amrique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la
rivalit de deux monarchies de droit divin, dbuta, en Amrique en
1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en
combattant pour l'indpendance, les fondateurs de la Rpublique
amricaine mirent de nouveau face  face les deux peuples rivaux qui,
aprs s'tre disput la domination des mers, retrouvaient leur
rivalit dans les grandes entreprises coloniales.

Mais tels contacts avec la politique europenne, qui obligeaient un
peu malgr eux les Amricains  largir leur champ d'action, ne
rpondaient encore qu' des ncessits indirectes. Avec le trait de
la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les
intrts immenses qui en dcoulent pour les tats-Unis leur
promettent un dveloppement infini; dsormais, ce ne sera pas
seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la
politique europenne,--c'est cette dernire qui doit compter souvent
avec les exigences de la politique amricaine.

Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
l'attaque en Europe et la diminue en Amrique, en ouvrant, pour les
tats-Unis, l're des agrandissements territoriaux destins 
recevoir l'afflux des nombreux immigrants et  provoquer cette
pousse formidable qui, dans toutes les branches de l'activit
humaine, transforma de vastes tendues dsertes et inexploites en
la ruche admirable o palpite et s'agite une dmocratie en travail
et en lutte.

D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les
tats-Unis, la srie des relations internationales leur permettant
de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi 
l'intrieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent
aux prises l'pre hostilit des partis.

Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition:
elle comprend tous les tats de l'Arkansas, Missouri, Iowa,
Nebraska, Dakota septentrionale et mridionale, une partie des tats
de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane
proprement dite, tout le territoire indien et une partie du
territoire d'Oklahoma. La superficie de ces tats tait sept fois
plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus
grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus
grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que
l'Italie et deux fois plus que l'gypte; dix fois plus grande que la
Turquie et la Grce; trois fois plus grande que la Sude et la
Norvge et  peu prs six fois plus que le Japon. En rsum: la
Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie
runies, rpondaient  peine  l'tendue de cette vaste succession
de pays.

C'tait beaucoup pour les facults d'assimilation d'une
confdration d'tats qui n'en tait encore qu'au dbut de sa
carrire constitutionnelle.  peine arrivait-on  s'entendre au
sujet de l'administration, des droits plus ou moins tendus et
rciproques des Parlements particuliers et du Congrs et
quelques-uns s'effrayrent des difficults qu'allait faire surgir ce
subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux
difficults, aux contestations, aux dlicates questions d'initiative
et d'entreprise politique appartenant  chaque tat pris en soi ou 
l'Union entire prise dans son ensemble.

Ce fut une occasion propice pour les Fdralistes de relever la
tte.

Le prsident Jefferson et ses reprsentants, Livingston et Monroe,
furent critiqus dans leur empressement patriotique  signer un
trait qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour tre valable,
devait avoir l'assentiment du Congrs. Or, pour ne pas laisser
passer une occasion qui ne se serait sans doute plus reprsente,
les hommes intelligents et judicieux appels  discuter avec les
reprsentants de Napolon n'avaient pas jug ncessaire de se munir
de cet assentiment.

Quand on en discuta le bien fond, des citoyens d'une notorit et
d'une autorit incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres,
mirent des doutes sur la validit du trait et sur l'opportunit de
l'agrandissement qui en fut la consquence. Le dbat commena  la
Chambre le 24 octobre 1803, dans un dsarroi de l'opinion o
rpublicains et fdralistes changrent rciproquement leur fusil
d'paule. Des fdralistes avrs comme Gouverneur Morris abondrent
dans le sens des rpublicains avancs, partisans rsolus de
Jefferson.

Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections
taient nombreuses et judicieuses.

L'article 3 du trait spcifiait que les habitants du territoire
cd seraient incorpors dans l'Union.

Or, ni le Prsident du Snat, ni le Prsident du Congrs n'taient
qualifis pour ratifier une pareille incorporation. D'aprs la
constitution, il fallait le consentement particulier de chaque tat
pour qu'une contre trangre pt tre admise comme un membre de
l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence mme d'un gouvernement
rpublicain s'oppose  ce que l'tendue de son territoire soit
dmesurment agrandie, car plus cette tendue s'accrot, plus
s'accroissent aussi les difficults suscites par la divergence des
origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la
ncessit invitable de s'tendre vers l'Ouest, seule condition
pourtant d'une expansion future et systmatique, craignaient que les
tats de l'Est en fussent diminus dans leur importance et n'en
vinssent  former un empire spar et indpendant. Et mme, sans
envisager une telle sparation comme fatale, les citoyens qui
migreraient vers ces vastes contres seraient tellement loigns de
la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire  tout
contrle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes
de l'Est, des trangers ayant  dfendre des intrts contraires aux
leurs.

 toutes ces raisons qui manaient d'une conception logique mais un
peu troite, on pouvait opposer la facult accorde au Congrs
d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-tre gnral et
de la dfense nationale. Dans ces conditions, une annexion tait
parfaitement lgale et  ceux qui demandaient avec ironie s'il ne
serait pas possible d'annexer aussi lgalement l'Angleterre ou la
France, Randolph fit cette rponse un peu nave mais dcisive: Nous
ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.

On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises
explications.

Pourquoi ne pas aller jusqu' l'absurde et prconiser l'annexion de
quelque nation trangre de plus de 10 millions d'habitants--l'Afrique
par exemple--et exposer de la sorte les annexeurs  tre mangs par
les annexs? On discutait dans le vide.

En ralit, ces discussions ne portaient que sur des subtilits
constitutionnelles. Au fond, on tait d'accord sur le rsultat
acquis: on tait divis sur la manire d'envisager la mthode
employe pour arriver  ce rsultat. La vieille querelle des
Rpublicains et des Fdralistes renaissait.

La Louisiane, en effet, ne pouvait tre considre que comme un tat
ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement
parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le
gouvernement n'tait plus une rpublique, mais un empire avec la
souverainet drivant du pouvoir de dclarer la guerre et de signer
des traits.

Le grand intrt de ces dbats provenait prcisment de
l'opportunit dans laquelle se trouvaient les tats-Unis de modifier
le caractre de leur constitution.  l'occasion de l'annexion de la
Louisiane, prlude, sans doute de nouveaux agrandissements promis 
la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des
problmes politiques qui divisaient encore les deux partis en
prsence. La thorie fdraliste contenait en germe la conqute et
l'empire; la thorie rpublicaine tendait  l'absorption pacifique
des pays par l'assimilation.

En attendant et en tout tat de cause, et quelles que fussent, 
cette date de l'volution amricaine, les diffrentes opinions des
diffrents hommes d'tat qui prtendaient s'imposer, la ncessit
s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute
mission qui consistait, avant tout,  gouverner.

La facult d'acheter un territoire tant admise en principe, la
facult de le gouverner en dcoulait ncessairement. La difficult
commenait quand il s'agissait de dterminer quels seraient les
droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il trait comme les
anciens tats de l'Union? ou serait-il administr comme un
territoire particulier? Question dlicate, le Congrs pouvant
exercer sur des territoires annexs par lui un pouvoir qu'il ne
saurait imposer aux tats. Cette distinction entre les tats et les
territoires pouvait mener loin.

Si l'on considrait la Louisiane comme un territoire annex, le
Prsident y remplaait simplement le roi d'Espagne; les
fonctionnaires et officiers remplaaient ceux du roi et leur
nomination dpendait exclusivement du Prsident, sans l'intervention
du Snat. Mais un tel gouvernement tait absolument incompatible
avec la constitution amricaine,--c'et t l'manation directe du
despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant
gnral, reprsentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire,
lgislatif et excutif,--et ne laissant au peuple, en fait de
droits politiques, que le devoir d'obir en silence.

Les Fdralistes purent objecter que les pouvoirs ainsi confrs au
Prsident taient inconstitutionnels. Le principe de la souverainet
qu'ils dfendaient par ailleurs, ils l'attaquaient quand il
s'agissait de le faire prvaloir au profit du reprsentant de l'ide
rpublicaine.

Les Rpublicains rpondirent que la Constitution tait faite pour
les tats et non pour les territoires et qu'en l'occurrence les
tats-Unis se trouvaient dans la ncessit, au nom d'un patriotisme
bien entendu, de prendre possession de la Louisiane, en toute
souverainet.

Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.

On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait t reconnue
valable, au 33 parallle, ligne qui devait sparer l'tat des
Arkansas du territoire de la Louisiane. Le pays au nord de cette
ligne fut appel le District de Louisiane et soumis au gouvernement
territorial d'Indiana, surtout habit par des Indiens. Le district
Sud, qui fut appel territoire d'Orlans, contenait une population
d'environ 50.000 personnes, comprenant les lments d'une socit
organise et police. D'aprs les termes mmes du trait: les
habitants du territoire cd devaient tre incorpors dans l'Union
des tats-Unis et admis, aussitt que possible, conformment aux
principes de la Constitution fdrale,  la jouissance de tous les
droits, avantages et immunits de citoyens des tats-Unis et, en
attendant, maintenus et protgs dans l'entire jouissance de leur
libert, proprit et de la religion qu'ils professaient.

En attendant, il est vrai, le gouvernement accord  la Louisiane
pouvait soulever bien des critiques. N'tait-il pas  la fois
arbitraire et contradictoire? Le pouvoir octroy au gouverneur de ce
nouveau territoire tait presque royal et un reprsentant du
Kentucky compara Jefferson  Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee,
alla jusqu' taxer tout le systme de despotisme: on n'y trouvait
pas, dit-il, la moindre trace de libert et les droits promis par
le trait n'taient mme pas mentionns. Ce ne devait d'ailleurs
tre qu'un rgime transitoire. Le Dr Eustes, de Boston, tait, en
effet d'avis qu'un certain despotisme tait ncessaire au dbut;
selon lui, l'entire libert civile ne pouvait tre accorde
brusquement  un peuple habitu au joug de la royaut espagnole.

Pauvres Louisianais!

Survivants d'un tablissement franais, un instant florissant,
soumis, depuis,  bien des vicissitudes, ils cherchaient en vain 
se rattacher  leur pays d'origine,--tout tendait  les en sparer
pour toujours: la politique de la mre-patrie, la situation
gographique, les aspirations amricaines. Entours de tribus
sauvages, dprims par la tyrannique administration espagnole, ils
avaient  peine pu esprer renouer la trame des traditions
nationales, en tant de nouveau incorpors  la France, qu'ils
passaient, en un tour de main, sous la domination des tats-Unis qui
les considraient naturellement comme des trangers dont il fallait,
pendant quelque temps, prouver les facults d'assimilation. Ces
ides constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions qui
eurent lieu  la Chambre et au Snat au sujet de cet achat et de
cette incorporation de territoires nouveaux. En rsum, les
Louisianais, auxquels on avait solennellement promis tous les droits
de citoyens amricains, furent considrs, pendant un certain temps,
comme formant un groupement  part, non comme des citoyens libres,
mais comme des sujets placs, politiquement parlant, plus bas que
les dernires des tribus indiennes auxquelles on n'avait jamais
refus le droit de se gouverner elles-mmes.

Il ressort de ces dbats que l'affaire de la Louisiane si
dlibrment traite par Bonaparte soulevait, pour les tats-Unis,
des problmes de politique extrieure et intrieure de la plus haute
importance.  l'extrieur, c'tait l'immixtion de l'Union dans les
complications mondiales et, en l'occurrence, une influence dcisive
exerce sur la marche des vnements europens, sur l'issue des
guerres que le Premier Consul se prparait  dchaner contre la
domination anglaise.  l'intrieur, ce fut l'occasion de mettre au
point des questions d'ordre constitutionnel qui touchaient au
principe mme de la dmocratie. Cette dmocratie, malgr les luttes
sanglantes et diplomatiques qu'elle eut  soutenir contre une
mtropole situe  tant de milles de distance, au-del de
l'Atlantique et voluant dans une atmosphre toute diffrente, avait
pu se dvelopper sur un terrain quasi vierge de toute atteinte
monarchique et despotique. Les querelles intestines, qu'elles
fussent alimentes par une thocratie intransigeante ou fomentes
par un loyalisme surann, avaient toujours eu pour base: l'esprit
d'indpendance,--et pour but: l'affranchissement de l'individu.
Conception simple et claire au triomphe de laquelle fut, jusqu'
prsent, consacre une politique simple et logique aussi dans ses
grandes lignes.

Mais, ds qu' ces lments sociaux, conomiques et thologiques,
d'essence anglo-saxonne, vinrent se mler les lments constitutifs
de nations trangres, longtemps soumises au joug oppresseur des
vieilles monarchies franaise et espagnole, les conditions de vie et
d'administration se compliqurent ncessairement, prirent plus
d'ampleur et il fallut se rsoudre  des concessions pour gouverner.
Le Prsident Jefferson et ses partisans, tout le parti rpublicain
en un mot, se trouvrent donc devant la ncessit de transiger avec
des principes rputs intangibles, auxquels, pour un temps du moins,
il tait besoin de donner une interprtation plus souple, davantage
adapte aux multiples aspects d'une confdration de contres aux
origines si opposes.

Un tel changement se produit gnralement, en matire de
gouvernement, quand on passe, de la sphre un peu troite de
l'opposition,  la responsabilit plus largie du pouvoir. Il n'en
est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunits
accordes au Congrs, immunits imposes par la nature physique et
politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,
en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait
dire,  juste titre, que le gouvernement qui y avait t contraint
par les vnements, n'tait plus un gouvernement de rpubliques
confdres, mais bien le gouvernement d'une dmocratie consolide:
ce n'tait plus un gouvernement libre mais un gouvernement
despotique: despotique, puisqu'il tait avr que Jefferson avait
achet une colonie trangre, non-seulement sans le consentement de
ses habitants mais contrairement  leur volont, et qu'il l'avait
annexe par un acte absolument contraire  la Constitution.

Si l'on s'en tient  la lettre de cette constitution, les
accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les
joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux
prises les diffrents partis reprsents par des orateurs de talent
ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant,
elles ne rpondaient vraiment qu' des agitations locales,  des
intrts limits dont le rayonnement ne portait pas bien loin,
tandis que la politique des tats-Unis, telle que la concevait
Jefferson, consistait prcisment, quels que fussent les obstacles 
surmonter,  reculer les frontires vers l'ouest,  agrandir
l'tendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des
populations qui risqueraient un jour d'touffer entre la mer et les
monts Alleghanys,-- s'emparer, avant tout, des vastes tendues
allant de la rgion des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans
le but de pouvoir offrir une hospitalit large et indpendante aux
nombreuses thories d'immigrants qui allaient bientt venir de
toutes les parties du monde. C'tait la mission de la confdration
amricaine: avec des rsidus de nationalits, composer une nation,
avec des dchets de races, recrer une race,-- moins que sa
grandeur ne consiste  passer un peu ddaigneusement sur le
principe des nationalits, sur le prjug des races, pour amalgamer
races et nationalits en une vaste union, au sein de laquelle
l'imprieuse puissance des intrts gnraux et collectifs mettrait
au second plan, sans les anantir toutefois, les tendances
particularistes, les origines diffrentes, les religions, et les
coutumes,--le tout runi et coordonn sous la bannire toile qui
porte cette devise: _E pluribus unum!_




CHAPITRE VII

NAPOLON ET LA FLORIDE.

     Napolon, ayant renonc  l'Amrique, concentre ses forces
     en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession
     de la Louisiane a une rpercussion sur la question de la
     Floride. -- Aprs la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
     de Bonaparte se donne libre carrire. -- Le gnral Turreau
     reprsente la France  Washington. -- Son rle. --
     Difficults avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
     Frontire de la Louisiane et de la Floride. -- Activit de
     Monroe, entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
     chouent. -- Jefferson reste fidle au principe de la paix.
     -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
     l'Angleterre. -- La Floride devient l'appt dont joue
     l'Empereur suivant les besoins de sa cause.


Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considrable sur
l'avenir des tats-Unis, elle n'en exera pas une moindre sur la
destine de Bonaparte.

Ayant renonc  son rve de fonder un empire franais en Amrique,
Napolon est maintenant tout entier au projet de bouleverser
l'Europe pour pouvoir mieux atteindre l'Angleterre,--et, de son
ct, l'Angleterre,  l'effet d'loigner tout danger des ctes
britanniques, s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y
suscitant une nouvelle coalition.

Les consquences du trait sign pour la cession de la Louisiane par
la France, les pourparlers qui en furent la suite pour la cession de
la Floride par l'Espagne, troublrent profondment les relations
diplomatiques des tats-Unis avec ces deux pays et engendrrent des
complications qui mirent de nouveau, face  face, Rpublicains et
Fdralistes.

Immdiatement aprs la rupture de la paix d'Amiens, la soif de
domination s'affirme chez Bonaparte et tout rpublicain,
observateur, a lieu de s'inquiter. Des vnements graves montrent
que le despotisme militaire marche,  grands pas, vers la dictature
csarienne. L'automne de 1803 est consacr aux prparatifs d'une
descente en Angleterre. En 1804, des indications plus significatives
sont autant d'avertissements. L'homme qui est dcid  sacrifier
tous les liens et tous les prjugs  la satisfaction d'une ambition
personnelle, immense et encore dissimule, va carter de sa route
tout obstacle, tout rival, qu'il soit un ancien compagnon d'armes,
ou qu'il soit un membre de la famille des Bourbons: ds le mois de
fvrier, c'est l'arrestation, le procs et le bannissement de
Moreau,--en mars, c'est l'enlvement et l'excution du duc
d'Enghien,--en mai, c'est la proclamation de l'Empire.

Quelque temps avant que Bonaparte et pris le titre d'Empereur, le
gnral Turreau, qui avait jou un rle au 18 brumaire, avait t
nomm Ministre de France  Washington. Mais comment ce rpublicain,
reprsentant d'un souverain d'occasion, pouvait-il tre _persona
grata_ aux tats-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque
intrt aux aventuriers qui composaient une certaine fraction des
fdralistes, aventuriers qui n'auraient pas dsavou un 18 brumaire
tent  la Nouvelle-Orlans, au profit, par exemple, d'Aron Burr,
chef d'une bande toute prte  se partager l'or des mines de Mexico
et  lgitimer leur coup de main par un coup d'tat instituant une
organisation hirarchique o se rencontreraient des Ducs et des
Marchaux.

Cependant, Turreau avait  traiter des questions importantes non
rsolues par son prdcesseur; telles: le commerce avec
Saint-Domingue, les frontires des deux cts de la Louisiane, les
contestations espagnoles, les crances franaises, sans compter la
troublante querelle qui s'tait envenime entre son collgue
espagnol, Yrujo, et le Ministre. Surtout la question des Florides
tait la plus complique parce qu'elle mettait aux prises les
tats-Unis et l'Espagne, dfendue ou sacrifie par la France suivant
les intrts du moment.

C'tait l comme l'hritage un peu amoindri laiss par la politique
du Premier Consul en Amrique.

Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, ses
reprsentants aux tats-Unis devaient s'employer  rgler par de
subtiles tractations ces irritantes difficults. La tche tait
d'autant plus ardue qu'entre les deux pays venait de se creuser un
abme: celui qui sparait dsormais la Rpublique de l'Empire.
L'atmosphre sinon hostile, du moins trangre qui, comme l'avait
dj un peu exagrment constat Talleyrand, faisait d'un Franais
un tranger aux tats-Unis, mme au lendemain de la guerre de
l'Indpendance, ne pouvait que s'accentuer maintenant que la France,
aprs avoir combattu pour toutes les liberts, combattait, sous
l'impulsion de Napolon,  les dtruire.

En ralit, dans cette lutte gigantesque, dernire convulsion de la
rivalit franco-anglaise, l'Amrique du Nord se trouvait, comme
toujours, expose aux contre-coups des vicissitudes ressenties par
la France et l'Angleterre.

Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier Consul n'avait
pas reu l'approbation du roi d'Espagne. Le rle du brouillon Yrujo
consistait prcisment  faire ressortir cette irrgularit et 
prsenter l'attitude des tats-Unis comme trs hostile  l'gard de
l'Espagne. Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les
incartades un peu dplaces du Ministre espagnol. Dans ces
conditions, il tait difficile d'arriver  rgler l'affaire de la
Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des tats-Unis 
Madrid, y jouait  peu prs, mais en sens inverse, le mme rle
qu'Yrujo  Washington.

D'autre part, le Prince de la Paix, tout en dplorant la perte de la
Louisiane, comprit parfaitement que le meilleur moyen de garder la
Floride tait de s'assurer l'appui de Bonaparte. Il fallait donc
conseiller au roi de ne plus faire d'opposition  la cession de la
Louisiane. La situation, on le voit, tait devenue fort embrouille;
les lments de l'embroglio diplomatique changeaient  chaque
instant de valeur,--comme changeaient de ton et d'inspiration les
principaux interlocuteurs en prsence.

Certes, ni les difficults, les contestations pendantes, ni les
compensations dues par la France aux tats-Unis pour les
spoliations, ni la Floride occidentale ne dcideraient le
gouvernement amricain  rompre son systme pacifique, aussi
longtemps du moins que Jefferson et ses amis pourraient rester
fidles  leur principe. L'Espagne devait plier sa grandesse dchue
 une souplesse plus opportune. Mais, s'il tait bon qu'elle
renont  toute revendication en ce qui concernait la Louisiane, il
n'tait peut-tre pas souhaitable de la voir s'acquitter des
compensations en espces, tout argent passant d'Espagne en Amrique
tant autant de moins pour la France.

Le mot d'ordre tait donc d'entretenir le trouble et l'incohrence.
On y parvint  merveille.

Pinckney,  Madrid, continuait  se montrer intransigeant et
exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par son attitude, il
fut plus royaliste que le roi, ou plutt, plus amricain que le
Prsident. Voyant l'Espagne impassible, il alla jusqu' demander ses
lettres de rappel. Il ne parvint qu' faire sortir Cevallos de sa
courtoisie coutumire et  se faire dsavouer par Madison qui pria
Monroe de se rendre au plus tt  Madrid pour donner aux relations
diplomatiques une direction  la fois plus digne et moins agressive.

Napolon, de son ct, comprenant qu'il serait peu sage, aprs la
cession de la Louisiane, d'indisposer encore le gouvernement
espagnol au sujet de la Floride, voulait retarder la solution de
cette affaire en retardant autant que possible le dpart de Monroe
pour l'Espagne. Monroe, chapitr par Cambacrs et Lebrun, s'tait
dcid  changer son itinraire et, laissant Livingston  Paris, en
face de l'Empereur, partit pour Londres, o il tait aussi accrdit
auprs de Georges III.

Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation dlicate.
Lui avait t le premier artisan du trait relatif  la Louisiane;
l'opinion publique ainsi que Jefferson et ses amis en reportaient
tout l'honneur  Monroe. La vanit du diplomate mconnu en souffrit
amrement. Ses anciennes attaches fdralistes n'taient pas
entirement rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris en tte,
auxquels il se plaignit, s'amusaient  lui faire comprendre qu'on
voulait le mettre de ct, parce qu'un succs diplomatique  son
actif serait une insulte  l'adresse de Jefferson. Livingston se
consola de ses dboires dans la compagnie de Robert Fulton et de
Joel Barlow, en attendant l'arrive de son successeur, le gnral
Armstrong. Ils seraient donc bientt trois reprsentants amricains
 Paris, ayant mission de discuter le diffrend pendant entre
Jefferson et l'Espagne.

La question tait de savoir si le gouvernement des tats-Unis devait
faire table rase de ses engagements avec Napolon et agir en toute
indpendance ou bien prendre acte de l'opinion de Talleyrand et
s'incliner devant la volont de l'Empereur. En tous cas, Monroe se
rendait bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride ne
pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiques par Jefferson.

La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre des Affaires
trangres, prtendait influencer, voire diriger ces pourparlers.

Cevallos, en effet, s'tait adress  Talleyrand pour que
l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, vnt mettre fin,
de la part de l'Amrique,  des manifestations hostiles,--telles que
l'_acte de Mobile_ et les insolences de Pinckney. Talleyrand qui,
depuis l'chec de sa politique personnelle en Amrique, depuis surtout
certaine humiliation  lui inflige par le gouvernement des
tats-Unis, n'avait plus de mnagement  prendre avec Jefferson,
Madison, Monroe ou Livingston, s'exagrait au contraire, toutes les
raisons de se montrer conciliant avec l'Espagne, en dpit mme des
projets hostiles et cachs que Napolon nourrissait contre cette
puissance, et tout en tant dcid  faire profiter la France des
dpouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait viter cette extrmit.

L'me complique de l'ancien vque d'Autun tait parfaitement
capable de tirer un avantage quelconque de tractations d'une nature
aussi embrouille. D'ailleurs, Talleyrand n'avait jamais t
favorable  la cession de la Louisiane aux tats-Unis, il rejetait
toute responsabilit dans le trait intervenu  ce sujet et
s'empressait de faire ressortir les inconvnients qui en
dcoulaient. Napolon, absorb ailleurs, lui permit de traiter
l'Espagne avec la bienveillance qui rpondait  ses propres
sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. Talleyrand en
profita pour imprimer  la diplomatie qui devait tre suivie en
Espagne et aux tats-Unis une direction conforme  ses vues
particulires.  cette occasion, il fit adresser  nos reprsentants
dans ces pays, plusieurs rapports qui rsument la question en un
style clair et prcis, d'aprs ses ides personnelles, inspires
naturellement par des conceptions historiques d'ancien rgime et de
tradition classique.  Turreau qui, sans doute, en manquait, il
rappela les grandes lignes du contest en un petit cours d'histoire
et de gographie parfaitement bien prsent[39].

[Note 39: Talleyrand  Turreau, 20 thermidor, an XII (_Archives des
Aff. tr._).]

Si,  l'Est, la Louisiane tait assez bien dlimite par le
Mississipi et l'Iberville, il n'en tait pas de mme  l'Ouest. De
ce ct, pas de rivire, pas de chane de montagne ne la sparait
des possessions espagnoles, de sorte que, entre les derniers
tablissements de la Louisiane et les premiers qui firent partie des
colonies espagnoles, s'tendaient de si grands espaces de terrain,
qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de dmarcation.
L'Espagne avait donc lieu de craindre que les tats-Unis, qui
tendaient toujours  dpasser les limites occidentales de la
Louisiane, pussent avancer dans cette direction jusqu' l'Ocan,
pour s'emparer de toute la cte amricaine, au nord de la
Californie.

Talleyrand voyait de loin. Cette ventualit devait se raliser,
mais plus tard.

En attendant, Turreau avait la mission de dtourner le gouvernement
des tats-Unis de toute vellit d'extension vers l'ouest ou le
sud-ouest qui pt tre prjudiciable  l'Espagne. Mais cette
question n'intressait la France qu'indirectement, il fallait tcher
de la rsoudre par des moyens de persuasion plutt amicale que par
une pression diplomatique officielle.

Pourtant, il tait ncessaire de prciser[40].

[Note 40: Talleyrand  Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 aot 1804
(_Archives des Aff. tr._).]

D'aprs la thorie de Pinckney, d'ailleurs admise par le
gouvernement amricain, l'Espagne tait responsable des spoliations
franaises, qu'elle n'avait pu empcher. Mais la convention qui
ratifiait cette manire de voir datait du 11 aot 1802, tait, par
consquent, postrieure  celle que la France avait conclue avec les
tats-Unis le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
indemnit n'tait due pour des prises faites par l'une des deux
puissances. Mme les prises faites au dtriment des Amricains sur
les ctes d'Espagne ne pouvaient prtendre  une indemnit. Ce
serait bien inutilement qu'on s'adresserait  l'Espagne pour en
obtenir des indemnits, car celle-ci n'en ferait que les avances
pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute la charge
retomberait donc sur cette dernire et, comme, par la convention du
30 septembre 1800, nous tions relevs de toute dette relative aux
prises, c'est avec tonnement que nous voyions les tats-Unis
chercher  obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des
indemnits auxquelles ils avaient renonc par leur convention avec
la France. C'est probablement dans l'ignorance de telles
considrations et dans l'oubli de cette convention que l'Espagne
signa celle du 11 aot 1802. Ce fut une erreur de sa part. Par
contre, le gouvernement amricain qui, par son attitude  l'gard
des Florides, avait viol les droits souverains de l'Espagne, tait
mal venu  se plaindre de la rciprocit de sentiments hostiles
manifests par la cour de Madrid, laquelle tait parfaitement
recevable  demander, dans le trait, telles modifications en
rapport avec ses droits et sa dignit.

La prcision de ces instructions envoyes  Turreau devait
tranquilliser l'Espagne. C'tait l'intention de Talleyrand, comme il
le fait comprendre  Cevallos qui demandait toujours  tre rassur
sur les prtentions des tats-Unis du ct des frontires de la
Louisiane. Ces frontires, comme Laussat en avait t inform,
taient limites  l'ouest par le Rio Bravo[41]. C'est ce que
Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint pour montrer au
gouvernement espagnol dans quelle mesure il pouvait rsister aux
exigences amricaines. Dans une note  Gravina[42], il fit ressortir
l'opportunit de distinguer, dans cette dlicate question de
frontires  dterminer, les portions de territoire annexes par les
Franais ou les Espagnols. Nanmoins, comme les droits revendiqus
par les Amricains leur venaient de la France, Talleyrand avait fait
connatre au Ministre imprial aux tats-Unis les bases sur
lesquelles l'Empereur lui-mme se serait plac pour arriver  une
quitable dmarcation de ces frontires. Tout ce qui tait d'origine
franaise, devait revenir  la Louisiane. Pour le reste, comme les
espaces existant entre les derniers tablissements franais et les
dernires missions espagnoles auraient soulev encore certains
doutes quant  leur trac dfinitif, ces difficults eussent t
rsolues grce  l'esprit affectueux et conciliant qui animait leurs
Majests....

[Note 41: Instructions secrtes pour le Capitaine Gnral de la
Louisiane, approuves par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI,
26 nov. 1803 (_Archives de la Marine_).]

[Note 42: Talleyrand  Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 aot 1804
(_Archives des Aff. tr._).]

Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand ne se
montrait-il pas plus conciliant que Napolon, son imprial matre?
Il n'ignorait pourtant pas que l'ambition du peuple amricain tait
entretenue et dveloppe par la ncessit quasi inluctable de
s'tendre vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient tre
rompues, un jour ou l'autre, toutes les barrires qui s'opposaient 
une extension de ce ct et, par la logique absolue de leur
raisonnement, les diplomates amricains comprenaient aussi la
Floride occidentale dans cette sphre d'absorption, avec d'autant
plus de raisons que beaucoup de territoires situs entre le
Mississipi et le Perdido avaient dj t accords depuis la cession
faite par l'Espagne. Cette dernire, selon toutes probabilits,
allait tre entrane bientt dans la guerre avec l'Angleterre et
Jefferson pouvait croire que les mmes raisons qui avaient pouss
Bonaparte  cder la Louisiane amneraient aussi l'Espagne  cder
la Floride.

Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilits. Avant que
Monroe eut quitt Londres, le 1er octobre 1804, une escadre anglaise
s'empara des vaisseaux espagnols en route pour l'Europe et une
dclaration de guerre en fut bientt la consquence. Ds son arrive
 Paris, Monroe demanda  Livingston, son compatriote, et son rival
en diplomatie, d'tre son intermdiaire auprs de Talleyrand, en lui
faisant parvenir par crit l'objet de sa mission. Livingston fit
quelques objections et ce ne fut qu'aprs l'arrive d'Armstrong
qu'on se mit d'accord sur les termes de la note  envoyer. Cette
note[43], rdige sous une forme de parfaite courtoisie, n'avait,
au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait le bienveillant
appui de l'Empereur en faveur des ngociations qui devaient s'ouvrir
 Madrid. En rsum, elle passait en revue les diffrentes phases
par lesquelles tranrent les dmls avec l'Espagne: les
spoliations, les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener  l'immdiate
possession de la Floride.

[Note 43: Monroe  Talleyrand, 8 novembre 1804 (_State Papers_, II,
634).]

Les diplomates amricains ne pouvaient pas s'attendre  une rponse
favorable de la part de Talleyrand; nous avons vu qu'il avait pris
parti pour l'Espagne contre les tats-Unis. Et Napolon, parat-il,
en lisant la note en question, se montra fort irrit. Il parat
aussi que les illusions de Monroe, si illusions il pouvait avoir,
furent mises  une rude preuve par son ami Marbois, un des
Ministres de Napolon qu'il connaissait de longue date pour l'avoir
frquent en Amrique, qui lui assura que toute la question se
rduisait  une simple affaire d'argent. L'Espagne, en ayant grand
besoin, se prterait probablement  un arrangement. Le gouvernement
franais lui-mme faisait comprendre que, si le principe de
l'indemnit pcuniaire tait admis, Paris pourrait devenir le centre
des ngociations qui seraient alors menes dans le sens dsir.

En d'autres termes, c'tait imposer au gouvernement amricain la
ncessit de faire un nouvel emprunt d'environ 70 millions de livres
 transfrer  l'Espagne qui immdiatement le reverserait  la
France, en consquence de quoi, les tats-Unis pourraient entrer en
possession du territoire convoit. C'tait, enfin, payer deux fois
cette partie de la Floride, laquelle, d'aprs l'interprtation des
hommes d'tat de Washington, faisait dj partie intgrante de la
Louisiane. Dans ces conditions, Monroe ne pouvait prter une oreille
attentive aux suggestions de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en
dpit mme de Napolon, il irait traiter directement  Madrid.

Il tait cependant douteux que, l aussi, un meilleur accueil pt
tre rserv  sa thse. L'intervention plus ou moins occulte de
l'Empereur, exerce par l'action plus manifeste de son Ministre des
Affaires trangres, s'y opposait. Les sentiments moins
bienveillants de Napolon  l'gard des tats-Unis avaient
maintenant pour origine des causes indirectes et lointaines, mais
habilement exploites par ceux qui avaient intrt  pcher en eau
trouble. 'avait t, d'abord, les reprsentations faites par
Leclerc et d'autres au moment de l'expdition de Saint-Domingue;
depuis, ce furent les incidents qui ternisaient la guerre dans ce
pays,--le commerce prohib qui n'avait jamais cess entre
Saint-Domingue et les tats-Unis.  ces causes matrielles, pour
ainsi dire, il convient d'ajouter ce qu'une certaine cole
historique appelle les impondrables, au nombre desquels, depuis que
le gnral s'tait transform en Empereur, il faut mettre la libert
et le sans-gne avec lesquels il tait trait par la presse
amricaine et, par-dessus tout, le dveloppement des principes
rpublicains qu'il voulait abolir en France et qui tendaient, au
contraire,  prendre un essor nouveau avec la jeune prosprit des
tats-Unis.

La guerre qui venait d'clater entre l'Angleterre et l'Espagne
aurait pu rapprocher cette dernire des tats-Unis; en ralit, elle
fit d'elle une vassale de Napolon et, par consquent, toute offense
 l'adresse de Charles IV en tait une pour l'Empereur.

Mais Monroe tait  peine arriv  Madrid, au commencement de
l'anne 1805, dans le but d'arracher la Floride des griffes de
l'Espagne et de la France, que des vnements se prparaient du ct
de la Grande-Bretagne, dont l'importance rejetait toutes les autres
proccupations au second plan.

Cependant, Monroe se mit immdiatement en relation avec Charles
Pinckney qui, malgr la position dlicate dans laquelle il se
trouvait, fut admis  prendre part  la ngociation.

Les deux ministres amricains rdigrent,  l'adresse de Cevallos,
une note qui contenait encore l'expression des mmes griefs et des
mmes rclamations; ils y joignirent un projet de trait qui tait
naturellement  l'avantage unique des tats-Unis. L'Espagne devait
cder les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo comme un pays
frontire, sans dsignation prcise; elle devait aussi nommer une
commission ayant pour mission de connatre de tous les diffrends
qui pourraient s'lever entre des sujets espagnols et le
gouvernement des tats-Unis.

