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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +La note 8 n'a pas d'ancre dans le texte.] + + + + + HISTOIRE DE FRANCE + + + PAR + J. MICHELET + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + TOME DOUZIÈME + + + PARIS + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + + 1877 + Tous droits de traduction et de reproduction réservés + + + + +HISTOIRE DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE CHARLES IX + +1573-1574 + + +Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on +put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un +mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui +n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la +reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572). + +Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta +d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang +au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre). + +Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus +grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa défense +désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut +pour _protecteur_ de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir +aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.) + +[Note 1: Les lettres _manuscrites_ de Granvelle, de Catherine, de +l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents _imprimés_, +les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé +principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus +important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les +pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de +l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes, +mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de +Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si +grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout +dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et +qui lui arracha le coeur (_Lettre d'avril_ 1573, t. IV, p. 116). Les +appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant +l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en +Allemagne.] + +Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume, +travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après +Maximilien Charles IX devienne Empereur! + +Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon +pour le mariage d'Angleterre. + +Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à +toute l'Europe appuyée des protestants. + +Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses +portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois +maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable +de boire le sang de Coligny. + +Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut +de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui +avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre; que +la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme +un poignard dans la main de Philippe II. + +[Note 2: Les _Archives du Vatican_ révèlent deux faits curieux: +Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un +prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort +de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX +une abbaye dont Coligny avait les revenus. + +Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a +éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de +chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un +arrangement et conseille un nouveau massacre.--Le roi trouve des +hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).--Dans la nuit du 9 mai, +la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour +la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.--Le roi meurt et les +évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle +répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»--Sa +misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et +d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus. +(22 juin 1574.)--Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus +lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura +pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il +reste huit jours au lit.»--Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi +jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et +voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à +vivre, etc.»--La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres, +radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix +mille francs. (_Archives de France, extraits des Archives du Vatican, +carton II, 338._)] + +Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute, +une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de +vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait +déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la Saint-Barthélemy +avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire +à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranché tout. La +Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était à genoux, et sans doute +le protestantisme exterminé de la terre. + +Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle +était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait +devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de +Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus +chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un +massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable +eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait +de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et +furieuse du roi de la Saint-Barthélemy. + +[Note 3: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de Coligny +arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter au +passage.--Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour apprécier +les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé des +prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin +breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un +saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de +Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre +dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit. +Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout +le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et +nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La +chose est discutée à fond par Louis Du Bois, _Rech. sur la +Normandie_.] + +Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la _terra incognita_, +comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne +nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres. + +Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une +des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la +religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu +blafard, à masque blême, trône à sa place: _Politique_. + +Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils +essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont +malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur coeur n'en est pas +moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure, +par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de +canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la +Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne +doive rester tout aussi énervé que l'autre. + +La France, bien observée, est _politique_ ou _tiers-parti_. + +Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce +fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la +reine Élisabeth par le premier des _politiques_, M. de Montmorency. + +L'Europe entière est _politique_. Dans l'élection de Pologne, où l'on +va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy, +trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et +les protestants d'Allemagne. + +Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront +tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le +duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en +Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la +négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le +massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer +les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue +entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent +entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.» + +Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu +de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le +roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit +plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond +placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué +quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les +catholiques (7 septembre 1572). + +Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de +France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des +peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la +Vistule. + +Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet +1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du +monde.» + +Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans. + +La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec +quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un +moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille +hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti qui +faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et vertige. +Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les +villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par +troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait +l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils +pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés, +intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros, +et nombreux, mais peu de martyrs. + +Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement +eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait +fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles. + +On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie, +Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté +au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et +de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu +après en L'Hôpital, qui mourut de douleur. + +C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la +France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de +la nation, sa franchise, sa sincérité. + +C'est, je crois, de ce temps qu'en français _sans doute_ a voulu dire +_peut-être_. + +Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur, +industrieusement hypocrite. On commença à s'apercevoir qu'en effet la +Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa +théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté +catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et Rome, on +appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la liberté. + +Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des +saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge +protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas +leurs croyants. + +Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la +cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes +délivrés...» + +Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un +accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les +protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.» + +Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la +chose était tramée et préméditée de longtemps. + +Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré +d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la +gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que, +non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le +poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au +Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu! +c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder. +Et j'aperçus ses cheveux blancs.» + +Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant, +avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants, +trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant même sa mère, +ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait +écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! si vraiment il +avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune homme avait +dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingénieux coups +d'État que l'histoire ait contés jamais! + +Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et +combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son +droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait, +immuable dans son coeur profond, il tissait sans se déranger ce filet +sans pareil qui prit les ennemis de la foi. + +Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola +au lendemain de l'événement. Son coeur s'épanche à flots devant le +peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des +larmes. + +Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens +juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là +l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on +devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre, +comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le +banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort +au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât, +c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il +eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises. +C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni, +note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État «_incomplet_.» + +Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants. +Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait +forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en +fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant +«que ce n'était qu'une colère _soudaine_ que le roi avait eue de la +conspiration.» + +L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le +contraire à Rome. Il allait criant que c'était _le roi, le roi seul, +qui dès longtemps_ avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce +sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi. + +En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de +gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était +épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le +Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute +la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur +qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France +qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son +maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour +que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à +la gloire du roi très-chrétien. + +Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le _Te +Deum_ et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à +Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que +c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et +de bon coeur bénit ces pauvres assassins. + +Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se +montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître, +Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux. + +Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni +lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose +furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il +s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que +de l'avoir fait.» + +Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de +Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir +un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui +dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la +colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur +que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.» + +Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout, +se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et +soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable +trahison. Ce qui, par un _chassé-croisé_ fort ridicule, amena la cour +de France à nier en Espagne la préméditation. + +Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi +catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses +affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...» +(Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.) + +On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe +II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de +France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs +tergiversations. + +Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de +Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou +l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on +bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la +chose difficile. Philippe n'osa point. + +Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle +eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de +la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre, +douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle +ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât +«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la +tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre +d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas, +qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en +Espagne; on jasa, et rien ne se fit. + +Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais +l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare, +ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau, +clignant les yeux, sans y risquer la patte. + +Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a osé ce +qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait +pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur +n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que donne une +grande audace. + +On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci +insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine +d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle +dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât +du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion. + +Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles, +évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de +Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il +écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français, +au débarqué en Angleterre, se _saisît d'une place_, se constituant +chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu +d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart. + + + + +CHAPITRE II + +FIN DE CHARLES IX + +1573-1574 + + +«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux +s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les +voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement. + +«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place, +fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre +autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de +voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on +entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que +le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour +courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté que la +ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura +troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à +la même heure.» + +Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes +étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de +frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces +récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent +pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné. + +Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de +vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le +suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à +la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à +frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les +fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On +a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une +autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les +intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela, +par ne tuer que lui-même. + +Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la +Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré, +qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux +jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau). +Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'oeil, en parfait +désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un +demi-clignement loustic.--Trait cruel que le dessin du Panthéon et le +beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour +maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne +fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers. + +L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à +quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par +les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu +conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux +tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine +mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la +facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet, +apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth, +au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut +ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent +vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute +ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour +trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres +ms., 30 mai 1573.) + +Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers, +enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de +moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, +avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient +toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent +avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout +à l'heure va faire honteusement le plongeon. + +Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne +frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui +surprit au fou qui régnait son consentement au massacre? + +Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue +catholique: _adhérer franchement à l'Espagne_, s'unir à elle, accabler +partout le protestantisme. + +Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance. + +Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en +vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous +allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans +après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce +de démembrement de la France (1576). + +Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la +Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives: + +Unie et subordonnée à l'Espagne, _suicidée_. + +Ou bien, + +Flottant à part, divisée, impuissante, _suicidée_. + +Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la +France. + +Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au +naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX. +Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la +catastrophe imminente. + +Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le +tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui. +Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un +désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à +être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en +désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à +demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, +fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la +lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les +marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges. + +Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre? +On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy +n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les +princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient +de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et +le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort. + +Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis +étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la +dissolution des catholiques. + +La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se +fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris, +entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en +face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, +entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les +réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La +Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents +gentilshommes, et firent les braves à la tranchée. + +Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour +nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle +n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme +le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant +M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332). + +Pourquoi? pour trois raisons: _Élisabeth était reine_ bien plus que +protestante, et haïssait toute révolte. Puis _Élisabeth était pape_, +et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur, +horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle +pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle _suivait l'impulsion du +commerce anglais_, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de +gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui +en effet elle s'allia le 1er mai 1573. + +Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île, +attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle +abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de +nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux +Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue +de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large. +Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr. + +Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France, +et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des +attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne +de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et +qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le +commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi. +Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande +énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement +au parti _fanatique_, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort. +Les _fanatiques_ sauvèrent la ville, la maintinrent libre et +république; une ville vainquit la royauté. + +Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un +des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un +seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres, +jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu, +incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant +intrépidement les redoutes des catholiques. + +Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à +loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville. +Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de +démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait +amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses +s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un +siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes. +Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France, +Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun +voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On +essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même. + +On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon, +avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas +bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait, +on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés, +attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal +obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient +d'entrer dans ce guet-apens fratricide. + +Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants +vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du +parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint +s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle. + +Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de +coeur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent +à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées. + +Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation +polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On +traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois +républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, +ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout +ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573). + +Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de +Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX +n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément +la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la +France même_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison +d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le +monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les +luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant +vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins, +et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des +appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout +démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et +furent arrivés à Paris. + +Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége +inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son +impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue +d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté +d'Orient. + +L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les +longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises +séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour +empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait +paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «_s'étant meslé de +sa conscience_, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui +avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.) + +Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la +plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté +extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent; +d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut +tous les trônes. + +En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la +voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou +moins chimériques. + +Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec +Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à +Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre +intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour +Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince +d'Orange. + +Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien +mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau, +qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui +mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe. + +Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de +cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume +d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se +lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais +cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance, +convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main +sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem, +l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il +céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne +vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit, +nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et maître de tout ce qu'il +prendrait aux Pays-Bas (mai 1573). + +Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12 +juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres, +passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le +dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe. +Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui +révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de +franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à +Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés, +lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de +quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos +noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.» +(Groen, IV. Appendice, p. 81.) + +Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus? +C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi +de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas, +dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la +Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui +paya. + +L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les +Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on +donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574). + +Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché +appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant. + +Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il +avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient +véridiques. + +La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la +grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit +arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le +Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes +provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait +sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de +sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par +tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la +réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy. + +La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas +tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille +hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils +avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la +justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec +eux. + +«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour +surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri, +l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre, +et la cour en resta couverte de confusion. + +Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que +fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais +aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion. + +Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais +(_Démocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles +paroles: «On a maintenant le secret de la _démocratie hypocrite du +protestantisme_, c'était tout simplement une arme contre la royauté, +une cuirasse pour la noblesse,» etc. + +Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec +sévérité. + +M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que, +quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases +diverses que lui imposait la persécution, son essence est _la liberté, +la démocratie, le principe antimonarchique_. + +Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi +les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles? + +Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même +encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des +morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de +robe, d'artisans et de bourgeois. + +Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a +conduit souvent à vouloir retrouver le _fédéralisme_ de 93 dans les +tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards +des assassins. + +Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires: + +La résistance protestante, _bien loin de couvrir le retour à la +royauté_, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins, +fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme +du massacre et du guet-apens. + +La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement +urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les +droits des électeurs du _plat pays_. + +Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister. +N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque +dont la lutte fut un miracle. + +Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _né peuple, +essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans +les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui +puissent résister); mais, _au siècle de Louis XIV, son immense +majorité est peuple encore, industrielle_, et la Révocation de l'édit +de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française. + +Que vois-je au XVIe siècle? _Que le protestantisme seul nous donne la +République_, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la +grotesque caricature. + +Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot. + +Le mot. C'est sous son influence que _république_, chose publique, mot +appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre +du gouvernement collectif. + +La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis +deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et +habile le plan d'une constitution républicaine, _non pour s'isoler de +la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout +entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous +les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans +résistance la contribution générale de guerre. + +Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte +de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province +_comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinière, janvier 1575). +La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en +1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en +fait, de trois cents ans. + +Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur +action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps. + +Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie. + +Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du +massacre, échappé d'un coeur ému et grandi sous les poignards, qui, +dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu. + +Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de +Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul +succès n'a été si grand jusqu'au _Contrat social_. + +L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir +Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il +appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie, +puis contre la tyrannie même. + +Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de +là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute +fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire +convienne à un monde tellement changé. + +Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des +grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé. + +Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa +valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de +telles moeurs, et non le droit du genre humain. + +Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes +nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la +terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué +l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du +fief. + +Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le _Contr'un_, +écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute +qu'il n'en courût des copies. + +Le livre de la Boétie fut intitulé _Le Contr'un_. Celui d'Hotman +aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_. + +Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens. + +Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et +montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a +toujours eu) un _gouvernement collectif_. + +Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il +s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces +époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs +gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs +carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs +évêques; les capétiens leurs pairs, etc. + +Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des +parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire +prendre pour héritiers des grands parlements nationaux. + +Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté +barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps, +restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du +monde. + +Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de +républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux, +scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un +misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main +audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir +étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser +chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou. +Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent +le sac et le pillage nocturne de cette maison. + +Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en +janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, +jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait +s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine. + +À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches +des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France +adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le +contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et +l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une +telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie +une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la +rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à +merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre +pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.) + +On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait +régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et +de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant +général, Alençon avec les États généraux. + +Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus +austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances +politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus +violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants +pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des +protestants. + +Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident +La Mole alla tout dire à Catherine. + +Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête +sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie +qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le +fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé +par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux: +«Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si +prochaine?» + +Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui +peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce +(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une +cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour +son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de +cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que +cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles +pour que son coeur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle +fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans +ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même, +qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles +piqûres. + +Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le +faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du +Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra +Martinengo, un de ses _bravi_ italiens, assassins de profession. En +Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord, +elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert, +_le tueur du roi_. + +Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient +pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait +paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette +royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut +pas davantage. Le _pays de sapience_, la politique Normandie, montra +peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres +de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais +plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut +celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par +ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il +ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours +après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis, +qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tué Henri II; +elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'épitaphe hypocrite qu'on +voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et +mort depuis tant d'années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit +montre de sa _vendetta_; le sensible coeur de cette Artémise n'eut +point de soulagement qu'elle n'eût vu elle-même en Grève le supplice +de Montgommery. + +Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et +du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un +acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper +et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se +connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui +serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au +filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour +les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De +Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le +jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère, +répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été +faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la +reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé était en Pologne, +et Charles IX était mourant. + +On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à +Montgommery. + +Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il +était mort. + +L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de +plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile +instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme +trois choses: + +Premièrement, _que Charles IX voulait envoyer la reine mère en +Pologne_ rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout +fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait +très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur, +n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son +frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle +pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop +récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit +partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et +laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il +était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath., +Lettres mss. de nov. 73.) + +Deuxièmement, De Thou affirme _que tout le monde croyait Charles IX +empoisonné_. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien +par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise, +qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri +n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient +que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du +Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy. + +De Thou, en dernier lieu, assure _que les taches livides qu'on lui +trouva dans le corps_ firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu +que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de +larmes, dément expressément ce bruit. + +Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa +mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et +les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un +revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille, +s'entendre avec Montmorency. + +Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout +moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine. + +Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui +manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances +de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune +reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils. + +Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui, +pour la France, de ne pas laisser de postérité. + +Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou, +qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès +qu'il serait roi, quel homme c'était. + +Il ne se fiait point à sa mère[4]. Et ce ne fut pas à elle qu'il fit +sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui +eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers +de le recommander à mademoiselle Touchet. + +[Note 4: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont été +fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé les +précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son +maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy. +Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette +correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a +pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des +années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier: + +«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la +royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout +ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller +promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs +de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère +le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.--31 mars +1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise +resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à +Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla +de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti +vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à +Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se +défient du duc d'Alençon.--La reine pleure. On la sait maléficiée pour +qu'elle ne puisse avoir enfant.--20 mai 1574. Élisabeth déplore le +malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La +reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si +légère défiance. Éloquent et touchant.--31 décembre 1574. Mort du +cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le +jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir +devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit +de venir avec lui.--7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon. +L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur +de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle +fait ses affaires.--5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le +Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine, +qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on +se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on +pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.--18 décembre 1575. Sa +Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers +monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal +accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer +plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme, +ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout +plein de reliqueries pour des voeux qu'elle a fet.--23 novembre 1575. +C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le feroit +d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc. (_Archives +diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de l'ambassadeur de +Savoie à Paris._)] + +Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin +catholique. (_Lettre ms. de Morillon à Granvelle._) Les protestants, +les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de +Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il +adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur +la Saint-Barthélemy. + +Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on +n'en sut rien que par elle. + +De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant +dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des +affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui +il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public. + +Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti +sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le +poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la +terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de +préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des +catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses +satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant, +commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre, +aigu à son oreille. + +Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui +le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le +dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais +pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient +pourtant pas des chrétiens?» + +Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant, +qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui +furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique, +durent lui traverser le coeur d'une lame fine et pénétrante, plus +qu'aucun stylet d'Italie. + +Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «_La France est à +qui veut la prendre._» + +Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous +l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que +par eux la France boirait la honte comme l'eau. + +Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée +d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement +toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra +de l'argent. + +Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un +petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour +obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prêter, +elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crédit, celui de la +France ne suffisant pas. + +À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour +était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs +manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui +fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs +jupes. + + + + +CHAPITRE III + +DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY + +1573-1574 + + +Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe +siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il +brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma +table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre +cette oeuvre? + +C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce +siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers +volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé +trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de +sang. + +Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est +plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en +toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se +rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le coeur manque à +l'historien. + +Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai +force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées +derrière moi. + +Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat, +enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a +coulé par torrents. + +Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de +Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la +veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce +palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a +inauguré les sciences de la nature. + +Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire +des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé, +consolé et guéri. + +Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la +théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité +qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à +la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants. + +C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la +prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer +seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins +ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de +bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici, je +m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, de +vérité. + +Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux +grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie +humaine, si barbarement prodiguée. + +Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre, +ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous +trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.» + +L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe +Colomb,--l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut +Servet. + +Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur +identité. C'est la révélation de Paracelse. + +Parlons de celui-ci d'abord. + +Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher +d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux +mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant +d'aller à elle, la délivrât par un grand coup. + +Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les +montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il +fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au +point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que +ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la +médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura +qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature. + +Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit +fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes, +intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du +Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts. + +Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre +tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour +maîtresse. + +Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se +défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda, +d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de +Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur. + +Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue +entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine +est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation. + +Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme +peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un +malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son +chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous +dire.» + +Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que +celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la +Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce, +assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues +fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la +génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'oeuf des +animaux, à professer le rapport des deux règnes. + +M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant +contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son +livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la +femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères, +nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le +premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à +part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence +souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un +monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et +sérieuse du _Fons viventium_ (la source des vivants, la fontaine +sacrée d'où court le torrent de la vie). + + * * * * * + +L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La +France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi, +de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris? +On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts +hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse, +et dans la main et dans l'esprit. + +Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534, +quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le +Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet! + +Je dis _héros_. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles. +Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de disséquer. +Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale, +dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris. + +Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans +la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des +corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque. +Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit +erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur +les tombes. + +Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les +pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent +observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y +veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs, +ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par +les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les +ongles. + +Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science. + +Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel oeil +perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable! +Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait, +décrivait. + +Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore, +l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où +cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie +furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne +manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans, +avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle +(1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande +impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'oeuvre, que, pendant +tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la +science par la description de Vésale et les planches du Titien. + +Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du +grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de +l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de +Vésale furent très-probablement l'oeuvre collective, le résumé des +travaux communs de l'école de Paris. + +Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le +siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est +celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et +la circulation du sang. + +Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce +n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne +l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement. + +Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette +question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal, +ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela +mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit +ce mystère. + +À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui, +baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les +maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de +ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était trouvé, +décrit et imprimé. + +L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse +carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la +prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la +circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué +dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher. +Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit +toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires +seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il +en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire +de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la +découverte. + +La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se +suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute, +doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui +semble la vie même. + +Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la +trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut +connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de +délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du +sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le +bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé +par l'attraction du coeur.» + +Une larme du genre humain est tombée sur cette page. Un transport de +reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit +l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du +miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux. + +Qu'est-ce que le XVIe siècle en son fait dominant? La découverte de +l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui +trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui +démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc., +fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la +chirurgie. + +Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la +Renaissance,--astronomique, chimique, anatomique,--par Copernick, +Paracelse et Servet. + +Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la +grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de +l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!» + +Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la +lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle +ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del +Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en +tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire, +jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra +mieux!» + +Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions +colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et +Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce +rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, _l'éducation +humaine de la science et de la nature_. + +Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants +théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope +obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du +corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.» + +Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la +ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire +de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la +science nouvelle ne refît une scolastique. + +Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière +que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon +docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon. +Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne +voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du +vieux monde, il fallait d'abord donner la _Fête de l'âne_, pour +pouvoir dire ensuite avec la belle _prose_: + + Assez mangé d'herbe et de foin! + Laisse les vieilles choses... Et va! + +Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir +le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un +remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait +dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant +populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces +d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous. + +Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie +du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il +entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit +sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre +est le rameau d'or. + +Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre, +marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en +apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui +dominent tout: L'_exaltation de la vie_, l'impatience de l'homme pour +se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée +par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps +énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer +bientôt, l'invasion des spiritueux. + +Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les +découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la +_circulation de la vie_, la solidarité de l'être, l'infatigable +échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont +s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital +du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on +me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle +s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc. + +L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la +Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin; +elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la _justice_, +la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre, +c'est le mariage, la _femme_, ce noeud essentiel des moeurs et de la +vie. + +La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la +double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce +monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps +seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne. + +Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme. +_Non pars, sed totum._ L'éducation de la femme occupe le grand Luther, +et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la +littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le +civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de +l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des +Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour +venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du +grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour +lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les +cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.» + + + + +CHAPITRE IV + +DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT + +1573-1574 + + +Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive +étincelle, la _Gaule et France_ d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il +advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici, +seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde +détruit, ce semble, où a passé la mer de sang. + +Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne. +Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade, +malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet. + +Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit +maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des +Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la +Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont +féconds, mais pour la mort seule. + +De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls +ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince +d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération +qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y +ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont +et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires, +secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent +maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez, +assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier. +Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu +petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.» + +J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste, +clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés +des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si +peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein +cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à +voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble +qu'on ait mis la sourdine. + +Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite. +Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera +tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce +bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége, +du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une +époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une +invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons. + +Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On +ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire? +l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà +pauvre, impuissante et sénile. + +Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en +1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y +entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu +un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il +élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un +ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie +sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le +reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un _rictus_ d'une +hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en +castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées. + +Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau +de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la +dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque +et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux +mots. + +Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de +président, voulait, pour récompense du conseil de la Saint-Barthélemy, +se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France. +Mais il était marié; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrêta pas +longtemps; elle mourut après le massacre, et sa tombe en porte la +funèbre date. + +Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde +douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il +lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour. +C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces +deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient +plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier, +qui viendra. + +Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce +fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son +âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on +sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans +consolation idéale; pas un trait d'immortalité. + +La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés, +d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un +fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses +bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et +tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé +lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main, +elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en +soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit +être un petit livret de prières qui, sans cesse répétées, ne disent +plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide. + +La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits +chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités +galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant +l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux +nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain; +elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute +l'éternité. + +Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir +sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son +ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail, +après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier, +tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore. + +Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte +exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus +une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois +peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et +sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet +objet lugubre. + +Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers... +Dessous, quoi? le néant.--Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu +tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la +vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre +Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre. + +Oeuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur +volontaire, d'outrage calculé à la nature... Assez, cruel artiste! +assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, il est +implacable... La femme, reine fatale du XVIe siècle, qui l'a tant +mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et qu'elle +soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans +l'humiliation dernière, la livre à la nausée,--ayant mis dans +l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût anticipé +du temps pourri qui va venir. + + + + +CHAPITRE V + +HENRI III + +1574-1576 + + +Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il +s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la +couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites, +que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays. +Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils +amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la +Russie. C'est le premier démembrement. + +En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du +pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une +fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi +élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, tout +cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé, +découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité +héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan +l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille +mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout +cela est inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui +faut se hâter. + +Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au +grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait +toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des +honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de +Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim +et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer +comme Philippe II. + +On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante +hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de +construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit +asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter +comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et +changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux +sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition, +s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc, +avec un doux éclat de perles. + +Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il +traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y +laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne +valait guère qu'on en parlât. + +On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans +difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à +Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II, +il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette +prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de +l'Espagne. + +Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère; +elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute +l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la +petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui +conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine +n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre. +Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force, +sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider +l'alliance des _politiques_ et des protestants, c'est-à-dire de +brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la +royauté. + +Les _politiques_ hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la +Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit +qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé, +_protecteur_ des églises protestantes, qui ne demandait que liberté +pour tous, avec les États généraux. + +Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette +folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux. +Le vieux Montluc, qui était la guerre incarnée, balafré, borgne, +débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient, +qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut plus +guerrière que Montluc; elle opposa son _veto_ à toute négociation. Et +cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, où la cour +savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop heureuse +d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques. + +Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de +prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre +sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches, +durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le +voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner +aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous +arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et +Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi +m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre, +le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.» + +De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait +produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé, +comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa +toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré +un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied +ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à +travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau +peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il +regrettait le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se levait +pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et +mollement porté sur la Saône. + +La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en +tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces +processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux +rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et +lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier, +et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était +la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en +Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une +épouvantable tempête. + +Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter +vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des +processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de +flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien +plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait +partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et +de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal +de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait +la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les +portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en +releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit +dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal. + +Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent +sérieusement étrillés. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre +Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques modérés +avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant du +prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait +reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu +en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion +de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les +rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus +belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes +mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les +bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés +d'Henri III. + +Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment +la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait. + +Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne +le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur +parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table +vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par +les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien +refuser. Ordre aux secrétaires d'_acquitter_ les dons du roi sans +faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de +signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux _acquits au +comptant_ qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III +à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs. + +Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, je dois dire +pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous +les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui donner. Le +pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur romain, était +revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce semble, usé +jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en vieillissant +deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe. +Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la métamorphose +contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait +les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les +pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les grâces, et, comme +elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes +lames, qu'il supposait plus capable de le protéger. + +Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France; +tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris +aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse +extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux. + +Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de +juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les +documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se +taire en présence des propres lettres de Catherine[5] qui démontrent +son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, quand elle +se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même. + +[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors +du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer +qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En priant Dieu +vous donner cet que vous désirés... come jé dit has Boinvin...» +(_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le +résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant les protestants +vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil à Henri +III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est plus que puéril, +dans son épuisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a +provoquée étourdiment, malgré les conseils des Montluc, des Vénitiens. +Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la paix, je vous tiens +perdu.» (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. 1575._)--La lettre +inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (_Guerres de relig._, p. 280) est +_ms. dans Bréquigny_, t. XXXIII.] + +Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir +et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se +déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de +Montluc et de tous les militaires. + +Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son +fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile +à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait +pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix +sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une +assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand +mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le +trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, _Revue rétrospective_, XVI, +256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244). + +Sage conduite qui serra le noeud des protestants et des politiques. +Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité. + +En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, plus +fortes que n'en fit jamais Coligny. + +Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne +mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques. +Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait +mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la +Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De +Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on +apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le +venger. + +Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas +bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait +et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son +sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait +empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a +conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!» +Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé +par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit +six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80). + +Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le +dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en +hâte; _son fils Alençon s'est sauvé_ (lettre ms. du 18); toute la cour +court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône +à la tête des _politiques_. + +Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher +d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la +nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près +d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est +plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575), +elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu, +vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son +désespoir, n'aille au-devant de la mort. + +En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient +uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu +et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du +monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme +aux reposoirs (ou _petits paradis_) qu'on avait faits dans la ville et +où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en +croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé +de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner. + +Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour +où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas, +disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné +des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son +prisonnier délivré un médiateur. + +Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande +qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux +mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était +offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent +enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort +superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent +encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du parti +catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir son +duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr +(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance +pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom +populaire de _Balafré_. + +Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les +partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la +bataille, il relevait le coeur du roi, le refaisait brave et homme un +peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point. + +De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine +Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment, +importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille. + +Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie, +en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce +qui se disait alors de ses amants innombrables, et très-spécialement de +ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui se survivait, n'en était +pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de +Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour couvrir les faiblesses de son +aventureuse moitié. Henri III s'emporta une fois jusqu'à vouloir jeter à +l'eau une demoiselle de sa soeur, trop serviable et trop complaisante. + +L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise; +son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le +30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie soeur du roi +de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des +Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de Vitaux, qui +avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du +Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût fort aisément +pardonné. Viteaux détestait Du Guast. + +La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au +cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église. +C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable. +Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant +la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient +rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui +facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de +faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour +lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si +l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la +nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant +leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans +souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut +loyal. Du Guast fut tué le lendemain. + +Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve +tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi +devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait +qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de +garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi. +Les étrangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais _les +catholiques_ (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, jamais +royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 novembre +1575). + +Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de +livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et +entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les +reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri +III semblait perdu. + +Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon, +espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui. +Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le +roi, que tous quittaient. + +Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande +défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la +fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne +voulait en tout cela que «_se servir_ des huguenots». En même temps, +par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout +d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se +fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami. + +Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son +cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant +cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa +manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des +traités (6 mai 1576). + +L'article 1er n'était pas moins que _le démembrement de la France_. On +refaisait Charles le Téméraire. Alençon recevait tout le centre du +royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) Navarre +avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien sûr que +les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet, +_ils vont avoir cinq gouvernements_. Des treize que comptait le +royaume, trois peut-être resteront au roi. + +L'article 2 _constituait les protestants en une sorte de république_, +ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places +fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées. +Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand +déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des +victimes. + +Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux +qui l'avaient soulagé de sa royauté. + +Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, _les États +généraux_, qui devaient emporter le reste. + + * * * * * + +La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le +monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis). + + + + +CHAPITRE VI + +LA LIGUE + +1576 + + +Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose +dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière, +spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement +et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa +bonne foi. + +Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit +vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple. +L'ancienne France avait beaucoup du caractère _savoyard_.» J'ajoute +_irlandais_, _polonais_. Ces vieilles races catholiques nous aident à +deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères, +charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion. + +Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; tout effort +pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment +à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée, +peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austérité +de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort +économique) furent regardés de travers, comme une prétention +d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était +jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés n'eût eu +qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des +foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce que +disait _le bon moine_. + +On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des +capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand +Tolède envoya ici Loyola _étudier_. Encore plus populaires brillèrent +sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce +Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi +pour _étudier_. + +Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie +pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger, +qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des +casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit +cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on +croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les +chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon, +à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait +plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la +charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette +royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la +Chaise. + +_Il fit croire tout ce qu'il disait_; cela, c'est la puissance même. + +On a vu que, le 24 août 1572, _on fit croire_ que Montmorency, avec +force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny, +tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy. + +Le 25 août, _on fit croire_ que l'épine refleurie indiquait la joie du +ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les +cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et +décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre. + +_On fit croire_, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du +fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues +autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des +Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575). + +Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé +jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux +badauds épouvantés l'acte de la Ligue. + +Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire +croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et +subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là, +en 1576. + +Reprenons les origines vénérables de la Ligue. + +De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté +française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible, +la suite dans la persécution, qu'eut la royauté espagnole. La tourbe +ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un +obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est +le premier mot de la Ligue. + +Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives +de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent +les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a +vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas, +«n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.» + +La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand +précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut +frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par +la commune.» + +Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même. + +Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens +ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de +Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier +pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se +remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à +Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577 +apparaît quinze ans plus tôt. _Premier acte de la Ligue_, en mai 1561. + +La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut +arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur _capitaine_ Henri +en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les +revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements du +royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des +bravi, des reîtres. _Voilà le premier trésor de la Ligue._ + +C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville. +Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient +prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des +moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe +de l'évêché et des cures si puissantes de Paris. + +Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en +savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et +templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce +qu'en doit au XVIe siècle attendre le protestantisme. + +On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le +principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes +les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La +violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le +furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de +ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable +Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le +Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes +aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une +poupée d'Henri III. + +À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais, +Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et +Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À +gauche, rugissent Saint-Benoît, Saint-Séverin, Saint-Côme, +Saint-André-des-Arcs. _C'est la publicité de la Ligue._ + +On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la +Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les +petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III, +le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein +paquet de vipères. + +On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du +roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de +Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui +amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus +profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs +tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au +parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une _revanche_ des excès des +protestants; que la Ligue catholique était aussi une _revanche_, une +imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui +plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps +en choeur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité. + +La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre, +original. Marquons bien les différences: + +1º Les unions protestantes sont les actes _défensifs_ d'une minorité +massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte +_offensif_ d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut +lui retirer le couteau. + +2º Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux +unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace, +l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques. +Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est +traité en traître, puni dans son corps et ses biens. + +3º Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement, +comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir +judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine +catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de _grand +juge_ pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la +Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux. + +4º _Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue, +telles qu'elles furent du temps de Clovis._ Appel direct à +l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de +fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de +places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant +qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre. + +Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom +d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger, +ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale, +l'appel à la dissolution. + +Voyons les ligueurs à l'oeuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur +La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au Châtelet, s'en +vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que la Picardie, +donnée à Condé par le traité, forme une association _pour le roi_, +pour maintenir son autorité, mais _sous la réserve_ du serment qu'il +fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). Paris, menacé +d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la +Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un capitaine.» + +«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,» +c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils +mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin +qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont +cueillies.» + +À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin, +pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur. +Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan +d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.» + +Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent +les La Trémouille. Et de là partout. + +Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient +partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de +trente mille hommes. + +Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la +_majorité_ du royaume, pour la _presque totalité_. Il s'en fallait +terriblement. La France était fort _politique_. Si les choses eussent +été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur. +Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils +devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une +vérité à force d'audace. + +Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue. +Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, avec leur finasserie qui si +souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile épouvantail +pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la parole qu'on +leur avait donnée. + +Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement +importante. Il négociait en Italie pour faire venir les _Gelosi_, +excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de +Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient +d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en +était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États +généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le +destin de la France. + +Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce +jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le +collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait +par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine, +s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût +enviée. + + + + +CHAPITRE VII + +LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS + +1576-1577 + + +Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son +extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et +surtout le _Prince_. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain +remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de +Blois. + +Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle +disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les +ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que +des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce +parti même une simple minorité. + +Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la +réalité des choses. + +On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini, +usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin +Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des singularités +tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son sacre de +Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son +effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en +faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; cette +_envie_, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la fin +il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de +chemise. + +Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux +rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les +côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous +rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par +an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était +trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls +pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le +roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé +pour lui en emprunter deux. + +Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines +d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des +États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la +moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une +dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la +guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou +de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira, +et l'on tâchera d'attraper les protestants. + +C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer +aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied. + +Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle +favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle +s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine. +C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les +cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout +doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis. +Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même. +De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet. + +Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit +rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et +haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une +religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y +contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à +vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait +accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse. +Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était +majeur et saurait se faire obéir. + +Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue +le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui +emportât le pouvoir, la royauté même. + +Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain +avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec +un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus +de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils +devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient +frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la +Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le +duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner +en soumettant la France à Rome. + +Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui +venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre +ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et +transmis à Philippe II. + +La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un +matin sur son bureau une proposition anonyme. + +C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce +qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même +qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la +noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que +l'abolition de la monarchie. + +Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en +faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il +stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les +_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si +peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il +n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États. + +Premier échec de la Ligue. + +N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent +l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre +sans lui rien donner pour la faire. + +La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait +tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait +exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre +d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé; +que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même +vivre. + +Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle +se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea +elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse +(_qu'il n'y eût plus qu'une religion_). + +Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené +leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en +cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît +_sans guerre_. + +Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies, +les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez +clairement des intentions pacifiques. + +Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des +dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent +catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon +cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?» + +Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient +refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue, +assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine, +Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul +gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais! + +L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que +plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens +de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation +pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas +aux États généraux.» + +La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde. + +Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise). + +Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter. + +Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé. + +«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord +paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût +qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa +pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on +lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop +clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises. + +Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé. +«Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur, +ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer. + +Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie, +non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même +chose. + +Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres +essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des +trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du +roi. Le Tiers n'y consentit point. + +La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère +forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine +brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les +Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du +roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles. +Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés, +abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à +Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des +Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce +côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la +suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17 +sept. 1577). + +Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les +villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église +par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour +garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans. + +Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux +Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour +supprimées. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6] + +1577-1578 + +[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont +rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a +dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que, +quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense +surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de +Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et +Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza +qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui +expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès, +_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras, +le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs. +«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du +diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II +sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit +Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui +ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne, +cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la +décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit +au mur latéral de Sainte-Gudule.] + + +Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé +_Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit +au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune +soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de +ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.» + +Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien +entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un +masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité +militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier, +sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264). + +La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des +moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres +(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit +Philippe II. + +Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait +démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui +conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne +«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se +laissant peu voir, _donnant peu et tard_.» + +Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers +ne perdirent pas moins de 58 p. 100. + +Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de +Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et +il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua +précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné +l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il +put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en +frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient +des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés +qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment +de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son +système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait +rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses +créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses +pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans +toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là +ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment +cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an +après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc +d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas. + +Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il +n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui +manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par +écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les +Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et +les dispensait de conclure, en changeant la face des choses. + +Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le +trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid, +et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec +l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis +(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour +le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par +exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se +déclaraient contre l'invasion espagnole. + +On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape +Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de +Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les +prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus, +dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle +agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple, +quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle). + +Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative, +pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une +impulsion anonyme. + +Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut +chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde +ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous. + +Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la +décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la +création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré +Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en +Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et +contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser +l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583). + +Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se +caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur? +Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser. + +Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à +Paris. + +Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart +des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et +leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires +humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants. +Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi. + +Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal +de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau +monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs +atroces des guerres civiles qui vont venir? + +Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux +curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de +réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché, +tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands +foyers de la Ligue. + +En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en +persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous +l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les +nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les +copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les +honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de +stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au +coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au +profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont +des jésuites. + +À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de +romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices +spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente +la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en +occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue, +qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette +plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est +que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en +sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir. +Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la +pénitence, qu'on dirait que c'est le péché. + +Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand +Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux +sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il +n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur +grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise +qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les +_flagellants_ aux comédies. + +La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut +encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la +vaccine de la vérité_. + +Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé +s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en +venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne, +leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive +et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en +eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils +l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_ +ajournera Galilée. + +Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un +sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à +eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus +trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il +se promène en vain pour recruter un écolier. + +Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir +les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse +mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des +résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais +laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec +bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire. + +Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient +souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers, +Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent, +ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais. + +La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions +immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand, +qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils +les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur +appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et +dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance, +jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente +ans. + +En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par +les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et +par l'intrigue, et par l'enseignement. + +Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans, +élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération +qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les +séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et +Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre. + +Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la +direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde +catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans +les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le +Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de +France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre. + +Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va +voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe +II. + +Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être +cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout +un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman +qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et +élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on +le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé +au moins par la jalousie! + +On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme +l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore +sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre +des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des +succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire +de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son +profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste +du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui +battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens +(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par +Strozzi, dont personne ne parla. + +Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous, +rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui +donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font +penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus +la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le +cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié, +qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns +disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait +mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font +écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette +royauté de Barbarie. + +Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il +éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un +espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don +Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand +projet de la royauté. + +En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire +d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était +alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de +Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi. +Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don +Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit +plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une +aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas. + +Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises. +C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète +alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître) +_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un eût _conservé_ +Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III. + +Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner, +disait-il, les fonds nécessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais. +Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou +d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire, +se désespérât et mourût de faim. + +Il arrivait juste au moment où les Belges imitaient la Hollande et +rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé +Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour +les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement +horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue +au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée. +Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui +le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la +révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape +à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition +d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et +légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou _autre des siens_. Il ne +bougea pas. + +Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape +plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la +chose, disant aux États de Belgique que, _Don Juan étant l'homme de Sa +Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de +rester sous tout autre prince_, même catholique (De Thou). Ils se +laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers. + +Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis +de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et +d'emmener ses Espagnols _par mer_. Mais ils dirent toujours _par +terre_, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan. + +Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers +soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier? + +Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne? + +Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait +son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena, +on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même +lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo +(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1er octobre. + +En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba +malade au siége de Philippeville, de _fatigue_, dit-on, _et de +désespoir_. + +Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de +sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste +succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait +avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux +côtés. + +Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur +l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude. + +«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait +fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux. + +Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son +roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta +le prince d'Orange, et pensait à se proposer pour épouser Élisabeth +en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. Élisabeth était +femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de Lépante, eût bien +aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, hideux de petite +vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie +de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, VI, 452). + +Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance +secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans +aucune raison sérieuse. + + + + +CHAPITRE IX + +LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7] + +1579-1582 + +[Note 7: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de Marie +Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je les +prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée de +Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington +(_States trials_) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut, +avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les +événements militaires alternent avec les conspirations: un jour +l'épée, un jour le couteau.--Le curieux, c'est l'émulation des deux +polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.