Cevallos rpondit sur un ton dcid, mais courtois, que l'Espagne ne
pouvait souscrire  des conditions aussi lonines. Il y eut encore
des changes de vue, des offres et des fins de non recevoir qui, 
la clart un peu brutale de l'Amricain, opposait la stabilit un
peu jsuitique de l'Espagnol,--diplomatiques manoeuvres, au jeu
desquelles, finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut plus
qu'une ressource: demander ses passeports.

Ils lui furent accords avec un empressement auquel il ne
s'attendait pas. La politique extrieure de Jefferson, que Monroe
reprsentait en Europe, avait donc chou. Elle s'tait heurte au
mauvais vouloir de l'Espagne soutenue par la France. Il aurait mieux
valu prendre possession, sans coup frir, de la rive septentrionale
du Rio Bravo, quitte  ngocier ensuite. En tout tat de cause, la
guerre avec les tats-Unis pouvait clater d'un moment  l'autre.
Mais sur toutes ces ngociations espagnoles planait une atmosphre
de corruption dont il est dlicat de prciser l'origine. Quoique le
besoin d'argent se fit sentir  Paris comme  Madrid, il ne faut pas
la faire remonter jusqu' Napolon ou Godoi, car tous les deux
taient trop haut placs pour pouvoir s'abaisser  de tels
tripotages pcuniaires, tandis qu'aux alentours de Talleyrand, dans
le personnel mme des Affaires trangres, ce n'tait pas la
premire fois que des apptits indiscrets et peu scrupuleux se
manifestaient[44]. Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
huit millions de dollars.

[Note 44: _Correspondance de Napolon_, XXXII, 321.]

Monroe tait  plaindre.

Peu de diplomates ont t, comme lui, conduits par les ministres de
trois grandes cours europennes. Il tait ballott entre Madrid,
Paris et Londres,--symbole vivant de la politique amricaine encore
si influenable par la politique des vieilles monarchies. Plus tard,
peut-tre s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pnible, quand il
dfendit une doctrine qui porte son nom mais qui, n'tant pas
entirement due  sa seule initiative, avait pour but effectif de
librer l'Amrique de l'immixtion des pouvoirs trangers.
L'intention tait logique et provenait du dsir lgitime
d'affranchir les tats-Unis de la pression persistante exerce par
l'Europe sur le destin de la nouvelle rpublique, chaque fois
surtout qu'il y avait divergence entre la France et l'Angleterre.

Ainsi, au dbut mme des guerres de la Rvolution, cette pression se
fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement britannique enjoignit
 tous les vaisseaux anglais arms, de saisir tout bateau
appartenant aux neutres, transportant les produits d'une colonie
franaise ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientt le
commerce de l'Amrique avec les Antilles se ressentit de ces mesures
draconiennes. Tous les bateaux amricains chargs de produits
franais, venant en France ou y allant, furent cueillis dans leur
course  travers l'Ocan, conduits dans des ports anglais pour y
tre condamns par des cours d'Amiraut anglaise,--d'aprs la Rgle
de guerre de 1756[45]. Cette rgle qui pouvait tre applique,  la
rigueur, entre gouvernements europens, possesseurs de colonies,
devenait une injustice quand il s'agissait des tats-Unis qui
n'avaient pas de colonies.  ce point de vue, le systme colonial
anglais rpondait  une politique ayant pour but de rendre le
commerce du monde entier tributaire de sa marine et de sa
navigation[46]. Aprs la retraite de Pitt, des ordres furent donns
 l'effet d'exempter les tats-Unis d'une obligation aussi
vexatoire; les bateaux amricains purent transporter en France, par
l'intermdiaire d'un port amricain, des produits de colonies
franaises, tandis qu'il demeurait interdit  des bateaux russes ou
danois, quoique neutres, de transporter ces produits en Europe. Mais
ce traitement, de faveur rpondait  un calcul commercial qui tait
faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous prtexte
d'entraver la marine et le commerce de la France et de l'Espagne,
elle tait simplement parvenue  se donner une rivale dangereuse
au-del des mers.

[Note 45: _Rule of the war of 1756._]

[Note 46: REEVE: _Law of shipping and Navigation._ Part. II, chap.
III.]

 la date o nous sommes, pendant l't de 1805, Monroe retournant 
Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'tait efforc de
faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes
occidentales. Son pays tait encore ls.

Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires trangres, avait beau
l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa
Majest Britannique nourrissait  l'gard des tats-Unis, il n'en
tait pas moins avr que, tous les jours, des vaisseaux amricains
taient capturs, dans les eaux mme de la Manche, par des marins
anglais qui prtendaient agir conformment aux prescriptions de la
loi de 1756. Dcidment, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et
Cevallos, traitait Monroe en quantit ngligeable. Sa mission
diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, aprs
l'chec de tant d'efforts qui mritaient un meilleur sort, qu'
engager son gouvernement  persvrer dans sa rsolution nergique,
au prix mme d'une guerre qui serait dclare simultanment  la
France,  l'Espagne et  l'Angleterre. Je suis sr, crivit-il 
Madison[47] qu'une pression exerce en mme temps, sur chacun de ces
pays, produirait un bon effet sur l'autre.

[Note 47: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; _State Papers_, III,
106. Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.;
_State Department_, _Archives_.]

En ralit, les efforts de Monroe se heurtaient  la fatalit des
vnements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme
un peu intransigeant, devanait les temps. Il indiquait les routes 
suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il tait dj
engag, mais il ne pouvait venir  bout des nombreux obstacles
diplomatiques dresss devant lui par les comptitions des
gouvernements europens qui s'enchevtraient et se combattaient en
considrant toujours l'Amrique septentrionale comme le pays o leur
rivalit plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations
utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement
s'tait opr entre la France et les tats-Unis. L'affaire de la
Floride qui fut la consquence de cette cession crait naturellement
des difficults avec l'Espagne soutenue par le gouvernement
franais, et, brochant sur le tout, la question du commerce des
neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington
et de Londres.

Dans ces conjonctures, il tait dlicat, pour Jefferson, de prendre
un parti. On comprend son hsitation: comme toujours, le premier
magistrat de la Rpublique amricaine devait fatalement choisir
entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothses sont
illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arriv si,
obissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonn,
au mois d'aot 1805,  ses troupes de traverser la rivire Sabine et
d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille
initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un
pays qui avait, en somme, hrit de tous les droits de Napolon sur
la Louisiane. C'tait la guerre avec l'Espagne, par consquent, avec
Napolon lui-mme, puisque ncessairement la France aurait march
contre les tats-Unis; c'tait, peut-tre, la conqute facile de la
Floride et, en mme temps, toutes les difficults avec l'Angleterre
aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du
blocus, de la presse des matelots, tombaient, du mme coup, au
second plan. C'tait, en allant jusqu'au bout, et en admettant que
la guerre avec la France pt durer deux ans, la possibilit de
s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le
signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le
joug de Napolon. Perspective brillante et sduisante qui devait
sourire  l'me rpublicaine de Jefferson. Mais c'tait risquer gros
jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait dclar la guerre au nom
de ses principes rpublicains, ces mmes principes le firent
dfinitivement pencher vers la paix.

Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils
mouvements d'opinion. On ne lui avait manifest aucun mcontentement
et, tout en reconnaissant que les ngociations avec l'Espagne
avaient absorb tous les esprits judicieux, il se crut justifi au
plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professs
par les Amricains  l'gard de la France, allant jusqu' mettre
cette phrase dans la bouche de Jefferson:

Eh bien! aurait-il dit,--puisque l'Empereur le dsire,
l'arrangement sera remis  des temps meilleurs!

Il est douteux que le Prsident ait exprim son dsir de
conciliation dans une forme aussi obsquieuse; mais l'Empereur avait
tout lieu d'tre satisfait de l'empressement de Jefferson  lui
donner satisfaction et du zle de son reprsentant.

Ce zle tait parfois intempestif et indiscret, comme lorsqu'il se
manifesta  l'occasion de l'arrive du gnral Moreau aux
tats-Unis. Turreau mit la prtention de voir boycotter ce rival de
Napolon, dont le plus grand tort tait d'tre un grand rpublicain
doubl d'un grand stratge. Il ne pouvait admettre que celui que
l'Empereur avait fait bannir de France, pt tre reu aux tats-Unis
avec des marques spciales d'honneur; il commit l'effronterie
d'crire au Prsident qu'il serait convenable de s'abstenir de toute
dmonstration dont l'interprtation pourrait dpasser les limites de
l'hospitalit anonyme. Le Ministre des Affaires trangres fut outr
de cette intervention dplace dans les affaires intrieures du
pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre  qui de droit, que
le gouvernement de la Rpublique amricaine n'tait nullement
dispos  recevoir et  excuter des ordres[48].

[Note 48: JEFFERSON: _Works_, IV, 584.]

Cet incident fut vite oubli. Si Turreau manquait de tact en
diplomatie, son coup d'oeil tait assez juste quand il s'agissait de
juger la situation gnrale du pays et ses ressources militaires.
Ainsi, il fut bientt convaincu que le maintien de la paix tait
universellement exig par tous les hommes politiques de l'Union et
que toute guerre aurait, pour premier rsultat, de prcipiter du
pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les vellits
guerrires qui, un moment, avaient agit les sphres dirigeantes
s'taient tt apaises: elles ne s'taient jamais manifestes au
grand jour, tandis qu'ouvertement, il fallait bien se soumettre aux
humiliations journalires infliges par l'Angleterre; mme le mpris
profess  l'gard de l'Espagne, n'allait pas jusqu' des
provocations directes. L'opinion publique tait ainsi parfaitement
d'accord avec le caractre et les sentiments philanthropiques bien
connus du Prsident, sentiments entretenus et dvelopps par la
certitude que l'arme et la marine taient encore loin d'tre  la
hauteur de leur mission et ne pourraient soutenir victorieusement
une campagne contre des soldats aguerris. On manquait surtout
d'officiers instruits. D'aprs notre reprsentant, les marins
amricains taient les plus hardis et les plus ignorants du monde.
Aussi, comme les moyens d'action ne rpondaient pas aux ambitions
latentes, on s'vertuait de concilier des aspirations et des faits
contradictoires en s'efforant de conqurir sans guerre.

L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napolon, voulait conduire
les affaires diplomatiques  la manire autoritaire de son matre,
finit par veiller d'anciennes querelles de politique intrieure. Il
tait bien vident que le rpublicanisme invtr de Jefferson ne
lui permettait, en aucune faon, d'aimer ou de craindre Napolon ou
l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux fdralistes ne
pouvaient vraiment pas accuser le Prsident de sympathies
franaises. Pendant l'hiver 1805-1806, la peur de l'influence
franaise reprit pourtant de la consistance. Tout le parti
fdraliste se montrait indign des procds dont usait la France
dans les affaires espagnoles et leur indignation ne connut plus de
bornes quand la France souleva des objections sur la faon dont les
tats-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.

En fait, l'expdition de Saint-Domingue avait chou. Cependant,
malgr la reddition de Rochambeau aux Anglais, malgr l'indpendance
proclame par les noirs, Napolon s'intitulait toujours le matre de
l'le. Le gnral Ferrand, pour affirmer ces prtentions, s'opposait
aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'tait reconnu par
aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important avec ce pays
ne permettait pas aux convoitises de s'endormir, mais, comme ce
commerce n'tait protg par aucune loi, les vaisseaux qui s'en
occupaient taient gnralement arms. Pendant l'hiver de 1804-1805,
une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de New-York avec
une cargaison de contrebande de guerre. Turreau se plaignit et
Madison promit qu'une loi serait bientt propose qui ne permettrait
plus un pareil abus.

Les discussions qui s'ouvrirent au Snat,  ce sujet, n'aboutirent
que partiellement et l'amendement du Dr Logan qui voulait que tout
commerce avec Saint-Domingue ft prohib, ne fut pas vot. La
majorit se dcida pour empcher simplement le commerce sur
vaisseaux arms. Mais quel contrle exercer? Aprs le retour de la
flottille incrimine par le gouvernement franais, publiquement
clbre par les citoyens de New-York, une nouvelle expdition se
prpara et mme un vaisseau amricain qui portait des cargaisons de
poudre aux Hatiens, fut saisi par les Anglais, envoy  Halifax et
condamn pour commerce illicite.

Turreau s'empressa de faire connatre cet tat de choses  son
gouvernement. Napolon tait occup par ses prparatifs et
l'excution de son plan du camp de Boulogne. Cette complication
venant s'ajouter  toutes celles qui entravaient sa marche en avant,
le mit de fort mchante humeur. Il crivit aussitt  Talleyrand[49]
lui enjoignant de faire connatre son mcontentement au reprsentant
amricain, lui dclarant qu'il tait temps que cela finisse... que
c'tait indigne de la part des citoyens des tats-Unis de faire du
commerce avec des brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait
dsormais des ports de Saint-Domingue serait dclar de bonne prise,
car il tait impossible de considrer avec indiffrence les
armements videmment dirigs contre la France et que le gouvernement
amricain facilitait dans ces ports...

[Note 49: Napolon  Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 aot
1805). _Correspondance_, XI, 73.]

L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les vaisseaux
amricains qui faisaient du commerce avec Hati, seulement, il tait
la plupart du temps dans l'impossibilit de le faire, si le
gouvernement amricain ne le soutenait pas. Il avait donc
parfaitement raison dans le fond,--la forme dans laquelle il
exprimait ses revendications laissait  dsirer; elle fut adoucie
par Talleyrand dans sa lettre  Armstrong, mais Turreau n'hsita pas
 rpter  Madison que ce systme d'impunit et de tolrance ne
pouvait durer davantage.

En rsum,  la fin de 1806, le cabinet de Washington se trouvait en
prsence d'une situation hostile sur toute la ligne. L'Espagne, en
dpit des traits, saisissait les proprits amricaines sur mer et
sur terre, faisait des incursions en Floride et au Texas. La France
tenait un langage menaant et, comme si ces difficults ne
suffisaient pas  l'habile activit du Congrs qui allait s'ouvrir,
la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait pu croire,
de sa part,  une dclaration de guerre,  courte chance.

Plus que jamais, les deux pays taient profondment diviss par la
question de la presse des matelots.

Les deux frgates, le _Cambrian_ et le _Leander_ surveillaient le
port de New-York, d'une faon intolrable; c'tait un vritable
blocus exerc avec une telle pret, que le moindre prtexte, la
moindre suspicion quant  la provenance d'un vaisseau, en lgitimait
la capture et son envoi  Halifax pour y tre retenu et jug. De
tels procds qui, en somme, profitaient au commerce des neutres,
auraient encore  la rigueur pu tre tolrs par la classe des
marchands, la plus nombreuse et naturellement la plus pre au gain;
mais ils devenaient odieux par la faon dont les officiers anglais
pratiquaient la presse. Tout individu trouv sur un vaisseau
amricain que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient
considrer comme sujet anglais, tait immdiatement incorpor dans
la marine anglaise. Mais comment prouver la nationalit? La
similitude de langue rendait cette preuve, dans la plupart des
circonstances, excessivement difficile; en tous cas, elle donnait
lieu, parfois,  des erreurs pnibles mais voulues qui retombaient
sur toute une classe de citoyens et lsaient des intrts
considrables. Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amrique
contre l'Angleterre. L'opinion publique s'tonnait de la longanimit
du gouvernement.

Cette longanimit s'explique si l'on songe que les difficults avec
l'Espagne taient loin d'tre aplanies; Madison croyait habile, de
sa part, de se concilier l'Angleterre dans le but de tenir la France
en respect: c'tait l'ternel jeu de bascule de la politique
amricaine qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la
politique napolonienne et qui, dans ces dernires hsitations,
avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson dans le but de
rouvrir des ngociations pour l'achat de la Floride.

Ce projet allait pouvoir se raliser mais sur des bases toutes
diffrentes que celles sur lesquelles Jefferson comptait s'appuyer.
C'tait de France et non d'Angleterre que devaient lui parvenir des
sollicitations favorables et, au moment mme o il semblait dcid 
faire comprendre  Napolon que le gouvernement des tats-Unis
n'tait nullement dispos  recevoir des ordres, le gouvernement
franais, au contraire, lui faisait des ouvertures dans le sens
dsir.

Au moins d'aot 1805, l'Empereur venait de lever le camp de Boulogne
et dirigeait son arme vers les oprations qui devaient tre
couronnes par la bataille d'Austerlitz. Mais, avant de pouvoir
aboutir  cette brillante victoire, il avait encore bien des
dispositions  prendre et sans doute aussi,  se mnager la
bienveillance, sinon l'alliance, de pays qui supportaient
difficilement le joug de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui
fit dsirer un rapprochement avec les tats-Unis? Il est permis de
le supposer.

Armstrong, qui suivait les vnements  Paris, reut vers cette
poque, la visite d'un agent ne faisant pas partie officiellement
des Affaires trangres, qui lui remit, au nom de Talleyrand, un
projet d'arrangement  intervenir entre les tats-Unis et
l'Espagne. Le Prince de la Paix devait tre prvenu que, s'il ne se
joignait pas aux tats-Unis pour demander  Napolon d'tre
l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait son pays  de graves
inconvnients. C'tait, en rsum, la contre-partie de ce qu'avait
dj propos le Ministre des Affaires trangres: il soutenait
maintenant les tats-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, sous
la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait  cder les
Florides, la France proposait les conditions suivantes: facilits de
commerce en Floride comme en Louisiane; le Rio Colorado et les
territoires au Nord-Ouest s'tendant jusqu'aux sources des affluents
du Mississipi et formant une rgion neutre; dix millions de dollars
 tre pays par les tats-Unis  l'Espagne. Ce chiffre fut descendu
 sept millions.

Ces propositions furent soumises par Jefferson  ses collgues du
Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne diffraient pas beaucoup des
leurs, except en ce qui concernait l'indemnit  payer qui, selon
lui, ne devait pas dpasser cinq millions. Les Amricains ne
voulaient pas donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le
Colorado comme frontire occidentale et un espace de trente lieues
de chaque ct de cette rivire, qui ne serait pas occup.

Jefferson avait hte de conclure cette affaire d'autant plus que
l'opinion publique devenait de plus en plus hostile  l'Angleterre.
Les commerants de Boston, New-York et Baltimore se montraient
furieux du nombre toujours croissant des prises qui menaaient de
ruiner les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que perdait
l'Angleterre revenait  l'Espagne, ou plutt, la haine qui allait
croissant  l'adresse de celle-l, diminuait  l'adresse de
celle-ci.

Au milieu de ces revirements, le Prsident Jefferson prpara son
message  l'occasion de la runion du neuvime congrs. Il en profita
pour dire que la direction donne aux Affaires trangres devait tre
modifie. Il fit un tableau des relations internationales qui semblait
mettre  une rude preuve son amour de la paix. En ralit, que
s'tait-il pass, ces dernires annes? Le littoral du pays avait t
infest, les ports avaient t surveills par des vaisseaux trangers
et, sous prtexte de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, arms ou
non, occasionnaient au commerce amricain les plus graves prjudices.
Des incursions avaient t faites sur les territoires de la
Nouvelle-Orlans et du Mississipi, exposant les citoyens  voir leurs
proprits pilles et saisies par des officiers et soldats de l'arme
espagnole. Il fallait faire dfendre la frontire par des troupes
rgulires pour empcher,  l'avenir, de semblables agressions.

L'homme qui avait toujours dfendu la ncessit de la paix tenait un
langage o perait la ncessit de la guerre. Cependant, la seconde
partie de son message faisait ressortir une contradiction: elle
avouait une diminution des ressources qui impliquait la faillite d'une
action militaire srieusement mene. Alors, comment concilier
l'attitude guerrire avec l'impossibilit de faire la guerre? Toutes
ces questions ne contribuaient pas  dsarmer la rivalit des partis
en prsence: les dmocrates, les fdralistes, les rpublicains du Sud
ignoraient ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,
tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, avec une
dsinvolture un peu mprisante, quels moyens le gouvernement des
tats-Unis pourrait mettre en oeuvre pour venir  bout des prtentions
de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Jefferson se trouvait
donc dans une situation dlicate: il avait  faire face aux exigences
d'une minorit hostile et d'une majorit divise,  l'intrieur, et, 
l'extrieur, aux vellits guerrires de trois grandes puissances de
l'Europe.

Ce ne fut qu'en mars 1806, aprs bien des discussions o
Fdralistes et Rpublicains se dressrent de nouveau, les uns
contre les autres, o Randolph, dans son animosit contre Madison,
dont il voulait faire chouer la candidature  la Prsidence, allant
jusqu' dclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de
la Floride, que c'tait livrer la bourse publique au premier brigand
venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je,
que six mois aprs la rception de la dpche d'Armstrong faisant
connatre les intentions--ou les ordres--de Napolon, que le
diplomate amricain fut officiellement autoris  offrir cinq
millions  la France pour l'achat de la Floride ou du Texas.
Jefferson l'avait emport sur Randolph, mais cette victoire lui
cota cher: lui, qui tait l'incarnation du plus pur rpublicanisme,
lui, dont les ides et les principes avaient toujours t opposs au
caractre, au temprament,  la politique de Bonaparte, fut accus,
par ses compatriotes ennemis, d'tre devenu une crature de
Napolon.

Aux yeux du public, le gouvernement des tats-Unis obissait
aveuglment aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en ralit, inspir par
Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter
Napolon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais
bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles
monarchies et les trnes vermoulus  sa volont, par son gnie
guerrier, pouvait donner la Floride aux tats-Unis, sans les
dpenses et les risques d'une guerre en Amrique.

Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques,
l'affaire de la Floride n'tait pas encore termine. Par un soudain
revirement, Napolon fit comprendre qu'il n'avait aucun intrt  se
poser en arbitre entre les tats-Unis et l'Espagne. Armstrong et
mme Talleyrand,  la veille d'une disgrce, purent se demander quel
plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels
projets il nourrissait  l'gard des tats-Unis.

Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,
l'ascendant de l'homme qui tait en train de refaire,  sa
fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,
Prsident d'une jeune rpublique, tait  la merci de batailles qui
allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.




CHAPITRE VIII

LES TATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.

     Napolon est dcid  sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
     de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
     admettre les prtentions amricaines. -- Le Dcret de
     Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe accepte
     les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de soumettre
     le trait au Snat. -- Les ordres en conseil de janvier 1807
     et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre les
     tats-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile 
     l'gard de la France. -- Pour se rendre matre de l'Espagne
     Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale s'enfuit au
     Brsil. -- Entrevue,  Mantoue, de Napolon avec son frre
     Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il consent 
     divorcer. -- Aux ordres en conseil mis par Spencer
     Perceval, Napolon rpond par le Dcret de Milan.


Lors de la discussion du trait de cession de la Louisiane,
l'Empereur avait,  dessein, laiss planer une vague incertitude sur
les frontires de ce pays. Cette incertitude tait devenue un atout
considrable dans le jeu de sa politique. La Floride constituait, de
la sorte, comme on l'a vu, un appt qu'il faisait miroiter devant
les yeux de Jefferson, le rendant plus accessible ou plus lointain
aux convoitises amricaines, suivant les besoins de la cause et
suivant la ncessit dans laquelle il se trouvait de sauver ou de
sacrifier l'Espagne.

 la date o nous sommes parvenus, il tait ncessaire que l'Espagne
ft sacrifie  ses vues profondes et ne devnt plus qu'un
instrument entre ses mains,--instrument dirig contre l'Angleterre.

Le faible et malheureux Charles IV lui avait donn son argent, sa
flotte et son arme. La flotte espagnole avait t dtruite 
Trafalgar et l'arme espagnole tait fondue dans les contingents qui
opraient en Allemagne. Le fruit tait mr; on pouvait le cueillir.
Mais il fallait encore dissimuler, endormir l'ignorance de la
famille royale sous des dehors de prvenance et d'intrt.

Et l'intrt des tats-Unis se trouvait de nouveau ballott entre
celui de l'Angleterre et celui de la France. Par les ordres en
conseil, l'Angleterre prtendit affirmer sa matrise des mers.
Napolon riposta par les dcrets de Berlin et de Milan qui, au moyen
du Blocus continental, devaient lui assurer la matrise des
continents.

De quel ct allait pencher le gouvernement de l'Union?

 Londres, Monroe eut un instant l'esprance de voir sa mission
diplomatique russir. Pitt tait mort en janvier 1806 et Georges III
appela Fox aux Affaires trangres. Fox tait libral d'ides et de
caractre, de manires charmantes et l'accueil qu'il fit  Monroe ne
ressemblait en rien aux relations froides et guindes en usage dans
l'entourage de Pitt, relations qui rpondaient, en somme,  sa
politique agressive  l'gard des tats-Unis, dans ce qu'elle avait
de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrter, sous le prtexte
le plus fallacieux, des vaisseaux amricains. Fox semblait plus
favorablement dispos pour ce qu'il appelait le commerce des
colonies, mais il tait peut-tre le seul dans le cabinet  montrer,
 cet gard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'
Washington, le Congrs, dans un esprit de reprsailles, discutait
l'opportunit de l'acte de non-importation. Ces vellits de
rsistance aux exigences anglaises ressemblaient trop  un ultimatum
que les Anglais traduisaient en ces termes: Abandonnez votre
commerce et vos navires  l'Amrique ou livrez vos liberts  la
France.

Une telle formule tait videmment exagre, mais, dans leur
susceptibilit chatouilleuse et vindicative, les Anglais ne
pouvaient en supporter l'inadmissible prtention. Devant de telles
dispositions d'esprit, il tait difficile  Fox de faire des
concessions. L'ambition de Napolon avait troubl toute l'Europe.
Pourtant, dans les bouleversements qui en furent les consquences,
l'Angleterre tait parvenue  maintenir sa suprmatie sur mer et,
sur toute l'tendue de l'Ocan, sa flotte prtendait imposer sa loi.
Deux puissances semblaient vouloir s'affranchir de ces deux jougs:
la Russie et les tats-Unis.

Napolon, voulait rduire la premire, par la
sduction,--l'Angleterre comptait rduire la seconde par la menace.
C'tait du moins la consquence logique, quoique un peu simpliste,
qui ressortait de la position prise par les deux principaux
belligrants.

Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce amricain les
privilges qu'il possdait autrefois, Fox prit une demi-mesure, par
laquelle il crut pouvoir contenter les exigences amricaines, mais
qui, en ralit, tait aussi restrictive que le trait de 1756. En
mai 1806, les puissances neutres furent avises que, sur l'ordre du
Roi, avaient t bloques toutes les ctes de France et d'Allemagne,
allant de Brest  l'Elbe;--blocus, d'ailleurs, qui ne pouvait tre
effectif qu'entre Ostende et la Seine. Un navire amricain, par
exemple, charg  New-York de sucre provenant des colonies
franaises ou espagnoles, pouvait donc se diriger en toute scurit
vers Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la lgalit et
l'quit d'une telle mesure qui, tout en poussant Napolon  des
reprsailles, fut appele, mme par les intresss, un blocus sur le
papier. Elle contenait en germe la deuxime guerre d'indpendance
qui libra dfinitivement les tats-Unis d'une ingrence quelconque
exerce par le gouvernement britannique.

En attendant, Monroe tait la proie de son destin: se trouver dans
la ncessit de conclure un trait dont l'issue semblait de plus en
plus alatoire. L'acte de non importation avait t vot par le
Congrs et,  sa grande confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint,
sinon pour le contrler, du moins pour l'arrter dans son ardeur,
lui avait fait pressentir que le Prsident Jefferson ne verrait pas
le succs de ces ngociations d'un oeil favorable. Monroe comprit;
il tait le concurrent de Madison  la Prsidence et un grand succs
diplomatique  son actif serait mal vu  Washington. Livingston
pouvait se considrer comme tant veng. Il semblait donc prfrable
que le trait  ngocier prsentt des conditions impossibles 
raliser. Si ce trait devait chouer, tout le blme en retomberait
sur Monroe; s'il russissait, la gloire en serait partage avec
Pinckney. D'une faon comme de l'autre, la tche de Monroe tait
dlicate et ingrate.

Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amrique 
l'Angleterre, taient de celles qu'on ne peut obtenir que les armes
 la main. Le gouvernement anglais accorderait difficilement, aprs
Trafalgar, ce qu'il avait toujours refus depuis la rgle impose en
1756. Cependant, Jefferson proclamait hautement qu'il tait temps de
supprimer les inconvnients imposs aux tats-Unis par l'application
de cette rgle et de renoncer aux vexations de la presse des
matelots. Il n'hsitait pas  affirmer que tout le Golf Stream
devait tre considr comme faisant partie des eaux amricaines, sur
lesquelles un acte d'hostilit ne pouvait tre tolr, sous peine de
voir atteintes la scurit du pays et la libert du commerce. Un
pareil langage tait fier, presque dictatorial: comment le faire
accepter par un peuple en dlire qui venait de faire  Nelson de
patriotiques funrailles sous les votes de Saint-Paul? Mais comment
surtout en attendre la rponse quand on tait  la veille d'une
action dcisive en Allemagne?

Le 14 octobre 1806, Napolon anantit la Prusse,  Ina.

Peu de temps aprs, il fit son entre triomphale  Berlin. Avant de
quitter cette capitale pour la Pologne et la Russie, il y signa le
fameux Dcret de Berlin,  la date du 21 novembre 1806.

Ce dcret,  titre de justification, dbutait par une accusation
contre l'Angleterre qui n'hsitait pas  se mettre au-dessus des
lois de toutes les nations. Elle arrtait les non-combattants comme
prisonniers de guerre; confisquait les proprits prives; elle
allait jusqu' bloquer des ports non fortifis, des estuaires,
d'immenses tendues de ctes appartenant  des pays neutres. Des
procds aussi odieux qu'injustifis n'avaient d'autre but que de
dvelopper l'industrie et le commerce anglais sur les ruines du
commerce et de l'industrie du reste de l'Europe. De tels agissements
justifiaient contre elle l'usage des mmes armes. Par consquent,
aussi longtemps que l'Angleterre ne renonait pas  son attitude
hostile, les les Britanniques taient mises en tat de blocus et il
tait dcrt ce qui suit:

1 Tout commerce et toute correspondance avec les les Britanniques
sont interdits.

2 En consquence, les lettres ou paquets adresss ou en Angleterre
ou  un Anglais, ou crites en langue anglaise, n'auront pas cours
aux postes et seront saisis.

3 Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque tat et condition
qu'il soit, qui sera trouv dans les pays occups par nos troupes ou
par celles de nos allis, sera fait prisonnier de guerre.

4 Tout magasin, toute marchandise, toute proprit de quelque
nature qu'elle puisse tre, appartenant  un sujet d'Angleterre,
sera dclar de bonne prise.

5 Le commerce des marchandises anglaises est dfendu, et toute
marchandise appartenant  l'Angleterre, ou provenant de ses
fabriques ou de ses colonies, est dclare de bonne prise.

6 La moiti du prix de la confiscation des marchandises et
proprits dclares de bonne prise par les articles prcdents,
sera employe  indemniser les ngociants des pertes qu'ils ont
prouves par la prise des btiments de commerce qui ont t
enlevs par des croisires anglaises.

7 Aucun btiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou y ayant t depuis la publication du prsent dcret,
ne sera reu dans aucun port.

8 Tout btiment qui, au moyen d'une fausse dclaration,
contreviendra  la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire
et la cargaison seront confisqus comme s'ils taient proprit
anglaise.

9 Notre tribunal des prises de Paris est charg du jugement
dfinitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans
notre empire ou dans les pays occups par l'arme franaise,
relativement  l'excution du prsent dcret. Notre tribunal des
prises de Milan sera charg du jugement dfinitif des dites
contestations qui pourront survenir dans l'tendue de notre royaume
d'Italie.

10 Communication du prsent dcret sera donne par notre Ministre
des relations extrieures, aux Rois d'Espagne, de Naples, de
Hollande, d'trurie et  nos autres allis, dont les sujets sont
victimes, comme les ntres, de l'injustice et de la barbarie de la
lgislation maritime anglaise.

Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient tous
les pays neutres: les tats-Unis furent touchs en premire ligne.
Ils faisaient  cette poque un commerce considrable avec l'Europe.
Ils taient les meilleurs clients de la Grande-Bretagne,  laquelle
ils fournissaient des matires premires, coton, bois, sucre, tabac,
etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic fut arrt. Le
cabinet de Washington en tait rduit  se demander, encore une
fois, de quel ct il avait le plus d'intrt  se ranger, en vue
d'un traitement moins rigoureux: les ordres en conseils mis par
Georges III lsaient-ils davantage les intrts amricains que les
mesures dites par le Dcret de Berlin? Question complexe,
difficile  rsoudre, qui allait exercer une influence considrable
sur l'avenir de l'Union, mettre de nouveau en prsence les deux
partis qui se disputaient la direction des affaires et dterminer,
enfin, la position  prendre dans les grandes alternatives de la
politique mondiale.

En attendant, Monroe, mis en prsence de Lord Holland, pendant la
maladie de Fox, se vit dans l'obligation, d'ailleurs assez douce, de
ne pas tenir compte, d'une faon absolue, des instructions de
Jefferson. La question de la presse des matelots fut traite 
moiti; on en reconnut le mal fond sans en restreindre l'exercice;
plus d'indemnit demande pour les pertes prouves par le commerce
amricain en 1805; et, en ce qui concernait les affaires qu'on
appelait le commerce des colonies, l'obligation d'une taxe qu'un
gouvernement indpendant ne pouvait vraiment pas accepter. Monroe se
montra donc plus conciliant que le Secrtaire d'tat et le Prsident
dont il dpendait. Il accepta les conditions anglaises et, ce qui
pourrait paratre inadmissible, il s'inclina devant une exigence
vraiment exorbitante et qui concernait le dcret de Berlin. La
nouvelle venait d'en arriver en Angleterre o l'on en saisit
immdiatement toute la porte. Les ngociateurs anglais firent
comprendre aux ngociateurs amricains que ceux-ci devaient
s'engager  ne pas reconnatre le terrible dcret,--sans quoi, Sa
Majest Georges III ne se considrait pas comme li par les
signatures apposes au bas du trait.

Il est vident que jamais trait ne fut sign dans des conditions
aussi contradictoires; il n'aurait pu tre plus svre, s'il avait
mis fin  une guerre malheureuse,--d'autant plus, qu'immdiatement
aprs la signature de ce trait, avant mme que le gouvernement des
tats-Unis ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil
dclara que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amrique
se ft prononce  l'gard du Dcret de Berlin, pour empcher ses
vaisseaux de naviguer d'un port europen  un autre. C'tait un coup
dsastreux pour le commerce des neutres,--c'tait, avant tout, une
injustice, car, avant de prendre des reprsailles, il aurait fallu
connatre l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
critique qu'on pouvait faire d'une pareille faon d'agir, permettait
d'affirmer que le cabinet anglais prenait le Dcret de Berlin non
pas pour la cause effective lui inspirant un ordre en conseil si
arbitraire, mais pour un simple prtexte lui permettant d'aller plus
loin que Pitt lui-mme, dans sa politique intransigeante  l'gard
des tats-Unis. Compare  ce tour de passe-passe, la mesure
coercitive prise par Napolon, pouvait paratre pleine de loyaut et
de grandeur.

Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors d'un
continent  un autre. Les Amricains attendaient encore, de la part
des Anglais, un trait acceptable, accordant certaines concessions,
quand leur arriva l'annonce du Dcret de Berlin. La surprise fut
dsagrable. C'est donc du ct de la France que leur commerce se
trouvait paralys! Ainsi, aprs avoir ls les tats-Unis par son
attitude soudain hostile  l'gard de l'achat de la Floride,
l'Empereur n'hsitait pas  porter ce coup dcisif aux affaires
commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystrieux qu'on devinait
sans pouvoir le prciser, entre ce brusque revirement qui se
prsentait favorable  l'Espagne et agressif pour l'Amrique? 
distance et sans connatre le dtail des ngociations qui se
poursuivaient avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun
d'amliorer les relations avec l'Angleterre et il tait urgent
d'tre en possession du trait sign  Londres par Monroe et
Pinckney.

Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine, au courant
des termes de ce trait, sa dsillusion fut grande. La clause
restrictive, surtout, relative au Dcret de Berlin, provoqua son
mcontentement et il fit remarquer  Erskine que, dussent mme tous
les articles tre satisfaisants, la note complmentaire en
empcherait la ratification. En tous cas, aucune des conditions
stipules par Jefferson n'avait reu satisfaction. Et Jefferson
furieux refusa mme de soumettre le trait au Snat. Ce refus fut
interprt, de faons diverses, par ses amis et ses adversaires; il
contenait le germe de dissentiments intrieurs qui risquaient de
mettre de nouveau en prsence rpublicains et fdralistes, au gr
de leur haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.

Sur ces entrefaites et, sans doute, inspir par les vnements qui
se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre et l'Amrique,
Napolon avait modifi ses dispositions  l'gard de la Floride et
des possibilits qui auraient pu faciliter un arrangement entre les
cabinets de Madrid et de Washington. Ds 1806, il avait fait
comprendre  Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon oeil les
tats-Unis, auxquels la France tmoignait toujours beaucoup
d'intrt, ni l'Espagne qui lui tenait  coeur,--faire revivre en
Amrique des querelles qui commenaient  s'assoupir en Europe[50].
Il prcha la paix, recommandant  son ministre  Washington
d'entretenir les tendances conciliatrices que les incidents de la
dernire campagne avaient fait natre. L'Empereur, en un mot,
absorb par les affaires importantes concernant son empire, ne
pouvait plus jouer le rle de mdiateur, mais considrerait comme
une preuve d'amiti  son gard tout ce que les tats-Unis et
l'Espagne tenteraient en vue d'une rconciliation. De ce fait,
toutes les esprances que nourrissait Jefferson et dont on lui avait
pour ainsi dire promis la ralisation, en ce qui concernait la
cession de la Floride tant convoite, s'vanouissaient. L'horizon
politique s'assombrissait en Europe.

[Note 50: Talleyrand  Turreau, 31 juillet 1806 (_Arch. des Aff.
trangres_)]

En janvier 1807, Lord Howick avait sign l'ordre en conseil qui,
sous prtexte de rpondre au Dcret de Berlin, dfendait aux neutres
de naviguer d'une cte  une autre. Ainsi, un navire marchand
amricain pouvait parfaitement aller  Bordeaux; mais si, dans ce
port, le march ne lui semblait pas favorable et qu'il voult
repartir pour Amsterdam ou un port de la Mditerrane, par exemple,
il devenait de bonne prise. Les Tories, reprsents par Spencer
Perceval, estimaient que cette mesure restrictive tait insuffisante
et que, pour protger le commerce anglais menac par les
dispositions prises par l'ennemi hrditaire, il fallait empcher
tout produit des colonies d'entrer en France et en Espagne avant
d'avoir pass par l'Angleterre pour y acquitter un droit de douane.
Il fallait, enfin, faire comprendre qu'on considrait les tats-Unis
comme ennemis puisque le Prsident Jefferson s'tait soumis sans
protestation au blocus dcrt par Napolon. La neutralit qu'il
semblait vouloir accepter, tait-elle hostile ou bienveillante? En
tout cas, la Grande-Bretagne tait en droit d'attendre de tout
gouvernement neutre une attitude aussi nettement impartiale que
celle que ce gouvernement aurait prise  l'gard de son ennemi. De
l, il n'y avait qu'un pas  franchir pour justifier les mesures les
plus agressives  l'adresse du commerce amricain, parce que le
gouvernement de Washington n'avait pas protest assez nergiquement
contre le blocus institu par Napolon, ce qui lui valait, de la
part de ce dernier, un traitement de faveur.

Ceci ressemblait trangement  une politique de reprsailles. Mais
dans le texte dfinitif de l'ordre qui finit par tre approuv en
Conseil, Spencer Perceval passa intentionnellement sous silence
toute allusion qui pourrait faire croire  une doctrine de
reprsailles fortement critiqu par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
ne fut plus accus de s'tre inclin devant le Dcret de Berlin;
mais on fit ressortir le peu d'effet produit par l'ordre en conseil
mis par Lord Howick et la ncessit dans laquelle se trouvait Sa
Majest en de telles circonstances, de prendre des mesures plus
efficaces pour revendiquer et faire respecter ses droits. Et sans
autre explication, Perceval ordonna que tout le commerce amricain,
except celui avec la Sude et les Indes occidentales, devait
passer par un port anglais pour y prendre une licence anglaise.
Cette obligation tyrannique, arbitraire, formule dans un style peu
clair, tait formellement impose par l'ordre en conseil mis le 11
novembre 1807; il tait, de plus, non seulement entendu que tout
commerce de l'Amrique avec les ennemis de l'Angleterre payerait
tribut  cette dernire, mais que les produits coloniaux, dans le
but d'augmenter leur prix, payeraient une taxe au Trsor
britannique, tandis que l'entre du coton tait prohibe pour la
France. En un mot, le commerce amricain tait devenu le commerce
anglais.

Quelle nation, se prtendant libre, pouvait s'incliner devant des
prtentions aussi exorbitantes? L'Angleterre cherchait simplement 
annuler une consquence de la guerre de l'indpendance. Malgr les
tendances pacifiques de Jefferson, les Amricains et mme les
Anglais libraux comprenaient qu'une guerre tait en perspective.

Le message annuel fut dbit sur un ton impartial, en ce qui
concernait les relations internationales, de sorte que personne ne
put dire s'il penchait vers la guerre ou vers la paix. Cependant,
des mesures furent prises en vue d'une ventualit de guerre. On
demanda des crdits pour mettre la flotte en tat. En dcembre 1807,
le Congrs vota une somme de un million huit cent cinquante mille
dollars, dans la crainte d'une rupture avec l'Angleterre. C'tait un
geste un peu vague. Mais Gallatin lui-mme, Secrtaire du Trsor,
renona un moment  la possibilit d'une thorie  la fois nergique
et paisible et affirma qu'il n'y avait aucun inconvnient 
augmenter la dette publique qui, en temps de paix, serait vite
teinte. Il dfendit donc l'opinion de Jefferson qui prconisait la
formation d'une flottille de canonnires et de frgates pour la
dfense des ctes menaces. L'opportunit de telles constructions
fut discute au Snat et  la Chambre. On vota un million de dollars
pour les fortifications.

Pendant que ces discussions parlementaires avaient lieu, les
nouvelles officielles arrivrent d'Europe, apprenant que, chacune de
son ct, la France et l'Angleterre, avait encore augment la porte
des mesures restrictives et vexatoires  l'gard du commerce des
neutres. Le monde entier tait ainsi mis en interdit par ces deux
nations[51] et les vaisseaux amricains, leurs cargaisons, leurs
quipages, taient  la merci de l'une ou de l'autre, ds qu'ils
s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives. Dans ces
conditions, il tait ncessaire de mettre  l'abri ces cargaisons et
ces quipages--les marchandises et les hommes--en empchant les
vaisseaux de sortir des ports des tats-Unis. Cette ncessit, plus
ou moins imprieuse, devait aboutir  l'_Embargo_. Gallatin tait
d'avis de ne s'arrter qu' un embargo temporaire; il prfrait une
guerre  un embargo permanent, estimant qu'une pareille extrmit
finirait par devenir prjudiciable aux intrts privs des citoyens.
Lorsque cet acte fut discut  la Chambre et finalement vot, comme
nous allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent dfenseur, quoique,
en ralit, c'tait s'incliner devant l'ultimatum de Napolon, sans
carter la possibilit d'une guerre avec l'Angleterre. L'orateur le
fit remarquer avec passion. Il jetait ainsi, de nouveau dans les
dbats, le cri d'alarme contre l'influence franaise, les
Fdralistes en prolongrent les chos et, dans une discussion o il
tait ouvertement question des moyens de se dfendre contre les
prtentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une menace, l'ombre
redoutable de l'Empereur.

[Note 51: Jefferson au gnral J. Mason, _OEuvres_.]

En tous cas, Jefferson fidle  ses principes pacifiques, tout en
vitant la guerre, tait parvenu, sans trop de difficults,  faire
accepter par le pays une mesure hostile de dfense qui ne rompait
pas la paix.

Si cette mesure tait surtout dirige contre l'Angleterre, elle
tait aussi de nature  intresser la politique franaise. Napolon
continuait, en effet,  excuter son plan de domination et
d'assujtissement en tant dcid  en finir avec l'Espagne. En
dehors mme de la question des Florides, le destin de l'empire
espagnol ne pouvait tre indiffrent aux tats-Unis.

Aprs la paix de Tilsitt, Napolon pouvait se considrer comme le
matre de l'Europe. Except le Danemark et le Portugal, tous les
pays dont les ctes s'tendent de Saint-Ptersbourg  Trieste,
taient contraints d'obir  sa loi. S'il n'avait pu dbarquer en
Angleterre pour la rduire par les armes, sur son propre sol, il
tait bien prs maintenant de lui interdire le march du monde
entier. Ds le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
ses ports devaient tre ferms au commerce anglais  partir du 1er
septembre, sous peine, pour le royaume, d'tre occup par une arme
franco-espagnole. Le Prince royal de Danemark fut averti qu'il avait
 choisir entre une guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la
France. Le tour des tats-Unis, qui restaient sur le qui-vive,
allait sans doute bientt venir aussi. La question n'avait pas
encore t tranche dfinitivement de savoir si les navires
amricains et leurs cargaisons devaient tomber sous le coup du
Dcret de Berlin ou, conformment au trait de 1800, en demeurer
exempts. L'Empereur se dcida pour la ngative, n'admettant pas
qu'il pt y avoir une exception en faveur de l'Amrique, ce dont
Armstrong fut avis par Champagny, le 7 octobre 1807, en mme temps
que le navire amricain _Horizon_, chou prs de Morlaix, fut
dfr au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur,  l'gard de
l'Union, semblait incohrente. Elle tait voulue.  la protestation
formule par le reprsentant amricain, Napolon fit rpondre que,
puisque les tats-Unis reconnaissaient l'absurde blocus inaugur par
l'Angleterre, il tait de toute quit de se soumettre aussi au
blocus impos par la France. videmment, la France n'tait pas plus
bloque par l'Angleterre que l'Angleterre par la France.  quel
titre les Amricains voulaient-ils se soustraire au contrle des
navires franais? La France reconnaissait, certes, que ces mesures
taient injustes, illgales et contraires  toute souverainet
nationale; mais il tait du devoir des nations de recourir  la
force pour s'opposer  un tat de choses qui les dshonorait en
atteignant leur indpendance[52].

[Note 52: Napolon  Champagny, 15 novembre 1807. _Correspondance_,
XVI, 165.]

Il est vident que de tels arguments, mme pour la dfense d'un
mauvais cas, taient plus honorables que ceux mis en avant par
Spencer Perceval et Georges Canning. L'Empereur pouvait, en effet,
dire que le tort fait  l'Amrique n'tait que la consquence de
l'injure qu'il voulait infliger  l'Angleterre. Le Dcret de Berlin
ne s'opposait nullement  l'introduction directe de produits
amricains en France: il s'opposait simplement  l'introduction des
produits anglais ou  la rception de navires venant d'Angleterre.
Mais l'expression de ce dsir devait tre considre comme une loi 
laquelle Napolon prtendait soumettre toutes les nations. Il le fit
comprendre dans une audience donne au corps diplomatique, 
Fontainebleau, en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit
compte  son gouvernement.

Napolon comptait-il sur la coopration de l'Amrique pour anantir
l'Angleterre? Peut-tre. En cherchant  dgager le lien mystrieux
qui existait entre le Dcret de Berlin et les ngociations
compliques au sujet de la Floride, on pouvait comprendre pourquoi
l'Empereur faisait tour  tour miroiter, devant les yeux de
Jefferson, la proie tant dsire, pour la faire disparatre
aussitt. Ds que le cabinet de Washington semblait vouloir lui
glisser entre les doigts, vite, la Floride tait remise sur le tapis
avec la possibilit d'en hter l'acquisition. En faisant ressortir
la rgularit de ce jeu diplomatique, Armstrong ne se trompait pas.
Cependant, l'heure n'avait pas encore sonn d'avoir recours aux
tats-Unis: il fallait, avant tout, en finir avec l'Espagne.

Charles IV avait eu une vellit de rvolte contre la volont de
l'Empereur, au moment o la Prusse vint se joindre  la quatrime
coalition. En octobre 1806, le Prince de la Paix avait fait
approuver par le roi, une proclamation qui appelait les Espagnols
aux armes. La bataille d'Ina remit les choses au point et la
monarchie espagnole  deux doigts de sa perte.

Pour se rendre matre de l'Espagne, Napolon chargea Junot de
s'emparer du Portugal, mais il fallait encore leurrer le Roi et le
Prince de la Paix. Un projet de trait fut propos  Izquierdo,
d'aprs lequel le Portugal serait divis en trois parties. La partie
septentrionale, avec Oporto pour capitale, devait tre donne  la
Reine d'trurie,  la place de la Toscane, dsormais incorpore dans
le royaume d'Italie. La partie mridionale pouvait tre offerte au
Prince de la Paix, en souverainet indpendante. La partie centrale
serait rserve par la France pour des arrangements ultrieurs. Un
tel partage, quelque fantaisiste qu'il puisse paratre, pouvait
encore se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
trait dfie toutes les notions de la vraisemblance: Napolon y
promettait  Charles IV de le reconnatre comme Empereur de toutes
les Amriques!

La mission de Junot en Portugal fut trangement facilite par un
vnement qui eut de grandes consquences dans l'Amrique du Sud. Le
Prince Rgent de Portugal, ne pouvant rsister  Napolon, s'tait
embarqu sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute la cour,
pour fonder un nouvel empire au Brsil. Cette rsolution nergique
permit  Junot d'entrer, sans coup frir,  Lisbonne. Vers la fin de
dcembre 1807, 25.000 hommes de troupes franaises taient sur la
route de Vittoria  Burgos, en marche sur Madrid. Le plan labor 
distance et depuis si longtemps prpar, s'excutait de point en
point. Napolon lui-mme avait regagn l'Italie et voyait son rve
s'accomplir avec une prcision et une exactitude qui lgitimaient
ses ambitions les plus extravagantes. Son gnie l'avait fait matre
de l'Europe: rien ne pouvait plus lui rsister. C'est ce qu'il se
disait, sans doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du
palais de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
d'une carte d'Europe, o des pingles de couleurs varies marquaient
des points stratgiques.  minuit, son frre Lucien, le
rcalcitrant, qu'il avait convoqu se prsenta. L'Empereur voulait
le faire divorcer et lui cherchait une compensation, s'il se
soumettait  ses ordres. Lucien rsistait.

--Choisis! me dit Napolon, tandis que ses yeux resplendissaient
d'un clat orgueilleux qui me parut satanique, raconte Lucien dans
ses mmoires. D'un geste large, il tendit sa main sur l'immense
carte d'Europe tale devant lui, sur laquelle nous tions penchs,
et rpta:

--Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout ceci est 
moi ou le sera bientt... je puis en disposer ds  prsent...
Veux-tu Naples? Je peux la prendre  Joseph qui, entre parenthse,
n'y tient pas et prfre Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau
joyau de ma couronne impriale! Eugne n'est que Vice-Roi, il
espre, sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui
laisserai s'il me survit: il sera dsappoint d'attendre, car je
vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation de mon
empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va tomber dans le
creux de ma main, grce aux gaffes de ses chers Bourbons et aux
folies de ton ami, le Prince de la Paix!... Ne serais-tu pas charm
de rgner l o tu n'as t qu'un ambassadeur?... En un mot, que
dsires-tu? Parle! Quel que doive tre l'objet de ton dsir, je te
l'accorde,  une condition cependant: que ton divorce prcde le
mien...

Lucien refusa un royaume  de telles conditions. Le rcit qu'il a
fait de cette entrevue[53] peut sembler un peu dramatis; il est du
moins symptomatique, il nous montre le grand Empereur, sr de
lui-mme, sr de sa destine, se croyant sr aussi des siens,
parfaitement libre de prendre et de distribuer des royaumes,  la
veille d'humilier  jamais l'Angleterre.

[Note 53: TH. JUNG: _Lucien Bonaparte_, III, 83-113.]

L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement lies au commerce
amricain, devaient contribuer  cette fin. Napolon connut en
Italie les ordres en conseil mis par Spencer Perceval, qui eurent
pour premire consquence une attitude hostile de la Russie envers
l'Angleterre. Il n'y avait plus de neutres, except la Sude qui se
vit expose aux ressentiments de la Russie et des tats-Unis. En
rponse  ces ordres en conseil et sans mme prvenir le Prsident
Jefferson, l'Empereur aggrava l'dit de Berlin par celui de Milan
(17 novembre 1808).

Cet dit, considrant que les actes du gouvernement anglais
dnationalisaient simplement les navires de toutes les nations
europennes, que tous les souverains de ces nations avaient au
contraire le droit de dfendre l'indpendance de leur pavillon,
stipulait:

1 Que tout btiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura
souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis  un
voyage en Angleterre, ou aura pay une imposition au gouvernement
anglais, est, par cela seul, dclar dnationalis; il a perdu la
garantie de son pavillon et est devenu proprit anglaise; il sera
dclar de bonne et valable prise.

2 Que tout btiment, de quelque nation qu'il soit, quel que soit
son chargement, expdi des ports d'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou des pays occups par les troupes anglaises, ou allant
en Angleterre ou dans les colonies anglaises, ou dans les pays
occups par des troupes anglaises, est de bonne prise.

3 Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour toutes les
nations qui sauraient obliger le gouvernement anglais  respecter
leur pavillon; elles continueront  tre en vigueur pendant tout le
temps que ce gouvernement ne reviendra pas au principe du droit des
gens qui rgle les relations des tats civiliss dans l'tat de
guerre. Ces dispositions seront abroges et nulles par le fait, ds
que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des
gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur.

Ces actes d'hostilit entre la France et l'Angleterre tendaient
naturellement  anantir tout commerce rgulier. Les nations qui
s'taient soumises ou qui avaient d se soumettre au blocus
continental, ne tardaient pas  en sentir tous les inconvnients et
cherchrent  s'en affranchir. Le systme pouss jusqu' ses
dernires limites aboutissait  l'absurde. La Sude et la Hollande
furent les premires  s'en dtacher. L'Empereur Alexandre lui-mme,
malgr les assurances donnes  Tilsitt, comprit bientt qu'il tait
impossible de vaincre la mer par la terre et encore moins
d'empcher ses sujets de vendre les produits de leur sol et de
s'approvisionner au mieux de leurs intrts[54]; il se vit donc
oblig de modifier la direction de sa politique et de s'opposer aux
vues de Napolon,--ce qui aboutit  la campagne de Russie,--campagne
nfaste qui, comme nous allons le voir, sera indirectement provoque
aussi par l'intervention commerciale des tats-Unis d'Amrique.

[Note 54: Nouveau Dictionnaire d'conomie politique (LON SAY),
article: _Blocus continental._]




CHAPITRE IX

L'EMBARGO ET LES CONSQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.

     Jefferson tax de Bonapartiste. -- Situation de Turreau 
     Washington. -- Lettre de Champagny  Armstrong. -- Cette
     lettre provoque de l'agitation aux tats-Unis. -- Pickering
     cre un mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
     l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Consquences
     conomiques de l'Embargo. -- Murat  Madrid. -- L'Entrevue
     de Bayonne. -- Napolon offre le trne d'Espagne  son frre
     Joseph. -- Rpercussion sur les colonies espagnoles. --
     Ambition dmesure. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
     Capitulation de Dupont  Baylen.


La situation grave, tendue  l'excs, cre par Napolon en Europe,
remuait, en Amrique, les fibres les plus sensibles et les plus
profondes, touchant aux questions les plus dlicates de constitution
et de tendances raciques. L'ternelle alternative, faisant pencher
les tats-Unis, tantt du ct de la France et tantt du ct de
l'Angleterre, ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
conditions troubles. Mais troubles aussi devaient tre les ides
directrices des partis. Les Fdralistes, naturellement, ne
pouvaient oublier leurs classiques sympathies pour le rgime
anglais. Les Rpublicains, amis de la France, ne pouvaient accorder
une admiration soutenue au gnral de la Rvolution franaise,
devenu Empereur des Franais et ayant transform dans un sens
monarchique les institutions librales dont il tait issu. Tous,
enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine anglo-saxonne.

L'embargo dcrt contre les navires anglais, qui lsait d'ailleurs
aussi les intrts franais, n'avait pas t approuv par tout le
monde. Ds le mois de dcembre 1807, des critiques et des opposants
crirent, bien inconsidrment,  l'influence franaise et Jefferson
fut tax de Bonapartiste. On l'accusait de servilit  l'gard de
Napolon,--ce qui tait faux car,  cette poque mme, il ne se
trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement franais. Et
Turreau, loin d'exercer une action sur les dcisions du Prsident,
se plaignait plutt de son attitude anti-franaise. Il accusait le
cabinet de Washington de fausset[55]. Il accusait les reprsentants
de tous les partis, dont l'opinion tait comme le rsum de
l'opinion publique, de s'opposer  tout projet qui pourrait dplaire
 la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute guerre impossible
entre les tats-Unis et leur ancienne mtropole, dont l'influence
occulte ne pourrait jamais tre dtruite.  chaque instant on
reprochait au ministre de France les dcrets de Napolon, qui
avaient compltement modifi les dispositions favorables des membres
du Congrs. C'tait sans doute un prtexte pour expliquer leur
indiffrence ou leur inaction, quoique, aux yeux de Turreau, les
mesures prises par le gouvernement franais ne pouvaient pas tre
compares aux excs et aux outrages infligs par l'Angleterre aux
tats-Unis.

[Note 55: Turreau  Champagny, 20 mai 1808 (_Archives des Aff.
tr._).]

En janvier 1808, Champagny avait adress  Armstrong une lettre dans
laquelle il dfendait les dcrets de Berlin et de Milan[56]. Cette
lettre, qui, en termes nergiques, exprimait la pense de Napolon,
rsumait, en somme, la situation faite aux tats-Unis par la
rivalit de la France et de l'Angleterre. Elle contenait des vrits
qui froissrent les Amricains. En faisant l'numration des griefs,
elle faisait ressortir que l'union amricaine avait  souffrir, plus
qu'aucune autre puissance, des agressions de l'Angleterre. La
guerre entre les deux nations devait en tre la consquence
invitable, car il n'tait pas admissible, pour l'intrt et la
dignit des tats-Unis, d'accepter le principe monstrueux et
l'anarchie que le gouvernement anglais voulait faire prvaloir sur
mer. Et l'empereur considrait cette guerre comme tant dclare en
fait depuis le jour o l'Angleterre avait publi l'excution de ses
ordres en conseil. En d'autres termes, c'tait inviter les
tats-Unis  prendre parti entre la France et l'Angleterre et
prjuger, sinon mme imposer une action en faveur de la France
contre l'Angleterre.

[Note 56: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. _State Papers_,
III, 248.]

Armstrong envoya cette lettre  Jefferson: elle constituait un
ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation indpendante ne pouvait
s'y soumettre.

Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum au Congrs,
le Prsident demanda inutilement d'en garder le secret. Mais les
Fdralistes trouvrent, au contraire, dans sa publication, un
prtexte, trop longtemps cherch, pour tourner contre la France
l'antipathie que le peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'tait
tout profit pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-mme les
moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose, l'envoy de
Canning, n'avait pu russir  former. Pickering n'hsita pas  se
faire l'instrument de ce parti, en cherchant  l'organiser et  le
dvelopper, du moins dans le territoire de ce qui fut la Nouvelle
Angleterre. Il demandait, en change, au gouvernement anglais, de
soutenir une propagande nergique contre les Rpublicains. Ce
faisant, Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant sous le
coup de la loi qu'il avait lui-mme contribu  faire voter quand il
tait Secrtaire d'tat et, aux termes de laquelle, tout citoyen des
tats-Unis qui, sans autorisation officielle, se mettait en relation
avec un gouvernement tranger, tait passible de peines svres. Il
s'imaginait pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, tant persuad
que Jefferson tait li, par engagement secret, avec Napolon, dans
le but de collaborer  la ruine de l'Angleterre.

Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo, le
Prsident n'avait pas invoqu des raisons suffisantes pour justifier
cette grave mesure, qu'il devait y avoir des motifs cachs au
public. Lesquels? L'Empereur avait-il exig qu'il n'y eut plus de
neutres? Avait-il exig aussi que les ports amricains, ainsi que
ceux des tats d'Europe, ses vassaux, fussent ferms au commerce
anglais? L'embargo, insinuait-il, n'tait peut-tre qu'une forme
adoucie et complaisante par laquelle on rpondait, d'une faon
dguise,  des ordres impratifs. De tels procds mneraient
graduellement  une guerre avec l'Angleterre, ou  une soumission
honteuse  la France. En les dvoilant, Pickering attirait sous sa
bannire les Fdralistes, avec d'autant plus de facilit que les
mesquineries de la politique intrieure disparaissaient de la sorte
sous un semblant de patriotisme.

Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo, tel qu'il
existait et fonctionnait, avait t une rponse ncessaire aux
ordres en conseil,  toutes les vexations du gouvernement anglais et
ceux qui voulaient le supprimer, Pickering en tte, malgr leurs
sentiments anti-franais, se voyaient, quand mme, acculs  une
guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au rsultat
dsir par Napolon. Il n'y avait pas d'autres expdients[57], 
moins de soumettre le commerce amricain aux licences et aux taxes
anglaises, ce qui quivalait  abdiquer toute souverainet nationale
et, en ralit, on pouvait accuser les Fdralistes qui, en 1801,
avaient la prtention de reprsenter le parti national d'Amrique,
de n'tre plus qu'une faction anglaise aux ordres du cabinet de
Saint-James. Cette faction remuante pouvait devenir d'autant plus
dangereuse qu'elle entretenait des relations secrtes avec Sir James
Craig, gouverneur du Bas-Canada,  Qubec, lequel avait grand
intrt  tre renseign sur ce qui se passait aux tats-Unis. Un
nomm John Henry, Anglais de naissance, Amricain d'habitudes, qui
tait reu dans les cercles officiels et mondains de Boston, joua,
en cette occurrence, un rle quivoque d'ambassadeur aventurier,
qu'en des termes moins pompeux, on peut appeler espion. Il
s'entremit habilement, et, grce aux renseignements qu'il sut
fournir, il contribua  faciliter une alliance entre les
Fdralistes de la Nouvelle Angleterre et les Tories anglais. Cette
alliance, qui devait aboutir au parti anglais prconis par
Pickering, s'appuyait sur la ncessit, soi-disant urgente,
d'inaugurer une politique extrieure conforme au principe
anglo-saxon: avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
politique intrieure anti-rpublicaine et ses coups les plus
perfides taient dirigs contre Jefferson.

[Note 57: John Quincey Adams  Harrisson Gray Otis, _Boston, 1807_.]

Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il demeura
fermement attach  la thorie de l'embargo, avec toutes les
consquences qu'elle comportait. Ces consquences allaient dpasser
les intentions mme de l'auteur. Des Rpublicains aviss, mme des
partisans de l'embargo limit  une certaine dure, commenaient 
s'apercevoir des inconvnients d'un embargo d'une dure illimite.
Le dmocrate Even Sullivan, gouverneur du Massachusetts fdraliste,
fit ressortir combien cet tat tait atteint par les restrictions
commerciales qui troublaient de fond en comble le jeu des
importations et exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient
peine  faire respecter les prescriptions lgales et partageaient en
beaucoup d'endroits le mcontentement du public. Le long des ctes
du Maine et de la frontire du Canada, la contrebande menaait de
prendre des proportions inquitantes, et, dans toute la rgion,
l'insurrection fut sur le point d'clater. Sur plusieurs points, il
y eut des rencontres sanglantes.

Si la rue tait agite, au sein du gouvernement lui-mme, les
dissensions se firent jour.  l'inbranlable fermet de Jefferson,
Madison opposait l'hsitation du doute. Robert Smith semblait
craindre les excs et les complications de toutes sortes, fruits de
l'embargo et, si Gallatin prenait froidement toutes les mesures pour
faire respecter la loi, c'tait par devoir et non sans exprimer
parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les opposants,
fdralistes comme rpublicains, se rencontraient pour mettre cette
affirmation:--La constitution avait donn le pouvoir au Congrs
pour rgler le commerce avec des nations trangres, entre les
divers tats et avec les tribus indiennes,--mais elle ne lui avait
pas donn le pouvoir d'empcher le commerce avec les nations
trangres.

Ainsi, l'embargo qui avait t vot par le Congrs, sur l'insistance
de Jefferson, tait une mesure impose par la situation intolrable
rejaillissant sur le commerce des neutres,  la suite des ordres en
conseil et des dcrets de Napolon. En Amrique, cette mesure
risquait de mettre de nouveau aux prises les partis d'une politique
oppose et intransigeante, de rpandre dans la jeune union la
dsunion et l'insurrection; mais, considre en soi, elle tait une
des formes attnues peut-tre mais invitables que prenait, dans le
temps, l'volution d'un pays qui tait n et qui s'tait dvelopp
entre la rivalit de la France et de l'Angleterre.

 un point de vue plus lev, l'embargo, aux yeux du prsident
Jefferson, rpondait  un idal politique qui ne manquait pas de
grandeur. Pour lui, c'tait le seul moyen d'chapper aux horreurs de
la guerre qui, dans sa prparation comme dans son excution,
entranait des brutalits coutumires au vieux monde, qu'il voulait
pargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidle au principe
des anctres puritains qui, ayant rompu avec la mre-patrie,
prtendaient fonder un tat sur des bases de puret sociale et
religieuse. Ils n'y parvinrent pas toujours[58]. Et,  mesure que la
politique amricaine tendait  devenir plus mondiale, la
ralisation de cette possibilit devenait plus alatoire. Le moyen
que prconisait Jefferson pour loigner des tats-Unis, ce qu'il
appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe, si
louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous prtexte de rsister
aux ingrences trangres, on marchait simplement  la ruine
intrieure. Nous avons vu les rsistances souleves dans tous les
partis par l'embargo. Ce fut bientt un _tolle_ gnral. Car, enfin,
s'il s'agissait d'viter la guerre avec ses consquences qui peuvent
non seulement dtruire toutes les ressources vitales, mais modifier
la forme d'un gouvernement, avec le systme de l'embargo, on
risquait d'aboutir aux mmes rsultats. Son application stricte
entranait une telle diminution des liberts individuelles et des
droits de proprit, qu' ce point de vue, de longues guerres
trangres n'auraient pas occasionn plus de maux. Si les liberts
amricaines, au nom desquelles on avait combattu, devaient prir,
mieux valait les voir tomber sous les coups d'une guerre, dans la
mle sanglante mais glorieuse des champs de bataille, que de les
exposer  tre touffes par un systme de restrictions appel de
_non-intercourse_, qui se composait de petites aspirations et de
petits moyens.

[Note 58: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprtes de la
Pense amricaine._]

conomiquement parlant, les pertes taient immenses, elles
augmentaient tous les jours. Le commerce tait compltement
annihil, puisque, aux entraves provenant des Ordres en conseil et
des Dcrets de Napolon, venaient s'ajouter les vexations de cet
embargo qui paralysait toute initiative des citoyens, de sorte que
les mesures hostiles prises par l'Angleterre et la France taient,
pour ainsi dire, aggraves par des mesures dictes par le
gouvernement amricain contre les Amricains eux-mmes. Si, 
premire vue, l'embargo semblait prfrable aux excs d'une guerre,
puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres, aux excutions
brutales, aux mthodes immorales que la guerre impose,  y regarder
de prs, il ouvrait une re de corruption en invitant chaque
citoyen  se soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
Au point de vue social, le rsultat tait dplorable. Certes, la
patrie n'tait pas en danger. Mais ce danger et t prfrable; il
et peut-tre fait surgir un hros, tandis que, dans l'tat actuel
des choses, on ne pouvait rencontrer que des contrebandiers et des
tratres. L'idal que Jefferson voulait raliser tournait donc
contre lui et le rsultat final aboutissait  un flchissement
considrable de la moralit nationale.

On pouvait cependant expliquer et excuser.

 un moment donn, sans qu'on st trop pourquoi, tout commerce avec
l'tranger avait t supprim. Et alors, subitement, sur un ordre
donn qui souffla sur toutes les ctes comme un vent de mort,
l'ouvrier laissa tomber son outil, le marchand ferma ses portes,
chaque navire fut dsarm. Tout ce que produisait l'Amrique: le
froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de richesses
qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant tre achetes ni
vendues. La faillite et le chmage augmentaient chaque jour l'arme
des mcontents et des criminels. On et dit les atteintes d'un mal
mortel empoisonnant, soudain, les sources vives de la nation.
Lambert[59], qui vit New-York en 1808, la dcrit comme une ville
frappe d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord,  Boston, dans
toute la Nouvelle Angleterre, que les consquences de l'embargo
furent ressenties avec le plus d'horreur. Et les habitants n'eurent
scrupule d'exhaler leur mcontentement. Tous se rencontrrent en un
cri de rprobation  l'adresse de Jefferson. Ce fut l'poque o
William Cullen Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa
lyre dmocratique en attaquant le dmocratique Prsident, dans la
fameuse satire intitule: _The Embargo_[60] o il n'hsita pas 
mettre en vers les invectives que ses adversaires politiques avaient
souvent adresses  Jefferson en prose:

  And thou, the scorn of every patriot name,
  Thy Country's ruin, and her councel's shame.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Go wretch! Resign the Presidential chair,
  Disclose thy secret measures, foul or fair;
  Go search with curious eye for horned frogs
  'mid the wild waste of Louisiana bogs;
  Or where Ohio rolls his turbid stream
  Dig for huge bones, thy glory and thy theme.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 59: Lambert's Travels, II, 64, 65.]

[Note 60: WILLIAM CULLEN BRYANT: _The Embargo, or sketches of the
Times._ A Satire.]

Jefferson vendu  la France: c'tait le refrain qui alimentait le
fond de la haine populaire.

En ralit, tout le poids de l'embargo tombait sur les tats du Sud.
La Virginie tait atteinte en premire ligne, mais malgr toutes les
menaces de ruine qui devenaient flagrantes, elle s'obstinait 
demeurer fidle au systme de son prsident qui fut touch lui-mme
dans sa propre fortune. On en arrivait donc  connatre, d'un ct,
tous les inconvnients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
perturbations d'une rvolution politique. Partout, les Fdralistes
prirent le dessus. Le parti rpublicain fut sauv par New-York et
par la dmocratique Pennsylvanie aux lections de 1808. En tous cas,
la grande popularit de Jefferson tait bien morte et il devint
ncessaire que l'embargo ft supprim.

Pendant que les tats-Unis se dbattaient dans cette crise, Napolon
s'apprtait  porter le coup de grce  l'Espagne. L'Amrique ne
pouvait demeurer indiffrente  cette tentative qui, en cas d'chec
comme en cas de succs, allait avoir une grande rpercussion sur
l'avenir de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royauts
amricaines secoues d'un frisson d'indpendance et de rvolte,
l'Espagne rsistante arrterait la marche dominatrice de Napolon:
d'un ct comme de l'autre, le cabinet de Washington avait  prendre
des dcisions importantes et efficaces.

Ds fvrier 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral Rosily,
commandant une flottille franaise  Cadix, avait ordre de barrer la
route  la cour d'Espagne, dans le cas o elle aurait l'intention
d'imiter celle de Lisbonne. Godoy eut, en effet, un instant, l'ide
de fuir avec le roi jusqu'au Mexique. Un soulvement populaire
empcha l'excution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
prtexte tout trouv pour prendre possession de Madrid par son arme
qui protgeait le roi contre tout acte de violence. Puis, ce fut le
dpart de Napolon pour Bayonne o devaient tre rassembles ces
paves de l'antique monarchie espagnole: Charles IV, la Reine,
Ferdinand, le Prince de la Paix, Pedro Cevallos,--autant de dbris
fossiles d'un rgime surann, prsents  la curiosit du grand
parvenu. Il les vit et les jugea[61]. Le roi lui sembla un bon
patriarche. La reine portait sur sa face son coeur et son histoire:
il n'y avait qu' la voir pour comprendre sa vie. Le Prince de la
Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au prince des Asturies: le
dernier des crtins.  ct de lui, le roi de Prusse eut pass pour
un hros, en comparaison. Ce falot Bourbon d'Espagne semblait
indiffrent  tout, n'ouvrait pas la bouche, except pour
manger,--ce qui lui arrivait quatre fois par jour et l'empchait de
penser.