--Quant aux +tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise, +entravé par l'Espagne, essaye de se lier, _sans elle et contre elle_, +aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, _Marie +Stuart_, II, p. 235.] + + +Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été +Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était +un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à +l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux +passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever +l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un +bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579). + +Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le _Gesù_ dans +des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des +cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À +l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et +on appela le nouvel établissement le _séminaire de toutes les +nations_. + +De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les +colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui +n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai, +foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière +d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut +recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le +maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une +centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent +l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait +l'Irlande. + +Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de +Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et +d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade +d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit bientôt la +succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au +conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le +Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre +Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition +irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de +l'île, et finit misérablement. + +Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils +cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune +ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583, +sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre +d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on +s'en serait servi. + +Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir +sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire +XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur +que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint, +beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la +Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver. + +Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les +prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont +unité parfaite sous un masque varié. + +Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin, +aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et +qui n'en obtient pas moins de la Savoie la persécution des Vaudois. +Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, des +docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les +missions contre Élisabeth. + +De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes +(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec +toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux +ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis +éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils +avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace +(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment +dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance. + +Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité +stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est +examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre, +on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes, +leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et +voulues. + +Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la +_Monarchie visible de l'Église_, qui avilit les évêques, scandalisait +beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette +doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques +digérant difficilement le principe du _tyrannicide_, quelques +confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de +l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre +Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage. + +Cette doctrine du _tyrannicide_ se forma dans leurs séminaires par un +éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux esprits peu +associables. D'une part, tout prince _excommunié_ n'est plus prince, +n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en +un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa vie est à qui +veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les Jésuites ne +manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines +des meurtres républicains des _tyrans_ de l'antiquité; ils les +trouvaient toutes faites dans le fatras du cordelier Jean Petit, pour +justifier en 1409 la mort du _tyran_ d'alors. + +Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola. + +Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de +leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour +autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le +maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put +commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange +et le tyran Henri IV. + +Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point: +quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était +Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces +doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins, +fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en +droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut +tuer, c'est le tyran _illégitime_.» En Espagne, le casuiste Toledo +reproduit la distinction. Toute la matière enfin est splendidement +élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un +manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant (Philippe +III). + +Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de +cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce +distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de +l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant +la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait _active_; on +lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la +selle, la mort ne sera que _passive_, etc. + +Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces +sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main +des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique +qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des +_Exercitia_ d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent +un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur +charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse +captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de +donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une +émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils +maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la +tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle +prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de +jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à +Madrid, de Vienne à Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur +contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou le prince +d'Orange, contre tous les protestants. + +C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et +que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat. + +Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se +former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion +tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises +qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef +des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites, +la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la +mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit +d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue, +parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586. + +Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à +leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la +vieille cause, en réalité, perdait. + +La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des +modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une +assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de +Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France, +on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas +catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et +taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient +Londres et tout à l'heure Amsterdam. La petite, indestructible +Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, de Raleigh et +de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais l'espoir du monde. + +Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant. +On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce +qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait +impossible. + +Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour +détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve, +c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au +pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et +impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques +anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait +ajourner l'exécution d'Élisabeth. + +Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de +Philippe II. + +Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré +Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait +beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez, +la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait +la sienne), il semblait fort auprès du roi. + +Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle +de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait +moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On +n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui +insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis de +longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que +Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait. + +En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la +princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières +mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le +prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est +pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en +Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera +l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.» +(Groen, VII, 166.) + +Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient +obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du +roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on +spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a +voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un +voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance; +il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui +plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon +patriote, et _il est le tyran_ du peuple. + +Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites +enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est _le meurtre des +tyrans_. + +C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est +plus nommé _Herculès_, mais _Mucius_, étant appelé alors à d'autres +vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de Tarquins. + +La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à +merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un +brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la +phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se +dénonce et devient claire, comme oeuvre de Loyola. + +Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse +assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme +voleur celui _qui jamais ne voulut manier les fonds publics_, et comme +assassin le _chef du parti de l'humanité_. + +Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince +d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de +la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple, +vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors. +À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste, +vénérable, dans l'avenir. + +Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom +d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des +catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on +les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en +corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats +pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la +vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices +atroces qui étaient alors en usage. + +Mais revenons à la France. C'est du séminaire de Reims, fondé par les +Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est +de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la clientèle de cette maison, +que, la même année, part pour l'Écosse, ainsi que nous avons dit, un +Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi, +et fera périr le régent Morton, allié d'Élisabeth. Roman bizarre, +improbable, chimérique, qui se vérifia pourtant à la lettre, dans une +rapidité terrible. Aubigny aborda en septembre 1579, réussit, plut et +charma, fut maître; en moins de dix-huit mois, ce doux et charmant +Aubigny put décapiter Morton. Élisabeth avait perdu toute influence +sur l'Écosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trône de +l'Écosse. + +Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme +d'inertie les arrêtait, celle du parti _politique_, qui, sans même +remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire. + +Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils +tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore +Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en +conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans. + +Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se +brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que +désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561 +de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés, +objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la +prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la +guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout +commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des +pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait +éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues, +comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on +prît les armes. Le prévôt des marchands alla demander secours au +Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des +pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi +les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils +payeraient au moins dix années encore. + +Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons +ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit +pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en +état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse, +était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances +avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile, +intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface +VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par +Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas +de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne +pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir +chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses. +À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral, +d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de +Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez +les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient +d'Allemagne. + +Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant +soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara +l'oeuvre du président Brisson, la première codification de nos lois, +appelée le _Code_ Henri. + +Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu +qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il +n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les +fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager. + +Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du +siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours +plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas. + +Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un +siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les +provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient +voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis +XII. + +Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement. +Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen +et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places +qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III +essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en +révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait +parfaitement. Il réunit tout contre lui (_Guerre des amoureux_, +novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit +Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et +de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du _vert +galant_. + +Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou. +Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins +au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de _sa faiblesse +pour les hérétiques_ (26 novembre 1580). + +On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère +entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas, +Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et +nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la +Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient +être maîtres de l'Europe. + +La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et +trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe siècle, un de ses ancêtres +avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux +Açores. + +Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son +argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur +époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie +était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti +protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du +candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la +France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il +était parvenu à tirer des États l'acte qui leur coûtait le plus, la +déchéance de Philippe II. + +Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais +attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui +agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce +fut un coup de foudre. + +À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du +roi. + +Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. _Et +nunc erudimini qui judicatis terram._ + +L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français +Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan +magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des +catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du +mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de +malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force, +ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable +dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres +d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._ + +Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours +l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de +crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont +les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils +viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement: +_Assassin._ + +En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une +force, en révolution, de mépriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de +93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient +ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens +commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence +calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle +enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des victoires +que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers. + +Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de +silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique +figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II +amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment _un Jupiter_ +incestueux et libertin. + +Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le coeur de +Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment +ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se +vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence +cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune +Antonio Perez! + +Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la +princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le +manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré. + +Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde +par la grandeur et l'audace de ses entreprises? + +Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de +l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients +révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa +banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le +peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur +les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise +désespérée de vendre les biens des communes (Ranke). + +Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi +la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et +déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui +pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_, +et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois. +Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent +formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un +peuple, contre le premier roi du monde. + +La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait +d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de +France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la +révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant +contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y +tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur +Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande +si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs +complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat. + +Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV, +Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi +très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs +tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq +seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580, +son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous +côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique, +visaient à lui ôter la vie. + +Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la +reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive +même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc +d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des +Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques +au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle +l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle +croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri +III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas. + +Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais. +Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des +Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant, +l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent +d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait +scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise +pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville +libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal +qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique. + +Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener +l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui +n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de +consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à +l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés, +le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais +passé un jour sans prier _pour la reine_.--«Pour quelle reine?» lui +dit-on.--«Pour la reine Élisabeth.» + +Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le +travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti. + +Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81, +le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient +tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et +d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait +l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir +entraîner Philippe II. + +Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le +poignarde; un moment on le croit mort. + +C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la +mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme, +dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques, +n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble +et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur traître comme +son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de +Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort +de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre, +menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se +trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé. + +En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune +dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle +épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était +étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et +l'extraordinaire beauté de coeur. Elle donna au grand homme, dans +cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui +l'image, l'âme même de Coligny. + + + + +CHAPITRE X + +LA LIGUE ÉCLATE + +1583-1586 + + +On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte +qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt +subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria: +«Vive la reine!» + +Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents +ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582), +où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si +entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous +disons: «Vive Élisabeth!» + +La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II. +Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Élisabeth +est le palladium commun des nations. + +Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un +concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises. +Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les +missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse, +qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace +Élisabeth. + +Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres +et des assassinats. + +On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à +Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien +accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme; +le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses +meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du +siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à +faire tuer le prince d'Orange. + +La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes +et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la +forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la +clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la +reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans +Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme +où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la +guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada. + +Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre +n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux +jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement +assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient +naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait +un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de +les recevoir en Hollande malgré les États généraux. + +Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après +l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises +et du prince de Parme pour assassiner Alençon. + +Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des +Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant +mieux. + +Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne +pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie. +Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était +caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce +bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce +qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il +lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le +prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait +passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des +assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il +donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais +du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et +l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la +Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté, +voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le +secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui. + +Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de coeur et de morale, +la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde +d'indignation, réveillé tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi. +L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les +résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine +ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public +n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de +Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratégique sur les +Belges, abattus, effrayés et lassés. + +Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour, +n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces +grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la +lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur +situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès +sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le +parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les +Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant +Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur +échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative, +audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583). + +Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe +II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims, +le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des +armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On +était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise +et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats +allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise +voulait seulement que le pape donnât cent mille écus. + +Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II. +Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols. +Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur +atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait +méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de +l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer +deux mille moines. + +Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre +sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à +Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou +qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes, +mais que la saison était avancée, l'Angleterre _trop froide_, qu'il +fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se +perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais +qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques +anglais qu'après l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-même +aiderait à les chasser_. + +Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien +faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement +étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise. +Défiance sage mais qui fit tout manquer. + +Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre +si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on +était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours. + +Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur +d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les +complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa +basse perfidie d'assassin. + +L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence +dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De +Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis. +Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend +contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir +d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la +messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À +grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance +du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans +la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme +popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard, +spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue +d'un coup de pistolet (10 juillet 1584). + +Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser sa mort, +et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme +avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer +sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à +un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant, +très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui +rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux +Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne. + +En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens +sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux +gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des +canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des +Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit +ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la +force, où? aux pieds d'Henri III! + +Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre +personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue +elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit. + +Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le +dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères; +il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa +famille. + +Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une +chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était, +elle les voulait toujours, et détestait les deux vizirs, Épernon et +Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire +qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône _ses +parents de Lorraine_. Étrange aveuglement. Cette femme de tant +d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les +Guises travaillaient pour eux. + +Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui +allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la +vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher, +de la prier d'intervenir. + +Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la +troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le +monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il +n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis. + +L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la +grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui +eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y +eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait +force, tout lui échappait. + +Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et +Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce +que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la +conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne +menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à +la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne +parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui, +mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib. +81). + +Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à +s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31 +décembre 1584. + +Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la +France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi +de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince +catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV. + +Cet acte d'_Union_ fut la porte par où l'Espagne entra en France. + +L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse? +Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y +entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent +fort bien que ce n'était qu'un acte politique. + +Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui +offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le +paraissait? + +Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon +catholique, pénitent des Jésuites. De coeur et de nature, il avait une +vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques +un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la +Saint-Barthélemy. + +Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un +homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait +bien vu déjà les faciles revirements; il s'épuisait à dire _qu'il ne +demandait qu'à s'instruire_, que d'avance il se soumettait à ce que +déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc., +etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient fort pensifs. + +Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique. +Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_. + +Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est +que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six, +après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en +travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années +pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces +pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les +mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de +la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout! + +Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord, +entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir +employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en +Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté +de le croire un peu fou. + +Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son +compte la conquête du Portugal et des Açores. + +Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il +faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des +comparaisons. + +Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une +manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il +voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils +ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et +n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante +mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille +francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti; +c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par +l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou. + +Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu. +Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés +de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement. + +Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2 +janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il +agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente, +bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue _est +celui même de l'Évêché_; l'évêque était toujours Gondi, le frère du +conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? _L'achat des +armes._ Déjà on projetait les Barricades. + +Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou +encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de +Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour +rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y +joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la +Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent +très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents +instruments. + +Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les +machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne +tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié. + +Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour +brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille +étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait +encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs, +on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec +force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour +expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme +le Béarnais va traiter les bons catholiques.» + +Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les +hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple +enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever +Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après, +viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en +émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à +Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque +affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait +l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas. + +Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et +Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et +le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent +Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât +vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à +Guise: «Il le faut.» + +Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile. + +À la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il +refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu. + +Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne +celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un +solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux +prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non +Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait +d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome +consulter cette autorité. + +Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le +roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais +d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques, +espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et +embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne +demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue +jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa +négociation consiste à livrer tout. + +Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des +places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à +Mayenne, Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinant +au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura +Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le +roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient +contre lui. + +Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union +n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables +citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité +à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port, +une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court, +au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient. +Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était +aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en +approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets. + +Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su +tout, révélé tout. + +Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui +mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache +en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu. + +Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les +ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le +duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est +vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant +bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et, +le 10 août, avait publié un manifeste en commun avec lui et le prince +de Condé. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'étaient +pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne +eût franchement, fortement secondé les Guises. + +Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien +de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur +Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que +le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne; +tantôt ce sont des fonds qui viennent. + +En réalité, rien. + +Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre +85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants. + +Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous +l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que +la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se +vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement +et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire. + +Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur +l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le +commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait +bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre. +Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si +la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour +faciliter le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle éclaircît de +nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre. + +Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour +accélérer le miracle. + + + + +CHAPITRE XI + +LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART + +1584-1587 + + +Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les +colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut +se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal +Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la +douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du +jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308, +1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre, +inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les +bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes +étranglées,--mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui +l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé. + +Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui d'Élisabeth et +le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un règne de crise, +dans une lutte si inégale contre la coalition de l'Europe catholique. + +Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable +Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, _De Monarchiâ +visibili Ecclesiæ_, livre écrit par un secrétaire de Marie la +Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders, +homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion +d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la +monarchie du pape, mais _qu'il est la monarchie_, une religion +essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir +absolu. + +Maintenant, représentons-nous ces jeunes coeurs d'exilés, cherchant, +dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas! +est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un +coeur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en +Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges +contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre +comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en +Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces +carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le +général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit +en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort. + +Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la +mystérieuse _junte de nuit_ qui gouvernait sous lui (et presque sans +lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique. + +C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et +corrigeaient les actes du clergé espagnol. + +Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux +pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent +bien moins pontifes que princes. + +L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le +coeur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de +l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la +tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la +cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des +voeux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII, +que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la +Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût +accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas. + +Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les +Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés, +quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils +imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583), +même sans le pape (1585). + +C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action +espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais +exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire +périr Élisabeth. + +Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient pourtant +deux défauts: + +L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents +et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie +même de la prisonnière. + +L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff, +VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543, +s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait +toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes: + +«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en +trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux +servir à la reine Élisabeth.» + +Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue +de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les +âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La +vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus +simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus +hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente +d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent +aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès +de moeurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en +Allemagne (procès imprimés par Joseph II). + +La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup +de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, _au +moyen des confessions auriculaires_, découvrir les menées des +catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui +nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti +catholique à la police protestante. + +Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent +combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations +meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la +corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras +d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents, +domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de +l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les +premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth! + +L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres, +Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de +Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible +portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un +vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa +fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la +tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en +effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber. + +Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une +curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au coeur du +parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables relativement, +la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe +pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut prise +l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et +Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims. + +On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre +Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus +victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti, +mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle. +Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des coeurs, cette +prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en +France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit +Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément +Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible, +qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les +hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde +catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas +vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest, +vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait +dire: «On pleure pour moi.» + +Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par coeur les +très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle +l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il +la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de +Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages +s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte». + +Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous +les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne +m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale +fée tout ce qui faisait le danger du monde. + +Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux, +protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de +Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique +de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage, +encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce +le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'oeil fixe et baissé, +n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la parent des +récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine +très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley +l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre +d'Élisabeth. + +Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint, +non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre? +L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée. +Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa +tête, entassa et épaissit un épouvantable orage. + +De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée, +étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury, +faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle +enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme +leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et +nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess +(Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.» + +Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie +considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans Labanoff, +VI). + +Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son +douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut +dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours. + +Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec +l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait +tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des +pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres, +horriblement satiriques. + +Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère +de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle +aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou. + +Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se +pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où +elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits +touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet +devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent +verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le coeur +des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom! +Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre +Élisabeth. + +Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un +dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand +peuple uni, déterminé à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante +prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, cette +attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et +l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il +s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et +portée sur le coeur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne +durent trouver guère que des fous. + +Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, +homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois; +plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart, +étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait +pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr +qu'elle ne manquerait pas de l'épouser. + +L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua +l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, +dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit +catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer +Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement +la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à +Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un +Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec +laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, _on +n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain_. +Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des +lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses +scrupules. + +Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère? +Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda à +voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti +qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste +qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait +pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen, +qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le +pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry +reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin catholique qui le +dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord, +_ne connut pas_ Parry; puis le connut, mais _ne se souvint pas_ qu'il +lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait +chapitré fort et ferme, _détourné de son crime_. C'était la finale +ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry +n'avait été qu'un agent de Walsingham. + +Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le +prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec +sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une +lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour +empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, +pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une +machine contre Élisabeth. + +Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des +Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. _Il donna un congé_ à un brave +catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le +_hasard_ voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le _hasard_ +voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prêtres, un +docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît; il s'y mêla +et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à faire: +c'était de tuer Élisabeth (State trials). + +Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces +pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il +dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur +fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine +excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À +force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on +voulut. + +Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout +chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à +Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent +lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la +reine. + +Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient +nécessaires: 1º il fallait que Mendoza leur donnât des troupes +espagnoles, _les catholiques anglais étant trop peu nombreux_; 2º il +fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une +invasion espagnole _qu'ils redoutaient_. En d'autres termes, les +Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer +l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces +moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner, +manquer de tout. + +Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était la nation, +plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jésuite +Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi depuis six +ans par Walsingham; il l'avait laissé près de cinq années courir +l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas +arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir +jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de +1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage. + +L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur +grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne +languissait. Philippe II avait été malade en 1585 (Gachard, Philippe +II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les +dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser +sa _junte de nuit_, qui le suppléa un peu. + +Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague +ou le couteau. + +Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée. +Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou +six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin +passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de +l'exécution. + +Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur +Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens +embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois, +s'embrouillaient de trop de projets, sans voir assez si les points de +suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur +histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps en +temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il +peut. + +Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée +sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les +catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint, +mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire. + +Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes +têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des +leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et +importante avait justement sa maison tout près du château de Chartley, +où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr, +ayant son père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de +l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et +en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune +et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'expérience et +d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très-bien diverses +langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres, +qu'il était un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le fût alors. + +Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et +croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour +l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays +qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne +disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la +reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer aussi un +homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et la +pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des moeurs, ne font +pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient indifférent. + +C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit +qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington +sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et +que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle +occasion en tuant la reine d'Écosse, au lieu de tuer Élisabeth. + +Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il +avait profité, et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur +intermédiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter +dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie +Stuart, de façon qu'elle pût se perdre. + +Élisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle +était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en +venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force +que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme +responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de +Charles Ier. + +Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement +proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient +guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le +danger actuel; Élisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une heure. +Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement de +l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de +Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini. +Marie de sa tour, sortait reine, et son avénement lâchait le soldat +dans les rues de Londres. + +On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture +des _Maranes_, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une +scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages +d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus, +navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise +charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce +que c'était que les saccagements de ville, et elle s'évanouissait +d'épouvante à la seule idée. + +L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi? +Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait +quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux +Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au +peuple des marchands: «Traitons, devançons le pillage.» Un sûr moyen +d'être pillé. + +Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain le +silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des +longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les +mendiants soldats, la torture et les poux. + +Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte +de l'Armada, quand elle vint traîner le long des côtes, exposa aux +marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris, noirs, un +corps d'inquisiteurs tout prêts. + +Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne +demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort, +de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait +l'Angleterre. + +_Reine propriétaire_ (c'est un mot de Philippe II). Propriété +terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle? +D'avoir fait un _legs de l'Angleterre_ (20 mai). L'Angleterre léguée +la tua. + +C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur +frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à +la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais +elle dit que, si son fils ne se fait catholique, _elle le livrera_ à +Philippe II. + +Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Écosse pour +cette oeuvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise +appuyait ardemment les envoyés d'Écosse près de Philippe II. On voyait +bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se +faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Édimbourg, ce que +la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la +chose encore plus claire, ces insensés d'Écosse se mirent à dire la +messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu. + +Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient, +conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes, +qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus +fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, _à sa +chère souveraine_, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui tend +à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis +familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet 1586.) À +quoi Marie répond sans hésiter: «_Il faudra_ mettre les six +gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.) + +Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort +d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de +l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux +de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est +contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces +belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant +perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de +ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les +visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit +faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à +retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le +remercier les agents de Walsingham. + +Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où +Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir +promptement, sur-le-champ, etc. + +Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut +que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à +Farnèse en Flandre, et c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra à +Farnèse l'ordre de départ, _de sorte qu'Élisabeth tuée_, dans cette +crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, _il y aurait eu +cinq ou six jours perdus_ avant que le secours espagnol mît à la +voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid. + +Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès +d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois. +Elle en fut renversée. + +Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en +fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans +doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement +d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que +déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés. + +La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son +écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre +secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais +Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au +nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans +son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et +que Marie avait dicté. + +Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant +qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises; +qu'elle était venue en Angleterre _sans y être forcée_. Ceci était +très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur, +Castelnau, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre, elle +conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir. + +Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne +pas connaître Babington, _puisqu'elle ne l'avait jamais vu_, soutenant +même _qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point +répondu_. Elle prit Dieu à témoin _qu'elle n'avait jamais consenti à +ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre_. + +Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette +défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine! +Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des +martyrs, des héros de la vérité! + +Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables +pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent; par +exemple, l'Innocence de la _très-chaste_ et débonnaire Marie, le +Martyre de la reine d'Écosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout +ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimés la +plupart dans l'année même des _Barricades_ et de l'_Armada_. Ce sont +des armes de guerre lancées contre Élisabeth et contre Henri III. Le +but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France +trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails +inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des +pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du _Martyre_ dit que +Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281), +chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille. + +Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont +écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, spécialement +les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre (307); +spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes +et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin gaufré, +le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de soie, +et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces belles +choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternel? + +Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés +ignobles qu'on ajoute sur Élisabeth (651). Quand la fureur fait +descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que +l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité. + +Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de +son coeur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres +idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous +tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots +pamphlets des Jésuites. + +«Son jugement fut irrégulier.» Non, ce n'est pas la vraie cause qui +vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par +les mains sans que vous y insistiez. + +Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui +vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que _c'était une femme_. + +Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La +mort de la plus coupable semble un crime de la loi. + +Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si +l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui +faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les +Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes +pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis +que la mort dans la vie de cette femme. + +J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j'ai dit ailleurs +avec plus de force que personne (_Rév. française_, t. VII): «Il n'y a +contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent +coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose +bizarre, _elles ne sont pas punissables_. Malheur au gouvernement qui +les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les +frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la +Grâce; la loi ne peut rien sur elles.» + +Élisabeth le sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable +tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses +ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la +poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui +arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait +elle-même à jamais dans le coeur des hommes. + + + + +CHAPITRE XII + +HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME + +1587 + + +La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a été justement +intitulée _les Guerres de religion_. L'histoire misérable que nous +faisons maintenant devrait s'appeler _les Intrigues sous prétexte de +religion_. + +[Note 8: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi fréquemment De Thou +pour l'intérieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et +purent savoir beaucoup, étant et au Palais, et à la Cour, et dans les +rues; son père le président était colonel de quartier.--Personne n'a +bien compris qu'aux Barricades Guise était traîné par l'Espagne, qui +le risqua, comme un brûlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.] + +Les catholiques peuvent là-dessus s'en fier au pape lui-même. +Sixte-Quint avait en dégoût la grande tartuferie à laquelle on +l'associait. Ce bon père, tout occupé de sa petite affaire romaine, +d'arrêter et de faire pendre les bandits de son désert, regardait de +loin sans plaisir la sotte pièce de la Ligue. Il voyait de mauvais +oeil ce que _ses fils_ les ligueurs et _ses fils_ les Espagnols +s'obstinaient à faire pour lui. Il leur donnait à la rigueur des +parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre. «Si +j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde +d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.» + +C'était un rusé paysan qui n'était pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait +guère de vérité dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et +que, s'il y avait succès, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il +dépendrait plus encore. + +L'Espagne marchant sur l'Europe, menaçante malgré sa fatigue et son +appauvrissement; l'Espagne, aidée d'une force immense d'illusion et de +terreur, poussée par l'armée du mensonge, unie si intimement à la +réaction fanatique qu'elle n'avait pas même besoin de la ménager, +voilà ce qu'on voyait venir. + +Force fatale qui, quoi qu'elle fît, parfois insultant le pape, parfois +massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas +moins catholique et la catholicité elle-même. + +On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des +Jésuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des épées +d'aventuriers. Ils retombent toujours à l'Espagne; ils sont à sa +discrétion. + +On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait être +par elle-même, le chimérique roman de Guise, qui vainement se figure +_qu'il se servira de Philippe II_. Il ne fait rien que se perdre. La +Ligue n'a de force sérieuse que par sa base espagnole. + +La Ligue fut-elle une chose française et nationale? Les Français du +XVIe siècle (après le Gargantua et pendant qu'écrit Montaigne!) +sont-ils véritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant +populaires qu'entasse M. Capefique auront peine à me le faire croire. +Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville, +convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de +fêtes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les +élans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confréries, +des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des +actes officiels, émanés de l'autorité. + +Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en défiance sur cette +prétendue popularité de la Ligue pendant vingt années, c'est la +longueur du temps même. La France n'est pas si longtemps folle. Une +pièce qui traîne ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence +sans cesse pour avoir de fréquents entr'actes et laisser la scène +vide, n'est pas une pièce française. Il y fallait une patience qui +n'est pas de cette nation. On l'aurait sifflée cent fois si le +véritable auteur, le clergé, n'eût été là, avec sa forte police de +boutiquiers ruinés, de mendiants à bâtons, et son arrière-garde +espagnole. + +Dès 1586, dans les dépêches d'un agent très-clairvoyant, vivement +intéressé à la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu +curieux: «_La Ligue a dégoûté tout le monde._» (Archives diplomatiques +de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.) + +Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner sa fille +au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intéressés, de ceux qui +comptaient se servir de la Ligue pour démembrer la France, qui +travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon. +(_Ibidem_, 27 avril 1587.) + +Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales +qu'on suppose, Guise n'eût pas eu besoin d'attendre toujours Philippe +II. Quoiqu'il tirât du clergé, quoiqu'il tirât de ses biens qu'il +était obligé de vendre, il tendait toujours les mains à l'Espagne; il +en recevait l'aumône, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les +troupes. + +Il savait très-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir +devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589. + +Dans les villes mêmes, si faciles à terroriser (nous l'avons vu tant +de fois), la Ligue eût eu le dessous, si elle n'eût sans cesse employé +le moyen suprême, à savoir: le _peuple_, son _peuple_ d'assommeurs, +celui qui mangeait à midi la soupe des couvents et touchait le soir +l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les élections de +la milice en 1588. + +L'étranger, toujours l'étranger. Voilà ce que tout Français un peu +clairvoyant voyait à travers la Ligue. + +Allez donc, sots érudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de +la Convention! Comparez, je vous prie, les défenseurs et sauveurs du +territoire avec ceux qui livraient la France. + +Cette misérable France, si loin de ses premiers élans spontanés, +nationaux, si loin d'Étienne Marcel et des vrais États généraux, +qu'avait-elle pour se défendre, au XVIe siècle, devant la puissance +espagnole? Hélas! rien que la royauté. + +Cette royauté funeste, cruellement dépensière et folle, elle est +encore le point central où il faut bien ici se rallier. + +Cruel abaissement des temps. Dans le précédent volume, nous +stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme +Henri III. Nous voici réduits maintenant, par la Ligue, ce monstre +d'hypocrisie, à regretter Charles IX, à favoriser Henri III[9]. + +[Note 9: 12 février 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va pas +au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra +bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains +qu'il porte dans sa poitrine.--20 février. Guise va toujours à pied au +milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de Sauves a dit que si Guise +se hasardoit à s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans +respect.--16 février. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de +l'argent au roi de la part du clergé pour continuer la guerre contre +le roi de Navarre.--28 février. Hypocrisie de Guise. Il dit à +l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il +embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces +jours de pénitence, où les débats étoient bannis, on parleroit des +affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement, +où il serviroit mieux le roy.--10 mars 1586. Guise fait effort pour +que l'argent que donne le clergé soit remis en ses mains pour la +guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et +présidents.--13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se +jette dans Genève avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux +de la ville (pour la garder contre la Savoie).--14 mars. La nécessité +d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre +et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de +conseil. Et le clergé payera tout. + +23 mars 1586.--Le roi ne consulte plus sa mère. Il met des impôts pour +rendre odieux Guise, qui veut la guerre.--1er mai. On réduit Guise par +la pauvreté. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr. de +revenus.--14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes +ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ôter l'honneur et la vie; mais +je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans +après nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite à ce +royaulme.--Guise aspireroit à la couronne après la mort du roi.--27 +mai. La Ligue a dégoûté tout le monde. Guise s'est laissé mener par le +nez.--18 juin. Dévotion d'Henri III. Le pape le prie de modérer ses +abstinences.--10 juin. On va imprimer les lettres de Guise à l'Espagne +et au pape. Le roi est devenu le plus fort.--4 juillet. Le roi a +dressé 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher à la +garde-robe.--15 février. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc +pourra tomber enfin sur Genève que le roi défend.--D'Espernon périra +le premier, et l'on profitera de ses débris.--20 février. Le roi +devient mélancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il +laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait +Épernon pour Guise.--6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie +fût dans Genève, qu'il s'en réjouiroit avec le duc.--31 mars. Le roi +s'abandonne; mais si d'Épernon vient, il peut tuer ses ennemis. +Épernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.--20 avril. +Le roi, larme à l'oeil, met le chapeau de Joyeuse à Épernon, et celui +d'Épernon à Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tête: union.--29 +avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et Lyon. Sans +Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de Dauphiné.--2 juin. +Savoie pourroit se déclarer défenseur du roi, qui lui remettroit ses +places plutôt qu'à un d'Épernon.--4 août. Guise, au désespoir, avoue +qu'il appellera les Espagnols.--C'est à ce point de ses affaires le +plus ébranlé qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy ay faict tenir +les 2 billets. On verra ce qu'il répondra.--3 septembre. (Aux États), +il y aura quelque querelle d'Allemand qui troublera la fête. Les +fourriers des princes s'y entrebattent déjà.--11 septembre. Le roi est +vindicatif et dissimulé, mais qui n'exécute pas, il sera toujours +prévenu par M. de Guise.--12 septembre. Guise a 5,000 arquebusiers +dans Orléans, et l'ambassadeur offre du secours à Guise, qui se croit +fort et ne veut encore agir.--Guise en vient à nonchaloir, reprend ses +amours avec madame de Sauves.--Le roi fait entendre qu'il le fera +connétable.--1589, 17 mars. Le président Jeannin m'est venu trouver; +il m'a dit que V. A. devoit agir, que M. du Maine estant élu +lieutenant de l'Estat, ne pourroit sans rougir consentir ouvertement +et du premier abord qu'on démembrast la France.--Voyant qu'il parle +vaguement comme Guise, le Savoyard répond durement, écarte les belles +paroles de Jeannin, dit qu'il lui faut au moins le Dauphiné sous la +protection de la Savoie.--Les trois ou quatre qui mènent les affaires +offrent le Dauphiné et la Provence.--_Dépêches inédites de +l'ambassadeur de Savoie._ Archives de Turin.] + +«Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de l'Inquisition. +«Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit autant ici et se +méconnaît elle-même. + +On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite +pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru, +on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier, +quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à +l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du +fond? Son Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? Mais non, +nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont guérir +tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs irréprochables +des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? et quel serait +leur succès s'ils venaient à bout de leur oeuvre? Ils ne vivraient pas +un quart d'heure sans subir deux conditions: _un démembrement féodal_, +qui mettrait la France en pièces; et la tête de ce monstre _serait le +tyran étranger_. + +Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la +faiblesse actuelle du roi de Navarre, en attendant qu'il grossisse et +soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le parti +espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons cet +avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment, +périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux +tristes vizirs. + +S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore +quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait +très-bien dans Paris combien l'oeuvre de la Ligue était chose +artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La +Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la +terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va +voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour +les _Barricades_. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs, +pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux. + +Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre +chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à +garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son +infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en +allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille +Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises. + +Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa +marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce +qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux +étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros +catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la roideur +des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils admiraient sa +grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à Henri III. Le +souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne: c'était la +rivalité d'Épernon et de Joyeuse. + +Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour +la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le +vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui +demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de +rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et +des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval, +s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de +pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris. + +La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état +d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu +auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille +hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie, +crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta +fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions +nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les +Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même +de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère +exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix, +hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais +allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur; +d'autres s'animaient, devenaient furieux. D'ardents agents de la +Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute la +France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes: +«N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous +serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.» + +Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux +Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi, +averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on +revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut +amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris +le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour +mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait +énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la +Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un +siècle après misérablement affaiblis! + +Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de +la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas +être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui +se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en +France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel +étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de +reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire +portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales! + +N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait pour +toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains? + +Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites, +celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux +qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de _jouer des mains_. +Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés +qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait +piller. + +Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le +premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait +surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre +sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois, +on crut mettre la main sur lui. + +Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le +récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue, +où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain +contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait +d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis. + +Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui +fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire +ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au +courant de tout. + +L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la +carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se +trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande +France catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon gré mal +gré, marcher contre lui. + +Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés, +le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait +une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III +lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas +l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il +se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à +jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès +lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou. + +Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce +dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à +la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les +Allemands au profit de la Ligue. + +Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers +toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le +Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse. +Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et +deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son +incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands +seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi +et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il +voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de +Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il +faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré, +disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot. +Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le maréchal +Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour tuteur et +qui tâchait de le rejoindre. + +Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se +faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre +1587). + +La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe +aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté. +L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un +dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus +forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant +le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils +rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et +alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença; +deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde +de seigneurs et le fanfaron Joyeuse. + +Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre +était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant +qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à +quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient +stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs +sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose +qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui. + +Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours, à la Rochelle, +éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la +fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la bataille lui +rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte de +satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la +bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux, +chez sa Corisande d'Audouin. + +Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller +reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour +eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait +songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays +ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny. + +Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand +vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle +faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé +en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur +voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un +hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins. + +La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait +encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en +relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait +dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route. +Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils +avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi. + +Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'être +porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait ruiné dans +sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait les +Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires. + +Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se +gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois, +il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta +jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en +décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable, +dûment convaincu de les avoir fait échapper. + +La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort, +qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put +sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à +Nancy, lui fit la demande de _s'unir mieux à la Ligue_ (il venait de +se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination +du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs, +de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée +catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin +_de ne faire grâce à aucun prisonnier_. + +Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour +sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait _qu'en +cédant la totalité de ses biens_. + +Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, _éloignât de lui +ceux qu'on lui désignerait_. Cela voulait dire Épernon, quelques +seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa garde, les +quarante-cinq de son antichambre. + +C'était lui demander sa vie. + +On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait, qu'acculé dans le +désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir +vivre,--et, par ce crime, mériterait sa déposition. + + + + +CHAPITRE XIII + +LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS + +Mai 1588 + + +«Le duc de Guise est triste, écrivait à son maître l'envoyé de +Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habituelle. À peine âgé +de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes. +Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets?» +(Alberi, Cath.) + +Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question. Guise +sentait dès lors parfaitement le noeud qui le tenait au cou. _Il ne +pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui._ Il devait périr au lacet +dont fut étranglé Don Juan. + +On l'a vu en 1583, lancé par les Jésuites, vouloir jouer le tout pour +le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le +ramena en arrière. En 1587, Philippe lui avait promis de l'argent et +des troupes, l'assistance même du prince de Parme; mais le 11 août, il +écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre les Allemands, +_il était inutile_ d'aider le duc de Guise; celui-ci resta faible, +réduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes choses. + +Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que +c'étaient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance +avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement +l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser +l'Espagnol quand on s'en serait servi. + +L'envoyé d'Henri III, Longlée, toucha Philippe à un point bien +sensible en lui disant (1587): «Qu'une étroite liaison existait entre +Guise et le prince de Parme.» Celui-ci, comme tous les Farnèses, avait +eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté +sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnèse, et sa saisie +sur tous les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres +petits-fils de Charles-Quint. Cette mère, Marguerite de Parme, +gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zèle +admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts +d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit +un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce +fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la +cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il +venait de mettre le sceau à cette oeuvre par le siége d'Anvers, la +plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit +prince de Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait tirer +l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-être ne désirait pas que +les Farnèses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller voir +ses États; il redouta l'effet qu'aurait au-delà des monts l'apparition +de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc d'Albe, et la +réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que par le génie +et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé déjà, malade, +désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller aux eaux de +Spa; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour traîner +jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des +brouillards. + +Parme était mécontent, et Guise mécontent. + +Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux +arabes pur sang attelés à une charrette. + +Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de +construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux +plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de +l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un +charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de +Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord +d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse +incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour +l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par +l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à +cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose +travaillée ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de +l'ennemi, était presque sûre d'avorter. + +Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il +n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait +Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur +l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à +Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu +là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je +ne m'étonne pas s'il blanchit. + +Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant +le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II? + +1º _Il n'avait pas le pape._ Sixte-Quint fut toujours ennemi de la +Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les +troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait +par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer +répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!» + +2º _Guise n'avait pas le peuple_, comme on l'a dit. À Paris même, où +le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour +la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui +n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel +Brisson. + +Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé +d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement, +mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un +accessoire de la politique espagnole. + +Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les _Barricades_ eurent +lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles +eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut +ainsi; son _Armada_ devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il +voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses +propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent +tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire +la grande affaire anglaise. + +De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France +était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident +utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des +rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce +laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son +écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le +vainqueur des vainqueurs. + +Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs +français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de +Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps, +appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de +l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui, +si barbarement, traita le clergé portugais. + +Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée, +Philippe II avait choisi un moment admirable. + +L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était +fait en 88 la plaie la plus sensible. + +Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori +Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle +protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire, +lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se +forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne +part de la populace demandait un tyran. Les États généraux montrèrent +une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine +d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient +pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les +propositions de l'Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y +avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de +bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, avec la +devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.» + +Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença, +parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans +cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour +la mieux surprendre. + +Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe +ébranla sa flotte. + +Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût +déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte. +C'est ce que fit le jour des _Barricades_. + +Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment +être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de +Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la +Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils +devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de +Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou +six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On aurait +dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer +la foule et lui faire commencer le massacre des politiques. + +Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne +très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa +vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les +pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus +que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à +Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme +gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il +voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés. +Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil +d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires +de Philippe II. + +Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître. +Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son +_Armada_. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à +Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en +l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de +douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que +son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais _auprès de +l'Union_. (Papiers de Simancas; Mignet, _Marie Stuart_, ch. XII.) + +Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers +l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la +Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence. +Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il était +difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre au roi +en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres. + +Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le +roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta +pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui +fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est +hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus, +par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques, +mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants +surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres +meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient +bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de +très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y +associant le duc de Guise. + +C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il +ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris. + +Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale, +appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un +monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la +Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt épaisse ou +une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela _se perdait_. +L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres de +chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher +toute une armée. + +Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque +jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles +erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que +deviendrons-nous?» + +Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il +envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant +assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise +paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en +débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui +laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à +Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi. + +Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la +foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand +chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie, +enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous +connaître.» + +Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se +croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et +un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats +éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les +élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage lui +dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!» + +À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il +y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les +sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il +souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer +son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle +au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait +l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui, +modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier. + +Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son +fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et +le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune +chevalier, dire au roi que Guise est venu. + +Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite +table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le +colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il +fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique: +«Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.» + +C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le +suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon, +mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau +et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint +aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti +vivant. + +Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, c'eût +été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. Beaucoup +de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'exécution, +Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et +l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, il eût eu +vingt-quatre heures pour lui. + +Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme +Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait +le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût +mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra +avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres, +aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses +politesses sans qu'on lui répondît. + +Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une +résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?» +Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre +voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au +duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non +pas par insolence, mais sans doute par émotion. + +Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le +roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et +lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre. +Bref, on le détrempait. + +Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit +congé. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et +se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était sauvé. Il fit +venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura +dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin, ayant doublé de +force par le succès de sa témérité. + +Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui +disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on +pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on +pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du +Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire. + +Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés +sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au +roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses +respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin +retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste. + +Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se +rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il +put, se plaignant seulement des _étrangers_ qui étaient cachés en +ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce +fut une farce; on se moqua des envoyés du roi. + +Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il +envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant +qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que +le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et +mettrait la ville au pillage. + +Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures avec leurs fifres et +quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration ridicule. +Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une lieue, toutes +ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers +armé, le tiers actif. + +Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un +grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde +bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis +dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y +tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et +qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel +président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris +par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux. + +Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de +Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en +chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques. + +«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au +faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.» + +À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges +et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le +Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et +la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut +d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue +Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue. + +Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout ceci se fit +_contre l'avis de Guise_. Il eût voulu seulement intimider le roi, et +il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir les États +généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait pas +davantage pour le moment. + +C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader +contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en +règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces +Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux. + +Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans +l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une +lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à +ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui +à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?» + +Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le +peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces. + +Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la +même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1º de ne rien +prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2º de ne pas +tirer. + +Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les +barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent +qu'à midi de l'autre côté. + +Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti +espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac, +qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves. +Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se +venger. + +La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort +important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon +l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la +permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave +reste là sans agir, et misérablement livré. + +Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses +barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours +du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout +commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur +eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des +Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux +coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux, +leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons +catholiques!» + +Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux, +c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à +Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les +Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos +dames.» + +Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'_Armada_ put +sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir, +Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre +d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le +lendemain eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour tout. + +Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait. +Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge +de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de +flagrante rébellion? + +Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne +pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres +diables, d'épargner le sang catholique. + +Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la +protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un +revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou), +l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y +réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile). + +Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur +d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme +hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son +hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon +arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis +pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.» + +Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à +apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il +les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises. +Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant +la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il +renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous +l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille, +sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant +charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un +dieu. + +Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était +prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes, +avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les +grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur +chaque joue. Sa balafre, voisine de l'oeil, le rendait fort sujet aux +larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un oeil, et +pleurant de l'autre. + +Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France, +jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne +pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi, +doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la +guerre civile n'était pas assez engagée. + +Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières +violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait +péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant +sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui +donnerait le champ libre à Philippe II. + +L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été +sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire +pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut +dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir +peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait manquer +d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à +laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors +Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi +pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé, +affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à +l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II. + +La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait +au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire +suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades, +apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire +prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre +avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la +reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais, +madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en +pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que +puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne +peut retenir...» + +Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il +n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la +tourbe des moines et agents espagnols. + +Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le +roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les +faisait garder toutes, _moins une_ (celle des Tuileries), c'est que +probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui, +il voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs. + +La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de +Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux +fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux +heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la +Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à +crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!» +Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur +espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute +robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot +de ralliement était: «Allons chercher _le frère_ Henri!» + +Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils +auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé +ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien +faire. + +La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque +Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le +roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne +remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie +dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient +pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait +rendus et que le roi emmena avec lui. + +Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui +dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du +Louvre, à pied, la baguette à la main, il alla aux Tuileries où +étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et +conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un +cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent +avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme +ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite +résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride, +puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied. + +Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de +Guise pourquoi il se décidait à partir. + +En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il +avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois +et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si +mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris. + + + + +CHAPITRE XIV + +L'ARMADA[10] + +Juin, Juillet, Août 1588 + +[Note 10: De Thou, si complet ici, doit être comparé aux Anglais; il +donne la part importante que les Hollandais eurent à la chose. Les +_Mémoires de la Ligue_ contiennent les dépositions des Espagnols +naufragés, t. II, p. 452. Nos archives possèdent trois curieuses +ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc., +qu'apportaient les Espagnols (_Archives de Simancas_, B, 6, 76).] + + +La France troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance +très-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralysée par l'Empereur, la +décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables +qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de l'_Armada_. + +Elle surprit Élisabeth. Retardée par la tempête, elle rentra à la +Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de +Plymouth. Deux mois s'étaient passés, et elle était encore à temps de +tenter l'invasion, la flotte anglaise étant faible, et les milices, +fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient lentement. + +L'Angleterre fut sauvée par trois choses: l'héroïsme de sa marine, le +découragement du parti catholique après la mort de Marie Stuart, et +spécialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le +prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre. + +Si ces choses ne s'étaient pas rencontrées, les vaillants marins +anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas été assez forts pour +faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'_Armada_, +le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre côté, avec +ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Dès lors, tout +était fini. + +La Hollande ne le permit pas. + +Ceux qui préconisent la force du gouvernement monarchique auront fort +à faire ici. Il semble qu'après sa résolution violente contre Marie +Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille +avait perdu son aiguillon. + +Évidemment elle flotta pendant une année, ne sut pas ce qu'elle +voulait. Elle découragea ses amis, enhardit ses ennemis. + +Les États généraux, au contraire, après avoir déjoué le complot de +Leicester, réprimé la populace, qui voulait un maître étranger, sans +rancune, sans aigreur, essayèrent d'éclairer la reine d'Angleterre. +Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la +Hollande, en écoutant les Espagnols; ils lui dirent que le seul mot +de paix allait produire une énervation déplorable, un fatal +resserrement des coeurs et des bourses. Ils lui montrèrent l'_Armada_ +toute prête dans les ports espagnols, qui allait les surprendre +affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt années, soutenaient de +leur propre sang et de leur propre fortune la querelle de l'Europe, +ils supplièrent l'Angleterre, qui n'avait rien fait encore, de ne pas +se tenir déjà pour trop fatiguée. La guerre l'avait engraissée; +Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas; elle avait en +elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines, le sauvetage +des richesses et les industries fugitives avaient fait la large base +de cette pyramide d'or qui depuis a monté toujours, et d'où l'opulence +britannique voit sous elle toute la terre. C'était la Hollande, +épuisée d'une guerre terrible, qui priait cette grasse Angleterre de +ne pas dire: «Je suis trop pauvre pour combattre et me défendre.» + +Élisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'économe. Elle trouvait +lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'années +lui évitait et le péril et les frais d'une guerre directe. +Pardonnerait-elle aux États d'avoir déjoué Leicester et repris le +gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois après la +plus haute faveur en lui confiant sa défense, sa personne, l'unique +armée qui couvrît sa capitale. + +Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout à l'heure, ayant fait +une pointe hardie dans le port même de Cadix, Élisabeth parut +épouvantée de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta +avec le prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de réparation. +Cependant, voyant l'_Armada_ prête à mettre en mer, elle leva des +matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle désarmait encore. +Heureusement son grand amiral lui désobéit, autant qu'il le put. + +Le 29 mai 88, l'_Armada_ sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait +encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les +côtes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à Gravelines +et Calais. Farnèse, avec sa forte armée et ses bateaux innombrables, +se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait là +frémissant. + +Si la volonté, l'effort, l'extrême persévérance, la pesante attention +portée sur les détails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la +victoire, certes, Philippe II en eût été digne. Depuis quatre ans, +malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une +grande pénurie d'argent, il était pourtant parvenu à organiser cette +épouvantable machine. + +Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille +soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y +avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille +livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et +hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de +toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements. +Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze +mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un +trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du +monde! + +J'ai dit les préparatifs que Parme faisait de son côté. Dans l'Escaut, +cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, portant chacun +trente chevaux. À Newport deux cents plus petits pour porter les +hommes. À Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux hanséatiques, avec +poutres, pointes et crampons pour être agencés ensemble. À Gravelines, +vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à faire des ponts. Des +montagnes de fascines. + +Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal superbe pour +mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges, +rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Océan sous l'abri de +l'_Armada_. + +Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix +wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe. +Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept +d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique. + +Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole +n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'_Armada_. Les +Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent +l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides +Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et +l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de +Toscane, apportait à l'_Armada_ l'augure heureux de Lépante. + +Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à +laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister. + +Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être que ce qui +frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de la +Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage; enfin la +défection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force, +perdaient courage et cessaient de lutter. + +C'était certainement une des forces de l'_Armada_ de savoir les +_Barricades_ et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos +côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer +à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient +ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé; +Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon +pour sauver un de leurs vaisseaux. + +Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient +recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait +infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au +besoin, eût pu s'abriter. + +De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en +1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes +sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la +faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de +fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois +que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu, +promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la +ville. + +Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles +Philippe II avait pressé les _Barricades_. Il voulait que nos ports, +et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts à sa flotte. Le lendemain +de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite armée qu'il +avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On supposait que +l'_Armada_ allait passer. Une tempête la retarda. Elle ne passa que le +28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui suivait +d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant qu'elle se +salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire traîna. Trois +cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le vent emportait +l'_Armada_ au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul vaisseau détaché +en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie, affermie, et +peut-être cette épine fût restée deux siècles au coeur de la France, +comme jadis celle de Calais. + +Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes +réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard, +redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se +dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans +ménagement, finirent par entrer au coeur des Français; ils virent +qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés. + +Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de +l'_Armada_. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte +même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur +impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de +Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens +par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se +joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites. + +Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour l'Espagne par +sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette guerre et +agissait-il de coeur? Italien et prince, tout autant que pape, s'il +désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la victoire du +tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la grandeur de +Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui les +Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait faire +la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne +pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien +que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe. +Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant +tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie? + +L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui +fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les +usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait +une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe +II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé +portugais, sauf à extorquer du pape son absolution? + +Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon, +demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une +aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur +la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les +Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du +Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de +Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de l'école du meurtre, que +Philippe II venait de faire faire cardinal légat d'Angleterre, +attendait avec les soldats pour passer et _travailler_ avec eux _à la +religion_. + +Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des +instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On +n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris +même. Ce fut le premier fruit de la journée des _Barricades_. En mai +et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis +longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et +communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux +demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un +courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées. +On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut +soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le +brasier et fussent réellement brûlées vives. + +Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre +invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir +mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites, +ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire +l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug! + +Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter +malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de +l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés +au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant +de grandes choses, ces individus qui, pris à part, étaient encore +héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles. + +La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des +commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui +gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à +l'_Armada_ et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins, +cassait les ailes à la victoire. + +Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet +de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À +quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia +servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée. +Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore +avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace +des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût +le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer +Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de +Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas. +Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et +massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir +immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas +ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres, +de bons madriers, d'un énorme poids. + +Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras +d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée; +action nulle dans la lame forte et longue de l'Océan. Et dangereuse +de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses camarades, +Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais s'étendit la +révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces Portugais ennemis de +l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats, égorgés par les +forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne! + +Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue +pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote +qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de +l'Inquisition,--autrement dit, la mort des peuples et de la pensée +humaine. + +Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Dès la +sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le +vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui +fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre +en Manche que le 28 juillet. + +Il y avait une fatalité visible sur cette flotte espagnole, préparée +depuis si longtemps. Un célèbre marin de Lépante est nommé pour la +commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et +illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un +mot amer; il en meurt. Philippe en est réduit à prendre pour amiral un +haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait guère de +mérite que sa grande docilité. Celui-là, Philippe était sûr qu'il le +dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre +homme obéit, mais ne fit rien. + +L'_Armada_, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. Elle croyait +vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique. Mais les +catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et leur +unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans +l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Écosse +et craignaient une revanche de la Saint-Barthélemy. L'_Armada_ n'avait +rien à attendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée, +silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe. + +Cependant elle était en danger réel. Quand les Espagnols passèrent en +vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement +étaient prêts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que +le pavillon anglais se montrât toujours, fort ou faible. Grande +tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin +Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pêcheurs de +baleine, brûlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de +harponner Plymouth. + +Il aurait bien pu réussir, débarquer et marcher sur Londres. La flotte +avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerçait à +Tilbury n'auraient pas arrêtés une heure. Pendant ce temps, l'_Armada_ +eût écarté les Hollandais, amené les bateaux de Farnèse et réuni les +deux armées. + +Mais Philippe II était sur l'_Armada_, pour le salut de l'Angleterre, +je veux dire son froid génie, sa lenteur, sa timidité. À cet ardent +Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprême du +maître. + +Défense expresse de rien faire avant d'avoir été chercher le prince de +Parme. + +Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir de +Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait aujourd'hui +des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante géants qui +occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de leurs voiles +immenses. + +Il avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, des +têtes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses +si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient +trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait près d'elles, +moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à +bout portant. + +Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait +de faire le tour du monde, qui avait forcé le mystérieux sanctuaire de +l'empire des Espagnols, l'océan Pacifique, qui s'était promené +invincible à travers leurs flottes, avait forcé leurs villes, terrifié +leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrême +point sud du monde. + +L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au +Groënland. Le premier, il avait cherché le passage septentrional +d'Amérique en Asie. Avec ces deux hommes, déjà de réputation immense, +l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse était sur +la flotte. + +L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût par eux les deux pôles +dans la main. + +Les petits vaisseaux, volant plutôt qu'ils ne voguaient, passèrent +derrière les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les +canonnèrent avec une audace, une vigueur inattendues, prouvant la +supériorité de leur tir, comme de leur navigation. + +Le 2 août, nouvelle épreuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du +vent, ne purent le garder; canonnés, ils reculèrent, il est vrai, pour +gagner Dunkerque, où ils invitaient le prince de Parme à se rendre +sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux +arrivait à la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui +venaient prendre part à la fête. Action très-vive le 4 août. Les deux +flottes se canonnaient à cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent +encore les Espagnols qui se retirèrent, suivis de près par les +Anglais. + +Chaque jour l'_Armada_ fit de grosses pertes. Elle n'avait pas +l'avantage, donc ne pouvait débloquer les bateaux du prince de Parme. +N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrière eux, aller +trouver les Hollandais et les arracher de la côte où ils bloquaient la +grande armée. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine +d'hanséatiques. Eût-il pu, l'_Armada_ n'allant pas à lui, lui aller à +elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand +nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'eût +été un acte de témérité insensée qu'un jeune homme désespéré, ayant sa +fortune à faire, eût tenté peut-être, mais auquel Farnèse, si sage, +âgé d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'eût pas songé. Philippe +II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, après l'événement, de +n'avoir pas fait la folie. Il l'eût disgracié s'il l'eût faite. + +Il y avait aussi une grande et très-grande difficulté, c'est que les +matelots que Farnèse avait _pressés_ et amenés de force s'enfuyaient +de tous les côtés. Le brave soldat espagnol, si ferme sur terre, le +noble _senor soldado_, déclarait avec gravité qu'il ne s'embarquerait +pas sans la protection de la flotte. + +Même sous cette protection, y avait-il sûreté? Les vaisseaux anglais, +si rapides, n'auraient-ils pas, derrière la flotte et dans ses rangs +mêmes, coulé les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent +pas péri, et, si l'_Armada_ en eût amené seulement un tiers, avec les +vingt mille soldats qu'elle contenait elle-même, l'invasion aurait eu +de terribles chances. + +Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du +7 au 8 août, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de +toute sorte de ferraille, les poussa dans l'_Armada_, y mit le feu. La +terreur, le désordre, furent épouvantables. On se souvenait d'Anvers, +où nombre de soldats espagnols avaient été brûlés vifs. Sans attendre +le signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles, se séparèrent et +s'enfuirent à travers la haute mer. + +Le vent les poussait aux côtes de l'Est. Ralliés à Gravelines, ils +virent bientôt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus +belle, les canonna à bout portant. + +Malgré leur force et la grande épaisseur du bordage, plusieurs +vaisseaux furent percés, d'autres démâtés et désagréés. L'intrépide +résistance de leurs capitaines ne servait de rien. + +Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent +violent du midi, qui les mit bientôt, hors du canal, dans la mer du +Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où le +gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de +vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils +avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils +tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer +de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les +côtes d'Irlande. + +En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats! + +Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi, +traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit +moralement atteint pour toujours. + +Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais +du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était +commune au monde catholique. + +Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils +en furent atteints, blessés. Si _l'Armada_ avait vaincu, qui aurait +osé les frapper? + +Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position +sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans +Lisbonne, c'était à Philippe à trembler. + +Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de +Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire +l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva +jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention de +la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le rayonnement de sa +beauté.» + +Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment +national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle +«la belle vestale assise sur le trône d'Occident.» + + + + +CHAPITRE XV + +LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA + +Mai-Août 1588. + + +Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait +jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir +suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de +l'affaire d'Angleterre. + +C'est là, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de +l'autre Henri de Guise, considéraient attentivement et suivaient de +l'oeil. Cette question supérieure dominait les petites affaires de la +Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranchées d'un +coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible _Armada_, +comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la +frapperait elle-même. + +En réalité, c'était la journée des _Barricades_ qui avait coupé le +câble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la Ligue et +le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur Mendoza, avaient +précipité la chose pour le moment où elle était nécessaire à Philippe +II. Il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'allât bien plus loin; le +Louvre allait être attaqué, et Guise forcé par les siens de faire le +roi prisonnier, extrémité terrible qui eût fait de Guise lui-même le +serviteur dépendant, et j'allais dire aussi le prisonnier de +l'Espagne. On a vu comme il s'en tira. + +Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme +il avait jadis désavoué le duc d'Albe, il était sûr que Philippe, qui +venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la +chose et la trouvant incomplète, la désavouerait et lui reprocherait +d'avoir attenté à la majesté des rois. Aussi Guise s'empressa +d'envoyer à Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du +roi: «Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui témoigner +que les menaces et dangers avaient pu seuls nous éloigner du devoir +que nous sommes résolus de lui garder inviolable.» Puis ce fidèle +sujet exprime l'espoir que: «Vous ne serez point inutiles spectateurs +des entreprises qui se feront contre la religion, et _que le roi votre +maître nous donnera secours_ si notre prince veut se servir des +huguenots,» etc. + +Le lendemain de sa victoire, il demandait du secours. Il ne se sentait +pas fort. Maîtrisé par cette foule dont il paraissait le maître, +obligé de donner la main, sa blanche main de prince italien, à je ne +sais quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai rebut de +Paris, entouré et espionné de sacripants espagnols, dès le lendemain +il fut excédé de son rôle de tribun du peuple. Il fallut, pour leur +obéir, qu'il fît un prévôt des marchands, qu'il se saisît de la +Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent +les arrivages. Démarches hardies qui le brouillaient de plus en plus +avec Henri III au moment où il avait hâte de se rapprocher de lui. + +Ce qu'il désirait le plus, c'était de reprendre le roi, d'être maître +au nom du roi, connétable ou lieutenant général du royaume, de façon +que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvât la +besogne faite, Guise assis déjà fortement, pouvant traiter plus +librement, chapeau bas, mais l'épée en main. + +D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait +près du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours. + +Voilà pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations +suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprès du roi. Celui-ci, +tout seul, à Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses +hommes du tiers parti, vit à leur place arriver les ligueurs qu'il +avait cru irréconciliables, implacables. + +La première ambassade, il est vrai, fut une farce où l'on n'eût pas +trop distingué si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui. +Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les +flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet +habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. «Dans ce +costume, disaient les Parisiens (De Thou), il faudra bien qu'il nous +reçoive. Il ne pourra fermer sa porte.» Ils s'adressèrent au frère +d'un homme que le roi avait fort aimé, Henri de Joyeuse, devenu +capucin sous le nom de frère Ange. Pour rendre la chose plus +touchante, on en fit un mystère ambulant. Ange faisait le Crucifié. La +tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une +grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait à rendre +l'âme. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de +grasses marmites en tête, portaient des armures rouillées. Ils +roulaient les yeux et se démenaient pour épouvanter la foule. Les +saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins déguisés), +pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; à +coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le +Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem, le roi pouvait bien +aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières. + +Dans la bande des apôtres, apparemment pour faire Judas, était un des +premiers ligueurs, le président de Neuilly. Il venait là pour deux +choses, voir ce que faisait le roi, le tâter, et par-dessous +travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs. +Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une +sensibilité extrême et des larmes à torrents. + +Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant «pleurer comme un +veau», ne put s'empêcher de lui dire: «Eh! pauvre sot que vous êtes, +pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu à vous faire pendre, le +pouvoir m'en aurait manqué?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgré +eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils témoignent du repentir, je suis +tout prêt à pardonner.» + +Le chef-d'oeuvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui le +parlement de Paris, qui le détestait. Comme il avait sous sa main la +vieille machine à trahison, la reine mère, par elle, il obtint une +démarche du Parlement. + +Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de +s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et +les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte +où ils expliquaient les Barricades par la nécessité de sauver la foi +catholique, ils proposèrent, au nom de Paris, des seigneurs, des +villes liguées, une réconciliation. Le roi fut tout miel. Il répondit +qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il avait déjà révoqué trente +édits bursaux, _qu'il détestait les hérétiques, voulait les +exterminer_, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il +assemblerait le 15 août les États généraux. + +C'était en réalité se livrer à ses ennemis, agir comme si les ligueurs +eussent été vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hérésie. Mais +l'affaire était politique; la Ligue, moitié lorraine, moitié +espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne. +Par ce traité, il la donnait. + +La peur explique sa conduite. Il avait emporté la peur de Paris, cette +grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle, +l'apparition de l'_Armada_, qui, à ce moment, voguait à pleines voiles +le long de nos côtes. Il avait peur de son gardien, d'Épernon, +tellement haï, tellement compromettant, et hâte de s'en débarrasser. +Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur allié, le roi de +Navarre, qu'il eût volontiers appelé, et qu'il faisait mine d'avoir en +horreur. Enfin il avait son conseil, son cabinet plein de traîtres, +tout au moins d'hommes équivoques, qui, plus qu'à moitié, étaient pour +les Guises. Le chancelier Cheverny, créature de la reine mère, avait +eu l'insigne honneur de marier une de ses parentes au frère du duc de +Guise. Le secrétaire Villeroy, ennemi de d'Épernon, qui l'appelait le +_petit coquin_ et voulait le bâtonner, était de coeur avec la Ligue. +La reine mère, qui était à Paris avec Guise, écrivait au roi des +lettres trempées de larmes maternelles, le suppliant d'avoir pitié de +lui-même, de ne pas se perdre. + +On lui fit faire de très-fausses démarches, par exemple d'envoyer +trois fois son médecin à Paris, puis Villeroy même. Plus il se +montrait facile, et plus on devint exigeant. + +On obtint aussi de lui qu'il se défît de son dogue, du seul des siens +qui pouvait mordre, je parle de d'Épernon. Le roi lui dit qu'il +fallait céder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence. +Telle était sa docilité pour la Ligue, qu'il voulait que d'Épernon +rendît tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position +contre les Guises; Angoulême, la communication avec le roi de Navarre; +la _Normandie_ et _Boulogne_, c'est-à-dire la côte, le port, dont +avait besoin l'_Armada_. + +D'Épernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et +Angoulême. Et tel était l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un +ordre ambigu de fermer à d'Épernon cette dernière place ou de +l'arrêter s'il y était. Dépêché par Villeroy avec empressement, cet +ordre fut si bien reçu des ligueurs de l'endroit, que d'Épernon +faillit périr. Il n'échappa que par un miracle de courage et de +présence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de +Navarre. + +Henri III cédait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement +contre lui, tellement ligueur, faillit échapper à la Ligue. Le Tiers +parti, le Parlement qui en était la tête naturelle, s'était laissé +enlever la prévôté, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1er au +4 juillet, les nouveaux prévôts et échevins procédèrent à l'épuration +de la garde bourgeoise, firent déposer, comme hérétiques, tous les +gens de robe, il y eut de grands murmures et résistance positive. + +Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant +été déposé, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine. +Le poste (c'était la porte Saint-Germain) resta fermé, faute de garde. +Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement eût été hardi. La +bourgeoisie de Paris avait généralement les armes, et, en majorité +immense, elle détestait ce monstre de la Ligue, chimère bizarre, mêlée +de tant de choses, mais dans lequel, après tout, une était beaucoup +trop claire, l'alliance du clergé et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et +la menace, l'insolence de l'étranger. + +Les présidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative +dans un moment si critique, se montrèrent d'abord fort timides. Ils +parurent condamner la résistance. Ils déclarèrent «que, l'affaire +semblant tendre à _sédition_, on en référerait à la reine mère et aux +princes _pour avoir règlement_.» Aux princes, c'était dire aux Guises. + +Mais quelle que fût la faiblesse, le tremblement visible de ces +magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-même excessivement +prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se +mettre en danger, de donner sa démission. «J'en endure bien aussi, +dit-il. Faites comme moi. Quand la colère de ces Parisiens sera un peu +plus rassise, je donnerai bon ordre à tout; et alors vous serez +content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.» + +La démission n'arrêta rien. L'indignation publique ne se cachait plus. +On avait ôté l'épée à des magistrats, à des hommes connus, posés dans +l'estime publique, et on l'avait confiée à des banqueroutiers, à des +gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le +Parlement. «Le premier président, dit Lestoile, parla longuement, +librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser +les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyèrent. Le cardinal de Bourbon +parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de +soumission et de révérence, supplia la cour de donner encore cela au +temps _et au public_.» Le public était là en effet, le public des +Espagnols, hurlant tout autour et près d'assommer le Parlement. +Celui-ci se montra touché d'une prière si respectueuse et si bien +appuyée du _peuple_, dont la voix est celle de Dieu. + +Le même _peuple_, pour faire marcher droit le Parlement et l'empêcher +de broncher, vint en masse le sommer de brûler un protestant depuis +longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se chargeaient de +le faire eux-mêmes. Tout cela désavoué par la nouvelle administration +de Paris. Mais la volonté était claire. Il fallut faire quelque chose +pour complaire à ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne date, on +avait condamné à Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il n'était ni +protestant ni chrétien, d'aucun culte. Il n'en fut pas moins à la +Grève exécuté comme huguenot. + +Donc, tout allait à merveille. La religion était satisfaite, le peuple +vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu'à s'embrasser. Le 10 +juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'_Union_. + +Chose plaisante et qui fit rire: il y défendait la _Ligue_, mais +prescrivait l'_Union_. + +Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se +défendre contre lui. + +Les ligueurs y renonçaient aux alliances étrangères. Promesse menteuse +s'il en fut. + +Le roi, de dix manières diverses, promettait la même chose, de +poursuivre à mort l'hérésie, d'exclure de sa succession tout prince +hérétique. + +Un article important était ajouté aux anciens traités. Nul désormais +ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son +évêque ou de son curé. Article énorme qui, en réalité, mettait toutes +les places aux mains du clergé, et de plus l'autorisait à se +constituer partout comme une police, pour connaître les bons sujets et +écarter les suspects. + +Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au +pape, selon les règlements du concile de Trente, de livrer des places +aux ligueurs, non-seulement Orléans, Bourges, mais Montreuil, mais le +Crotoy, tout près de Boulogne, _mais Boulogne même_, c'est-à-dire les +ports de nos côtes que demandait l'Espagnol. + +Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de +d'Épernon, Boulogne, que le roi avait en vain prié d'Épernon de lui +remettre, était livré cette fois, pris d'un trait de plume. + +À ces articles terribles ajoutez les dons, non écrits, que l'on +extorqua: + +Mayenne, frère de Guise, aura l'une des deux armées contre les +hérétiques. + +Un frère de Guise aura le Lyonnais,--autrement dit, donnera la main à +la Savoie, et pourra lui ouvrir la France. + +Un autre frère, le cardinal de Guise, sera légat d'Avignon; le roi +l'obtiendra du pape. + +L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la +tête même de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevêque de +Lyon. + +Le cardinal de Bourbon est déclaré le plus proche parent du roi. +Exclusion implicite du roi de Navarre. + +Guise lui-même aura le commandement général des armées, avec la +justice et la police militaires, comme les avait le connétable. + +Le roi n'avait plus rien à donner en ce monde. Il ne lui restait guère +que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrât, qu'il allât +montrer dans Paris sa face souffletée et se prêter aux nasardes. C'est +ce que vint lui demander la reine mère le 1er août, en lui présentant +le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les embrassa +tendrement en souriant, mais refusa leur requête. + +Alors la bonne Catherine se mit à verser des larmes (ce qui lui +arrivait souvent, car elle était fort sensible): «Comment, mon fils! +que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse? +Serait-il bien possible que vous eussiez changé tout d'un coup votre +naturel si enclin à pardonner?» + +Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai, +madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout +changé et gâté mon naturel.» + +Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il +avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour +lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des +Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les +détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait +donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire +de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore +de se jeter dans le guêpier. + +Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr +personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde +de plus méprisable ni de plus semblable à lui. + + + + +CHAPITRE XVI + +LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS + +Août-Décembre 1588 + + +L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne +fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une +violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, _ab irato_, +il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours. + +Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais +Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas +l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet) +une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour +l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre. + +C'était le moment critique de l'_Armada_. L'ambassadeur Mendoza +croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer toute +la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et, avant +tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De là, en +allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux gentilshommes avec +une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il entra ainsi et montra +au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. Mais le roi lui montra +une autre lettre qui disait que les Anglais avaient canonné +l'_Armada_, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille hommes; qu'il n'y +avait plus à songer à débarquer en Angleterre. + +Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en +sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à +Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre. +Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort +irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se +trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour +aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils +peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on +décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des +esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la +France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi, +et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche. + +Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on +connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette +décision. + +Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant même. +Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie Philippe +II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la langue +française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22 août, +probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à Mendoza +que Guise pouvait se _justifier_ de l'Union en rompant avec le roi. Si +l'_Armada_ était battue, Farnèse était là tout entier, avec ses trente +mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans les affaires +de la France. + +Le premier service que Guise rendit à Philippe II, ce fut d'attacher à +la Ligue un certain Balagny, que la reine mère avait placé à Cambrai +pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alençon. +Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir +bientôt à l'Espagne. + +Sur la même frontière du Nord, le roi avait donné au duc de Nevers la +Picardie, que réclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers +passant par Paris, le prévôt des marchands et les Seize vinrent à son +hôtel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui défendirent d'y +songer. + +Quoiqu'il fût stipulé dans le traité qu'on rendrait la Bastille au +roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un +des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent +des Seize. + +Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui démontra son néant, ce +fut la défense que la Ligue fit au Parlement de vérifier les lettres +royales données au comte de Soissons, fils du prince de Condé, pour le +laver d'avoir porté les armes avec les hérétiques. Le _peuple_ s'y +opposa, disant qu'un tel péché exigeait que le comte allât à Rome. +Guise tenait extrêmement à ce qu'il ne fût pas réhabilité et restât +incapable de succéder à la couronne, comme _fauteur d'hérésie_. + +De plus, Guise aurait voulu que son fils épousât la nièce du pape. Et +le roi la demandait pour le comte de Soissons. + +Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il +paraissait déterminé à le pousser à l'extrême. Le mouvement, comprimé, +mais très-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever +le roi, dût-il lui-même tomber sous l'influence espagnole. Sans doute +aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de +l'_Armada_. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'était +plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Démon du Midi, qui +semblait tenir ou fermer à son choix l'outre des tempêtes. + +L'élection des États fut travaillée par toute la France avec une furie +extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de +ligueur modéré, mais seulement les emportés, les casse-cous de la +faction. Le Tiers parti, épouvanté, ne savait que dire. À Chartres +même, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue, +effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'épée ne tenait +à rien; et, derrière l'épée, c'était le bâton de la populace, soldée +par les prêtres; et, derrière la populace, c'était l'Espagnol, les +trente mille hommes de Farnèse, prêts à renouveler en France, dans +chaque ville, le sac d'Anvers. + +Pas un des élus n'était homme connu, sauf quelques-uns dans la +noblesse. C'était généralement la basse bourgeoisie, inepte et +envieuse du voisin, laquelle, flattée par les seigneurs, eût fait des +crimes pour eux. + +Qu'étaient, que voulaient ces États qui venaient, disaient-ils, au +secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mêmes? +Mais le roi venait justement de leur ôter tout prétexte. Il envoyait +deux armées contre l'hérésie, l'une sous le frère même de Guise, +l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'était également la +Saint-Barthélemy. + +S'il y avait dans les députés quelques hommes de bonne foi, il faut +croire que la passion les rendait à moitié fous. Le programme qu'on +leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de +l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien +plutôt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester à +Trente, à Rome et partout, la _liberté_ qu'elle écrasait; il rappelle +le courage du clergé, lorsque, prié d'aider à l'État (mai 1561), il +refusa héroïquement _au nom de la liberté_. + +Ce programme, rédigé certainement par les Jésuites sur la table de +Mendoza, propose à la France d'imiter les nobles libertés castillanes, +les assemblées des Cortès (blessées à mort par Charles-Quint, et +poursuivies au moment même par Philippe II en Aragon). + +Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les États y +gouvernent tout. + +Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable! +Et qui jamais put espérer d'en approcher dans le faux? Ces libres +États, sortis de la nationalité et défenses de la patrie, ils les +attestaient ici pour espagnoliser la France et pour étrangler la +patrie. + +Revenons. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le +cardinal de Guise, un furieux; président du Tiers État l'un des Seize, +la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la +révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut +présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi +personnel d'Henri III. + +Avant même d'exister, je veux dire d'être constitué, le Tiers dit +toute sa pensée: _supprimer l'impôt_, désarmer le roi. + +Tout impôt établi depuis 1576, supprimé. Et cependant la valeur de +l'argent ayant infiniment changé, il avait bien fallu que l'impôt +montât avec tout le reste. + +La seconde pensée des États fut de censurer la _tolérance du roi_. Le +jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un maître +d'école flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet. +Plusieurs mots sentaient le sang: «Longue patience méprisée est cause +de _rigueur sans pitié_.» + +J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolérance du +roi s'adressent au pénitent des Jésuites, au confrère des flagellants, +à l'homme qui conseilla la Saint-Barthélemy! + +Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour +gouverner la république française. La situation rappelle et rappellera +de plus en plus la misérable Pologne de la fin du siècle dernier, +lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, régnait sur le roi +avec un mélange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et de +fureur. + +L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir +mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages à ceux de +provinces, et de ceux-ci au syndic général qui suivra le roi et le +gardera à vue, tout se tient, tout se lie. La tête du système est le +protecteur étranger. + +On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, on forçait le roi à la +commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): «Jamais +roi, _ayant été hérétique_, ne nous gouvernera.» + +«Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une +succession de cent écus, encore serait-il juste de s'expliquer avec +lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!» + +Il faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait _avec +respect_, componction: «Je le sais, messieurs, _peccavi_, j'ai offensé +Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma maison au petit pied. S'il y +avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment +voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-là? Comment +voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous +perdre, et l'État avec nous.» + +Les soufflets tombaient comme grêle. L'un disait, comme cette vieille +de l'antiquité à Trajan: «Alors, ne soyez donc point roi.» L'autre: +«Ses paroles ne sont que vent.» Le roi faisait la sourde oreille. + +Il était pris par la famine. Ses gardes n'étaient plus payés. Ses +quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour +solitaire, froide cuisine, visages allongés. Dans cette extrémité, il +s'adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui. Guise, en +effet, intercéda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs étaient +incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Un autre +disait: «La marmite du roi est renversée, messieurs; allons, faites-la +donc bouillir.» + +Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpéric. Le négociateur +Schomberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il +risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si +lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait +son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'étant plus un +homme ni un mâle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la +résolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie écrivait: +«Le duc sera toujours à temps pour le prévenir.» Le Vénitien Morosini, +légat du pape et ami d'Henri III, en écrivait autant à Rome. + +Guise tenait le roi de très-près, logeait dans le château, et, comme +grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les +moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache, +Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la +vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous +le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et +le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la +seule chose sage qu'il eût faite en sa vie. Avant l'ouverture des +États, il avait renvoyé tout son conseil, tous les hommes de sa mère, +spécialement ses deux âmes damnées, le _petit coquin_ Villeroy, et le +très-douteux Cheverny, qui avait une parente mariée chez les Guises. +À la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon, Ruzé, jadis +son homme d'affaires, et un certain Révol, que d'Épernon lui avait +désigné comme un homme sûr. Ces braves gens étaient trop subalternes, +trop peu fins, pour flairer les choses. Dès lors, il était comme seul. + +Il arrive aux mourants d'avoir des moments très-lucides; il avait +compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était +d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les +dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises, +n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus +entrait-elle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi. +Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux, +continuer son rôle de négociatrice éternelle et d'entremetteuse. + +Pris ainsi de partout, n'ayant plus même son logis, comme un lièvre +entre deux sillons, le roi devint très-clairvoyant et plein de +stratégie. La peur fut pour lui un sixième sens. Il avait l'oreille +dressée, était attentif à trois choses: + +1º À Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince +du sang pour sa nièce, et il en tira un bon légat, partial pour lui. +C'était le Vénitien Morosini. Henri III adorait Venise et en était +aimé. Un tel légat pouvait le servir fort s'il venait à tuer Guise. + +2º Le plus beau eût été de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut +pas loin de croire qu'il aurait cette joie. Pour une affaire de +femme, Guise et son frère Mayenne tirèrent l'épée; ils étaient sur le +terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle était cette race lorraine, +que tous étaient envieux de tous. Les frères de Guise et ses cousins +le jalousaient à mort, le dénonçaient au roi, ne cessaient de lui dire +que Guise lui jouerait un mauvais tour. + +3º Le roi n'était pas sûr que le pape le soutiendrait contre Guise et +l'Espagne. Aussi, en regardant de ce côté à droite, il regardait à +gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada +prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant +lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'était Sully) était dans +Blois, vite il le fit venir, mais bien secrètement. Il lui dit qu'il +ne demandait pas mieux que de donner la main à son maître. Mais +comment? Il était captif. Guise vivant, il ne pouvait rien. + +Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'était emparé du marquisat +de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un +frère de Guise (frère de mère), devenu général de Savoie. + +La France, au bout d'un siècle, enfin chassée de l'Italie! bravée par +un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le +Savoyard en frappe une médaille, le _Centaure_ (franco-italien) _qui, +du pied, foule la couronne de France_. + +Cela fut amèrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne +sent rien, puis est sensible tout à coup, avait fait peu d'attention à +la conduite des ligueurs à Boulogne, à Calais, au Havre, dans le +moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports ouverts à +l'Espagnol, c'était bien autre chose que cette petite et lointaine +affaire de Saluces, question surtout de vanité. Celle de la noblesse +s'éveilla, s'indigna; elle en voulut à Guise, qu'elle croyait auteur +de la chose. + +Loin de là, l'affaire de Saluces, brusquée sans son avis, le +contrariait réellement. Il n'y trouva remède, sinon de dire que +c'était le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-même, +livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre «aussitôt +que l'hérésie serait extirpée en France.» À quoi le Savoyard fit une +étrange réponse, et qui étonna tout le monde: «Qu'il était prêt de +mettre tout dans les mains du frère de M. de Guise.» + +Mot terrible qui porta un grand coup à sa popularité et le montra tout +Espagnol. Mot précieux pour Henri III. Il crut que son homme était +mûr, et qu'on pouvait le tuer. + + + + +CHAPITRE XVII + +MORT D'HENRI DE GUISE + +Décembre 1588 + + +Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva. +Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui +attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se +battre. Mais, ce jour-là, ce fut une bataille en règle; les pages +royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main; il y +eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y +crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le +cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et +marcha sur le château avec ses bandes. Le duc de Longueville et le +maréchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des États +vinrent aussi, l'épée nue. Au château, il y eut panique. On se battait +dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de son +cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et jasait +avec elle, disant toujours froidement: «Ce n'est rien.» Ses +gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient +ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et +tournés vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes, +finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à +l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le +fouet. + +On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par +hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il était très-flottant, +ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé +le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la +noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se +hâtaient pas de le faire nommer connétable. + +Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait +occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut +amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla +la mort de Guise. La soeur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla +publiquement le dénoncer au roi. Le maréchal d'Aumont, allié (par +mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise, pour le +gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier, +espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il voulait lui +signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras jusqu'au +coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en fut pas +dupe; il l'arrêta et dit tout au roi. + +Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il +visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et +menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un +premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait, +il se justifiait aux dépens de ses amis. Cela lui avait ôté beaucoup +d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces +petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la _malice de +M. de Guise_. + +Cette malice avait été parfois quelque peu loin. Sans parler de la +petite malice de la Saint-Barthélemy, des affaires de Salcède et +autres assassins d'Alençon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement +d'une liberté qu'on avait en ce siècle, de faire tuer en duel ceux +qu'on n'assassinait pas. Les duels à mort des premiers mignons ne +furent nullement des hasards. + +L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait +à picoter, c'était un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine +des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le +provoquait, tâchait de le faire dégaîner. + +Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un +mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux +personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont +et M. de Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la fermeté à +Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue. Il leur dit qu'il ne +pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le duc ou +lui mourrait. + +L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son +procès. Le roi haussa les épaules: «Et où trouverez-vous des témoins, +des gardes, des juges?» Le maréchal dit: «Il faut le tuer.» + +Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de +l'avis du maréchal. + +L'homme le plus brave qu'il eût était Crillon. Il le fit venir. Mais +le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne +ne convenait pas «à un homme de sa condition,» mais qu'il serait +charmé de le tuer en duel. + +On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre, +jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la +chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu, +lui dit à la sortie: «Vous avez été bien dévotieux.» Le duc avoua que +c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait +l'obliger de la lire. + +Il suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur, lui disant +que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces, +il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait +chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile. + +Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans +sa chambre, il exhala son désespoir, sa fureur, jeta son petit +chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un conseil +se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les avis +qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait. + +Il y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque +de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des +marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville. + +M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau +si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait +passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais +à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout +ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra +pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise. + +Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour +les deux avis à la fois: «Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes +perdus...--Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout +prenez garde à vous.» C'était après souper, et le vieillard était plus +tendre encore qu'à l'ordinaire. + +Marteau dit rudement: «Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien +craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier: il faut prévenir.» +Comment? Il ne le disait pas. + +Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit: «M. +de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince +bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et +pas d'appréhension. Il exécutera son dessein. Il ne fait pas bon ici, +point sûr. Il nous faut nous lever, et _agir avant lui_.» + +Guise dit: «Menneville a raison, et plus que tous les autres... +Néanmoins, au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la +mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte.» + +Il répondait ainsi à ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne +proposaient pas de fuir, mais d'_agir_; apparemment de susciter un +mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément. + +Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il +était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis. + +Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre +à l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie +monastique, la dévotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donné +la nausée. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était +de voir son parti à plein, au grand jour et sans ombre. + +Son élégance princière et son insolence intérieure l'éloignaient des +petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains +sales. Le célèbre Montaigne, très-fin observateur, qui avait fort +connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le +premier n'était guère catholique, et le second guère protestant. +Guise, s'il n'eût été condamné dès l'enfance au rôle de chef des +catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des reîtres du Rhin, +à la confession d'Augsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal +de Lorraine, avaient un moment paru adopter. + +De Thou, dans ses Mémoires, apprend une chose curieuse. Comme il +passait à Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi, après +avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le jeune +magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de Guise, +mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de lui, il +ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins. Schomberg le dit +à Guise, qui n'y contredit pas. «Que voulez-vous? dit-il? j'ai +toujours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il me faut des +amis, et je prends ce qui vient à moi.» + +Cet indigne entourage le condamnait à chaque instant à plaider de +mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment +même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château, +qui faisait métier d'enlever et de mettre chez lui, dans des +basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aisés; il les disait +protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les +faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui +faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et, +sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui +réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit la mettait à néant. + +Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et +n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il +cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait +par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondaines, +qui ne se présentaient que trop. Les dames, toujours tendres pour +l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. À son néant moral +s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des +défaillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui un +drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le coeur quand ces +faiblesses le prenaient. + +Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil), +c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont +il était enveloppé. Cela l'enracinait à Blois et dans ce fatal +château. + +Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt +que plus tard. Chaque nuit, il disait: «Pas encore.» + +Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu +après l'événement, que le 22 décembre Guise avait pris son parti, et, +dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il +partait le lendemain. + +De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força +d'agir. + +La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné, +et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci +était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de +prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une +grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi, +Guise était obligé, ces jours-là, de laisser son monde au haut de +l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il +devait se trouver séparé par deux pièces (celles du conseil et de +l'antichambre) de ceux qui l'auraient défendu. + +Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Crillon, qui se chargea de +garder les dehors et de fermer à temps les portes du château. Il fit +venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le +passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de +manière à l'isoler de sa suite. + +Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne +heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à +une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande +allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il +ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie +des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son +cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon. À minuit, il lui +dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à l'huissier Du Halde +qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même +trouvez-vous ici.» Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la +reine. + +Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à +cinq avis. Et il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en +venait encore. «Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire +attention à tout cela.» Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya +l'avertisseur: «Dormons, et allez vous coucher.» Il faisait ainsi le +brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper, +il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment +audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux où il +avait écrit: «Il n'oserait.» Ce qui n'était pas mépriser seulement le +péril, mais le provoquer. + +De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine +mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à De Thou: «Le roi le +tuera.» La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri +III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de +près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle +dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de +désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser. + +«Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heurte à la +chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première +femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. «C'est Du +Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.--Il dort et la reine +aussi.--Éveillez-le, répondit Du Halde; il me l'a commandé, ou je +heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux.» Le roy, qui ne +dormoit point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant +parler, demande à la demoiselle ce que c'est. «Sire, dit-elle, c'est +M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.--Prolant, dit le roi, mes +bottines, ma robe et mon bougeoir.» Il se lève, et, laissant la reine +dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étoient le sieur de +Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites +cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y +monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et +y enferme le sieur Du Halde et successivement les quarante-cinq qui +arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.» + +«Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère +ne s'éveille.» + +Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et +misérable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu +si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa +maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait +toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu, +mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que +cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait +droit de tuer. + +Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que +d'attendre. Un Périac, frappant de la main contre la poitrine du roi: +«Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.» + +Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait, +disait-il toujours, d'éveiller la reine mère. + +«Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards.» Il s'en +trouva huit; celui de Périac était d'Écosse. Le capitaine Longnac prit +seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et +l'épée. Il les plaça dans l'antichambre. Et les autres furent mis +ailleurs. + +Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de +première force, le Gascon La Bastide, avec le secrétaire Révol, homme +de d'Épernon. Le parent de d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans +la chambre pour être sûr que le roi ne changerait pas de résolution. +Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien décidé et +confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans un cabinet +pour mettre ordre à sa conscience. + +Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une +assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne +pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la +tête dans l'antichambre, disant aux huit: «Surtout n'allez pas vous +faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en +serais bien fâché.» + +Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les +royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de +Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et +Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise, +arrivèrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique logé dans le +château. + +Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il +plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand +on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il +passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur +le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le +palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu, +averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres +diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour +être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant +d'autant mieux son personnage de mendiant, disait d'une voix +lamentable: «Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans +cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voilà perdus, +ruinés.» Tous le suivaient, le chapeau à la main. + +Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la +scène changea derrière lui. Les gardes nettoyèrent l'escalier des +pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Crillon ferma le +château. + +Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d'esprit de lui +envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: «Sauvez-vous! ou +vous êtes mort!» Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet. + +Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se +troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de +sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: «J'ai froid,» dit-il. +Son habit de satin expliquait du reste cette parole: «Que l'on fasse +du feu.» Et puis: «Le coeur me faut... Monsieur de Morfontaine, +pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques +bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve +de rose.» On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut +se contenter. + +Son oeil, du côté de sa balafre, pleurait. Sous ce prétexte, il dit au +trésorier de l'épargne: «Monsieur Hotman, voudriez-vous voir à la +porte de l'escalier s'il n'y a pas là un de mes pages ou quelque autre +pour m'apporter un mouchoir?» Hotman sortit, mais il paraît qu'il ne +put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un +mouchoir au duc. + +Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à Révol: +«Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon vieux +cabinet.» Révol fut arrêté aux portes par l'huissier dans +l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. «Mon Dieu! +s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me +gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol.--Il n'y a +point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu +ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande.» Le roi commanda de lui +ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de +Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol +entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et +lui ayant dit: «Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux +cabinet», il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi. +Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur +le tapis: «Messieurs, dit-il, qui en veut?» Il se lève; il trousse son +manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main +de même côté, et dit: «Adieu messieurs.» Il heurte à la porte. +L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi. + +Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux, +ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne +daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme +par respect. + +«À deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main +droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui +le suivoient, fut tout soudain saisi au bras par le sieur de +Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que +le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps +il est par lui frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche, +disant: «Ah! traître, tu en mourras.» En même instant, le sieur des +Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par +derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et +le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à +tous ces coups: «Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis!» Et, +lorsqu'il se sentit frappé d'un coup de poignard sur le croupion par +le sieur de Périac, il s'écria plus haut: «Miséricorde!» Et, bien +qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il +ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à +l'autre, au pied du lit du roi, où il tomba. + +«Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y +ayant qu'une muraille de cloison entre deux: «Ah! on tue mon frère.» +Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui, +mettant la main sur son épée: «Ne bougez pas, dit-il, mordieu; +monsieur, le roi a affaire de vous.» Alors l'archevêque de Lyon, fort +effrayé et joignant les mains: «Nos vies, dit-il, sont entre les mains +de Dieu et du roi.» + +«Après que le roi eut su que c'en étoit fait, il va à la porte du +cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la +place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il +avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un +chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y trouva une +petite bourse où il y avoit douze écus d'or et un billet de papier où +étoient écrits, de la main du duc, ces mots: «Pour entretenir la +guerre en France, il faut sept cent mille livres tous les mois.» Un +coeur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le sieur +d'Antraguet. + +«Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant +encore à ce corps quelque petit mouvement, lui dit: «Monsieur, pendant +qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au +roi.» Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir, +comme d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau +gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux +heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur +de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps +par son exécuteur en cette première salle qui est en bas à la main +droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à +la rivière.» + +D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire: +«Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant!» Prophétie +involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-être, elle +inventa. + +D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à +coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au +visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original +avait tout à la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup d'esprit, +des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin d'Italie. + +Sa grande affaire était de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en +dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol. +L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi. +Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement, +voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape, +l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à +la messe. + +Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce +La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait +Guise; il dit à cet ami: «Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est +mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice.» + +Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un +arrêt du conseil contre sa ville: «Monsieur l'évêque, dit-il, vous +avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous +serez condamné vous-même.» + +On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la +maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les +promesses qu'ils firent de calmer Paris. + +Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages +personnels, n'en furent pas moins lâchés. + +Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du +mort, que le roi tenait sur sa tête dans un grand galetas qu'il avait +fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il jetait feu et +flamme, «ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que menaces, ne +haletoit que sang.» Ce prêtre était un militaire; de temps à autre il +jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête d'un parti de +cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il ne s'en croyait +pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui entouraient le roi et +qui avaient participé à l'acte avaient à attendre du cardinal de +grandes vengeances. Ils lui dirent ces menaces, et, cela ne suffisant +pas, ils régalèrent le roi des brocards dont il le criblait. Un jour +que quelqu'un lui disait: «Vous piquez trop le roi.--Il ne marche +qu'autant qu'on le pique.» Et, voyant aux armes du roi les deux +couronnes de France et de Pologne: «Le tondeur fera la troisième.» Et +il ajoutait en grinçant: «Oui, je tiendrai sa tête entre mes jambes, +pour lui faire, avec un poignard, sa couronne de capucin.» + +L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la +veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête l'eût sauvé. Mais, le +matin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son +grenier, à jurer, menacer. Le roi réfléchit qu'après tout il avait le +légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant +à la tonsure et à la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le +danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin +les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que +de saint Thomas de Cantorbéry. Donc: «Expédions-le, dit-il, qu'on ne +m'en parle plus.» + +Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre affaire, se +chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens voulant tuer un +cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire: on eut quatre +soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il les vit +venir, il dit à M. de Lyon, enfermé avec lui: «Monsieur, ceci vous +regarde; pensez à Dieu.--Non, monseigneur, c'est de vous qu'il +s'agit.» Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le +couloir, fut tué. + +Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir +la figure de sa mère. Dès le 23, sur l'acte même et Guise étant tout +chaud, il s'était donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui +conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était +malade: «Madame, comment vous portez-vous?--Oh! mon fils, +doucement.--Moi, très-bien, je suis roi de France, j'ai tué le roi de +Paris.» + +Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: «Je prie Dieu que +bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.--C'est selon, +madame...--Donnez-moi son fils et M. de Nemours.--Leurs corps? Oui, +mais je garde leurs têtes.» Du reste, il ne voulait que la mortifier +par le refus; il ne les fit pas tuer. + +Elle avait espéré que Guise ayant l'avantage, mais un avantage +incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son +Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de +ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle +se retourne vite: «Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans.» +Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de +Navarre. + +Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter chez le +cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était fait et +lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la reçut +avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces +colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits +enfants: «Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous +faites tous mourir!» Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et +conseillé, mis doucement le cerf au filet, lâché la meute. Il la +maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait +plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux côtés, elle était +prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde, +qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas. + +Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien. +Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses +paroles lui rentrèrent, lui restèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle +s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre +femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment «qu'elle +creva de dépit». + +Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5 +janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement +et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle +n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la +pleura d'un oeil, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires. + +Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et +pensant que la succession ne payerait pas leurs legs, quoiqu'on +vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan. + +Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie, et toujours ses astrologues +lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle +n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur +la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près, +l'hôtel de Soissons (Halle au Blé), dont on voit encore la tourelle. +Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un +lieu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa +là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain, +homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la +vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme +s'envolât on ne sait trop où. + +Il n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on l'eût jetée +à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à +Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils +n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins. + +Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois on n'avait +pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si +mauvais dans l'église, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en +terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit +dont personne ne se doutait. + +Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à +Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est à lui seul +une sorte de chapelle, et où elle s'était fait sculpter +classiquement, c'est-à-dire toute nue. + +Le coeur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux +Célestins dans cette urne dorée qu'on voit maintenant au Louvre, +soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon, +qui certainement sont des portraits. Ces belles sont là chargées de +figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans +le coeur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité. + +Si l'inscription ne le disait, on verrait plutôt dans la ronde +gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et +des heures, le choeur insouciant qu'elles mènent en se moquant de +nous. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE TERRORISME DE LA LIGUE[11] + +1589 + +[Note 11: Vers le mois d'avril 89, le légat Morosini s'étant retiré à +Marmoutiers, le roi y vient pour se récréer, dit-il, puis il avoue que +c'est pour parler au légat.--Il s'excuse de s'appuyer sur l'alliance +des hérétiques.--Suit un dialogue très-vif. À tout ce qu'objecte +l'homme du pape, le roi répond toujours par l'impossibilité d'apaiser +les catholiques. «Que voulez-vous que je fasse si le duc de Mayenne +_vient pour me couper le cou_, il me faut bien une épée, recourir aux +hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma tête, et moi je +veux la garder, etc., etc.--Le cardinal Cajetano fait, le 28 mars +1590, un long rapport sur la situation.--Si le Navarrais arrive à la +couronne, il faudra peu de temps _pour que la religion soit +exterminée_.--Villeroy lui a raconté un entretien de Mornay, d'après +lequel «le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera tout le +monde croire et vivre à sa guise; il réformera le catholicisme, se +fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera la +chrétienté.»--«Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres +interceptées, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi +les princes du sang.» + +On est saisi d'étonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin, +Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à +épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du +pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Élisabeth, Henri IV ne fasse +tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne; +cette idée monstrueuse paraît si naturelle au pape, qu'elle fait son +inquiétude; il y pense jour et nuit! _Archives de France. Extraits des +Archives du Vatican, carton_ L, _388._ + +Les _Archives de Suisse_ contiennent plusieurs pièces intéressantes +sur cette époque. Celles de _Berne_ éclairent la destinée du fils aîné +de l'amiral. Dans les _Registres du conseil de Genève_, on trouve la +manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux +étrangers. Le chancelier écrit: «S. M. _demeure_ en l'église où elle a +été baptisée.» (Communiqué par MM. Bétant et Gaberel.)--Cf. la +correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une +très-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier, +1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, _Henri IV +écrivain_.--J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de +l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'éclairer ce règne +d'un jour tout nouveau.] + + +Peu avant l'événement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de +Blois à Paris et prenant congé du roi, l'attendit au passage dans un +couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la +main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement ne lui dit rien, +si grandes étaient son irrésolution et les perplexités de son esprit. + +Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il +avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu +avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon, +en tirer les deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il eût +imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la mort des +Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa +vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement +approvisionné; en huit jours, il était au Louvre, et proclamait à main +armée son édit de 1576, l'édit de tolérance et de pacification. Eût-il +réussi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tombé sans honneur. + +Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait +intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait +pas de réconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il était, +qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélemy. + +Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le +roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le +premier si faible! le second si grand! + +Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers +de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le +génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe. +Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées +d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout: +«Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors +viendrait l'Espagnol.» + +On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa +partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas +d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier +moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de +l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord +là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée +espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol. +Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par +un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à +l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le +peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement +au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout, +et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence +de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre. + +Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le +public imbu d'idées fausses. + +Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande +machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier +toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer +ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans +le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste, +qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée? + +Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son +coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point +effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des +Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident, +l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations +secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient +d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet +archevêque, Espinac, qui couchait avec sa soeur, n'en était pas moins +terrible pour les moeurs du roi; il avait écrit sur lui et sur +Épernon, en langage de Sodome, le _Gaveston_, livre effroyable, qui +appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard empalé par sa +bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien +quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du +légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en +justice et pas même comme témoin. + +Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le +monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à +un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la +Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était +inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son +maître devenir ce qu'il pourrait. + +Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de +France, «roi de Blois et de Beaugency.» + +Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui +allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il +lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens. +Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.» + +La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de coeur avec ses +parents, et, sous main, écrivait aux Guises. + +Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée que ce pauvre +hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job. + +Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la +mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le +croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant +confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On +courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner +l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que +d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est +terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine +dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à +sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se +précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée, +très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se +traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le coeur de +tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue ce +ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de Noël), +on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en +revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce +premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau +dans le coeur. + +Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme +quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit +venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul +prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile, +faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il +n'en faut pas plus pour drapeau. + +Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon Guincestre, qui +s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita de même le roi; +il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait trouvé le mystère +d'_Henri de Valois_, que ce nom, par son anagramme, donnait le _Vilain +Hérode_, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode empoisonneur et +assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du Parlement, devant le +Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit en devoir d'arracher +du portail les armes de France et de Pologne, de les briser et de +marcher dessus. + +Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à +Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus +Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre +sur leurs tombeaux. + +Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment +de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé +la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.» + +Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16 +janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy, +entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la +main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère +osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux +même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes +désignées et tous s'en vont à la Bastille. + +À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs +d'eau et portefaix, qui auraient assez aimé à les assommer, pensant +que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage, +s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un +rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président +Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide; +on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir, +parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il +avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il +crut être habile en faisant en cachette une protestation où il +assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait +pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit. + +Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à +Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme, +assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère +Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui +reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant +demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le +prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet +homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de +Paris. + +Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais +sa furieuse soeur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son lit +pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait +qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi. + +Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un +héros, un dieu de Henri de Guise, avait eu justement pour effet de +mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits une solide +opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne pouvaient le +tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait eu contre +lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre d'achoppement de +tous les prétendants. + +Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des +Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute +préparée du _Conseil général de l'Union_ que Paris créait pour la +France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept +gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault +secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à +lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter +quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider +l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault +n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il +faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit +mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille +hommes.» + +De sorte que le vainqueur, le _Conseil général_, était presque aussi +dépendant que le vaincu, le Parlement. + +Pour consoler un peu le _Conseil_ de sa nullité, on le payait +grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois, +forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui. + +Le _Conseil_ avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour +toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait +déjà la diminution. Et personne d'ailleurs ne payait, du moins nulle +taxe générale. + +Chaque ville avait assez à faire de suffire aux _razzias_ locales que +faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou +les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les +besoins ou prétextes de la guerre civile. + +Mais ce qui rendit le _Conseil de l'Union_ bien autrement populaire, +ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'_autorisation donnée aux +locataires de ne plus payer le loyer_. Il y eut réduction expresse +d'un tiers. Mais on ne paya plus rien. + +Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres +vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe +ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer, +de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir +perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère +un paradis relatif. + +Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande +douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge +qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les +rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure +profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le coeur de cet +infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain appelé +tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel! + +De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes +qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: _le clergé +dispensa le peuple de payer impôts et loyers; le peuple dispensa le +clergé de payer la rente publique_. + +Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et +rentiers ne reçut plus rien. + +Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les +uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient +petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent +francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes +ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la +singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se +dispenser de payer la rente. + +Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le +mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce +qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie. + +Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette +victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants +robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin, +etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu +de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion +d'un _bon_ patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils +comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française. +Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils +ont bon coeur, et leurs _pratiques_ peuvent les faire aller loin; ils +ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien +aisément du bâton. + +La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme +contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de faire +enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à +Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une +part à la Saint-Barthélemy,--la voilà, cette bourgeoisie catholique, +qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule, +elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne +rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant +ravagés. + +Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts +niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les +pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à +manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes +(l'Estoile.) + +Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la +Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique +où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors, +non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande +police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au +fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne +savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne +voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le +commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne, +pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que, +comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien +autre idéal que celui des Jacobins. + +Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que, le jour +du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient aux +églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand +elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du +troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les +recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles +étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la +sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de +laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes +ou leurs maisons. + +Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens +énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les +nobles des ennemis de la Ligue? + +La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela, +non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir +s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un +cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre. + +Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces +d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et +les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y +est seul. + +Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes, +devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion +horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les +autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique, +intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force de peur. + +Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin +de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous +jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant +ceux-là. + +À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier +de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon +homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais, +dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites, +pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux +contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants, +en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers, +etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il +avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot, +tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des +Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons, +il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine, +sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une +hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour +hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut +sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une +absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos +que dans la mort. + +Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de Duranti, +premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique, qui +avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci chez +lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar d'Avignon. +Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un livre des +cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du _De +divinis officiis_, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à Rome +aux dépens de Sixte-Quint. + +Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue. + +L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à +la tête du peuple pour la déchéance du roi. + +Duranti y résista. + +Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux +Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que +Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville. + +Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent; +on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa +femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils +voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui +perça le coeur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où +pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se +divertirent tout le jour à lui arracher la barbe. + +Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions, +violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets de terreur. Ce sont +des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer, où l'on +passe sous l'oeil perspicace des tyrans du jour, notant un à un leurs +moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant l'un, +désignant l'autre. + +Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée +des mondains et leur sainteté subite. + +À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de +processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor. +On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et +filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes +et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le +Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue. +Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de +tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter, +avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et +aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute +mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur +le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus +agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en +souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent, +et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne +s'appliquait que trop bien. + +Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles +n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se +décida sans hésiter. Elle mit bas les robes et les jupes, passa le +drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une simple +dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne ne se +déconcerta pas. Elle avait lancé la mode. + +Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à +ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées +aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume. + +Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la +pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de +prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence; +honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés, +s'enveloppant, ce qui les montrait davantage. + +Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons +voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant +très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte +Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au +bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits +pieds douillets sont agréables à Dieu.» + +Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise +des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente +duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près, +remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la +montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en +soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges, +passaient rapides et violents avec d'aigres chants de _Dies iræ_; aux +haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer plus loin), +les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la mèche, tout +comme ils auraient éteint, foulé, soufflé _le Valois_. + + + + +CHAPITRE XIX + +HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS. + +MORT D'HENRI III. + +1589 + + +Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement les +meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, oeuvre capitale de la langue, âcre +et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un coeur ému, mais si loyal et si +sincère! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie +laborieuse, héroïque et sainte, écrite par une sainte aussi, la pieuse +dame de Mornay, écrite en présence de Dieu et pour un enfant, déposition +naïve, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient +tout en justice. + +En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrétaires +de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à peine il +existait. + +Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma +Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la +religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende. +Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard +éclipse en guerre le génie du prince de Parme. + +Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta +tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national! +J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes +heures: _les martyrs et les vrais héros!_ Tout cela dans la poussière +et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les +Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande +galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard, +d'autres hochets sanglants. + +Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le +datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la +France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la +grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et +l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du +côté du joyeux Gascon. + +Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement: +«Mon brave _capitaine de cavalerie_.» Nous trouvons sévère aussi le +mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est +qu'_un carabin_.» Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le +coup de pistolet. + +Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En +France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV. +Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait +tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il +ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme, +de sa gaieté, de son regard. + +Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à +trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune +singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et +qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme +restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut +attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit +tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et +l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au +hasard des Dieux. + +Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si +rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire, +en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré, +refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite +sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au coeur de Mornay. + +La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince +d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions +non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre +nous, nous ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) de nous +défendre, _vu l'équité et justice_ du fait que nous maintenons.» + +Cependant, de quel instrument ces grands coeurs se servaient-ils? De +celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit, +lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il +trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne +doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa +peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux +enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à +distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée +des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu +tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme +ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la +bataille, si on l'avait laissé faire. + +Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La +créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout +le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit +Shakespeare. + +Tâchons de saisir ce Protée. + +Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre, +_du gros garçon qui gâta tout_. Je veux dire de François Ier. + +Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si +flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était +protestante ou catholique. + +Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait le Gargantua +(paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le récit +rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon. Pour +plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté un +petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon. + +Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de +Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu +seras un vrai Béarnais.» + +Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit +qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant +écrivain. Ses billets sont des diamants. + +Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout +verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle. +Ainsi fut élevé _par l'usage_, par l'effet de l'entourage, de l'air +ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne. +Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir. + +Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les +enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez +les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le +marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous +_va-nu-pieds_ à l'assaut de Brescia. + +Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux, +mis tout le monde sur les dents, alors _il forçait une danse_. Et lui +seul, alors, dansait. + +Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de +combat en combat. On lui attribue follement de longues pièces, +ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il n'avait pas +la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques lignes (hors de +rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un rendez-vous, un mot +d'amour. + +Résumons: + +Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme +l'accuse son profil. + +Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un +François Ier, mais plus familier, jasant volontiers avec toute sorte +de gens. + +Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que +cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du +terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut +la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes +amusantes qui dispensaient de payer. + +On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits +différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences. + +Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices. +Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la +seconde. + +Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout. + +Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et +point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs, +mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes. +Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en +était pas plus sûr. + +N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure qui le +faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote +admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je +ne puis pas m'empêcher de la reproduire. + +Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en +se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine +mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne, +dit encore: «Qu'on cherche mon frère.--Mais le voici.--Non, madame, je +veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle +l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où +étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il +n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de +retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui +lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe +au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez +un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en +vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...--Monsieur, +dit alors la reine mère, ne dites pas cela.--Madame, je le dis, c'est +la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul +de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!» + +Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu +qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était +homme. + +Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de +la mort des Guises. + +Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant +seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise +n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la +fin sans le péril de leur vie.» + +Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui +dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions; +les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes. + +«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes. +Qu'est-ce que vous me conseillez? + +--Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous +prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à +la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire +avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si +cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon, +vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne +pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé, +c'est vous.» + +Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée, +qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France, +de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de +vendre la place. + +Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui +devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit +rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et +pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix +armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer et qu'elles se +sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il y parle avec +une modération magnanime du sort des Guises, avec une douleur sentie +des maux universels, plus douloureusement encore de la nécessité qu'il +a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la paix, mais +solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience. + +Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus +fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques +l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint +d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa soeur +naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois +lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant +surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette +négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir +d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le +commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le +roi de Navarre. + +L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances, +eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns +et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans +savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux +et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux +qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant +souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs +maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du +corps, les plaies du coeur, tout disparut en ce moment. La +Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait +souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de +Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la +guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme +qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda, +par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de +deuil dont son coeur avait vécu, donnant son père à la Patrie! + +Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny), +qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères +égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de +trois semaines.» (1562.) + +Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille +tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice, +y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre +neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de +blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à +Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons, +déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un +enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau +tricolore de la république de Hollande. + +Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour +sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut +la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de +l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, ce furent +les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour acheter +Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux partis, +l'irréprochable Mornay. + +Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force +redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure +partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils +imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant +pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe, +le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le +roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à +Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse, +toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage +opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les +Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par +son maître dans la grande affaire de France. + +Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est +qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de +résister, imagina d'appeler à son aide les _Gaultiers_. On nommait +ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la +Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours +de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne +les soutint pas; ils furent massacrés. + +Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore, +entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient +peur et horreur de la réconciliation de la France. Au contraire, +Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. Pendant ce +débat pour et contre, il arrive et le voici. + +Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par +Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le +crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa +figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice. + +Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive +décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les +avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les +rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à +Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe +étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher, +près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un +panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop +bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur +feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant +l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil +arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton +pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon. + +Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se +promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des +campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés +d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir +s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils se +rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot +pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous +s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction +de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français. + +Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant +son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page. + +Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre, +qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le +Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois, +Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne +fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la +maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart. + +Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il +a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à +Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient +à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les +traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à +son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!» + +L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un +grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas, +est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes. +Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti. +Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Châtillon, +arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, vont fondre +sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce n'est pas à +vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, qui vous +trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil. + +Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son +habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces, +pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit +pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes, +repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à +petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour, +«passionné pour les huguenots.» + +D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une +trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres +chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène +infâme et épouvantable. + +Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis, +qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés +fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force +cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier +Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore, +en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de +Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de +leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine +déroute, Menneville tué, Aumale éperdu qui se cache à Saint-Denis; +Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la perte aussi. +Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait des chansons, +une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...» + +En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était +la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol. + +Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le +très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait +persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait +sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de +leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena +cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par +Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille +Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre, +c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent +cessé par enchantement. + +Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait +les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il +n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de +ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils +sortiraient. + +Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était +montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du +haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette +ville est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du sang.» + +Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était +fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans +les rues. + +Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque +projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient +bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas +trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de +Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de +clergie. + +Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait +tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs +moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui, +peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens, +dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel +Holopherne ne périrait que de leur main. + +Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, soeur des Guises, ce fut +elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte. +Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage +des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient +souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à +même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et +sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes, +s'enivraient du regard d'une grande princesse, soeur des héros et des +martyrs. Elle avait déjà trente-sept ans, mais la passion la +relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la colère, le +désir et la peur, belle de la beauté des furies. + +Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde +riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en +faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.» +C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu +le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans +doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le +prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un +grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une +nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar +Gérard, l'assassin du prince d'Orange. + +Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les +moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être +invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient +devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir. + +On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête +chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans +ce qu'ils appelaient la _chambre de méditation_, toute peinte de +diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le +paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir, +et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel, +un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait +prisonnier sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, parce que, +le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui +répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre, +qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce +n'était pas le meilleur. + +Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau +couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes +pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina +vers Saint-Cloud. + +Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du +roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le +lendemain, mardi 1er août, à huit heures, La Guesle le conduisit au +roi. + +«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut +averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise +percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit +que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se +courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on +diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent +le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant +fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit +encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du +comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit +chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors +le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et +commença à lire la lettre que le moine lui avoit apportée, pour +l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif à +lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le +petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau +dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un +coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le +méchant moine, il m'a tué!» + +Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur +général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la +justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un +même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de +grands personnages. + +Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation +assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son +camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins +dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer +toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre, +qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589). +Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons. + + + + +CHAPITRE XX + +HENRI IV--ARQUES ET IVRY + +1589-1590 + + +Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans +la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations +ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec +des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton. +Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou +les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la +main, faisant des voeux et promesses, desquelles on oyoit pour +conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!» + +Il n'y eut jamais un pareil avénement. + +Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était +encore là, un combat eut lieu entre un huguenot, un vaillant homme de +guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je lui mettrai +la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait. L'autre tomba +roide mort. + +Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient +pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas +reconnaître le roi de Navarre. + +Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation, +l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas +catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques. +On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots +l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord, +la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il +avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de +Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins +furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques +Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces +redevenues catholiques. + +Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement +celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les +aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui +qui sauva le roi à Tours. + +Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les +fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient +cette comédie. + +Creusons la situation, et disons là comme elle est, comme elle va se +révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La France, en ce +moment morcelée en provinces que les gouverneurs s'étaient impudemment +appropriées, la France était réellement dans la main de douze coquins. + +Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi. + +Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job, +n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été +en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le +rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun +reconnut l'habit de l'ancien. + +Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un +capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé +comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le +craignaient. + +La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun +d'eux s'affermît _dans sa maison_. Ils appelaient déjà ainsi leurs +gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon, +un Rouen, un Toulouse. + +Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce +moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une +infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II, +lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne +des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient +pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans +le lointain comme une réserve de la Ligue. + +À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez l'argent du +pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien obliger de +financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour aider +très-peu, très-mal, la république de Hollande. + +Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais. + +Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer +de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui +couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils +se tenaient déliés et le quittaient. + +Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince, +celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un +certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait +grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa +langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé +au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients +et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au +sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi. +Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme +archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de +bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de +tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi +hérétique. + +Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi, +que lui prête d'Aubigné. + +Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui imposait ne +servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté tout de même, +converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du temps, qu'il ne +demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois, il assemblerait +un concile à cet effet et réunirait les États généraux. + +Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs, +indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se +rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son +genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne +serez abandonné que des poltrons.» + +Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier +pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle +avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel +roi, des campagnes de brigand. + +On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle +fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents +cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui +donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie +de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que +souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le +sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs, +l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément, +étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils +le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de +vrais croyants, des chrétiens du XIIe siècle, s'ils eussent entendu +les ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand coup de +Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, mettre sur +l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et le moine +bourguignon. + +Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du +messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites +aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était +moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa +mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes +nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une +manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame +monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans +pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez +madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui +chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge +Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait +allaité», etc., etc. + +La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose +impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir, +quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force, +ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés, +jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un +vieillard, le cardinal de Bourbon. + +La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la +prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était +acculé, au plus bas. Et jamais, en réalité, son courage ne parut plus +haut. + +Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire, +et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité. + +On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de +solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore +de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements. + +Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la +grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise +qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.» + +Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp +retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi +sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande. + +L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême +éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette +extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la +Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité, +se serait ralliée à lui. + +C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il +n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il +avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il +défendait le droit. + +La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée +par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours +étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi +d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la conquête. +Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la royauté, +Philippe II, très-franchement, dit _qu'il réclamait la France comme +héritage de l'infante_, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la croyait +reine de droit et _reine propriétaire_. + +De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne, +Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait +de l'étranger et les sauvait malgré eux. + +«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela +l'Anglais.» + +Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à +le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien, +n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer, +poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il +attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre +Calais[12]. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des +ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les +mains sa vie et sa mort. + +[Note 12: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.] + +Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un +détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept +mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille +hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il +serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait +des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais. +Mais Mendoza assurait qu'on ne le verrait pas passer. Pourquoi? Parce +qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome. + +Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout. +Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il +dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne +demande que vos coeurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.» + +Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon coeur, c'est merveille de +quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires +vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront +mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée +d'Arques.» + +Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait +tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne +voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une +mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement, +couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une +petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à +passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en +laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux. + +Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée +douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers +huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure +eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser +quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques de +Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments s'échangèrent +entre gens des deux partis. + +Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si +pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là +chez ses officiers, mieux pourvus. + +La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous +avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils +du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris. +Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés +par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons. +La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir +cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les +petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de +vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se +fortifier. + +Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il +se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre +le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un +grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de +cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de +Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant +tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes; +si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi, +tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant +un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces +lansquenets, trop habiles politiques, se refirent ligueurs à cette +vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand désordre. +Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands présenta +l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre. Telle était +sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette extrême crise, +que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit: «Laissez cet +homme-là.» + +Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait +en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!» + +Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève +de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes +contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement +chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée +la question du monde, le voici: + + Que Dieu se montre seulement + Et l'on verra en un moment + Abandonner la place. + Le camp des ennemis épars + Épouvanté de toutes parts + Fuira devant ta face. + On verra tout ce camp s'enfuir, + Comme l'on voit s'évanouir + Une épaisse fumée; + Comme la cire fond au feu, + Ainsi des méchants devant Dieu + La force est consumée. + (Psaume LXVIII.) + +Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers +huguenots, prit de côté les ligueurs; les lansquenets furent écrasés, +et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se leva. Le +château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à parler d'en +haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la Ligue; le +soleil avait reparu et la fortune de la France. + +Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un +régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre +au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et +mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des +meilleurs. + +Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa +prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français, +faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y +parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec +des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie +s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout +portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était +déjà l'artillerie légère du grand Frédéric. + +Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se +montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres, +les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de +Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce +secours, il se trouva plus faible qu'auparavant. + +Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa +petite armée. Les catholiques, plus nombreux, y opprimaient les +huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de Charles +IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime la part +des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De Thou, +aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent d'avoir un +prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre eux les +Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent battus et +blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, et ils +allèrent chanter leurs psaumes en plein champ. + +Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de +recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les +catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la +majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants +plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut +salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie +tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut +avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son +pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que +l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui. + +En réalité, il n'y eut pas de coeur, même chez les nations +catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement. +Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le +faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien +inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme +l'appelait d'Épernon), un allié catholique, un allié italien, de +cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise. + +Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela +dut jeter l'Europe! + +Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et +tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à +ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi +d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis +l'_Armada_. + +Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la +gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien +plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on +doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et +mit dans l'_Armada_ douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le +désastre! + +D'autant plus ardents furent les voeux de Venise contre la Ligue et +l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À +l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise, +que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans +les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne +devaient pas sortir le soir. + +Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un +ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un +légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter +que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV. + +Des transports éclatent. On cherche un portrait de ce nouveau roi. Un +brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle toile +demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut avoir le +sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont partout. +L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les éviter. On +expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc. + +La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la +traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de +l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était +pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre +Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des +protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison +d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire. + +Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même. +Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il +en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate +résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le _non_ des belles +auquel on ne doit jamais s'arrêter. + +D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud. +Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de +Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la +Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus, +assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au +cheval; il manque de se noyer. + +Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain, +l'ancien faubourg protestant. Les psaumes furent de nouveau chantés +au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, il y +avait plus de trente années. + +Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du +pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et +nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le +grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient +déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De +Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis. + +Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince +de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne +six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze +cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore +une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes. +Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il +ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au +couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements, +comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort +sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay, +entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus +brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup +de dé.» + +Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie +française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout. + +Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid et +mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au +contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins. + +Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté +merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque +un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son +cheval. Il dit: + +«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le +trouverez toujours au chemin de la victoire.» + +Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su +que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne +donneraient pas un coup. + +En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait +force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient. +L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et, +au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le +terrain était plus bas. + +D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par +bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe. +Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur +celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus +heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs +de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre. +Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya. +Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se rendirent. + +Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à +Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur +l'étranger!» + + + + +CHAPITRE XXI + +SIÉGE DE PARIS + +1590-1592 + + +La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590), +éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se +révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises, +allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit, +devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un +capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne, +inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, _la royauté de +l'étranger_. + +L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et +son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria, +voilà les rois de Paris. Nous allons les voir y frapper monnaie, +gouverner et nourrir le peuple; les _chaudrons des Espagnols_ et les +sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui convertiront la +foule à la royauté de l'Inquisition. + +Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré, +devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols. + +La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle +intéressait le plus. La mère et la soeur de Mayenne vinrent, +palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit +froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.» +Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne +pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.» + +Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait +été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait +rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison +de Guise. + +De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se +précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous +les côtés. + +Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute +protection. + +Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le +Languedoc. + +Le duc de Mercoeur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter que +l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa Bretagne, +il ne s'adressait qu'à Philippe II, et il en reçut un très-beau +secours de deux ou trois mille Espagnols. + +La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans +cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis +catholiques.» + +Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de +Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec +une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non +Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de coeur. + +Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne +plus être France. + +Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils +auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de +Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une +légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.» + +Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée _française_. + +On n'attrapait pas ainsi Philippe II. + +Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par +exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du +Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux +mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et +gouverneurs reconnaissent aujourd'hui _qu'il n'y a de roi en France +que Votre Majesté_.» + +Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant. + +Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier +dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à l'archevêque de +Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume pour aviser à +soulager les pauvres catholiques de France. + +Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers +Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le +lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le +jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses +moulins) _meunier du moulin de Barbaste_. À Mantes, ce roi meunier fit +fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la +paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain +et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir +sa revanche. + +C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait +la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas +qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et +délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore +deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez +lentement, on y amassa peu de vivres. + +La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en +sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens +du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le +pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant, +partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon +il s'écria: «C'est pour vous, belle, que je meurs...» Et comme toutes +se regardaient, il ajouta avec componction: «dit Jésus-Christ à son +Église.» + +Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs, +commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines, +fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque, +plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent +la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se +hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat, +ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier. + +Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui +commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents +fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand +nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre, +si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des +huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra +toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le +prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au +meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence +du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux. + +Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et +qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre, +auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux +massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui +emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, huguenots pour +la plupart, avaient pour cri de combat: «Saint-Barthélemy! +Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient péri dans cette si +courte attaque. Et les faubourgs avaient été si exactement démeublés, +déménagés, dépouillés de tout objet petit ou grand, que les royalistes +mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi à ce prix. + +Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes +et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville. +La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un +éléphant. + +Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il +fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches +greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des +Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire, +qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau +affamé, où l'on mange les plus gras. + +On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats. +L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres. +Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit +la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la +charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils +faisaient mourir de faim. + +Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le +peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un +tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la +poussière d'os qu'on prenait aux cimetières, qu'un soldat mangea un +enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec sa +servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture. + +Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle +n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule +s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient +en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville. +Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout +échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs +eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait +Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises. + +Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les +pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les +battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici, +fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris, +mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir. + +Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis +d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le +peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer +des vivres pour elles. + +On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se +désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il +transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à _la +religion_ de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait: «Qui +peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de _religion?_» + +Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la +longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur +l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les +Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en +France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le +chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait +osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.» + +Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses. +Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que +le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque +secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait +encore! (De Thou.) + +Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé +le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols, +si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous +ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté +les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de +l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu +nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on +appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des +Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le +servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme +ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, porté +dans une chaise, exécuter pourtant cette triste expédition de France +qu'il avait franchement blâmée, toutes ces nations victimes +apprenaient la résignation, et, devant ce malade, personne n'eût osé +murmurer. + +Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque +soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque +marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et, +si l'on restait, de fossés. + +L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait +jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir +les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute +heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente. + +Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et +de révolution: 1º sauver Paris, détruire la renommée militaire du +Béarnais; 2º éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre +l'Espagnol à Paris. + +Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme +celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée +pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se +disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à +Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur +tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi +l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour +prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il +donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret à +personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son +avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat, +le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur +Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres. +Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé, +l'armée découragée, et elle se fondit en partie. + +Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens +Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du +tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que +ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant +maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le +livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette +bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui +passait par moments ces horribles gaietés du crime. + +Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes +que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne +put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon +de cinq cents écus. + +L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne. +Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de +raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut +laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents. + +Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir +entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée d'Espagne, +restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près son odieux +auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme +de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à Lagny, fut +obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois +régiments. + +Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers +du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta +Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant. + + + + +CHAPITRE XXII + +AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE--SIÉGE DE ROME + +1591-1592 + + +«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise +Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant +les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée +du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de +gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit +tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde... +Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la +fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant +d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en +peut plus.» + +«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille maître Bernard +Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. Il +mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en mourant me +laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il +assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit changée +en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde en +mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non +comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui +m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se +portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle +le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où +il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.» + +Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du +grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques: + +L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, _bras de fer_, qui, +cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion, +tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit +toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme. + +L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par +l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps. + +Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa +grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la +guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre +devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste, +constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est lui qui prit +Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son fils +enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut +prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé +Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il +en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père. + +Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand +malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il +semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis +au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il +souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de +la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son +blême chancelier Cheverny. + +Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon +était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?--D'une fièvre, +Sire.--Qui la lui a donnée?--Vous, Sire. La dernière fois, vous ne +voulûtes lui donner aucun ordre...--Hélas! je l'aimais tant! Il aurait +dû me faire parler...» + +Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de +marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume. + +L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait +faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV. + +Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui +vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non +plus. Les Seize, les moines et les curés criaient si fort que Mendoza +fut trompé et trompa son maître. + +On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de +faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait +pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre +garnison espagnole. + +Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le _Conseil d'union_ +gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple, +qu'allait-il faire? + +Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le _courrier de +la Ligue_, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment +où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir +nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec +l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II: +«Les voeux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette +couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de +sa postérité, _et se choisisse un gendre_.» + +Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français +obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on +prêcha le massacre. + +Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine, +plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher, +plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par +sauter de sa chaire, pour prendre un _politique_ et le manger à belles +dents. + +En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de +l'étudier si finement. La science moderne, que rien ne rebute dans +ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus horribles, +les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces monstres, rien +de comparable aux monstruosités, aux baroques et cruelles fureurs des +bouffons sacrés de la Ligue. + +Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques +dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut +un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils +commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le +conseil de la ville, frappèrent le parlement. + +Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de +Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé, +messieurs! il faut jouer des cordes!» + +Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient +cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et +sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier +blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort +du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier +à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation +de ces capitaines à celle de la Sorbonne. + +Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On +choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une +vieille _vendetta_ de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son +père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à +l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés au Petit-Châtelet, +on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois à une poutre de +la prison. + +C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas +encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps +à la Grève et les mit à la potence. + +Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il +commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils +avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de +tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la +place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de +biens, appartenaient de droit au peuple. + +Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient +en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la +France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au +gibet! + +Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara +contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge. + +Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs +fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels +espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs. +Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu +de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver, +elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer. + +Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands +ennemis étaient les Seize, qui offraient le trône à l'Espagne. Il +prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la harangue des +Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait donné. Le 29, +le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit chez lui et +assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.» + +Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait +la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1er décembre, il +prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui +rendit. + +Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas +un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit +cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les +Espagnols. + +Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne, +qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il +ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi. +Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de +Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne +vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour +arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître +l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit +avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y +régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux, +les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce +spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la +cavalerie légère l'enveloppait. On avait reconnu son panache blanc. +Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris. Il fut +blessé légèrement, perdit beaucoup de monde. + +L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait +dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour +la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il +tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent, +voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à +assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer +à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le +siége. Ce qui arriva. + +Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva +tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux, +entre lui, la Seine et la mer. + +Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient +plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise +qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder. +Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen +force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à +cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les +royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai +1591). + +Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa +réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en +trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était +entré sans bruit dans la ville. Il dîna avec le jeune Guise et les +princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà ce +peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un moment, +vous n'avez plus besoin de nous.» + +Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui +vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la +faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait +nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant, +n'était plus que ridicule. + +La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit +généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y +travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la +gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un +chapeau de cardinal. + +C'était un choeur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi +s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait: +«Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau +bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y +gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon +coeur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous +autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, autre +affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y pourvoir.» + +Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche +Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre. +Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un +prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une +rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le donne.» Le +prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, frappé à la +tempe, il assassina le fou. + +Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage. + + + + +CHAPITRE XXIII + +MONTAIGNE.--LA MÉNIPPÉE.--L'ABJURATION + +1592-1593 + + +Le _catholicon_ d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette +admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan +espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces +farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité +du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer +d'être aussi ridicule que lui. + +Le _catholicon_ parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le +genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par +une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que +les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils +voyaient et se firent historiens. + +Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur +masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dénigrent la +drogue du _catholicon_, c'est visiblement pour vendre leur drogue, +qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon coeur, s'ils ne +croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? Quel? la royauté +nouvelle. + +Plus vrais encore, historiques sont les _Essais_ de Montaigne! Ils +disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes: +«_Plus de rien. Assez de tout._» + +Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580, +naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de +fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'oeil en +1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il +revienne toujours comme une risée discrète des vaines exagérations, +des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, une satire +implicite du prodigieux _rictus_ des aboyeurs catholiques et de +l'emphase ridicule du protestant Du Bartas. + +Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la +Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la +mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se +regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son +élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne +veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?--Pour mes amis, pour ma +famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans +cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce +philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de +publier l'oeuvre confidentielle sous deux formats à la fois, le petit +format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour +Paris. + +«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce +siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection +d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre +des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce +phénomène d'un si _hardi ignorant_. L'homme qui lui succédait, dans +cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand +érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au +catholicisme, proclama ce grand ignorant _bien au-dessus des sept +Sages_. + +Ce n'est pas tout. + +Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune +et pure comme la lumière, haute de coeur et magnanime, encore qu'un +peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle +traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour +aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du +maître le nom de _sa fille adoptive_. + +Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité +était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de +l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme +physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai, +assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes +viscères. N'importe, là, il est très-vrai. _Il pose l'individu_ en ce +qu'il a de plus individuel. Tout à l'heure, sur cette base, les +rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif. + +Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme +mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que +le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le +prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici +que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux +plus bas instincts: + +1º _Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de +la coutume._ Rien de fixe et nulle loi morale. + +2º _Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu._ Inutile +de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre. + +3º Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à +notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; _ce n'est +pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance_, etc. + +Les _Essais_ furent avidement, âprement saisis par les catholiques. +Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués +que des huguenots. + +Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses +démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison, +les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le +renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard, +Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit +une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal +n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti; +Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le vide. + +Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain +exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant, +certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu +renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela +est _naturel_, sans doute; ce malade est l'_homme de la nature_, oui, +mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette +_librairie_ calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est +le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand +souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge, +m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais +volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme +du poing de Gargantua. + +Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats, +les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot +de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: _Totus mundus exercet +histrionem_, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La +plupart de nos vacations sont farcesques, etc.» + +De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le +meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans +contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II, +perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa +rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune! +tout cela éclate quand l'âge ajoute au ridicule, quand le malheur est +venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de réputation, +naufrage moral plus profond que celui de l'_Armada_, lui arrive au +moment même où il veut se faire roi de France. + +Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre +Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il +va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises. +Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze +ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la +victoire infaillible de la vérité. + +Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper +l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille. + +Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée +_française_, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la +porte. + +Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six +cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et, +à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le +Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui +gardant le royaume. + +Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un +si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et +fut mari de la reine; il exigeait _qu'il fût roi_. Moyen ingénieux de +compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver. + +Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et +s'y coula tout d'abord. Les États servirent à mettre dans un beau +jour l'impossibilité de l'Espagnol. + +Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez +d'abord l'élection de l'infante; 2º la mienne; 3º un archiduc +(_jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation_); 4º le +duc de Guise; 5º le cardinal de Lorraine.» + +Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie, +donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au +Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en +tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France. + +L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit +qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux. + +Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent +aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher, +fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en +lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, _Eripe me de luto_.» + +Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les +propositions de leur maître, l'_infante et un archiduc_, et +rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou +répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants +ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il +n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore +pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis. +Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa +proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins un +Espagnol.» + +Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le +mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire +était manquée. + +Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner _après_. +Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva +que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde +banqueroute. + +Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le +duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se +mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter +autour des États dans la crotte de Paris. + +Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des +petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages. +Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait +par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les +savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice +se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du +fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui +crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous _politiques_!» + +Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses +Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout +cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque +connaît la France et ses rapides entraînements sait que, dans ces +moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît, tout +ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la transition. + +Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu +quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou +Turc, n'importe. + +Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il +aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique. + +Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés, +comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas. +Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne +changera pas de religion.» (_Archives diplomatiques de Turin._) + +Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste: +«Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère +protestant.» + +Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce +dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le +domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour +savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame +Vénus. + +Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre +de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards, +les royales aventures dont mourut François Ier. + +Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas +moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter +l'armée au moment critique où il eût pu rejoindre les auxiliaires +allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande d'Andouin. +Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai +roman, où les difficultés apparentes ménagèrent, augmentèrent l'amour, +de manière à fixer dix ans le plus mobile des hommes, et faire du plus +spirituel des rois un bourgeois, un père crédule, assoti de ses +enfants. + +Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève) +nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse +et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et +délicate, imperceptiblement rosée. L'oeil a une indécision, une +_vaghezza_, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet +très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez +prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse +dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop +maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle +se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à +Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit. + +«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde, +qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà +grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de Coeuvres. +Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y +songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en +paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de +forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le +nez joignait le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on ne peut +vous regarder.» + +Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant +pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce +père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient, +mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en +fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il +arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur. +Mais ses affaires le retinrent. + +Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et +plus jolie que décente: + + À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne? + Seul aimant de mon coeur, où me rejetez-vous? etc. + +Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et +préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de +l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat. + +Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt +qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et +madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une +beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était +chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans +égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en +donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné, +désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde +meilleur. + +On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de +Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour. +Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi +avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là +qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire. +Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat +protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était +le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée +par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du +pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis +peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de +douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis. + +La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des +deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi, +le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question. + +Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite +de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison, +disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient +de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce +monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le +samedi 1er mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du peuple +_et de ceux qui lui commandaient_, ne faisant que continuer et se +renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène, mais +attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de Dieu. + +De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et facile, tout +était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt et du mari de +Marguerite était un péché sans doute. Mais la miséricorde de Jésus +était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine et le péché +transformé devenir un doux sacrement. + +Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers +la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables. +Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques +et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il +dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi +l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et +le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en +justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.» + +Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient +obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ +très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le +légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait, +mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon. +Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les +d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent +croire qu'elle ralliait beaucoup de gens. + +Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay, +lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis +trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens +me poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai pas trouvé +d'autre échappatoire.» + +«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend +n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour, +par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (_Vie de Mornay_, +261.) + +Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me +perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune +instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas +le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron, +etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps. +Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À +l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je +n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que +l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous +faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.» + +Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il +avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe. + +Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25 +juillet 1593). + +On sait sa lettre à Gabrielle: «_Je vais faire le saut périlleux_... +Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette +lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique +pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est +perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.» + +Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. Elle +devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait être +un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît +prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et +Bellegarde autant que personne. + + + + +CHAPITRE XXIV + +L'ENTRÉE À PARIS + +Mars 1594 + + +«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une +même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services +fidèles ont gravés dans votre coeur par l'acier et le diamant. Le +souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos +affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même +à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous +étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe, +vous alliez conduisant au port le petit vaisseau... + +«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre +ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous +blesser Dieu... Resterons-nous les bras croisés?... Non, sire, nous +leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu de vos +villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en force. +S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de votre +esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les retenez, si +vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui se chargera +de la faire.» + +Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs +craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au +premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'_épouser l'infante_, +le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un +certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit +présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les +deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père! + +L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de +son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti +catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et +l'absolution papale par le sang de ses amis. + +De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible, +toujours la larme à l'oeil, était le plus oublieux, le plus léger, le +plus ingrat. + +«En me retirant, dit d'Aubigné, je voulus passer par Agen pour voir +une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un +grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son +lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant +reconnu, me fit cent caresses. J'en fus si touché, que je le mis en +pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son collier: + + «Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues + Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues, + Attendez ce loyer de la fidélité.» + +Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France +protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans +l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui +n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune +noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en +le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de +France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute +autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins +espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation +de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement +elle-même aurait imité cet exemple. + +Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus +suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de +l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par +ses revers! Jusque-là: «_Vederemo_,» (Nous verrons). C'est la seule +réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape. + +Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils +venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le +duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez +lui, lui prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut plus, un +peuple. Le coeur est ému en lisant l'adresse si pathétique que les +Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce grand Dieu +qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre du monde. +Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais Dieu fait +tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la Gaule +transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous revenir, +et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à votre +Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel. +Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos +coeurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à +jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.» + +Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort +aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de +son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient +alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et +n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande +chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de +Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de +nos armées réformées. + +Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout! + +La première au XVe siècle, elle prépare les stations du voyage +d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols. +Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre +l'Amérique, et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y arrive sous +le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de +Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est +encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout. + +Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre +qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à +l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort +par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de +Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un +vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une +couronne. On tâcha de l'assassiner. + +Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert +un parchemin, Walter Raleigh conquiert son _El Dorado_ de la Virginie, +et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais. + +Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait +n'en plus sortir, rester maître du grand détroit. + +L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent +l'oeuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction +des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus +seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et +l'Océan. + +En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos +profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise, +un souffle républicain avait rapidement passé sur la France. Non +moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans l'horreur +de la république. + +La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de +paix, de _bon sens_, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il +n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc. + +Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate +et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie +brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les +moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des +filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur +couvent, le fouettent et le battent à mort. + +Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de +Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le +roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les +nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les +rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et +poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.» +(Lestoile, novembre 93.) + +Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles +scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils +forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes; +point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire +reculer. + +Un état si violent donnait une faim terrible d'un gouvernement +régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les pensionnaires de +l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le Parlement, corps si +timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la garnison étrangère +sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus seulement protéger +les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se rassemblaient +guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place où la Ligue, +le _catholicon_ d'Espagne, mort partout, vécût encore. + +L'école de l'assassinat, _in extremis_, essaya ce qu'elle avait tenté +si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth, +Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur +n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine +Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval, +monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à +l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la +punition. + +En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat, +agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et +un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était +confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc +de Toscane, qui fit avertir le roi. + +Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses +peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses +catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos. +Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les +gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de +vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, ouvrirent leurs +portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et le +gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En +Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se +rapprochèrent pour le roi et contre Épernon. + +Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les +Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le +roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne +l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait +gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le +simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à +chasser aux mouches. + +D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce +chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac +exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les +gouvernements de Corbeil et de Mantes. + +Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on +avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures, +force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile, +occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait. +Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte +Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la +rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de +Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des +fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des +Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets s'y opposaient, on +les fit sauter dans la Seine. + +Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du +Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à +César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas +vendre.» + +Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna +au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui +montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait +pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui +criait: _Vive le roi!_ «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il +descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait +pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et +il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple. + +Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il +l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux +qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à +Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi +avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol +parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant, +soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!» + +Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte +de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne? +Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault, +Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main, +voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba quand ils +rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient: +Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant +la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on +n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les +murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit. + + * * * * * + +Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une +fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À +trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à +l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce +peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la +troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle +éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu +qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon +pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je +célèbrerai ta clémence.» + +Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au +Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce +que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir +contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de +Feria. + +Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de +Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès +d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop +grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés. + +Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le roi; je +parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions n'obtinrent rien +de lui. + +Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de +reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un +jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa +l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis, +bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le +parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis +avant l'arrivée de son propre parlement de Tours. + +Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui +avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils +revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent +les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant +les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce +vrai roi, était revenue. + + + + +CHAPITRE XXV + +PAIX AVEC L'ESPAGNE.--ÉDIT DE NANTES + +1596-1598 + + +Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec +Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles, +douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place +d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes +dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il +fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces +conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût +Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en +allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles +semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un +royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi. + +Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore. Élisabeth, +indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de Mercoeur +établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II proclamait sa fille +duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri IV.) Le duc d'Épernon +voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et ceux de Provence. +Henri IV n'y trouva remède que de donner ce gouvernement au jeune duc +de Guise pour faire battre entre eux les ligueurs. + +Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On +le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger +d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des +troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur +ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course +avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres, +IV, 415.) + +Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses +lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu. +Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer +du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques +contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il +baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine +d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant, +de plus original. + +La légende populaire du _Diable à quatre_ n'est ici que la vérité. + +Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a +pitié. Plus malheureux encore chez lui qu'ailleurs, vexé par l'amour +et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa Gabrielle, qui +se moque de lui avec Bellegarde, des lettres désespérées. Il adresse à +son Parlement, qui refuse de l'aider, des gronderies éloquentes et +d'une verte familiarité, mais d'un accent de bonté qui emporte le +coeur: «Messieurs, vous m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois +mois; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires. Je m'en vais +le plus mal accommodé que peut être prince. J'ai trois armées, et je +vais les trouver. J'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu +ne me délaissera point... Je vous ai remis dans vos maisons; vous +n'étiez que dans de sales petites chambres; vous êtes maintenant dans +mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait +de beaux discours; et puis vous allez vous chauffer... Vous dites que +je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les autres +n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enverrais à ma place... Je +vous recommande le devoir de vos charges. Je vous aime autant que roi +peut aimer... Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils +voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu, +vous me regretterez.» (Lettres, IV, 414-415.) + +Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé +de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II +l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la +limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents +villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on +verra Philippe II mendier sur le bord de sa fosse, et faire +solliciter de porte en porte une aumône à la royauté. + +Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir +de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France. +Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que +l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV +assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent +pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22 +juillet 94). + +Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La +campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait +tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans, +désespérés, s'armèrent contre ces _croquants_, comme ils les +appelaient. On les nomma _croquants_ eux-mêmes. On ne les dissipa +qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer +les uns par les autres. + +L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes +frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya, +comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher +tout d'un coup de couteau. + +L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand +de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de +couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que +la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en +riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils +fussent _convaincus par ma bouche_. Mais laissez aller ce garçon.» + +On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois il fallait +jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père Guéret, +régent de Jean Chastel, fut mis à la question et _torturé tout +doucement_; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît +le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le +Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard, +qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents. +L'autorisation que leur donne Loyola _d'obéir jusqu'au péché mortel +inclusivement_ les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in +articulo mortis.» + +Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait +sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas +de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire +craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites +(27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95). + +Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la +position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée +jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre, +la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils, +comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard +à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus +faible pour elle. + +Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit, +livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance +imprudente, étourdie, où il faillit périr, avec deux ou trois cents +chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa folie le +couvrit de gloire (5 juin 95). + +Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le +pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne, +il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par +les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se +reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était +_peureux_ devant le couteau. + +Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron, +négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui? +Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient +le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à +la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille +finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites +comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et +l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils +rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort +qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le +pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il +avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres +écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà +celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le +_protéger_ (Lettres IV, 456). + +Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer +Grégoire VII, il n'y avait jamais eu traité semblable. Le roi +promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province, pour +monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux qui +l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et déclarait +que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne pas +recommencer la guerre.» + +Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les +gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la +monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui +arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le +concile, _sauf les choses qui pourraient troubler le royaume_. +L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de +lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout. + +Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la +France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la +_discipline_ des mains du grand pénitencier. + +Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa +sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse. +Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un +cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au +printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais, +que le roi ne peut secourir. + +Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de +l'argent, _se met en tutelle_ en leurs mains. _En tutelle_, il se +soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus. + +Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise d'Amiens +par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et reprit la +ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre mille +Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle. + +C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se +mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur. +Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans +l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci, +de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle +lui avait prêtées. + +Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré +qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses +belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma +foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la +tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement +qu'avec honneur!» + +Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: 1º +sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il ne +pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave +indisposition; 2º il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient +souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3º ses armées ne +tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en +une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq +cents; 4º il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui +livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si +elle ne l'avait d'Henri IV. + +Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les conditions, +que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un demi-siècle de guerre +n'avait rien fait,--sauf la ruine définitive de l'Espagne, la ruine +provisoire de la France. + +Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la +cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en +Allemagne. + +Nos huguenots, que deviennent-ils? + +L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut. + +Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi +chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du +moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude +véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même +une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX, +l'_édit de Janvier_. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade +plaisanterie: «Mais nous sommes en février.» + +D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance... +Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions +des vivants.» + +Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des +traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour +protecteur... Gabrielle d'Estrées. + +Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant +tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à +savoir qu'ils pussent se garder eux-mêmes dans ces petites places +d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un soldat qui +ne fût huguenot. + +Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La +très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas +admettre un soldat du roi. + +Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait +été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de +deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement _six +hommes du tiers état_, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient +recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de +Bouillon, qui les présentaient au roi. + +Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de +cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint. + +Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince +de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un +grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit +d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari, +qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa +nouvelle foi. + +Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu. +Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il +y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on +appelait leur pape. + +Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant +qu'ils eussent seulement la paix. Par l'édit de Nantes, ils eurent la +liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur fut permis +que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs hauts +justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait pour +huit ans leurs petites places d'asile. + +C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle +d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant +(contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction. + +Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces +gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il +en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un coeur blessé +garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt, +renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître, +le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du coeur. Et, +après tant de choses indignes, il reste toujours au coeur de la +France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même! + +«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais +dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au +logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers +délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me +plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici, +dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure. +N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et +me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y +promena plus de deux heures avec sa maîtresse. C'est alors que, comme +il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis ce mot qui +a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne vous a +percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du coeur, il vous percera au +coeur.--Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal +employées!--Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de +rien.» + +Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit +César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné, +n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image +d'innocence, que la pitié et la nature. + + + + +CONCLUSION + +DE L'HISTOIRE DU XVIe SIÈCLE + + +Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis +frappé de l'insuffisance de l'oeuvre devant l'immensité des choses et +la gravité de la matière. + +Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger, +partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut +concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop +heurtée. + +Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui +firent, ces grands personnages du XVIe siècle, dont les figures +imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront toujours +dans le coeur. + +Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques, +Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la +Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le +politique et positif Guillaume d'Orange?... + +Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais +pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma +solitude, déposer à leurs pieds une oeuvre qui rappelât la moindre +partie de leur grande âme! + +Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts. +Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux +et devant l'avenir: + +Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas +un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire, +elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la +vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les +récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle +puissance, il veut biffer tout cet écrit. + +«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour +vous un monopole de loyauté?»--Ce n'est pas ma pensée. Je dirai +seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines +choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est +le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect. + +Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous ceux qu'on amène +à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre quand +l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont ses +justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les +peuples, les dogmes et les philosophes. + +Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle +composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour +adoucir le fait et le raccorder au droit. + +Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de +l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y +contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce +fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une +fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et +la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est +le bien?» + +J'ai dit la moralité de mon oeuvre. + +Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle? +que prétend l'auteur? + +Une seule chose. + +De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux +estimables existaient sur telle et telle partie du XVIe siècle. +Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés +éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue +(dans l'ensemble) de nul oeil encore. + +Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire +voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie. + +Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à aucune +adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et simplement à +ce principe d'indépendance morale dont je viens de parler. + +L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de +les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient. + +Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit +sans hésiter: «Non.» + +Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et +l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la +liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution. + +Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et +de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent +la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes. + +Là est l'unité moderne du XVIe siècle. Dès lors il est une personne. +On a pu tracer son portrait. + + * * * * * + +Maintenant parlons de ce volume intitulé _La Ligue_, et du quart du +siècle qu'il embrasse, depuis le _massacre de la Saint-Barthélemy +jusqu'à la paix de Vervins_. + +Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit +afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on +lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait; +mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force +et dans sa fleur.» + +Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît plutôt, une +religion hors de toute dispute: celle du coeur et de l'humanité. + +Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une +bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors; +mais il perce les coeurs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun +trouve en soi une plaie. + +Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther, +celle de la _tolérance religieuse_, ira se fortifiant, s'étendant et +gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au XVIIIe siècle. + +Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion, +lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs +ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et +quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que +fermes. Voilà déjà l'homme moderne. + +Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572. +L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec +des perspectives infinies. + +Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut +le genre humain. + +Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible +en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,--mais un +bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de +la raison, de l'équité, de la science. + +Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et +Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de +Westphalie. Vainqueur jusqu'aux étoiles par Keppler et par Galilée. +Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie n'ébranlera: le +droit, la pitié, la nature. + + * * * * * + +Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité +si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos +décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne +veut plus seulement en entendre le nom. + +À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique, +répond: «Qu'importe à l'_Équité_?» (_Nihil hoc ad Edictum prætoris._) + +Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses _tuileries_ +dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy, +un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du +premier enseignement de la nature. + +Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur +l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme +des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il +échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la +terre ni du vieil ennemi. + +À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en +n'y pensant plus. + + * * * * * + +Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par +ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va +se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et +d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager un répit, +un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias? Rien ne +lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera reculer sa +fureur obstinée de vivre. + +Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le +faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines +voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus. + +Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours +davantage. + +Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le +surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à +l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.» + +Ce masque s'appelle la Ligue. + + * * * * * + +Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des +nôtres qui, à force d'_impartialité_ et de bon vouloir pour nos +ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti +patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce +qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du +ligueur Villeroy dans son très-bel _Advis à M. de Mayenne_, pièce +confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions +que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la _reconnaissance +entière de notre être_. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le +commencement que de ses deniers et avec ses forces.» + +Oui, _depuis le commencement_, et ce mot a plus de portée que Villeroy +ne croit lui-même. Grâce à Dieu, nous pouvons aujourd'hui remonter au +point de départ et solidement établir que, depuis le jour où le +clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une ligue +se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les +capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part +furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue +doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son +être.» + +Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur, +la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils, +nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce +qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite +autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi +catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui. +C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et +chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne +purent rien que par lui. + +On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de +chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement +des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire +et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de +réputation. + +On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses +craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau +d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues +aveugles, peut se créer un peuple à lui. + +Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue. + +Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force +de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se +trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration +étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire. + +Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut +pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité +réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté +de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf +quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné, +il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille. + + * * * * * + +Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant +de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables +renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme, +avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce +mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu? +L'esprit humain a perdu la partie? + +La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son +effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le +temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux +souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de +89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de +tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux. + +Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui demande-t-elle +secours, elle, fille de la liberté et de la raison collective? +Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie monarchique, alliée +de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle périt ou se mutile et +devient impuissante. Son idéal moral, faible et pâle, sera l'_honnête +homme_, que Rabelais et Montaigne transmettent à Molière et Voltaire, +idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne fera jamais le héros +ni le citoyen[13]. + +[Note 13: Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance. Il +y a des textes pour et contre dans l'Évangile. Les Pères sont +partagés: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour; +saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que +toute l'Église a suivis, et les conciles, et les papes, et saint +Thomas d'Aquin.--Luther n'hésite pas. Il tranche ainsi la question: +«L'usage de brûler les hérétiques vient de ce qu'on craignait de ne +pouvoir les réfuter.» Léon X et la Sorbonne le condamnent (error 33) +pour avoir avancé: _Hereticos comburi esse contra voluntatem +Spiritûs._ Il avait dit (à la noblesse allemande): «Contre les +hérétiques, il faut écrire et non brûler.» Dans son explication de +saint Mathieu (XIII, 24-30): «Qui erre aujourd'hui n'errera pas +demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à l'action de la parole +et tu empêches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons +été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, l'hérétique par le +feu, et le Juif à coups de bâton!» Le 21 août 1524, il intercède +auprès de l'électeur pour ses ennemis, Münzer et autres: «Vous ne +devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et +que la Parole de Dieu ait à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le +combat et le libre choc des esprits.--La guerre des paysans qui ne +l'écoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère, ne lui fit +pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les +princes à se faire obéir et à réprimer l'_esprit de meurtre_ (4 +février 1525). En 1530 encore (sur le psaume LXXXII), il ne demande +contre les blasphémateurs publics _que leur éloignement_.--Un savant +et consciencieux ministre d'Alsace, M. Müntz, qui connaît à fond +Luther, et que j'ai consulté, me répond: «Je ne connais de lui aucun +passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique qui ne prêche pas la +révolte et le meurtre.»] + +Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit +pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à +flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la +Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le +martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la +chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de +patience! Nulle résistance, nul combat. On ne sait que mourir et +bénir. + +Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,--du moins +dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est +le _Consummatum est_. La réforme chrétienne fit effort pour se +contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son +coeur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle posa +la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie, s'interdit +de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. Elle +étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa transformation +philosophique, qui depuis devint si féconde. + + * * * * * + +Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme. + +Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité. + +Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait déjà, +comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment où elle +créait la musique). + +Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au +confessionnal, la grande invention de Loyola: _la direction._ + +Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple, +naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône +publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance. + +Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle +d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis +de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les +évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et +par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu +pressés de se faire protestants. + +En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme +une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le +servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et +par l'action générale des lois. + +De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au +roi, ni l'affranchissement au peuple. + +Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux. + +De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à +un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté. + +Une occasion le tenta. Un prince protestant devint l'héritier; le roi +de Navarre devint roi de France. La réforme française oublia, devant +cette tentation, ce qu'elle était: _la République._ + +Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant, +jusqu'aux années des dragonnades. + + * * * * * + +Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La +France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt +s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de +Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine. + +Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation +commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités +extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune +action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut +de misère. + +L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur +la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader +dans l'intervalle; ils montèrent le _cheval pâle_, et ils firent la +guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore... +Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts. + + * * * * * + +Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu +seul. Et le néant ne vous usurpe pas. + +Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même +un dernier mot sur le XVIe siècle le fera déjà sentir. + +L'_harmonie_, le chant en parties, la concorde des voix libres et +cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, cherché, +manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant Goudimel, +l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque +temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un jeune +paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilité tout +italienne, qui vibrait à tous les échos. Il avait peu le sens du +rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants aux voix +de la création. + +[Note 14: Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces +innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ce que j'ai dit de +Palestrina des _Memorie_ du chanoine Baïni, très-lumineusement résumés +dans un excellent article de M. Delécluze (_ancienne Revue de Paris_). + +Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au +long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot +seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où +Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait été logé au palais de la +Saint-Barthélemy par Catherine, dans sa ménagerie, avec ses bêtes, +oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur trop +connu!... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de +plantes d'un vert pâle où couraient des serpents. + +Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son génie de naturaliste. +Admirablement étranger aux sottes sciences du Moyen âge, il avait un +sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde +vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charmée +de trouver un homme si ignorant, lui dît tout, comme à son enfant. Il +voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines, +monter la sève aux plus secrètes veines des plantes. Il entendait +parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du +monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et +fit un _Cabinet d'histoire naturelle_. Beaucoup de gens demandant ce +que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non telle +science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce +qu'il avait vu, trouvé, expérimenté. + +Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il +observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par +lesquels elle protége les plus humbles de ses enfants. Les volutes des +coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté +contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de +destructeurs, lui font envie; il les propose comme modèle originaire +des forteresses les plus sûres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donné +le refuge au moins de l'huître et du moule, la carapace des tortues, à +ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards, +d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient, +éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Îles bienheureuses +dont se berça l'humanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui +cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela +n'arrête pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes. +Le sien, c'est une oeuvre d'industrie, un vaste jardin établi dans une +position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de +refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nature ont été +précisément cet abri pour l'âme humaine. + +Ce pauvre homme, méprisé, jeté à la voirie avec les chiens, n'en +commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le XVIe siècle et +le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature à +ceux qui la refirent, _des découvreurs aux inventeurs_, créateurs et +fabricateurs.--De lui est cette parole: «_La nature la grande +ouvrière; l'homme ouvrier comme elle._»--Non, non, le XVIe siècle n'a +pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voilà loin +de l'_Imitation_ monastique, froide et stérile! La chaude imitation +dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.] + +Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des +papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit +l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres +d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On +l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance où l'artiste +paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, décisive, +peut-être, sur la destinée populaire d'une religion. + +Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint +Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf, +qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle. +Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le +soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature +d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils +en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants +nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes +nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût +fécondé le désert moral de l'époque? + +Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux +vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût +devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il +ne fut pas un _maître_. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne +furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un +unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on +les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le +caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes +touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de +Jérusalem. + +Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la +force, ne répondit que la douleur. + +On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu où +elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les prophètes et +les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, et gémissent, +les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu +d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les +leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir. + +Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la +réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les +peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put +parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un +caractère funèbre de la _Guerre de Trente-Ans_ que cette taciturnité. + +Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils +veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la +bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de +tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé, +béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un coeur simple, ou +l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril. + + + + +NOTES DES GUERRES DE RELIGION[15] + +[Note 15: Les renvois des pages indiquées dans ces notes se rapportent +au volume XI.] + + +Dans la préface des _Guerres de religion_, je promettais une critique +des sources historiques du XVIe siècle. Cette critique m'a entraîné +fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le +principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins +qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de +critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans +celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part. + + * * * * * + +Observation générale sur les quatre volumes du XVIe siècle: nombre de +citations qui ne pouvaient être différées _ont été mises dans le +texte_ même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en +élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires +qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées, +Mémoires de Condé, de la Ligue, etc. + + * * * * * + +Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux +qu'offre la fin du XVIe siècle. Il continue l'époque des chroniques de +famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur +profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin. +Salignac écrit, à la gloire de Guise, le _Siége de Metz_. + +Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, _Siége +de Saint-Quentin_), et il s'en excuse.--Quant aux recueils de pièces +diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de +Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs +dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une manière plus +générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz, +Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui +MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.--Je parlerai plus loin des sources +protestantes.--Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le Laboureur, +Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a dû être mon +point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de l'époque. C'est +l'_avénement du roman_ dans l'État, et en même temps il entre dans la +religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des maisons de Guise et +de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le connétable (V. +les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de personnes commence celle +de partis et de religions.--Dès l'avénement, Diane reçoit du pape un +collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la +maîtresse catholique. + + * * * * * + +Chapitre III, page 43.--_Catherine de Médicis._--Cette bonne reine a +été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en +prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa _Vie_, publiée à +Florence par M. Alberj, _d'après les actes, les pièces d'archives_? +Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il +s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres +qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs, +admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux +consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de +contredire partout son apologiste _par ses propres lettres_ dont je me +sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en +copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la +Bibliothèque. + + * * * * * + +Chapitre IV.--_L'intrigue espagnole_, etc.--J'ai défait le faux +Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses +ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les +lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit +ce caractère, énormément surfait de nos jours.--Quant à l'adultère de +Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu +qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il +attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors +vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier +mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment mariée, et son +mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé par sa femme +pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti opposé. + + * * * * * + +Chapitre V.--_Les Martyrs_, p. 81.--_Et toi, pour mourir, tu +ris_...--Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant +de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre +autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et +forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs: +une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin, +1540).--On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On +pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous +ressemblons peu à cela!--Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans +les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du +_Martyrologe de Crespin_. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous +les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est +_un acte_ d'un bout à l'autre et un acte sublime.--J'y avais perdu +terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en +avais copiées, dans l'espoir de les insérer! + + * * * * * + +Chapitre VI, p. 94.--_Calvin._--_La mort du grand Servet._--Non +content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont +donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod, +Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en +1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison +moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou +_Libertins_). Cette question, étudiée dans les _Archives de Genève_, +spécialement dans les _Registres du Conseil_, devient plus claire. Je +crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour +l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour +cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que +Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution +européenne.--C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre. +Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève, +M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir +entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent, +quoi? d'être envoyés à la mort! + + * * * * * + +Chapitre VIII, p. 117.--_Ronsard._--Nul doute que Ronsard n'ait eu un +poète en lui (V. surtout les _Amours_, la belle pièce à Marie Stuart, +t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout caché sous +une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les _Amours_, +oeuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses ridicules: _Bel +accueil_, _Faux danger_, personnifiés, font penser déjà à la Carte de +Tendre et à mademoiselle Scudéry.--Il y a une grande volonté, parfois +un noble effort et quelque chose de l'élan de Lucain; et cependant la +différence est grande. Lucain montre partout une âme généreuse. Il +aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard au pauvre hérétique, +maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais fait le quatrain +atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans un tombereau au +bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, _verso_. + + * * * * * + +Chapitre VIII, p. 130.--_Dans le récit que Coligny fait du siége de +Saint-Quentin._--Pièce importante qui donne tout le caractère de +l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens +protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de +la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX +n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était +presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur appartient; +ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un cycle +admirable. L'honnête, judicieux et impartial _président Laplace_ (tué à +la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans une grande +lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la mercuriale +de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme financière +proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour l'intérieur de +Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est si bien instruit, +qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour les Guises, +précisément comme les propres dépêches espagnoles.--_Regnier de la +Planche_ vient ensuite (1576), qui reprend Laplace et le continue, bien +plus ému et bien plus pathétique. Mais un fleuve de sang a passé en +1572, et trouble déjà la mémoire. La tradition vacille et change, si +près des événements! La Planche engendre _d'Aubigné_ comme historien (je +ne parle pas de la compilation de la Popelinière, si timide, et faite +pour Catherine de Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence, +c'est la poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension +d'une vie de combat, l'effort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain +intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le gentilhomme +domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il est parfois +bizarre, parfois sublime. Au total, nulle oeuvre plus haute.--Il a des +magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine (1562).--Si l'on +veut mettre en face un _homme_ et un _scribe_, qu'on rapproche sur un +même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain, Matthieu, l'annaliste +favori d'Henri IV. On sera étonné de la supériorité du premier, et pour +le style, et pour l'exactitude (en 1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu, +I, p. 322). Matthieu, comme Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif +des choses. De Thou est nul, obscur sur le point de départ, 1561, sur le +danger des biens du clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et +qui est si bien dans Laplace.--Observation essentielle et capitale. En +écrivant ce volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois +historiens protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du +duc d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point +grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des +protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à +Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces +confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne +devinaient nullement. + +Chapitre XIII, p. 212.--L'acte du triumvirat n'existe point en +original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal. +La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement +fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la _Bibliothèque_, que j'ai +prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un +recueil de la fin du siècle, au _Supplément français, nº 215, fol. +131, verso_. + + * * * * * + +Chapitre XIII, p. 214.--Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux +dire l'idée de vendre les biens du clergé, les _Archives du Vatican_ +témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est +d'autant plus grande, _qu'il se présente des acheteurs_» (carton L, +388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le +connétable. On peut tout réduire à ceci: «_Le nonce:_ Il faut couper +court, détruire les prédicateurs huguenots. _Le connétable:_ Je sais +que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut +deux cent mille écus. _Le nonce:_ Mais, Monseigneur, vous faites S. S. +plus riche qu'elle ne l'est.»--Le pape se saigne, donne cent mille +écus. Mais, à mesure que la guerre avance, la détresse de la cour de +France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa mère +écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants, +Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il +a bien voulu fournir _qui lui donnent la hardiesse_ d'en demander +d'autres; mais _ce sera la fin_, etc. Charles IX parle avec une +bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer, +_de ce messager de bonheur_; pour trouver un pareil homme, elle a été +sans nul doute inspiré de Dieu, etc. _Archives de France, extraits des +Archives du Vatican, carton L, 384._ + + * * * * * + +Chapitre XIV, p. 236.--_Guise s'écrie:_ «_Je suis luthérien._»--Cette +pièce décisive existe en allemand dans _Sattler, Hist. du Wurtemberg +sous les ducs_, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le +_Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_, +1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps, +donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement +inédits. + + * * * * * + +Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.--_Le duc d'Albe._--C'est un +soulagement pour l'historien de trouver enfin ce véritable Espagnol +qui éclaircit tout, et dégage la situation des obscurités, des +lenteurs, où s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en +1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une véritable révélation. Il +est très-net, très-vif. Il dispense son maître de l'entrevue que le +cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et +l'Empereur: «Où il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit +superflue.» Et sur l'Empereur: «Il est nul comme un pape» (VII, +285).--Le moment le plus curieux de ce règne, c'est celui où Philippe +II _attrape_ les Flamands. Il écrit à Marguerite qu'il modèrera ses +édits; et, quant au pardon général, «comme il n'eut jamais d'autre +intention que de traiter ses sujets _en toute clémence possible, +n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur_,» il veut que +Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il écrit à Rome le 12 +août qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera _qu'en ce qui le +concerne_ et pour les délits qu'il est en son pouvoir de remettre. +Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t. +I, p. CXXXIII et 446.--Même équivoque sur l'inquisition. Philippe II +et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux +Pays-Bas l'Inquisition _espagnole_. Toute la finesse est dans ce +dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'être dans la forme _toute +espagnole_, tellement nationale comme police dominicaine et +monastique, comme suite de la persécution mauresque et juive, etc. +Mais qu'importe, si le secret des procédures, les présomptions prises +pour preuves, enfin le régime des _suspects_ (avant), des _entachés_ +(après), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.--Le grand esprit +qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive +lumière les _Révolutions d'Italie_, a révélé le vrai mot des +_Révolutions de Hollande_; expliqué pourquoi les unes avortèrent et +les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la +politique théorique apprendra désormais ce qu'il faut faire pour +perdre la liberté ou pour la défendre.--Le fond de la question était +de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraîneraient pas +avec elles les deux protestantes, si le droit sacré des majorités +rétablirait le despotisme, si la liberté serait tuée au nom de la +liberté. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne +d'avoir tranché ce noeud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de la +République, étranglée avant de naître. Il faut lire le procès-verbal +de la conférence secrète dans les lettres de Guillaume (III, 447), la +relire dans le récit lumineux de son interprète, en qui le ferme génie +de Tacite et de Machiavel s'est montré à cette page agrandi de +l'expérience de nos révolutions (_Quinet, Marnix_, p. 105). _Et nunc +erudimini._ Apprenez, peuples de la terre.--Maintenant, qu'il me soit +permis d'éclairer deux points:--La succession heureusement graduée des +gouverneurs des Pays-Bas, de la férocité du duc d'Albe à la douceur de +Requesens, aux grâces de Don Juan, ne tint pas uniquement à une +combinaison du génie de Philippe II, mais, à son défaut de ressource, +à sa détresse financière, qui ne lui permit pas de continuer la guerre +d'extermination que conseillait le duc d'Albe. Pourquoi? Parce qu'elle +était coûteuse.--Je crois aussi qu'en rendant justice au courage, à la +sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet et le savant archiviste de +la maison d'Orange, il faut faire la part de l'esprit indépendant, du +bon sens profond que montrèrent les États de Hollande dans la question +religieuse, dans les points où ils furent en désaccord avec leur +héros.--La tentation de celui-ci, génie moderne au-delà de son temps, +fut la tolérance de l'humanité. Proclamons-le, ce grand homme, du +titre qu'il mérite, le roi d'un immense peuple qui naissait parmi les +peuples, celui des amis de la tolérance, le chef du _parti de +l'humanité_.--Henri IV, qui fut ce chef après lui, touche aussi le +coeur, mais il touche moins, paraissant si indifférent au bien et au +mal. La douceur du prince d'Orange ne prit pas sa source dans +l'indifférence. L'homme qui souffrit le plus peut-être dans ce siècle, +ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda son coeur le plus calme, +parce qu'il était le plus ferme.--Un des résultats de cette douceur, +c'est qu'il fut habituellement l'avocat des catholiques. Leurs +tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent pas. Il eût voulu que la +Hollande et la Zélande s'ouvrissent aux catholiques, ce qu'ils +refusèrent obstinément.--Refus profondément sage. Nous en donnerons +les raisons qu'on n'a point données jusqu'ici.--Entre l'admission des +catholiques en Hollande et celle des réformés en Belgique, il n'y a +aucune parité, et rapprocher ces deux choses, c'était montrer qu'on ne +connaissait pas assez les deux partis.--Les réformés, quels qu'aient +été leurs essais de discipline, de concentration, d'unité, gardaient +le signe originel de la réforme, qui fut l'examen et la liberté. Ils +n'avaient pas l'apparente unité du dogmatique catholique. Ils n'en +avaient pas la redoutable hiérarchie religieuse et politique, ce +vigoureux machinisme, pour faire agir d'ensemble des volontés +anéanties au profit d'un corps dirigeant, pour combattre avec des +cadavres.--N'ayant pas la confession, la direction des femmes, +n'entrant point dans les secrets, dans le mystère des familles, +n'agissant que par la parole en pleine lumière, ils n'avaient aucun +moyen de résister aux souterraines menées de leurs adversaires, s'ils +les admettaient une fois.--Il est ridicule de dire que la presse y +suppléera auprès d'un public de femmes, d'enfants, de mineurs, de +faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent de +s'éclairer, par vertu chrétienne, humilité et simplicité d'esprit.--Si +le prince d'Orange eût fait admettre les catholiques en Hollande, une +guerre inégale, impossible, commençait entre deux partis qui ne +pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument +différents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.--La +Hollande, malgré Guillaume, se ferma strictement à l'ennemi; elle +garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'étroite +citadelle de la liberté.--Tout cela connu, il faut avouer que la +question de tolérance s'en trouve fort avancée. On s'étonne moins des +lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchèrent à se +préserver de cette ténébreuse invasion.--Le ver solitaire se présente, +au nom de la tolérance, il réclame le droit spécieux qu'a tout être +d'être toléré. Recevez-le; la liberté, la philosophie, la raison, vous +prient de ne pas repousser cet hôte, humble, doux, flexible, qui ne +demande après tout _qu'à vivre selon sa nature_. Elle l'a fait pour +vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un profond mariage, et +ne comptez pas l'expulser. + + * * * * * + +Chapitre XIX, p. 297.--_Marie Stuart, le borgne Bothwell._--La France +a toujours été partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien +d'historiens ont poétisé, sinon réhabilité, la très-indigne héroïne. +Deux ouvrages remarquables ont encore paru récemment. M. Mignet, si +judicieux et justement sévère dans son premier volume, suit volontiers +dans le second les apologistes de la reine d'Écosse. Il en est de même +d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gré d'avoir senti une +chose que les autres ont négligée, l'amour profond et le désespoir de +Darnley. + + * * * * * + +Chapitre XXI. p. 333.--_Ramus nous apprend que l'Amiral préférait la +foi des Suisses._--Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, _Vie de +Ramus_, p. 243, 438: «On a essayé de tromper là-dessus notre Amiral, +et l'on n'a réussi qu'à faire surprendre la ruse et l'artifice.»--Je +lis aussi dans la _France protestante_ de M. Haag, article De Lestre, +le passage suivant de ce ministre: «Ramus vouloit donner la liberté à +tous ceux qui se diroient avoir le don de prophétie d'interpréter et +parler en l'Église de Dieu.» Le colloque ne voulut point dépouiller +les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il +décida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien +constatés par les ministres et les anciens, on pourrait, du +consentement du synode provincial, qui resterait maître de les +interdire, établir dans les églises, sous la présidence d'un pasteur, +des conférences publiques où parleraient ceux qui auraient reçu ces +dons. Cette légère concession fut d'autant plus aisément accordée, +nous dit De Lestre, «que nous la voïons avoir esté désirée par +beaucoup de grands personnages.»--L'excellent article _Châtillon_ de +M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques +du héros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies «dans un pan de +mur en ruine du château de Châtillon-sur-Loing.»--Comment le portrait +de la Bibliothèque n'est-il pas exposé en face de celui de François de +Guise? On le volera un matin pour le détruire. Mis en face, ces deux +portraits trancheraient la question. Guise est un homme _né et doué_, +mais tombé à jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la bonté +courageuse et de l'adversité. _Il voulut_, grande chose! voulut +toujours, et bien.--Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idéal +cherché et la force du réel, qu'on compare ce dessin à la noble +gravure de 1579 (les trois frères). Elle en est écrasée. L'auteur +rêvait de la Saint-Barthélemy, et il la lui met sur la face! Il le +croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!--C'est +aussi l'erreur générale des gravures de Pérussin, si belliqueuses. +Non, ils furent des martyrs.--Il faut revenir aux dessins Foulon, de +la Bibliothèque. La trinité des frères y est: le brave Dandelot, si +net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal +aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le +jour qu'il réfléchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien, +évidemment (voir les dessins), c'est _madame la cardinale_, résolue, +hardie (quarante ans), lèvres fières et regards parlants, pleins de +vives répliques, invincible d'amour et de fidélité.--En face de ces +figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face désolée +et usée du pauvre chancelier l'Hôpital (tableau du Louvre). Doux, bon, +honnête, avec une certaine idéalité dans les yeux, un pauvre +précurseur de l'équité future: _Quoesivit coelo lucem, ingemuitque +repertâ._ + + * * * * * + +Chapitre XXI et suivants.--_Saint-Barthélemy._--Il y a trois récits +vraiment importants qui se complètent l'un l'autre, et ne se +contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les +acteurs et exécuteurs de l'acte s'accusent eux-mêmes. _Habemus +confitentes reos._ Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser +malgré eux, disputer, dire que Charles IX préparait tout depuis deux +ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: «S'il eût +fallu deux ans, rien ne se fût fait.»--Les relations protestantes, et +les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui +soutiennent également la longue préméditation, sont évidemment +romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothèses +invraisemblables.--Je sais que c'était la tradition italienne, +espagnole, je sais que la _vendetta_ en grand était fort à la mode, +que les exécutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente +mille anabaptistes, les vingt mille têtes du duc d'Albe, étaient +l'admiration, la légende du temps. Je sais que le massacre demandé +dès 1555 par les prédicateurs, recommandé par Pie V, fut réellement +travaillé en 1572 par les évêques Vigor, Sorbin et l'Église de Paris, +par les Jésuites et hommes du pape, Augier et Panigarola. Ils voyaient +que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait périr entre +Guillaume et Coligny.--Un mois avant l'événement, on l'écrivit de Rome +à l'Empereur, et le duc de Bavière en parlait (Groen, IV, 69, et +appendice p. 13). Ceci prouve seulement que l'Espagne et le clergé +désiraient, machinaient, ne désespéraient d'en venir à bout. Mais tout +cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc d'Anjou. Tout dépendant des +résolutions variables d'un demi-fou, Charles IX, rien n'était sûr, et +rien ne se serait fait peut-être sans l'extrême peur du duc et de sa +mère et sans la peur qu'ils firent au roi d'un complot des +huguenots.--Mon volume des _Guerres de religion_ était publié lorsque +le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait de le lire, voulut +bien m'envoyer la _Saint-Barthélemy_, par M. Soldan, qu'il a traduite. +C'est désormais le livre capital sur ce sujet; tous les récits y sont +rapprochés et judicieusement discutés. J'ai le bonheur de voir que cet +excellent critique arrive à la même conclusion que moi. Une seule +chose manque à cet ouvrage si complet, c'est le côté des Pays-Bas, la +crainte où l'on était de l'invasion française, et le besoin urgent que +le duc d'Albe avait du massacre. J'y supplée par ces extraits des +lettres inédites de Morillon à Granvelle: + +«Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part +de lui sans faire protest que son maître sera contraint de rompre, +s'il ne ôte le Xe denier, et qu'on lâche confiscation sur les biens +d'aucuns sujets dudit roi. Le duc répond qu'il ne se peut que le roi +de France fasse guerre à un si puissant roi qui lui a gardé sa +couronne.--Sur l'arrière saison ne se garderont non plus de courir sur +nous que un chat manger tripes.--«28 avril 1572. Les François ne +voudront laisser échapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais +heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout réconcilier avec la +France, et prendre ici siége.--17 juin 1572. Victoire des Espagnols à +Mons. Les François n'ont échappé de leurs mains ni de celles des +paysans. Le duc d'Albe a envoyé dire à l'agent de France que l'on +avoit repurgé le royaume de son maître de beaucoup de rebelles et +méchants. Et le même jour, le même agent vint congratuler à son +excellence ladite victoire.--L'Estat est plus assuré qu'auparavant, à +moins que les François s'en veuillent mêler ouvertement, ce que ne le +fait à croire, estant la saison si advancée, et eux si mal prêts, et +ne feroit finement l'amiral de se tant désarmer.--27 juillet. Aucuns +disent que les François devoient faire à Mons un meurtre général des +catholiques.--Le 11 juin, le cardinal écrit à Morillon: Tout l'espoir +que nous pouvons avoir est sur ce que ceux du pays ne voudront pas +être François.--10 avril. On se vante icy qu'avant 15 jours on verra +merveille et recouvrera tout ce qu'on a perdu. Ce qui me déplaît, +c'est que le duc écoute aucuns devins. On fait compte de regagner Mons +par enchantement. Et trottent par cette cour aucuns livres escrits à +la main sur nigromantie. Et m'a fait demander un personnage fort +principal congé pour les pouvoir lire, ce que luy ay refusé sans autre +cérémonie.--On a mandé le fils (du duc) pour comsoler le duc d'Albe, +qui est comme désespéré. Le secrétaire m'a dit qu'à peine il ose se +trouver seul avec le duc, qui semble devoir rendre l'âme, quand il +entend mauvaises nouvelles.--11 août. On fait de grands apprêts en +Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pièces d'artillerie de fonte, pour +venir sur Luxembourg où il n'y a personne.--13 août. Granvelle à +Morillon.--Les François craignent l'armée de mer qui demeure en +Ponent, outre celle que D. Juan d'Autriche mène en Levant.--25 août. +L'amiral blessé le 22. Paris en liesse. L'amiral étoit sur son +partement, et déjà malade.--26 août. Aujourd'hui sont partis les deux +ducs (Albe et son fils). Ils m'ont requis de faire prier pour eux en +tous monastères, comme j'ai commencé.--9 sept. Granvelle à Morillon: +Benedictus Dominus qui facit mirabilia magna solus, et in cujus manu +sunt corda regum!--Nous pouvons dire que, sans la défaite des +huguenots qui vouloient secourir Mons, le roy de France n'eût osé +entreprendre ce qui s'est fait. Ces malheureux l'eussent toujours tenu +en tutelle. On verra ce que fera maintenant la mère. Si le roy de +France passe outre, il se pourra dire roi, et la religion se +restaurera, ce qui servira aussi pour autres pays. S'il ne passe +outre, il aura de la besogne pour aucunes années, et nous laissera en +paix.--Vous ne pourriez croire combien les François sont devenus +insolents depuis l'exécution contre l'amiral: il leur semble qu'on les +doive adorer. 11 septembre.--Granvelle à Morillon: Je voudrois que +nous fussions quittes des prisonniers françois, car ils ne nous +peuvent servir que de nous mettre en frais. Et si le duc commandoit de +les jeter à la rivière, puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois +aucun empêchement.--8 octobre. Granvelle à Morillon: On nous escript +que le roy a fait dépêcher le chancelier de l'Hospital et sa femme, +qui seroit un grand bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque +autre femme (Catherine) fût logée où elle mérite.--8 novembre. +Morillon lui répond: C'est un beau décombre de l'Hospital et sa femme. +Plût à Dieu que cette Jézabel que bien nous connoissons les suivît +tost. Correspondance de Granvelle (encore inédite).» + + * * * * * + +Chapitre dernier, p. 406.