[Note 61: Napolon  Talleyrand. _Correspondance_, XVII, 39, 49,
65.]

Napolon offrit le trne d'Espagne  son frre Joseph.

Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'tait plus
qu'une province franaise. Le 2 mai 1808, une insurrection  Madrid
fut rprime dans le sang, par Murat. Ce mouvement populaire
prouvait que l'antique patriotisme des Hidalgos n'tait pas mort.
Cependant, il tait  double porte. S'il constituait la pierre
d'achoppement contre laquelle la fortune de Napolon trouva son
premier arrt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit les
fissures par lesquelles allait s'mietter et se dissoudre l'empire
de toutes les Espagnes.

Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si trangement
embrouill les ides directrices des nationalits, que les
vnements d'Espagne soulevrent les sympathies les plus
htrognes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent, devinrent un
instant des dmocrates, les monarchies les plus despotiques de
l'Europe trouvrent leur intrt  soutenir des tendances
rpublicaines et rvolutionnaires, tandis que la Rpublique des
tats-Unis, ce refuge de toutes les liberts, se rangea du ct de
l'oppresseur, parce qu'elle comprenait, ce qui tait clair comme le
jour, que la dislocation des vastes possessions espagnoles devait
lui profiter en premire ligne et fatalement. Dans ces conditions,
la rvolution espagnole provoque par l'Empereur des Franais, dans
un intrt dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
ouvrait  l'Amrique du Nord un horizon immense o promettaient de
s'panouir toutes les fleurs de la dmocratie.

Napolon, en frappant de mort la monarchie espagnole qui, depuis des
sicles, avait elle-mme absorb toutes les forces du pays, brisa,
du mme coup, le lien dj relch qui rattachait encore les
colonies espagnoles  la mtropole. En imposant sa domination 
l'Europe, il avait sem, par contre, un vent d'indpendance qui
souffla de l'Amrique du Nord  l'Amrique du Sud.

Cependant, il tait parvenu  l'apoge de sa puissance. Il crut que
son rve pourrait se raliser enfin: consommer la ruine de
l'Angleterre en chassant sa flotte, son commerce, de la mer
Mditerrane, de l'Ocan Indien, des eaux amricaines, projet
gigantesque qui demandait la reconstitution et la collaboration des
forces navales de France, d'Espagne et de Portugal, en vue
d'expditions projetes qui devaient occuper Ceuta, l'gypte, la
Syrie, Buenos-Aires et l'Inde...

Aprs avoir essay de vaincre la mer par la terre, Napolon voulait
vaincre la mer par la mer. Mais quelle puissance humaine le peut? On
trouve la trace de ces proccupations un peu chimriques, dans sa
correspondance.  Decrs[62] il crivait--sentant sans doute la
ralisation de ces projets trop lointaine--que la simple menace de
ces oprations suffirait  jeter la panique  Londres. Surtout une
expdition dirige contre l'Inde devait tre trs prjudiciable 
l'Angleterre qui serait ainsi paralyse dans l'excution des mesures
hostiles prises contre la France et contre l'Amrique.

[Note 62: Napolon  Decrs, 13 mai 1808. _Correspondance_,
XVII-112.]

Pour entreprendre une telle expdition, Napolon avait videmment
besoin de soumettre l'Espagne  sa loi; il lui fallait aussi l'appui
de l'Amrique latine et des tats-Unis du Nord. Trop dlibrment il
traita ces derniers comme dpendant dj de son gouvernement, en
signant le 27 avril 1808 le Dcret de Bayonne qui ne fut qu'une
aggravation des Dcrets de Berlin et de Milan. Aux termes de ce
nouveau Dcret, tous les navires amricains qui entreraient dans un
port de France, d'Italie ou des villes hansatiques, devaient tre
saisis, sous prtexte que, depuis le fonctionnement de l'embargo,
tout navire appartenant aux tats-Unis ne pouvait naviguer sans
violer la loi,  moins de se munir de faux papiers dlivrs par
l'Angleterre. Cette interprtation trop catgorique allait encore
donner lieu  des revirements subtils de politique et de diplomatie.

Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napolon et
l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle pouvait, en effet,
tre la politique des tats-Unis? Devenir l'instrument de la France
contre l'ennemi hrditaire ou tre expos  voir confisquer toutes
les cargaisons des navires qui entreraient dans les eaux franaises,
constituait une alternative d'autant plus pnible qu'elle tait
impose sur un ton comminatoire, inacceptable par une nation
indpendante. Encore une fois, comme l'occurrence s'tait dj
prsente aux dates importantes de l'histoire de l'Amrique du Nord,
la distance qui sparait la grande rpublique amricaine des deux
monarchies belligrantes la sauva des interventions et des dcisions
immdiates. Les diplomates qui reprsentaient le cabinet de
Washington  Paris et  Londres furent chargs, chacun en ce qui le
concernait, et tout en sauvegardant la dignit de leur patrie,
d'ouvrir la voie  des explications amicales et respectueuses[63].

[Note 63: Madison  Armstrong, 2 mai 1808; _State Papers_, III,
252.]

Mais quelles pouvaient tre les explications amicales de Napolon?

videmment, s'il invitait avec tant d'nergie les tats-Unis  se
joindre  lui contre l'Angleterre, il devait, en retour,
s'entremettre auprs de l'Espagne pour la cession des Florides aux
Amricains. Mais ceux-ci prtendaient, avant tout, maintenir leur
neutralit parmi les puissances intresses, sans vouloir se mler
directement aux vicissitudes d'une guerre qui agitait une si
lointaine partie du monde, mme au prix d'un grand avantage les
concernant particulirement.

Dans cette situation trouble, Armstrong, le Ministre des tats-Unis
en France, redevint soudain le soldat qu'il avait toujours t: il
conseilla tout simplement de s'emparer des Florides sans dlai.
Jefferson trouva l'avis impraticable, d'autant plus que Champagny
faisait savoir  Turreau que, jusqu' prsent, l'Empereur n'avait
pas encore appliqu strictement le dcret de Bayonne: sa conduite 
l'gard des tats-Unis s'inspirerait de la conduite des tats-Unis 
l'gard de l'Angleterre. Champagny ajoutait que, si l'Angleterre
esquissait le moindre mouvement hostile contre les Florides,
l'Empereur ne verrait aucun inconvnient  ce que les Amricains
fissent avancer leurs troupes pour se dfendre.

C'tait autant de sollicitations  ouvrir les hostilits et 
conclure, par consquent, une alliance avec la France.

Mais Jefferson et Madison ludaient la rponse catgorique attendue
par Turreau. Quand celui-ci objectait que le cabinet de Washington
tait sorti d'une neutralit impartiale en traitant les deux
puissances belligrantes et rivales sur le mme pied d'galit,
tandis que l'attitude de ces deux puissances n'tait nullement la
mme  l'gard de l'Union, le Prsident affirmait qu'il n'y avait
aucune comparaison  tablir entre la France et l'Angleterre au
point de vue des vexations dont les tats-Unis avaient  souffrir.
Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer galement  la France et 
l'Angleterre, tait, en ralit, beaucoup plus prjudiciable 
celle-ci qu' celle-l, par la bonne raison que l'Angleterre
possdait un plus grand nombre de colonies et que les ressources
locales de ces colonies laissaient  dsirer.

Devant de telles hsitations du cabinet de Washington, qui taient
autant de fins de non recevoir, Napolon reprit son jeu de bascule
coutumier. Quand Armstrong exprima  Champagny la satisfaction du
gouvernement amricain pour l'approbation impriale permettant une
occupation anticipe des Florides, Napolon joua l'tonnement et
l'indignation. Il fit rpondre par Champagny  Armstrong que cette
allusion  l'occupation des Florides tait incomprhensible, qu'en
tous cas les Amricains, tant en paix avec les Espagnols, ne
pouvaient occuper les Florides sans l'autorisation du Roi
d'Espagne[64]. Et Champagny ajouta avec une certaine effronterie que
jamais il n'avait t question de soutenir une occupation des
Florides par les Amricains sans cette formelle autorisation, que
l'Empereur n'avait ni le droit, ni le dsir d'autoriser une
infraction de la loi internationale, contraire aux intrts d'une
puissance indpendante, son allie et son amie.

[Note 64: Napolon  Champagny, 21 juin 1808. _Correspondance_,
XVII, 326.]

Ce revirement, pratiqu avec une dextrit toute latine qui
dsempara un peu la mentalit anglo-saxonne d'Armstrong, eut pour
consquence de faire appliquer plus strictement le Dcret de
Bayonne, c'est--dire, de faire saisir tous les biens et tous les
navires amricains. Le cabinet de Washington refusait de s'incliner,
sans condition, devant la volont de Napolon: Napolon se vengeait.

L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa politique,
allait se venger  son tour et tirer, en mme temps, les tats-Unis
d'embarras.

Les difficults que rencontra Joseph Bonaparte  maintenir sa
royaut phmre, contenaient en germe l'chec du plan si
passionnment labor par l'Empereur.

En juillet 1808, Dupont capitula  Baylen, laissant une vingtaine de
mille hommes entre les mains d'une poigne de patriotes espagnols.
La flotte franaise dt se rendre  Cadix et Joseph quitter Madrid
pour mettre sa vie en sret, en fuyant avec l'arme intacte,
au-del de l'Ebre. Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1er aot,
Wellesley avait dbarqu  quelques lieues au nord de Lisbonne et
marchait sur cette capitale. Junot, aprs la bataille de Vimeiro, se
replia sur Cintra o il consentit  vacuer le Portugal,  la
condition que les 22.000 hommes qui composaient son arme fussent
ramens en France par mer.

Pour la premire fois, le gnie de Napolon se voyait entrav dans
son lan magnifique. Par un effort dsespr, l'Espagne et le
Portugal s'taient librs, du mme coup, de Napolon et des
Bourbons. videmment, l'Empereur avait encore ses armes intactes et
sa prsence,  la tte de ses forces militaires, pouvait rparer ces
premiers dsastres. Mais irrparable tait la perte des ports de
Cadix et de Lisbonne, irrparable l'anantissement des flottes et
des magasins, seules bases sur lesquelles pouvait s'appuyer et se
dvelopper la puissance maritime de la France, seuls moyens aussi,
pour Napolon, de mettre  excution, dans les conditions indiques,
son rve de domination universelle. Ce rve venait de s'vanouir
dans les brouillards de l'Ocan.

Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par la terre; sa
tentative de vaincre la mer par la mer venait d'chouer.
L'Angleterre pouvait reprendre la matrise de l'Ocan, les colonies
espagnoles taient hors d'atteinte: l'Amrique, qu'elle ft, au
nord, dirige par l'esprit d'indpendance plus ou moins puritaine
des Anglo-Saxons, ou, au sud, imprgne d'autocratie latine, pouvait
poursuivre dsormais les libres voies de sa destine.




CHAPITRE X

LES TATS-UNIS ET LA RUSSIE.

     Madison prsident des tats-Unis. -- Il demande des
     dommages-intrts au gouvernement franais. -- Apparence
     conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent 
     Washington. -- Quatrime coalition. -- Le Retrait de
     l'embargo demande la suppression des Dcrets de 1806 et de
     1807. -- Napolon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
     au gnral Armstrong. -- Intrts commerciaux des tats-Unis
     dans la mer Baltique. -- Relation avec la Russie. -- Mission
     de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'empereur Alexandre. --
     Ukase protgeant les produits amricains. -- Rappel de
     Caulaincourt. -- L'empereur Napolon rompt avec l'empereur
     Alexandre.


Aprs avoir runi,  Erfurt, tous les rois de toutes les Allemagnes,
dans le but de resserrer son alliance avec l'empereur Alexandre et,
rassur sur les intentions de l'autocrate de toutes les Russies qui
ne s'tait pourtant pas livr entirement, Napolon comme on l'a vu,
avait pu consacrer tous ses efforts  la campagne d'Espagne qu'il
conut avec sa mastria ordinaire,--mais il est des concours de
circonstances naturelles et morales contre lesquelles les plus
gniales mthodes s'exercent en vain.

Lorsqu'au mois d'aot 1808, Napolon apprit  Bordeaux la
capitulation de Dupont  Baylen et celle de Rosily  Cadix, sa
perplexit fut grande. Peut-tre et-il l'intuition que le but qu'il
cherchait  atteindre dans la pninsule lui chappait avec toutes
les consquences sur lesquelles il avait espr pouvoir compter. Que
lui importait maintenant d'occuper militairement une grande partie
de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne et si le
Mexique, Cuba, le Brsil et le Prou menaaient de se jeter dans les
bras de l'Angleterre?

Pour la premire fois, le grand capitaine, le grand politique
hsita. S'il renonait  son plan espagnol, c'tait avouer l'chec
final auquel tait destin tout le systme qu'il prtendait
instaurer. Il remit le sort de l'Espagne entre les mains de ses
lieutenants et se prpara  faire face  l'orage qui s'amoncelait
dans l'Europe centrale.

Essayons de comprendre les contre-coups que ces vnements ont
exercs sur la politique des tats-Unis.

Sur ces entrefaites, Madison avait succd  Jefferson,  la
Prsidence. On avait reproch  Jefferson sa soi-disant complaisance 
l'gard de Napolon. La nouvelle administration chercha  se laver de
ce soupon en insistant auprs du gouvernement franais pour obtenir
les rparations aux dommages causs depuis 1803 et qui, malgr les
promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes. Quant aux
restrictions commerciales, dont elle demandait la suppression,
Champagny rpondit  Turreau que, souscrire  cette demande, serait
introduire des exceptions qu'il faudrait tendre  tous les peuples,
ce qui permettrait  l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources
pour continuer la guerre. Napolon ne se montrait donc pas enclin  la
conciliation.  partir de ce moment, se dessina en Amrique un
mouvement foncirement anti-franais, non seulement parmi les
Fdralistes, ce qui tait constant, mais aussi parmi les
Rpublicains, ce qui tait plus significatif. De sorte que la
suppression de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction 
l'Angleterre, pouvait aussi tre considre comme un affranchissement
de tout contact imprial.

Tous les reprsentants du grand commerce amricain qui avaient eu
tant  se plaindre des effets de l'embargo, aspiraient  la reprise
des affaires et, comme ces affaires taient surtout brillantes avec
l'Angleterre, la France risquait de se voir rejete, pour maintenir
son influence en Amrique, dans les menes d'une diplomatie occulte,
allant jusqu' spculer sur la possibilit d'une scission qui
pourrait se produire entre les tats du Nord forms par la
Nouvelle-Angleterre o la vieille Angleterre avait toujours des
partisans, et les tats du Sud, o la France aurait quelque chance
de poser les bases d'un parti puissant[65].

[Note 65: Turreau  Champagny, 20 avril 1809 (_Archives des Aff.
trang._ mss.).]

Le cabinet de Washington fut encore oblig de louvoyer entre la
mauvaise humeur des ministres britanniques et la hauteur dominatrice
du conqurant franais. L'embargo, ostensiblement dirig contre les
ordres en conseil, avait t aussi une rponse aux dcrets de
Napolon et le commerce de la France et celui de l'Angleterre
taient galement atteints parce que, en ralit, si ces deux pays
s'en prenaient  l'attitude de l'Amrique, ils savaient bien, au
fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoque par les exigences
de leur rivalit.

Depuis la suppression de l'embargo par les tats-Unis, l'opinion
publique admettait parfaitement en Angleterre la suppression aussi
des ordres en conseil. C'est sans doute pour hter la fin de
l'embargo et pour donner satisfaction  ce courant d'ides qu'en
avril 1809 les ordres en conseil de novembre 1807 furent remplacs
par un nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres tous
les ports ne dpendant pas de la France,--ce qui permettait de faire
retomber sur la France les consquences vindicatives de dcrets
ayant pour but d'atteindre l'Angleterre.

L'Amrique pouvait s'imaginer avoir gain de cause.  y regarder de
prs, ce nouvel ordre n'tait qu'un bon billet,--nous ne disons pas:
un chiffon de papier,--c'tait une simple concession. En effet, si
la marine anglaise devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie
du nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais  la place
du commerce des neutres, le nouveau systme ainsi prconis ne
valait gure mieux que l'ancien. Cependant les ordres en conseil
avaient t rvoqus, en apparence du moins, justifiant, de la
sorte, la chute de l'embargo,--oeuvre de Jefferson. Quel coup pour
le Prsident! C'tait le coup de grce donn  sa politique et on a
vu qu'il en fut atteint d'une faon irrparable. Ce coup fut adouci
par la subtilit adroite des rpublicains qui, ne voulant pas
laisser aux Fdralistes tout le profit de ce grand changement,
firent imprimer, dans le National Intelligencer du 28 avril 1809,
cette phrase  la fois jsuitique et consolatrice:

Grces soient rendues au sage qui se repose maintenant si
glorieusement sous les ombrages de Monticello!.. On peut hautement
affirmer que la rvocation des ordres en conseil est due 
l'embargo!

Cet hommage indirect et mrit, dans une certaine mesure, rendu 
Jefferson, retombait sur tout le parti rpublicain. Mais la
situation gnrale n'en demeura pas moins trouble et soumise  tous
les revirements de la politique europenne.

Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues. Les difficults
diplomatiques souleves par Erskine qui, trop conciliant, fut
dsavou par Canning, aggraves par Jackson son successeur qui, trop
insolent, fut renvoy, prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et
les tats-Unis ne pouvaient s'entendre. Malgr tout, devant
l'attitude ondoyante de la diplomatie franaise, la suppression de
l'embargo, en mettant le commerce amricain entre les mains de la
Grande Bretagne, constituait, par cela mme, une mesure de
protection solidaire venant s'ajouter  toutes les vellits de
rsistance dsespre qui se dessinait partout contre les
affirmations de domination universelle, de plus en plus
imprieusement proclames par Napolon.

Ce fut le moment o, pour la quatrime fois, l'Autriche essaya de
secouer le joug. Ce suprme effort demandait aussi, de la part de
l'Empereur, une suprme attention. La lutte devait tre chaude et
les graves affaires qui absorbaient Napolon en Europe le
dtachaient ncessairement des affaires amricaines. Nanmoins,
Armstrong lui avait fait connatre, jusque sur les bords du Danube,
la signification de l'acte du 1er mars 1809 de non-intercourse qui,
supprimant, en apparence, tout commerce avec l'Angleterre et la
France, revendiquait, quand mme, pour l'industrie amricaine le
droit de communiquer directement avec les marchs anglais[66]. Dans
le cas, ajoutait le ministre, o l'interprtation des Dcrets du 21
novembre 1806 et du 17 dcembre 1807 ne porterait aucune atteinte
aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question serait
immdiatement rvoqu en ce qui concernait la France et les
relations commerciales immdiatement rtablies entre les deux pays.
Sous une forme obscure mais comminatoire, Armstrong demandait
simplement des concessions quivalant  la suppression des Dcrets
de 1806 et 1807, ce qui, aux yeux des Amricains, serait une rponse
toute naturelle au retrait de l'embargo et des ordres en Conseil du
mois de novembre 1807.

[Note 66: Armstrong  Champagny, 29 avril 1809 (_Archives des Aff.
tr._).]

Napolon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes, reut cette
note  Schoenbrunn o il s'tait install aprs avoir battu les
Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il dfendit, plus que jamais, les
principes sur lesquels ses Dcrets taient fonds; ces principes
rpondaient  la notion stricte du droit des gens et se dfendaient
par des ides qu'il avait souvent exprimes. Les mers, affirmait-il,
appartiennent  toutes les nations. Tout navire naviguant sous le
pavillon de n'importe quelle nation, reconnu et avou par cette
nation, doit tre sur l'ocan aussi bien en sret que dans ses ports
nationaux. Le pavillon qui flotte au mt d'un vaisseau-marchand doit
tre respect comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village.
Insulter un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance
que ce soit quivaut  faire une incursion dans un village ou une
colonie appartenant  cette puissance. Napolon, en un mot,
considrait les navires de toutes les nations comme des colonies
flottantes appartenant  ces nations. Ce qui n'empchait leur
souverainet et leur indpendance d'tre  la merci d'un voisin plus
audacieux ou plus fort[67].

[Note 67: _Correspondance_, XIX, 21.]

Ainsi, d'aprs cette thorie, ce que Napolon appelait une colonie
flottante pouvait tre dnationalis par la visite d'un de ses
agents et devenir sa proprit. Champagny, qui se rendait compte, de
prs, des rsultats nfastes auxquels avait abouti l'interruption du
commerce des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation
des affaires, l'Amrique tait encore le seul pays qui pouvait
servir de dbouch aux produits des manufactures franaises. Il
engagea l'Empereur  se montrer,  l'gard des tats-Unis, aussi
conciliant que l'Angleterre qui avait annul ses ordres en conseil
de novembre 1807. Napolon se rendit un moment  ces raisons et se
montra dispos  rvoquer le dcret de Milan et remettre, de la
sorte, le commerce neutre dans les mmes conditions o il se
trouvait sous le dcret de Berlin. La victoire de Wagram vint de
nouveau modifier ces bonnes intentions. En ralit, avec une
dsinvolture un peu dconcertante, Napolon passa de la
bienveillance  la malveillance. Aussi longtemps qu'il pouvait
croire que l'arrangement prconis par Erskine serait ratifi par le
cabinet de Londres, il fit preuve  l'gard des tats-Unis des
sentiments les plus gnreux; ds qu'il apprit que Canning
dsavouait son ministre  Washington, il mit une sourdine  ses
vellits de conciliation: la dfaite de l'Autriche ne lui
permettait-elle pas d'imposer partout sa volont? Sa nouvelle
victoire en Europe le rendait aussi victorieux en Amrique.

Du moins, il ne voulait pas admettre que les tats-Unis, par leurs
prtentions de conserver les droits d'une puissance neutre, en fait
de commerce, d'user de rciprocit, par exemple, quand il s'agissait
de rpondre  un blocus par un blocus, pussent se solidariser avec
des pays plus voisins qui commenaient  vouloir secouer le joug qui
pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. En effet,
la Russie, la Prusse, la Sude, le Danemark, les villes hansatiques
et mme la Hollande, soutenue par le roi Louis, semblaient vouloir
se dtacher d'un systme si contraire  leurs intrts vitaux. Si le
roi Louis ne s'tait pas solennellement engag  renoncer  ses
dsirs d'indpendance et  se soumettre  la volont de son frre,
la Hollande aurait t immdiatement annexe  la France. Elle le
fut d'ailleurs un peu plus tard par le trait de Rambouillet.

En attendant, les navires amricains qui, jusqu'en mai 1810,
entraient librement dans les ports hollandais, purent tre de bonne
prise. Ce fut un gain norme,  peu prs quatre millions de dollars,
sans compter les sommes importantes que reprsentait le commerce
amricain sur le continent. C'est alors que le Congrs, par l'acte
du 1er mai 1810, atteignit Napolon indirectement, en ouvrant au
commerce anglais un march aux tats-Unis, ce qui constituait une
ample compensation au commerce paralys en France et en Hollande. Le
cabinet de Washington annulait, pour ainsi dire, les effets du
dcret de Milan.

Devant tant de difficults, Napolon se montra soudain moins
intransigeant en ce qui concernait la stricte excution de ses
fameux dcrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir au duc de Cadore,
qu'aprs avoir beaucoup rflchi sur les affaires d'Amrique, il
tait maintenant d'avis qu'on pouvait notifier  M. Armstrong, qu'
partir du 1er novembre, ces dcrets n'auraient plus d'effet,-- la
condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait pas
ses ordres de 1087, le Congrs remplirait l'engagement qu'il avait
pris de rtablir les obstacles destins  entraver le commerce
anglais.  ce propos, sous la dicte de l'Empereur, Cadore adressa
au gnral Armstrong,  la date du 5 aot 1810, une lettre d'un
grand intrt historique qui donne comme la psychologie de Napolon
dans cette affaire.

Cadore fait d'abord remarquer que son matre, absorb par les graves
complications europennes, n'a connu que trs tard l'acte du Congrs
du 1er mai. Ce retard occasionnait certains inconvnients qui
auraient pu tre vits par une communication prompte et officielle.
Passant en revue les diffrentes phases par lesquelles avaient
volu les relations de la France avec les tats-Unis, le Ministre
des Affaires trangres rappelle que l'Empereur avait applaudi 
l'embargo, parce que cette mesure, tout en tant prjudiciable aux
intrts commerciaux de la France, ne contenait rien d'attentatoire
 son honneur. Il est vrai qu'elle avait provoqu la perte de la
Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
devant le principe qui faisait agir les Amricains, n'avait formul
aucune rclamation... Mais l'acte du 1er mars 1809, supprimant
l'embargo, lui substituait un tat de choses plus dfavorable encore
aux intrts franais. Cet acte, auquel peu de publicit avait t
donn, dfendait aux navires amricains le commerce avec la France
tout en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande--pays
sous l'influence franaise--et prononait la confiscation de tout
navire franais qui voudrait s'arrter dans des ports amricains.
Dans ces conditions, des reprsailles avaient t lgitimes et
exiges par la dignit de la France avec laquelle il tait
impossible de transiger. La rponse  la mesure prise par le Congrs
fut que tous les navires amricains qui se trouvaient en France
furent mis sous squestre. Mais maintenant que l'acte du 1er mars
1809 tait avantageusement remplac par l'acte du 1er mai 1810, la
France pouvait profiter des avantages promis  la nation qui, la
premire, cesserait de violer le commerce neutre des tats-Unis.
Cadore tait donc autoris  dclarer que les dcrets de Berlin et
de Milan seraient rvoqus, qu' dater du 1er novembre ils
cesseraient d'avoir leur effet,--mais il tait bien entendu que,
comme consquence de cette dclaration, les Anglais eussent 
rvoquer aussi leurs ordres en conseil et  renoncer aux nouveaux
principes de blocus qu'ils dsiraient tablir; sinon, conformment 
l'acte auquel il tait fait allusion, les tats-Unis devaient faire
respecter leurs droits par l'Angleterre.

Cette lettre se terminait par des protestations d'intrt et de
dvouement que les Amricains avertis considrrent comme
l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus sensible que,
par un Dcret du 22 juillet 1810, demeur secret, Napolon avait
ordonn le versement, dans le trsor public, de toutes les
cargaisons saisies  Anvers et dans les ports hollandais et
espagnols. D'ailleurs, le Dcret du 5 aot 1810 fut tenu secret
aussi, de sorte que l'on peut se demander si Napolon tait bien
sincre en promettant la suppression des Dcrets de Berlin et de
Milan, une telle intention officiellement publie ayant
immdiatement d provoquer, de la part des tats-Unis, une attitude
devant aussitt amener la guerre avec l'Angleterre[68].

[Note 68: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.]

Le doute conu par les Amricains tait d'autant plus justifi que
seul un Dcret officiellement promulgu pouvait rtablir des droits
qu'un autre Dcret avait abolis. Les nouvelles venant de Paris n'en
faisaient pas mention et,  la date du 14 dcembre 1810, des lettres
de Bordeaux apprirent que deux navires amricains y avaient encore
t squestrs.

On ne savait donc pas au juste si les Dcrets taient rvoqus ou
s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, Napolon affirmait que
leurs effets allaient tre suspendus; le lendemain, il agissait
comme si l'on tait encore dans la priode la plus aigu du blocus
continental. C'tait toujours le mme jeu de bascule: les plateaux
de la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, sur les
tats-Unis; qu'ils penchassent d'un ct ou de l'autre, ils
faisaient sentir leur insupportable pression. Par cette manoeuvre,
l'Empereur aurait voulu entraner l'Union dans ce vaste systme
contre l'Angleterre, comme il avait fait du Portugal et de
l'Espagne. La distance ne le permettait pas, sans cela, un corps
d'arme aurait avantageusement remplac les notes diplomatiques.
Mais il tait vident, malgr toutes les assurances, qu'aussi
longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en conseil,
Napolon persistait dans ses Dcrets. Et l'Angleterre voyait bien
que l'interprtation plus bienveillante dans l'application de ces
Dcrets ne concernait que les tats-Unis et nullement le commerce
britannique. Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
clair dans ces subtilits diplomatiques? Le successeur d'Armstrong 
la lgation  Paris cherchait en vain lui-mme  percer le mystre
qui entourait la pense du Matre.

En dictant  Cadore la lettre contenant l'nonc d'une promesse
conciliatrice, peut-tre Napolon voulait-il viter une guerre entre
la France et les tats-Unis, et provoquer, au contraire, une guerre
entre l'Angleterre et ces mmes tats-Unis. Il fut donc satisfait
d'apprendre que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le
Prsident Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
dirig contre l'Angleterre. Il se flicita des termes de cette
proclamation au point de ne pas relever la prtention formule dans
une proclamation presque simultane de s'emparer de la Floride
occidentale. Voyant les tats-Unis prts  dfendre l'indpendance
de leur pavillon contre les exigences anglaises, il se disait prt
aussi  toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il ne
voyait aucun inconvnient  ce que les Florides devinssent une
possession amricaine et qu'il tait plus que jamais favorable 
toutes les mesures pouvant faciliter l'indpendance de l'Amrique
espagnole,  la condition, toutefois, que cette indpendance ne
constitut pas un facteur utile et dangereux entre les mains de
l'Angleterre[69].

[Note 69: Napolon  Champagny, 13 dcembre 1810, _Correspondance_,
XXI, 316.]

L'expression d'un tel dsir et d'une telle crainte parfaitement
comprhensible dans la bouche de Napolon, tait pourtant contraire
 la ralit des faits.  y regarder de prs, l'indpendance de
l'Amrique espagnole devait profiter au premier chef  l'Angleterre:
elle constituait le but final vers lequel avait toujours tendu la
politique du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
mal choisie de prter la main au dmembrement de l'empire espagnol.
En effet, comment le mme souverain, ft-il plus puissant que le
puissant Napolon, pouvait-il concilier ces deux oprations
contradictoires: pousser, par exemple, le Mexique et le Prou 
s'affranchir du joug de la mre-patrie et sacrifier, en mme temps,
des armes pour faire couronner son frre roi d'Espagne? C'tait
dlibrment dpouiller la proie  la conqute de laquelle on
s'vertuait en vain. Cette inconsquence tait inhrente  la
grandeur et  la vanit de l'entreprise: ses vastes proportions
impliquaient des impossibilits d'excution et, ce qui tait arriv
pour la Louisiane, devait arriver pour les Florides. En 1803,
Napolon ne pouvant aboutir  Saint-Domingue et craignant la
supriorit navale des Anglais, avait cd la Louisiane  Jefferson;
en 1811, ne pouvant russir  Madrid, il donnait  Madison libre
carrire dans l'Amrique espagnole. Mais en 1803, la perte de
Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orlans avait trouv sa
compensation de l'autre ct du Rhin, jusque dans le coeur de
l'Allemagne. En 1811, quelle serait la compensation pour Napolon de
la perte du Mexique et du Prou? Aprs les checs de Lisbonne et de
Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers Moscou et
Saint-Ptersbourg. En lisant entre les lignes, on peut trouver
toutes ces indications dans les instructions de Napolon  Cadore et
 Srurier qui avait remplac Turreau  Washington. Mais comme nous
allons le voir, les tats-Unis vont trouver le moyen d'luder la
tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite  s'en
affranchir  son tour.

En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant  reconnatre
le bon vouloir des tats-Unis, Napolon n'ait pas voulu renoncer au
principe qui lui avait inspir les dcrets.  la date du 4 mai 1811,
il ordonna  Bassano d'crire  Russell une lettre[70] dans laquelle
il autorisait l'admission des cargaisons amricaines qui avaient t
provisoirement mises en dpt  leur arrive en France. C'tait se
relcher un peu de sa svrit. Madison s'attendait  plus; la
scheresse de la forme ne voilait mme pas en l'occurrence
l'insuffisance du fond.

[Note 70: Duc de Bassano  M. Russell, 4 mai 1811. _State Papers_,
III, 505.]

Il paraissait dsormais vident, pour le reprsentant amricain 
Paris, que le but cach mais avr de la politique franaise tait
d'acculer l'Union  une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez
bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il
tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles
amicales, les intentions plutt hostiles[71]. Selon lui, Napolon ne
voulait pas rvoquer les Dcrets d'une faon officielle et
dfinitive, dans la crainte que cette rvocation ne provoqut une
mesure analogue pour les ordres en conseil, et par consquent vnt
mettre une sourdine  l'irritation amricaine  l'adresse de
l'Angleterre, tandis qu'il tait, au contraire, de son intrt
d'entretenir cette irritation. Cette manire de juger les tendances
du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifie que, de
tous les navires capturs depuis le 1er novembre, seuls ceux qui
n'avaient pas viol les dcrets furent mis en libert.

[Note 71: Russell  Monroe, 13 juillet 1811. _State Department
archives._]

On ne saurait affirmer que Napolon nourrissait l'intention arrte
de jeter les tats-Unis contre l'Angleterre. Peut-tre,
cherchait-il seulement  faire respecter, par tous les moyens  sa
porte, le principe du blocus continental, dont les dcrets taient
l'expression lgale, principe qu'il considrait comme la base
fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les
lments de sa dsagrgation. Au point de vue amricain, il y avait
cependant quelque raison de croire  cette machiavlique
combinaison, car, qu'il le voult ou non, Napolon, par ses
alternatives tour  tour conciliantes et agressives, crait et
entretenait entre les tats-Unis et la Grande-Bretagne un tat
permanent d'animosit qui devait indirectement mais fatalement
aboutir  une rupture.

Mais htons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur
voulait imposer partout et  tous son systme de blocus dirig
contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette
guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que
l'Angleterre, il atteint en mme temps, et presque malgr lui, les
tats-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des vellits
de conciliation, les mesures svres qu'il prend contre les Anglais,
ont des rpercussions dplorables et invitables aux tats-Unis. Et,
comme consquence inattendue mais que le gnie, s'il n'tait pas
aveugl, aurait pu prvoir, les intrts amricains avaient des
liens si profonds avec les affaires europennes, que ces mmes
tats-Unis, quoique en ralit si lointains, firent sentir leur
influence trs proche,  deux pas du thtre septentrional de la
guerre napolonienne, dans la mer Baltique.

L, ils allaient jouer un rle, d'abord mal dfini, mais qui devint
bientt trs important.

L, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
contrebande, sous l'oeil bienveillant et mme protecteur de la
Russie et de la Sude. On ne pouvait plus effrontment ignorer
l'existence des Dcrets. Une pareille infraction fut la cause des
dissentiments qui, dans l't de 1811, mirent aux prises la France
et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que
les Amricains provoqurent indirectement la guerre avec la Russie
et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
dsastreuse dans laquelle la fortune de Napolon devait trouver son
dclin.

Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention,
voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu' prsent, un peu laisse
dans l'ombre, il convient de retourner quelques annes en arrire, en
prcisant la nature des relations qui existaient alors entre les
tats-Unis et la Russie. Une des ides les plus heureuses de
l'administration de Madison fut d'envoyer un reprsentant  la cour de
Saint-Ptersbourg.  une poque si trouble de l'volution mondiale,
les ministres de Washington  Paris et  Londres n'exeraient pas une
action efficace: ils taient les jouets de la volont suprieure qui,
dans les deux pays rivaux, prtendait mener les autres pays  la
remorque de leur fantaisie.  Saint-Ptersbourg, le Prsident eut la
finesse de prvoir qu'un diplomate habile trouverait peut-tre la
possibilit de faire entendre des considrations osant s'lever contre
les ordres de Napolon.

Ds le mois d'aot 1809, il avait envoy J. Q. Adams en mission 
Saint-Ptersbourg. Ce citoyen amricain, qui joua un rle distingu
dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en
diplomatie; il connut certains tonnements qui le menrent, par
tapes successives, de l'hsitation  l'assurance. Dbarquant en
Norvge, vers le milieu de septembre, il rencontra  Christiansand
une trentaine de propritaires de navires amricains qui avaient t
saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque
cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
danois qui ne faisait qu'obir aux injonctions de Davout, commandant
gnral  Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut
peu favorable au succs de sa mission, car, officiellement jamais
l'alliance entre Napolon et Alexandre n'avait paru si solide. La
Russie, en effet, venait d'aider Napolon  vaincre l'Autriche et
Napolon avait aid la Russie  s'emparer de la Finlande. Aussi,
lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des
Affaires trangres, sur les agissements des Danois, il n'obtint
qu'une rponse vasive. Romanzoff, d'ailleurs, reprsentait  la
cour, en conformit d'ides avec son matre, l'alliance franaise
dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
systme du blocus. Comme Napolon en personne et imitateur passionn
du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amrique aussi
longtemps que l'Amrique se manifestait hostile  l'Angleterre; il
lui retirait sa sympathie ds que les intrts de l'Amrique se
dressaient contre ceux de la France.

Cependant, Adams s'aperut bientt qu'une influence secrte
travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphre froide des
entretiens officiels, une atmosphre plus chaude l'entourait. Il
sentait qu'une action conciliatrice venait parfois attnuer la
rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses
avances. Mais comment, dans ces conditions, ses rclamations au nom
des marchands amricains lss par les Danois auraient-elles chance
d'tre coutes? Romanzoff, en effet, ne l'couta que d'une oreille
distraite. La France seule, affirma-t-il, tait responsable de la
conduite du Danemark; elle considrait tous les navires amricains
comme tant anglais, conformment aux instructions formelles de
Napolon, lesquelles instructions rpondaient  l'intransigeance de
sa politique impose  tous ses allis avec une fermet
irrductible[72]. Il n'y avait donc rien  faire en faveur des
compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvge, les
rparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligs.
Telle fut la rponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne
fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours
aprs cet entretien Romanzoff fit savoir  Adams que son matre lui
avait ordonn de faire des dmarches immdiates auprs du
gouvernement danois pour que satisfaction ft donne, le plus tt
possible, aux rclamations amricaines.

[Note 72: Diary of J. Q. Adams, 2 dcembre 1809, II, 83, 87.]

Ce revirement tait significatif.

Si Adams s'tait vertu par ses agissements  provoquer une rupture
entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus
efficace que cette intervention du Tzar dans le contrle que
Napolon exerait sur le Danemark. La question tait dlicate; elle
contenait des lments contradictoires, inconciliables: les lments
qui constituaient la base mme de la politique de Napolon, les
lments qui rpondaient aux intrts primordiaux de la Russie. Les
opposer les uns autres, c'tait faire ressortir combien l'alliance
franco-russe tait prcaire. Les protestations de sympathie et
d'amiti prodigues  Tilsitt et  Erfurt allaient se heurter  des
ncessits inluctables; l o deux hommes, souverains de deux
grands empires, avaient cru pouvoir concilier  jamais les
aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de
deux peuples devaient les sparer pour toujours. Il tait vident
que tout l'difice du blocus continental, lev avec tant de
difficults,  l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques,
allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie
permettait aux navires neutres de transporter  leur guise des
cargaisons dont le produit revenait, d'une faon ou d'une autre, 
l'Angleterre. Il tait vident aussi que la Russie tait accule 
la faillite si toute son exportation tait supprime et son
importation rduite aux seuls articles de luxe, de provenance
franaise. Pour l'empire moscovite, c'tait une question de vie ou
de mort. Mais comment sortir de cette impasse?

Par contre, en l'tat des choses et toujours emport par le
courant qu'il tait dsormais impossible de remonter, Napolon ne
pouvait plus s'carter du systme auquel il avait consacr toutes
ses forces et qu'il considrait comme le palladium de sa
politique: il ne le pouvait, mme au profit de la grandeur
militaire de la Russie,--peut-tre prcisment  cause de cette
grandeur toujours croissante. Ds lors, les difficults souleves
par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l't de 1810,
Napolon avait dj redoubl de vigilance dans la mer Baltique,
qui tait encombre de navires prtendus neutres, en ralit
protgs par la flotte britannique. Sur les remontrances de
l'Empereur, le Danemark interdit l'entre de ses ports  tout
vaisseau amricain. Le duch de Holstein, la Prusse, le
Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt,  diverses
reprises et avec nergie, insista auprs du Tzar pour qu'il prt
les mmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux
le danger que courrait la paix europenne, s'il refusait de suivre
la mme conduite.

Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se
compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de
risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'tait se sparer de la
France et dchaner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une
folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidle 
la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
changer  son attitude hostile  l'gard de l'Angleterre. Il tait
dcid  lui fermer ses ports,--mais les fermer dans certaines
conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute
possibilit de commerce et leur dfendre tout trafic avec les
Amricains.

[Note 73: THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, XIII, 56.]

Le commerce amricain devint donc ainsi le point de dpart d'une
irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napolon et
d'Alexandre,--la cause lointaine encore, mais de plus en plus
invitable, qui allait mettre fin  l'amiti des deux Empereurs,
mener la Grande Arme dans les steppes glacs de la Russie et
assigner un terme  la marche ascendante de la magnifique pope.

En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napolon qui, en
l'occurrence, s'en prenait au commerce des Amricains, les Russes ne
purent s'empcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5
aot, cite plus haut et adresse  ces mmes Amricains par ce mme
Napolon qui protestait auprs du Tzar qu'il n'existait pas de
vritable commerce amricain et qu'aucun navire amricain ne se
trouvait dans la possibilit de prouver sa neutralit, ft-il pourvu
de licences.

Malgr cette prtention, le Tzar donna des ordres pour que les
navires amricains, faisant escale  Arkhangel, ne fussent pas
inquits. Ce geste protecteur et intentionnel faisait ressortir une
sympathie pour les tats-Unis qu'il se plaisait  rendre publique.
Par contre, la sympathie dont Napolon avait fait talage dans sa
fameuse lettre du 5 aot ne paraissait plus rpondre  la ralit
des faits, puisque, ds le mois d'octobre suivant, il crivit 
Alexandre[74] sur un ton presque comminatoire, pour le prvenir que
six cents vaisseaux marchands amricains erraient dans la Baltique.
Aprs avoir t repousss des ports de Prusse et du Mecklembourg,
ils se dirigeaient vers les ports de Sa Majest moscovite. Napolon
affirmait que toutes les marchandises transportes par ces navires
taient de provenance britannique. Il ajoutait qu'il dpendait
maintenant d'Alexandre de faire la paix avec l'Angleterre ou de
continuer la guerre. La paix tant certainement dsirable, elle
pourrait tre plus solidement tablie par la confiscation de ces six
cents navires et de leurs cargaisons,--car, quelle que ft la
nationalit de laquelle ils se recommandaient, ces navires devaient
tous tre anglais. Napolon alla plus loin: il accusa tous les
navires amricains, munis de papiers soi-disant amricains, de
venir, en ralit, d'Angleterre[75].

[Note 74: _Correspondance_, XXI, 233-234.]

[Note 75: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 dcembre 1810.]

Ces prtentions taient excessives et les choses menaaient de se
gter. C'tait, sans doute, ce que l'on dsirait de part et
d'autre,--et, de part et d'autre aussi, les conversations et les
relations vont s'envenimer.

Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont il tait
question, il refusa de fermer ses ports aux produits coloniaux.
Cette mesure lui tait, pour ainsi dire, impose par l'attitude des
principaux ngociants de Saint-Ptersbourg, qui exercrent assez
d'influence sur Alexandre pour lui faire signer un ukase, par
lequel, les produits amricains devaient tre admis, sans
restriction, dans l'empire russe, tandis que des rserves taient
formules pour les articles de luxe provenant de France.

Un pareil ukase tait l'indice d'une rupture prochaine. Napolon le
comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya  sa place
Lauriston, muni d'une lettre autographe[76]  l'adresse d'Alexandre,
dans laquelle, il se plaignait d'un procd hostile qui visait
directement le commerce franais. En d'autre temps, les choses ne se
seraient sans doute pas passes de la sorte et l'Empereur qui
rgnait en Orient aurait prvenu l'Empereur qui rgnait en Occident,
de la ncessit dans laquelle il se trouvait de tenir compte des
exigences des commerants russes, et on aurait probablement trouv
le moyen de satisfaire les deux partis, sans donner l'impression
d'un changement de politique. Maintenant, toute l'Europe pouvait se
dire que l'alliance franco-russe avait vcu et Napolon pouvait se
persuader qu' la premire occasion la Russie serait prte 
provoquer un arrangement avec l'Angleterre.

[Note 76: Napolon  Alexandre, 28 fvrier 1811. _Correspondance_,
XXI, 424.]

La mission d'Adams,--directement ou indirectement--avait donc russi
au-del de tout ce qu'il tait permis d'esprer: pour dfendre les
droits de l'Amrique, l'Empereur Alexandre n'hsitait pas 
s'exposer au courroux de l'Empereur Napolon, pour protger le
commerce des neutres, la Russie s'apprtait  combattre la France.

Les hostilits pouvaient clater d'un moment  l'autre. Elles
n'clatrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles que fussent les
causes directes, imprieuses et plus gnrales, qui, aprs la
terrible campagne d'Espagne, mirent Napolon aux prises avec la
Russie, il convient de relever cette cause indirecte et pas assez
connue: la persistante opinitret des tats-Unis  continuer,
malgr les injonctions impriales, leur commerce avec les Russes.

Tout concourait donc  briser l'alliance conclue  Tilsitt, entre
Napolon et Alexandre. Non pas que ces deux hommes,--dont l'un
incarnait le gnie d'une poque et l'autre, la sagesse d'une
race,--n'eurent pas toujours prouv un vritable entranement l'un
pour l'autre. L'Empereur de Russie avait vraiment t sduit par
l'ascendant de l'Empereur des Franais et ce dernier rendait
pleinement justice aux qualits de coeur, de caractre et d'esprit,
dont le souverain russe tait si hautement dou. Cependant, ces deux
orgueils devaient fatalement se heurter. Leur ambition tait
lgitime de vouloir se partager la domination de l'Europe. Elle
aurait pu se raliser. Elle choua parce que la politique de
Napolon ne pouvait se plier  des concessions trop nombreuses et
parce qu'elle tait compose d'lments trop disparates et trop
inconciliables. Napolon voulait faonner le monde  son ide.

Alexandre voulait simplement faonner son pays si jeune encore,
presque barbare dans ses couches profondes; et le faonner d'aprs
les ides de la grande Catherine, en faire un monde aussi, mais un
monde qui, quoique immense dans son tendue matrielle, rpondt
bien, en un tout homogne, aux aspirations et aux tendances de la
race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, jusqu'au
Bosphore.

Alexandre tait, avant tout, Russe. Sa sympathie pour Napolon
n'avait jamais t partage par son entourage. La cour et
l'aristocratie, imbues des prjugs d'ancien rgime, n'avaient
jamais reconnu la lgitimit du rgime nouveau; fidles  la
dynastie des Bourbons, elles admiraient parfois les grandes
victoires de Napolon mais ne pouvaient se rsigner  considrer sa
dynastie comme dfinitivement tablie et consacre en France. Toute
la gloire qui s'accumulait au cours de cette pope gigantesque
tait, pour elles, oeuvre de parvenu travaillant pour les
authentiques hritiers du trne de saint Louis. Et certes, un
sourire inextinguible avait d contracter les lvres de
l'Impratrice-mre, le jour o son fils vint lui parler d'un projet
d'union entre une grande Duchesse et Bonaparte. Petitesses,
videmment, et qui s'vanouissaient bientt devant le canon
d'Austerlitz, d'Ina ou de Wagram,--mais petitesses avec lesquelles
il faut compter dans les hirarchies sociales et qui, dans leurs
expressions plus ou moins avoues, durent mortellement froisser la
vanit de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se brouilla
certainement pas avec Alexandre,--pourtant, elles taient
significatives. Alexandre aurait transig avec les prjugs
dynastiques. La haute opinion qu'il avait de sa mission ne lui
permit pas de transiger avec les intrts de son peuple.
Conformment aux stipulations, aux engagements pris  Tilsitt et 
Erfurt, il tait dcid  combattre l'Angleterre,--mais il tait
dcid aussi  dfendre les justes rclamations de ses sujets et,
quand ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
commerce des neutres, dont l'arrt quivaudrait  la ruine du pays,
il n'hsita pas  abandonner le blocus continental et  ouvrir ses
ports aux navires amricains, mme s'ils transportaient des
marchandises anglaises.

C'tait la condamnation du systme sur lequel s'appuyait toute la
politique de Napolon. Napolon ne pouvait l'admettre. Il se
brouilla avec Alexandre surtout pour cette raison. Ds que sa
dcision fut arrte, le plan de sa campagne de Russie se prcisa
dans son cerveau. Son gnie militaire l'inspira magnifiquement au
dtriment de sa politique. Mais dans l'tude des causes qui
prcipitrent ce conflit invitable o allait se mesurer les deux
grands empires, o devait sombrer la fortune de l'Empereur, il
convient de ne pas oublier la cause initiale qui jeta la mfiance
entre les deux allis, qui souligna, soudain, l'incompatibilit de
leurs aspirations et qui ne fut autre que l'attitude des tats-Unis,
dans leur fermet  se librer, du ct de la Russie, des
restrictions commerciales imposes par Napolon.




CHAPITRE XI

LES PRLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES TATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.

     Srurier remplace Turreau  Washington. -- Le dpart de Joel
     Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
     base sur la suppression des dcrets. -- L'incident de Henry
     et du comte de Crillon. -- Rvlations qui doivent perdre
     les Fdralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
     d'un nouvel embargo, menace de guerre. -- Parti de la paix,
     parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow  Paris. --
     Napolon lui accorde audience mais rpond vaguement  ses
     demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Dpart
     de Napolon pour la Grande-Arme. -- Le 15 septembre il
     entre  Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
     peut joindre Napolon qui le dpasse dans sa course
     vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
     aux environ de Cracovie. -- Les ordres en conseil rvoqus
     le 17 juin 1812. -- La guerre dclare  Washington le 18
     juin.


Tandis que, d'une part, les tats-Unis, par leurs exigences
commerciales rpondant aux exigences russes, prparaient
indirectement la rupture entre Napolon et Alexandre, les ncessits
imprieuses et vexatoires du blocus continental aboutirent, d'autre
part,  une guerre entre l'Amrique et l'Angleterre.

Cette guerre tait depuis longtemps dsire par Napolon, au profit
de son systme qui devait exclusivement profiter  la France. Mais
clatant  un moment o toutes nos forces devaient tre diriges
contre l'empire du Nord, elle profita surtout aux tats-Unis: elle
libra dfinitivement l'Union de toute ingrence anglaise et lui
permit, pour la premire fois, de se mouvoir librement entre la
rivalit franco-britannique dont elle avait tant souffert et qui
allait prendre fin.

Cependant, dans les premiers mois de 1812,  l'heure o la Russie
semblait bien dcide, malgr les remontrances de Napolon, 
recevoir dans ses ports tous les vaisseaux amricains, quelle qu'en
ft la provenance, on ne savait pas encore au juste  Washington
qui, de l'Angleterre ou de la France, devait tre considr comme le
plus dangereux adversaire des tats-Unis. La situation de l'Amrique
entre les deux belligrants tait toujours indcise, et Madison,
malgr d'amres critiques de ses ennemis, tait parvenu, jusqu'
prsent,  imposer  la majorit son opinion plutt impartiale mais
qui paraissait attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
La promesse de Napolon de retirer ses Dcrets n'tait pas oublie
et les Amricains s'imaginaient volontiers que cette promesse
quivalait  un fait accompli. Aussi, lorsque le comte Srurier
arriva  Washington, au printemps de 1811, pour prendre la
succession de Turreau en qualit de charg d'affaires de France, on
s'attendait  des dclarations nettes et prcises de sa part. Son
attitude rserve et ses rponses dilatoires firent craindre que les
choses ne fussent pas aussi avances qu'on se le figurait.
D'ailleurs, Napolon pouvait parfaitement expliquer ses hsitations
par l'hsitation du cabinet amricain  prendre parti contre
l'Angleterre. C'tait donnant donnant et il tombait sous le sens que
l'Empereur ne pouvait rvoquer ses Dcrets, simplement pour plaire
aux tats-Unis, si ceux-ci avaient tendance  se rconcilier avec
les Anglais. De l ces tergiversations qui, continuant la mthode
traditionnelle, s'exprimaient tantt par des concessions, tantt par
la reprise de mesures hostiles.

Srurier avait d'abord trouv dans Robert Smith, secrtaire d'tat,
un ami avr, un admirateur de Napolon, qui affirmait avec
loquence que, si les Anglais ne rvoquaient leurs ordres en
conseil, la guerre serait invitable avec eux, ce qui revenait 
dire que le systme qu'il prconisait tait plutt favorable  la
France qu' l'Angleterre. Sans doute, le trouvait-on trop
continental, affichant trop haut ses sympathies pour Napolon et,
pour cette raison, on l'loigna des affaires en lui donnant une
mission en Europe.

Monroe, qui le remplaa, ne pouvait admirer Napolon.

Srurier s'aperut immdiatement d'un changement regrettable dans
les relations diplomatiques, changement videmment occasionn par
une nouvelle ingrence indiscrte de l'Empereur, qui venait
d'ordonner aux consuls franais aux tats-Unis de dlivrer des
licences ou certificats aux navires amricains partant pour la
France. Ce n'tait pas l ce que la France avait promis et Monroe
parut outr de ce qu'il qualifiait un manquement  ses engagements.
Dans ces conditions, il convenait de diffrer l'envoi de Joel Barlow
qui avait t dsign pour reprsenter l'Union  Paris. Comment
envoyer un ambassadeur  un pays qui le prenait de si haut? Il y
allait de l'honneur de la Rpublique,--Monroe le dclarait avec
emphase  Srurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
compte des Amricains si on les considrait simplement comme des
marchands toujours occups  vendre du coton ou du tabac et n'ayant
pas d'idal plus lev! Un tel jugement tait erron et les hommes
qui, comme lui et le Prsident Madison, avaient  rpondre de la
grandeur de leur patrie auprs des puissances trangres, mettaient
les intrts du commerce bien au-dessous des principes d'honneur et
de dignit.

Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, les
spculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient au
trafic, aux changes, aux exportations et importations, le moyen de
s'enrichir, ceux, enfin, et ils taient nombreux, qui cotaient la
valeur d'un homme d'aprs le nombre des cus qu'il possdait et qui
faisaient naturellement pivoter toute la politique de leurs pays sur
la base mouvante du commerce, si profondment atteint par les
vnements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'tait pas une
dclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors de la masse des
citoyens amricains, videmment vous  la recherche et  la
ralisation d'un bonheur matriel et immdiat, s'tait dveloppe
une catgorie de penseurs qui se rendaient compte de la ncessit
d'un idal moins terre  terre et des difficults d'une essence
suprieure, inhrentes aux complications d'une politique en passe de
devenir mondiale.

L'attitude de Monroe qui tait un rpublicain moins avanc que
Jefferson, ayant quelques tendances fdralistes, semblait celle
d'un sceptique  l'gard des promesses de Napolon. Madison, au
contraire, mme sans tre convaincu, affectait de croire  la
rvocation des Dcrets. Quand on apprit que l'Empereur avait lev le
squestre des navires amricains arrts depuis le 1er novembre
1811, il fallut bien reconnatre la bienveillance de cette mesure,
mais, comme rien ne prouvait officiellement qu'elle tait une
consquence de la suppression des Dcrets, Monroe demanda  Srurier
de lui crire une lettre contenant des assurances plus affirmatives
du bon vouloir de Sa Majest, ce qui faciliterait l'envoi immdiat
de Joel Barlow comme reprsentant  Paris.

Comment Srurier pouvait-il crire une pareille lettre? Les
instructions qu'on lui avait donnes recommandaient plutt de se
montrer discret et, dans sa rponse, il ne put que rester dans le
vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier les craintes du
gouvernement amricain au sujet d'engagements qu'on n'aurait pas
tenus en France;  l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer
des faits, comme, par exemple, la capture de navires amricains
allant d'Angleterre en Amrique ou d'Amrique en Angleterre, ce qui
n'tait pas le cas, puisque, si les Dcrets n'avaient pas t
supprims pour toutes les puissances, les effets ne se faisaient
plus sentir contre le commerce amricain en France mme et sur
l'Ocan.

En ralit, c'tait vrai un jour, c'tait faux le lendemain.

Srurier interprtait la pense de Napolon, d'une faon qui ne
pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, certes, mais
ces concessions n'taient pas dfinitives. L'instrument qui, entre
les mains de l'Empereur se montrait si redoutable pour le commerce
amricain, n'tait sans doute plus dirig contre lui, mais n'tait
pas entirement mis de ct, il pouvait servir de nouveau  la
premire occasion. Cependant, le cabinet de Washington ne manifesta
pas la dsillusion qu'il prouvait; ce ne fut qu'un mouvement de
dpit et de dcouragement de la part du Prsident et non un
mouvement d'inclination vers l'Angleterre qu'il dtestait[77]. Il ne
voulait pas la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait de prendre
des mesures en faveur de la paix, quoique, en fin de compte, il dt
se voir abandonn par ses amis, compromis par ses ennemis, aboutir 
l'chec de sa politique de paix et s'avouer incapable de reprsenter
une politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, tant base
sur la suppression des Dcrets, si cette suppression n'existait pas,
il devenait imprudent et vraiment sans objet de prconiser des
attaques dangereuses contre l'Angleterre. Comment tait-il, en
effet, logique de faire la guerre  l'Angleterre parce qu'elle
maintenait ses ordres en conseil, quand la destruction en pleine mer
de navires amricains par des Franais,--destruction qui venait de
se produire contrairement  toutes les suppositions--donnait la
preuve que les Dcrets de Napolon taient maintenus aussi? En
vrit, Macon avait raison d'crire  Nicholson[78]: Le diable
lui-mme ne saurait dire quel gouvernement, celui de la France ou
celui de l'Angleterre, est le plus mauvais. Et pour tre logique
soi-mme, il aurait fallu dclarer la guerre  la fois  la France
et  l'Angleterre.

[Note 77: Srurier  Maret, 20 juillet 1811 (_Archives Aff.
trangres_).]

[Note 78: Macon  Nicholson, 24 mars 1812.]

Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.

Ce qui, dans cette phase trouble de la politique amricaine,
faisait pencher Madison et son parti du ct de la France, c'tait
un vieux compte  rgler avec l'Angleterre, vieux compte dont
l'arrir venait s'ajouter aux vexations rcentes. Napolon, issu de
la Rvolution et soldat de la Rpublique, avait beau maintenant
incarner des tendances monarchiques, vouloir prendre  la dynastie
des Bourbons des trnes qu'il destinait  la sienne, reprsenter,
enfin, des principes diamtralement opposs  ceux de l'indpendance
anglo-saxonne incarne par la jeune rpublique amricaine, ceux qui
connaissaient leur histoire en Amrique, l'ayant en partie vcue, ne
pouvaient oublier l'aide franaise apporte sous Louis XVI, ne
pouvaient pas oublier que, si la France avait t vince de
l'Amrique depuis 1763, c'tait prcisment l'Angleterre qui tait
encore  craindre,--d'autant plus que le grand parti rpublicain
luttant contre elle, luttait en mme temps contre le parti
fdraliste, anglophile et ractionnaire.

Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher trop
d'importance, se produisit  propos, tendant  prouver que les
fdralistes s'taient compromis en facilitant les menes anglaises
dans le but de crer une scission parmi les tats de la
Nouvelle-Angleterre, au moment de la crise aigu de l'embargo. On se
rappelle qu'un nomm Henry, irlandais de naissance, occupant une
position dans la socit et le monde politique de Boston, s'tait
mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de Qubec, pour
servir d'intermdiaire entre les mcontents--les fdralistes et le
gouvernement anglais. Il s'agissait tout simplement de poser les
premires bases d'une conspiration qui pourrait aboutir  une
sparation des tats du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
de l'Angleterre. C'tait une initiative audacieuse et grave. Il
fallait russir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
surexcits et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant qu'une
rcompense lui tait due comme prix de tout le mal qu'il s'tait
donn et il vint rclamer,  Londres, une somme considrable qu'il
estimait sans doute infrieure  l'importance des services qu'il
s'imaginait avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
d'un grand pays ne tiennent compte que des ralisations. conduit et
dcid  se venger, Henry retourna en Amrique avec des papiers
compromettants pour tout un parti qu'il pouvait, qu'il voulait
perdre.

Jusqu' prsent, rien que de fort naturel. Mais voici que cette
affaire de corruption louche et de sombre rbellion va se corser
d'un brin de fantaisie romanesque. Sur le navire qui le ramenait aux
tats-Unis, Henry fit la connaissance d'un gentilhomme de haute
allure qui se prsenta sous ce nom: le comte douard de Crillon. Le
nom sonnait bien,--l'homme parlait encore mieux. Le nom voquait une
illustration de bravoure classique parmi nos anctres,--l'homme se
prtendit fils du duc de Crillon, apparent par mariage au marchal
Bessire, duc d'Istrie, mais brouill avec l'Empereur pour quelques
pchs de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. Henry avait
d'ailleurs rencontr, dans la meilleure socit de Londres, ce
personnage distingu qui portait ostensiblement les insignes de la
Lgion d'Honneur et faisait grand tat de ses proprits de
Saint-Martial, vers la frontire espagnole, o se trouvait le
chteau de Crillon. Il lui confia sa dtresse, sa dconvenue et,
l'un consolant l'autre, ils finirent par se lier d'amiti. Le comte
lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se montrait  ce
point ingrat, il fallait s'adresser aux tats-Unis pour en tirer
l'argent convoit, en change des papiers rvlateurs. Il se proposa
comme ngociateur auprs de Srurier, ministre de France, lequel
faciliterait les relations avec le secrtaire d'tat.

Srurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. Il renvoya
Crillon  Monroe. Le gentilhomme franais fut, pendant quelque
temps, le point de mire de la socit amricaine; il sut blouir,
intresser, attirer les sympathies de tous ceux, y compris enfin
l'ambassadeur de France, auxquels imposaient son repentir d'avoir
dplu  l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napolon,
le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de sa soeur et du
marchal, duc d'Istrie[79].  la Maison Blanche, il tait parvenu 
jouir d'une influence dont les effets se faisaient sentir jusqu' la
Lgation de France. Dans ces conditions, il fut facile d'attirer
l'attention sur le cas de Henry. Ce dernier, convoqu  Washington,
consentit  livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
avec les fdralistes, pour une somme relativement minime. Mieux
vaut peu que rien. Madison voulut tirer parti des rvlations et
renseignements manant de ces documents et le gouvernement en dcida
la publication. Henry fut embarqu au plus vite pour l'Europe; mais
M. le comte de Crillon resta encore aux tats-Unis o, entour de
tous ceux qui sympathisaient avec la France, il se vit expos aux
ressentiments du ministre et du parti anglais[80],--autant de titres
qu'il pouvait invoquer pour rentrer en grce auprs de l'Empereur,
comme le faisait ressortir le comte Srurier. Ce dernier laissa au
gouvernement amricain toute libert dans la question de savoir s'il
fallait taire ou divulguer l'origine des documents dont la
publication devait produire un effet foudroyant: c'tait une
accusation de trahison, avec preuves  l'appui, porte contre le
parti fdraliste. Lorsque, dans la sance du Congrs du 9 mars
1812, lecture fut donne des fameuses lettres de Henry, les
fdralistes sentirent passer sur eux la menace d'une excution qui
allait  jamais les ruiner aux yeux de tous les patriotes.
Cependant, en ce qui les concernait, les lettres ne contenaient
aucune preuve d'une intervention active dirige contre la sret de
l'tat et, seule, l'Angleterre sortait de cette preuve publique,
convaincue d'avoir voulu entraner quelques tats de l'Union dans
une tentative criminelle, ayant pour but le dmembrement des
tats-Unis. Si les fdralistes purent sortir indemnes de cette
intrigue qui n'tait pas entirement lucide, le Prsident Madison
et le parti rpublicain avaient trouv un nouveau prtexte
lgitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,--ventualit qui
rentrait dans leurs vues et dans celles de Napolon.

[Note 79: Srurier  Maret, 27 mai 1812 (_Archives des Affaires
trangres_).]

[Note 80: Srurier  Maret, 2 mars 1811 (_Archives des Affaires
trangres_).]

On apprit,  peu prs au mme moment, que la guerre allait clater
entre la France et la Russie, et, soudain, l'ardeur belliqueuse de
M. le comte de Crillon ne connut plus de bornes. Il rsolut, comme
il en fit part  Srurier, de retourner immdiatement en France, de
se jeter aux pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait,
implorer son pardon pour ses erreurs passes et aller les expier 
l'avant-garde de ses armes[81].

[Note 81: Srurier  Maret, 22 mars 1812 (_Archives des Affaires
trangres_).]

Maintenant, aprs avoir fait ressortir les graves consquences
rsultant de telles complications diplomatiques, il convient d'en
montrer le ct amusant. Depuis lors, on n'entendit plus jamais
parler de John Henry et du Comte douard de Crillon.  la grande
confusion de Madison,  la grande satisfaction des fdralistes, on
apprit bientt, aux tats-Unis, que ce parfait gentilhomme n'tait
qu'un imposteur, en ralit, un agent secret de la police de
Napolon[82].

[Note 82: De Caraman. _Les tats-Unis il y a quarante ans_ (_Revue
Contemporaine_, 31 aot 1852, p. 26).]

On se demande comment il a pu tre pris au srieux par des hommes
pourtant habitus  traiter les affaires publiques. Madison se
sentit mortifi, et cette dsinvolture cavalire, au moment mme o
des vaisseaux amricains taient encore exposs  des vexations de
la part des marins franais, risquait de mettre le comble aux
sentiments anti-franais, allant de pair avec les sentiments
anti-anglais. C'tait l'occasion ou jamais de proposer une double
guerre  entreprendre simultanment contre la France et
l'Angleterre.

 ce moment critique, il fut question d'envoyer une mission en
Angleterre pour essayer une dernire chance de paix. Cette
proposition fut combattue par Clay et Grundy. De son ct, malgr le
mcontentement qu'il prouvait de la conduite de la France et quels
que fussent ses sentiments personnels, Madison demeura fidle  la
majorit du parti rpublicain. Il estima parfaitement inutile
d'entrer en pourparlers avec le reprsentant anglais; il ne voulut
pas soulever la question de savoir si les Dcrets franais avaient
t rvoqus ou non, ayant la ferme conviction qu'ils devaient
l'tre en effet. De plus en plus, il mit l'opinion que le cas des
deux navires amricains qui avaient t brls ne tombait pas sous
le coup des Dcrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
deux capitaines en prsence ne s'taient pas compris d'une faon
trs claire quand ils avaient conclu que le capitaine franais avait
dclar avoir des ordres lui enjoignant de brler tous les navires
allant , ou venant d'un port ennemi; dclaration verbale, sans
doute errone, tandis que la dclaration crite ne concernait que
les navires allant , ou venant de Lisbonne  Cadix.

C'tait une explication un peu embrouille. Mais Madison allait
droit au but. Une trop grande irritation manifeste contre la France
aurait profit  l'Angleterre. Par une dpche en date du 10 avril
1812, Lord Castlereagh, le nouveau ministre des Affaires trangres,
fit savoir au cabinet de Washington qu'il tait impossible de
retirer les ordres en conseil, sous peine de se mettre  la merci de
Napolon. Il n'y avait donc aucune perspective de pouvoir
s'entendre. Le comit des Affaires trangres, comme mesure
dfensive et rpressive, fut d'avis de mettre l'embargo sur tous les
navires qui se trouvaient dans les ports ou devant y jeter l'ancre
par la suite. Il tait naturellement question d'un embargo limit,
ne devant pas dpasser une priode de soixante jours et le congrs
fut invit  faire passer immdiatement une loi  cet effet.

L'embargo n'tait pas la guerre, mais il menait  la guerre.

C'tait  la fois une menace et une hsitation, une mesure
prliminaire qui proclamait hautement l'intention de faire la guerre
mais faisait comprendre en mme temps qu'on n'tait pas prt  la
faire.

Les tats-Unis se trouvaient videmment  la veille de graves
complications.

Ceux qui taient entrans par le courant et dont les protestations
se perdaient dans les criailleries des partis, se demandaient avec
anxit dans quels dangers inextricables on allait se prcipiter. O
taient les armes? O taient les forces navales? Et, surtout,
avait-on les ressources financires exiges pour faire face aux
imprieuses ncessits? Et encore, cette nouvelle perspective de
l'embargo, n'allait-elle pas rveiller les vieilles dissensions et
ajouter la menace d'une guerre civile aux charges de la guerre
trangre?

John Randolph se fit l'interprte de ces craintes en s'criant, en
plein Congrs! ...Faire la guerre sans argent, sans soldats, sans
flotte! Faire la guerre quand vous n'avez pas le courage, tandis que
vos lvres profrent le cri de guerre, de lever des taxes de
guerre!... Quand tout votre courage se consume  prendre des
rsolutions! Le peuple ne vous suivra pas!...

Les partisans de la guerre immdiate assuraient, au contraire, que,
dans un dlai de soixante jours, tout serait prt. Pour Johnson,
l'opposition faite au gouvernement tait une opposition torie qui ne
rpondait qu'aux intrts commerciaux des tats de l'Est, le long
des ctes, o tous les ports allaient tre rduits  une inactivit
dplorable. Les tats de l'Ouest, par contre, se laissaient aller 
des entranements d'une nature plus leve. L, les vieux
ressentiments contre la domination anglaise se rveillrent avec
vivacit. Calhoum alla jusqu' prtendre que, quatre semaines aprs
la dclaration de guerre, tout le Haut-Canada et une partie du
Bas-Canada redeviendraient la possession des tats-Unis. Grundy
affirma qu' partir de ce moment il n'y aurait plus aucune
distinction entre fdralistes et rpublicains, mais que tous les
citoyens amricains seraient unis dans ce soulvement contre
l'Angleterre, soulvement lgitime et ncessaire qui serait le
couronnement de la guerre de l'indpendance, en donnant aux
tats-Unis l'indpendance dfinitive.

Comme toujours, deux partis taient en prsence: le parti de la paix
sacrifiait volontiers la dignit du pays aux intrts du commerce;
le parti de la guerre, qui reprsentait, en somme, la politique
nationale, dont l'application et le triomphe pouvaient seuls
prparer au pays un avenir de grandeur et de puissance. Les
hostilits avec l'Angleterre taient, en effet, la consquence
logique, quasi inluctable, des luttes antrieures; de mme que la
bataille livre dans les plaines d'Abraham avait abouti  la
dclaration de l'indpendance, de mme cette dclaration de
l'indpendance qui, dans une certaine mesure et en prsence de
vieilles habitudes, d'intrts enchevtrs et de mlanges raciques,
donnant toujours le premier pas  l'influence anglaise, n'tait
souvent qu'une dclaration de principe,--cette dclaration, dis-je,
devait devenir une ralit intangible, proclamant dfinitivement la
sparation des deux branches de la race anglo-saxonne dont celle qui
avait son centre politique  Londres s'obstinait  considrer celle
qui avait le sien  Washington, comme une manation dvoye du gnie
anglais, qu'il convenait de ramener  ses proportions d'origine.

 considrer les choses de cette faon, quels que fussent les torts
de Napolon  l'gard des tats-Unis, ces torts ne pouvaient entrer
en balance avec les dangers que prsentait l'ingrence anglaise,
prcisment parce qu'elle possdait des points d'appui permanents
dans la place, permettant de reprendre un jour subrepticement une
domination pas encore assez lointaine pour tre oublie et dont les
ordres en conseil et la presse des matelots n'taient que les
prtextes. L'ambition de Napolon, arrive  son apoge, ne pouvait
apparemment que dcrotre et la guerre contre lui serait une guerre
universelle devant briser son orgueil de domination universelle,--la
guerre contre l'Angleterre serait plutt une guerre localise,
destine  clore, d'une faon absolue, la querelle toujours pendante
entre la mre-patrie et les colonies mancipes.