--_Processions._--Nos archives nous donnent +la curieuse attitude du clergé de Notre-Dame pendant l'exécution. Le +matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa +maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on décida +qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathédrale, _et aux +églises qui en dépendaient_ immédiatement, en priant pour le roi et +les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du +jubilé pour remercier Dieu de l'extermination _commencée_: Et ipsi +Domino Deonostro gratias referemus de felici _incoeptâ_ extirpatione +heresium et inimicorum nostræ religionis catholicæ. _Registres +capitulaires_ (mss.) _de l'Église de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329, +330._ Et un peu plus loin, 28 août: Etiam ordinantum est quod infans +repertus non admittetur. _Ordonné que l'enfant trouvé ne sera pas +reçu_ (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le +massacre). _Ibidem, fol. 331, verso._ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + CHAPITRE PREMIER + + LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE + CHARLES IX. 1573-1574 1 + Craintes de l'Europe et jalousie de Philippe II. Naissance + du parti _politique_ 3 + + + CHAPITRE II + + FIN DE CHARLES IX. 1573-1574 14 + Siége de La Rochelle, épuisement des deux partis 19 + La République protestante 27 + Franco-Gallia d'Hotman 28 + Mort de Charles IX (20 mai) 35 + + + CHAPITRE III + + DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY 40 + Paracelse, Vésale, Servet, Rabelais 42 + + + CHAPITRE IV + + DÉCADENCE DU SIÈCLE.--TRIOMPHE DE LA MORT 52 + Valentine de Birague 54 + + + CHAPITRE V + + HENRI III. 1574-1576 58 + Catherine commence imprudemment la guerre 65 + Humiliation d'Henri III 66 + + + CHAPITRE VI + + LA LIGUE. 1576 72 + La Ligue était déjà ancienne 73 + + + CHAPITRE VII + + LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS. 1576-1577 81 + Le roi signe la Ligue, puis essaye la liberté de conscience 84 + + + CHAPITRE VIII + + LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN. 1577-1578 89 + Action directe des Jésuites 93 + + + CHAPITRE IX + + LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE. 1579-1582 102 + Épernon, Joyeuse 103 + + + CHAPITRE X + + LA LIGUE ÉCLATE. 1583-1586 122 + L'Espagne fait manquer l'expédition de Guise en Angleterre 126 + Elle le fait agir en France 130 + + + CHAPITRE XI + + LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART. 1584-1587 138 + + + CHAPITRE XII + + HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME. 1587 159 + Bataille de Coutras (20 octobre) 171 + + + CHAPITRE XIII + + LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS. Mai 1588 175 + Le parti espagnol dépasse Guise; le roi échappe 188 + + + CHAPITRE XIV + + L'ARMADA.--JUIN, JUILLET, AOÛT. 1588 195 + Les Guises voulaient lui ouvrir Boulogne 201 + Destruction de l'Armada 207 + + + CHAPITRE XV + + LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA. + Mai, août 1588 212 + La bourgeoisie de Paris résiste aux Guises 219 + Le roi se livre à eux 221 + + + CHAPITRE XVI + + LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS. Août, décembre 1588 223 + Catherine penche pour les Guises 231 + Guise se dépopularise 232 + + + CHAPITRE XVII + + MORT D'HENRI DE GUISE. Décembre 1588 234 + Mort de Catherine (5 janvier 1589) 253 + + + CHAPITRE XVIII + + LE TERRORISME DE LA LIGUE. 1589 256 + En quoi le terrorisme d'alors différait de 93 267 + + + CHAPITRE XIX + + HENRI III ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.--MORT + D'HENRI III. 1589 274 + Ce qu'était le roi de Navarre 277 + La réunion des deux rois 285 + Mort d'Henri III (2 août) 291 + + + CHAPITRE XX + + HENRI IV.--ARQUES ET IVRY. 1589-1590 293 + Venise se déclare pour Henri IV 306 + Le roi attaque Paris 307 + Ivry (13 mars 1590) 308 + + + CHAPITRE XXI + + SIÉGE DE PARIS. 1590-1592 311 + Le prince de Parme fait lever le siége 318 + + + CHAPITRE XXII + + AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE.--SIÉGE DE ROUEN. + 1591-1592 322 + Excès des Seize punis par Mayenne 328 + + + CHAPITRE XXIII + + MONTAIGNE.--LA MÉNIPPÉE.--L'ABJURATION. 1592-1593 332 + Gabrielle et l'abjuration 341 + + + CHAPITRE XXIV + + L'ENTRÉE À PARIS. Mars 1594 347 + + + CHAPITRE XXV + + PAIX AVEC L'ESPAGNE.--ÉDIT DE NANTES. 1595-1598 358 + Blessure du roi; expulsion des Jésuites (décembre 1594) 361 + Traité de Vervins (2 mai 1598) 366 + + CONCLUSION DE L'HISTOIRE DU XVIe SIÈCLE 370 + Notre histoire n'est point impartiale 371 + Ce que nous avons voulu 372 + La religion de l'humanité et de la nature 374 + Comment le vieux principe parvint à vivre après sa mort 375 + Pourquoi la Renaissance échoua 378 + Impuissance du vieux principe dans sa victoire apparente 380 + + NOTES DES GUERRES DE RELIGION 387 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume +12/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 *** + +***** This file should be named 39335-8.txt or 39335-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/3/39335/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: April 1, 2012 [EBook #39335] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br> + DE FRANCE</h1> +<p class="small center">PAR</p> +<p class="p2 center">J. MICHELET</p> +<p class="p2 smaller center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> +<p class="p4 center">TOME DOUZIÈME</p> + +<p class="smaller center p4">PARIS<br> + LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + A. LACROIX & C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br> + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p> + +<p class="center small">1877<br> + Tous droits de traduction et de reproduction réservés</p> + +<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br> +DE FRANCE</h1> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smaller">LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.—TRIOMPHE DE CHARLES IX<br> +1573-1574</span></h2> + +<p>Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on +put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un +mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui +n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la +reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).</p> + +<p>Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta +d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang +au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).</p> + +<p>Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus +grand homme du temps, Guillaume <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> le Taciturne<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, dans sa +défense désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le +reconnut pour <i>protecteur</i> de Hollande et roi de ce qu'il pourrait +conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai +1573.)</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume, +travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après +Maximilien Charles IX devienne Empereur!</p> + +<p>Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon +pour le mariage d'Angleterre.</p> + +<p>Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à +toute l'Europe appuyée des protestants.</p> + +<p>Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses +portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois +maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable +de boire le sang de Coligny.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que +l'Europe eut de l'Espagne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. On crut que le coup venait de Madrid, +que celui qui avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait +la nôtre; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, +devenir comme un poignard dans la main de Philippe II.</p> + +<p>Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute, +une seule chose était sage au point <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> de vue catholique, au +point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité +existait déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la +Saint-Barthélemy avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses +forces, puis de faire à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela +aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était +à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre.</p> + +<p>Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle +était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait +devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de +Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus +chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un +massacre dont chacun avait horreur<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, le roi qui s'en disait coupable +eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait +de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et +furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la <i>terra +incognita</i>, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre +inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.</p> + +<p>Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une +des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la +religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu +blafard, à masque blême, trône à sa place: <i>Politique</i>.</p> + +<p>Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils +essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont +malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur cœur n'en est pas +moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure, +par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de +canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la +Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne +doive rester tout aussi énervé que l'autre.</p> + +<p>La France, bien observée, est <i>politique</i> ou <i>tiers-parti</i>.</p> + +<p>Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce +fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la +reine Élisabeth par le premier des <i>politiques</i>, M. de Montmorency.</p> + +<p>L'Europe entière est <i>politique</i>. Dans l'élection de Pologne, où l'on +va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy, +trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et +les protestants d'Allemagne.</p> + +<p>Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront +tous rois. Et la chose en effet devient <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> vraisemblable. Pendant +que le duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en +Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la +négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le +massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer +les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue +entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent +entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»</p> + +<p>Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu +de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le +roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit +plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond +placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué +quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les +catholiques (7 septembre 1572).</p> + +<p>Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de +France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des +peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la +Vistule.</p> + +<p>Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet +1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du +monde.»</p> + +<p>Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.</p> + +<p>La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec +quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un +moment <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> du moins, assommer les protestants. Une trentaine de +mille hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti +qui faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et +vertige. Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent +dans les villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener +par troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait +l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils +pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés, +intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros, +et nombreux, mais peu de martyrs.</p> + +<p>Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement +eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait +fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.</p> + +<p>On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie, +Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté +au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et +de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu +après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.</p> + +<p>C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la +France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de +la nation, sa franchise, sa sincérité.</p> + +<p>C'est, je crois, de ce temps qu'en français <i>sans doute</i> a voulu dire +<i>peut-être</i>.</p> + +<p>Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur, +industrieusement hypocrite. On commença <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> à s'apercevoir qu'en +effet la Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on +creusa sa théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la +liberté catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et +Rome, on appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la +liberté.</p> + +<p>Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des +saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge +protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas +leurs croyants.</p> + +<p>Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la +cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes +délivrés...»</p> + +<p>Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un +accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les +protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»</p> + +<p>Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la +chose était tramée et préméditée de longtemps.</p> + +<p>Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré +d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la +gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que, +non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le +poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au +Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu! +c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder. +Et j'aperçus ses cheveux blancs.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans +durant, avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les +protestants, trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant +même sa mère, ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, +et leur faisait écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! +si vraiment il avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune +homme avait dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus +ingénieux coups d'État que l'histoire ait contés jamais!</p> + +<p>Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et +combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son +droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait, +immuable dans son cœur profond, il tissait sans se déranger ce +filet sans pareil qui prit les ennemis de la foi.</p> + +<p>Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola +au lendemain de l'événement. Son cœur s'épanche à flots devant le +peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des +larmes.</p> + +<p>Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens +juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là +l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on +devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre, +comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le +banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort +au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât, +c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il +eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> passer les +Guises. C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au +cardinal Bagni, note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État +«<i>incomplet</i>.»</p> + +<p>Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants. +Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait +forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en +fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant +«que ce n'était qu'une colère <i>soudaine</i> que le roi avait eue de la +conspiration.»</p> + +<p>L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le +contraire à Rome. Il allait criant que c'était <i>le roi, le roi seul, +qui dès longtemps</i> avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce +sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.</p> + +<p>En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de +gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était +épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le +Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute +la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur +qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France +qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son +maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour +que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à +la gloire du roi très-chrétien.</p> + +<p>Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le <i>Te +Deum</i> et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à +Lyon, trouva au pont <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> du Rhône une bande à genoux. On lui dit +que c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il +sourit, et de bon cœur bénit ces pauvres assassins.</p> + +<p>Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se +montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître, +Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni +lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose +furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il +s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que +de l'avoir fait.»</p> + +<p>Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de +Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir +un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui +dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la +colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur +que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»</p> + +<p>Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout, +se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et +soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable +trahison. Ce qui, par un <i>chassé-croisé</i> fort ridicule, amena la cour +de France à nier en Espagne la préméditation.</p> + +<p>Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi +catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses +affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...» +(Saint-Goard, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages +31-33.)</p> + +<p>On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe +II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de +France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs +tergiversations.</p> + +<p>Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de +Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou +l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on +bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la +chose difficile. Philippe n'osa point.</p> + +<p>Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle +eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de +la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre, +douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle +ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât +«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la +tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre +d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas, +qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en +Espagne; on jasa, et rien ne se fit.</p> + +<p>Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais +l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare, +ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau, +clignant les yeux, sans y risquer la patte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a +osé ce qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne +savait pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. +L'horreur n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que +donne une grande audace.</p> + +<p>On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci +insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine +d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle +dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât +du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.</p> + +<p>Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles, +évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de +Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il +écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français, +au débarqué en Angleterre, se <i>saisît d'une place</i>, se constituant +chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu +d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> CHAPITRE II<br> +<span class="smaller">FIN DE CHARLES IX<br> +1573-1574</span></h2> + +<p>«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux +s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les +voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.</p> + +<p>«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place, +fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre +autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de +voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on +entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que +le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour +courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> que la ville était en paix et l'air seul en trouble, lui +aussi demeura troublé, principalement parce que le bruit dura sept +jours, toujours à la même heure.»</p> + +<p>Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes +étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de +frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces +récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent +pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.</p> + +<p>Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de +vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le +suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à +la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à +frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les +fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On +a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une +autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les +intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela, +par ne tuer que lui-même.</p> + +<p>Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la +Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré, +qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux +jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau). +Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'œil, en parfait +désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un +demi-clignement loustic.—Trait cruel que le dessin du Panthéon +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> et le beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir +de ce jour maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un +enfant. Digne fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.</p> + +<p>L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait +à quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant +par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient +si peu conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au +sérieux tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La +reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et +dont la facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en +effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit +qu'Élisabeth, au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec +exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes +allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la +Saint-Barthélemy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne, +«que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an +à la France,» etc. (Lettres ms., 30 mai 1573.)</p> + +<p>Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers, +enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de +moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, +avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient +toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent +avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout +à l'heure va faire honteusement le plongeon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne +frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui +surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?</p> + +<p>Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue +catholique: <i>adhérer franchement à l'Espagne</i>, s'unir à elle, accabler +partout le protestantisme.</p> + +<p>Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.</p> + +<p>Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en +vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous +allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans +après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce +de démembrement de la France (1576).</p> + +<p>Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la +Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:</p> + +<p>Unie et subordonnée à l'Espagne, <i>suicidée</i>.</p> + +<p>Ou bien,</p> + +<p>Flottant à part, divisée, impuissante, <i>suicidée</i>.</p> + +<p>Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la +France.</p> + +<p>Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au +naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX. +Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la +catastrophe imminente.</p> + +<p>Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le +tromper là-dessus, il voyait bien que <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> ses gens n'étaient pas +à lui. Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une +tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau +commençait à être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins +étaient en désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à +demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, +fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la +lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les +marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.</p> + +<p>Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre? +On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy +n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les +princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient +de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et +le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.</p> + +<p>Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis +étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la +dissolution des catholiques.</p> + +<p>La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se +fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris, +entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en +face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, +entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les +réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La +Rochelle, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents +gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.</p> + +<p>Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour +nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle +n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme +le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant +M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).</p> + +<p>Pourquoi? pour trois raisons: <i>Élisabeth était reine</i> bien plus que +protestante, et haïssait toute révolte. Puis <i>Élisabeth était pape</i>, +et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur, +horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle +pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle <i>suivait l'impulsion du +commerce anglais</i>, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de +gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui +en effet elle s'allia le 1<sup>er</sup> mai 1573.</p> + +<p>Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île, +attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle +abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de +nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux +Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue +de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large. +Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.</p> + +<p>Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France, +et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des +attaques, ils disputaient <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> entre eux. On avait fait la faute +insigne de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort +crédule, et qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui +donner le commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du +roi. Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de +grande énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra +fermement au parti <i>fanatique</i>, décidé à combattre et résister jusqu'à +la mort. Les <i>fanatiques</i> sauvèrent la ville, la maintinrent libre et +république; une ville vainquit la royauté.</p> + +<p>Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un +des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un +seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres, +jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu, +incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant +intrépidement les redoutes des catholiques.</p> + +<p>Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à +loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville. +Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de +démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait +amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses +s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un +siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes. +Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France, +Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun +voulait se signaler. On donna <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> coup sur coup des assauts +furieux. On essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait +soi-même.</p> + +<p>On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon, +avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas +bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait, +on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés, +attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal +obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient +d'entrer dans ce guet-apens fratricide.</p> + +<p>Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants +vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du +parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint +s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.</p> + +<p>Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de +cœur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais +s'amusèrent à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles +rouillées.</p> + +<p>Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation +polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On +traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois +républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, +ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout +ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).</p> + +<p>Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de +Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX +n'étaient pour <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> rien dans la Saint-Barthélemy, et promit +expressément la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais +<i>pour la France même</i>. La crainte universelle qu'on avait de voir la +maison d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit +tout le monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et +les luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, +prenant vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches +Palatins, et il captait la petite noblesse par des discours +démocratiques, des appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille +effronterie. Le tout démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les +Polonais eurent élu et furent arrivés à Paris.</p> + +<p>Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége +inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son +impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue +d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté +d'Orient.</p> + +<p>L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les +longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises +séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour +empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait +paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «<i>s'étant meslé de +sa conscience</i>, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui +avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)</p> + +<p>Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la +plus folle ambition y paraît. On y voit <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> d'une part la +pauvreté extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de +l'argent; d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il +lui faut tous les trônes.</p> + +<p>En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la +voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou +moins chimériques.</p> + +<p>Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec +Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à +Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre +intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour +Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince +d'Orange.</p> + +<p>Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien +mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau, +qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui +mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.</p> + +<p>Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de +cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume +d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se +lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais +cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance, +convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main +sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem, +l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il +céda en disant qu'il ne céderait pas: <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> «Non, écrit-il, nous ne +vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit, +nommant Charles IX <i>protecteur</i> de Hollande et maître de tout ce qu'il +prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).</p> + +<p>Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12 +juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres, +passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le +dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe. +Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui +révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de +franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à +Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés, +lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de +quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos +noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.» +(Groen, IV. Appendice, p. 81.)</p> + +<p>Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus? +C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi +de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas, +dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la +Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui +paya.</p> + +<p>L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les +Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on +donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).</p> + +<p>Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> d'avoir +cherché appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.</p> + +<p>Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il +avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient +véridiques.</p> + +<p>La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la +grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit +arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le +Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes +provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait +sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de +sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par +tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la +réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.</p> + +<p>La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas +tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille +hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils +avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la +justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec +eux.</p> + +<p>«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour +surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri, +l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre, +et la cour en resta couverte de confusion.</p> + +<p>Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que +fallait-il faire? J'adresse cette question non <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> à M. +Capefigue, mais aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette +impulsion.</p> + +<p>Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais +(<i>Démocratie de la Ligue</i>, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles +paroles: «On a maintenant le secret de la <i>démocratie hypocrite du +protestantisme</i>, c'était tout simplement une arme contre la royauté, +une cuirasse pour la noblesse,» etc.</p> + +<p>Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec +sévérité.</p> + +<p>M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que, +quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases +diverses que lui imposait la persécution, son essence est <i>la liberté, +la démocratie, le principe antimonarchique</i>.</p> + +<p>Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi +les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?</p> + +<p>Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même +encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des +morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de +robe, d'artisans et de bourgeois.</p> + +<p>Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a +conduit souvent à vouloir retrouver le <i>fédéralisme</i> de 93 dans les +tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards +des assassins.</p> + +<p>Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:</p> + +<p>La résistance protestante, <i>bien loin de couvrir le retour <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> à +la royauté</i>, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des +Girondins, fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue +le synonyme du massacre et du guet-apens.</p> + +<p>La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement +urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les +droits des électeurs du <i>plat pays</i>.</p> + +<p>Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister. +N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque +dont la lutte fut un miracle.</p> + +<p>Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, <i>né peuple, +essentiellement industriel pendant quarante ans</i>, ne se montre dans +les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui +puissent résister); mais, <i>au siècle de Louis XIV, son immense +majorité est peuple encore, industrielle</i>, et la Révocation de l'édit +de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.</p> + +<p>Que vois-je au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle? <i>Que le protestantisme seul nous donne la +République</i>, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la +grotesque caricature.</p> + +<p>Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.</p> + +<p>Le mot. C'est sous son influence que <i>république</i>, chose publique, mot +appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre +du gouvernement collectif.</p> + +<p>La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis +deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et +habile le plan d'une <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> constitution républicaine, <i>non pour +s'isoler de la France</i>, mais, au contraire, pour la gagner et +l'envelopper tout entière. États provinciaux tous les trois mois, +États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques, qui +payeront sans résistance la contribution générale de guerre.</p> + +<p>Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte +de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province +<i>comptera deux bourgeois pour un noble</i> (Popelinière, janvier 1575). +La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en +1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en +fait, de trois cents ans.</p> + +<p>Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur +action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.</p> + +<p>Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.</p> + +<p>Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du +massacre, échappé d'un cœur ému et grandi sous les poignards, qui, +dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.</p> + +<p>Gaule et France, <i>Franco-Gallia</i>, c'est le titre de ce livre, qui, de +Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul +succès n'a été si grand jusqu'au <i>Contrat social</i>.</p> + +<p>L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir +Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il +appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie, +puis contre la tyrannie même.</p> + +<p>Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> droit romain. +Loin de là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il +doute fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire +convienne à un monde tellement changé.</p> + +<p>Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des +grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.</p> + +<p>Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa +valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de +telles mœurs, et non le droit du genre humain.</p> + +<p>Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes +nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la +terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué +l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du +fief.</p> + +<p>Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le <i>Contr'un</i>, +écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute +qu'il n'en courût des copies.</p> + +<p>Le livre de la Boétie fut intitulé <i>Le Contr'un</i>. Celui d'Hotman +aurait pu s'intituler <i>Le Pour Tous</i>.</p> + +<p>Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.</p> + +<p>Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et +montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a +toujours eu) un <i>gouvernement collectif</i>.</p> + +<p>Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il +s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces +époques obscures, il <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> n'en a pas moins raison au total. Les +chefs gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les +empereurs carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement +leurs évêques; les capétiens leurs pairs, etc.</p> + +<p>Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des +parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire +prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.</p> + +<p>Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté +barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps, +restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du +monde.</p> + +<p>Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de +républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux, +scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un +misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main +audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir +étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser +chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou. +Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent +le sac et le pillage nocturne de cette maison.</p> + +<p>Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en +janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, +jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait +s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.</p> + +<p>À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches +des ambassadeurs de Florence et les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> papiers des Médicis, la +France adorait la reine mère. Si les documents français +n'établissaient le contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation +de mensonge, et l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune +personnelle dans une telle pauvreté publique, son maquignonnage de +femmes (elle en envoie une à La Noue pour le mettre en son filet), +tout l'avilissait, la rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le +lui rendait à merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec +Henri de Navarre pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, +1,177.)</p> + +<p>On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait +régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et +de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant +général, Alençon avec les États généraux.</p> + +<p>Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus +austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances +politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus +violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants +pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des +protestants.</p> + +<p>Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident +La Mole alla tout dire à Catherine.</p> + +<p>Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête +sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie +qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le +fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé +par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> +furieux: «Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si +prochaine?»</p> + +<p>Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui +peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce +(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une +cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour +son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de +cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que +cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles +pour que son cœur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle +fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans +ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même, +qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles +piqûres.</p> + +<p>Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le +faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du +Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra +Martinengo, un de ses <i>bravi</i> italiens, assassins de profession. En +Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord, +elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert, +<i>le tueur du roi</i>.</p> + +<p>Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient +pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait +paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette +royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut +pas davantage. Le <i>pays de sapience</i>, la politique Normandie, montra +peu de disposition à <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> rentrer dans la carrière aventureuse des +guerres de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les +protestants, mais plus aisément encore les abandonnèrent. La seule +forte résistance fut celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. +Catherine le prit par ruse, lui faisant dire par un de ses parents +que, s'il capitulait, il ne serait remis qu'au roi qui le laisserait +aller quelques jours après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle +n'avait rien promis, qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui +avait tué Henri II; elle joua l'inconsolable veuve, comme dans +l'épitaphe hypocrite qu'on voit sous son urne (au Louvre). Ce mari +qu'elle n'aimait point, et mort depuis tant d'années, lui redevint +cher tout à coup. Elle fit montre de sa <i>vendetta</i>; le sensible +cœur de cette Artémise n'eut point de soulagement qu'elle n'eût vu +elle-même en Grève le supplice de Montgommery.</p> + +<p>Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et +du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un +acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper +et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se +connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui +serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au +filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour +les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De +Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le +jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère, +répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été +faire plaisir <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout +tremblait, la reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé +était en Pologne, et Charles IX était mourant.</p> + +<p>On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à +Montgommery.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai +il était mort.</p> + +<p>L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de +plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile +instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme +trois choses:</p> + +<p>Premièrement, <i>que Charles IX voulait envoyer la reine mère en +Pologne</i> rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout +fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait +très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur, +n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son +frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle +pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop +récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit +partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et +laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il +était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath., +Lettres mss. de nov. 73.)</p> + +<p>Deuxièmement, De Thou affirme <i>que tout le monde croyait Charles IX +empoisonné</i>. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien +par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise, +qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> +Henri n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs +pensaient que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les +portes du Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde +Saint-Barthélemy.</p> + +<p>De Thou, en dernier lieu, assure <i>que les taches livides qu'on lui +trouva dans le corps</i> firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu +que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de +larmes, dément expressément ce bruit.</p> + +<p>Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa +mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et +les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un +revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille, +s'entendre avec Montmorency.</p> + +<p>Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout +moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.</p> + +<p>Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui +manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances +de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune +reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.</p> + +<p>Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui, +pour la France, de ne pas laisser de postérité.</p> + +<p>Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou, +qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès +qu'il serait roi, quel homme c'était.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Il ne se fiait point à sa mère<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Et ce ne fut pas à elle +qu'il fit sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne +qui lui eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses +officiers de le recommander à mademoiselle Touchet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin +catholique. (<i>Lettre ms. de Morillon à Granvelle.</i>) Les protestants, +les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de +Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il +adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur +la Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on +n'en sut rien que par elle.</p> + +<p>De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant +dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des +affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui +il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.</p> + +<p>Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti +sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le +poursuivre à jamais. Il avait, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> par le massacre, dispersé par +toute la terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie +de préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des +catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses +satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant, +commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre, +aigu à son oreille.</p> + +<p>Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui +le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le +dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais +pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient +pourtant pas des chrétiens?»</p> + +<p>Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant, +qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui +furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique, +durent lui traverser le cœur d'une lame fine et pénétrante, plus +qu'aucun stylet d'Italie.</p> + +<p>Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «<i>La France est à +qui veut la prendre.</i>»</p> + +<p>Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous +l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que +par eux la France boirait la honte comme l'eau.</p> + +<p>Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée +d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement +toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra +de l'argent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en +tirer un petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore +Venise pour obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne +veulent prêter, elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son +crédit, celui de la France ne suffisant pas.</p> + +<p>À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour +était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs +manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui +fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs +jupes.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CHAPITRE III<br> +<span class="smaller">DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY<br> +1573-1574</span></h2> + +<p>Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il +brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma +table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre +cette œuvre?</p> + +<p>C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce +siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers +volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé +trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de +sang.</p> + +<p>Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est +plus l'horreur seulement qui envahit <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> l'histoire. C'est la +bassesse en toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout +se rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le cœur manque à +l'historien.</p> + +<p>Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai +force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées +derrière moi.</p> + +<p>Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat, +enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a +coulé par torrents.</p> + +<p>Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de +Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la +veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce +palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a +inauguré les sciences de la nature.</p> + +<p>Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire +des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé, +consolé et guéri.</p> + +<p>Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la +théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité +qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à +la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.</p> + +<p>C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la +prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer +seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins +ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de +bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> je m'arrêterai +ici, je m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, +de vérité.</p> + +<p>Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux +grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie +humaine, si barbarement prodiguée.</p> + +<p>Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre, +ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous +trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»</p> + +<p>L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe +Colomb,—l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut +Servet.</p> + +<p>Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur +identité. C'est la révélation de Paracelse.</p> + +<p>Parlons de celui-ci d'abord.</p> + +<p>Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher +d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux +mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant +d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.</p> + +<p>Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les +montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il +fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au +point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que +ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la +médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura +qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet +esprit fouille la terre, interroge les sources, converse avec les +plantes, intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des +vallées du Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.</p> + +<p>Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre +tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour +maîtresse.</p> + +<p>Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se +défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda, +d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de +Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.</p> + +<p>Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue +entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine +est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.</p> + +<p>Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme +peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un +malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son +chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous +dire.»</p> + +<p>Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que +celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la +Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce, +assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues +fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la +génération, Césalpin à assimiler les <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> semences végétales à +l'œuf des animaux, à professer le rapport des deux règnes.</p> + +<p>M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant +contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son +livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la +femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères, +nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le +premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à +part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence +souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un +monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et +sérieuse du <i>Fons viventium</i> (la source des vivants, la fontaine +sacrée d'où court le torrent de la vie).</p> + +<p class="p2">L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La +France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi, +de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris? +On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts +hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse, +et dans la main et dans l'esprit.</p> + +<p>Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534, +quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le +Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!</p> + +<p>Je dis <i>héros</i>. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles. +Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> crime de disséquer. +Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale, +dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.</p> + +<p>Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans +la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des +corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque. +Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit +erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur +les tombes.</p> + +<p>Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les +pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent +observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y +veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs, +ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par +les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les +ongles.</p> + +<p>Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.</p> + +<p>Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel œil +perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable! +Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait, +décrivait.</p> + +<p>Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore, +l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où +cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie +furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne +manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans, +avait vu l'homme le premier. Il enseigna à <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> Padoue, il imprima +à Bâle (1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la +grande impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'œuvre, que, +pendant tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans +la science par la description de Vésale et les planches du Titien.</p> + +<p>Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du +grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de +l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de +Vésale furent très-probablement l'œuvre collective, le résumé des +travaux communs de l'école de Paris.</p> + +<p>Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le +siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est +celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et +la circulation du sang.</p> + +<p>Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce +n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne +l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.</p> + +<p>Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette +question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal, +ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela +mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit +ce mystère.</p> + +<p>À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui, +baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les +maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de +<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était +trouvé, décrit et imprimé.</p> + +<p>L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse +carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la +prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la +circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué +dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher. +Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit +toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires +seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il +en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire +de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la +découverte.</p> + +<p>La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se +suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute, +doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui +semble la vie même.</p> + +<p>Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la +trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut +connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de +délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du +sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le +bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé +par l'attraction du cœur.»</p> + +<p>Une larme du genre humain est tombée sur cette <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> page. Un +transport de reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur +sacrée saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création +incessante du miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.</p> + +<p>Qu'est-ce que le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle en son fait dominant? La découverte de +l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui +trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui +démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc., +fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la +chirurgie.</p> + +<p>Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la +Renaissance,—astronomique, chimique, anatomique,—par Copernick, +Paracelse et Servet.</p> + +<p>Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la +grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de +l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»</p> + +<p>Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la +lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle +ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del +Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en +tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire, +jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra +mieux!»</p> + +<p>Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions +colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et +Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, +<i>l'éducation humaine de la science et de la nature</i>.</p> + +<p>Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants +théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope +obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du +corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»</p> + +<p>Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la +ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire +de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la +science nouvelle ne refît une scolastique.</p> + +<p>Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière +que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon +docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon. +Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne +voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du +vieux monde, il fallait d'abord donner la <i>Fête de l'âne</i>, pour +pouvoir dire ensuite avec la belle <i>prose</i>:</p> + +<p class="poem"> + Assez mangé d'herbe et de foin!<br> + Laisse les vieilles choses... Et va!</p> + +<p>Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir +le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un +remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait +dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> courant +populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces +d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.</p> + +<p>Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie +du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il +entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit +sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre +est le rameau d'or.</p> + +<p>Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre, +marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en +apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui +dominent tout: L'<i>exaltation de la vie</i>, l'impatience de l'homme pour +se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée +par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps +énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer +bientôt, l'invasion des spiritueux.</p> + +<p>Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les +découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la +<i>circulation de la vie</i>, la solidarité de l'être, l'infatigable +échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont +s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital +du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on +me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle +s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.</p> + +<p>L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la +Lumière. Deux énigmes poursuivent les <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> pèlerins sur tout le +chemin; elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la +<i>justice</i>, la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; +l'autre, c'est le mariage, la <i>femme</i>, ce nœud essentiel des +mœurs et de la vie.</p> + +<p>La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la +double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce +monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps +seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.</p> + +<p>Le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme. +<i>Non pars, sed totum.</i> L'éducation de la femme occupe le grand Luther, +et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la +littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le +civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de +l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des +Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour +venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du +grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour +lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les +cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> CHAPITRE IV<br> +<span class="smaller">DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT<br> +1573-1574</span></h2> + +<p>Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive +étincelle, la <i>Gaule et France</i> d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il +advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici, +seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde +détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.</p> + +<p>Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne. +Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade, +malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.</p> + +<p>Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit +maintenant sous l'ombre mortelle <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de Philippe II. Le +galvanisme des Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines +de meurtre (la Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du +diable, sont féconds, mais pour la mort seule.</p> + +<p>De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls +ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince +d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération +qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y +ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont +et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires, +secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent +maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez, +assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier. +Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu +petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»</p> + +<p>J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste, +clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés +des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si +peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein +cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à +voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble +qu'on ait mis la sourdine.</p> + +<p>Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite. +Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera +tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce +bon <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du +collége, du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. +Une époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une +invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.</p> + +<p>Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On +ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire? +l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà +pauvre, impuissante et sénile.</p> + +<p>Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en +1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y +entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu +un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il +élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un +ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie +sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le +reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un <i>rictus</i> d'une +hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en +castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.</p> + +<p>Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau +de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la +dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque +et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux +mots.</p> + +<p>Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de +président, voulait, pour récompense <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> du conseil de la +Saint-Barthélemy, se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et +chancelier de France. Mais il était marié; sa femme, Valentina +Balbiani, ne l'arrêta pas longtemps; elle mourut après le massacre, et +sa tombe en porte la funèbre date.</p> + +<p>Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde +douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il +lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour. +C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces +deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient +plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier, +qui viendra.</p> + +<p>Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce +fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son +âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on +sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans +consolation idéale; pas un trait d'immortalité.</p> + +<p>La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés, +d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un +fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses +bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et +tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé +lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main, +elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en +soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit +être un petit livret de prières qui, sans <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> cesse répétées, ne +disent plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.</p> + +<p>La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits +chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités +galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant +l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux +nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain; +elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute +l'éternité.</p> + +<p>Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir +sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son +ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail, +après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier, +tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.</p> + +<p>Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte +exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus +une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois +peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et +sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet +objet lugubre.</p> + +<p>Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers... +Dessous, quoi? le néant.—Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu +tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la +vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre +Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.</p> + +<p>Œuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur +volontaire, d'outrage calculé à la nature... <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Assez, cruel +artiste! assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, +il est implacable... La femme, reine fatale du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui l'a +tant mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et +qu'elle soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la +poursuit dans l'humiliation dernière, la livre à la nausée,—ayant mis +dans l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût +anticipé du temps pourri qui va venir.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> CHAPITRE V<br> +<span class="smaller">HENRI III<br> +1574-1576</span></h2> + +<p>Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il +s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la +couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites, +que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays. +Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils +amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la +Russie. C'est le premier démembrement.</p> + +<p>En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du +pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une +fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi +élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> +tout cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé, +découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité +héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan +l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille +mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout +cela inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui +faut se hâter.</p> + +<p>Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au +grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait +toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des +honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de +Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim +et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer +comme Philippe II.</p> + +<p>On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante +hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de +construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit +asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter +comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et +changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux +sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition, +s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc, +avec un doux éclat de perles.</p> + +<p>Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il +traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y +laissa le peu qu'il avait de <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> viril; ce qu'il rapporta en +France ne valait guère qu'on en parlât.</p> + +<p>On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans +difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à +Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II, +il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette +prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de +l'Espagne.</p> + +<p>Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère; +elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute +l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la +petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui +conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine +n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre. +Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force, +sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider +l'alliance des <i>politiques</i> et des protestants, c'est-à-dire de +brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la +royauté.</p> + +<p>Les <i>politiques</i> hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la +Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit +qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé, +<i>protecteur</i> des églises protestantes, qui ne demandait que liberté +pour tous, avec les États généraux.</p> + +<p>Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette +folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux. +Le vieux Montluc, qui était <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> la guerre incarnée, balafré, +borgne, débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se +perdaient, qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut +plus guerrière que Montluc; elle opposa son <i>veto</i> à toute +négociation. Et cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, +où la cour savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop +heureuse d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.</p> + +<p>Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de +prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre +sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches, +durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le +voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner +aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous +arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et +Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi +m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre, +le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»</p> + +<p>De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait +produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé, +comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa +toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré +un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied +ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à +travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau +peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il +regrettait <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se +levait pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et +mollement porté sur la Saône.</p> + +<p>La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en +tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces +processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux +rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et +lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier, +et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était +la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en +Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une +épouvantable tempête.</p> + +<p>Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter +vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des +processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de +flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien +plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait +partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et +de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal +de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait +la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les +portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en +releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit +dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.</p> + +<p>Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent +sérieusement étrillés. Damville vint, <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> sous le nez du roi, lui +prendre Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques +modérés avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant +du prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait +reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu +en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion +de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les +rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus +belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes +mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les +bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés +d'Henri III.</p> + +<p>Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment +la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.</p> + +<p>Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne +le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur +parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table +vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par +les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien +refuser. Ordre aux secrétaires d'<i>acquitter</i> les dons du roi sans +faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de +signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux <i>acquits au +comptant</i> qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III +à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.</p> + +<p>Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> je dois +dire pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que +tous les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui +donner. Le pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur +romain, était revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce +semble, usé jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en +vieillissant deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes +prennent la barbe. Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la +métamorphose contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des +ongles. Il aimait les parures de femmes, les parfums, les petits +chiens; il prit les pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les +grâces, et, comme elles, il aimait les jeunes gens hardis et +duellistes, les bonnes lames, qu'il supposait plus capable de le +protéger.</p> + +<p>Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France; +tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris +aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse +extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.</p> + +<p>Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de +juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les +documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se +taire en présence des propres lettres de Catherine<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a> qui démontrent +<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, +quand elle se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.</p> + +<p>Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir +et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se +déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de +Montluc et de tous les militaires.</p> + +<p>Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son +fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile +à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait +pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix +sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une +assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand +mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le +trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, <i>Revue rétrospective</i>, XVI, +256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).</p> + +<p>Sage conduite qui serra le nœud des protestants et des politiques. +Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, +plus fortes que n'en fit jamais Coligny.</p> + +<p>Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne +mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques. +Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait +mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la +Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De +Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on +apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le +venger.</p> + +<p>Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas +bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait +et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son +sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait +empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a +conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!» +Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé +par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit +six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).</p> + +<p>Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le +dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en +hâte; <i>son fils Alençon s'est sauvé</i> (lettre ms. du 18); toute la cour +court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône +à la tête des <i>politiques</i>.</p> + +<p>Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher +d'apaiser son fils, de le tromper, de <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> diviser, s'il se peut, +la nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près +d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est +plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575), +elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu, +vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son +désespoir, n'aille au-devant de la mort.</p> + +<p>En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient +uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu +et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du +monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme +aux reposoirs (ou <i>petits paradis</i>) qu'on avait faits dans la ville et +où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en +croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé +de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.</p> + +<p>Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour +où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas, +disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné +des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son +prisonnier délivré un médiateur.</p> + +<p>Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande +qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux +mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était +offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent +enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort +superflues, l'une du fond du <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Languedoc, l'autre du Poitou, +vinrent encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du +parti catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir +son duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr +(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance +pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom +populaire de <i>Balafré</i>.</p> + +<p>Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les +partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la +bataille, il relevait le cœur du roi, le refaisait brave et homme +un peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.</p> + +<p>De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine +Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment, +importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.</p> + +<p>Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie, +en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets +ce qui se disait alors de ses amants innombrables, et +très-spécialement de ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui +se survivait, n'en était pas moins jaloux, plus mari que le mari, le +spirituel et patient roi de Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour +couvrir les faiblesses de son aventureuse moitié. Henri III s'emporta +une fois jusqu'à vouloir jeter à l'eau une demoiselle de sa sœur, +trop serviable et trop complaisante.</p> + +<p>L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise; +son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le +30 octobre, prit un <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> parti violent, et se montra la vraie +sœur du roi de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans +le couvent des Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de +Vitaux, qui avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri +III. Sans Du Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût +fort aisément pardonné. Viteaux détestait Du Guast.</p> + +<p>La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au +cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église. +C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable. +Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant +la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient +rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui +facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de +faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour +lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si +l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la +nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant +leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans +souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut +loyal. Du Guast fut tué le lendemain.</p> + +<p>Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve +tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi +devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait +qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de +garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi. +Les étrangers vont entrer, et non-seulement les <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> huguenots, +mais <i>les catholiques</i> (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, +jamais royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 +novembre 1575).</p> + +<p>Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de +livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et +entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les +reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri +III semblait perdu.</p> + +<p>Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon, +espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui. +Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le +roi, que tous quittaient.</p> + +<p>Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande +défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la +fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne +voulait en tout cela que «<i>se servir</i> des huguenots». En même temps, +par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout +d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se +fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.</p> + +<p>Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son +cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant +cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa +manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des +traités (6 mai 1576).</p> + +<p>L'article 1<sup>er</sup> n'était pas moins que <i>le démembrement de la France</i>. +On refaisait Charles le Téméraire. Alençon <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> recevait tout le +centre du royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) +Navarre avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien +sûr que les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en +effet, <i>ils vont avoir cinq gouvernements</i>. Des treize que comptait le +royaume, trois peut-être resteront au roi.</p> + +<p>L'article 2 <i>constituait les protestants en une sorte de république</i>, +ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places +fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées. +Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand +déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des +victimes.</p> + +<p>Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux +qui l'avaient soulagé de sa royauté.</p> + +<p>Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, <i>les États +généraux</i>, qui devaient emporter le reste.</p> + +<p class="p2">La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le +monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE VI<br> +<span class="smaller">LA LIGUE<br> +1576</span></h2> + +<p>Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose +dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière, +spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement +et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa +bonne foi.</p> + +<p>Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit +vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple. +L'ancienne France avait beaucoup du caractère <i>savoyard</i>.» J'ajoute +<i>irlandais</i>, <i>polonais</i>. Ces vieilles races catholiques nous aident à +deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères, +charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; +tout effort pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait +infiniment à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu +ordonnée, peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que +l'austérité de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées +(propreté fort économique) furent regardés de travers, comme une +prétention d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, +était jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés +n'eût eu qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré +des foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce +que disait <i>le bon moine</i>.</p> + +<p>On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des +capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand +Tolède envoya ici Loyola <i>étudier</i>. Encore plus populaires brillèrent +sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce +Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi +pour <i>étudier</i>.</p> + +<p>Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie +pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger, +qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des +casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit +cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on +croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les +chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon, +à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait +plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et lui +remit la charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier +de cette royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, +la Chaise.</p> + +<p><i>Il fit croire tout ce qu'il disait</i>; cela, c'est la puissance même.</p> + +<p>On a vu que, le 24 août 1572, <i>on fit croire</i> que Montmorency, avec +force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny, +tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Le 25 août, <i>on fit croire</i> que l'épine refleurie indiquait la joie du +ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les +cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et +décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.</p> + +<p><i>On fit croire</i>, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du +fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues +autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des +Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).</p> + +<p>Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé +jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux +badauds épouvantés l'acte de la Ligue.</p> + +<p>Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire +croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et +subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là, +en 1576.</p> + +<p>Reprenons les origines vénérables de la Ligue.</p> + +<p>De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté +française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible, +la suite dans la persécution, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> qu'eut la royauté espagnole. La +tourbe ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un +obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est +le premier mot de la Ligue.</p> + +<p>Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives +de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent +les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a +vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas, +«n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.»</p> + +<p>La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand +précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut +frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par +la commune.»</p> + +<p>Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.</p> + +<p>Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens +ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de +Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier +pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se +remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à +Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577 +apparaît quinze ans plus tôt. <i>Premier acte de la Ligue</i>, en mai 1561.</p> + +<p>La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut +arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur <i>capitaine</i> Henri +en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les +revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> du +royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des +bravi, des reîtres. <i>Voilà le premier trésor de la Ligue.</i></p> + +<p>C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville. +Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient +prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des +moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe +de l'évêché et des cures si puissantes de Paris.</p> + +<p>Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en +savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et +templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce +qu'en doit au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle attendre le protestantisme.</p> + +<p>On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le +principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes +les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La +violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le +furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de +ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable +Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le +Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes +aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une +poupée d'Henri III.</p> + +<p>À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais, +Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et +Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À gauche, +rugissent Saint-Benoît, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Saint-Séverin, Saint-Côme, +Saint-André-des-Arcs. <i>C'est la publicité de la Ligue.</i></p> + +<p>On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la +Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les +petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III, +le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein +paquet de vipères.</p> + +<p>On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du +roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de +Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui +amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus +profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs +tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au +parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une <i>revanche</i> des excès des +protestants; que la Ligue catholique était aussi une <i>revanche</i>, une +imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui +plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps +en chœur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité.</p> + +<p>La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre, +original. Marquons bien les différences:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les unions protestantes sont les actes <i>défensifs</i> d'une minorité +massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte +<i>offensif</i> d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut +lui retirer le couteau.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux +unions protestantes qu'on lui assimile, <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> c'est la menace, +l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques. +Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est +traité en traître, puni dans son corps et ses biens.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement, +comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir +judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine +catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de <i>grand +juge</i> pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la +Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.</p> + +<p>4<sup>o</sup> <i>Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue, +telles qu'elles furent du temps de Clovis.</i> Appel direct à +l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de +fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de +places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant +qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.</p> + +<p>Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom +d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger, +ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale, +l'appel à la dissolution.</p> + +<p>Voyons les ligueurs à l'œuvre. Un bon marchand de Paris, le +parfumeur La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au +Châtelet, s'en vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que +la Picardie, donnée à Condé par le traité, forme une association <i>pour +le roi</i>, pour maintenir son autorité, mais <i>sous la <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> réserve</i> +du serment qu'il fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). +Paris, menacé d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus +sujet que la Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un +capitaine.»</p> + +<p>«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,» +c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils +mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin +qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont +cueillies.»</p> + +<p>À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin, +pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur. +Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan +d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.»</p> + +<p>Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent +les La Trémouille. Et de là partout.</p> + +<p>Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient +partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de +trente mille hommes.</p> + +<p>Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la +<i>majorité</i> du royaume, pour la <i>presque totalité</i>. Il s'en fallait +terriblement. La France était fort <i>politique</i>. Si les choses eussent +été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur. +Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils +devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une +vérité à force d'audace.</p> + +<p>Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue. +Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> avec leur finasserie +qui si souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile +épouvantail pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la +parole qu'on leur avait donnée.</p> + +<p>Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement +importante. Il négociait en Italie pour faire venir les <i>Gelosi</i>, +excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de +Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient +d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en +était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États +généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le +destin de la France.</p> + +<p>Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce +jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le +collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait +par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine, +s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût +enviée.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CHAPITRE VII<br> +<span class="smaller">LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS<br> +1576-1577</span></h2> + +<p>Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son +extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et +surtout le <i>Prince</i>. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain +remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de +Blois.</p> + +<p>Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle +disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les +ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que +des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce +parti même une simple minorité.</p> + +<p>Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la +réalité des choses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, +mais fini, usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son +médecin Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des +singularités tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son +sacre de Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des +monnaies à son effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir +subit d'en faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; +cette <i>envie</i>, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la +fin il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de +chemise.</p> + +<p>Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux +rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les +côtés sales de la domesticité, ses <i>bravi</i>, ses mignons, tous +rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par +an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était +trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls +pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le +roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé +pour lui en emprunter deux.</p> + +<p>Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines +d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des +États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la +moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une +dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la +guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou +de moins, à partager <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> en famille. Les catholiques attrapés, on +rira, et l'on tâchera d'attraper les protestants.</p> + +<p>C'était une farce de pages, une scène des <i>Gelosi</i> qu'on voulait jouer +aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.</p> + +<p>Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle +favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle +s'en servirait pour donner la France <i>à ses parents</i> de Lorraine. +C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les +cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout +doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis. +Il s'était mis pour la première fois à <i>ouvrir les paquets</i> lui-même. +De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.</p> + +<p>Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir <i>son petit +rôlet</i>, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et +haranguant les députés un à un, jurant <i>qu'il ne voulait plus qu'une +religion</i> dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y +contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à +vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait +accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse. +Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était +majeur et saurait se faire obéir.</p> + +<p>Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue +le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui +emportât le pouvoir, la royauté même.</p> + +<p>Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Un +certain avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à +Rome avec un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. +Descendus de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du +Saint-Siège, ils devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. +Ceux-ci étaient frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de +Guise, chef de la Ligue, devait achever l'extermination du +protestantisme, traiter le duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, +tondre le roi, et régner en soumettant la France à Rome.</p> + +<p>Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui +venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre +ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et +transmis à Philippe II.</p> + +<p>La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé <i>trouve</i> un +matin sur son bureau une proposition anonyme.</p> + +<p>C'était simplement la demande <i>que le roi admît comme lois</i> tout ce +qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même +qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la +noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que +l'abolition de la monarchie.</p> + +<p>Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en +faisant de ces trente-six un simple comité <i>consultatif</i>. Puis il +stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les +<i>deux autres ensemble n'auraient qu'une voix</i>. La proposition étant si +peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> +qu'il n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.</p> + +<p>Premier échec de la Ligue.</p> + +<p>N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent +l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre +sans lui rien donner pour la faire.</p> + +<p>La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait +tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait +exposé sa vie pour la vraie religion, <i>pour quoi elle était bien sûre +d'aller en paradis</i>; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé; +que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même +vivre.</p> + +<p>Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle +se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea +elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse +(<i>qu'il n'y eût plus qu'une religion</i>).</p> + +<p>Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené +leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en +cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît +<i>sans guerre</i>.</p> + +<p>Sept autres gouvernements mirent seulement <i>par les meilleures voies, +les plus saintes</i>, mot plus vague, qui cependant indiquait assez +clairement des intentions pacifiques.</p> + +<p>Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des +dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent +catholique Nevers, qui partout <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> prêchait la <i>croisade</i>. «Eh! +mon cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à +Constantinople?»</p> + +<p>Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient +refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue, +assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine, +Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul +gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!</p> + +<p>L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que +plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens +de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation +pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas +aux États généraux.»</p> + +<p>La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.</p> + +<p>Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).</p> + +<p>Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.</p> + +<p>Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.</p> + +<p>«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord +paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût +qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa +pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on +lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop +clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. +Refusé. «Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du +leur, ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.</p> + +<p>Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie, +non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même +chose.</p> + +<p>Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres +essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des +trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du +roi. Le Tiers n'y consentit point.</p> + +<p>La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère +forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine +brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les +Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du +roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles. +Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés, +abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à +Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des +Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce +côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: <i>la +suppression des deux Ligues</i>, protestante et catholique (Bergerac, 17 +sept. 1577).</p> + +<p>Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les +villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église +par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour +garantie, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> les huit places promises seront gardées pendant six +ans.</p> + +<p>Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux +Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour +supprimées.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> CHAPITRE VIII<br> +<span class="smaller">LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a><br> +1577-1578</span></h2> + +<p>Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé +<i>Herculès</i>, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit +au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune +soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de +ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait +de rien entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, +sous un masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la +simplicité militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, +grossier, sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).</p> + +<p>La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des +moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres +(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit +Philippe II.</p> + +<p>Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait +démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui +conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne +«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se +laissant peu voir, <i>donnant peu et tard</i>.»</p> + +<p>Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers +ne perdirent pas moins de 58 p. 100.</p> + +<p>Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de +Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et +il y retourne. <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua +précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné +l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il +put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en +frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient +des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés +qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment +de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son +système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait +rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses +créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour <i>ses +pensionnaires</i>, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans +toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là +ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment +cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an +après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc +d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.</p> + +<p>Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il +n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui +manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par +écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les +Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et +les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.</p> + +<p>Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le +trouvaient plus que tiède, presque aussi <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> froid qu'Henri III. +Froid, et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec +l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis +(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour +le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par +exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se +déclaraient contre l'invasion espagnole.</p> + +<p>On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape +Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de +Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec <i>les +prêtres espagnols</i> (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus, +dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle +agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple, +quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).</p> + +<p>Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative, +pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une +impulsion anonyme.</p> + +<p>Trait particulier de l'époque, <i>la personnalité périt</i>. Il faut +chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde +ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.</p> + +<p>Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la +décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la +création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1<sup>o</sup> +Malgré Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en +Angleterre (1578); 2<sup>o</sup> Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et +contre ses intérêts, d'établir Guise en <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> Angleterre, sauf à +chasser l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).</p> + +<p>Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se +caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur? +Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.</p> + +<p>Dirai-je au <i>Gesù</i> de Rome? Mais l'action principale est bien autant à +Paris.</p> + +<p>Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart +des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et +leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires +humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants. +Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.</p> + +<p>Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal +de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau +monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs +atroces des guerres civiles qui vont venir?</p> + +<p>Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux +curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de +réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché, +tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands +foyers de la Ligue.</p> + +<p>En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en +persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous +l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les +nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les +<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. +Les honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères +de stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au +cœur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au +profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont +des jésuites.</p> + +<p>À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de +romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme <i>exercices +spirituels</i> d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente +la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en +occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue, +qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette +plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est +que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en +sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir. +Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la +pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.</p> + +<p>Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand +Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux +sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il +n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur +grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise +qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les +<i>flagellants</i> aux comédies.</p> + +<p>La seconde puissance par laquelle ils agirent, et <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> que le +clergé fut encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais +ailleurs <i>la vaccine de la vérité</i>.</p> + +<p>Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé +s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en +venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne, +leur Koster enseignera Copernick <i>d'une manière également instructive +et agréable</i>. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en +eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils +l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick <i>agréable</i> +ajournera Galilée.</p> + +<p>Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un +sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à +eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus +trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il +se promène en vain pour recruter un écolier.</p> + +<p>Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir +les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse +mécanisation des <i>humanités</i> qui les rend si peu vitales, a des +résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais +laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec +bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.</p> + +<p>Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient +souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers, +Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> +jasent, ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à +jamais.</p> + +<p>La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions +immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand, +qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils +les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur +appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et +dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance, +jeter les bases profondes de leur œuvre capitale, la Guerre de +trente ans.</p> + +<p>En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par +les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et +par l'intrigue, et par l'enseignement.</p> + +<p>Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans, +élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération +qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les +séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et +Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.</p> + +<p>Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la +direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde +catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans +les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le +Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de +France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.</p> + +<p>Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> mais, +comme on va voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte +à Philippe II.</p> + +<p>Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être +cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout +un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman +qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et +élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on +le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé +au moins par la jalousie!</p> + +<p>On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme +l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore +sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre +des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des +succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire +de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son +profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste +du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui +battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens +(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par +Strozzi, dont personne ne parla.</p> + +<p>Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous, +rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui +donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font +penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus +la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le +cardinal) étaient alors en Italie. Le lien <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> se forme, lien +d'amitié, qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. +Les uns disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il +vaudrait mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de +Tunis, font écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son +frère cette royauté de Barbarie.</p> + +<p>Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il +éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un +espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don +Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand +projet de la royauté.</p> + +<p>En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire +d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était +alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de +Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi. +Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don +Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit +plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une +aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.</p> + +<p>Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises. +C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète +alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître) +<i>pour la conservation</i> des deux couronnes. L'un eût <i>conservé</i> +Philippe, comme l'autre <i>conservait</i> Henri III.</p> + +<p>Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner, +disait-il, les fonds nécessaires. Mais <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> ces fonds ne vinrent +jamais. Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou +d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire, +se désespérât et mourût de faim.</p> + +<p>Il arrivait juste au moment où les Belges imitaient la Hollande et +rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé +Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour +les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement +horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue +au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée. +Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui +le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la +révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape +à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition +d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et +légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou <i>autre des siens</i>. Il ne +bougea pas.</p> + +<p>Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape +plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la +chose, disant aux États de Belgique que, <i>Don Juan étant l'homme de Sa +Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de +rester sous tout autre prince</i>, même catholique (De Thou). Ils se +laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers.</p> + +<p>Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis +de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et +d'emmener ses Espagnols <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> <i>par mer</i>. Mais ils dirent toujours +<i>par terre</i>, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.