La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que
la Grande-Bretagne avait toujours t prte  retirer ses Ordres ds
que la France aurait retir ses Dcrets, ne pouvant admettre
l'exception spcialement stipule par Napolon en faveur des
tats-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux
pays.

Madison n'avait plus qu' prparer un message invitant  une
immdiate dclaration de guerre.

Cependant, Joel Barlow, qui avait habit Paris pendant la priode la
plus tragique de notre histoire, qui, ayant un temprament presque
franais, avait russi auprs de nous jusqu' mriter le titre de
citoyen, y tait revenu en qualit de ministre plnipotentiaire.
Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui taient
chres. Il aimait la socit parisienne et le cadre raffin dans
lequel elle volue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu' renouer de
vieilles relations et  se rinstaller dans la mme maison qu'il
avait habite dix-sept ans auparavant.

Pourtant, l'ambiance n'tait plus la mme. Le vieux rpublicain
comprit bien vite qu'une autorit dynastique pesait maintenant sur
la marche des affaires. La mission qu'il tait charg de mener 
bien s'affirmait dlicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de
faire justifier la politique du Prsident Madison, en invitant
Napolon  ne pas demeurer dans l'quivoque,  prendre une attitude
franche  l'gard des tats-Unis en retirant franchement ses
Dcrets. C'tait toujours la mme alternative: les intrts
amricains servant d'enjeu  la rivalit franco-anglaise.
Maintenant que la guerre tait sur le point d'clater entre les
tats-Unis et l'Angleterre, il tait urgent que la France ft acte
de bienveillance sinon d'amiti, sans cela les hostilits contre
l'Angleterre risqueraient de n'tre pas populaires auprs de la
majorit des tats du Nord.  y regarder de prs, en effet, les
vexations exerces par Napolon en excution de ses Dcrets,
quivalaient  celles que la Grande-Bretagne avait infliges au nom
de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour
qu'un pareil tat de choses prt fin et pour que des indemnits
fussent accordes en rparation des nombreuses saisies de navires et
de cargaisons. C'tait un gage  faire valoir auprs du Congrs, qui
permettrait au gouvernement amricain d'tablir la grande diffrence
existant entre les deux belligrants.

Barlow, dans sa rception d'audience o il s'aventura  exprimer
l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de
l'Empereur qu'une rponse hautaine et ambigu. Napolon consentait
bien  favoriser le commerce entre les deux puissances, tant assez
grand pour tre juste[83], mais il demandait, en change, que le
gouvernement de l'Union dfendt sa dignit contre ses ennemis et
ceux du continent.

[Note 83: Barlow  Monroe, 17 novembre 1812.]

Il tait prudent de ne pas publier une telle rponse.

Barlow n'avait pu obtenir des prcisions plus exactes. Les ministres
de Napolon se drobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il
l'irritait aussi. Tandis qu'il s'vertuait  accumuler preuve sur
preuve en faveur du retrait des Dcrets, une escadrille franaise
tait dj partie de Nantes--8 janvier 1812--charge de dtruire
tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce
qui tait plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau
roi de Sude, entrana Napolon  prescrire  Davout des mesures
aussi hostiles  l'gard des tats-Unis que de la Sude. Le
Marchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui
se trouvaient en Pomranie sudoise, sans en excepter les
marchandises amricaines. Toutes les demandes d'explications
sollicites par le ministre amricain demeuraient sans rponse, 
moins qu'il dt considrer comme rponse le rapport publi par
Bassano dans le _Moniteur_ du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait
les allures d'un message imprial, dfinissait les droits des
neutres. D'aprs le point de vue franais, le pavillon couvrait la
marchandise, except les armes et les munitions de guerre, et d'un
autre ct, il n'y avait de rel que le blocus d'un port investi,
assig, menac d'tre pris,--aussi, jusqu' ce que ces principes
fussent reconnus par l'Angleterre, les Dcrets de Berlin et de Milan
devaient tre rigoureusement appliqus aux puissances qui laissaient
dnationaliser leur pavillon,--les ports du continent europen
devaient tre ferms aux pavillons dnationaliss aussi bien qu'aux
marchandises anglaises.

La perplexit de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le
prince rgent, par un acte du 21 avril 1812, avait dclar que, si
les Dcrets taient annuls par un acte officiel et public, les
ordres en conseil seraient alors immdiatement rvoqus. On devine
quel trouble devaient jeter dans les rsolutions du cabinet de
Washington ainsi que dans l'esprit de son reprsentant  Paris
telles dclarations tendancieuses. Barlow crivit une lettre
adresse au gouvernement imprial, dans laquelle il faisait
ressortir la ncessit, pour les tats-Unis, de possder la preuve
de la rvocation des Dcrets; entre la dclaration du rgent et le
rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. 
la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait
conciliante, tandis que le ministre des Affaires trangres de
France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
continental, tel que les diffrents Dcrets l'avaient institu,
devait tre appliqu plus svrement que jamais. Madison pouvait
videmment se croire dup. Il est vrai que, pour calmer l'inquitude
de Barlow, Bassano lui certifia que Napolon avait sign un Dcret,
ds le 28 avril 1811,  Saint-Cloud, par lequel il dclarait que les
Dcrets antrieurs n'avaient plus force de loi,  l'gard des
navires amricains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima mme son
tonnement, qu'aprs une assurance donne officiellement, on ost
encore soulever une pareille question.

Barlow ignorait absolument ce Dcret auquel Madison n'avait jamais
fait allusion.

N'avait-on pas reu  Washington une communication aussi importante?
Srurier avait-il nglig de la faire connatre et mme d'en accuser
rception? On ne sait. On se trouve devant un mystre diplomatique
qu'il est impossible d'lucider mais dont les diffrents lments
rpondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on
traversait. Il est vident que Napolon tait maintenant entirement
absorb par l'expdition de Russie. L'Amrique, en tant que facteur
politique, ne pouvait sortir de ses proccupations, mais l'Amrique,
en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement
les produits anglais en Russie, ne pouvait plus tre l'objet de sa
sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison
qu'il lui avait t impossible de parler dans son rapport d'une
exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire
deviner le pays contre lequel on s'attendait  combattre. Napolon
ayant de plus en plus  se plaindre des nombreuses infractions faites
par la Russie au systme continental, en dpit de ses engagements d'y
cooprer, c'tait videmment contre la Russie qu'taient diriges les
menaces formules dans le rapport en question. La guerre tait
invitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y
prparant avec nergie.

Pourtant, en prsence prcisment de telles ventualits, Napolon
comprit qu'il devait se montrer plus conciliant  l'gard des
tats-Unis; il ne pouvait partir en guerre dans le lointain Nord sans
donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux desiderata si
chaudement exprims par le ministre amricain. Il y parut dispos.
Mais, ds le 9 mai 1812, il avait dj quitt Paris pour prendre le
commandement de la Grande Arme,  la frontire russe, et les
ngociations n'avaient plus beaucoup de chance d'aboutir. Bassano
avait suivi son matre jusqu' Wilna, laissant  Dalberg le soin de le
suppler  Paris. Comment traiter  de telles distances? Mme la
nouvelle que le Congrs venait de dclarer la guerre  l'Angleterre ne
pouvait plus modifier les lignes essentielles de la politique
impriale. En Allemand un peu simpliste, le brave Dalberg, en tte 
tte avec Barlow, estimait qu'il faisait un triste mtier[84].
L'Amricain se plaignait avec amertume des inconsquences de la
situation, si contraire aux assurances donnes. Mais, pour arriver 
une solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'
Napolon. Et Napolon tait loin.

[Note 84: Dalberg  Bassano, 11 aot 1812 (_Archives des Affaires
trangres_).]

Le 7 septembre, L'Empereur avait livr la bataille de Borodino et,
le 15, il tait entr  Moscou. Barlow, ballott d'une faon
pnible, entre les insistances de son gouvernement qui voulait des
indemnits ou la guerre, et les atermoiements de Dalberg, finit par
se rendre  l'invitation de Bassano, lui conseillant de venir
jusqu' Wilna.

Le courageux diplomate se mit en route, malgr l'hiver de sa vie et
l'hiver de l'anne qui approchaient. Mais  mesure qu'il s'avanait
vers le Nord, le pressentiment d'une catastrophe l'envahit. Le long
des routes qu'il parcourut, la guerre avait tout dvast. Quand il
arriva  Wilna, le 18 novembre, la confusion tait  son comble. La
droute et la dfaite faisaient entendre leurs sinistres menaces. Et
la tragique aventure o allait sombrer le gnie de Napolon tait
encore plus terrible que ce que l'on pouvait redouter. La Brsina!
On sait les prodiges d'hrosme qui s'anantirent dans ce passage
fatal; ce n'est pas la place de les raconter ici. Napolon dut
abandonner son arme. Le 5 dcembre,  minuit, il partit pour Paris
aprs avoir prvenu, par courrier, Bassano qui donna cong  ses
htes de Wilna, o ils risquaient de n'tre plus en sret. Comme
tous ceux qui taient accourus, Barlow dut fuir. Il partit pour
Paris un jour avant Napolon; mais Napolon le rattrapa et le
dpassa en route. Course vertigineuse vers l'abme. Barlow allait 
la mort. Le froid tait intense et voyageant jour et nuit, sans
trve, il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
prs de Cracovie, o il fut oblig de s'arrter. La fatigue et une
bronchite aigu eurent raison de l'opinitret et de l'nergie de
cet homme. Il mourut isol, dans la hte d'un retour prcipit, loin
de sa patrie, loin mme de sa patrie d'adoption, dans un dsert de
Pologne, le 24 dcembre 1812.

Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,--expression de
la politique de Madison. Cette politique recevait un rude coup,
profitable sans doute  toute l'opposition. Tandis que la France se
trouvait en mauvaise posture devant la Russie, l'Amrique se
trouvait maintenant seule devant l'Angleterre.

Cependant, il ne faut pas condamner _ priori_ l'administration de
Madison qui, accus souvent faussement de n'tre qu'un instrument
aux mains de Napolon, risquait d'tre emport lui-mme dans la
ruine de ce dernier. Mais qui aurait pu prvoir cette ruine?
Napolon victorieux en Russie, comme tout le faisait supposer,
l'Angleterre atteinte indirectement par cette victoire, aurait
certainement rpondu avec plus d'empressement aux rclamations des
tats-Unis. On peut donc dire que le moment avait t bien choisi de
rsister  l'Angleterre puisqu'il concidait avec celui o la France
inaugurait son grand effort dirig contre la Russie.

Mais l'homme propose et Dieu dispose,--si l'on peut dfinir de la
sorte l'enchanement des causes aux effets--et le calcul de Madison
et du parti rpublicain tait boulevers par les vnements. La
France ne pouvait plus tre d'aucun secours aux tats-Unis et les
tats-Unis n'avaient plus qu' compter sur leurs propres ressources
 opposer au danger d'avoir provoqu l'Angleterre.

Mais, l aussi, les temps taient troubls.

Au dbut de l'anne 1812, les tories les plus belliqueux ne
pouvaient se dissimuler que, si Napolon russissait dans son
expdition contre la Russie, comme il avait, jusqu' prsent, russi
partout o s'tait fait sentir le poids de son pe, il lui
suffirait de l'alliance amricaine pour ruiner de fond en comble le
commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'tait bien
l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes
qui aurait voulu la rconciliation avec l'Amrique,--l'Amrique qui,
malgr tout, tait, pour la Grande-Bretagne, une source de telles
richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la
perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succd 
Wellesley et, au sein mme du gouvernement, des voix se faisaient
entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
Napolon, on avait tourn les inconvnients rsultant de ces ordres,
par des licences accordes dans certaines conditions, sans
lesquelles, le commerce eut t compltement paralys. C'tait
officieusement saper un systme que l'on dfendait officiellement.
On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France o, pour
esquiver les obligations imposes par les Dcrets, les commerants
taient parfois forcs d'accepter des compromissions peu honorables.
Canning lui-mme, qui avait si longtemps dfendu l'opportunit des
ordres en conseil, s'y montra soudain oppos, ainsi qu'au systme
des licences, surtout en ce qui concernait l'Amrique. L'opinion
gnrale n'tait pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
prince rgent fit connatre la dclaration  laquelle nous avons
fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement
franais supprimait les Dcrets de Berlin et de Milan, par un acte
officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807,
seraient immdiatement rvoqus.  ce moment, la guerre aurait
encore pu tre vite. Mais, depuis le dpart de Pinckney, les
tats-Unis n'avaient plus de ministre  Londres et Jonathan Russel,
simple charg d'affaires, tait tenu  l'cart des discussions.

Dans le Parlement, la lutte tait pre. Brougham se faisant
l'interprte de tous ceux qui se prtendaient lss par les ordres
en conseil, tendait  prouver que, si l'on persistait dans ce
systme, le march anglais allait tre rduit  rien. Une pareille
prophtie tait la condamnation de la politique de Perceval. Cette
politique allait avoir  subir une attaque nergique dirige contre
la personne de son reprsentant, lorsque le 11 mai, au moment
d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reut un coup de
pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en mme temps la
politique qu'il dfendait. Quoi qu'il ft, en ralit, la victime
d'un fou prtendant venger une affaire personnelle, il put passer,
un instant, pour la victime des circonstances tragiques que
traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise
ministrielle, ne pouvait arrter la marche fatale des vnements.
Pour activer l'issue des ngociations, Jonathan Russel fit connatre
 Castlereagh le Dcret de Napolon rvoquant les dcrets de Berlin
et de Milan; mais ce dcret n'avait pas un caractre officiel,
c'tait comme un acte dont on ne voulait pas avouer la porte, dont
la date mme tait indcise. Cependant la publicit donne  ce
document pouvait avoir une grande rpercussion sur l'opinion
publique, au moment o le Congrs amricain proclamait de nouveau
l'embargo comme prliminaire de la guerre, au moment, enfin, o la
rvlation des menes corruptrices de John Henry mettait le cabinet
de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploits,
devinrent autant d'arguments  l'appui de la thse de Brougham qui
demanda le retrait des ordres. Ils furent rvoqus dans la sance
du 16 juin 1812, sans rsistance de la part du gouvernement.

C'tait un triomphe pour l'Amrique. La menace d'une guerre, qui
planait, avait rendu l'Angleterre hsitante, se cherchant dans la
pnurie des hommes et des ressources. En Amrique, au contraire,
l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des chos jusque
dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que
l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en
perspective n'tait pas populaire. La presse partageait ce
sentiment. Le _Times_ du 18 juin jugeait comme suit une srie de
mesures qui, depuis sept ans, taient le fond de la politique
anglaise: On est trs surpris, disait ce journal interprte de la
majorit de l'opinion publique, que de tels actes aient jamais pu
recevoir la sanction du ministre quand on fit si peu pour les
dfendre.

Mais il tait trop tard et le sort tait jet!

Les ordres en conseil furent rvoqus le 17 juin 1812  Westminster:
la guerre fut dclare  Washington le 18 juin 1812.




CHAPITRE XII

LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDPENDANCE
AMRICAINE.

     Les tats-Unis ont contribu  dclencher la guerre entre la
     France et la Russie. -- Ils s'apprtent  rgler un dernier
     compte avec l'Angleterre. -- tat prcaire de l'arme de
     l'Union. -- La campagne commence sur la frontire du Canada.
     -- Oprations navales. -- La politique anglaise influence
     par les dsastres de Russie. -- La mission de Gallatin et de
     Bayard. -- Embargo vot et rvoqu. -- Opinions de Calhoum
     et de Daniel Webster. -- Le rle de Srurier. --
     Rpercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. --
     Contre-coup de la dfaite de Napolon aux tats-Unis. --
     Continuation des hostilits. -- Ross entre  Washington. --
     Srurier dcrit  Talleyrand le sac de la ville. -- Le
     gnral Jackson bat les Anglais  la Nouvelle-Orlans.


Tandis que Napolon passait le Nimen, s'arrtait  Wilna et, par
Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison
s'efforait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre,  la
hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'tre le
reprsentant. Le sang coula donc encore aux frontires orientales de
l'Europe comme dans les tendues septentrionales de l'Amrique. 
tant de mille de distance, les hostilits devaient commencer presque
 la mme date: au printemps de 1812.

Ces deux actions si lointaines et si diffrentes,  premire vue,
ont cependant des points de contact et sont solidaires.

L'Amrique, en suivant l'volution qui devait la mener  la
constitution de sa nationalit, ne pouvait, au dbut du XIXe sicle,
s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe
sicles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre.
Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination
tour  tour essaye et ralise par ces deux nations, s'tait
glisse et avait grandi, petit  petit, la nation qui, avec les
apports de tant d'autres nations, prit dfinitivement possession
d'une partie de l'Amrique du Nord. Les tapes de cette marche en
avant se rglrent d'aprs les tapes suivies par cette longue
succession de guerres qui, malgr les interruptions, peuvent tre
considres comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et
l'Angleterre.  mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les
tats-Unis s'approchent aussi de la ralisation de leur destin. La
dernire tape fut celle pendant laquelle Napolon chercha, par sa
puissance continentale,  annihiler la puissance maritime de la
Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passrent
les tats-Unis dans cette querelle faite  coups de Dcrets et
d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres  une rude
preuve.

Malgr les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait
agi avec une certaine habilet et dans la conscience de son droit. 
l'heure o nous sommes arrivs et en dpit des difficults 
surmonter, il allait rcolter le prix de sa politique. Soit hasard,
soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'tre encore port le
coup dcisif, virent leur situation modifie de fond en comble.
Napolon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre
pouvait respirer et les tats-Unis pouvaient agir. Les Dcrets de
Berlin et de Milan n'taient plus strictement appliqus et les
Ordres en conseil taient supprims. Les tats-Unis considrrent la
guerre avec l'Angleterre comme l'acte ncessaire de la dlivrance
dfinitive,--Napolon la considra comme une diversion heureuse
diminuant d'autant les ressources de son ennemie.

De plus, en s'enfonant dans les steppes glacs de la Russie,
Napolon librait l'Amrique de son contrle direct et lui
permettait, en mme temps, de rgler un dernier compte avec
l'Angleterre,--toutes possibilits  la ralisation desquelles les
tats-Unis avaient contribu en solidarisant les intrts de leur
commerce avec ceux du peuple russe. Leur volont bien arrte de
sauvegarder leurs droits, en dtachant, d'une part, Alexandre de
Napolon, les poussait, d'autre part,  marcher contre les Anglais.
L'Amrique suscitait, de la sorte,  l'Empereur un nouvel adversaire
et s'apprtait, en mme temps,  combattre le classique ennemi de
l'Empereur.

Situation un peu dconcertante et embrouille, mais qui tait la
consquence des diffrentes phases que nous venons de rsumer.

Cependant, les Amricains, si forts de leurs droits, taient moins
forts dans la prparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils
se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne  peu prs dans les
mmes conditions qu'au sicle prcdent. La mme stratgie et les
mmes difficults allaient se prsenter: le Canada tait toujours
l'objectif principal des premires oprations et il fallait,
toujours, comme au sicle prcdent, se prmunir contre les attaques
et les menes des tribus indiennes.

En ralit, rien n'tait prt. On manquait de soldats et surtout
d'officiers. L'activit dploye par Madison dans cette
circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les
gnraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous
jou un rle dans la guerre d'indpendance, mais avaient, depuis,
perdu tout contact avec l'arme: Dearborn, Thomas Pinckney,
Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui,
aprs avoir accompli leurs obligations militaires, s'taient
assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire
avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'arme ne
prsentait pas un aspect trs rassurant.

[Note 85: SCOTT: _Autobiographies_, p. 31.]

Beaucoup d'officiers gs avaient repris, en temps de paix, leurs
habitudes de paresse et d'intemprance et il tait impossible de
savoir si une arme de volontaires n'aurait pas t suprieure 
cette arme rgulire de rguliers sortis de la rgularit.

De plus, les ctes n'taient pas en tat de dfense, les lacs
n'taient pas surveills et les Indiens des territoires Nord-Ouest,
dj sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur
gnral du Canada pour se mettre en campagne.

Dans le Sud, la situation n'tait pas meilleure; il y tait facile 
l'ennemi de repousser les garnisons amricaines de la Nouvelle-Orlans
ou de Mobile. La distance tait grande entre la thorie et
l'excution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez
gnralement. La difficult commenait quand il fallait agir et le
systme des milices se montra dfectueux, car les soldats qui les
composaient refusaient souvent de servir au-del des frontires de
leurs tats respectifs et prtendaient combattre d'aprs leurs vues
personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement suprieur
et unique.

Sur l'insistance du gnral Hull, il fut dcid qu'on se
rassemblerait  Dtroit, point fortifi d'o il serait possible de
protger la frontire et mme d'occuper les territoires encore mal
dfinis du Haut-Canada. Des ordres furent donns pour envahir cette
partie du pays et prendre immdiatement possession de Malden. On
s'empara d'abord de Sandwich, en face de Dtroit. Une proclamation
promit aux habitants la libert, en change de l'oppression sous
laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation
provoqua des dsertions dans le camp anglais, en faveur des
Amricains. Mais, pour empcher la concentration de l'ennemi du ct
de Dtroit et de Malden, une diversion du ct de Niagara tait
ncessaire.

Dans ces guerres, si l'objectif tait grand, les effectifs
militaires taient peu nombreux, surtout si on les compare aux
armes nationales composes de tous les citoyens valides, que nous
avons vues, depuis, manoeuvrer sur les champs de bataille de
l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se
jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dpassaient
pas quelques milliers d'hommes.

Les Anglais n'avaient pas une grande supriorit numrique  opposer
aux Amricains, dans cette partie du Haut-Canada o les hostilits
commencrent. Mais leur bonne fortune consistait  avoir  la tte
de leurs troupes le gnral Isaak Brock, de Guernesey, encore dans
la force de l'ge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,
cependant, se trouvait en prsence de grandes difficults. La
proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si
grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de
marcher. C'tait un des nombreux indices faisant ressortir, en dpit
de nombreux obstacles, la popularit de la cause amricaine. Mme
les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rle prudent
et perfide qu'elles avaient toujours jou dans les dmls qui
mettaient aux prises les reprsentants des races blanches, leurs
dominatrices dtestes, se recueillaient, avant de prendre parti
pour les uns ou pour les autres.

Pendant que le gnral Dearborn perdait un temps prcieux  Albany
o il avait port son quartier gnral, Brock passa du lac Ontario
au lac ri et obligea le gnral Hull  vacuer Sandwich pour se
retirer  Dtroit. Quoique Hull et pu supporter un sige en rgle,
il rsolut de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient
menaants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, l'tat
d'esprit indisciplin de ses officiers et de son petit corps
d'arme, lui firent prendre un parti qui entacha son honneur
militaire et entama la frontire Nord-Ouest des tats-Unis d'une
faon dangereuse. Il fut accus de trahison et d'incapacit par le
parti pacifiste lui-mme,  la tte duquel Jefferson avait t si
longtemps et qui tait, plus que les gnraux, responsable du
mauvais tat de la dfense nationale.

Du ct du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir tre plus
heureuse. Il est vrai que Brock fut tu dans une des premires
rencontres, mais Van Ruesselaer dut se rendre ainsi que Hull,
quoique sa reddition, tout en occasionnant des pertes srieuses en
morts et en prisonniers, n'entrana pas une diminution de
territoire. Smyth qui lui succda choua aussi dans sa tentative de
passer le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.

Sur mer, il y eut des rencontres sans rsultat dfinitif, avec des
hauts et des bas, d'o les marines anglaise et amricaine purent
rciproquement tirer des raisons en faveur de leur supriorit.
Cette supriorit s'affirma, un instant, du ct des Amricains,
lorsque Hull, commandant le vaisseau _Constitution_, vint  bout du
vaisseau anglais _Guerrire_ command par Darces, lequel, en vue de
Boston, fut dfait et emmen prisonnier avec son quipage. Ce Hull
tait le neveu du gnral qui avait capitul  Dtroit. Cette
victoire releva le renom de la famille et la renomme de la marine
amricaine, en passe de pouvoir se mesurer hroquement avec la
marine anglaise. Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence
plus satisfaisante sur les relations entre les diffrents partis et
contribuer davantage  crer une commune solidarit de patriotisme.
La victoire remporte par Hull avait, en effet, t facilite par
l'attitude de la Nouvelle-Angleterre o les fdralistes formaient
la majorit, elle avait t prpare grce aux matriaux et aux
hommes fournis par ces mmes fdralistes qui avaient si souvent
dfendu l'Angleterre contre les Dmocrates et les Rpublicains. Pour
la premire fois, ils communirent tous dans le plaisir d'une action
d'clat remporte sur l'ennemi commun. Et cette brillante
performance fut pour la gnration nouvelle un stimulant utile: les
esprits, jusqu' prsent, uniquement adonns aux profits du ngoce,
s'prirent de gloire militaire, toutes proportions gardes
d'ailleurs.

Sur une population d'un peu plus de sept millions,  peine dix mille
hommes taient soldats. C'tait insuffisant. Dans son ensemble, la
guerre ne causait pas un grand trouble au commerce habitu, et pour
cause, aux embargos, confiscations et blocus. Jusqu' prsent,
contrairement  ce qui s'tait pass en Europe depuis tant d'annes,
aucune ville amricaine n'avait encore connu les horreurs d'une
invasion, les fermiers ne craignaient pas de voir leurs proprits
saccages et le territoire de l'Union tait assez vaste pour que, 
l'exception des pays ctiers et du petit point expos de Niagara, la
vie pt y continuer, sans dommages, ses coutumires transactions.
Dans ces conditions, la majorit des citoyens considrait la guerre
plutt comme un sport, tandis que ceux qui se rendaient rellement
compte de la gravit de la situation, accusaient les gnraux
d'impritie et d'incapacit aprs la bataille de Dtroit. Il y eut
des remaniements ministriels. Par un jeu de bascule qui se produit
toujours dans des circonstances semblables, le Congrs avait perdu
sa force d'opposition et le pouvoir excutif avait gagn en
autorit. Madison fut cout, pour la premire fois, par des
reprsentants ayant mis une sourdine  la violence de leurs
revendications. Avec lui, tout le parti rpublicain reconnut la
ncessit de lever une arme rgulire, largement rtribue, ainsi
qu'une flotte  la hauteur de celle qui se qualifiait matresse des
mers. Il fallait, en mme temps, se rsoudre  augmenter la dette
nationale dans de grandes proportions et ne pas reculer devant une
guerre de conqute qui, toute proportion garde, ressemblerait aux
guerres que menait Napolon en Europe, ainsi que pouvaient
ironiquement le proclamer ceux qui accusaient Madison d'avoir
toujours t un instrument entre les mains de l'Empereur.

La contradiction tait, en effet piquante: le Prsident qui avait
inaugur sa carrire prsidentielle  un moment o, dans un
entranement pacifique, on avait, pour ainsi dire, aboli l'arme et
la marine,  la fin de sa carrire, se voyait soutenu par une arme
de prs de soixante mille hommes et entour par un nombreux
tat-major de gnraux et d'officiers dont l'allure martiale
contrastait avec sa simplicit bourgeoise.

D'ailleurs, mme aprs les premires rencontres qui avaient
diversement illustr les deux Hull, on esprait encore, en
Angleterre, arrter les progrs de la guerre, en facilitant la
possibilit d'un armistice. Il y eut des remous d'opinion. La
certitude, dans laquelle se trouvaient les hommes bien avertis de ne
pouvoir enrayer la guerre avec les tats-Unis, se prcisait au
moment mme o l'esprance de vaincre devenait de jour en jour moins
certaine. Tout contribuait  atteindre et  troubler la confiance
publique.

En Espagne, Wellington qui, aprs la bataille de Salamanque, avait
occup Madrid, ne put s'y tenir et dut de nouveau vacuer cette
capitale, en accentuant sa retraite vers le Portugal. Cet chec sans
importance concidait avec la victoire sans lendemain de Napolon
qui, en septembre, tait entr  Moscou. Tout faisait encore
supposer que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, absorbe
par l'Amrique, ne pourrait lui tre d'un grand secours. Dans ces
circonstances, la capture de la _Guerrire_ fut cruellement
ressentie et le _Times_, interprte du sentiment unanime, proclama
que, jusqu' prsent, on ne pouvait trouver, dans l'histoire,
l'exemple d'une frgate anglaise se rendant  une frgate
amricaine. De pareils jugements, exprims officiellement et qui
correspondaient  l'explosion de joie ressentie aux tats-Unis, ne
faisaient que creuser l'abme qui dsormais sparait les deux pays.
Et que les Amricains eussent prcisment choisi, pour frapper
l'Angleterre, le moment o son existence politique et conomique
tait le plus expose, constituait la preuve vidente que Madison
agissait d'aprs les ordres de Napolon. Ainsi s'crivait l'histoire
et il devenait ncessaire de mener la guerre jusqu'au bout.

Le patriotisme anglais surexcit voulait maintenant faire cette
guerre implacable et sans merci. Ce sentiment se dveloppa  mesure
que se rpandirent les nouvelles de Russie: la retraite de la
Grande-Arme franaise, harcele  travers d'immenses espaces par
l'arme et l'hiver russes. La satisfaction de ce retour inespr de
la fortune rendit alors lger aux Anglais l'effort  opposer aux
Amricains. Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus aucune
protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres d'avoir
dchan une guerre avec les tats-Unis,--elle les accusa de ne
l'avoir pas mieux prpare, d'avoir ignor que le gouvernement
amricain tait infect par une haine mortelle contre l'Angleterre,
 laquelle rpondait une affection galement mortelle  l'gard de
la France.

Cependant les hostilits anglo-amricaines devaient se traner en
longueur. L'intrt primordial qu'elles avaient un instant prsent
pour le cabinet de Saint-James tombait au second plan; plus
importants, d'une actualit plus proche, taient les vnements qui
se prparaient en Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de
dchoir, devait prter l'attention la plus passionne. Avant
d'entrer dans le dtail des oprations militaires qui, pendant trois
ans, se droulrent aux tats-Unis, il convient de jeter un coup
d'oeil sur les brusques changements survenus en Europe et qui
modifirent la situation respective des belligrants, dans les deux
mondes.

Rsolu  rassembler une seconde arme de cinq cent mille hommes, en
remplacement de celle qui s'tait disperse en Russie, Napolon,
aprs avoir laiss le commandement  Murat, tait revenu  Paris, le
18 dcembre 1812. La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprtait 
secouer le joug. Les Anglais comprirent que l'issue des
complications amricaines dpendait, dans une certaine mesure, de
l'issue des complications allemandes.

Si nous remontons un peu le cours des vnements, nous pouvons nous
rendre compte qu'au dbut de l'expdition de Russie, alors que tout
faisait encore prsager la victoire de Napolon, la situation du
Ministre des tats-Unis  Saint-Ptersbourg, tait assez dlicate.
Son gouvernement, en dclarant la guerre  l'Angleterre, tait
devenu virtuellement l'alli de la France, au point de vue
militaire, au moment mme o la Russie avait tout intrt  lier
partie avec l'Angleterre contre la France.

Quelle conclusion tirer de ces faits?

Si Napolon battait les Russes et marchait sur Saint-Ptersbourg, le
ministre amricain ne pouvait plus tre _persona grata_ auprs du
Tzar; si Napolon tait battu, ce mme ministre ne pouvait pas
s'attendre non plus  beaucoup de considration de la part de la
cour de Russie, dsormais acquise  l'influence anglaise.

Dans les deux cas, il et t politique d'viter la continuation de
la guerre entre l'Angleterre et l'Amrique, et le Tzar conut l'ide
d'offrir sa mdiation. Quand cette offre fut connue  Washington par
l'intermdiaire du Ministre russe Daschkoff, le gouvernement tait
en pleine lutte pour la dsignation des titulaires de certains
portefeuilles et la nomination des gnraux commandants en chef.
Armstrong, nomm ministre de la guerre, se trouva en comptition
avec Monroe qui se croyait dsign pour un commandement militaire. 
cette occasion, Srurier le jugea avec une condescendance un peu
svre quand il lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en
ces termes[86].

[Note 86: Srurier  Bassano, 13 janvier 1813 (_Archives des Aff.
trangres_).]

On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement de l'arme...
ce n'est pas un homme brillant et personne ne s'attend  trouver en
lui un grand capitaine; mais il a servi pendant la guerre
d'indpendance avec beaucoup de bravoure sous les ordres et aux
cts de Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, de
l'humeur la plus austre, du plus pur patriotisme et d'une intgrit
universellement reconnue. Il est aim et respect de tous les
partis et l'on croit qu'il gagnera bientt les cours de tous ses
officiers et soldats.....

Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec Armstrong.
Gallatin lui-mme, qui avait dj rendu tant de services au pays,
fut mis de ct. On lui trouva une compensation en le nommant membre
de la mission envoye auprs du Tzar pour discuter les conditions de
sa mdiation,--mission d'ailleurs bien dlicate, non seulement 
cause des concessions qu'il s'agissait de rclamer, mais surtout 
cause du changement qui venait de s'oprer dans les affaires
d'Europe et rendait, pour le moment, l'Angleterre assez indiffrente
aux manoeuvres des tats-Unis. Cette indiffrence ne pouvait tre
que relative et temporaire.

Toutes les oprations militaires qui, au cours de l'anne 1813,
devaient se drouler dans les tendues encore sauvages de l'Amrique
du Nord, avec des armes relativement restreintes, des gnraux peu
expriments et des soldats mal entrans, plus mal quips encore,
constituent un contraste pittoresque et instructif avec l'action
gigantesque qui se jouait paralllement en Europe, avec des masses
d'hommes considrables, pour l'poque, et avec toutes les ressources
d'une administration suprieurement organise. Malgr les distances,
malgr les divergences de vues, malgr la diffrence des moyens
d'action employs, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre
elles des rapports profonds, des causes rapproches, des intrts
mais aussi des dangers communs. C'est sous ces points de vue qu'il
convient uniquement de les envisager ici.

Quand les envoys amricains arrivrent  Saint-Ptersbourg, en
juillet 1813, les vnements s'taient prcipits et la situation se
prsentait sous des aspects nouveaux. Les graves proccupations qui
avaient absorb Alexandre, la lourde responsabilit qui pesait
maintenant sur lui, rejetaient bien loin dans ses penses son projet
de mdiation avec les tats-Unis.

On se rappelle qu'en dcembre de l'anne prcdente Napolon,
repouss en Russie aprs le passage de la Brsina, avait quitt
l'arme pour se rendre en secret  Paris, sans avoir pu recevoir le
courageux ambassadeur Joel Barlow, lequel paya de sa vie son
obstination consciencieuse  venir solliciter une audience
diplomatique jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put
empcher son redoutable adversaire de reconstituer une nouvelle
arme aussi puissante que celle qui s'tait disloque depuis la
Moskowa jusqu'au Nimen, mais il essaya et il russit  enflammer le
souffle un peu patriotique, un peu rvolutionnaire, mais surtout
militaire qui, en Allemagne, n'attendait qu'une tincelle pour
devenir incendie. Malgr la runion des forces russes et prussiennes
qui n'taient plus une quantit ngligeable comme nombre et comme
bravoure, Napolon fut encore vainqueur dans les sanglantes
batailles de Lutzen et de Bautzen.

La politique habile de l'Autriche, dirige par M. de Metternich,
intervint  ce moment et facilita l'acceptation d'un armistice qui
fut peut-tre plus utile  Napolon qu'aux souverains allis.
Prcisment  la date o cet armistice allait expirer, Gallatin et
Bayard taient arrivs  Saint-Ptersbourg et le Tzar qui, 
Gitschin, attendait avec anxit le rsultat de la mdiation
autrichienne, considrait la mdiation propose par lui  Madison
comme trs secondaire.