</p> + +<p>Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers +soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier?</p> + +<p>Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne?</p> + +<p>Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait +son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena, +on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même +lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo +(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1<sup>er</sup> octobre.</p> + +<p>En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba +malade au siége de Philippeville, de <i>fatigue</i>, dit-on, <i>et de +désespoir</i>.</p> + +<p>Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de +sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste +succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait +avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux +côtés.</p> + +<p>Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur +l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.</p> + +<p>«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait +fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.</p> + +<p>Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son +roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta +le prince d'Orange, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> et pensait à se proposer pour épouser +Élisabeth en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. +Élisabeth était femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de +Lépante, eût bien aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, +hideux de petite vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, +Van Reydt, la vie de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, +VI, 452).</p> + +<p>Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance +secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans +aucune raison sérieuse.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE IX<br> +<span class="smaller">LE GESÙ.—PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a><br> +1579-1582</span></h2> + +<p>Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été +Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était +un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à +l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux +passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever +l'enseignement catholique et par <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sa faiblesse paternelle +pour un bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande +(1579).</p> + +<p>Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le <i>Gesù</i> dans +des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des +cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À +l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et +on appela le nouvel établissement le <i>séminaire de toutes les +nations</i>.</p> + +<p>De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les +colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui +n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai, +foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière +d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut +recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le +maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une +centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent +l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait +l'Irlande.</p> + +<p>Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de +Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et +d'Angleterre. Philippe II parvint <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> à le détourner vers la +croisade d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit +bientôt la succession portugaise. Il appela les Jésuites en première +ligne au conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur +le Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre +Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition +irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de +l'île, et finit misérablement.</p> + +<p>Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils +cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune +ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583, +sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre +d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on +s'en serait servi.</p> + +<p>Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir +sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire +XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur +que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint, +beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la +Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.</p> + +<p>Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les +prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont +unité parfaite sous un masque varié.</p> + +<p>Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin, +aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et +qui n'en obtient pas moins <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de la Savoie la persécution des +Vaudois. Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, +des docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les +missions contre Élisabeth.</p> + +<p>De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes +(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec +toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux +ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis +éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils +avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace +(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment +dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.</p> + +<p>Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité +stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est +examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre, +on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes, +leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et +voulues.</p> + +<p>Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la +<i>Monarchie visible de l'Église</i>, qui avilit les évêques, scandalisait +beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette +doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques +digérant difficilement le principe du <i>tyrannicide</i>, quelques +confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de +l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre +Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Cette doctrine du <i>tyrannicide</i> se forma dans leurs +séminaires par un éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux +esprits peu associables. D'une part, tout prince <i>excommunié</i> n'est +plus prince, n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le +feu, l'air, en un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa +vie est à qui veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les +Jésuites ne manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les +citations latines des meurtres républicains des <i>tyrans</i> de +l'antiquité; ils les trouvaient toutes faites dans le fatras du +cordelier Jean Petit, pour justifier en 1409 la mort du <i>tyran</i> +d'alors.</p> + +<p>Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.</p> + +<p>Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de +leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour +autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le +maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put +commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange +et le tyran Henri IV.</p> + +<p>Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point: +quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était +Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces +doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins, +fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en +droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut +tuer, c'est le tyran <i>illégitime</i>.» En Espagne, le casuiste Toledo +reproduit la distinction. Toute la matière enfin est <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> +splendidement élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut +s'appeler un manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant +(Philippe III).</p> + +<p>Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de +cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce +distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de +l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant +la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait <i>active</i>; on +lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la +selle, la mort ne sera que <i>passive</i>, etc.</p> + +<p>Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces +sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main +des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique +qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des +<i>Exercitia</i> d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent +un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur +charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse +captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de +donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une +émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils +maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la +tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle +prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de +jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à +Madrid, de Vienne à Anvers, se <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> mouraient d'amour pour elle, +de fureur contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou +le prince d'Orange, contre tous les protestants.</p> + +<p>C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et +que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.</p> + +<p>Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se +former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion +tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises +qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef +des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites, +la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la +mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit +d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue, +parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.</p> + +<p>Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à +leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la +vieille cause, en réalité, perdait.</p> + +<p>La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des +modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une +assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de +Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France, +on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas +catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et +taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient +Londres et <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tout à l'heure Amsterdam. La petite, +indestructible Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, +de Raleigh et de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais +l'espoir du monde.</p> + +<p>Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant. +On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce +qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait +impossible.</p> + +<p>Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour +détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve, +c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au +pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et +impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques +anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait +ajourner l'exécution d'Élisabeth.</p> + +<p>Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de +Philippe II.</p> + +<p>Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré +Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait +beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez, +la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait +la sienne), il semblait fort auprès du roi.</p> + +<p>Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle +de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait +moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On +lui insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis +de longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que +Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.</p> + +<p>En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la +princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières +mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le +prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est +pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en +Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera +l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.» +(Groen, VII, 166.)</p> + +<p>Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient +obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du +roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on +spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a +voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un +voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance; +il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui +plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon +patriote, et <i>il est le tyran</i> du peuple.</p> + +<p>Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites +enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est <i>le meurtre des +tyrans</i>.</p> + +<p>C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est +plus nommé <i>Herculès</i>, mais <i>Mucius</i>, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> étant appelé alors à +d'autres vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de +Tarquins.</p> + +<p>La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à +merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un +brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la +phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se +dénonce et devient claire, comme œuvre de Loyola.</p> + +<p>Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse +assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme +voleur celui <i>qui jamais ne voulut manier les fonds publics</i>, et comme +assassin le <i>chef du parti de l'humanité</i>.</p> + +<p>Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince +d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de +la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple, +vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors. +À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste, +vénérable, dans l'avenir.</p> + +<p>Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom +d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des +catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on +les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en +corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats +pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la +vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices +atroces qui étaient alors en usage.</p> + +<p>Mais revenons à la France. C'est du séminaire de <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Reims, +fondé par les Guises, que partent en 1579 les conspirateurs +d'Angleterre. Et c'est de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la +clientèle de cette maison, que, la même année, part pour l'Écosse, +ainsi que nous avons dit, un Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune +homme qui captera le jeune roi, et fera périr le régent Morton, allié +d'Élisabeth. Roman bizarre, improbable, chimérique, qui se vérifia +pourtant à la lettre, dans une rapidité terrible. Aubigny aborda en +septembre 1579, réussit, plut et charma, fut maître; en moins de +dix-huit mois, ce doux et charmant Aubigny put décapiter Morton. +Élisabeth avait perdu toute influence sur l'Écosse, et les Guises, par +leur Aubigny, tenaient le trône de l'Écosse.</p> + +<p>Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme +d'inertie les arrêtait, celle du parti <i>politique</i>, qui, sans même +remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.</p> + +<p>Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils +tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore +Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en +conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.</p> + +<p>Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se +brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que +désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561 +de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés, +objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la +prière même du clergé, qui voulait <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qu'on empruntât pour +faire la guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait +arrêter tout commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, +qui étaient des pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable +émeute allait éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple +courait les rues, comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns +voulaient que l'on prît les armes. Le prévôt des marchands alla +demander secours au Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner +l'arrestation des pères du concile, du moins de leur défendre de +sortir de Paris. Le roi les fit venir, irrités, mais effrayés, et +obtint d'eux qu'ils payeraient au moins dix années encore.</p> + +<p>Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons +ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit +pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en +état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse, +était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances +avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile, +intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface +VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par +Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas +de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne +pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir +chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses. +À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral, +d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de +Metz, Toul et <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Verdun, l'établissant à la porte de la +Lorraine, chez les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées +qui venaient d'Allemagne.</p> + +<p>Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant +soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara +l'œuvre du président Brisson, la première codification de nos lois, +appelée le <i>Code</i> Henri.</p> + +<p>Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu +qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il +n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les +fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.</p> + +<p>Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du +siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours +plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.</p> + +<p>Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un +siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les +provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient +voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis +XII.</p> + +<p>Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement. +Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen +et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places +qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III +essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en +révélant à Navarre les galanteries <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> de sa femme, qu'il savait +parfaitement. Il réunit tout contre lui (<i>Guerre des amoureux</i>, +novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit +Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et +de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du <i>vert +galant</i>.</p> + +<p>Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou. +Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins +au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de <i>sa faiblesse +pour les hérétiques</i> (26 novembre 1580).</p> + +<p>On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère +entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas, +Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et +nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la +Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient +être maîtres de l'Europe.</p> + +<p>La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et +trouva qu'en remontant au milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, un de ses ancêtres +avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux +Açores.</p> + +<p>Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son +argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur +époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie +était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti +protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du +candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la +France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il +était parvenu <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à tirer des États l'acte qui leur coûtait le +plus, la déchéance de Philippe II.</p> + +<p>Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais +attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui +agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce +fut un coup de foudre.</p> + +<p>À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du +roi.</p> + +<p>Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. <i>Et +nunc erudimini qui judicatis terram.</i></p> + +<p>L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français +Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan +magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des +catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du +mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de +malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force, +ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable +dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres +d'assassinat, et lui mit ce signe: <i>Assassin.</i></p> + +<p>Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours +l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de +crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont +les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils +viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement: +<i>Assassin.</i></p> + +<p>En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une +force, en révolution, de mépriser l'ennemi. <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Si nos jeunes +soldats de 93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les +trouvaient ridicules. Les chansons sur les <i>Kaiserlich</i> et les +Prussiens commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. +L'insolence calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande +portée. Elle enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des +victoires que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes +les mers.</p> + +<p>Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de +silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique +figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II +amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment <i>un Jupiter</i> +incestueux et libertin.</p> + +<p>Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le cœur +de Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment +ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se +vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence +cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune +Antonio Perez!</p> + +<p>Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la +princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le +manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.</p> + +<p>Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde +par la grandeur et l'audace de ses entreprises?</p> + +<p>Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de +l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients +révolutionnaires par lesquels <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> il se recréa, du fond de sa +banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le +peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur +les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise +désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).</p> + +<p>Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi +la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et +déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui +pourtant parut si nouveau: <i>que les rois sont faits pour les peuples</i>, +et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois. +Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent +formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un +peuple, contre le premier roi du monde.</p> + +<p>La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait +d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de +France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la +révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant +contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y +tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur +Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande +si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs +complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.</p> + +<p>Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV, +Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi +très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs +tentatives si fréquentes <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de révolte dans le Nord et en +Irlande, cinq seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à +partir de 1580, son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui +montra qui, de tous côtés, marchaient à elle, et d'un concert +persévérant, systématique, visaient à lui ôter la vie.</p> + +<p>Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la +reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive +même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc +d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des +Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques +au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle +l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle +croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri +III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.</p> + +<p>Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais. +Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des +Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant, +l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent +d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait +scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise +pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville +libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal +qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.</p> + +<p>Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Allen, pour +ramener l'opinion, fit une touchante apologie des missions des +Jésuites, qui n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir +l'Angleterre, de consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée +de toucher à l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un +des exécutés, le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il +n'avait jamais passé un jour sans prier <i>pour la reine</i>.—«Pour quelle +reine?» lui dit-on.—«Pour la reine Élisabeth.»</p> + +<p>Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le +travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.</p> + +<p>Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81, +le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient +tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et +d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait +l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir +entraîner Philippe II.</p> + +<p>Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le +poignarde; un moment on le croit mort.</p> + +<p>C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la +mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme, +dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques, +n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble +et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un cœur traître +comme son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de +Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort +de <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment +lugubre, menacé d'une mort infaillible et comme entouré de +l'assassinat, il se trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.</p> + +<p>En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune +dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle +épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était +étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et +l'extraordinaire beauté de cœur. Elle donna au grand homme, dans +cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui +l'image, l'âme même de Coligny.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> CHAPITRE X<br> +<span class="smaller">LA LIGUE ÉCLATE<br> +1583-1586</span></h2> + +<p>On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte +qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt +subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria: +«Vive la reine!»</p> + +<p>Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents +ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582), +où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si +entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous +disons: «Vive Élisabeth!»</p> + +<p>La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II. +Maintenant à l'Angleterre de défendre <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> le monde! La tête +d'Élisabeth est le palladium commun des nations.</p> + +<p>Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un +concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises. +Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les +missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse, +qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace +Élisabeth.</p> + +<p>Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres +et des assassinats.</p> + +<p>On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à +Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien +accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme; +le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses +meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du +siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à +faire tuer le prince d'Orange.</p> + +<p>La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes +et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la +forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la +clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la +reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans +Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme +où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la +guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement +d'Angleterre n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments +tous deux jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. +Habituellement assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils +trouvaient naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui +l'on faisait un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime +imprudence de les recevoir en Hollande malgré les États généraux.</p> + +<p>Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après +l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises +et du prince de Parme pour assassiner Alençon.</p> + +<p>Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des +Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant +mieux.</p> + +<p>Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne +pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie. +Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était +caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce +bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce +qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il +lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le +prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait +passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des +assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il +donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais +du complot universel de guerre, de guerre civile, que les <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> +Guises et l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux +de la Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut +épouvanté, voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en +main le secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre +lui.</p> + +<p>Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de cœur et de morale, +la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde +d'indignation, réveillé tous les cœurs. Il n'en fut pas ainsi. +L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les +résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine +ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public +n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de +Parme, n'en poursuivit que mieux son œuvre stratégique sur les +Belges, abattus, effrayés et lassés.</p> + +<p>Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour, +n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces +grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la +lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur +situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès +sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le +parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les +Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant +Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur +échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative, +audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans +Philippe II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de +Reims, le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent +et des armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre +côté. On était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée +par Guise et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec +des soldats allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en +tout. Guise voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.</p> + +<p>Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II. +Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols. +Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur +atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait +méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de +l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer +deux mille moines.</p> + +<p>Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre +sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à +Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou +qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes, +mais que la saison était avancée, l'Angleterre <i>trop froide</i>, qu'il +fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se +perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais +qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques +anglais qu'après l'invasion, <i>si les Espagnols ne partaient, lui-même +aiderait à les chasser</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait +rien faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement +étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise. +Défiance sage mais qui fit tout manquer.</p> + +<p>Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre +si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on +était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.</p> + +<p>Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur +d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les +complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa +basse perfidie d'assassin.</p> + +<p>L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence +dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De +Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis. +Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend +contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir +d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la +messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À +grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance +du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans +la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme +popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard, +spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue +d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser +sa mort, et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand +homme avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se +reposer sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se +remet à un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre +enfant, très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir +douteux qui rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le +dangereux Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit +l'Allemagne.</p> + +<p>En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens +sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux +gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des +canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des +Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit +ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la +force, où? aux pieds d'Henri III!</p> + +<p>Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre +personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue +elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.</p> + +<p>Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le +dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères; +il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa +famille.</p> + +<p>Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une +chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était, +elle les voulait toujours, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> et détestait les deux vizirs, +Épernon et Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui +faisaient croire qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre +sur le trône <i>ses parents de Lorraine</i>. Étrange aveuglement. Cette +femme de tant d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, +que les Guises travaillaient pour eux.</p> + +<p>Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui +allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la +vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher, +de la prier d'intervenir.</p> + +<p>Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la +troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le +monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il +n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.</p> + +<p>L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la +grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui +eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y +eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait +force, tout lui échappait.</p> + +<p>Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et +Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce +que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la +conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne +menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à +la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> n'aurait jamais +rien, ne parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose +pour lui, mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De +Thou, lib. 81).</p> + +<p>Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à +s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31 +décembre 1584.</p> + +<p>Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la +France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi +de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince +catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.</p> + +<p>Cet acte d'<i>Union</i> fut la porte par où l'Espagne entra en France.</p> + +<p>L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse? +Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y +entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent +fort bien que ce n'était qu'un acte politique.</p> + +<p>Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui +offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le +paraissait?</p> + +<p>Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon +catholique, pénitent des Jésuites. De cœur et de nature, il avait +une vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux +catholiques un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la +Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un +homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait +bien vu déjà les <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> faciles revirements; il s'épuisait à dire +<i>qu'il ne demandait qu'à s'instruire</i>, que d'avance il se soumettait à +ce que déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la +vérité, etc., etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient +fort pensifs.</p> + +<p>Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique. +Nous avons eu raison de terminer en 1572 les <i>guerres de religion</i>.</p> + +<p>Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est +que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six, +après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en +travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années +pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces +pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les +mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de +la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!</p> + +<p>Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord, +entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir +employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en +Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté +de le croire un peu fou.</p> + +<p>Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son +compte la conquête du Portugal et des Açores.</p> + +<p>Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il +faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des +comparaisons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue +d'une manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. +Il voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur +qu'ils ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et +n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante +mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille +francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti; +c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par +l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.</p> + +<p>Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu. +Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés +de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.</p> + +<p>Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2 +janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il +agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente, +bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue <i>est +celui même de l'Évêché</i>; l'évêque était toujours Gondi, le frère du +conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? <i>L'achat des +armes.</i> Déjà on projetait les Barricades.</p> + +<p>Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou +encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de +Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour +rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y +joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la +Grâce agit; les chefs des confréries, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> appelés au conseil, +furent très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, +d'excellents instruments.</p> + +<p>Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les +machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne +tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.</p> + +<p>Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour +brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille +étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait +encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs, +on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec +force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour +expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme +le Béarnais va traiter les bons catholiques.»</p> + +<p>Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les +hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple +enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever +Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après, +viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en +émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à +Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque +affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait +l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.</p> + +<p>Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et +Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et +le pousser à accepter l'offre des <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Pays-Bas. Les Espagnols +poussèrent Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard +et marchât vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui +disait à Guise: «Il le faut.»</p> + +<p>Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.</p> + +<p>À la nouvelle, le cœur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il +refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.</p> + +<p>Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne +celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un +solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux +prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non +Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait +d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome +consulter cette autorité.</p> + +<p>Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le +roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais +d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques, +espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et +embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne +demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue +jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa +négociation consiste à livrer tout.</p> + +<p>Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des +places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à +Mayenne, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; +Dinant au duc de Mercœur. Enfin le futur roi, le cardinal de +Bourbon, aura Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 +juillet 1585). Le roi est chargé de solder les garnisons des places +que l'on tient contre lui.</p> + +<p>Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union +n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables +citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité +à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port, +une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court, +au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient. +Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était +aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en +approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.</p> + +<p>Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su +tout, révélé tout.</p> + +<p>Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui +mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache +en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.</p> + +<p>Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les +ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le +duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est +vrai, faisait des vœux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant +bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et, +le 10 août, avait publié un <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> manifeste en commun avec lui et +le prince de Condé. Les <i>politiques</i> cependant, parti timide, inerte, +n'étaient pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si +l'Espagne eût franchement, fortement secondé les Guises.</p> + +<p>Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien +de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur +Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que +le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne; +tantôt ce sont des fonds qui viennent.</p> + +<p>En réalité, rien.</p> + +<p>Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre +85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.</p> + +<p>Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous +l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que +la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se +vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement +et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.</p> + +<p>Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur +l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le +commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait +bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre. +Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si +la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour +faciliter <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle +éclaircît de nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.</p> + +<p>Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour +accélérer le miracle.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> CHAPITRE XI<br> +<span class="smaller">LES CONSPIRATIONS DE REIMS.—MORT DE MARIE STUART<br> +1584-1587</span></h2> + +<p>Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les +colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut +se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal +Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la +douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du +jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308, +1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre, +inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les +bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes +étranglées,—mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui +l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui +d'Élisabeth et le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un +règne de crise, dans une lutte si inégale contre la coalition de +l'Europe catholique.</p> + +<p>Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable +Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, <i>De Monarchiâ +visibili Ecclesiæ</i>, livre écrit par un secrétaire de Marie la +Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders, +homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion +d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la +monarchie du pape, mais <i>qu'il est la monarchie</i>, une religion +essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir +absolu.</p> + +<p>Maintenant, représentons-nous ces jeunes cœurs d'exilés, cherchant, +dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas! +est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un +cœur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en +Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges +contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre +comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en +Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces +carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le +général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit +en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort.</p> + +<p>Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la +mystérieuse <i>junte de nuit</i> qui gouvernait <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sous lui (et +presque sans lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un +ecclésiastique.</p> + +<p>C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et +corrigeaient les actes du clergé espagnol.</p> + +<p>Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux +pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent +bien moins pontifes que princes.</p> + +<p>L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le +cœur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de +l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la +tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la +cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des +vœux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII, +que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la +Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût +accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.</p> + +<p>Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les +Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés, +quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils +imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583), +même sans le pape (1585).</p> + +<p>C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action +espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais +exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire +périr Élisabeth.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient +pourtant deux défauts:</p> + +<p>L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents +et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie +même de la prisonnière.</p> + +<p>L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff, +VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543, +s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait +toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes:</p> + +<p>«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en +trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux +servir à la reine Élisabeth.»</p> + +<p>Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue +de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les +âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La +vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus +simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus +hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente +d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent +aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès +de mœurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en +Allemagne (procès imprimés par Joseph II).</p> + +<p>La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup +de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, <i>au +moyen des confessions auriculaires</i>, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> découvrir les menées +des catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) +qui nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti +catholique à la police protestante.</p> + +<p>Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent +combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations +meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la +corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras +d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents, +domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de +l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les +premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth!</p> + +<p>L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres, +Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de +Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible +portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un +vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa +fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la +tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en +effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber.</p> + +<p>Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une +curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au cœur +du parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables +relativement, la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint +un germe pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut +prise l'ennemi. Reims ne sut presque <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> jamais ce que faisait +Walsingham. Et Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims.</p> + +<p>On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre +Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus +victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti, +mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle. +Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des cœurs, cette +prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en +France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit +Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément +Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible, +qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les +hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde +catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas +vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest, +vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait +dire: «On pleure pour moi.»</p> + +<p>Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par cœur les +très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle +l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il +la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de +Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages +s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte».</p> + +<p>Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous +les partis. Nos plus sérieux historiens <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> en subissent le +charme. Je ne m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en +cette fatale fée tout ce qui faisait le danger du monde.</p> + +<p>Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux, +protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de +Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique +de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage, +encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce +le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'œil fixe et +baissé, n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la +parent des récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On +y devine très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur +Darnley l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le +meurtre d'Élisabeth.</p> + +<p>Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint, +non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre? +L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée. +Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa +tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.</p> + +<p>De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée, +étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury, +faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle +enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme +leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et +nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess +(Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une +écurie considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans +Labanoff, VI).</p> + +<p>Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son +douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut +dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.</p> + +<p>Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec +l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait +tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des +pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres, +horriblement satiriques.</p> + +<p>Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère +de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle +aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.</p> + +<p>Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se +pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où +elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits +touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet +devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent +verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le +cœur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son +nom! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre +Élisabeth.</p> + +<p>Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un +dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand +peuple uni, déterminé à défendre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> sa foi, sa liberté, sa +croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, +cette attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et +l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il +s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et +portée sur le cœur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, +ne durent trouver guère que des fous.</p> + +<p>Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, +homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois; +plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart, +étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait +pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr +qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.</p> + +<p>L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua +l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, +dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit +catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer +Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement +la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à +Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un +Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec +laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, <i>on +n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain</i>. +Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des +lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses +scrupules.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa +tête légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), +il demanda à voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. +Quelque parti qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un +bon poste qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne +lâchait pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de +Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres +de Rome, où le pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de +persévérer. Parry reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin +catholique qui le dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, +Creichton, qui, d'abord, <i>ne connut pas</i> Parry; puis le connut, mais +<i>ne se souvint pas</i> qu'il lui eût parlé de l'affaire, puis s'en +souvint; mais il l'avait chapitré fort et ferme, <i>détourné de son +crime</i>. C'était la finale ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les +mains, et jurèrent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.</p> + +<p>Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le +prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec +sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une +lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour +empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, +pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une +machine contre Élisabeth.</p> + +<p>Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des +Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. <i>Il donna un congé</i> à un brave +catholique anglais, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> nommé Savage, qu'il avait dans ses +troupes. Le <i>hasard</i> voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le +<i>hasard</i> voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux +prêtres, un docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît; +il s'y mêla et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à +faire: c'était de tuer Élisabeth (State trials).</p> + +<p>Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces +pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il +dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur +fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine +excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À +force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on +voulut.</p> + +<p>Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout +chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à +Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent +lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la +reine.</p> + +<p>Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient +nécessaires: 1<sup>o</sup> il fallait que Mendoza leur donnât des troupes +espagnoles, <i>les catholiques anglais étant trop peu nombreux</i>; 2<sup>o</sup> il +fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une +invasion espagnole <i>qu'ils redoutaient</i>. En d'autres termes, les +Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer +l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces +moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner, +manquer de tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était +la nation, plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. +Le Jésuite Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi +depuis six ans par Walsingham; il l'avait laissé près de cinq années +courir l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas +arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir +jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de +1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.</p> + +<p>L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur +grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne +languissait. Philippe II avait été malade en 1585 (Gachard, Philippe +II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les +dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser +sa <i>junte de nuit</i>, qui le suppléa un peu.</p> + +<p>Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague +ou le couteau.</p> + +<p>Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée. +Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou +six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin +passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de +l'exécution.</p> + +<p>Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur +Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens +embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois, +s'embrouillaient de trop de projets, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> sans voir assez si les +points de suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que +leur histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps +en temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il +peut.</p> + +<p>Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée +sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les +catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint, +mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.</p> + +<p>Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes +têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des +leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et +importante avait justement sa maison tout près du château de Chartley, +où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr, +ayant son père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de +l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et +en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune +et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'expérience et +d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très-bien diverses +langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres, +qu'il était un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le fût alors.</p> + +<p>Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et +croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour +l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays +qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> disait, de voir cette association de tout un peuple pour la +vie de la reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer +aussi un homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et +la pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des mœurs, ne +font pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient +indifférent.</p> + +<p>C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit +qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington +sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et +que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle +occasion en tuant la reine d'Écosse, au lieu de tuer Élisabeth.</p> + +<p>Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il +avait profité, et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur +intermédiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter +dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie +Stuart, de façon qu'elle pût se perdre.</p> + +<p>Élisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle +était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en +venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force +que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme +responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de +Charles I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement +proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient +guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le +danger <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> actuel; Élisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une +heure. Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement +de l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de +Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini. +Marie de sa tour, sortait reine, et son avénement lâchait le soldat +dans les rues de Londres.</p> + +<p>On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture +des <i>Maranes</i>, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une +scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages +d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus, +navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise +charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce +que c'était que les saccagements de ville, et elle s'évanouissait +d'épouvante à la seule idée.</p> + +<p>L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi? +Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait +quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux +Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au +peuple des marchands: «Traitons, devançons le pillage.» Un sûr moyen +d'être pillé.</p> + +<p>Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain le +silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des +longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les +mendiants soldats, la torture et les poux.</p> + +<p>Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte +de l'Armada, quand elle vint <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> traîner le long des côtes, +exposa aux marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris, +noirs, un corps d'inquisiteurs tout prêts.</p> + +<p>Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne +demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort, +de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait +l'Angleterre.</p> + +<p><i>Reine propriétaire</i> (c'est un mot de Philippe II). Propriété +terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle? +D'avoir fait un <i>legs de l'Angleterre</i> (20 mai). L'Angleterre léguée +la tua.</p> + +<p>C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur +frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à +la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais +elle dit que, si son fils ne se fait catholique, <i>elle le livrera</i> à +Philippe II.</p> + +<p>Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Écosse pour +cette œuvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise +appuyait ardemment les envoyés d'Écosse près de Philippe II. On voyait +bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se +faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Édimbourg, ce que +la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la +chose encore plus claire, ces insensés d'Écosse se mirent à dire la +messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.</p> + +<p>Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient, +conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes, +qu'ils s'agitaient au <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> fil que tirait Walsingham. Babington, +le plus fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, +<i>à sa chère souveraine</i>, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui +tend à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes +amis familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet +1586.) À quoi Marie répond sans hésiter: «<i>Il faudra</i> mettre les six +gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.)</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort +d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de +l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux +de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est +contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces +belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant +perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de +ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les +visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit +faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à +retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le +remercier les agents de Walsingham.</p> + +<p>Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où +Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir +promptement, sur-le-champ, etc.</p> + +<p>Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut +que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à +Farnèse en Flandre, et c'est <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Mendoza qui, de Paris, +transmettra à Farnèse l'ordre de départ, <i>de sorte qu'Élisabeth tuée</i>, +dans cette crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, <i>il y +aurait eu cinq ou six jours perdus</i> avant que le secours espagnol mît +à la voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.</p> + +<p>Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès +d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois. +Elle en fut renversée.</p> + +<p>Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en +fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans +doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement +d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que +déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.</p> + +<p>La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son +écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre +secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais +Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au +nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans +son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et +que Marie avait dicté.</p> + +<p>Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant +qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises; +qu'elle était venue en Angleterre <i>sans y être forcée</i>. Ceci était +très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur, +Castelnau, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre, +elle conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir.</p> + +<p>Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne +pas connaître Babington, <i>puisqu'elle ne l'avait jamais vu</i>, soutenant +même <i>qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point +répondu</i>. Elle prit Dieu à témoin <i>qu'elle n'avait jamais consenti à +ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre</i>.</p> + +<p>Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette +défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine! +Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des +martyrs, des héros de la vérité!</p> + +<p>Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables +pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent; par +exemple, l'Innocence de la <i>très-chaste</i> et débonnaire Marie, le +Martyre de la reine d'Écosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout +ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimés la +plupart dans l'année même des <i>Barricades</i> et de l'<i>Armada</i>. Ce sont +des armes de guerre lancées contre Élisabeth et contre Henri III. Le +but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France +trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails +inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des +pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du <i>Martyre</i> dit que +Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281), +chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces +livres sont écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, +spécialement les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre +(307); spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses +femmes et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin +gaufré, le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de +soie, et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces +belles choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternel?</p> + +<p>Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés +ignobles qu'on ajoute sur Élisabeth (651). Quand la fureur fait +descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que +l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.</p> + +<p>Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de +son cœur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres +idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous +tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots +pamphlets des Jésuites.</p> + +<p>«Son jugement fut irrégulier.» Non, ce n'est pas la vraie cause qui +vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par +les mains sans que vous y insistiez.</p> + +<p>Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui +vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que <i>c'était une femme</i>.</p> + +<p>Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La +mort de la plus coupable semble un crime de la loi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre +si l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui +faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les +Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes +pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis +que la mort dans la vie de cette femme.</p> + +<p>J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j'ai dit ailleurs +avec plus de force que personne (<i>Rév. française</i>, t. VII): «Il n'y a +contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent +coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose +bizarre, <i>elles ne sont pas punissables</i>. Malheur au gouvernement qui +les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les +frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la +Grâce; la loi ne peut rien sur elles.»</p> + +<p>Élisabeth le sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable +tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses +ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la +poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui +arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait +elle-même à jamais dans le cœur des hommes.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> CHAPITRE XII<br> +<span class="smaller">HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME<br> +1587</span></h2> + +<p>La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a été justement +intitulée <i>les Guerres de religion</i>. L'histoire misérable que nous +faisons maintenant devrait s'appeler <i>les Intrigues sous prétexte de +religion</i>.</p> + +<p>Les catholiques peuvent là-dessus s'en fier au pape lui-même. +Sixte-Quint avait en dégoût la grande tartuferie à laquelle on +l'associait. Ce bon père, tout occupé <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> de sa petite affaire +romaine, d'arrêter et de faire pendre les bandits de son désert, +regardait de loin sans plaisir la sotte pièce de la Ligue. Il voyait +de mauvais œil ce que <i>ses fils</i> les ligueurs et <i>ses fils</i> les +Espagnols s'obstinaient à faire pour lui. Il leur donnait à la rigueur +des parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre. +«Si j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde +d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.»</p> + +<p>C'était un rusé paysan qui n'était pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait +guère de vérité dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et +que, s'il y avait succès, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il +dépendrait plus encore.</p> + +<p>L'Espagne marchant sur l'Europe, menaçante malgré sa fatigue et son +appauvrissement; l'Espagne, aidée d'une force immense d'illusion et de +terreur, poussée par l'armée du mensonge, unie si intimement à la +réaction fanatique qu'elle n'avait pas même besoin de la ménager, +voilà ce qu'on voyait venir.</p> + +<p>Force fatale qui, quoi qu'elle fît, parfois insultant le pape, parfois +massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas +moins catholique et la catholicité elle-même.</p> + +<p>On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des +Jésuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des épées +d'aventuriers. Ils retombent toujours à l'Espagne; ils sont à sa +discrétion.</p> + +<p>On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait être +par elle-même, le chimérique roman de Guise, qui vainement se figure +<i>qu'il se servira de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Philippe II</i>. Il ne fait rien que se +perdre. La Ligue n'a de force sérieuse que par sa base espagnole.</p> + +<p>La Ligue fut-elle une chose française et nationale? Les Français du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle (après le Gargantua et pendant qu'écrit Montaigne!) +sont-ils véritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant +populaires qu'entasse M. Capefique auront peine à me le faire croire. +Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville, +convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de +fêtes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les +élans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confréries, +des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des +actes officiels, émanés de l'autorité.</p> + +<p>Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en défiance sur cette +prétendue popularité de la Ligue pendant vingt années, c'est la +longueur du temps même. La France n'est pas si longtemps folle. Une +pièce qui traîne ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence +sans cesse pour avoir de fréquents entr'actes et laisser la scène +vide, n'est pas une pièce française. Il y fallait une patience qui +n'est pas de cette nation. On l'aurait sifflée cent fois si le +véritable auteur, le clergé, n'eût été là, avec sa forte police de +boutiquiers ruinés, de mendiants à bâtons, et son arrière-garde +espagnole.</p> + +<p>Dès 1586, dans les dépêches d'un agent très-clairvoyant, vivement +intéressé à la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu +curieux: «<i>La Ligue a dégoûté tout le monde.</i>» (Archives diplomatiques +de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner +sa fille au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intéressés, de ceux +qui comptaient se servir de la Ligue pour démembrer la France, qui +travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon. +(<i>Ibidem</i>, 27 avril 1587.)</p> + +<p>Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales +qu'on suppose, Guise n'eût pas eu besoin d'attendre toujours Philippe +II. Quoiqu'il tirât du clergé, quoiqu'il tirât de ses biens qu'il +était obligé de vendre, il tendait toujours les mains à l'Espagne; il +en recevait l'aumône, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les +troupes.</p> + +<p>Il savait très-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir +devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589.</p> + +<p>Dans les villes mêmes, si faciles à terroriser (nous l'avons vu tant +de fois), la Ligue eût eu le dessous, si elle n'eût sans cesse employé +le moyen suprême, à savoir: le <i>peuple</i>, son <i>peuple</i> d'assommeurs, +celui qui mangeait à midi la soupe des couvents et touchait le soir +l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les élections de +la milice en 1588.</p> + +<p>L'étranger, toujours l'étranger. Voilà ce que tout Français un peu +clairvoyant voyait à travers la Ligue.</p> + +<p>Allez donc, sots érudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de +la Convention! Comparez, je vous prie, les défenseurs et sauveurs du +territoire avec ceux qui livraient la France.</p> + +<p>Cette misérable France, si loin de ses premiers élans spontanés, +nationaux, si loin d'Étienne Marcel et des <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> vrais États +généraux, qu'avait-elle pour se défendre, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, devant la +puissance espagnole? Hélas! rien que la royauté.</p> + +<p>Cette royauté funeste, cruellement dépensière et folle, elle est +encore le point central où il faut bien ici se rallier.</p> + +<p>Cruel abaissement des temps. Dans le précédent volume, nous +stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme +Henri III. Nous voici réduits maintenant, par la Ligue, ce monstre +d'hypocrisie, à regretter Charles IX, à favoriser Henri III<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de +l'Inquisition. «Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit +autant ici et se méconnaît elle-même.</p> + +<p>On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite +pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru, +on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier, +quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à +l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du +fond? Son <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? +Mais non, nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont +guérir tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs +irréprochables des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? +et quel serait leur succès s'ils venaient à bout de leur œuvre? Ils +ne vivraient pas un quart d'heure sans subir deux conditions: <i>un +démembrement féodal</i>, qui mettrait la France en pièces; et la tête de +ce monstre <i>serait le tyran étranger</i>.</p> + +<p>Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la +faiblesse actuelle du roi de Navarre, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> en attendant qu'il +grossisse et soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le +parti espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons +cet avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment, +périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux +tristes vizirs.</p> + +<p>S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore +quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait +très-bien dans Paris combien l'œuvre de la Ligue était chose +artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La +Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la +terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va +voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour +les <i>Barricades</i>. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs, +pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux.</p> + +<p>Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre +chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à +garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son +infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en +allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille +Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.</p> + +<p>Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa +marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce +qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux +étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros +catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la +<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> roideur des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils +admiraient sa grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à +Henri III. Le souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne: +c'était la rivalité d'Épernon et de Joyeuse.</p> + +<p>Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour +la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le +vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui +demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de +rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et +des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval, +s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de +pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris.</p> + +<p>La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état +d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu +auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille +hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie, +crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta +fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions +nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les +Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même +de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère +exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix, +hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais +allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur; +d'autres s'animaient, devenaient <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> furieux. D'ardents agents +de la Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute +la France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes: +«N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous +serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.»</p> + +<p>Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux +Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi, +averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on +revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut +amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris +le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour +mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait +énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la +Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un +siècle après misérablement affaiblis!</p> + +<p>Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de +la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas +être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui +se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en +France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel +étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de +reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire +portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!</p> + +<p>N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> +pour toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?</p> + +<p>Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites, +celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux +qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de <i>jouer des mains</i>. +Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés +qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait +piller.</p> + +<p>Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le +premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait +surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre +sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois, +on crut mettre la main sur lui.</p> + +<p>Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le +récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue, +où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain +contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait +d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis.</p> + +<p>Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui +fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire +ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au +courant de tout.</p> + +<p>L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la +carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se +trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande +France <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon +gré mal gré, marcher contre lui.</p> + +<p>Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés, +le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait +une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III +lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas +l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il +se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à +jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès +lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.</p> + +<p>Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce +dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à +la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les +Allemands au profit de la Ligue.</p> + +<p>Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers +toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le +Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse. +Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et +deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son +incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands +seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi +et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il +voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de +Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il +faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré, +disait-il, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de faire mourir quiconque sauverait un seul +huguenot. Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le +maréchal Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour +tuteur et qui tâchait de le rejoindre.</p> + +<p>Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se +faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre +1587).</p> + +<p>La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe +aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté. +L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un +dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus +forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant +le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils +rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et +alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença; +deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde +de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.</p> + +<p>Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre +était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant +qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à +quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient +stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs +sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose +qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.</p> + +<p>Nulle autre prise que les femmes; pour quelques <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> jours, à la +Rochelle, éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait +fallu la fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la +bataille lui rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte +de satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la +bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux, +chez sa Corisande d'Audouin.</p> + +<p>Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller +reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour +eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait +songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays +ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.</p> + +<p>Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand +vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle +faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé +en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur +voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un +hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.</p> + +<p>La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait +encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en +relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait +dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route. +Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils +avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et +s'être porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait +ruiné dans sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait +les Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs +auxiliaires.</p> + +<p>Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se +gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois, +il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta +jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en +décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable, +dûment convaincu de les avoir fait échapper.</p> + +<p>La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort, +qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put +sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à +Nancy, lui fit la demande de <i>s'unir mieux à la Ligue</i> (il venait de +se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination +du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs, +de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée +catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin +<i>de ne faire grâce à aucun prisonnier</i>.</p> + +<p>Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour +sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait <i>qu'en +cédant la totalité de ses biens</i>.</p> + +<p>Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> +<i>éloignât de lui ceux qu'on lui désignerait</i>. Cela voulait dire +Épernon, quelques seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa +garde, les quarante-cinq de son antichambre.</p> + +<p>C'était lui demander sa vie.</p> + +<p>On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait, qu'acculé dans le +désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir +vivre,—et, par ce crime, mériterait sa déposition.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> CHAPITRE XIII<br> +<span class="smaller">LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS<br> +Mai 1588</span></h2> + +<p>«Le duc de Guise est triste, écrivait à son maître l'envoyé de +Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habituelle. À peine âgé +de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes. +Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets?» +(Alberi, Cath.)</p> + +<p>Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question. Guise +sentait dès lors parfaitement le nœud qui le tenait au cou. <i>Il ne +pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui.</i> Il devait périr au lacet +dont fut étranglé Don Juan.</p> + +<p>On l'a vu en 1583, lancé par les Jésuites, vouloir jouer le tout pour +le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le +ramena en arrière. <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> En 1587, Philippe lui avait promis de +l'argent et des troupes, l'assistance même du prince de Parme; mais le +11 août, il écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre +les Allemands, <i>il était inutile</i> d'aider le duc de Guise; celui-ci +resta faible, réduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes +choses.</p> + +<p>Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que +c'étaient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance +avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement +l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser +l'Espagnol quand on s'en serait servi.</p> + +<p>L'envoyé d'Henri III, Longlée, toucha Philippe à un point bien +sensible en lui disant (1587): «Qu'une étroite liaison existait entre +Guise et le prince de Parme.» Celui-ci, comme tous les Farnèses, avait +eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté +sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnèse, et sa saisie +sur tous les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres +petits-fils de Charles-Quint. Cette mère, Marguerite de Parme, +gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zèle +admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts +d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit +un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce +fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la +cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il +venait de mettre le sceau à cette œuvre par le siége d'Anvers, la +plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit +prince de <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait +tirer l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-être ne désirait +pas que les Farnèses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller +voir ses États; il redouta l'effet qu'aurait au-delà des monts +l'apparition de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc +d'Albe, et la réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que +par le génie et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé +déjà, malade, désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller +aux eaux de Spa; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour +traîner jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des +brouillards.</p> + +<p>Parme était mécontent, et Guise mécontent.</p> + +<p>Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux +arabes pur sang attelés à une charrette.</p> + +<p>Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de +construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux +plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de +l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un +charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de +Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord +d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse +incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour +l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par +l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à +cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose +travaillée ainsi publiquement <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> pendant quatre ans, et si +connue de l'ennemi, était presque sûre d'avorter.</p> + +<p>Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il +n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait +Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur +l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à +Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu +là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je +ne m'étonne pas s'il blanchit.</p> + +<p>Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant +le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Il n'avait pas le pape.</i> Sixte-Quint fut toujours ennemi de la +Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les +troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait +par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer +répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!»</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Guise n'avait pas le peuple</i>, comme on l'a dit. À Paris même, où +le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour +la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui +n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel +Brisson.</p> + +<p>Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé +d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement, +mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un +accessoire de la politique espagnole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les +<i>Barricades</i> eurent lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas +prêt encore. Elles eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et +qu'il le voulut ainsi; son <i>Armada</i> devait sortir le 29 du port de +Lisbonne; il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et +surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, +laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre +dégarnie et faire la grande affaire anglaise.</p> + +<p>De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France +était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident +utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des +rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce +laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son +écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le +vainqueur des vainqueurs.</p> + +<p>Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs +français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de +Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps, +appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de +l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui, +si barbarement, traita le clergé portugais.</p> + +<p>Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée, +Philippe II avait choisi un moment admirable.</p> + +<p>L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était +fait en 88 la plaie la plus sensible.</p> + +<p>Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> +favori Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de +zèle protestant. La Hollande le reçut avec une confiance +extraordinaire, lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait +demandé. Un parti se forma pour faire de cet Anglais un souverain +absolu du pays. Une bonne part de la populace demandait un tyran. Les +États généraux montrèrent une vigueur admirable; en gardant un profond +respect pour la reine d'Angleterre, ils firent couper la tête aux +traîtres qui conspiraient pour elle. Dégoûtés et découragés, les +Anglais écoutaient les propositions de l'Espagne. Les États généraux +soutinrent qu'il n'y avait de paix que dans la victoire, et ils mirent +leur pensée de bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, +avec la devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»</p> + +<p>Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença, +parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans +cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour +la mieux surprendre.</p> + +<p>Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe +ébranla sa flotte.</p> + +<p>Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût +déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte. +C'est ce que fit le jour des <i>Barricades</i>.</p> + +<p>Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment +être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, sœur du duc de +Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la +Roquette, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. +De là, ils devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les +moines de Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses +cinq ou six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On +aurait dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour +exaspérer la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.</p> + +<p>Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne +très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa +vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les +pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus +que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à +Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme +gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il +voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés. +Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil +d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires +de Philippe II.</p> + +<p>Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître. +Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son +<i>Armada</i>. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à +Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en +l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de +douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que +son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais <i>auprès de +l'Union</i>. (Papiers de Simancas; Mignet, <i>Marie Stuart</i>, ch. <span class="smcap">XII</span>.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait +vers l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il +voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse +exigence. Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et +il était difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre +au roi en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.</p> + +<p>Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le +roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta +pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui +fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est +hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus, +par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques, +mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants +surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres +meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient +bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de +très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y +associant le duc de Guise.</p> + +<p>C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il +ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.</p> + +<p>Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale, +appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un +monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la +Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +épaisse ou une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela <i>se +perdait</i>. L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres +de chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher +toute une armée.</p> + +<p>Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque +jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles +erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que +deviendrons-nous?»</p> + +<p>Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il +envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant +assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise +paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en +débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui +laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à +Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.</p> + +<p>Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la +foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand +chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie, +enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous +connaître.»</p> + +<p>Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se +croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et +un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats +éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les +élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> riant +visage lui dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!»</p> + +<p>À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il +y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les +sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il +souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer +son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle +au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait +l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui, +modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.</p> + +<p>Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son +fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et +le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune +chevalier, dire au roi que Guise est venu.</p> + +<p>Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite +table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le +colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il +fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique: +«Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.»</p> + +<p>C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le +suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon, +mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau +et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint +aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti +vivant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, +c'eût été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. +Beaucoup de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes +d'exécution, Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la +Bastille et l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, +il eût eu vingt-quatre heures pour lui.</p> + +<p>Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme +Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait +le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût +mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra +avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres, +aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses +politesses sans qu'on lui répondît.</p> + +<p>Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une +résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?» +Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre +voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au +duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non +pas par insolence, mais sans doute par émotion.</p> + +<p>Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le +roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et +lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre. +Bref, on le détrempait.</p> + +<p>Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit +congé. En sortant, il se demandait si <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> vraiment il vivait +encore, et se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était +sauvé. Il fit venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il +s'arma, s'assura dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin, +ayant doublé de force par le succès de sa témérité.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui +disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on +pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on +pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du +Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.</p> + +<p>Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés +sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au +roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses +respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin +retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.</p> + +<p>Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se +rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il +put, se plaignant seulement des <i>étrangers</i> qui étaient cachés en +ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce +fut une farce; on se moqua des envoyés du roi.</p> + +<p>Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il +envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant +qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que +le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et +mettrait la ville au pillage.</p> + +<p>Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> avec leurs +fifres et quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration +ridicule. Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une +lieue, toutes ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! +le tiers armé, le tiers actif.</p> + +<p>Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un +grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde +bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis +dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y +tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et +qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel +président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris +par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.</p> + +<p>Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de +Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en +chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au +faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.»</p> + +<p>À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges +et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le +Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et +la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut +d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue +Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout +ceci se fit <i>contre l'avis de Guise</i>. Il eût voulu seulement intimider +le roi, et il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir +les États généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait +pas davantage pour le moment.</p> + +<p>C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader +contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en +règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces +Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.</p> + +<p>Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans +l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une +lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à +ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui +à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?»</p> + +<p>Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le +peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.</p> + +<p>Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la +même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1<sup>o</sup> de ne rien +prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2<sup>o</sup> de ne pas +tirer.</p> + +<p>Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les +barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent +qu'à midi de l'autre côté.</p> + +<p>Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti +espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac, +qui était au duc <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> de Guise, mais qui ne tint compte de ses +réserves. Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et +voulait se venger.</p> + +<p>La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort +important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon +l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la +permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave +reste là sans agir, et misérablement livré.</p> + +<p>Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses +barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours +du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout +commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur +eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des +Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux +coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux, +leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons +catholiques!»</p> + +<p>Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux, +c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à +Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les +Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos +dames.»</p> + +<p>Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'<i>Armada</i> put +sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir, +Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre +d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le +lendemain <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour +tout.</p> + +<p>Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait. +Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge +de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de +flagrante rébellion?</p> + +<p>Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne +pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres +diables, d'épargner le sang catholique.</p> + +<p>Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la +protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un +revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou), +l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y +réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).</p> + +<p>Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur +d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme +hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son +hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon +arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis +pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.»</p> + +<p>Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à +apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il +les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises. +Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant +la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> +lui. Il renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. +Tous l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle +taille, sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, +n'avaient autant charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 +au soir, ce fut un dieu.</p> + +<p>Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était +prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes, +avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les +grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur +chaque joue. Sa balafre, voisine de l'œil, le rendait fort sujet +aux larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un œil, +et pleurant de l'autre.</p> + +<p>Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France, +jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne +pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi, +doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la +guerre civile n'était pas assez engagée.</p> + +<p>Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières +violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait +péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant +sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui +donnerait le champ libre à Philippe II.</p> + +<p>L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été +sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire +pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut +dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait +manquer d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, +à laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même +hors Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le +roi pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé, +affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à +l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.</p> + +<p>La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait +au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire +suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades, +apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire +prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre +avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la +reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais, +madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en +pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que +puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne +peut retenir...»</p> + +<p>Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il +n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la +tourbe des moines et agents espagnols.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le +roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les +faisait garder toutes, <i>moins une</i> (celle des Tuileries), c'est que +probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui, +il <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.</p> + +<p>La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de +Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux +fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux +heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la +Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à +crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!» +Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur +espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute +robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot +de ralliement était: «Allons chercher <i>le frère</i> Henri!»</p> + +<p>Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils +auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé +ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien +faire.</p> + +<p>La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque +Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le +roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne +remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie +dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient +pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait +rendus et que le roi emmena avec lui.</p> + +<p>Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui +dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du +Louvre, à pied, la baguette <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> à la main, il alla aux Tuileries +où étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et +conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un +cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent +avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme +ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite +résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride, +puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied.</p> + +<p>Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de +Guise pourquoi il se décidait à partir.</p> + +<p>En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il +avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois +et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si +mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> CHAPITRE XIV<br> +<span class="smaller">L'ARMADA<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a><br> +Juin, Juillet, Août 1588</span></h2> + +<p>La France troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance +très-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralysée par l'Empereur, la +décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables +qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de l'<i>Armada</i>.</p> + +<p>Elle surprit Élisabeth. Retardée par la tempête, elle rentra à la +Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de +Plymouth. Deux mois s'étaient <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> passés, et elle était encore à +temps de tenter l'invasion, la flotte anglaise étant faible, et les +milices, fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient +lentement.</p> + +<p>L'Angleterre fut sauvée par trois choses: l'héroïsme de sa marine, le +découragement du parti catholique après la mort de Marie Stuart, et +spécialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le +prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre.</p> + +<p>Si ces choses ne s'étaient pas rencontrées, les vaillants marins +anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas été assez forts pour +faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'<i>Armada</i>, +le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre côté, avec +ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Dès lors, tout +était fini.</p> + +<p>La Hollande ne le permit pas.</p> + +<p>Ceux qui préconisent la force du gouvernement monarchique auront fort +à faire ici. Il semble qu'après sa résolution violente contre Marie +Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille +avait perdu son aiguillon.</p> + +<p>Évidemment elle flotta pendant une année, ne sut pas ce qu'elle +voulait. Elle découragea ses amis, enhardit ses ennemis.</p> + +<p>Les États généraux, au contraire, après avoir déjoué le complot de +Leicester, réprimé la populace, qui voulait un maître étranger, sans +rancune, sans aigreur, essayèrent d'éclairer la reine d'Angleterre. +Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la +Hollande, en écoutant les Espagnols; ils <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> lui dirent que le +seul mot de paix allait produire une énervation déplorable, un fatal +resserrement des cœurs et des bourses. Ils lui montrèrent +l'<i>Armada</i> toute prête dans les ports espagnols, qui allait les +surprendre affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt années, +soutenaient de leur propre sang et de leur propre fortune la querelle +de l'Europe, ils supplièrent l'Angleterre, qui n'avait rien fait +encore, de ne pas se tenir déjà pour trop fatiguée. La guerre l'avait +engraissée; Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas; +elle avait en elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines, +le sauvetage des richesses et les industries fugitives avaient fait la +large base de cette pyramide d'or qui depuis a monté toujours, et d'où +l'opulence britannique voit sous elle toute la terre. C'était la +Hollande, épuisée d'une guerre terrible, qui priait cette grasse +Angleterre de ne pas dire: «Je suis trop pauvre pour combattre et me +défendre.»</p> + +<p>Élisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'économe. Elle trouvait +lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'années +lui évitait et le péril et les frais d'une guerre directe. +Pardonnerait-elle aux États d'avoir déjoué Leicester et repris le +gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois après la +plus haute faveur en lui confiant sa défense, sa personne, l'unique +armée qui couvrît sa capitale.</p> + +<p>Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout à l'heure, ayant fait +une pointe hardie dans le port même de Cadix, Élisabeth parut +épouvantée de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta +avec le <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de +réparation. Cependant, voyant l'<i>Armada</i> prête à mettre en mer, elle +leva des matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle désarmait +encore. Heureusement son grand amiral lui désobéit, autant qu'il le +put.</p> + +<p>Le 29 mai 88, l'<i>Armada</i> sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait +encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les +côtes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à Gravelines +et Calais. Farnèse, avec sa forte armée et ses bateaux innombrables, +se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait là +frémissant.</p> + +<p>Si la volonté, l'effort, l'extrême persévérance, la pesante attention +portée sur les détails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la +victoire, certes, Philippe II en eût été digne. Depuis quatre ans, +malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une +grande pénurie d'argent, il était pourtant parvenu à organiser cette +épouvantable machine.</p> + +<p>Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille +soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y +avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille +livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et +hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de +toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements. +Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze +mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un +trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du +monde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> J'ai dit les préparatifs que Parme faisait de son côté. Dans +l'Escaut, cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, +portant chacun trente chevaux. À Newport deux cents plus petits pour +porter les hommes. À Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux +hanséatiques, avec poutres, pointes et crampons pour être agencés +ensemble. À Gravelines, vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à +faire des ponts. Des montagnes de fascines.</p> + +<p>Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal superbe pour +mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges, +rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Océan sous l'abri de +l'<i>Armada</i>.</p> + +<p>Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix +wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe. +Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept +d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique.</p> + +<p>Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole +n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'<i>Armada</i>. Les +Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent +l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides +Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et +l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de +Toscane, apportait à l'<i>Armada</i> l'augure heureux de Lépante.</p> + +<p>Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à +laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être +que ce qui frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la +conjuration de la Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au +passage; enfin la défection des meilleurs serviteurs du roi qui, +devant une telle force, perdaient courage et cessaient de lutter.</p> + +<p>C'était certainement une des forces de l'<i>Armada</i> de savoir les +<i>Barricades</i> et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos +côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer +à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient +ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé; +Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon +pour sauver un de leurs vaisseaux.</p> + +<p>Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient +recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait +infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au +besoin, eût pu s'abriter.</p> + +<p>De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en +1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes +sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la +faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de +fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois +que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu, +promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la +ville.</p> + +<p>Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles +Philippe II avait pressé les <i>Barricades</i>. Il voulait que nos ports, +et surtout Boulogne, se trouvassent <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> ouverts à sa flotte. Le +lendemain de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite +armée qu'il avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On +supposait que l'<i>Armada</i> allait passer. Une tempête la retarda. Elle +ne passa que le 28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui +suivait d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant +qu'elle se salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire +traîna. Trois cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le +vent emportait l'<i>Armada</i> au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul +vaisseau détaché en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie, +affermie, et peut-être cette épine fût restée deux siècles au cœur +de la France, comme jadis celle de Calais.</p> + +<p>Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes +réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard, +redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se +dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans +ménagement, finirent par entrer au cœur des Français; ils virent +qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés.</p> + +<p>Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de +l'<i>Armada</i>. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte +même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur +impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de +Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens +par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se +joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour +l'Espagne par sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette +guerre et agissait-il de cœur? Italien et prince, tout autant que +pape, s'il désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la +victoire du tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la +grandeur de Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui +les Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait +faire la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne +pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien +que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe. +Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant +tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie?</p> + +<p>L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui +fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les +usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait +une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe +II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé +portugais, sauf à extorquer du pape son absolution?</p> + +<p>Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon, +demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une +aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur +la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les +Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du +Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de +Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> l'école du +meurtre, que Philippe II venait de faire faire cardinal légat +d'Angleterre, attendait avec les soldats pour passer et <i>travailler</i> +avec eux <i>à la religion</i>.</p> + +<p>Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des +instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On +n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris +même. Ce fut le premier fruit de la journée des <i>Barricades</i>. En mai +et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis +longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et +communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux +demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un +courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées. +On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut +soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le +brasier et fussent réellement brûlées vives.</p> + +<p>Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre +invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir +mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites, +ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire +l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!</p> + +<p>Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter +malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de +l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés +au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant +de grandes choses, ces individus qui, pris à part, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> étaient +encore héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles.</p> + +<p>La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des +commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui +gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à +l'<i>Armada</i> et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins, +cassait les ailes à la victoire.</p> + +<p>Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet +de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À +quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia +servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée. +Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore +avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace +des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût +le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer +Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de +Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas. +Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et +massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir +immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas +ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres, +de bons madriers, d'un énorme poids.</p> + +<p>Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras +d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée; +action nulle dans la <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> lame forte et longue de l'Océan. Et +dangereuse de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses +camarades, Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais +s'étendit la révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces +Portugais ennemis de l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats, +égorgés par les forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!</p> + +<p>Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue +pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote +qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de +l'Inquisition,—autrement dit, la mort des peuples et de la pensée +humaine.</p> + +<p>Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Dès la +sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le +vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui +fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre +en Manche que le 28 juillet.</p> + +<p>Il y avait une fatalité visible sur cette flotte espagnole, préparée +depuis si longtemps. Un célèbre marin de Lépante est nommé pour la +commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et +illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un +mot amer; il en meurt. Philippe en est réduit à prendre pour amiral un +haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait guère de +mérite que sa grande docilité. Celui-là, Philippe était sûr qu'il le +dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre +homme obéit, mais ne fit rien.</p> + +<p>L'<i>Armada</i>, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> +Elle croyait vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique. +Mais les catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et +leur unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans +l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Écosse +et craignaient une revanche de la Saint-Barthélemy. L'<i>Armada</i> n'avait +rien à attendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée, +silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.</p> + +<p>Cependant elle était en danger réel. Quand les Espagnols passèrent en +vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement +étaient prêts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que +le pavillon anglais se montrât toujours, fort ou faible. Grande +tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin +Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pêcheurs de +baleine, brûlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de +harponner Plymouth.</p> + +<p>Il aurait bien pu réussir, débarquer et marcher sur Londres. La flotte +avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerçait à +Tilbury n'auraient pas arrêtés une heure. Pendant ce temps, l'<i>Armada</i> +eût écarté les Hollandais, amené les bateaux de Farnèse et réuni les +deux armées.</p> + +<p>Mais Philippe II était sur l'<i>Armada</i>, pour le salut de l'Angleterre, +je veux dire son froid génie, sa lenteur, sa timidité. À cet ardent +Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprême du +maître.</p> + +<p>Défense expresse de rien faire avant d'avoir été chercher le prince de +Parme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir +de Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait +aujourd'hui des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante +géants qui occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de +leurs voiles immenses.</p> + +<p>Il avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, des +têtes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses +si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient +trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait près d'elles, +moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à +bout portant.</p> + +<p>Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait +de faire le tour du monde, qui avait forcé le mystérieux sanctuaire de +l'empire des Espagnols, l'océan Pacifique, qui s'était promené +invincible à travers leurs flottes, avait forcé leurs villes, terrifié +leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrême +point sud du monde.</p> + +<p>L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au +Groënland. Le premier, il avait cherché le passage septentrional +d'Amérique en Asie. Avec ces deux hommes, déjà de réputation immense, +l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse était sur +la flotte.</p> + +<p>L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût par eux les deux pôles +dans la main.</p> + +<p>Les petits vaisseaux, volant plutôt qu'ils ne voguaient, passèrent +derrière les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les +canonnèrent avec une audace, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> une vigueur inattendues, +prouvant la supériorité de leur tir, comme de leur navigation.</p> + +<p>Le 2 août, nouvelle épreuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du +vent, ne purent le garder; canonnés, ils reculèrent, il est vrai, pour +gagner Dunkerque, où ils invitaient le prince de Parme à se rendre +sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux +arrivait à la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui +venaient prendre part à la fête. Action très-vive le 4 août. Les deux +flottes se canonnaient à cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent +encore les Espagnols qui se retirèrent, suivis de près par les +Anglais.</p> + +<p>Chaque jour l'<i>Armada</i> fit de grosses pertes. Elle n'avait pas +l'avantage, donc ne pouvait débloquer les bateaux du prince de Parme. +N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrière eux, aller +trouver les Hollandais et les arracher de la côte où ils bloquaient la +grande armée. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine +d'hanséatiques. Eût-il pu, l'<i>Armada</i> n'allant pas à lui, lui aller à +elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand +nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'eût +été un acte de témérité insensée qu'un jeune homme désespéré, ayant sa +fortune à faire, eût tenté peut-être, mais auquel Farnèse, si sage, +âgé d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'eût pas songé. Philippe +II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, après l'événement, de +n'avoir pas fait la folie. Il l'eût disgracié s'il l'eût faite.</p> + +<p>Il y avait aussi une grande et très-grande difficulté, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> c'est +que les matelots que Farnèse avait <i>pressés</i> et amenés de force +s'enfuyaient de tous les côtés. Le brave soldat espagnol, si ferme sur +terre, le noble <i>senor soldado</i>, déclarait avec gravité qu'il ne +s'embarquerait pas sans la protection de la flotte.</p> + +<p>Même sous cette protection, y avait-il sûreté? Les vaisseaux anglais, +si rapides, n'auraient-ils pas, derrière la flotte et dans ses rangs +mêmes, coulé les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent +pas péri, et, si l'<i>Armada</i> en eût amené seulement un tiers, avec les +vingt mille soldats qu'elle contenait elle-même, l'invasion aurait eu +de terribles chances.</p> + +<p>Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du +7 au 8 août, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de +toute sorte de ferraille, les poussa dans l'<i>Armada</i>, y mit le feu. La +terreur, le désordre, furent épouvantables. On se souvenait d'Anvers, +où nombre de soldats espagnols avaient été brûlés vifs. Sans attendre +le signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles, se séparèrent et +s'enfuirent à travers la haute mer.</p> + +<p>Le vent les poussait aux côtes de l'Est. Ralliés à Gravelines, ils +virent bientôt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus +belle, les canonna à bout portant.</p> + +<p>Malgré leur force et la grande épaisseur du bordage, plusieurs +vaisseaux furent percés, d'autres démâtés et désagréés. L'intrépide +résistance de leurs capitaines ne servait de rien.</p> + +<p>Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent +violent du midi, qui les mit bientôt, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> hors du canal, dans la +mer du Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où +le gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de +vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils +avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils +tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer +de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les +côtes d'Irlande.</p> + +<p>En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!</p> + +<p>Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi, +traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit +moralement atteint pour toujours.</p> + +<p>Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais +du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était +commune au monde catholique.</p> + +<p>Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils +en furent atteints, blessés. Si <i>l'Armada</i> avait vaincu, qui aurait +osé les frapper?</p> + +<p>Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position +sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans +Lisbonne, c'était à Philippe à trembler.</p> + +<p>Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de +Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire +l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva +jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> de la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le +rayonnement de sa beauté.»</p> + +<p>Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment +national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle +«la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> CHAPITRE XV<br> +<span class="smaller">LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA<br> +Mai-Août 1588.</span></h2> + +<p>Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait +jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir +suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de +l'affaire d'Angleterre.</p> + +<p>C'est là, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de +l'autre Henri de Guise, considéraient attentivement et suivaient de +l'œil. Cette question supérieure dominait les petites affaires de +la Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranchées d'un +coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible <i>Armada</i>, +comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la +frapperait elle-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> En réalité, c'était la journée des <i>Barricades</i> qui avait +coupé le câble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la +Ligue et le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur +Mendoza, avaient précipité la chose pour le moment où elle était +nécessaire à Philippe II. Il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'allât +bien plus loin; le Louvre allait être attaqué, et Guise forcé par les +siens de faire le roi prisonnier, extrémité terrible qui eût fait de +Guise lui-même le serviteur dépendant, et j'allais dire aussi le +prisonnier de l'Espagne. On a vu comme il s'en tira.</p> + +<p>Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme +il avait jadis désavoué le duc d'Albe, il était sûr que Philippe, qui +venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la +chose et la trouvant incomplète, la désavouerait et lui reprocherait +d'avoir attenté à la majesté des rois. Aussi Guise s'empressa +d'envoyer à Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du +roi: «Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui témoigner +que les menaces et dangers avaient pu seuls nous éloigner du devoir +que nous sommes résolus de lui garder inviolable.» Puis ce fidèle +sujet exprime l'espoir que: «Vous ne serez point inutiles spectateurs +des entreprises qui se feront contre la religion, et <i>que le roi votre +maître nous donnera secours</i> si notre prince veut se servir des +huguenots,» etc.</p> + +<p>Le lendemain de sa victoire, il demandait du secours. Il ne se sentait +pas fort. Maîtrisé par cette foule dont il paraissait le maître, +obligé de donner la main, sa blanche main de prince italien, à je ne +sais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai +rebut de Paris, entouré et espionné de sacripants espagnols, dès le +lendemain il fut excédé de son rôle de tribun du peuple. Il fallut, +pour leur obéir, qu'il fît un prévôt des marchands, qu'il se saisît de +la Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent +les arrivages. Démarches hardies qui le brouillaient de plus en plus +avec Henri III au moment où il avait hâte de se rapprocher de lui.</p> + +<p>Ce qu'il désirait le plus, c'était de reprendre le roi, d'être maître +au nom du roi, connétable ou lieutenant général du royaume, de façon +que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvât la +besogne faite, Guise assis déjà fortement, pouvant traiter plus +librement, chapeau bas, mais l'épée en main.</p> + +<p>D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait +près du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours.</p> + +<p>Voilà pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations +suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprès du roi. Celui-ci, +tout seul, à Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses +hommes du tiers parti, vit à leur place arriver les ligueurs qu'il +avait cru irréconciliables, implacables.</p> + +<p>La première ambassade, il est vrai, fut une farce où l'on n'eût pas +trop distingué si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui. +Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les +flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet +habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. «Dans ce +costume, disaient les Parisiens (De <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Thou), il faudra bien +qu'il nous reçoive. Il ne pourra fermer sa porte.» Ils s'adressèrent +au frère d'un homme que le roi avait fort aimé, Henri de Joyeuse, +devenu capucin sous le nom de frère Ange. Pour rendre la chose plus +touchante, on en fit un mystère ambulant. Ange faisait le Crucifié. La +tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une +grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait à rendre +l'âme. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de +grasses marmites en tête, portaient des armures rouillées. Ils +roulaient les yeux et se démenaient pour épouvanter la foule. Les +saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins déguisés), +pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; à +coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le +Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem, le roi pouvait bien +aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières.</p> + +<p>Dans la bande des apôtres, apparemment pour faire Judas, était un des +premiers ligueurs, le président de Neuilly. Il venait là pour deux +choses, voir ce que faisait le roi, le tâter, et par-dessous +travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs. +Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une +sensibilité extrême et des larmes à torrents.</p> + +<p>Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant «pleurer comme un +veau», ne put s'empêcher de lui dire: «Eh! pauvre sot que vous êtes, +pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu à vous faire pendre, le +pouvoir m'en aurait manqué?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgré +eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> témoignent du repentir, +je suis tout prêt à pardonner.»</p> + +<p>Le chef-d'œuvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui +le parlement de Paris, qui le détestait. Comme il avait sous sa main +la vieille machine à trahison, la reine mère, par elle, il obtint une +démarche du Parlement.</p> + +<p>Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de +s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et +les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte +où ils expliquaient les Barricades par la nécessité de sauver la foi +catholique, ils proposèrent, au nom de Paris, des seigneurs, des +villes liguées, une réconciliation. Le roi fut tout miel. Il répondit +qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il avait déjà révoqué trente +édits bursaux, <i>qu'il détestait les hérétiques, voulait les +exterminer</i>, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il +assemblerait le 15 août les États généraux.</p> + +<p>C'était en réalité se livrer à ses ennemis, agir comme si les ligueurs +eussent été vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hérésie. Mais +l'affaire était politique; la Ligue, moitié lorraine, moitié +espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne. +Par ce traité, il la donnait.</p> + +<p>La peur explique sa conduite. Il avait emporté la peur de Paris, cette +grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle, +l'apparition de l'<i>Armada</i>, qui, à ce moment, voguait à pleines voiles +le long de nos côtes. Il avait peur de son gardien, d'Épernon, +tellement haï, tellement compromettant, et <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> hâte de s'en +débarrasser. Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur +allié, le roi de Navarre, qu'il eût volontiers appelé, et qu'il +faisait mine d'avoir en horreur. Enfin il avait son conseil, son +cabinet plein de traîtres, tout au moins d'hommes équivoques, qui, +plus qu'à moitié, étaient pour les Guises. Le chancelier Cheverny, +créature de la reine mère, avait eu l'insigne honneur de marier une de +ses parentes au frère du duc de Guise. Le secrétaire Villeroy, ennemi +de d'Épernon, qui l'appelait le <i>petit coquin</i> et voulait le bâtonner, +était de cœur avec la Ligue. La reine mère, qui était à Paris avec +Guise, écrivait au roi des lettres trempées de larmes maternelles, le +suppliant d'avoir pitié de lui-même, de ne pas se perdre.</p> + +<p>On lui fit faire de très-fausses démarches, par exemple d'envoyer +trois fois son médecin à Paris, puis Villeroy même. Plus il se +montrait facile, et plus on devint exigeant.</p> + +<p>On obtint aussi de lui qu'il se défît de son dogue, du seul des siens +qui pouvait mordre, je parle de d'Épernon. Le roi lui dit qu'il +fallait céder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence. +Telle était sa docilité pour la Ligue, qu'il voulait que d'Épernon +rendît tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position +contre les Guises; Angoulême, la communication avec le roi de Navarre; +la <i>Normandie</i> et <i>Boulogne</i>, c'est-à-dire la côte, le port, dont +avait besoin l'<i>Armada</i>.</p> + +<p>D'Épernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et +Angoulême. Et tel était l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un +ordre ambigu de <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> fermer à d'Épernon cette dernière place ou +de l'arrêter s'il y était. Dépêché par Villeroy avec empressement, cet +ordre fut si bien reçu des ligueurs de l'endroit, que d'Épernon +faillit périr. Il n'échappa que par un miracle de courage et de +présence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de +Navarre.</p> + +<p>Henri III cédait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement +contre lui, tellement ligueur, faillit échapper à la Ligue. Le Tiers +parti, le Parlement qui en était la tête naturelle, s'était laissé +enlever la prévôté, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1<sup>er</sup> +au 4 juillet, les nouveaux prévôts et échevins procédèrent à +l'épuration de la garde bourgeoise, firent déposer, comme hérétiques, +tous les gens de robe, il y eut de grands murmures et résistance +positive.</p> + +<p>Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant +été déposé, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine. +Le poste (c'était la porte Saint-Germain) resta fermé, faute de garde. +Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement eût été hardi. La +bourgeoisie de Paris avait généralement les armes, et, en majorité +immense, elle détestait ce monstre de la Ligue, chimère bizarre, mêlée +de tant de choses, mais dans lequel, après tout, une était beaucoup +trop claire, l'alliance du clergé et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et +la menace, l'insolence de l'étranger.</p> + +<p>Les présidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative +dans un moment si critique, se montrèrent d'abord fort timides. Ils +parurent condamner la résistance. Ils déclarèrent «que, l'affaire +semblant <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> tendre à <i>sédition</i>, on en référerait à la reine +mère et aux princes <i>pour avoir règlement</i>.» Aux princes, c'était dire +aux Guises.</p> + +<p>Mais quelle que fût la faiblesse, le tremblement visible de ces +magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-même excessivement +prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se +mettre en danger, de donner sa démission. «J'en endure bien aussi, +dit-il. Faites comme moi. Quand la colère de ces Parisiens sera un peu +plus rassise, je donnerai bon ordre à tout; et alors vous serez +content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.»</p> + +<p>La démission n'arrêta rien. L'indignation publique ne se cachait plus. +On avait ôté l'épée à des magistrats, à des hommes connus, posés dans +l'estime publique, et on l'avait confiée à des banqueroutiers, à des +gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le +Parlement. «Le premier président, dit Lestoile, parla longuement, +librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser +les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyèrent. Le cardinal de Bourbon +parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de +soumission et de révérence, supplia la cour de donner encore cela au +temps <i>et au public</i>.» Le public était là en effet, le public des +Espagnols, hurlant tout autour et près d'assommer le Parlement. +Celui-ci se montra touché d'une prière si respectueuse et si bien +appuyée du <i>peuple</i>, dont la voix est celle de Dieu.</p> + +<p>Le même <i>peuple</i>, pour faire marcher droit le Parlement et l'empêcher +de broncher, vint en masse le <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> sommer de brûler un protestant +depuis longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se +chargeaient de le faire eux-mêmes. Tout cela désavoué par la nouvelle +administration de Paris. Mais la volonté était claire. Il fallut faire +quelque chose pour complaire à ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne +date, on avait condamné à Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il +n'était ni protestant ni chrétien, d'aucun culte. Il n'en fut pas +moins à la Grève exécuté comme huguenot.</p> + +<p>Donc, tout allait à merveille. La religion était satisfaite, le peuple +vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu'à s'embrasser. Le 10 +juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'<i>Union</i>.</p> + +<p>Chose plaisante et qui fit rire: il y défendait la <i>Ligue</i>, mais +prescrivait l'<i>Union</i>.</p> + +<p>Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se +défendre contre lui.</p> + +<p>Les ligueurs y renonçaient aux alliances étrangères. Promesse menteuse +s'il en fut.</p> + +<p>Le roi, de dix manières diverses, promettait la même chose, de +poursuivre à mort l'hérésie, d'exclure de sa succession tout prince +hérétique.</p> + +<p>Un article important était ajouté aux anciens traités. Nul désormais +ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son +évêque ou de son curé. Article énorme qui, en réalité, mettait toutes +les places aux mains du clergé, et de plus l'autorisait à se +constituer partout comme une police, pour connaître les bons sujets et +écarter les suspects.</p> + +<p>Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au +pape, selon les règlements du concile <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> de Trente, de livrer +des places aux ligueurs, non-seulement Orléans, Bourges, mais +Montreuil, mais le Crotoy, tout près de Boulogne, <i>mais Boulogne +même</i>, c'est-à-dire les ports de nos côtes que demandait l'Espagnol.</p> + +<p>Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de +d'Épernon, Boulogne, que le roi avait en vain prié d'Épernon de lui +remettre, était livré cette fois, pris d'un trait de plume.</p> + +<p>À ces articles terribles ajoutez les dons, non écrits, que l'on +extorqua:</p> + +<p>Mayenne, frère de Guise, aura l'une des deux armées contre les +hérétiques.</p> + +<p>Un frère de Guise aura le Lyonnais,—autrement dit, donnera la main à +la Savoie, et pourra lui ouvrir la France.</p> + +<p>Un autre frère, le cardinal de Guise, sera légat d'Avignon; le roi +l'obtiendra du pape.</p> + +<p>L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la +tête même de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevêque de +Lyon.</p> + +<p>Le cardinal de Bourbon est déclaré le plus proche parent du roi. +Exclusion implicite du roi de Navarre.</p> + +<p>Guise lui-même aura le commandement général des armées, avec la +justice et la police militaires, comme les avait le connétable.</p> + +<p>Le roi n'avait plus rien à donner en ce monde. Il ne lui restait guère +que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrât, qu'il allât +montrer dans Paris sa face souffletée et se prêter aux nasardes. C'est +ce que vint lui demander la reine mère le 1<sup>er</sup> août, en <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> +lui présentant le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les +embrassa tendrement en souriant, mais refusa leur requête.</p> + +<p>Alors la bonne Catherine se mit à verser des larmes (ce qui lui +arrivait souvent, car elle était fort sensible): «Comment, mon fils! +que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse? +Serait-il bien possible que vous eussiez changé tout d'un coup votre +naturel si enclin à pardonner?»</p> + +<p>Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai, +madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout +changé et gâté mon naturel.»</p> + +<p>Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il +avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour +lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des +Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les +détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait +donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire +de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore +de se jeter dans le guêpier.</p> + +<p>Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr +personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde +de plus méprisable ni de plus semblable à lui.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> CHAPITRE XVI<br> +<span class="smaller">LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS</span> +Août-Décembre 1588</h2> + +<p>L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne +fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une +violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, <i>ab irato</i>, +il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours.</p> + +<p>Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais +Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas +l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet) +une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour +l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre.</p> + +<p>C'était le moment critique de l'<i>Armada</i>. L'ambassadeur <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> +Mendoza croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer +toute la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et, +avant tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De +là, en allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux +gentilshommes avec une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il +entra ainsi et montra au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. +Mais le roi lui montra une autre lettre qui disait que les Anglais +avaient canonné l'<i>Armada</i>, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille +hommes; qu'il n'y avait plus à songer à débarquer en Angleterre.</p> + +<p>Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en +sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à +Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre. +Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort +irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se +trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour +aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils +peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on +décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des +esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la +France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi, +et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche.</p> + +<p>Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on +connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette +décision.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant +même. Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie +Philippe II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la +langue française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22 +août, probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à +Mendoza que Guise pouvait se <i>justifier</i> de l'Union en rompant avec le +roi. Si l'<i>Armada</i> était battue, Farnèse était là tout entier, avec +ses trente mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans +les affaires de la France.</p> + +<p>Le premier service que Guise rendit à Philippe II, ce fut d'attacher à +la Ligue un certain Balagny, que la reine mère avait placé à Cambrai +pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alençon. +Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir +bientôt à l'Espagne.</p> + +<p>Sur la même frontière du Nord, le roi avait donné au duc de Nevers la +Picardie, que réclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers +passant par Paris, le prévôt des marchands et les Seize vinrent à son +hôtel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui défendirent d'y +songer.</p> + +<p>Quoiqu'il fût stipulé dans le traité qu'on rendrait la Bastille au +roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un +des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent +des Seize.</p> + +<p>Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui démontra son néant, ce +fut la défense que la Ligue fit au Parlement de vérifier les lettres +royales données au comte de Soissons, fils du prince de Condé, pour le +<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> laver d'avoir porté les armes avec les hérétiques. Le +<i>peuple</i> s'y opposa, disant qu'un tel péché exigeait que le comte +allât à Rome. Guise tenait extrêmement à ce qu'il ne fût pas +réhabilité et restât incapable de succéder à la couronne, comme +<i>fauteur d'hérésie</i>.</p> + +<p>De plus, Guise aurait voulu que son fils épousât la nièce du pape. Et +le roi la demandait pour le comte de Soissons.</p> + +<p>Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il +paraissait déterminé à le pousser à l'extrême. Le mouvement, comprimé, +mais très-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever +le roi, dût-il lui-même tomber sous l'influence espagnole. Sans doute +aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de +l'<i>Armada</i>. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'était +plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Démon du Midi, qui +semblait tenir ou fermer à son choix l'outre des tempêtes.</p> + +<p>L'élection des États fut travaillée par toute la France avec une furie +extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de +ligueur modéré, mais seulement les emportés, les casse-cous de la +faction. Le Tiers parti, épouvanté, ne savait que dire. À Chartres +même, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue, +effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'épée ne tenait +à rien; et, derrière l'épée, c'était le bâton de la populace, soldée +par les prêtres; et, derrière la populace, c'était l'Espagnol, les +trente mille hommes de Farnèse, prêts à renouveler en France, dans +chaque ville, le sac d'Anvers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Pas un des élus n'était homme connu, sauf quelques-uns dans +la noblesse. C'était généralement la basse bourgeoisie, inepte et +envieuse du voisin, laquelle, flattée par les seigneurs, eût fait des +crimes pour eux.</p> + +<p>Qu'étaient, que voulaient ces États qui venaient, disaient-ils, au +secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mêmes? +Mais le roi venait justement de leur ôter tout prétexte. Il envoyait +deux armées contre l'hérésie, l'une sous le frère même de Guise, +l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'était également la +Saint-Barthélemy.</p> + +<p>S'il y avait dans les députés quelques hommes de bonne foi, il faut +croire que la passion les rendait à moitié fous. Le programme qu'on +leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de +l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien +plutôt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester à +Trente, à Rome et partout, la <i>liberté</i> qu'elle écrasait; il rappelle +le courage du clergé, lorsque, prié d'aider à l'État (mai 1561), il +refusa héroïquement <i>au nom de la liberté</i>.</p> + +<p>Ce programme, rédigé certainement par les Jésuites sur la table de +Mendoza, propose à la France d'imiter les nobles libertés castillanes, +les assemblées des Cortès (blessées à mort par Charles-Quint, et +poursuivies au moment même par Philippe II en Aragon).</p> + +<p>Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les États y +gouvernent tout.</p> + +<p>Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable! +Et qui jamais put espérer d'en approcher dans le faux? Ces libres +États, sortis <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> de la nationalité et défenses de la patrie, +ils les attestaient ici pour espagnoliser la France et pour étrangler +la patrie.</p> + +<p>Revenons. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le +cardinal de Guise, un furieux; président du Tiers État l'un des Seize, +la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la +révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut +présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi +personnel d'Henri III.</p> + +<p>Avant même d'exister, je veux dire d'être constitué, le Tiers dit +toute sa pensée: <i>supprimer l'impôt</i>, désarmer le roi.</p> + +<p>Tout impôt établi depuis 1576, supprimé. Et cependant la valeur de +l'argent ayant infiniment changé, il avait bien fallu que l'impôt +montât avec tout le reste.</p> + +<p>La seconde pensée des États fut de censurer la <i>tolérance du roi</i>. Le +jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un maître +d'école flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet. +Plusieurs mots sentaient le sang: «Longue patience méprisée est cause +de <i>rigueur sans pitié</i>.»</p> + +<p>J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolérance du +roi s'adressent au pénitent des Jésuites, au confrère des flagellants, +à l'homme qui conseilla la Saint-Barthélemy!</p> + +<p>Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour +gouverner la république française. La situation rappelle et rappellera +de plus en plus la misérable Pologne de la fin du siècle dernier, +lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, régnait sur <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> +le roi avec un mélange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et +de fureur.</p> + +<p>L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir +mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages à ceux de +provinces, et de ceux-ci au syndic général qui suivra le roi et le +gardera à vue, tout se tient, tout se lie. La tête du système est le +protecteur étranger.</p> + +<p>On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, on forçait le roi à la +commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): «Jamais +roi, <i>ayant été hérétique</i>, ne nous gouvernera.»</p> + +<p>«Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une +succession de cent écus, encore serait-il juste de s'expliquer avec +lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!»</p> + +<p>Il faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait <i>avec +respect</i>, componction: «Je le sais, messieurs, <i>peccavi</i>, j'ai offensé +Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma maison au petit pied. S'il y +avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment +voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-là? Comment +voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous +perdre, et l'État avec nous.»</p> + +<p>Les soufflets tombaient comme grêle. L'un disait, comme cette vieille +de l'antiquité à Trajan: «Alors, ne soyez donc point roi.» L'autre: +«Ses paroles ne sont que vent.» Le roi faisait la sourde oreille.</p> + +<p>Il était pris par la famine. Ses gardes n'étaient plus payés. Ses +quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour +solitaire, froide cuisine, visages <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> allongés. Dans cette +extrémité, il s'adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui. +Guise, en effet, intercéda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs +étaient incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Un +autre disait: «La marmite du roi est renversée, messieurs; allons, +faites-la donc bouillir.»</p> + +<p>Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpéric. Le négociateur +Schomberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il +risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si +lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait +son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'étant plus un +homme ni un mâle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la +résolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie écrivait: +«Le duc sera toujours à temps pour le prévenir.» Le Vénitien Morosini, +légat du pape et ami d'Henri III, en écrivait autant à Rome.</p> + +<p>Guise tenait le roi de très-près, logeait dans le château, et, comme +grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les +moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache, +Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la +vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous +le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et +le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la +seule chose sage qu'il eût faite en sa vie. Avant l'ouverture des +États, il avait renvoyé tout son conseil, tous les hommes de sa mère, +spécialement ses deux âmes damnées, le <i>petit coquin</i> Villeroy, et le +très-douteux Cheverny, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> qui avait une parente mariée chez les +Guises. À la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon, +Ruzé, jadis son homme d'affaires, et un certain Révol, que d'Épernon +lui avait désigné comme un homme sûr. Ces braves gens étaient trop +subalternes, trop peu fins, pour flairer les choses. Dès lors, il +était comme seul.</p> + +<p>Il arrive aux mourants d'avoir des moments très-lucides; il avait +compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était +d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les +dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises, +n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus +entrait-elle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi. +Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux, +continuer son rôle de négociatrice éternelle et d'entremetteuse.</p> + +<p>Pris ainsi de partout, n'ayant plus même son logis, comme un lièvre +entre deux sillons, le roi devint très-clairvoyant et plein de +stratégie. La peur fut pour lui un sixième sens. Il avait l'oreille +dressée, était attentif à trois choses:</p> + +<p>1<sup>o</sup> À Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince +du sang pour sa nièce, et il en tira un bon légat, partial pour lui. +C'était le Vénitien Morosini. Henri III adorait Venise et en était +aimé. Un tel légat pouvait le servir fort s'il venait à tuer Guise.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le plus beau eût été de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut +pas loin de croire qu'il aurait cette <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> joie. Pour une affaire +de femme, Guise et son frère Mayenne tirèrent l'épée; ils étaient sur +le terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle était cette race +lorraine, que tous étaient envieux de tous. Les frères de Guise et ses +cousins le jalousaient à mort, le dénonçaient au roi, ne cessaient de +lui dire que Guise lui jouerait un mauvais tour.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le roi n'était pas sûr que le pape le soutiendrait contre Guise et +l'Espagne. Aussi, en regardant de ce côté à droite, il regardait à +gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada +prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant +lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'était Sully) était dans +Blois, vite il le fit venir, mais bien secrètement. Il lui dit qu'il +ne demandait pas mieux que de donner la main à son maître. Mais +comment? Il était captif. Guise vivant, il ne pouvait rien.</p> + +<p>Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'était emparé du marquisat +de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un +frère de Guise (frère de mère), devenu général de Savoie.</p> + +<p>La France, au bout d'un siècle, enfin chassée de l'Italie! bravée par +un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le +Savoyard en frappe une médaille, le <i>Centaure</i> (franco-italien) <i>qui, +du pied, foule la couronne de France</i>.</p> + +<p>Cela fut amèrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne +sent rien, puis est sensible tout à coup, avait fait peu d'attention à +la conduite des ligueurs à Boulogne, à Calais, au Havre, dans le +moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> ouverts à +l'Espagnol, c'était bien autre chose que cette petite et lointaine +affaire de Saluces, question surtout de vanité. Celle de la noblesse +s'éveilla, s'indigna; elle en voulut à Guise, qu'elle croyait auteur +de la chose.</p> + +<p>Loin de là, l'affaire de Saluces, brusquée sans son avis, le +contrariait réellement. Il n'y trouva remède, sinon de dire que +c'était le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-même, +livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre «aussitôt +que l'hérésie serait extirpée en France.» À quoi le Savoyard fit une +étrange réponse, et qui étonna tout le monde: «Qu'il était prêt de +mettre tout dans les mains du frère de M. de Guise.»</p> + +<p>Mot terrible qui porta un grand coup à sa popularité et le montra tout +Espagnol. Mot précieux pour Henri III. Il crut que son homme était +mûr, et qu'on pouvait le tuer.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XVII<br> +<span class="smaller">MORT D'HENRI DE GUISE<br> +Décembre 1588</span></h2> + +<p>Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva. +Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui +attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se +battre. Mais, ce jour-là, ce fut une bataille en règle; les pages +royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main; il y +eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y +crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le +cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et +marcha sur le château avec ses bandes. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Le duc de Longueville +et le maréchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des +États vinrent aussi, l'épée nue. Au château, il y eut panique. On se +battait dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de +son cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et +jasait avec elle, disant toujours froidement: «Ce n'est rien.» Ses +gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient +ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et +tournés vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes, +finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à +l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le +fouet.</p> + +<p>On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par +hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il était très-flottant, +ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé +le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la +noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se +hâtaient pas de le faire nommer connétable.</p> + +<p>Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait +occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut +amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla +la mort de Guise. La sœur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla +publiquement le dénoncer au roi. Le maréchal d'Aumont, allié (par +mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise, pour le +gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier, +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il +voulait lui signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras +jusqu'au coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en +fut pas dupe; il l'arrêta et dit tout au roi.</p> + +<p>Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il +visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et +menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un +premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait, +il se justifiait aux dépens de ses amis. Cela lui avait ôté beaucoup +d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces +petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la <i>malice de +M. de Guise</i>.</p> + +<p>Cette malice avait été parfois quelque peu loin. Sans parler de la +petite malice de la Saint-Barthélemy, des affaires de Salcède et +autres assassins d'Alençon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement +d'une liberté qu'on avait en ce siècle, de faire tuer en duel ceux +qu'on n'assassinait pas. Les duels à mort des premiers mignons ne +furent nullement des hasards.</p> + +<p>L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait +à picoter, c'était un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine +des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le +provoquait, tâchait de le faire dégaîner.</p> + +<p>Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un +mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux +personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont +et M. de <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la +fermeté à Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue. Il leur dit +qu'il ne pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le +duc ou lui mourrait.</p> + +<p>L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son +procès. Le roi haussa les épaules: «Et où trouverez-vous des témoins, +des gardes, des juges?» Le maréchal dit: «Il faut le tuer.»</p> + +<p>Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de +l'avis du maréchal.</p> + +<p>L'homme le plus brave qu'il eût était Crillon. Il le fit venir. Mais +le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne +ne convenait pas «à un homme de sa condition,» mais qu'il serait +charmé de le tuer en duel.</p> + +<p>On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre, +jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la +chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu, +lui dit à la sortie: «Vous avez été bien dévotieux.» Le duc avoua que +c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait +l'obliger de la lire.</p> + +<p>Il suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur, lui disant +que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces, +il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait +chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile.</p> + +<p>Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans +sa chambre, il exhala son désespoir, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> sa fureur, jeta son +petit chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un +conseil se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les +avis qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait.</p> + +<p>Il y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque +de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des +marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville.</p> + +<p>M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau +si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait +passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais +à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout +ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra +pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.</p> + +<p>Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour +les deux avis à la fois: «Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes +perdus...—Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout +prenez garde à vous.» C'était après souper, et le vieillard était plus +tendre encore qu'à l'ordinaire.</p> + +<p>Marteau dit rudement: «Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien +craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier: il faut prévenir.» +Comment? Il ne le disait pas.</p> + +<p>Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit: «M. +de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince +bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et +pas d'appréhension. Il exécutera son dessein. Il ne fait pas bon +<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> ici, point sûr. Il nous faut nous lever, et <i>agir avant +lui</i>.»</p> + +<p>Guise dit: «Menneville a raison, et plus que tous les autres... +Néanmoins, au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la +mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte.»</p> + +<p>Il répondait ainsi à ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne +proposaient pas de fuir, mais d'<i>agir</i>; apparemment de susciter un +mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément.</p> + +<p>Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il +était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis.</p> + +<p>Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre +à l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie +monastique, la dévotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donné +la nausée. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était +de voir son parti à plein, au grand jour et sans ombre.</p> + +<p>Son élégance princière et son insolence intérieure l'éloignaient des +petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains +sales. Le célèbre Montaigne, très-fin observateur, qui avait fort +connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le +premier n'était guère catholique, et le second guère protestant. +Guise, s'il n'eût été condamné dès l'enfance au rôle de chef des +catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des reîtres du Rhin, +à la confession d'Augsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal +de Lorraine, avaient un moment paru adopter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> De Thou, dans ses Mémoires, apprend une chose curieuse. Comme +il passait à Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi, +après avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le +jeune magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de +Guise, mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de +lui, il ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins. +Schomberg le dit à Guise, qui n'y contredit pas. «Que voulez-vous? +dit-il? j'ai toujours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il +me faut des amis, et je prends ce qui vient à moi.»</p> + +<p>Cet indigne entourage le condamnait à chaque instant à plaider de +mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment +même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château, +qui faisait métier d'enlever et de mettre chez lui, dans des +basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aisés; il les disait +protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les +faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui +faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et, +sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui +réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit la mettait à néant.</p> + +<p>Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et +n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il +cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait +par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondaines, +qui ne se présentaient que trop. Les <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> dames, toujours tendres +pour l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. À son néant +moral s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent +des défaillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui +un drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le cœur +quand ces faiblesses le prenaient.</p> + +<p>Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil), +c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont +il était enveloppé. Cela l'enracinait à Blois et dans ce fatal +château.</p> + +<p>Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt +que plus tard. Chaque nuit, il disait: «Pas encore.»</p> + +<p>Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu +après l'événement, que le 22 décembre Guise avait pris son parti, et, +dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il +partait le lendemain.</p> + +<p>De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força +d'agir.</p> + +<p>La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné, +et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci +était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de +prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une +grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi, +Guise était obligé, ces jours-là, de laisser son monde au haut de +l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il +devait se trouver <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> séparé par deux pièces (celles du conseil +et de l'antichambre) de ceux qui l'auraient défendu.</p> + +<p>Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Crillon, qui se chargea de +garder les dehors et de fermer à temps les portes du château. Il fit +venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le +passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de +manière à l'isoler de sa suite.</p> + +<p>Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne +heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à +une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande +allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il +ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie +des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son +cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon. À minuit, il lui +dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à l'huissier Du Halde +qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même +trouvez-vous ici.» Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la +reine.</p> + +<p>Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à +cinq avis. Et il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en +venait encore. «Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire +attention à tout cela.» Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya +l'avertisseur: «Dormons, et allez vous coucher.» Il faisait ainsi le +brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper, +il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment +audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> +où il avait écrit: «Il n'oserait.» Ce qui n'était pas mépriser +seulement le péril, mais le provoquer.</p> + +<p>De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine +mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à De Thou: «Le roi le +tuera.» La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri +III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de +près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle +dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de +désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser.</p> + +<p>«Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heurte à la +chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première +femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. «C'est Du +Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.—Il dort et la reine +aussi.—Éveillez-le, répondit Du Halde; il me l'a commandé, ou je +heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux.» Le roy, qui ne +dormoit point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant +parler, demande à la demoiselle ce que c'est. «Sire, dit-elle, c'est +M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.—Prolant, dit le roi, mes +bottines, ma robe et mon bougeoir.» Il se lève, et, laissant la reine +dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étoient le sieur de +Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites +cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y +monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et +y enferme le sieur Du Halde et successivement <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> les +quarante-cinq qui arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.»</p> + +<p>«Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère +ne s'éveille.»</p> + +<p>Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et +misérable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu +si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa +maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait +toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu, +mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que +cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait +droit de tuer.</p> + +<p>Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que +d'attendre. Un Périac, frappant de la main contre la poitrine du roi: +«Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.»</p> + +<p>Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait, +disait-il toujours, d'éveiller la reine mère.</p> + +<p>«Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards.» Il s'en +trouva huit; celui de Périac était d'Écosse. Le capitaine Longnac prit +seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et +l'épée. Il les plaça dans l'antichambre. Et les autres furent mis +ailleurs.</p> + +<p>Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de +première force, le Gascon La Bastide, avec le secrétaire Révol, homme +de d'Épernon. Le parent de d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans +la chambre <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> pour être sûr que le roi ne changerait pas de +résolution. Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien +décidé et confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans +un cabinet pour mettre ordre à sa conscience.</p> + +<p>Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une +assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne +pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la +tête dans l'antichambre, disant aux huit: «Surtout n'allez pas vous +faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en +serais bien fâché.»</p> + +<p>Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les +royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de +Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et +Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise, +arrivèrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique logé dans le +château.</p> + +<p>Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il +plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand +on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il +passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur +le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le +palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu, +averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres +diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour +être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant +d'autant mieux son personnage de <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> mendiant, disait d'une voix +lamentable: «Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans +cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voilà perdus, +ruinés.» Tous le suivaient, le chapeau à la main.</p> + +<p>Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la +scène changea derrière lui. Les gardes nettoyèrent l'escalier des +pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Crillon ferma le +château.</p> + +<p>Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d'esprit de lui +envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: «Sauvez-vous! ou +vous êtes mort!» Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.</p> + +<p>Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se +troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de +sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: «J'ai froid,» dit-il. +Son habit de satin expliquait du reste cette parole: «Que l'on fasse +du feu.» Et puis: «Le cœur me faut... Monsieur de Morfontaine, +pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques +bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve +de rose.» On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut +se contenter.</p> + +<p>Son œil, du côté de sa balafre, pleurait. Sous ce prétexte, il dit +au trésorier de l'épargne: «Monsieur Hotman, voudriez-vous voir à la +porte de l'escalier s'il n'y a pas là un de mes pages ou quelque autre +pour m'apporter un mouchoir?» Hotman sortit, mais il paraît qu'il ne +put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un +mouchoir au duc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à +Révol: «Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon +vieux cabinet.» Révol fut arrêté aux portes par l'huissier dans +l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. «Mon Dieu! +s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me +gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol.—Il n'y a +point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu +ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande.» Le roi commanda de lui +ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de +Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol +entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et +lui ayant dit: «Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux +cabinet», il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi. +Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur +le tapis: «Messieurs, dit-il, qui en veut?» Il se lève; il trousse son +manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main +de même côté, et dit: «Adieu messieurs.» Il heurte à la porte. +L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi.</p> + +<p>Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux, +ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne +daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme +par respect.</p> + +<p>«À deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main +droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui +le suivoient, fut <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> tout soudain saisi au bras par le sieur de +Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que +le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps +il est par lui frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche, +disant: «Ah! traître, tu en mourras.» En même instant, le sieur des +Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par +derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et +le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à +tous ces coups: «Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis!» Et, +lorsqu'il se sentit frappé d'un coup de poignard sur le croupion par +le sieur de Périac, il s'écria plus haut: «Miséricorde!» Et, bien +qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il +ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à +l'autre, au pied du lit du roi, où il tomba.</p> + +<p>«Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y +ayant qu'une muraille de cloison entre deux: «Ah! on tue mon frère.» +Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui, +mettant la main sur son épée: «Ne bougez pas, dit-il, mordieu; +monsieur, le roi a affaire de vous.» Alors l'archevêque de Lyon, fort +effrayé et joignant les mains: «Nos vies, dit-il, sont entre les mains +de Dieu et du roi.»</p> + +<p>«Après que le roi eut su que c'en étoit fait, il va à la porte du +cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la +place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il +avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un +<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y +trouva une petite bourse où il y avoit douze écus d'or et un billet de +papier où étoient écrits, de la main du duc, ces mots: «Pour +entretenir la guerre en France, il faut sept cent mille livres tous +les mois.» Un cœur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le +sieur d'Antraguet.</p> + +<p>«Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant +encore à ce corps quelque petit mouvement, lui dit: «Monsieur, pendant +qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au +roi.» Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir, +comme d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau +gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux +heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur +de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps +par son exécuteur en cette première salle qui est en bas à la main +droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à +la rivière.»</p> + +<p>D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire: +«Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant!» Prophétie +involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-être, elle +inventa.</p> + +<p>D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à +coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au +visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original +avait tout à la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +d'esprit, des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin +d'Italie.</p> + +<p>Sa grande affaire était de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en +dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol. +L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi. +Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement, +voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape, +l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à +la messe.</p> + +<p>Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce +La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait +Guise; il dit à cet ami: «Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est +mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice.»</p> + +<p>Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un +arrêt du conseil contre sa ville: «Monsieur l'évêque, dit-il, vous +avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous +serez condamné vous-même.»</p> + +<p>On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la +maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les +promesses qu'ils firent de calmer Paris.</p> + +<p>Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages +personnels, n'en furent pas moins lâchés.</p> + +<p>Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du +mort, que le roi tenait sur sa tête <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> dans un grand galetas +qu'il avait fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il +jetait feu et flamme, «ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que +menaces, ne haletoit que sang.» Ce prêtre était un militaire; de temps +à autre il jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête +d'un parti de cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il +ne s'en croyait pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui +entouraient le roi et qui avaient participé à l'acte avaient à +attendre du cardinal de grandes vengeances. Ils lui dirent ces +menaces, et, cela ne suffisant pas, ils régalèrent le roi des brocards +dont il le criblait. Un jour que quelqu'un lui disait: «Vous piquez +trop le roi.—Il ne marche qu'autant qu'on le pique.» Et, voyant aux +armes du roi les deux couronnes de France et de Pologne: «Le tondeur +fera la troisième.» Et il ajoutait en grinçant: «Oui, je tiendrai sa +tête entre mes jambes, pour lui faire, avec un poignard, sa couronne +de capucin.»</p> + +<p>L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la +veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête l'eût sauvé. Mais, le +matin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son +grenier, à jurer, menacer. Le roi réfléchit qu'après tout il avait le +légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant +à la tonsure et à la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le +danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin +les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que +de saint Thomas de Cantorbéry. Donc: «Expédions-le, dit-il, qu'on ne +m'en parle plus.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre +affaire, se chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens +voulant tuer un cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire: on +eut quatre soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il +les vit venir, il dit à M. de Lyon, enfermé avec lui: «Monsieur, ceci +vous regarde; pensez à Dieu.—Non, monseigneur, c'est de vous qu'il +s'agit.» Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le +couloir, fut tué.</p> + +<p>Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir +la figure de sa mère. Dès le 23, sur l'acte même et Guise étant tout +chaud, il s'était donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui +conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était +malade: «Madame, comment vous portez-vous?—Oh! mon fils, +doucement.—Moi, très-bien, je suis roi de France, j'ai tué le roi de +Paris.»</p> + +<p>Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: «Je prie Dieu que +bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.—C'est selon, +madame...—Donnez-moi son fils et M. de Nemours.—Leurs corps? Oui, +mais je garde leurs têtes.» Du reste, il ne voulait que la mortifier +par le refus; il ne les fit pas tuer.</p> + +<p>Elle avait espéré que Guise ayant l'avantage, mais un avantage +incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son +Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de +ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle +se retourne vite: «Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans.» +Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de +Navarre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter +chez le cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était +fait et lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la +reçut avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces +colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits +enfants: «Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous +faites tous mourir!» Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et +conseillé, mis doucement le cerf au filet, lâché la meute. Il la +maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait +plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux côtés, elle était +prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde, +qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas.</p> + +<p>Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien. +Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses +paroles lui rentrèrent, lui restèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle +s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre +femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment «qu'elle +creva de dépit».</p> + +<p>Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5 +janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement +et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle +n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la +pleura d'un œil, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires.</p> + +<p>Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et +pensant que la succession ne payerait <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> pas leurs legs, +quoiqu'on vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan.</p> + +<p>Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie, et toujours ses astrologues +lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle +n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur +la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près, +l'hôtel de Soissons (Halle au Blé), dont on voit encore la tourelle. +Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un +lieu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa +là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain, +homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la +vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme +s'envolât on ne sait trop où.</p> + +<p>Il n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on l'eût jetée +à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à +Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils +n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins.</p> + +<p>Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois on n'avait +pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si +mauvais dans l'église, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en +terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit +dont personne ne se doutait.</p> + +<p>Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à +Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est à lui seul +une sorte de chapelle, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> et où elle s'était fait sculpter +classiquement, c'est-à-dire toute nue.</p> + +<p>Le cœur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux +Célestins dans cette urne dorée qu'on voit maintenant au Louvre, +soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon, +qui certainement sont des portraits. Ces belles sont là chargées de +figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans +le cœur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité.</p> + +<p>Si l'inscription ne le disait, on verrait plutôt dans la ronde +gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et +des heures, le chœur insouciant qu'elles mènent en se moquant de +nous.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> CHAPITRE XVIII<br> +<span class="smaller">LE TERRORISME DE LA LIGUE<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a><br> +1589</span></h2> + +<p>Peu avant l'événement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de +Blois à Paris et prenant congé du roi, l'attendit au passage dans un +couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la +main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ne lui +dit rien, si grandes étaient son irrésolution et les perplexités de +son esprit.</p> + +<p>Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il +avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu +avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon, +en tirer les <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il +eût imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la mort +des Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa +vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement +approvisionné; en huit jours, il était au Louvre, et proclamait à main +armée son édit de 1576, l'édit de tolérance et de pacification. Eût-il +réussi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tombé sans honneur.</p> + +<p>Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait +intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait +pas de réconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il était, +qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le +roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le +premier si faible! le second si grand!</p> + +<p>Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers +de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le +génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe. +Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées +d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout: +«Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors +viendrait l'Espagnol.»</p> + +<p>On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa +partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas +d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de +l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord +là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée +espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol. +Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par +un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à +l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le +peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement +au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout, +et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence +de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.</p> + +<p>Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le +public imbu d'idées fausses.</p> + +<p>Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande +machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier +toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer +ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans +le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste, +qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?</p> + +<p>Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son +coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point +effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des +Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident, +l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +manipulations secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils +recevaient d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet +argent. Cet archevêque, Espinac, qui couchait avec sa sœur, n'en +était pas moins terrible pour les mœurs du roi; il avait écrit sur +lui et sur Épernon, en langage de Sodome, le <i>Gaveston</i>, livre +effroyable, qui appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard +empalé par sa bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, +avait bien quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les +mains du légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre +en justice et pas même comme témoin.</p> + +<p>Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le +monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à +un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la +Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était +inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son +maître devenir ce qu'il pourrait.</p> + +<p>Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de +France, «roi de Blois et de Beaugency.»</p> + +<p>Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui +allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il +lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens. +Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»</p> + +<p>La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de cœur avec ses +parents, et, sous main, écrivait aux Guises.</p> + +<p>Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> que ce +pauvre hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job.</p> + +<p>Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la +mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le +croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant +confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On +courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner +l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que +d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est +terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine +dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à +sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se +précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée, +très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se +traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le cœur +de tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue +ce ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de +Noël), on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en +revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce +premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau +dans le cœur.</p> + +<p>Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme +quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit +venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul +prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile, +faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il +n'en faut pas plus pour drapeau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon +Guincestre, qui s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita +de même le roi; il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait +trouvé le mystère d'<i>Henri de Valois</i>, que ce nom, par son anagramme, +donnait le <i>Vilain Hérode</i>, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode +empoisonneur et assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du +Parlement, devant le Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit +en devoir d'arracher du portail les armes de France et de Pologne, de +les briser et de marcher dessus.</p> + +<p>Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à +Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus +Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre +sur leurs tombeaux.</p> + +<p>Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment +de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé +la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.»</p> + +<p>Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16 +janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy, +entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la +main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère +osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux +même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes +désignées et tous s'en vont à la Bastille.</p> + +<p>À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs +d'eau et portefaix, qui auraient assez <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> aimé à les assommer, +pensant que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage, +s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un +rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président +Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide; +on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir, +parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il +avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il +crut être habile en faisant en cachette une protestation où il +assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait +pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à +Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme, +assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère +Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui +reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant +demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le +prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet +homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de +Paris.</p> + +<p>Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais +sa furieuse sœur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son +lit pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait +qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi.</p> + +<p>Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un +héros, un dieu de Henri de Guise, avait <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> eu justement pour +effet de mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits +une solide opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne +pouvaient le tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait +eu contre lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre +d'achoppement de tous les prétendants.</p> + +<p>Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des +Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute +préparée du <i>Conseil général de l'Union</i> que Paris créait pour la +France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept +gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault +secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à +lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter +quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider +l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault +n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il +faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit +mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille +hommes.»</p> + +<p>De sorte que le vainqueur, le <i>Conseil général</i>, était presque aussi +dépendant que le vaincu, le Parlement.</p> + +<p>Pour consoler un peu le <i>Conseil</i> de sa nullité, on le payait +grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois, +forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.</p> + +<p>Le <i>Conseil</i> avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour +toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait +déjà la diminution. Et <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> personne d'ailleurs ne payait, du +moins nulle taxe générale.</p> + +<p>Chaque ville avait assez à faire de suffire aux <i>razzias</i> locales que +faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou +les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les +besoins ou prétextes de la guerre civile.</p> + +<p>Mais ce qui rendit le <i>Conseil de l'Union</i> bien autrement populaire, +ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'<i>autorisation donnée aux +locataires de ne plus payer le loyer</i>. Il y eut réduction expresse +d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.</p> + +<p>Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres +vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe +ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer, +de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir +perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère +un paradis relatif.</p> + +<p>Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande +douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge +qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les +rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure +profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le cœur de +cet infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain +appelé tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!</p> + +<p>De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes +qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: <i>le clergé +dispensa le peuple de <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> payer impôts et loyers; le peuple +dispensa le clergé de payer la rente publique</i>.</p> + +<p>Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et +rentiers ne reçut plus rien.</p> + +<p>Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les +uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient +petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent +francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes +ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la +singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se +dispenser de payer la rente.</p> + +<p>Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le +mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce +qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.</p> + +<p>Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette +victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants +robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin, +etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu +de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion +d'un <i>bon</i> patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils +comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française. +Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils +ont bon cœur, et leurs <i>pratiques</i> peuvent les faire aller loin; +ils ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien +aisément du bâton.</p> + +<p>La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> +comme contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de +faire enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à +Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une +part à la Saint-Barthélemy,—la voilà, cette bourgeoisie catholique, +qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule, +elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne +rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant +ravagés.</p> + +<p>Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts +niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les +pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à +manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes +(l'Estoile.)</p> + +<p>Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la +Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique +où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors, +non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande +police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au +fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne +savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne +voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le +commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne, +pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que, +comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien +autre idéal que celui des Jacobins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que, +le jour du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient +aux églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand +elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du +troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les +recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles +étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la +sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de +laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes +ou leurs maisons.</p> + +<p>Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens +énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les +nobles des ennemis de la Ligue?</p> + +<p>La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela, +non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir +s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un +cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre.</p> + +<p>Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces +d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et +les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y +est seul.</p> + +<p>Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes, +devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion +horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les +autres, par <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> la profondeur d'une inquisition mutuelle, +domestique, intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force +de peur.</p> + +<p>Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin +de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous +jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant +ceux-là.</p> + +<p>À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier +de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon +homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais, +dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites, +pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux +contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants, +en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers, +etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il +avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot, +tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des +Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons, +il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine, +sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une +hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour +hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut +sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une +absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos +que dans la mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de +Duranti, premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique, +qui avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci +chez lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar +d'Avignon. Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un +livre des cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du +<i>De divinis officiis</i>, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à +Rome aux dépens de Sixte-Quint.</p> + +<p>Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue.</p> + +<p>L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à +la tête du peuple pour la déchéance du roi.</p> + +<p>Duranti y résista.</p> + +<p>Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux +Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que +Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville.</p> + +<p>Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent; +on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa +femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils +voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui +perça le cœur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où +pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se +divertirent tout le jour à lui arracher la barbe.</p> + +<p>Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions, +violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de terreur. +Ce sont des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer, +où l'on passe sous l'œil perspicace des tyrans du jour, notant un à +un leurs moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant +l'un, désignant l'autre.</p> + +<p>Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée +des mondains et leur sainteté subite.</p> + +<p>À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de +processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor. +On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et +filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes +et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le +Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue. +Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de +tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter, +avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et +aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute +mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur +le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus +agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en +souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent, +et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne +s'appliquait que trop bien.</p> + +<p>Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles +n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se +décida sans hésiter. <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Elle mit bas les robes et les jupes, +passa le drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une +simple dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne +ne se déconcerta pas. Elle avait lancé la mode.</p> + +<p>Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à +ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées +aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume.</p> + +<p>Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la +pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de +prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence; +honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés, +s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.</p> + +<p>Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons +voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant +très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte +Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au +bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits +pieds douillets sont agréables à Dieu.»</p> + +<p>Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise +des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente +duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près, +remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la +montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en +soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges, +passaient rapides <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> et violents avec d'aigres chants de <i>Dies +iræ</i>; aux haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer +plus loin), les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la +mèche, tout comme ils auraient éteint, foulé, soufflé <i>le Valois</i>.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> CHAPITRE XIX<br> +<span class="smaller">HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.<br> +MORT D'HENRI III.<br> +1589</span></h2> + +<p>Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement +les meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, œuvre capitale de la +langue, âcre et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un cœur ému, +mais si loyal et si sincère! Vous y chercherez en vain ceux de +Duplessis-Mornay, sa vie laborieuse, héroïque et sainte, écrite par +une sainte aussi, la pieuse dame de Mornay, écrite en présence de Dieu +et pour un enfant, déposition naïve, mais de celles qui emportent la +conviction et qui trancheraient tout en justice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des +secrétaires de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à +peine il existait.</p> + +<p>Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma +Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la +religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende. +Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard +éclipse en guerre le génie du prince de Parme.</p> + +<p>Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta +tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national! +J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes +heures: <i>les martyrs et les vrais héros!</i> Tout cela dans la poussière +et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les +Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande +galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard, +d'autres hochets sanglants.</p> + +<p>Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le +datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la +France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la +grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et +l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du +côté du joyeux Gascon.</p> + +<p>Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement: +«Mon brave <i>capitaine de cavalerie</i>.» Nous trouvons sévère aussi le +mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est +<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> qu'<i>un carabin</i>.» Nous dirions maintenant un hussard, bon +pour le coup de pistolet.</p> + +<p>Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En +France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV. +Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait +tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il +ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme, +de sa gaieté, de son regard.</p> + +<p>Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à +trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune +singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et +qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme +restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut +attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit +tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et +l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au +hasard des Dieux.</p> + +<p>Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si +rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire, +en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré, +refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite +sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au cœur de +Mornay.</p> + +<p>La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince +d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions +non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre +nous, nous <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) +de nous défendre, <i>vu l'équité et justice</i> du fait que nous +maintenons.»</p> + +<p>Cependant, de quel instrument ces grands cœurs se servaient-ils? De +celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit, +lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il +trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne +doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa +peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux +enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à +distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée +des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu +tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme +ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la +bataille, si on l'avait laissé faire.</p> + +<p>Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La +créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout +le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit +Shakespeare.</p> + +<p>Tâchons de saisir ce Protée.</p> + +<p>Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre, +<i>du gros garçon qui gâta tout</i>. Je veux dire de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si +flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était +protestante ou catholique.</p> + +<p>Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> le +Gargantua (paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le +récit rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon. +Pour plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté +un petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon.</p> + +<p>Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de +Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu +seras un vrai Béarnais.»</p> + +<p>Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit +qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant +écrivain. Ses billets sont des diamants.</p> + +<p>Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout +verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle. +Ainsi fut élevé <i>par l'usage</i>, par l'effet de l'entourage, de l'air +ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne. +Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir.</p> + +<p>Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les +enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez +les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le +marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous +<i>va-nu-pieds</i> à l'assaut de Brescia.</p> + +<p>Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux, +mis tout le monde sur les dents, alors <i>il forçait une danse</i>. Et lui +seul, alors, dansait.</p> + +<p>Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de +combat en combat. On lui <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> attribue follement de longues +pièces, ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il +n'avait pas la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques +lignes (hors de rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un +rendez-vous, un mot d'amour.</p> + +<p>Résumons:</p> + +<p>Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme +l'accuse son profil.</p> + +<p>Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un +François I<sup>er</sup>, mais plus familier, jasant volontiers avec toute +sorte de gens.</p> + +<p>Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que +cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du +terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut +la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes +amusantes qui dispensaient de payer.</p> + +<p>On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits +différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences.</p> + +<p>Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices. +Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la +seconde.</p> + +<p>Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout.</p> + +<p>Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et +point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs, +mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes. +Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en +était pas plus sûr.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure +qui le faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote +admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je +ne puis pas m'empêcher de la reproduire.</p> + +<p>Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en +se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine +mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne, +dit encore: «Qu'on cherche mon frère.—Mais le voici.—Non, madame, je +veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle +l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où +étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il +n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de +retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui +lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe +au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez +un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en +vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...—Monsieur, +dit alors la reine mère, ne dites pas cela.—Madame, je le dis, c'est +la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul +de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!»</p> + +<p>Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu +qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était +homme.</p> + +<p>Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de +la mort des Guises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant +seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise +n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la +fin sans le péril de leur vie.»</p> + +<p>Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui +dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions; +les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.</p> + +<p>«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes. +Qu'est-ce que vous me conseillez?</p> + +<p>—Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous +prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à +la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire +avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si +cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon, +vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne +pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé, +c'est vous.»</p> + +<p>Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée, +qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France, +de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de +vendre la place.</p> + +<p>Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui +devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit +rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et +pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix +armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> et +qu'elles se sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il +y parle avec une modération magnanime du sort des Guises, avec une +douleur sentie des maux universels, plus douloureusement encore de la +nécessité qu'il a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la +paix, mais solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.</p> + +<p>Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus +fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques +l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint +d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa sœur +naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois +lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant +surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette +négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir +d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le +commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le +roi de Navarre.</p> + +<p>L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances, +eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns +et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans +savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux +et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux +qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant +souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs +maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du +corps, les plaies du cœur, tout <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> disparut en ce moment. La +Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait +souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de +Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la +guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme +qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda, +par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de +deuil dont son cœur avait vécu, donnant son père à la Patrie!</p> + +<p>Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny), +qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères +égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de +trois semaines.» (1562.)</p> + +<p>Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille +tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice, +y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre +neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de +blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à +Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons, +déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un +enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau +tricolore de la république de Hollande.</p> + +<p>Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour +sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut +la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de +l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ce +furent les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour +acheter Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux +partis, l'irréprochable Mornay.</p> + +<p>Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force +redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure +partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils +imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant +pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe, +le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le +roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à +Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse, +toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage +opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les +Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par +son maître dans la grande affaire de France.</p> + +<p>Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est +qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de +résister, imagina d'appeler à son aide les <i>Gaultiers</i>. On nommait +ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la +Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours +de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne +les soutint pas; ils furent massacrés.</p> + +<p>Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore, +entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient +peur et horreur de <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la réconciliation de la France. Au +contraire, Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. +Pendant ce débat pour et contre, il arrive et le voici.</p> + +<p>Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par +Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le +crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa +figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice.</p> + +<p>Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive +décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les +avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les +rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à +Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe +étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher, +près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un +panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop +bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur +feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant +l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil +arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton +pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon.</p> + +<p>Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se +promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des +campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés +d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir +s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> se +rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot +pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous +s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction +de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français.</p> + +<p>Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant +son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page.</p> + +<p>Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre, +qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le +Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois, +Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne +fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la +maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.</p> + +<p>Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il +a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à +Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient +à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les +traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à +son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!»</p> + +<p>L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un +grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas, +est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes. +Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti. +Il envoie quinze cents arquebusiers, <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> qui, le soir, sous +Châtillon, arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, +vont fondre sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce +n'est pas à vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, +qui vous trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil.</p> + +<p>Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son +habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces, +pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit +pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes, +repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à +petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour, +«passionné pour les huguenots.»</p> + +<p>D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une +trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres +chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène +infâme et épouvantable.</p> + +<p>Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis, +qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés +fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force +cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier +Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore, +en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de +Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de +leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine +déroute, Menneville tué, <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Aumale éperdu qui se cache à +Saint-Denis; Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la +perte aussi. Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait +des chansons, une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...»</p> + +<p>En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était +la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol.</p> + +<p>Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le +très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait +persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait +sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de +leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena +cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par +Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille +Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre, +c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent +cessé par enchantement.</p> + +<p>Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait +les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il +n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de +ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils +sortiraient.</p> + +<p>Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était +montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du +haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette +ville <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du +sang.»</p> + +<p>Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était +fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans +les rues.</p> + +<p>Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque +projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient +bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas +trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de +Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de +clergie.</p> + +<p>Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait +tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs +moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui, +peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens, +dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel +Holopherne ne périrait que de leur main.</p> + +<p>Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, sœur des Guises, ce +fut elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte. +Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage +des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient +souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à +même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et +sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes, +s'enivraient du regard d'une grande princesse, sœur des héros et +des martyrs. Elle avait déjà trente-sept <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> ans, mais la +passion la relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la +colère, le désir et la peur, belle de la beauté des furies.</p> + +<p>Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde +riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en +faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.» +C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu +le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans +doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le +prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un +grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une +nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar +Gérard, l'assassin du prince d'Orange.</p> + +<p>Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les +moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être +invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient +devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.</p> + +<p>On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête +chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans +ce qu'ils appelaient la <i>chambre de méditation</i>, toute peinte de +diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le +paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir, +et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel, +un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait +prisonnier <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, +parce que, le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui +répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre, +qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce +n'était pas le meilleur.</p> + +<p>Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau +couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes +pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina +vers Saint-Cloud.</p> + +<p>Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du +roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le +lendemain, mardi 1<sup>er</sup> août, à huit heures, La Guesle le conduisit au +roi.</p> + +<p>«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut +averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise +percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit +que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se +courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on +diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent +le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant +fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit +encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du +comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit +chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors +le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et +commença à lire la lettre que le moine <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> lui avoit apportée, +pour l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif +à lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le +petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau +dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un +coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le +méchant moine, il m'a tué!»</p> + +<p>Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur +général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la +justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un +même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de +grands personnages.</p> + +<p>Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation +assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son +camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins +dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer +toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre, +qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589). +Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> CHAPITRE XX<br> +<span class="smaller">HENRI IV—ARQUES ET IVRY<br> +1589-1590</span></h2> + +<p>Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans +la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations +ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec +des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton. +Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou +les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la +main, faisant des vœux et promesses, desquelles on oyoit pour +conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!»</p> + +<p>Il n'y eut jamais un pareil avénement.</p> + +<p>Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était +encore là, un combat eut lieu <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> entre un huguenot, un vaillant +homme de guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je +lui mettrai la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait. +L'autre tomba roide mort.</p> + +<p>Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient +pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas +reconnaître le roi de Navarre.</p> + +<p>Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation, +l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas +catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques. +On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots +l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord, +la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il +avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de +Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins +furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques +Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces +redevenues catholiques.</p> + +<p>Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement +celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les +aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui +qui sauva le roi à Tours.</p> + +<p>Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les +fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient +cette comédie.</p> + +<p>Creusons la situation, et disons là comme elle est, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> comme +elle va se révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La +France, en ce moment morcelée en provinces que les gouverneurs +s'étaient impudemment appropriées, la France était réellement dans la +main de douze coquins.</p> + +<p>Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.</p> + +<p>Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job, +n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été +en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le +rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun +reconnut l'habit de l'ancien.</p> + +<p>Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un +capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé +comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le +craignaient.</p> + +<p>La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun +d'eux s'affermît <i>dans sa maison</i>. Ils appelaient déjà ainsi leurs +gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon, +un Rouen, un Toulouse.</p> + +<p>Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce +moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une +infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II, +lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne +des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient +pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans +le lointain comme une réserve de la Ligue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez +l'argent du pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien +obliger de financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour +aider très-peu, très-mal, la république de Hollande.</p> + +<p>Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais.</p> + +<p>Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer +de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui +couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils +se tenaient déliés et le quittaient.</p> + +<p>Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince, +celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un +certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait +grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa +langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé +au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients +et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au +sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi. +Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme +archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de +bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de +tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi +hérétique.</p> + +<p>Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi, +que lui prête d'Aubigné.</p> + +<p>Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> +imposait ne servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté +tout de même, converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du +temps, qu'il ne demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois, +il assemblerait un concile à cet effet et réunirait les États +généraux.