D'un autre ct, l'Angleterre montrait peu d'empressement  voir la
Russie se mler de ses conflits avec les tats-Unis. C'tait presque
encore, pour elle, une affaire de famille qu'elle entendait rgler
sans l'intervention d'autrui. Castlereagh fit comprendre  Alexandre
qu'il serait dispos  ngocier directement et sparment avec le
cabinet de Washington et il fit savoir  Gallatin, par l'intermdiaire
d'Alexandre Baring que, si les instructions donnes aux commissaires
amricains les obligeaient  soulever la question de la presse des
Matelots, toute ngociation serait inutile. Dans ces conditions, le
succs de la mdiation dpendait des succs de Napolon.

Avant de prendre un parti pour ou contre les Amricains, l'Empereur
Alexandre attendait aussi l'issue de la lutte gigantesque. Il remit
l'affaire aux soins de Romanzoff, le reprsentant de la politique
franaise qui cherchait  faire aboutir la mdiation et, en mme
temps,  la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.
Telles influences contradictoires retardrent toute solution
expditive. Il tait crit que les vnements qui se passaient en
Amrique seraient comme obscurcis par les vnements qui se
prparaient en Europe. Napolon  la veille d'tre vaincu!
Qu'importait le reste aux nations coalises contre lui,--qu'importait
surtout cette guerre suscite par les Amricains? Les Anglais avaient
 rsoudre des problmes plus proches et plus compliqus.

Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig
noyrent, dans l'clat de leur retentissement, les rencontres
sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins
brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contres arroses
par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se
ralentissant ncessairement, l'opinion anglaise  l'gard de
l'Amrique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait,
couramment exprime, l'exaspration d'avoir subi des checs sur mer;
on ne pouvait oublier l'aventure de la _Guerrire_ et d'autres navires
anglais obligs de se rendre ou de reculer devant les navires
amricains. Le _Courrier_, feuille semi-officielle et qui passait pour
soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les
vellits de paix et, rejetant toute la responsabilit des hostilits
sur l'Amrique, proclama l'impossibilit de traiter avant que les
canons anglais aient rpandu la terreur sur les ctes amricaines. Ce
journal, dans son exaspration assez nave, alla jusqu' accuser les
Amricains de n'tre plus des Anglais,--dans ce grief faisant revivre
les causes profondes de dsaffection, en imprimant ces lignes de
mpris et de colre:

Ils n'ont rien ajout  la littrature, rien  aucune science!..
Ils n'ont produit aucun bon pote, aucun historien clbre!.. Leurs
hommes d'tat sont d'une espce hybride,--moiti mtaphysiciens,
moiti politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la
roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans
leurs conceptions[87]...

[Note 87: _The Courrier_, 27 juillet 1813.]

Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littrature, ni de
conceptions mtaphysiques: il s'agissait de savoir si les Amricains
taient de taille  soutenir la lutte contre l'Angleterre,  coups
de fusil et  coups de canons. Les Anglais auraient volontiers
attribu les victoires navales remportes par les Amricains, 
l'habilet et au courage des marins anglais--ou de ceux qu'ils
s'obstinaient  considrer comme tels--dont ils cherchaient
prcisment  supprimer la collaboration par leur tnacit 
pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient
la mme langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de
Perry, sur le lac ri, arriva  Londres en mme temps que la
nouvelle de la dfaite de Napolon  Leipzig. Dans ces deux
vnements, il y avait de quoi rjouir et de quoi vexer les Anglais.
Le contentement l'emporta naturellement sur le dpit. La joie de
savoir l'Empereur franais en retraite sur le Rhin fit accepter sans
trop de rcrimination la dfaite d'une flotte anglaise dans des eaux
amricaines. Et encore, cette flotte ne fut considre que comme une
flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'tant
qu'une force locale, d'une espce plutt marchande que militaire,
affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.

Quand on apprit que les Amricains s'taient empars de Malden,
avaient roccup Dtroit et dispers l'arme de Proctor sur la
Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine  ses
dclarations haineuses. Elle fit preuve, tout  coup, d'une certaine
impartialit  l'gard de ce qui se passait aux tats-Unis,
affectant de croire que les vnements d'Europe auraient une
influence dcisive sur le cabinet de Washington, en le dtachant de
Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient tre
reus  Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de
la paix. Castlereagh y tait enclin, quoique, en dehors du
gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique ft
toujours trs hostile. Pour bien des gens, la fortune dclinante de
Napolon devait entraner, dans sa chute, la fortune naissante de
l'Union Amricaine. Les plus passionns comprenaient Madison dans
leur haine contre Napolon,--les considrant tous deux comme un
couple dtest, dont la disparition de la scne du monde pouvait,
seule, permettre de raliser une paix durable et honorable.

Aux tats-Unis, ces faons de voir avaient naturellement une
rpercussion profonde sur la situation des partis en prsence. Les
fdralistes du Massachusetts revenaient  leurs anciennes
sympathies. Les succs remports par les Russes et, par consquent,
par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'ide de ne plus
faire participer cet tat  la guerre et de prconiser une paix
spare avec l'Angleterre. Cette ide semblait avoir t inspire
par la proposition faite au Congrs, par Madison, d'imposer un
nouvel embargo. Les tats de l'Est en auraient t le plus gravement
atteints, comme ils l'avaient toujours t par une semblable
dcision, car c'tait avec eux que les Anglais faisaient le plus de
commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la
Nouvelle-Angleterre ne pouvait tre autorise  vendre ou  acheter,
aussi longtemps que le reste du pays en tait empch.

Dans son message du 9 dcembre 1813, Madison fit ressortir les
inconvnients rsultant de la non-excution de cette mesure. Pour
lui, c'tait simplement prolonger la dure de la guerre. En effet,
non-seulement des objets de premire ncessit arrivaient, de la
sorte, aux ports anglais, aux armes anglaises au loin, mais les
armes qui menaaient directement les tats-Unis, qui se trouvaient
en face des armes amricaines, pouvaient tirer des ports amricains
des ravitaillements qu'il eut t impossible de faire venir
d'ailleurs. Mme les navires et les troupes qui venaient insulter
les ctes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi
soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on
arrivait  ce rsultat dconcertant: l'arme anglaise du Canada
secourue par ceux-l mme qui devaient la combattre.

Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient
Madison en faveur d'un embargo, le moment tait mal choisi pour le
faire accepter. Il tait trop tard de recommencer un essai qui avait
si mal russi  Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la
Prusse, le Danemark, la Sude et la Norvge, l'Espagne et l'Amrique
du Sud, taient dj accessibles au commerce anglais et que la
marche fatale des vnements n'allait peut-tre pas pour longtemps
empcher Napolon de lui fermer le commerce avec la France. Le
rsultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement
exclue des ports de Boston et de Salem.

Cet embargo qui fut vot et rvoqu peu aprs, qui, pour les uns,
n'tait qu'une imitation maladroite du systme continental de
Napolon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication
illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se
succdaient si rapidement en Europe et donna lieu  des discussions
d'un intrt plus spcial, concernant la crise conomique.

En Europe, les allis avaient travers le Rhin et menaaient la
France au Nord et  l'Est, tandis que Wellington marchait sur
Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire
l'embargo, quand l'Angleterre, dbarrasse de son redoutable
adversaire, avait renonc  ses blocus comme la France avait renonc
 ses dcrets? Prenant en considration ces changements importants,
par un message au Congrs du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa
dcision primitive, recommanda de mettre un terme au systme des
restrictions commerciales.  cette occasion, deux orateurs
exposrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une
opinion oppose  toute mesure restrictive.

Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de
Jefferson et de Madison, considra la volte-face de ce dernier comme
un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand tat, il fit
siennes les raisons invoques par le Prsident et s'effora
d'adoucir les contestations qui pourraient s'lever,  ce sujet,
entre les reprsentants des tats du Sud et de l'Est. Il rappela que
la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion
se justifie par la ncessit qu'implique toute volution et qu'une
politique ne peut tre taxe d'inconsistance que s'il n'y a pas de
changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des
circonstances nouvelles rclamaient de nouveau la libert du
commerce,  la condition, toutefois, que cette libert ne ft pas un
obstacle au dveloppement des manufactures amricaines; pour
lesquelles il demandait la continuit d'une politique franchement
protectrice.

Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande libert
accorde au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle
dangereux pour le dveloppement et la protection de l'industrie
amricaine?

Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments
qu'il mit sont typiques.

Il rappela,  son tour, que le systme du blocus amricain qui,
pendant si longtemps, avait t accept comme un _Credo_ politique,
n'tait autre qu'une consquence du blocus continental de Napolon;
ce systme soutenait le gouvernement de Napolon, aussi longtemps
qu'il tait tout-puissant; il l'abandonnait quand Napolon
s'approchait de son dclin. Webster tait heureux de cette
condamnation du premier systme amricain parce que cette
suppression concordait avec ses ides sur le dveloppement des
manufactures. Et ici, cet homme d'tat, d'un caractre si
nergique, exprima, presque en pote, son aversion, non pas pour le
nombre croissant des usines, mais pour la mthode avec laquelle
elles prenaient dj une si grande extension dans le vieux monde.
Par anticipation, il semblait un Ruskin amricain, quand il disait:

Je ne suis pas press de voir des Sheffields et des Birminghams en
Amrique... Je ne tiens nullement  acclrer l'approche de la
priode o la grande masse des travailleurs amricains ne trouvera
plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la
campagne seront obligs de fermer leurs yeux aux beauts de la
nature,--au ciel,  la terre--et de se confiner dans des ateliers
malsains; quand ils seront obligs de fermer leurs oreilles au
blement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur
appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les
ftant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphre de
fume, de vapeur, au perptuel tourbillon des courroies et des
fuseaux, dans le grincement des scies....

De telles paroles dpassaient l'actualit du moment, elles
prdisaient le danger futur. Mais l'heure prsente tait toute
entire aux complications militaires et les divergences qui
divisaient Rpublicains et Fdralistes devaient se rveiller devant
la ncessit de fortifier les contingents de l'arme. Si Armstrong
reconnaissait l'opportunit d'augmenter le nombre des recrues en vue
d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
dfensive, except sur l'Ocan. Les batailles de Leipzig et de
Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus
de ressources, l'offensive avait pass entre ses mains et une
dfense victorieuse tait seule ce que pouvaient esprer les
tats-Unis.

Srurier assistait  ces dbats parlementaires, il observait ces
revirements de l'opinion, en fidle serviteur de Napolon, en
sincre patriote aussi. La considration qu'on lui tmoignait
augmentait ou diminuait, suivant la nature des vnements.
L'importance de son rle se rglait d'aprs l'issue plus ou moins
heureuse de la tactique de son matre. On peut trouver dans sa
correspondance diplomatique comme un reflet des diffrentes phases
par lesquelles passa l'influence franaise en Amrique,  cette
poque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.

La semaine dernire, crit-il[88], nous avons reu, l'une aprs
l'autre, les nouvelles des derniers succs remports au commencement
de la campagne,--la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la
bataille de Bautzen. Ces vnements, si glorieux pour la France, ont
t autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amrique. Sa
consternation gale sa confiance antrieure, qui n'avait pas de
limites. Les Rpublicains du Congrs, par contre, ont reu ces
nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me
fliciter et m'ont affirm qu'ils n'taient pas moins que nous
victorieux  Lutzen...

[Note 88: Srurier  Bassano, 21 juillet 1813 (_Archives des Aff.
trang._).]

Quand arrivrent les nouvelles moins bonnes,  la fin d'octobre
1813, l'enthousiasme de Srurier baisse un peu de ton mais il ne
peut pas encore dire que la confiance de Madison soit dj branle:

En rentrant  Washington, il s'est exprim en des termes
convenables, quoique mesurs, sur la monstrueuse coalition qui a t
renouvele contre Sa Majest. Il me fit remarquer que, au nombre de
nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition
possdait dix ttes, tandis que la France n'en avait qu'une.

Et quelle tte puissante! conclut aussitt le Prsident, avec
moins de grce que de conviction dans sa contenance.

Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans
son entourage des propos si flatteurs.

Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
conciliantes de Castlereagh, Srurier tomba de son pidestal,--de
toute la hauteur qui convenait au reprsentant de Napolon. Ce fut
une consternation chez les uns,--une joie chez les autres,--une
stupeur chez tous. En pouvait-il tre autrement? Au commencement de
fvrier 1814, les nouvelles taient arrivs de Bordeaux annonant
que les allis taient  Troyes, menaant Paris, tandis que Napolon
avait accept leurs conditions de ngociations.

Pour le moment, crivait Srurier[89], le public croyait tout
perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Prsident et son
cabinet montrrent plus de sang-froid et ne partagrent pas l'alarme
universelle, ils continurent  me tmoigner une grande confiance
dans le gnie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvs inquiets outre
mesure par la marche des allis, ni sceptiques en ce qui concerne
notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhsion de Sa
Majest aux conditions prliminaires des allis et, plus encore, le
congrs de Chtillon, et l'influence irrsistible naturellement
acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarm M. Madison.
Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions,
notre renonciation  toute espce de pouvoir ou contrle sur
l'Espagne et sur l'Allemagne, o l'Angleterre serait dsormais toute
puissante. Il crut qu'une paix, dicte par lord Castlereagh, avait
dj d tre signe et que les tats-Unis seraient laisss sur le
champ de bataille...

[Note 89: Srurier  Bassano, 15 avril 1814 (_Archives des Aff.
trangres_).]

Les esprits se montraient tellement affects par les revers de
Napolon que les capitalistes hsitaient  exposer leurs capitaux.
Il est vident que le passage du Rhin et les progrs des allis en
France, provoqurent ce mouvement rtrograde du cabinet de
Washington.

Du coup, Srurier perdit tout son prestige.

Du coup, fut modifie aussi la tendance qui constitue une des
caractristiques de la premire priode de l'histoire des
tats-Unis, priode durant laquelle, les diplomates trangers
pouvaient jouer un rle assez important pour contrebalancer
l'influence des pouvoirs lgislatif et excutif. Ce qui, jusque-l,
avait t permis  l'initiative personnelle de Jefferson ou de
Madison, ne fut plus tolr. L'ingrence indiscrte d'une grande
puissance trangre n'tait donc plus possible. La parole tait
dsormais aux reprsentants de la nation. Beau et grand principe
qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme  la ralit des
choses. Et, en l'occurrence, quelle nation reprsentaient, le plus
souvent, ces reprsentants? Des fractions de nationalits qui, dans
l'miettement du systme fdratif, risquaient de mconnatre le
vritable intrt de l'Union. La politique sparatiste des
diffrents tats faisait encore grand tort  la notion de l'tat.
Cette politique, qui tait parfaitement lgitime quand il s'agissait
d'intrts locaux, devenait dsastreuse quand il s'agissait de
questions d'un ordre plus gnral, telles que la guerre, les
relations extrieures, la dfense, enfin, du territoire, non
seulement d'un tat pris isolment dans son entit organique, mais
de tous les tats pris dans leur ensemble. Les Rpublicains avaient
toujours dfendu ce principe,--qui est en mme temps un _Credo_
indispensable au salut d'une patrie. Des fdralistes de la
Nouvelle-Angleterre s'taient toujours montrs hostiles  cette
conception, et pour cause, car leur parti ne renonait pas encore 
l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour
la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts mirent mme la
prtention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne
ft envahi par l'ennemi. Jusque-l, d'ailleurs, les habitants des
principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves,
sans embargo, sans blocus. Il y eut des runions o de vritables
appels  la rvolte se firent entendre,--ce qui tait d'autant plus
dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans rclamant la
constitution d'une confdration du Nord uniquement compose des
cinq tats de cette ancienne province.

Les hommes politiques mieux avertis, mme fdralistes, reculrent
devant cet extrme. Ils ne voulaient, sous aucun prtexte, rpandre
la division pendant qu'on tait en guerre avec une nation puissante
qui, tout en ayant accept l'envoi de commissaires en vue de la
paix, ne semblait pas dispose  accepter de raisonnables conditions
de paix.

Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les
autres, donnait lieu  de telles manifestations de politique
intrieure, elle continuait ses oprations militaires sur lesquelles
il convient de jeter maintenant un coup d'oeil d'ensemble.

Aprs les premiers checs  la frontire du Canada, le gnral
Harrison eut pour mission de reprendre Dtroit et de s'avancer
jusqu' Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Dtroit
qu'aprs avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande
confiance dans le succs de cette campagne et cherchait  en rejeter
la responsabilit sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut
lieu sur les bords de la rivire Raisin o le gnral Winchester
aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces 
proximit; mais le rgiment de Wells tait trop loin pour le
secourir. Il fut dbord par la milice canadienne flanque par un
gros d'Indiens qui firent preuve de leur frocit habituelle. Il
fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'taient battus avec
bravoure excitrent la curiosit des soldats anglais.

[Note 90: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.]

Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante:

Leur apparence tait misrable, affreusement. Ils avaient l'aspect
d'hommes, pour lesquels, la propret est une vertu inconnue et leurs
corps sordides taient recouverts de vtements qui avaient t
exposs  toutes les intempries des saisons et taient arrivs au
dernier degr de l'usure, l o toute rparation devient inutile...
On tait au coeur de l'hiver, mais personne n'tait pourvu d'un
ample manteau; quelques-uns seulement possdaient des objets de
laine dfiant toute description. Ils avaient toujours leurs
vtements d't, en toffe de coton, de couleurs varies et taills
en forme de blouses descendant jusqu'aux genoux... Ils portaient des
chapeaux rabattus, rps  force de servir, sous lesquels leurs
longs cheveux tombaient en dsordre sur leurs joues. Si on ajoute 
cela des couvertures sales roules autour des reins pour les
protger contre le froid et retenues par de larges ceinturons de
cuir dans lesquels taient passs des couteaux et des haches, d'une
longueur extraordinaire, ils avaient un air sauvage qui, en Italie,
les eussent fait prendre pour des brigands des Apennins...

[Note 91: RICHARDSON: _War_ of 1812, p. 79.]

Cette description donne une ide du dlabrement dans lequel se
trouvaient les troupes,--dlabrement physique et matriel qui
correspondait, dans une certaine mesure, au dsarroi des autorits
dirigeantes. Monroe se demanda plus d'une fois si ses compatriotes
possdaient vraiment les qualits ncessaires pour faire la guerre.
Mais toute qualit se dveloppe avec le temps et avec l'exprience.
Les hostilits se droulrent avec des vicissitudes diverses. Perry
battit Proctor sur le lac ri; Proctor ne put prendre sa revanche
sur les bords de la rivire Tamise o une bataille qui dura vingt
minutes, avec force d'auxiliaires indiens, dgagea le Haut-Canada.
Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut tu. Quand
le feu eut cess, plusieurs officiers anglais, qui le connaissaient
bien, vinrent sur les lieux et identifirent son corps. Le coup fut
dcisif pour la domination anglaise dans le Nord-Ouest, et les
Indiens, se rendant compte de la situation, reprirent leur libert
d'action  l'gard de l'Angleterre.

Quoique les hostilits, qui duraient depuis bientt deux ans,
fussent, en rsum,  l'avantage des tats-Unis, les Anglais
n'avaient pas pu tre repousss de la frontire du Canada. Voyant
que le rsultat obtenu tait mince sur le lac Ontario, Armstrong
chercha  menacer le Haut-Canada par le lac ri o il possdait une
flotte. C'tait une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du ct
de Plattsbourg. Mais encore dans cette opration qui avait toutes
les apparences d'une action locale, l'influence de ce qui se passait
en Europe, l'influence, enfin, de la carrire de Napolon sur la
destine de l'Union, devait se faire sentir. Pendant qu'on laborait
ce plan, les allis taient entrs  Paris le 31 mars, Bayonne
s'tait rendu  Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps aprs,
le gouvernement anglais dcida d'envoyer au Canada un renfort de
10.000 hommes, composant quatorze rgiments des meilleures troupes
de Wellington. Napolon, vaincu, contribuait ainsi  augmenter les
forces que les Anglais voulaient opposer aux Amricains.

En attendant l'arrive de ces soldats d'lite, Scott remporta une
victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, prs de la
rivire Chippana. Cette bataille qui, en ralit, n'tait importante
ni par le nombre des effectifs engags, ni par le rsultat obtenu,
peut, cependant, tre compare  la victoire navale remporte par
Isaac Hull sur la _Guerrire_. L'arme de terre n'avait plus rien 
envier  la marine. Un lgitime orgueil, garant d'une confiance dont
on avait grand besoin, fut le gain le plus clair de cette rencontre
qui facilita celle de Lendy's Lane. Les Amricains avaient fait
leurs preuves de bravoure et d'habilet. Dans cette dernire
bataille, ils eurent deux gnraux et beaucoup d'officiers blesss.
Brown et Scott furent obligs de prendre du repos, tandis que Ripley
se retrancha derrire le fort ri,  l'assaut duquel, le commandant
des forces britanniques, le gnral Drummond, choua. Quatre fois en
six semaines, les troupes anglaises en nombre avaient reu un coup
sanglant et significatif, port par des troupes amricaines
infrieures en nombre.

Pour les Anglais, le lac Champlain tait la rgion la plus propice
pour une invasion. L, ils pouvaient concentrer des forces
respectables. Pour cette raison, leur tactique consistait  reculer
la frontire militaire jusqu' Plattsbourg et Burlington. De ce
ct, la chance parut leur revenir. Le 26 aot 1814, le lieutenant
gnral Sir J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-cosse,
quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au commencement
de septembre,  l'embouchure de Penobscot. Tout l'effectif du
Massachusetts n'tait pas capable de rsister aux Anglais. Bientt
toute la province du Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La
population parut dispose  se soumettre  la domination du roi
Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective que si
l'on tait en possession du lac Champlain. Une flotille anglaise
entra donc dans les eaux de ce lac pour y faire une dmonstration
hostile. Izard se fortifia  Plattsbourg. Autour de cette place et
dans la baie du mme nom, allait se livrer une autre bataille,--une
double action, sur terre et sur le lac, o les contingents anglais
qui s'taient couverts de gloire sous Wellington, furent battus sous
Prvost. N'ayant plus, pour les diriger, la main nergique du Duc de
Fer qui les avait rendus invincibles en Portugal, ces soldats
parurent infrieurs au Canada.

L'activit dploye avec bonheur  la frontire du Nord prouve
quelle importance Armstrong attachait  arrter les progrs des
Anglais de ce ct,--quelle importance aussi ces derniers
attachaient  la possibilit de reculer cette frontire vers le sud.
Le Ministre de la Guerre semblait entirement oublier que Washington
tait sans dfense,  la merci d'une attaque qui aurait pu tre
tente par une poigne d'hommes avant qu'on ait seulement donn
l'alarme. Les pourparlers  Londres avec Gallatin et Bayard tranant
en longueur, il fut enfin question de fortifier Washington, sige du
gouvernement et cette mission fut confie au gnral Winder. Ce
gnral, qui ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois  le
parcourir en vue de l'tudier mais, vers la fin du mois d'aot, il
n'avait pas encore pris une initiative utile pour la dfense de la
ville. Cette inertie, ou cette ngligence, tait d'autant plus
coupable, qu'une expdition anglaise, commande par le major-gnral
Robert Ross, tait en route,  l'effet d'oprer une diversion sur
les ctes des tats-Unis d'Amrique, au profit de l'arme employe 
la dfense du Haut et du Bas-Canada. Mais ds le mois de mai 1814,
un corps isol de troupes amricaines ayant fait un raid non
autoris par le gouvernement, jusqu' Long Point, saccageant les
proprits prives sur leur passage, Prvost prvint immdiatement
le vice-amiral Cochrane qu'il serait quitable de tirer vengeance
d'un tel affront, et, ds que l'expdition de Ross arriva  Bermude,
en juillet, elle fut dirige vers la baie de Chesapeake, avec ordre
de dtruire et de dvaster les villes et districts chelonns sur la
cte[92]. Aprs avoir ralis ces reprsailles, trois buts taient 
atteindre: dlivrer la flotille du capitaine S. Barney, bloque dans
la rivire Patuxent,--s'emparer de Baltimore,--insulter Washington.
On voit que les craintes inspires  Madison par l'inertie de Winder
taient justifies.

[Note 92: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss.
_Canadian Archives_. C. 614, p. 204.]

Les Amricains ne purent arrter l'envahisseur  Bladensburg. Malgr
une dfense nergique, au cours de laquelle, Barney prouva qu'il
aurait t plus dsign que Winder pour commander l'arme
amricaine, le gnral Ross marcha sur Washington,  la tte de ses
troupes. La nuit tombait quand il atteignit les premires maisons de
la ville. Le gnral, entour de quelques officiers, fut accueilli
par une fusillade dirige contre lui, de la maison occupe autrefois
par Gallatin, sur la place du Capitole. Le cheval de Ross fut tu,
mais la maison fut incendie. Le gros de l'arme anglaise campait
hors de la ville. Une partie reut l'ordre de mettre le feu au
Capitole et, aussitt que les flammes en eurent fait leur proie,
Ross et Cockburn, accompagns de quelques centaines de soldats et
anims d'un grand dsir de vengeance, froidement, silencieusement,
se dirigrent  travers l'obscurit jusqu' la Maison-Blanche et y
mirent aussi le feu. Au mme moment, les navires ancrs dans le bras
oriental du Potomac, sautrent, et la nuit s'claira des flammes de
tous ces incendies, rpandant sur toute la contre une lueur
sinistre que Madison et les ministres en fuite purent apercevoir du
haut des collines du Maryland et de la Virginie.

Un des rares civils demeurs dans la ville tait notre reprsentant,
Srurier; il fit  Talleyrand la description suivante de ce
spectacle tragique[93]:

Je n'ai jamais vu une scne  la fois aussi terrible et aussi
magnifique. Votre excellence, connaissant la nature pittoresque et
la grandeur des environs, peut s'en faire une ide. Une profonde
obscurit rgnait dans la partie de la ville que j'occupe et nous
tions abandonns aux conjectures et aux rapports mensongers de
ngres, sur ce qui se passait dans le quartier illumin par ces
flammes effrayantes.  onze heures, un colonel, prcd par des
porteurs de torches, fut aperu marchant dans la direction de la
Maison-Blanche qui est situe prs de la mienne. Les ngres
rapportrent qu'elle devait tre incendie ainsi que tous les
btiments des ministres. Je crus que ce que j'avais de mieux 
faire, dans ce moment, c'tait d'envoyer un de mes gens au gnral,
avec une lettre dans laquelle je le priais d'expdier une garde  la
maison de l'ambassadeur de France pour la protger... Mon messager
trouva le gnral Ross  la Maison-Blanche o on rassemblait dans le
salon tous les meubles qu'on pouvait trouver pour y mettre le feu.
Le gnral rpondit que l'htel du Roi serait respect comme si Sa
Majest en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres  cet
effet et que, s'il tait encore  Washington le jour suivant, il
aurait le plaisir de me rendre visite.

[Note 93: Srurier  Talleyrand, 22 et 27 aot 1814 (_Archives des
Affaires trangres_).]

Cette mise  sac de la capitale rpondait au but assign  cette
expdition de reprsailles. Elle fut excute systmatiquement, avec
un flegme et une mthode toute britanniques, dans un silence et un
ordre effrayant, prsidant, en somme,  des actes de brigandages
qu'on aurait voulu pouvoir mettre sur le compte d'un entranement de
passion, pour en attnuer toute l'horreur. Ce n'est pas la place ici
d'entrer dans ces dtails auxquels les Anglais impartiaux eux-mmes
n'aiment pas  s'arrter. Qu'il nous suffise de rappeler qu'en
entrant dans la maison du Prsident, les soldats trouvrent table
mise et se rgalrent d'un menu copieux qui ne leur avait pas t
destin,--et aussi que la Prsidente n'eut que le temps de faire
dcrocher un portrait de Washington pour le soustraire  la fureur
dvastatrice de l'ennemi.

Madame Madison, fuyant  son tour, ne fut rejointe par son mari que
dans une pauvre auberge, sur la grand'route encombre par des
soldats dsempars et des citoyens fugitifs. De tous les chefs
d'tat dont la capitale fut occupe par l'ennemi, pendant les
guerres napoloniennes, le prsident Madison fut certainement le
plus durement trait. D'ailleurs, tous les membres civils du
gouvernement, Monroe et Armstrong en tte, furent exposs  de
pnibles vicissitudes que leurs prtentions militaires rendaient
parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet adjectif  des
hommes d'un caractre et d'une intelligence remarquables, se
trouvant aux prises avec les plus dramatiques ncessits, pour
lesquelles ils n'taient nullement prpars.

Aprs le raid sanglant et incendiaire dirig contre Washington,
l'arme anglaise s'tait replie sur les ctes de la Baie de
Chesapeake o Cochrane et Cockburn continurent leurs ravages et
leurs exactions. Mais leur objectif tait maintenant Baltimore qui,
d'aprs le plan primitif, aurait d tre attaqu avant Washington.
De cette faon, la grande cit avait eu plus de temps pour prparer
sa dfense. Cette dfense fut mme organise avec beaucoup d'entrain
par les citoyens ardemment seconds par le maire. Dans ces
conditions, Baltimore ne pouvait pas tre pris aussi facilement que
Washington et l'arme de Ross ne semblait pas de force  s'emparer
des ouvrages avancs. Dans une rencontre qui eut lieu du ct de
North-Point, Ross fut tu d'une balle et remplac dans le
commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilit d'un
bombardement dcisif, l'amiral Cochrane fit savoir  Brooke qu'il
cessait le feu et le colonel fut aussi d'avis que la prise de la
ville ne serait pas une compensation suffisante des pertes
qu'entranerait l'assaut des forts.

Ainsi, malgr l'attaque dirige contre Washington, l'arme anglaise
tait en retraite; malgr le dsarroi qui prsidait  la direction
politique et militaire des affaires amricaines, l'avenir de l'Union
semblait se dgager de ces terribles preuves.

Sur mer, la marine des tats-Unis tenait tte, souvent avec
avantage,  la marine britannique qui se trouvait expose aux plus
audacieuses reprsailles de la part des navires marchands. Ces
derniers poussaient leurs poursuites jusque sur les ctes de
l'Angleterre et, dans l'espace de vingt-quatre mois, plus de huit
cents vaisseaux furent capturs par une puissance nouvelle dont la
force navale avait jusqu' prsent t maladroitement mprise par
les Anglais. Le commerce qui constituait la base de la politique
inspire par les boutiquiers de Londres et de Liverpool, aux hommes
d'tat du cabinet de Saint-James, tait gravement atteint. Les
Amricains pouvaient, en dfinitive, se considrer comme satisfaits
du rsultat gnral de la guerre, quels que dussent tre les efforts
 tenter encore et les difficults  surmonter: ils s'taient
vengs, en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligs.

Cependant,  quel prix?

Les dpenses en hommes et en argent taient immenses--et les hommes
et l'argent manquaient  Madison aprs ces deux ans de guerre. Et
pour la continuer encore, il fallait s'imposer de nouveaux
sacrifices, mais la fatigue se faisait sentir dans tous les rangs de
la population. La situation financire tait dsastreuse. La panique
cause par la prise de Washington obligrent les banques de
Philadelphie et de Baltimore  suspendre leurs payements. Il en fut
bientt de mme des banques de New-York et de la plupart des grandes
villes. La vie conomique du pays fut bouleverse, la source de tout
revenu tant tarie.

Pourtant, il fallait encore prparer une rsistance opinitre. Les
commissaires amricains qui discutaient,  Gand, les conditions
auxquelles l'Angleterre serait dispose  faire la paix, avaient
fait savoir, en octobre 1814, que ces conditions n'taient pas
admissibles. Les ngociateurs anglais demandaient des concessions
territoriales qui entamaient l'intgrit de l'Union. Ils
demandaient, d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest,
comprenant le tiers de l'tat de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
et presque toute la rgion qui composa plus tard les tats de
l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait tomber sous la
domination de l'Angleterre. Les tats-Unis ne devaient plus avoir
aucun contact militaire ou naval avec les Lacs; ils seraient dchus
de tous droits de pcheries et, enfin, devaient cder une portion du
Maine en vue de fortifier le Canada.

Il tait impossible de s'incliner devant de telles prtentions.

Les hommes d'tat amricains et les diffrents partis taient donc
partags entre ces deux tendances: dsir et presque obligation de
faire la paix, et ncessit de faire la guerre. Ncessit d'autant
plus inluctable que les oprations anglaises diriges contre la
baie de Chesapeake allaient tre compltes par des oprations ayant
pour objectif les ctes du Golfe du Mexique, o, suivant Cochrane,
les troupes anglaises, au nombre de 3.000, dbarques  Mobile et
rejointes par tous les Indiens, ainsi que par les Franais et les
Espagnols sparatistes, pourraient entirement repousser les
Amricains de la Louisiane et des Florides[94].

[Note 94: Cochrane  Crooker, 20 juin 1814.]

C'tait la perspective de faire d'une pierre deux coups: annihiler
les effets de la politique de Napolon qui avait cd la Louisiane
aux tats-Unis pour la soustraire  toute tentative de la part de
l'Angleterre,--en mme temps, couper toute communication entre la
rgion des Grands-Lacs et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre
ce but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orlans et rveiller
dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et mme les vieilles
sympathies franaises.

Jackson qui,  la tte des forces amricaines, s'tait arrt trop
longtemps  Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orlans vers
laquelle se dirigeait Pakenham, ayant sous ses ordres une flotte et
une arme importantes. Mais Jackson, arriv dans cette ville qui
comptait alors  peine vingt mille habitants, ne sembla pas se
rendre compte du danger qui la menaait. Son activit ne fut pas
plus ingnieuse que celle de Winder  Washington, jusqu'au moment,
du moins, o il se trouva en prsence de l'ennemi. Il tait en train
de faire une inspection du ct de Chef-Menteur et du lac
Pontchartrain, quand les Anglais commencrent leur attaque du ct
du lac Borgne. Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en
face du danger, il retrouva tous ses talents militaires.

Grce  son habilit, grce  la bravoure et  la persvrance d'une
petite arme[95], compose de milices leves  la hte, le
formidable armement prpar,  grands frais, par l'Angleterre,
choua: la Nouvelle-Orlans repoussa l'attaque de l'ennemi. Ce fut
le 8 janvier 1815, jour  jamais mmorable dans les annales de
l'histoire de l'Amrique du Nord, que ce produisit cet vnement
d'une porte considrable. Franklin avait dit un jour, en
s'adressant  ses compatriotes: Vous avez fait la guerre de la
Rvolution,--il vous reste  faire la guerre de la libration
dfinitive. Cette libration venait de s'achever avec la victoire
de la Nouvelle-Orlans. Au moment mme o Napolon allait jouer sa
dernire chance dans la plaine de Waterloo, les tats-Unis se
voyaient dfinitivement en possession de la valle du Mississipi qui
leur permettait de s'tendre vers l'ouest immense et mystrieux, et
de relier, en mme temps, les plages mridionales du golfe du
Mexique aux tendues septentrionales de la rgion des Grands-Lacs.

[Note 95: Histoire de la guerre entre les tats-Unis d'Amrique et
l'Angleterre depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge.
_Traduite par A. de Dalmas._ Paris, 1822.]




CHAPITRE XIII

LA CHUTE DE NAPOLON ET LA FIN DE LA RIVALIT FRANCO-ANGLAISE EN
AMRIQUE.

     Napolon, roi de l'le d'Elbe. -- Son voyage de
     Fontainebleau  Frjus. -- Il semble prendre au srieux sa
     petite royaut. -- La comdie aprs la tragdie. -- Son
     retour en France. -- Les vnements d'Amrique y ont
     contribu. -- Les contingents de Wellington qui opraient
     aux tats-Unis reviennent en Europe pour prendre part  la
     bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amrique avait
     toujours exerce sur la carrire de Napolon se fait de
     nouveau sentir  son dclin. -- Le Congrs de Vienne refait
     une Europe nouvelle. -- Le trait de Gand tend  librer les
     tats-Unis de toute ingrence europenne.


Aprs l'abdication de Fontainebleau, Napolon se rendit en hte dans
le midi de la France pour regagner son minuscule royaume de l'le
d'Elbe, drisoire souverainet que les allis avaient consenti  lui
laisser, d'aprs le choix auquel il s'tait lui-mme arrt.

C'tait  la fois trop et pas assez.

C'tait trop, car l'activit qu'il mit aussitt  organiser et 
administrer un territoire insulaire qui quivalait  l'importance et
 l'tendue d'une sous-prfecture, prouve que ses qualits
d'initiative n'taient pas atteintes.

Ce n'tait pas assez, car son imagination, toujours en travail,
dpassa bien vite les limites troites qu'on lui avait assignes,
pour reprendre le rve de sa domination universelle.

Et puis, mme rduit  ce fantme de son ancienne puissance, le gnie
de l'Empereur inquitait les ambassadeurs de la Sainte-Alliance en
train de refaire la carte de l'Europe, au congrs runi  Vienne.

En ralit, il fut dj le prisonnier de l'Angleterre dans ce nid 
porte de vue de son berceau et o, pour l'Autriche, l'aigle se
trouvait encore trop prs de l'aiglon.

La marine britannique surveillait,  une distance indiscrte, les
alles et venues qui se produisaient  l'intrieur et autour de
l'le. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir que tronques,
falsifies: on ne laissait passer que des informations strictement
rvises par une censure mticuleuse. On sait comment ces mesures
svres furent habilement djoues.

Mais ds son arrive, le nouveau roi de l'le d'Elbe, qu'on appelait
toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre des fortes motions
par lesquelles il avait pass durant son voyage de Fontainebleau 
Frjus. Sur cette route de l'exil, il avait t accompagn par des
officiers autrichiens et anglais ayant pour mission-- drision!--de
le protger contre les manifestations hostiles des populations qui
avaient dj chang avec enthousiasme la cocarde tricolore contre la
cocarde blanche. L'animosit  son adresse tait surexcite  un tel
point, surtout en Provence, que pour viter de tomber sous les coups
d'un assassin vulgaire, Napolon estima prudent de prendre la livre
et la place d'un de ses courriers  cheval qui prcdaient ses
quipages.

Dans cet accoutrement, lamentablement dprim et meurtri, il vint
chouer  l'auberge de la Calade, prs d'Aix. Il ordonna  la femme
de l'aubergiste de prparer les relais de Sa Majest. Cette femme
qui tait d'une exubrance toute mridionale, lui demanda si son
matre allait bientt arriver: Ta mine me revient, mon garon,
ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui.
Srement, on lui fera boire un coup dans la mer,  lui et  toute sa
squelle. Et on aura raison. Car, sans cela, il sera de retour avant
trois mois.

Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de
cuisine, elle l'invita, en ricanant,  en toucher la pointe avec le
doigt: Il est bien affil, regarde. Si quelqu'un veut,
tout--l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prterai
volontiers. Ce sera plutt fait. Le reste de la caravane l'avait
rejoint sur ces entrefaites et put le voir, blme de colre, jeter 
terre, comme du poison, le vin qui lui tait servi[96].

[Note 96: PAUL GRUYER: _Napolon Roi de l'le d'Elbe._ Paris, 1906.]

Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais sa force
physique et morale avait assez de ressort pour qu'il reprt vite
possession de lui-mme. On peut dire que l'ambiance nouvelle dans
laquelle il allait se trouver, agit sur lui comme une potion
calmante sur un organisme surmen. Cet homme, qui ne s'tait jamais
repos, trouva un drivatif excellent dans des occupations, 
premire vue, puriles et indignes de son gnie.

On put croire, un instant, ce gnie en pleine dcadence.

Quand on le vit, en effet, prendre au srieux, les mesquines
obligations de son nouvel tat, accorder une importance exagre aux
couleurs et  la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la
dimension de la cocarde destine  ses nouveaux sujets; quand on le
vit faire son entre dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant
de solennit que s'il entrait  Vienne ou  Berlin, on put se
demander s'il jouait une comdie o s'il continuait simplement, par
la force acquise, le geste si glorieusement dessin sur la scne du
monde, en un geste piteusement termin sur une scne aux proportions
si troites.

Ce fut souvent une pitrerie lamentable.

L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite
le d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,--autant de
jouets laisss  une vanit dsempare et  un orgueil qui ne put
plus se nourrir que d'apparences.

Lui-mme manifesta une activit brouillonne et inquite.
Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir
en place.

Aprs avoir prsid  l'installation de la maison qui devint son
palais des _Mulini_, il parcourut l'le en qute d'un site favorable
 des villgiatures. La nature partout tait superbe; le confort
laissait  dsirer. Toute l'le est une oasis charmante jete sur
les flots bleus de la mer Thyrnienne, une station malheureusement
ou heureusement trop ddaigne par la mode vagabonde des touristes,
o les points de vue, sauvages et riants, alternent avec une
pittoresque varit, sous un climat qui ressemble  celui de la
Corse. Ce fut le seul instant o, dans sa carrire agite, Napolon
put se laisser aller au ct rveur de son caractre. Un instant, il
devint pote et, dans le cadre magnifique qui l'entourait, il relut
_Ossian_, le pote qu'il avait aim dans sa jeunesse.

Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent vite le
dessus.

San-Martino offrait un emplacement propice  y tablir une proprit
de plaisance, o venir, l't, fuir les chaleurs de la capitale. Il
y avait une bicoque: on en fit une maison de campagne qui ft pour
Porto-Ferrajo ce qu'avait t Saint-Cloud pour Paris. Napolon
voulut en faire un domaine de rapport o pousseraient des lgumes de
choix. Il s'occupa de tous les dtails et quiconque aurait surpris
cet homme courtaud et bedonnant, coiff d'un large chapeau de
paille, en train de vrifier le progrs des jeunes pousses, n'aurait
certes pas reconnu le grand Empereur.

Ceux qui l'observaient avec des yeux prvenus et hostiles, crurent
que ses facults exceptionnelles se rapetissaient au niveau des
petits soucis d'une vie dsormais voue  des soins mdiocres.
Campbell surtout, le commissaire anglais qui cherchait  concilier
les exigences d'une politesse toute britannique avec les ncessits
d'un espionnage dont son gouvernement l'avait charg, piait, avec
une satisfaction mal dissimule, les tapes fatales d'une dchance
intellectuelle correspondant  la dchance politique.

Tout indice tait not et exagr. Le grand dsoeuvr cherchait 
tromper son ennui en donnant de l'importance  ce qui n'en avait
pas. Ses manies,--petitesses inhrentes  tout homme si exceptionnel
soit-il,--prenaient des proportions gigantesques dans ce milieu
resserr o les affaires d'tat se rduisaient  acheter des
meubles,  habiller et quiper quelques soldats,  diriger des
jardiniers et  se disputer avec des fonctionnaires improviss.

Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour autant
d'indications pouvant faire croire  un drangement crbral. Ainsi,
Napolon avait horreur du noir et il exprimait cette antipathie en
critiquant vertement toute dame qui se permettait de se prsenter
devant lui en vtement sombre. Le rose avait sa prdilection. Sa
soeur si dvoue, Pauline Borghse, fut svrement rprimande pour
avoir arbor, dans une soire officielle, une toilette de velours
noir.

Un homme qui perdait son temps  de pareilles vtilles n'tait plus
hant par le mirage des vastes ambitions.

Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
gouvernement. Les diplomates du Congrs de Vienne, qui, Talleyrand
en tte, trouvaient, qu' l'le d'Elbe, Napolon tait trop prs du
thtre de sa gloire, trop prs de l'Italie o les mcontents
commenaient  lever la voix, trop prs de la France o les
Bourbons se rendaient impopulaires, se tranquillisrent au rcit de
certaines mises en scne qui frisaient la bouffonnerie et prenaient
des allures carnavalesques. Le gelier dissimul sous la
personnalit d'un officier anglais, qui devait surveiller le
prisonnier commis  sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait se
relcher de la svrit de sa surveillance. Le 16 fvrier 1815,
Campbell se rend  Florence. Sa conscience cependant n'tait pas
compltement endormie. Il rencontre, dans la capitale toscane, le
sous-secrtaire d'tat M. Cook, qui revenait prcisment de Vienne
et lui exprime ses craintes relatives  la situation et  la
mentalit de Napolon. Le sous-secrtaire d'tat haussa
ddaigneusement les paules: Napolon! s'cria-t-il... qu'est-ce
que c'est que a? Retournez en paix  l'le d'Elbe, Colonel. Il ne
peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense  son sujet,
rpondez-lui que personne ne songe plus  lui en Europe. Il est
compltement oubli, c'est comme s'il n'avait jamais exist!

Si cette opinion tait partage par les hauts dignitaires qui se
rencontraient autour du tapis vert du Congrs de Vienne, si elle
tait accrdite auprs des cours de la Sainte-Alliance, il faut
avouer que les rapports de police qui ont contribu  la rpandre
manquaient un peu d'exactitude et beaucoup de psychologie.

Lorsque, le 28 fvrier 1815, aprs une absence de huit jours,
Campbell revint  l'le d'Elbe, Napolon tait parti pour la France.

Ce retour avait, sans doute, t dcid ds Fontainebleau. On peut
le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord t question de
dsigner la Corse comme pouvant constituer une royaut convenable
pour le grand vaincu. Il et t bien, pour lui, d'aller chercher
son tombeau l o avait t son berceau. Au grand tonnement de
tous, Napolon refusa. Ce refus tait apparemment inspir par une
arrire-pense bien arrte. La Corse aurait trop donn l'impression
d'un tablissement dfinitif: l'le d'Elbe n'tait qu'une halte
passagre, une station reposante entre deux courses vertigineuses.

On peut donc se demander si, pour djouer la vigilance de ses
geliers et drouter l'opinion de l'Europe, Napolon, aprs sa
tragdie, ne joua pas une comdie, en faisant croire qu'il
s'inclinait devant la svrit de son destin et qu'il acceptait
dfinitivement la compensation que le sort lui avait rserve.

Au dbut de son sjour  l'le l'Elbe, la lassitude gnrale avait,
sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos ncessaire. Il
affecta de se croire heureux, il le fut peut-tre pendant un
certain temps, et il en consigna l'assurance un peu prsomptueuse,
sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino o on peut lire
cette inscription: _Ubicumque felix Napoleon_ (Napolon est partout
heureux). En ralit, il trompait les autres en cherchant  se
tromper lui-mme.

Plusieurs causes troublrent bien vite cette quitude apparente.

Ce furent, d'abord, des bruits alarmants rpandus jusque dans l'le.
On parlait,  mots couverts, d'un assassinat possible, d'un
enlvement certain. L'Europe n'tait dcidment pas rassure de voir
Napolon si prs et il fut question de le transporter plus loin, 
l'le Sainte-Marguerite, aux Aores ou  Sainte-Hlne, et c'est 
M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur d'avoir, le
premier, dsign cette possession anglaise  l'attention des
diplomates. Napolon se mit sur ses gardes et dcida de se dfendre,
en cas d'alerte.

Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des Bourbons
semblait oublier l'engagement pris de servir  Napolon une rente de
deux millions. Les paves de sa fortune personnelle, qu'il avait pu
sauver, ne suffisaient plus au budget d'une royaut, si modeste
fut-elle. Les conomies s'imposrent et, avec elles, s'imposa la
ncessit de sortir, par un coup d'audace, d'une situation
inextricable.

Malgr la surveillance exerce, Napolon tait tenu au courant de ce
qui se passait en France. Il sut que sa gloire y tait toujours
vivante et qu'on ne pouvait s'empcher de comparer la mastria de
ses procds  la veulerie incohrente et insolente des Bourbons,
infods  la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande
importance  connatre ce qui se passait en Amrique. Il aurait
voulu apprendre en dtail les pripties de la guerre qui s'y
poursuivait. La distance ne permettait pas que les nouvelles fussent
rpandues avec exactitude et clrit. Pourtant, quand il apprit
qu'une partie des rgiments de Wellington avait t expdie en
Amrique pour y contribuer  donner aux oprations une tournure
dcisive, il se persuada certainement que l'heure tait venue pour
lui de s'vader de sa prison et de reprendre la lutte si
malencontreusement interrompue.

Ce n'est pas la place ici de suivre, pas  pas, les tapes de sa
marche triomphale qui, du midi,  travers Lyon, le mena  Paris, en
une ovation indescriptible. Ce fut sa revanche des souffrances
supportes, alors qu'il s'enfuyait de Fontainebleau. Maintenant, par
un revirement comprhensible mais d'une soudainet qui tonne un
peu, les populations saluent son retour avec enthousiasme, les
soldats, de nouveau entrans par le prestige du grand capitaine,
accourent se ranger sous ses aigles et arborent la cocarde
tricolore. Il y a bien quelques hsitations, quelques dfections,
mais Ney ne peut rsister  l'lan de son grand coeur et, au lieu
d'obir aux ordres de Louis XVIII, il se jette dans les bras de son
Empereur.

Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!

Et puis, Sainte-Hlne!...

Si la bataille de Waterloo mit fin au napolonisme dans ce qu'il
avait d'excessif, si les Anglais russirent, avec l'appui de la
coalition europenne seconde par la raction franaise,  vaincre
le colosse qui les avait si longtemps tenus en chec, les
consquences mmes de cette bataille se firent sentir jusqu'aux
tats-Unis, parce qu'elles donnrent une plus grande signification
aux conclusions du trait de Gand et parce qu'elles soulignrent,
d'un trait ineffaable, la fin de la rivalit franco-anglaise en
Amrique.

Cette rivalit qui avait toujours t habilement exploite par les
hommes d'tat amricains et par les diffrents partis en prsence,
fut aussi un instrument entre les mains de Napolon.

Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer en Amrique la
politique coloniale de l'ancien rgime, si mal reprsente sous
Louis XV, il s'agissait, pour lui, d'vincer l'Angleterre au profit
de la France; ds qu'il comprit qu'un rle prdominant tait
dsormais interdit  la France en Amrique, il s'agissait d'vincer
l'Angleterre au profit des tats-Unis eux-mmes.

La cession de la Louisiane fut la consquence de cette conception.
Entran dans les complications continentales non pas, comme Louis
XIV, de son plein gr, mais par la force des choses, Napolon
renona aux grandes expditions coloniales tout en mettant obstacle
 l'expansion de l'Angleterre dans la valle du Mississipi.

Il chercha  entraner l'Amrique  prendre parti dans la lutte;
nous avons essay de dire les fluctuations auxquelles elle fut
expose, place qu'elle tait entre les ncessits contradictoires
des dcrets de Berlin et de Milan et des Ordres en Conseil.

L'Amrique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence
franaise et l'influence anglaise, jusqu'au jour o solidarisant ses
intrts commerciaux avec ceux de la Russie, elle facilita  cette
dernire la possibilit de secouer le joug du blocus et parvint, par
cette simple manoeuvre,  dtacher Alexandre de l'Empereur des
Franais. Cette attitude fut une des causes indirectes qui
contriburent  dclencher la nfaste campagne de Russie: au moment
mme o les tats-Unis faisaient face aux attaques anglaises sur
leur propre territoire, ils portaient un coup mortel au systme
continental de Napolon dans les rgions septentrionales de
l'Europe.

Ils s'affranchissaient, les armes  la main, de la tutelle anglaise
et bravaient en mme temps la volont bien arrte de l'Empereur, en
un mot, ils se dressaient, pour la premire fois, contre les deux
puissances, la France et l'Angleterre, qui les avaient  la fois
crs et exploits.

On comprend donc avec quelle curiosit Napolon suivit les phases de
ce que l'on peut appeler la seconde guerre d'indpendance de
l'Amrique du Nord. Pendant qu'il avait t pour ainsi dire retranch
de la vie, dans sa chimrique royaut de l'le d'Elbe, les vnements
avaient march et il ne put connatre qu' son retour en France la
victoire remporte par les Amricains  la Nouvelle-Orlans et la
signature du trait de Gand qui sanctionnait cette victoire.

S'il fut heureux de cette victoire,  laquelle il avait
indirectement contribu, il ne put que regretter qu'elle se
produist trop tt ou que lui-mme et quitt l'le d'Elbe trop
tard.

Les contingents de Wellington envoys en Amrique, maintenant
disponibles, avaient, en effet, t reports sur la Belgique o ils
contriburent, avec les armes coalises,  assurer la dfaite
finale.

Qui sait? Sans eux, peut-tre, le sort du monde et t chang.
Mais, tel qu'il va tre orient pendant un sicle, il est le
rsultat, pour l'Amrique, pour l'Europe, de la bataille de la
Nouvelle-Orlans et de la bataille de Waterloo.

Durant toute l'anne 1814, les ngociations furent difficultueuses
entre les tats-Unis et l'Angleterre. Elles tranrent en longueur
et lord Castlereagh eut  partager son attention entre les graves
questions  discuter au milieu de tout l'appareil des ftes et des
plaisirs du Congrs de Vienne et les questions dont l'importance
tait plutt indiffrente au grand public et devaient tre discutes
 l'Htel plus modeste des Pays-Bas,  Gand.

Mais l aussi les diplomates runis sentaient le contre-coup de ce
qui se passait  Vienne et  Paris. L'opinion publique en Angleterre
en fut,  son tour, influence. La guerre devenait impopulaire et on
demandait la paix. Seulement au mois de fvrier 1815, la _Favorite_,
portant les propositions prliminaires, fut en vue des ctes
amricaines.

 ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de Washington,
la perte de la Nouvelle-Orlans, quand on apprit, le 4 fvrier, que
l'invasion anglaise tait repousse et que la Nouvelle-Orlans tait
sauve, ce fut une joie d'autant plus grande, dans le parti
rpublicain, qu'on ne s'attendait pas  cette victoire et que les
Fdralistes comptaient exploiter une situation indcise.

On se rappelle que, ds le dbut de la guerre, l'Angleterre avait
dclin les offres d'intermdiaires de l'Empereur Alexandre auprs
du gouvernement amricain. En novembre 1814, Castlereagh avait
propos d'ouvrir des ngociations directes et Madison ayant accept,
adjoignit Henri Clay et Jonathan Russell  Bayard et Gallatin.
L'abdication de Napolon avait plutt compliqu la situation de la
Dlgation amricaine. Ce fut  ce moment qu'on convint de se runir
 Gand.

Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier, Henry
Goulburn, du Ministre des Colonies et William Adams, un avocat de
l'amiraut, tous agents d'une habilet mdiocre, de manires
hautaines, auxquels leur gouvernement avait laiss si peu
d'initiative qu'ils taient obligs d'y avoir recours pour dcider
la moindre contestation. Les Amricains leur taient suprieurs en
talents et en moyens d'action. Ils exposrent et dfendirent les
justes revendications de leur patrie avec une patience  laquelle il
faut rendre hommage. La seule critique  adresser, par exemple, 
Adams et  Clay, pourrait se rapporter  leur caractre passionn et
impulsif qui, par des carts de langage et d'attitude, compromit
parfois le succs des dbats que le sang-froid de Gallatin parvint
heureusement  diriger dans le sens voulu.

Les commissaires anglais avaient  traiter: 1 la question de la
presse des matelots,--2 la pacification des Indiens et la ncessit
de leur assigner un territoire dtermin,--3 la rvision de la
ligne frontire entre les tats-Unis et les Colonies Anglaises,--4
la question des pcheries.

Les Amricains firent savoir qu'ils taient autoriss  discuter la
premire et la troisime de ces questions, mais qu'ils ne l'taient
nullement en ce qui concernait la pacification des Indiens et les
pcheries.

Assigner un territoire dtermin aux Indiens aboutissait  des
consquences graves pour les Amricains: c'tait retirer toutes
leurs forces navales des Lacs, supprimer toutes les fortifications
qui s'y trouvaient et cder les tendues du Maine entre le nouveau
Brunswick et Qubec pour tre incorpores au Canada. Ils se
refusrent  discuter sur de telles bases dont l'admission
quivalait  renoncer  toute indpendance nationale.

Castlereagh, passant par Gand pour se rendre  Vienne, comprit que
les exigences de son gouvernement taient trop leves et il y mit
une sourdine, sous peine de voir rompre les pourparlers.

Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la difficult de la
situation et de la ncessit de terminer la guerre, les commissaires
ne pouvaient s'entendre sur la possibilit de reconnatre le droit
des Amricains sur les pcheries ni le droit des Anglais  la
navigation du Mississipi. On finit cependant par s'arrter  l'ide
de ne faire aucune allusion dans le trait  ces deux questions
dlicates. On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les
efforts pour arriver  supprimer la traite des esclaves. Les
hostilits devaient cesser ds que le trait serait ratifi.

 y regarder de prs, ce trait ne rpondait pas aux exigences des
deux partis en prsence; il en sacrifiait les plus ardemment
exprimes au dbut des ngociations. Les Amricains durent renoncer
aux compensations pour les spoliations britanniques; ils furent
obligs de mettre en question leurs droits sur Eastport et leurs
droits de pcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur
ct, ne purent faire accepter leurs principes relatifs  la presse
des matelots et au blocus; ils se virent contester leur droit de
naviguer sur le Mississipi et de faire le commerce avec les Indiens.

Tout compte fait, les Amricains purent passer, en apparence du
moins, pour avoir fait un mauvais march. Cela tait peut-tre vrai,
si l'on s'arrte  l'acquit des avantages palpables obtenus. Cela ne
l'tait pas quand on songe que leur triomphe fut plutt moral que
matriel. Ils avaient gagn leur mancipation dfinitive,--point
essentiel et d'une porte immense. Le reste viendrait plus tard.
Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait pour eux, le
temps, facteur puissant, ngociateur irrsistible qui devait leur
tre finalement favorable et parfaire l'oeuvre  laquelle, au XVIIIe
sicle, Louis XVI, et, au commencement du XIXe sicle, Napolon,
avaient directement ou indirectement collabor.

Pendant que les tats-Unis rpublicains voient s'ouvrir, devant eux,
la perspective d'une carrire brillante et sans bornes, la raction
va triompher en Europe. Les thories sociales, les ides
d'mancipation issues de la Rvolution, l'individualisme vainqueur,
chez nous, de l'esprit d'autorit, tous principes qui avaient suivi,
au pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussrent chemin
et furent mis en droute avec nos soldats. Dans une certaine mesure
du moins.

Les graines de libert, semes au hasard, germeront plus tard. Pour
le moment, la promesse de cette libert qui avait t faite au
peuple par la Prusse, au nom du patriotisme, fut honteusement
oublie. La Prusse va prparer son rle de domination en Allemagne,
avant de prtendre  dominer l'Europe entire. Sept ans aprs Ina,
elle entrevit sans doute le but assign  son ambition par la force
brutale du militarisme. L'Europe ne le devina pas. Le fait saillant
et qui primait toutes les autres considrations manait du triomphe
de l'Angleterre: la lutte sculaire entre elle et la France tait
termine.

Au congrs de Vienne, Talleyrand, qui reprsentait et dfendait le
principe de la lgitimit, formule dont il rclamait avec orgueil
la paternit, sut redonner  la France une attitude de grande
puissance. Il y fallait une habilit subtile,  la fois cynique et
profonde. Les qualits et les dfauts de l'ambassadeur de Louis
XVIII rpondaient prcisment aux ncessits du moment. On a pu lui
reprocher d'avoir sacrifi une alliance prusso-russe  une alliance
anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver l'intgrit du royaume de
Saxe, contribu  l'tablissement de la Prusse sur les bords du
Rhin, ce qui mettait cette puissance en contact direct avec la
frontire franaise et lui permettait de prendre le rle de
sentinelle avance, montant la garde  cette frontire, au nom de la
future unit allemande, ralise sous son gide.

En apparence, ces critiques peuvent tre fondes. En ralit, la
menace eut t aussi grande, si la Prusse s'tait annexe la Saxe,
annexion qui l'aurait agrandie singulirement au coeur mme de
l'Allemagne o elle aurait constitu un bloc homogne et redoutable
qu'un rapprochement temporaire avec la France n'aurait pas arrt
dans ses vises agressives contre la voisine de l'Ouest.

Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, tait encore l'ennemie
hrditaire: elle l'tait dans les ressentiments que nos coeurs
patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte implacable dont
l'Amrique avait t un des enjeux les plus importants. Mais, si
elle avait pu s'emparer de beaucoup de nos colonies, l'Amrique lui
chappait. Et, pour des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi
prophtique qui fut peut-tre celle de Talleyrand,  partir de ce
moment, l'Angleterre avait cess d'tre notre adversaire et devait
bientt se prter  un nouveau groupement d'alliances. Le danger
anglais avait disparu pour la France: le danger allemand se
dessinait  l'horizon.

Dans les ngociations du trait de Gand, on ne s'occupa pas de
Napolon--dans les discussions du Congrs de Vienne o l'on
dtruisit son oeuvre, il ne fut pas question de l'Amrique.
Pourtant, comme une action subsidiaire mais de grande porte, se
fait sentir  ct des protocoles officiels, pousse de
l'impondrable, l'influence que Napolon avait exerce sur les
vnements que nous venons de rsumer.

Napolon tait vaincu  Waterloo. L'Angleterre tait vaincue  la
Nouvelle-Orlans: l'Amrique, dsormais hors des atteintes de la
France et de l'Angleterre, peut marcher sans entraves vers la
constitution de sa nationalit et le dveloppement de sa grandeur.




BIBLIOGRAPHIE


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TABLE DES MATIRES


     INTRODUCTION                                                    7


CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE.

     Importance de la dcouverte de l'Amrique. -- Le rle de la
     Mditerrane passe  l'Ocan Atlantique. -- Dclin de
     l'Allemagne et de l'Italie. -- Dveloppement des nations
     ctires occidentales. -- Rivalit franco-anglaise en
     Amrique. -- La colonisation franaise. -- Les Normands au
     Xe sicle. -- Verazzano. -- Cartier  Stadacon et 
     Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de la Salle
     sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
     Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
     France et de l'Angleterre.                                     20


CHAPITRE II

L'INDPENDANCE AMRICAINE ET L'INTERVENTION FRANAISE.

     Perte du Canada. -- Trait de 1763. -- Les Colonies
     anglaises se dtachent de la Mtropole. -- Les Anglais
     d'Amrique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
     Jonathan en face de John Bull. -- Les Insurgents
     reprsentent les principes libraux du Parlement anglais. --
     L'Europe s'intresse au mouvement. -- L'Angleterre rsiste,
     la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
     Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
     entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
     Vergennes entrane Louis XVI. -- Le rle de La Fayette. --
     Contradictions entre les privilges de l'aristocratie
     franaise et son intervention en faveur des ides
     rpublicaines. -- Rapports de Vergennes et de Turgot. --
     Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidle 
     sa mission civilisatrice.                                      40


CHAPITRE III

LA RVOLUTION AMRICAINE ET LA RVOLUTION FRANAISE.

     Les Anglais ignorent la situation des Colonies. -- Les
     grands caractres civiques sont en Amrique. -- Les
     citoyens, fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. --
     Conditions favorables  la fondation d'une dmocratie. --
     Influence exerce par l'volution amricaine sur la
     rvolution franaise. -- En Amrique, la libert existant
     dj, il s'agissait de la faire respecter. -- En France, il
     s'agissait de la crer. -- Grande diffrence dans les moyens
     d'action. -- Jugements des Amricains sur la Rvolution
     franaise. -- Jefferson, tmoin des premiers troubles, les
     juge en rpublicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et
     accorde toute sa sympathie au Tiers-tat. -- Gouverneur
     Morris, rpublicain aristocrate, penche pour l'Ancien
     rgime.                                                        63


CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTS DIPLOMATIQUES.

     Napolon merge et Washington hsite. -- Deux partis se
     constituent aux tats-Unis: Les Rpublicains et les
     Fdralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
     -- Jefferson devient le reprsentant du rpublicanisme
     avanc. -- On critique la mise en scne luxueuse des
     rceptions du Prsident et de Mme Washington. -- Les
     relations entre la France et les tats-Unis se troublent. --
     La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
     incorrecte. -- L'influence anglaise prdomine. -- Le trait
     de Jay,  Londres. -- Fauchet prcise la nature de nos
     rapports avec l'Amrique du Nord, en l'an V de la
     Rpublique. -- Jugement quitable de Pastoret. -- Pinkney,
     Marshall et Gerry envoys  Paris. -- Rle de Talleyrand. --
     Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les partager
     en ce qui concerne l'Amrique.                                 87


CHAPITRE V

NAPOLON ET LA LOUISIANE.

     Jefferson est nomm Prsident des tats-Unis en 1801. -- Sa
     sympathie pour la France. -- Il veut la paix  l'intrieur
     et  l'extrieur. -- La Louisiane convoite par Bonaparte.
     -- Monroe est envoy  Paris. -- L'Angleterre prpare les
     hostilits. -- Bonaparte renonce  la Louisiane. -- Les
     prparatifs qui lui taient destins sont tourns contre la
     Grande-Bretagne. -- Monroe, d'abord conduit, reoit un
     accueil plus favorable. -- Scne entre Bonaparte et ses
     frres Lucien et Joseph. -- Barb de Marbois discute avec
     Livingston et Monroe les conditions de cession de la
     Louisiane aux tats-Unis.                                     112


CHAPITRE VI

LA LOUISIANE ET LES TATS-UNIS.

     Situation des tats-Unis au moment de l'achat de la
     Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amrique
     du Nord  son pays d'origine. -- Impossibilit de
     s'abstraire de la politique europenne. -- Action
     rciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l're des
     relations internationales et des prtentions  devenir une
     puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
     nouveau soulve des difficults constitutionnelles.           138


CHAPITRE VII

NAPOLON ET LA FLORIDE.

     Napolon ayant renonc  l'Amrique concentre ses forces en
     Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession de
     la Louisiane a une rpercussion sur la question de la
     Floride. -- Aprs la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
     de Bonaparte se donne libre carrire. -- Le Gnral Turreau
     reprsente la France  Washington. -- Son rle. --
     Difficults avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
     Frontires de la Louisiane et de la Floride. -- Activit de
     Monroe entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
     chouent. -- Jefferson reste fidle au principe de la paix.
     -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
     l'Angleterre. -- La Floride devient l'appt dont joue
     l'Empereur suivant les besoins de sa cause.                   153


CHAPITRE VIII

LES TATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.

     Napolon est dcid  sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
     de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
     admettre les prtentions amricaines. -- Le Dcret de
     Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe
     accepte les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de
     soumettre le trait au Snat. -- Les ordres en Conseil de
     janvier et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre
     les tats-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile
      l'gard de la France. -- Pour se rendre matre de
     l'Espagne Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale
     s'enfuit au Brsil. -- Entrevue,  Mantoue, de Napolon avec
     son frre Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il
     consent  divorcer. -- Aux ordres en Conseil mis par
     Spencer Perceval, Napolon rpond par le Dcret de Milan.     178


CHAPITRE IX

L'EMBARGO ET LES CONSQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.

     Jefferson tax de Bonapartiste. -- Situation de Turreau 
     Washington. -- Lettre de Champagny  Armstrong. -- Elle
     provoque de l'agitation aux tats-Unis. -- Pickering cre un
     mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
     l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Consquences
     conomiques de l'Embargo. -- Murat  Madrid. -- L'entrevue
     de Bayonne. -- Napolon offre le trne d'Espagne  son frre
     Joseph. -- Rpercussion sur les colonies espagnoles. --
     Ambition dmesure. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
     Capitulation de Dupont  Baylen.                              196


CHAPITRE X

LES TATS-UNIS ET LA RUSSIE.

     Madison Prsident des tats-Unis. -- Il demande des
     dommages-intrts au gouvernement franais. -- Apparence
     conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent 
     Washington. -- Quatrime coalition. -- Le retrait de
     l'Embargo demande la suppression des dcrets de 1806 et de
     1807. -- Napolon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
     au gnral Armstrong. -- Intrts commerciaux des tats-Unis
     dans la mer Baltique. -- Relations avec la Russie. --
     Mission de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'Empereur
     Alexandre. -- Ukase protgeant les produits amricains. --
     Rappel de Caulaincourt. -- L'Empereur Napolon rompt avec
     l'Empereur Alexandre.                                         212


CHAPITRE XI

LES PRLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES TATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.

     Srurier remplace Turreau  Washington. -- Le dpart de Joel
     Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
     base sur la suppression des Dcrets. -- L'incident de Henry
     et du Comte de Crillon. -- Rvlations qui doivent perdre
     les Fdralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
     d'un nouvel Embargo. -- Menace de guerre. -- Parti de la
     paix, parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow  Paris.
     -- Napolon lui accorde audience mais rpond vaguement  ses
     demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Dpart
     de Napolon pour la Grande-Arme. -- Le 15 septembre il
     entre  Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
     peut joindre Napolon qui le dpasse dans sa course
     vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
     aux environs de Cracovie. -- Les ordres en Conseil sont
     rvoqus  Londres le 17 juin 1812. -- La guerre est
     dclare  Washington le 18 juin.                             234


CHAPITRE XII

LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDPENDANCE AMRICAINE.

     Les tats-Unis ont contribu  dclencher la guerre entre la
     France et la Russie. -- Ils s'apprtent  rgler leur
     dernier compte avec l'Angleterre. -- tat prcaire de
     l'arme de l'Union. -- La campagne commence sur la frontire
     du Canada. -- Oprations navales. -- La politique anglaise
     influence par les dsastres de Russie. -- La mission de
     Gallatin et de Bayard. -- Embargo vot et rvoqu. --
     Opinion de Calhoum et de Daniel Webster. -- Le rle de
     Srurier. -- Rpercussion des batailles de Bautzen, Lutzen
     et Leipzig. -- Contre-coup de la dfaite de Napolon aux
     tats-Unis. -- Continuation des hostilits. -- Ross entre 
     Washington. -- Srurier dcrit  Talleyrand le sac de la
     Ville. -- Le gnral Jackson bat les Anglais  la
     Nouvelle-Orlans.                                             255


CHAPITRE XIII

LA CHUTE DE NAPOLON ET LA FIN DE LA RIVALIT FRANCO-ANGLAISE EN AMRIQUE.

     Napolon, roi de l'le d'Elbe. -- Son voyage de
     Fontainebleau  Frjus. -- Il semble prendre au srieux sa
     petite royaut. -- La comdie aprs la tragdie. -- Son
     retour en France. -- Les vnements d'Amrique y ont
     contribu. -- Les contingents de Wellington qui opraient
     aux tats-Unis, reviennent en Europe pour prendre part  la
     bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amrique avait
     toujours exerce sur la carrire de Napolon se fait de
     nouveau sentir  son dclin. -- Le Congrs de Vienne refait
     une Europe nouvelle. -- Le trait de Gand tend  librer les
     tats-Unis de toute ingrence europenne.                     287


     Bibliographie.                                                301


Vannes.--Imprimerie LAFOLYE frres.




_OUVRAGES DU MME AUTEUR_


LITTRATURE

=Incompatibles= (1 vol.).

=Sauve!= (1 vol.).

=mes troubles= (1 vol.).

=Victor Mass= (1 vol.).

=Pages italiennes= (1 vol.).

=Stances  Domfront= (1 vol.).


SCIENCE

=L'Univers et l'Humanit.=--Histoire des diffrents systmes
appliqus  l'tude de la nature; d'aprs l'ouvrage de H. KROEMER,
avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Prface de M.
ED. PERRIER, _membre de l'Institut, Directeur du Musum d'Histoire
naturelle_ (5 vol.).


HISTOIRE

=La Femme dans la Lgende, dans la Ralit et dans l'Art= (1 vol.).

=Les Animaux dans le Culte et dans la Lgende= (1 vol.).


TUDES NORMANDES

=Le Livre du Millnaire de la Normandie= (911-1911).--Direction avec
Arnould Galopin. Collaboration de personnalits normandes (1 vol.).

=Les Normands et la Dcouverte de l'Amrique au Xe sicle.= (1
vol.).

=Le Chteau fodal de Domfront.= (1 vol.).

=La Normandie et les Normands  l'Exposition de Gographie de la
Bibliothque Nationale.= (1 vol.).


TUDES AMRICAINES

=Les Premiers interprtes de la Pense amricaine.=--Essai
d'Histoire et de Littrature sur l'volution du Puritanisme aux
tats-Unis (1 vol.).

=La premire carte contenant le nom d'Amrique= (1 vol.).

=Les Allemands en Amrique.=--HIER ET AUJOURD'HUI. (1 vol.).






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Alfred Schalck de la Faverie

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*** START: FULL LICENSE ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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