</p> + +<p>Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs, +indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se +rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son +genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne +serez abandonné que des poltrons.»</p> + +<p>Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier +pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle +avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel +roi, des campagnes de brigand.</p> + +<p>On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle +fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents +cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui +donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie +de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que +souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le +sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs, +l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément, +étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils +le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de +vrais croyants, des chrétiens du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, s'ils eussent entendu +les <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand +coup de Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, +mettre sur l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et +le moine bourguignon.</p> + +<p>Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du +messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites +aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était +moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa +mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes +nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une +manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame +monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans +pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez +madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui +chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge +Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait +allaité», etc., etc.</p> + +<p>La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose +impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir, +quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force, +ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés, +jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un +vieillard, le cardinal de Bourbon.</p> + +<p>La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la +prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était +acculé, au plus <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> bas. Et jamais, en réalité, son courage ne +parut plus haut.</p> + +<p>Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire, +et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité.</p> + +<p>On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de +solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore +de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements.</p> + +<p>Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la +grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise +qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.»</p> + +<p>Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp +retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi +sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande.</p> + +<p>L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême +éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette +extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la +Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité, +se serait ralliée à lui.</p> + +<p>C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il +n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il +avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il +défendait le droit.</p> + +<p>La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée +par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours +étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la +conquête. Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la +royauté, Philippe II, très-franchement, dit <i>qu'il réclamait la France +comme héritage de l'infante</i>, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la +croyait reine de droit et <i>reine propriétaire</i>.</p> + +<p>De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne, +Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait +de l'étranger et les sauvait malgré eux.</p> + +<p>«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela +l'Anglais.»</p> + +<p>Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à +le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien, +n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer, +poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il +attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre +Calais<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des +ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les +mains sa vie et sa mort.</p> + +<p>Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un +détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept +mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille +hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il +serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait +des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais. +Mais Mendoza assurait <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qu'on ne le verrait pas passer. +Pourquoi? Parce qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome.</p> + +<p>Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout. +Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il +dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne +demande que vos cœurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.»</p> + +<p>Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon cœur, c'est merveille +de quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires +vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront +mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée +d'Arques.»</p> + +<p>Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait +tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne +voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une +mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement, +couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une +petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à +passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en +laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.</p> + +<p>Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée +douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers +huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure +eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser +quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques +<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments +s'échangèrent entre gens des deux partis.</p> + +<p>Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si +pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là +chez ses officiers, mieux pourvus.</p> + +<p>La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous +avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils +du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris. +Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés +par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons. +La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir +cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les +petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de +vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se +fortifier.</p> + +<p>Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il +se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre +le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un +grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de +cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de +Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant +tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes; +si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi, +tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant +un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces +lansquenets, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> trop habiles politiques, se refirent ligueurs à +cette vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand +désordre. Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands +présenta l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre. +Telle était sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette +extrême crise, que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit: +«Laissez cet homme-là.»</p> + +<p>Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait +en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!»</p> + +<p>Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève +de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes +contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement +chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée +la question du monde, le voici:</p> + +<p class="poem"> + Que Dieu se montre seulement<br> + Et l'on verra en un moment<br> +<span class="add1em">Abandonner la place.</span><br> + Le camp des ennemis épars<br> + Épouvanté de toutes parts<br> +<span class="add1em">Fuira devant ta face.</span><br> + On verra tout ce camp s'enfuir,<br> + Comme l'on voit s'évanouir<br> +<span class="add1em">Une épaisse fumée;</span><br> + Comme la cire fond au feu,<br> + Ainsi des méchants devant Dieu<br> +<span class="add1em">La force est consumée.</span></p> + +<p class="right20">(Psaume <span class="smcap">LXVIII</span>.)</p> + +<p>Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers +huguenots, prit de côté les ligueurs; <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> les lansquenets furent +écrasés, et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se +leva. Le château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à +parler d'en haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la +Ligue; le soleil avait reparu et la fortune de la France.</p> + +<p>Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un +régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre +au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et +mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des +meilleurs.</p> + +<p>Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa +prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français, +faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y +parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec +des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie +s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout +portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était +déjà l'artillerie légère du grand Frédéric.</p> + +<p>Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se +montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres, +les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de +Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce +secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.</p> + +<p>Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa +petite armée. Les catholiques, plus nombreux, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> y opprimaient +les huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de +Charles IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime +la part des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De +Thou, aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent +d'avoir un prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre +eux les Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent +battus et blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, +et ils allèrent chanter leurs psaumes en plein champ.</p> + +<p>Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de +recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les +catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la +majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants +plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut +salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie +tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut +avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son +pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que +l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.</p> + +<p>En réalité, il n'y eut pas de cœur, même chez les nations +catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement. +Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le +faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien +inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme +l'appelait d'Épernon), un allié catholique, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> un allié +italien, de cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise.</p> + +<p>Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela +dut jeter l'Europe!</p> + +<p>Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et +tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à +ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi +d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis +l'<i>Armada</i>.</p> + +<p>Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la +gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien +plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on +doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et +mit dans l'<i>Armada</i> douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le +désastre!</p> + +<p>D'autant plus ardents furent les vœux de Venise contre la Ligue et +l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À +l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise, +que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans +les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne +devaient pas sortir le soir.</p> + +<p>Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un +ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un +légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter +que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV.</p> + +<p>Des transports éclatent. On cherche un portrait de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> ce +nouveau roi. Un brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle +toile demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut +avoir le sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont +partout. L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les +éviter. On expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.</p> + +<p>La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la +traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de +l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était +pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre +Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des +protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison +d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire.</p> + +<p>Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même. +Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il +en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate +résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le <i>non</i> des belles +auquel on ne doit jamais s'arrêter.</p> + +<p>D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud. +Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de +Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la +Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus, +assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au +cheval; il manque de se noyer.</p> + +<p>Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain, +l'ancien faubourg protestant. Les <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> psaumes furent de nouveau +chantés au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, +il y avait plus de trente années.</p> + +<p>Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du +pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et +nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le +grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient +déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De +Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis.</p> + +<p>Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince +de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne +six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze +cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore +une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes. +Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il +ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au +couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements, +comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort +sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay, +entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus +brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup +de dé.»</p> + +<p>Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie +française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid +et mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au +contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins.</p> + +<p>Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté +merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque +un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son +cheval. Il dit:</p> + +<p>«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le +trouverez toujours au chemin de la victoire.»</p> + +<p>Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su +que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne +donneraient pas un coup.</p> + +<p>En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait +force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient. +L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et, +au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le +terrain était plus bas.</p> + +<p>D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par +bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe. +Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur +celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus +heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs +de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre. +Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya. +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se +rendirent.</p> + +<p>Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à +Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur +l'étranger!»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> CHAPITRE XXI<br> +<span class="smaller">SIÉGE DE PARIS<br> +1590-1592</span></h2> + +<p>La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590), +éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se +révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises, +allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit, +devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un +capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne, +inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, <i>la royauté de +l'étranger</i>.</p> + +<p>L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et +son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria, +voilà les rois de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Paris. Nous allons les voir y frapper +monnaie, gouverner et nourrir le peuple; les <i>chaudrons des Espagnols</i> +et les sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui +convertiront la foule à la royauté de l'Inquisition.</p> + +<p>Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré, +devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.</p> + +<p>La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle +intéressait le plus. La mère et la sœur de Mayenne vinrent, +palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit +froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.» +Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne +pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.»</p> + +<p>Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait +été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait +rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison +de Guise.</p> + +<p>De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se +précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous +les côtés.</p> + +<p>Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute +protection.</p> + +<p>Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le +Languedoc.</p> + +<p>Le duc de Mercœur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter +que l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa +Bretagne, il ne s'adressait qu'à <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Philippe II, et il en reçut +un très-beau secours de deux ou trois mille Espagnols.</p> + +<p>La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans +cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis +catholiques.»</p> + +<p>Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de +Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec +une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non +Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de +cœur.</p> + +<p>Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne +plus être France.</p> + +<p>Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils +auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de +Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une +légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.»</p> + +<p>Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée <i>française</i>.</p> + +<p>On n'attrapait pas ainsi Philippe II.</p> + +<p>Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par +exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du +Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux +mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et +gouverneurs reconnaissent aujourd'hui <i>qu'il n'y a de roi en France +que Votre Majesté</i>.»</p> + +<p>Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait +crier dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à +l'archevêque de Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume +pour aviser à soulager les pauvres catholiques de France.</p> + +<p>Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers +Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le +lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le +jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses +moulins) <i>meunier du moulin de Barbaste</i>. À Mantes, ce roi meunier fit +fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la +paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain +et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir +sa revanche.</p> + +<p>C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait +la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas +qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et +délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore +deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez +lentement, on y amassa peu de vivres.</p> + +<p>La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en +sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens +du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le +pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant, +partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon +il s'écria: «C'est pour <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> vous, belle, que je meurs...» Et +comme toutes se regardaient, il ajouta avec componction: «dit +Jésus-Christ à son Église.»</p> + +<p>Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs, +commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines, +fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque, +plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent +la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se +hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat, +ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier.</p> + +<p>Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui +commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents +fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand +nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre, +si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des +huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra +toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le +prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au +meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence +du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.</p> + +<p>Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et +qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre, +auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux +massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui +emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> +huguenots pour la plupart, avaient pour cri de combat: +«Saint-Barthélemy! Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient +péri dans cette si courte attaque. Et les faubourgs avaient été si +exactement démeublés, déménagés, dépouillés de tout objet petit ou +grand, que les royalistes mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi +à ce prix.</p> + +<p>Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes +et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville. +La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un +éléphant.</p> + +<p>Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il +fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches +greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des +Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire, +qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau +affamé, où l'on mange les plus gras.</p> + +<p>On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats. +L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres. +Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit +la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la +charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils +faisaient mourir de faim.</p> + +<p>Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le +peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un +tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la +poussière d'os qu'on <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> prenait aux cimetières, qu'un soldat +mangea un enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec +sa servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture.</p> + +<p>Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle +n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule +s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient +en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville. +Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout +échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs +eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait +Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.</p> + +<p>Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les +pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les +battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici, +fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris, +mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.</p> + +<p>Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis +d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le +peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer +des vivres pour elles.</p> + +<p>On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se +désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il +transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à <i>la +religion</i> de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait: +<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «Qui peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de +<i>religion?</i>»</p> + +<p>Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la +longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur +l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les +Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en +France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le +chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait +osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.»</p> + +<p>Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses. +Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que +le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque +secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait +encore! (De Thou.)</p> + +<p>Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé +le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols, +si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous +ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté +les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de +l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu +nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on +appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des +Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le +servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme +ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> porté dans une chaise, exécuter pourtant cette triste +expédition de France qu'il avait franchement blâmée, toutes ces +nations victimes apprenaient la résignation, et, devant ce malade, +personne n'eût osé murmurer.</p> + +<p>Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque +soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque +marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et, +si l'on restait, de fossés.</p> + +<p>L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait +jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir +les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute +heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.</p> + +<p>Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et +de révolution: 1<sup>o</sup> sauver Paris, détruire la renommée militaire du +Béarnais; 2<sup>o</sup> éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, +mettre l'Espagnol à Paris.</p> + +<p>Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme +celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée +pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se +disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à +Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur +tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi +l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour +prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il +donnait la <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> bataille, se mit en marche sans dire son secret à +personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son +avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat, +le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur +Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres. +Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé, +l'armée découragée, et elle se fondit en partie.</p> + +<p>Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens +Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du +tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que +ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant +maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le +livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette +bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui +passait par moments ces horribles gaietés du crime.</p> + +<p>Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes +que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne +put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon +de cinq cents écus.</p> + +<p>L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne. +Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de +raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut +laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents.</p> + +<p>Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> avaient +cru voir entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée +d'Espagne, restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près +son odieux auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur +cet homme de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à +Lagny, fut obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter +trois régiments.</p> + +<p>Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers +du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta +Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> CHAPITRE XXII<br> +<span class="smaller">AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE—SIÉGE DE ROME<br> +1591-1592</span></h2> + +<p>«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise +Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant +les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée +du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de +gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit +tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde... +Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la +fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant +d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en +peut plus.»</p> + +<p>«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> maître +Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts +ans. Il mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en +mourant me laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, +qu'il assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit +changée en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde +en mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non +comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui +m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se +portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle +le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où +il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.»</p> + +<p>Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du +grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques:</p> + +<p>L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, <i>bras de fer</i>, qui, +cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion, +tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit +toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.</p> + +<p>L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par +l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps.</p> + +<p>Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa +grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la +guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre +devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste, +constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> lui +qui prit Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son +fils enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut +prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé +Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il +en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père.</p> + +<p>Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand +malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il +semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis +au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il +souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de +la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son +blême chancelier Cheverny.</p> + +<p>Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon +était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?—D'une fièvre, +Sire.—Qui la lui a donnée?—Vous, Sire. La dernière fois, vous ne +voulûtes lui donner aucun ordre...—Hélas! je l'aimais tant! Il aurait +dû me faire parler...»</p> + +<p>Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de +marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.</p> + +<p>L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait +faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.</p> + +<p>Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui +vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non +plus. Les Seize, les <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> moines et les curés criaient si fort +que Mendoza fut trompé et trompa son maître.</p> + +<p>On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de +faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait +pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre +garnison espagnole.</p> + +<p>Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le <i>Conseil d'union</i> +gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple, +qu'allait-il faire?</p> + +<p>Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le <i>courrier de +la Ligue</i>, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment +où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir +nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec +l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II: +«Les vœux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette +couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de +sa postérité, <i>et se choisisse un gendre</i>.»</p> + +<p>Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français +obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on +prêcha le massacre.</p> + +<p>Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine, +plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher, +plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par +sauter de sa chaire, pour prendre un <i>politique</i> et le manger à belles +dents.</p> + +<p>En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de +l'étudier si finement. La science <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> moderne, que rien ne +rebute dans ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus +horribles, les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces +monstres, rien de comparable aux monstruosités, aux baroques et +cruelles fureurs des bouffons sacrés de la Ligue.</p> + +<p>Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques +dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut +un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils +commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le +conseil de la ville, frappèrent le parlement.</p> + +<p>Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de +Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé, +messieurs! il faut jouer des cordes!»</p> + +<p>Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient +cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et +sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier +blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort +du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier +à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation +de ces capitaines à celle de la Sorbonne.</p> + +<p>Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On +choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une +vieille <i>vendetta</i> de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son +père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à +l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> au +Petit-Châtelet, on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois +à une poutre de la prison.</p> + +<p>C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas +encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps +à la Grève et les mit à la potence.</p> + +<p>Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il +commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils +avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de +tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la +place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de +biens, appartenaient de droit au peuple.</p> + +<p>Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient +en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la +France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au +gibet!</p> + +<p>Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara +contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.</p> + +<p>Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs +fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels +espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs. +Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu +de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver, +elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer.</p> + +<p>Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands +ennemis étaient les Seize, qui offraient <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le trône à +l'Espagne. Il prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la +harangue des Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait +donné. Le 29, le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit +chez lui et assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.»</p> + +<p>Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait +la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1<sup>er</sup> décembre, il +prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui +rendit.</p> + +<p>Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas +un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit +cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les +Espagnols.</p> + +<p>Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne, +qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il +ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi. +Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de +Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne +vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour +arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître +l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit +avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y +régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux, +les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce +spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la +cavalerie légère l'enveloppait. On <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> avait reconnu son panache +blanc. Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris. +Il fut blessé légèrement, perdit beaucoup de monde.</p> + +<p>L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait +dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour +la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il +tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent, +voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à +assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer +à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le +siége. Ce qui arriva.</p> + +<p>Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva +tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux, +entre lui, la Seine et la mer.</p> + +<p>Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient +plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise +qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder. +Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen +force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à +cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les +royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai +1591).</p> + +<p>Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa +réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en +trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était +entré sans bruit dans <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> la ville. Il dîna avec le jeune Guise +et les princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà +ce peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un +moment, vous n'avez plus besoin de nous.»</p> + +<p>Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui +vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la +faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait +nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant, +n'était plus que ridicule.</p> + +<p>La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit +généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y +travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la +gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un +chapeau de cardinal.</p> + +<p>C'était un chœur universel autour de lui, que jamais il ne serait +roi s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait: +«Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau +bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y +gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon +cœur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. +Vous autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, +autre affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y +pourvoir.»</p> + +<p>Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche +Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre. +Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un +prince, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en +tirer une rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le +donne.» Le prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, +frappé à la tempe, il assassina le fou.</p> + +<p>Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> CHAPITRE XXIII<br> +<span class="smaller">MONTAIGNE.—LA MÉNIPPÉE.—L'ABJURATION<br> +1592-1593</span></h2> + +<p>Le <i>catholicon</i> d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette +admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan +espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces +farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité +du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer +d'être aussi ridicule que lui.</p> + +<p>Le <i>catholicon</i> parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le +genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par +une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que +les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils +voyaient et se firent historiens.</p> + +<p>Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur +masque comique, semblent cacher quelque <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> chose. S'ils +dénigrent la drogue du <i>catholicon</i>, c'est visiblement pour vendre +leur drogue, qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon +cœur, s'ils ne croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? +Quel? la royauté nouvelle.</p> + +<p>Plus vrais encore, historiques sont les <i>Essais</i> de Montaigne! Ils +disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes: +«<i>Plus de rien. Assez de tout.</i>»</p> + +<p>Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580, +naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de +fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'œil +en 1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble +qu'il revienne toujours comme une risée discrète des vaines +exagérations, des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, +une satire implicite du prodigieux <i>rictus</i> des aboyeurs catholiques +et de l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.</p> + +<p>Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la +Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la +mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se +regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son +élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne +veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?—Pour mes amis, pour ma +famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans +cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce +philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de +publier l'œuvre confidentielle <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> sous deux formats à la +fois, le petit format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la +cour et pour Paris.</p> + +<p>«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce +siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection +d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre +des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce +phénomène d'un si <i>hardi ignorant</i>. L'homme qui lui succédait, dans +cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand +érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au +catholicisme, proclama ce grand ignorant <i>bien au-dessus des sept +Sages</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas tout.</p> + +<p>Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune +et pure comme la lumière, haute de cœur et magnanime, encore qu'un +peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle +traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour +aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du +maître le nom de <i>sa fille adoptive</i>.</p> + +<p>Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité +était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de +l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme +physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai, +assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes +viscères. N'importe, là, il est très-vrai. <i>Il pose l'individu</i> en ce +qu'il a de plus individuel. Tout à <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> l'heure, sur cette base, +les rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif.</p> + +<p>Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme +mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que +le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le +prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici +que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux +plus bas instincts:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de +la coutume.</i> Rien de fixe et nulle loi morale.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu.</i> Inutile +de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à +notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; <i>ce n'est +pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance</i>, etc.</p> + +<p>Les <i>Essais</i> furent avidement, âprement saisis par les catholiques. +Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués +que des huguenots.</p> + +<p>Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses +démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison, +les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le +renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard, +Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit +une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal +n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti; +<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le +vide.</p> + +<p>Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain +exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant, +certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu +renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela +est <i>naturel</i>, sans doute; ce malade est l'<i>homme de la nature</i>, oui, +mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette +<i>librairie</i> calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est +le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand +souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge, +m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais +volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme +du poing de Gargantua.</p> + +<p>Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats, +les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot +de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: <i>Totus mundus exercet +histrionem</i>, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La +plupart de nos vacations sont farcesques, etc.»</p> + +<p>De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le +meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans +contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II, +perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa +rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune! +tout cela éclate quand l'âge ajoute au <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ridicule, quand le +malheur est venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de +réputation, naufrage moral plus profond que celui de l'<i>Armada</i>, lui +arrive au moment même où il veut se faire roi de France.</p> + +<p>Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre +Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il +va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises. +Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze +ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la +victoire infaillible de la vérité.</p> + +<p>Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper +l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.</p> + +<p>Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée +<i>française</i>, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la +porte.</p> + +<p>Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six +cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et, +à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le +Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui +gardant le royaume.</p> + +<p>Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un +si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et +fut mari de la reine; il exigeait <i>qu'il fût roi</i>. Moyen ingénieux de +compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.</p> + +<p>Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et +s'y coula tout d'abord. Les États <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> servirent à mettre dans un +beau jour l'impossibilité de l'Espagnol.</p> + +<p>Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez +d'abord l'élection de l'infante; 2<sup>o</sup> la mienne; 3<sup>o</sup> un archiduc +(<i>jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation</i>); 4<sup>o</sup> le +duc de Guise; 5<sup>o</sup> le cardinal de Lorraine.»</p> + +<p>Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie, +donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au +Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en +tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France.</p> + +<p>L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit +qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.</p> + +<p>Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent +aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher, +fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en +lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, <i>Eripe me de luto</i>.»</p> + +<p>Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les +propositions de leur maître, l'<i>infante et un archiduc</i>, et +rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou +répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants +ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il +n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore +pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis. +Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins +un Espagnol.»</p> + +<p>Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le +mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire +était manquée.</p> + +<p>Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner <i>après</i>. +Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva +que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde +banqueroute.</p> + +<p>Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le +duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se +mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter +autour des États dans la crotte de Paris.</p> + +<p>Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des +petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages. +Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait +par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les +savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice +se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du +fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui +crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous <i>politiques</i>!»</p> + +<p>Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses +Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout +cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque +connaît la France et ses rapides entraînements sait <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> que, +dans ces moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît, +tout ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la +transition.</p> + +<p>Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu +quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou +Turc, n'importe.</p> + +<p>Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il +aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique.</p> + +<p>Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés, +comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas. +Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne +changera pas de religion.» (<i>Archives diplomatiques de Turin.</i>)</p> + +<p>Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste: +«Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère +protestant.»</p> + +<p>Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce +dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le +domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour +savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame +Vénus.</p> + +<p>Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre +de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards, +les royales aventures dont mourut François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas +moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter +l'armée au moment critique <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> où il eût pu rejoindre les +auxiliaires allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande +d'Andouin. Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut +Gabrielle. Vrai roman, où les difficultés apparentes ménagèrent, +augmentèrent l'amour, de manière à fixer dix ans le plus mobile des +hommes, et faire du plus spirituel des rois un bourgeois, un père +crédule, assoti de ses enfants.</p> + +<p>Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève) +nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse +et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et +délicate, imperceptiblement rosée. L'œil a une indécision, une +<i>vaghezza</i>, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet +très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez +prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse +dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop +maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle +se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à +Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit.</p> + +<p>«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde, +qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà +grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de Cœuvres. +Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y +songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en +paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de +forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le +nez joignait <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on +ne peut vous regarder.»</p> + +<p>Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant +pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce +père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient, +mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en +fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il +arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur. +Mais ses affaires le retinrent.</p> + +<p>Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et +plus jolie que décente:</p> + +<p class="poem"> + À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne?<br> + Seul aimant de mon cœur, où me rejetez-vous? etc.</p> + +<p>Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et +préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de +l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.</p> + +<p>Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt +qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et +madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une +beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était +chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans +égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en +donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné, +désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde +meilleur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de +Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour. +Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi +avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là +qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire. +Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat +protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était +le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée +par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du +pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis +peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de +douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis.</p> + +<p>La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des +deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi, +le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question.</p> + +<p>Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite +de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison, +disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient +de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce +monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le +samedi 1<sup>er</sup> mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du +peuple <i>et de ceux qui lui commandaient</i>, ne faisant que continuer et +se renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène, +mais attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de +Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et +facile, tout était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt +et du mari de Marguerite était un péché sans doute. Mais la +miséricorde de Jésus était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine +et le péché transformé devenir un doux sacrement.</p> + +<p>Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers +la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables. +Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques +et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il +dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi +l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et +le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en +justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.»</p> + +<p>Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient +obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ +très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le +légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait, +mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon. +Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les +d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent +croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.</p> + +<p>Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay, +lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis +trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens +me <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai +pas trouvé d'autre échappatoire.»</p> + +<p>«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend +n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour, +par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (<i>Vie de Mornay</i>, +261.)</p> + +<p>Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me +perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune +instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas +le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron, +etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps. +Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À +l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je +n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que +l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous +faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.»</p> + +<p>Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il +avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe.</p> + +<p>Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25 +juillet 1593).</p> + +<p>On sait sa lettre à Gabrielle: «<i>Je vais faire le saut périlleux</i>... +Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette +lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique +pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est +perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.»</p> + +<p>Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +Elle devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait +être un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît +prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et +Bellegarde autant que personne.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> CHAPITRE XXIV<br> +<span class="smaller">L'ENTRÉE À PARIS<br> +Mars 1594</span></h2> + +<p>«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une +même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services +fidèles ont gravés dans votre cœur par l'acier et le diamant. Le +souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos +affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même +à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous +étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe, +vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...</p> + +<p>«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre +ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous +blesser Dieu... Resterons-nous <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> les bras croisés?... Non, +sire, nous leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu +de vos villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en +force. S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de +votre esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les +retenez, si vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui +se chargera de la faire.»</p> + +<p>Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs +craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au +premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'<i>épouser l'infante</i>, +le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un +certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit +présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les +deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père!</p> + +<p>L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de +son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti +catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et +l'absolution papale par le sang de ses amis.</p> + +<p>De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible, +toujours la larme à l'œil, était le plus oublieux, le plus léger, +le plus ingrat.</p> + +<p>«En me retirant, dit d'Aubigné, je voulus passer par Agen pour voir +une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un +grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son +lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant +reconnu, me fit cent caresses. J'en <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> fus si touché, que je le +mis en pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son +collier:</p> + +<p class="poem"> + «Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues<br> + Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues,<br> + Attendez ce loyer de la fidélité.»</p> + +<p>Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France +protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans +l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui +n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune +noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en +le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de +France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute +autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins +espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation +de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement +elle-même aurait imité cet exemple.</p> + +<p>Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus +suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de +l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par +ses revers! Jusque-là: «<i>Vederemo</i>,» (Nous verrons). C'est la seule +réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.</p> + +<p>Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils +venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le +duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez +lui, lui <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut +plus, un peuple. Le cœur est ému en lisant l'adresse si pathétique +que les Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce +grand Dieu qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre +du monde. Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais +Dieu fait tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la +Gaule transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous +revenir, et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à +votre Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel. +Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos +cœurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à +jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.»</p> + +<p>Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort +aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de +son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient +alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et +n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande +chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de +Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de +nos armées réformées.</p> + +<p>Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout!</p> + +<p>La première au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, elle prépare les stations du voyage +d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols. +Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre +l'Amérique, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y +arrive sous le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de +Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est +encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout.</p> + +<p>Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre +qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à +l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort +par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de +Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un +vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une +couronne. On tâcha de l'assassiner.</p> + +<p>Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert +un parchemin, Walter Raleigh conquiert son <i>El Dorado</i> de la Virginie, +et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais.</p> + +<p>Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait +n'en plus sortir, rester maître du grand détroit.</p> + +<p>L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent +l'œuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction +des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus +seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et +l'Océan.</p> + +<p>En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos +profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise, +un souffle républicain <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> avait rapidement passé sur la France. +Non moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans +l'horreur de la république.</p> + +<p>La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de +paix, de <i>bon sens</i>, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il +n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc.</p> + +<p>Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate +et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie +brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les +moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des +filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur +couvent, le fouettent et le battent à mort.</p> + +<p>Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de +Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le +roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les +nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les +rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et +poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.» +(Lestoile, novembre 93.)</p> + +<p>Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles +scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils +forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes; +point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire +reculer.</p> + +<p>Un état si violent donnait une faim terrible d'un <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> +gouvernement régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les +pensionnaires de l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le +Parlement, corps si timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la +garnison étrangère sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus +seulement protéger les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se +rassemblaient guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place +où la Ligue, le <i>catholicon</i> d'Espagne, mort partout, vécût encore.</p> + +<p>L'école de l'assassinat, <i>in extremis</i>, essaya ce qu'elle avait tenté +si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth, +Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur +n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine +Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval, +monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à +l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la +punition.</p> + +<p>En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat, +agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et +un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était +confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc +de Toscane, qui fit avertir le roi.</p> + +<p>Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses +peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses +catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos. +Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les +gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de +vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ouvrirent +leurs portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et +le gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En +Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se +rapprochèrent pour le roi et contre Épernon.</p> + +<p>Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les +Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le +roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne +l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait +gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le +simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à +chasser aux mouches.</p> + +<p>D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce +chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac +exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les +gouvernements de Corbeil et de Mantes.</p> + +<p>Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on +avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures, +force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile, +occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait. +Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte +Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la +rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de +Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des +fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des +Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> s'y +opposaient, on les fit sauter dans la Seine.</p> + +<p>Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du +Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à +César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas +vendre.»</p> + +<p>Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna +au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui +montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait +pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui +criait: <i>Vive le roi!</i> «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il +descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait +pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et +il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple.</p> + +<p>Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il +l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux +qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à +Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi +avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol +parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant, +soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!»</p> + +<p>Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte +de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne? +Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault, +Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main, +voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> quand ils +rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient: +Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant +la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on +n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les +murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.</p> + +<p class="p2">Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une +fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À +trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à +l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce +peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la +troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle +éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu +qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon +pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je +célèbrerai ta clémence.»</p> + +<p>Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au +Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce +que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir +contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de +Feria.</p> + +<p>Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de +Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès +d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop +grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le +roi; je parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions +n'obtinrent rien de lui.</p> + +<p>Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de +reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un +jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa +l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis, +bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le +parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis +avant l'arrivée de son propre parlement de Tours.</p> + +<p>Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui +avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils +revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent +les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant +les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce +vrai roi, était revenue.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> CHAPITRE XXV<br> +<span class="smaller">PAIX AVEC L'ESPAGNE.—ÉDIT DE NANTES<br> +1596-1598</span></h2> + +<p>Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec +Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles, +douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place +d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes +dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il +fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces +conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût +Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en +allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles +semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un +royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore. +Élisabeth, indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de +Mercœur établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II +proclamait sa fille duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri +IV.) Le duc d'Épernon voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et +ceux de Provence. Henri IV n'y trouva remède que de donner ce +gouvernement au jeune duc de Guise pour faire battre entre eux les +ligueurs.</p> + +<p>Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On +le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger +d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des +troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur +ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course +avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres, +IV, 415.)</p> + +<p>Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses +lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu. +Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer +du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques +contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il +baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine +d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant, +de plus original.</p> + +<p>La légende populaire du <i>Diable à quatre</i> n'est ici que la vérité.</p> + +<p>Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a +pitié. Plus malheureux encore chez lui <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> qu'ailleurs, vexé par +l'amour et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa +Gabrielle, qui se moque de lui avec Bellegarde, des lettres +désespérées. Il adresse à son Parlement, qui refuse de l'aider, des +gronderies éloquentes et d'une verte familiarité, mais d'un accent de +bonté qui emporte le cœur: «Messieurs, vous m'avez, par vos +longueurs, tenu ici trois mois; vous verrez le tort qui a été fait à +mes affaires. Je m'en vais le plus mal accommodé que peut être prince. +J'ai trois armées, et je vais les trouver. J'y porterai ma vie et +l'exposerai librement. Dieu ne me délaissera point... Je vous ai remis +dans vos maisons; vous n'étiez que dans de sales petites chambres; +vous êtes maintenant dans mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup +fait quand vous m'avez fait de beaux discours; et puis vous allez vous +chauffer... Vous dites que je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si +je n'y vais, les autres n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, +j'enverrais à ma place... Je vous recommande le devoir de vos charges. +Je vous aime autant que roi peut aimer... Le naturel des Français est +de n'aimer point ce qu'ils voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; +et quand vous m'aurez perdu, vous me regretterez.» (Lettres, IV, +414-415.)</p> + +<p>Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé +de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II +l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la +limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents +villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on +verra Philippe II mendier sur le <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> bord de sa fosse, et faire +solliciter de porte en porte une aumône à la royauté.</p> + +<p>Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir +de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France. +Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que +l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV +assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent +pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22 +juillet 94).</p> + +<p>Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La +campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait +tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans, +désespérés, s'armèrent contre ces <i>croquants</i>, comme ils les +appelaient. On les nomma <i>croquants</i> eux-mêmes. On ne les dissipa +qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer +les uns par les autres.</p> + +<p>L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes +frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya, +comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher +tout d'un coup de couteau.</p> + +<p>L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand +de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de +couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que +la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en +riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils +fussent <i>convaincus par ma bouche</i>. Mais laissez aller ce garçon.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois +il fallait jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père +Guéret, régent de Jean Chastel, fut mis à la question et <i>torturé tout +doucement</i>; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît +le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le +Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard, +qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents. +L'autorisation que leur donne Loyola <i>d'obéir jusqu'au péché mortel +inclusivement</i> les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in +articulo mortis.»</p> + +<p>Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait +sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas +de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire +craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites +(27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95).</p> + +<p>Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la +position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée +jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre, +la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils, +comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard +à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus +faible pour elle.</p> + +<p>Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit, +livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance +imprudente, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> étourdie, où il faillit périr, avec deux ou +trois cents chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa +folie le couvrit de gloire (5 juin 95).</p> + +<p>Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le +pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne, +il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par +les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se +reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était +<i>peureux</i> devant le couteau.</p> + +<p>Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron, +négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui? +Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient +le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à +la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille +finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites +comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et +l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils +rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort +qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le +pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il +avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres +écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà +celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le +<i>protéger</i> (Lettres IV, 456).</p> + +<p>Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer +Grégoire VII, il n'y avait jamais <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> eu traité semblable. Le +roi promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province, +pour monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux +qui l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et +déclarait que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne +pas recommencer la guerre.»</p> + +<p>Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les +gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la +monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui +arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le +concile, <i>sauf les choses qui pourraient troubler le royaume</i>. +L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de +lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout.</p> + +<p>Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la +France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la +<i>discipline</i> des mains du grand pénitencier.</p> + +<p>Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa +sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse. +Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un +cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au +printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais, +que le roi ne peut secourir.</p> + +<p>Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de +l'argent, <i>se met en tutelle</i> en leurs mains. <i>En tutelle</i>, il se +soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise +d'Amiens par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et +reprit la ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre +mille Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.</p> + +<p>C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se +mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur. +Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans +l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci, +de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle +lui avait prêtées.</p> + +<p>Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré +qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses +belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma +foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la +tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement +qu'avec honneur!»</p> + +<p>Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: +1<sup>o</sup> sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il +ne pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave +indisposition; 2<sup>o</sup> il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient +souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3<sup>o</sup> ses armées ne +tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en +une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq +cents; 4<sup>o</sup> il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui +livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si +elle ne l'avait d'Henri IV.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les +conditions, que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un +demi-siècle de guerre n'avait rien fait,—sauf la ruine définitive de +l'Espagne, la ruine provisoire de la France.</p> + +<p>Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la +cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en +Allemagne.</p> + +<p>Nos huguenots, que deviennent-ils?</p> + +<p>L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.</p> + +<p>Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi +chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du +moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude +véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même +une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX, +l'<i>édit de Janvier</i>. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade +plaisanterie: «Mais nous sommes en février.»</p> + +<p>D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance... +Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions +des vivants.»</p> + +<p>Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des +traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour +protecteur... Gabrielle d'Estrées.</p> + +<p>Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant +tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à +savoir qu'ils pussent se garder <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> eux-mêmes dans ces petites +places d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un +soldat qui ne fût huguenot.</p> + +<p>Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La +très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas +admettre un soldat du roi.</p> + +<p>Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait +été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de +deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement <i>six +hommes du tiers état</i>, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient +recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de +Bouillon, qui les présentaient au roi.</p> + +<p>Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de +cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint.</p> + +<p>Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince +de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un +grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit +d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari, +qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa +nouvelle foi.</p> + +<p>Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu. +Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il +y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on +appelait leur pape.</p> + +<p>Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant +qu'ils eussent seulement la paix. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Par l'édit de Nantes, ils +eurent la liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur +fut permis que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs +hauts justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait +pour huit ans leurs petites places d'asile.</p> + +<p>C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle +d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant +(contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction.</p> + +<p>Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces +gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il +en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un cœur blessé +garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt, +renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître, +le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du cœur. Et, +après tant de choses indignes, il reste toujours au cœur de la +France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même!</p> + +<p>«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais +dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au +logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers +délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me +plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici, +dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure. +N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et +me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y +promena plus de deux heures avec sa <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> maîtresse. C'est alors +que, comme il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis +ce mot qui a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne +vous a percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du cœur, il vous +percera au cœur.—Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal +employées!—Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de +rien.»</p> + +<p>Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit +César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné, +n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image +d'innocence, que la pitié et la nature.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> CONCLUSION<br> +<span class="smaller">DE L'HISTOIRE DU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2> + +<p>Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis +frappé de l'insuffisance de l'œuvre devant l'immensité des choses +et la gravité de la matière.</p> + +<p>Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger, +partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut +concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop +heurtée.</p> + +<p>Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui +firent, ces grands personnages du <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, dont les +figures imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront +toujours dans le cœur.</p> + +<p>Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques, +Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la +Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le +politique et positif Guillaume d'Orange?...</p> + +<p>Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais +pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma +solitude, déposer à leurs pieds une œuvre qui rappelât la moindre +partie de leur grande âme!</p> + +<p>Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts. +Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux +et devant l'avenir:</p> + +<p>Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas +un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire, +elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la +vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les +récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle +puissance, il veut biffer tout cet écrit.</p> + +<p>«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour +vous un monopole de loyauté?»—Ce n'est pas ma pensée. Je dirai +seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines +choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est +le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.</p> + +<p>Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ceux +qu'on amène à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre +quand l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont +ses justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les +peuples, les dogmes et les philosophes.</p> + +<p>Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle +composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour +adoucir le fait et le raccorder au droit.</p> + +<p>Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de +l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y +contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce +fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une +fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et +la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est +le bien?»</p> + +<p>J'ai dit la moralité de mon œuvre.</p> + +<p>Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle? +que prétend l'auteur?</p> + +<p>Une seule chose.</p> + +<p>De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux +estimables existaient sur telle et telle partie du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. +Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés +éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue +(dans l'ensemble) de nul œil encore.</p> + +<p>Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire +voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à +aucune adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et +simplement à ce principe d'indépendance morale dont je viens de +parler.</p> + +<p>L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de +les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient.</p> + +<p>Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit +sans hésiter: «Non.»</p> + +<p>Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et +l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la +liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution.</p> + +<p>Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et +de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent +la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes.</p> + +<p>Là est l'unité moderne du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Dès lors il est une personne. +On a pu tracer son portrait.</p> + +<p class="p2">Maintenant parlons de ce volume intitulé <i>La Ligue</i>, et du quart du +siècle qu'il embrasse, depuis le <i>massacre de la Saint-Barthélemy +jusqu'à la paix de Vervins</i>.</p> + +<p>Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit +afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on +lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait; +mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force +et dans sa fleur.»</p> + +<p>Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plutôt, +une religion hors de toute dispute: celle du cœur et de l'humanité.</p> + +<p>Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une +bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors; +mais il perce les cœurs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun +trouve en soi une plaie.</p> + +<p>Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther, +celle de la <i>tolérance religieuse</i>, ira se fortifiant, s'étendant et +gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion, +lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs +ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et +quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que +fermes. Voilà déjà l'homme moderne.</p> + +<p>Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572. +L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec +des perspectives infinies.</p> + +<p>Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut +le genre humain.</p> + +<p>Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible +en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,—mais un +bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de +la raison, de l'équité, de la science.</p> + +<p>Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et +Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de +Westphalie. Vainqueur <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> jusqu'aux étoiles par Keppler et par +Galilée. Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie +n'ébranlera: le droit, la pitié, la nature.</p> + +<p class="p2">Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité +si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos +décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne +veut plus seulement en entendre le nom.</p> + +<p>À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique, +répond: «Qu'importe à l'<i>Équité</i>?» (<i>Nihil hoc ad Edictum prætoris.</i>)</p> + +<p>Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses <i>tuileries</i> +dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy, +un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du +premier enseignement de la nature.</p> + +<p>Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur +l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme +des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il +échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la +terre ni du vieil ennemi.</p> + +<p>À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en +n'y pensant plus.</p> + +<p class="p2">Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par +ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va +se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et +d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> un +répit, un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias? +Rien ne lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera +reculer sa fureur obstinée de vivre.</p> + +<p>Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le +faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines +voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.</p> + +<p>Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours +davantage.</p> + +<p>Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le +surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à +l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.»</p> + +<p>Ce masque s'appelle la Ligue.</p> + +<p class="p2">Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des +nôtres qui, à force d'<i>impartialité</i> et de bon vouloir pour nos +ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti +patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce +qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du +ligueur Villeroy dans son très-bel <i>Advis à M. de Mayenne</i>, pièce +confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions +que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la <i>reconnaissance +entière de notre être</i>. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le +commencement que de ses deniers et avec ses forces.»</p> + +<p>Oui, <i>depuis le commencement</i>, et ce mot a plus de portée que Villeroy +ne croit lui-même. Grâce à Dieu, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> nous pouvons aujourd'hui +remonter au point de départ et solidement établir que, depuis le jour +où le clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une +ligue se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les +capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part +furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue +doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son +être.»</p> + +<p>Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur, +la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils, +nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce +qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite +autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi +catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui. +C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et +chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne +purent rien que par lui.</p> + +<p>On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de +chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement +des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire +et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de +réputation.</p> + +<p>On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses +craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau +d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues +aveugles, peut se créer un peuple à lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue.</p> + +<p>Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force +de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se +trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration +étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire.</p> + +<p>Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut +pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité +réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté +de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf +quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné, +il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille.</p> + +<p class="p2">Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant +de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables +renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme, +avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce +mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu? +L'esprit humain a perdu la partie?</p> + +<p>La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son +effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le +temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux +souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de +89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de +tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui +demande-t-elle secours, elle, fille de la liberté et de la raison +collective? Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie +monarchique, alliée de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle +périt ou se mutile et devient impuissante. Son idéal moral, faible et +pâle, sera l'<i>honnête homme</i>, que Rabelais et Montaigne transmettent à +Molière et Voltaire, idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne +fera jamais le héros ni le citoyen<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p> + +<p>Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit +pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à +flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la +Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le +martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la +chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de +patience! Nulle <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> résistance, nul combat. On ne sait que +mourir et bénir.</p> + +<p>Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,—du moins +dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est +le <i>Consummatum est</i>. La réforme chrétienne fit effort pour se +contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son +cœur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle +posa la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie, +s'interdit de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. +Elle étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa +transformation philosophique, qui depuis devint si féconde.</p> + +<p class="p2">Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme.</p> + +<p>Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité.</p> + +<p>Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> +déjà, comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment +où elle créait la musique).</p> + +<p>Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au +confessionnal, la grande invention de Loyola: <i>la direction.</i></p> + +<p>Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple, +naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône +publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.</p> + +<p>Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle +d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis +de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les +évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et +par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu +pressés de se faire protestants.</p> + +<p>En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme +une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le +servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et +par l'action générale des lois.</p> + +<p>De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au +roi, ni l'affranchissement au peuple.</p> + +<p>Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux.</p> + +<p>De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à +un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté.</p> + +<p>Une occasion le tenta. Un prince protestant devint <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> +l'héritier; le roi de Navarre devint roi de France. La réforme +française oublia, devant cette tentation, ce qu'elle était: <i>la +République.</i></p> + +<p>Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant, +jusqu'aux années des dragonnades.</p> + +<p class="p2">Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La +France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt +s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de +Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine.</p> + +<p>Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation +commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités +extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune +action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut +de misère.</p> + +<p>L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur +la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader +dans l'intervalle; ils montèrent le <i>cheval pâle</i>, et ils firent la +guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore... +Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.</p> + +<p class="p2">Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu +seul. Et le néant ne vous usurpe pas.</p> + +<p>Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même +un dernier mot sur le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle le fera déjà sentir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> L'<i>harmonie</i>, le chant en parties, la concorde des voix +libres et cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, +cherché, manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant +Goudimel, l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa +quelque temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un +jeune paysan, Palestrina<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Admirable nature, d'une sensibilité tout +italienne, qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> vibrait à tous les échos. Il avait peu le +sens du rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants +aux voix de la création.</p> + +<p>Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des +papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit +l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres +d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On +l'investit <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> d'une dictature musicale. Grande puissance où +l'artiste paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, +décisive, peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.</p> + +<p>Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint +Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf, +qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle. +Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le +soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature +d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils +en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants +nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes +nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût +fécondé le désert moral de l'époque?</p> + +<p>Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux +vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût +devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il +ne fut pas un <i>maître</i>. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne +furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un +unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on +les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le +caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes +touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de +Jérusalem.</p> + +<p>Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la +force, ne répondit que la douleur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du +lieu où elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les +prophètes et les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, +et gémissent, les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce +peu d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas +les leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.</p> + +<p>Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la +réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les +peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put +parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un +caractère funèbre de la <i>Guerre de Trente-Ans</i> que cette taciturnité.</p> + +<p>Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils +veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la +bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de +tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé, +béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un cœur simple, ou +l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> NOTES DES GUERRES DE RELIGION<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a></h2> + +<p>Dans la préface des <i>Guerres de religion</i>, je promettais une critique +des sources historiques du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Cette critique m'a entraîné +fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le +principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins +qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de +critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans +celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.</p> + +<p class="p2">Observation générale sur les quatre volumes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: nombre de +citations qui ne pouvaient être différées <i>ont été mises dans le +texte</i> même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en +élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires +qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées, +Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.</p> + +<p class="p2">Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux +qu'offre la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il continue l'époque des chroniques +de famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur +profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin. +Salignac écrit, à la gloire de Guise, le <i>Siége de Metz</i>.</p> + +<p>Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, <i>Siége +de Saint-Quentin</i>), et il s'en excuse.—Quant aux recueils de pièces +diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de +Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> et nos +ambassadeurs dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une +manière plus générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint +(Lanz, Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits +sur lui MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.—Je parlerai plus loin des +sources protestantes.—Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le +Laboureur, Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a +dû être mon point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de +l'époque. C'est l'<i>avénement du roman</i> dans l'État, et en même temps +il entre dans la religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des +maisons de Guise et de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre +par le connétable (V. les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de +personnes commence celle de partis et de religions.—Dès l'avénement, +Diane reçoit du pape un collier de perles (Ribier, II, 33), gage +d'alliance entre Rome et la maîtresse catholique.</p> + +<p class="p2">Chapitre III, page 43.—<i>Catherine de Médicis.</i>—Cette bonne reine a +été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en +prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa <i>Vie</i>, publiée à +Florence par M. Alberj, <i>d'après les actes, les pièces d'archives</i>? +Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il +s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres +qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs, +admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux +consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de +contredire partout son apologiste <i>par ses propres lettres</i> dont je me +sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en +copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la +Bibliothèque.</p> + +<p class="p2">Chapitre IV.—<i>L'intrigue espagnole</i>, etc.—J'ai défait le faux +Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses +ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les +lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit +ce caractère, énormément surfait de nos jours.—Quant à l'adultère de +Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu +qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il +attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors +vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier +mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> +mariée, et son mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé +par sa femme pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du +parti opposé.</p> + +<p class="p2">Chapitre V.—<i>Les Martyrs</i>, p. 81.—<i>Et toi, pour mourir, tu +ris</i>...—Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant +de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre +autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et +forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs: +une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin, +1540).—On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On +pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous +ressemblons peu à cela!—Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans +les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du +<i>Martyrologe de Crespin</i>. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous +les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est +<i>un acte</i> d'un bout à l'autre et un acte sublime.—J'y avais perdu +terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en +avais copiées, dans l'espoir de les insérer!</p> + +<p class="p2">Chapitre VI, p. 94.—<i>Calvin.</i>—<i>La mort du grand Servet.</i>—Non +content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont +donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod, +Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en +1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison +moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou +<i>Libertins</i>). Cette question, étudiée dans les <i>Archives de Genève</i>, +spécialement dans les <i>Registres du Conseil</i>, devient plus claire. Je +crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour +l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour +cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que +Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution +européenne.—C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre. +Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève, +M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir +entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent, +quoi? d'être envoyés à la mort!</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Chapitre VIII, p. 117.—<i>Ronsard.</i>—Nul doute que Ronsard +n'ait eu un poète en lui (V. surtout les <i>Amours</i>, la belle pièce à +Marie Stuart, t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout +caché sous une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les +<i>Amours</i>, œuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses +ridicules: <i>Bel accueil</i>, <i>Faux danger</i>, personnifiés, font penser +déjà à la Carte de Tendre et à mademoiselle Scudéry.—Il y a une +grande volonté, parfois un noble effort et quelque chose de l'élan de +Lucain; et cependant la différence est grande. Lucain montre partout +une âme généreuse. Il aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard +au pauvre hérétique, maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais +fait le quatrain atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans +un tombereau au bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, <i>verso</i>.</p> + +<p class="p2">Chapitre VIII, p. 130.—<i>Dans le récit que Coligny fait du siége de +Saint-Quentin.</i>—Pièce importante qui donne tout le caractère de +l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens +protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de +la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX +n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était +presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur +appartient; ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un +cycle admirable. L'honnête, judicieux et impartial <i>président Laplace</i> +(tué à la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans +une grande lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la +mercuriale de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme +financière proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour +l'intérieur de Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est +si bien instruit, qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour +les Guises, précisément comme les propres dépêches +espagnoles.—<i>Regnier de la Planche</i> vient ensuite (1576), qui reprend +Laplace et le continue, bien plus ému et bien plus pathétique. Mais un +fleuve de sang a passé en 1572, et trouble déjà la mémoire. La +tradition vacille et change, si près des événements! La Planche +engendre <i>d'Aubigné</i> comme historien (je ne parle pas de la +compilation de la Popelinière, si timide, et faite pour Catherine de +Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence, c'est la +poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension d'une vie +de combat, l'effort à chaque ligne, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> rendent ce grand +écrivain intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le +gentilhomme domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il +est parfois bizarre, parfois sublime. Au total, nulle œuvre plus +haute.—Il a des magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine +(1562).—Si l'on veut mettre en face un <i>homme</i> et un <i>scribe</i>, qu'on +rapproche sur un même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain, +Matthieu, l'annaliste favori d'Henri IV. On sera étonné de la +supériorité du premier, et pour le style, et pour l'exactitude (en +1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu, I, p. 322). Matthieu, comme +Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif des choses. De Thou est nul, +obscur sur le point de départ, 1561, sur le danger des biens du +clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et qui est si bien +dans Laplace.—Observation essentielle et capitale. En écrivant ce +volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois historiens +protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du duc +d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point +grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des +protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à +Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces +confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne +devinaient nullement.</p> + +<p>Chapitre XIII, p. 212.—L'acte du triumvirat n'existe point en +original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal. +La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement +fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la <i>Bibliothèque</i>, que j'ai +prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un +recueil de la fin du siècle, au <i>Supplément français, n<sup>o</sup> 215, fol. +131, verso</i>.</p> + +<p class="p2">Chapitre XIII, p. 214.—Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux +dire l'idée de vendre les biens du clergé, les <i>Archives du Vatican</i> +témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est +d'autant plus grande, <i>qu'il se présente des acheteurs</i>» (carton L, +388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le +connétable. On peut tout réduire à ceci: «<i>Le nonce:</i> Il faut couper +court, détruire les prédicateurs huguenots. <i>Le connétable:</i> Je sais +que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut +deux cent mille écus. <i>Le nonce:</i> Mais, Monseigneur, vous faites S. S. +plus riche qu'elle ne l'est.»—Le pape se saigne, donne cent mille +écus. Mais, à mesure que la guerre <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> avance, la détresse de la +cour de France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa +mère écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants, +Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il +a bien voulu fournir <i>qui lui donnent la hardiesse</i> d'en demander +d'autres; mais <i>ce sera la fin</i>, etc. Charles IX parle avec une +bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer, +<i>de ce messager de bonheur</i>; pour trouver un pareil homme, elle a été +sans nul doute inspiré de Dieu, etc. <i>Archives de France, extraits des +Archives du Vatican, carton L, 384.</i></p> + +<p class="p2">Chapitre XIV, p. 236.—<i>Guise s'écrie:</i> «<i>Je suis luthérien.</i>»—Cette +pièce décisive existe en allemand dans <i>Sattler, Hist. du Wurtemberg +sous les ducs</i>, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le +<i>Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français</i>, +1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps, +donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement +inédits.</p> + +<p class="p2">Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.—<i>Le duc d'Albe.</i>—C'est un +soulagement pour l'historien de trouver enfin ce véritable Espagnol +qui éclaircit tout, et dégage la situation des obscurités, des +lenteurs, où s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en +1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une véritable révélation. Il +est très-net, très-vif. Il dispense son maître de l'entrevue que le +cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et +l'Empereur: «Où il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit +superflue.» Et sur l'Empereur: «Il est nul comme un pape» (VII, +285).—Le moment le plus curieux de ce règne, c'est celui où Philippe +II <i>attrape</i> les Flamands. Il écrit à Marguerite qu'il modèrera ses +édits; et, quant au pardon général, «comme il n'eut jamais d'autre +intention que de traiter ses sujets <i>en toute clémence possible, +n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur</i>,» il veut que +Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il écrit à Rome le 12 +août qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera <i>qu'en ce qui le +concerne</i> et pour les délits qu'il est en son pouvoir de remettre. +Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t. +I, p. <span class="smcap">CXXXIII</span> et 446.—Même équivoque sur l'inquisition. Philippe II +et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux +Pays-Bas <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'Inquisition <i>espagnole</i>. Toute la finesse est +dans ce dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'être dans la forme +<i>toute espagnole</i>, tellement nationale comme police dominicaine et +monastique, comme suite de la persécution mauresque et juive, etc. +Mais qu'importe, si le secret des procédures, les présomptions prises +pour preuves, enfin le régime des <i>suspects</i> (avant), des <i>entachés</i> +(après), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.—Le grand esprit +qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive +lumière les <i>Révolutions d'Italie</i>, a révélé le vrai mot des +<i>Révolutions de Hollande</i>; expliqué pourquoi les unes avortèrent et +les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la +politique théorique apprendra désormais ce qu'il faut faire pour +perdre la liberté ou pour la défendre.—Le fond de la question était +de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraîneraient pas +avec elles les deux protestantes, si le droit sacré des majorités +rétablirait le despotisme, si la liberté serait tuée au nom de la +liberté. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne +d'avoir tranché ce nœud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de +la République, étranglée avant de naître. Il faut lire le +procès-verbal de la conférence secrète dans les lettres de Guillaume +(III, 447), la relire dans le récit lumineux de son interprète, en qui +le ferme génie de Tacite et de Machiavel s'est montré à cette page +agrandi de l'expérience de nos révolutions (<i>Quinet, Marnix</i>, p. 105). +<i>Et nunc erudimini.</i> Apprenez, peuples de la terre.—Maintenant, qu'il +me soit permis d'éclairer deux points:—La succession heureusement +graduée des gouverneurs des Pays-Bas, de la férocité du duc d'Albe à +la douceur de Requesens, aux grâces de Don Juan, ne tint pas +uniquement à une combinaison du génie de Philippe II, mais, à son +défaut de ressource, à sa détresse financière, qui ne lui permit pas +de continuer la guerre d'extermination que conseillait le duc d'Albe. +Pourquoi? Parce qu'elle était coûteuse.—Je crois aussi qu'en rendant +justice au courage, à la sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet +et le savant archiviste de la maison d'Orange, il faut faire la part +de l'esprit indépendant, du bon sens profond que montrèrent les États +de Hollande dans la question religieuse, dans les points où ils furent +en désaccord avec leur héros.—La tentation de celui-ci, génie moderne +au-delà de son temps, fut la tolérance de l'humanité. Proclamons-le, +ce grand homme, du titre qu'il mérite, le roi d'un immense peuple qui +naissait parmi les peuples, celui des <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> amis de la tolérance, +le chef du <i>parti de l'humanité</i>.—Henri IV, qui fut ce chef après +lui, touche aussi le cœur, mais il touche moins, paraissant si +indifférent au bien et au mal. La douceur du prince d'Orange ne prit +pas sa source dans l'indifférence. L'homme qui souffrit le plus +peut-être dans ce siècle, ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda +son cœur le plus calme, parce qu'il était le plus ferme.—Un des +résultats de cette douceur, c'est qu'il fut habituellement l'avocat +des catholiques. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent +pas. Il eût voulu que la Hollande et la Zélande s'ouvrissent aux +catholiques, ce qu'ils refusèrent obstinément.—Refus profondément +sage. Nous en donnerons les raisons qu'on n'a point données +jusqu'ici.—Entre l'admission des catholiques en Hollande et celle des +réformés en Belgique, il n'y a aucune parité, et rapprocher ces deux +choses, c'était montrer qu'on ne connaissait pas assez les deux +partis.—Les réformés, quels qu'aient été leurs essais de discipline, +de concentration, d'unité, gardaient le signe originel de la réforme, +qui fut l'examen et la liberté. Ils n'avaient pas l'apparente unité du +dogmatique catholique. Ils n'en avaient pas la redoutable hiérarchie +religieuse et politique, ce vigoureux machinisme, pour faire agir +d'ensemble des volontés anéanties au profit d'un corps dirigeant, pour +combattre avec des cadavres.—N'ayant pas la confession, la direction +des femmes, n'entrant point dans les secrets, dans le mystère des +familles, n'agissant que par la parole en pleine lumière, ils +n'avaient aucun moyen de résister aux souterraines menées de leurs +adversaires, s'ils les admettaient une fois.—Il est ridicule de dire +que la presse y suppléera auprès d'un public de femmes, d'enfants, de +mineurs, de faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent +de s'éclairer, par vertu chrétienne, humilité et simplicité +d'esprit.—Si le prince d'Orange eût fait admettre les catholiques en +Hollande, une guerre inégale, impossible, commençait entre deux partis +qui ne pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument +différents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.—La +Hollande, malgré Guillaume, se ferma strictement à l'ennemi; elle +garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'étroite +citadelle de la liberté.—Tout cela connu, il faut avouer que la +question de tolérance s'en trouve fort avancée. On s'étonne moins des +lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchèrent à se +préserver de cette ténébreuse invasion.—Le ver solitaire se présente, +au nom de la tolérance, il réclame <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> le droit spécieux qu'a +tout être d'être toléré. Recevez-le; la liberté, la philosophie, la +raison, vous prient de ne pas repousser cet hôte, humble, doux, +flexible, qui ne demande après tout <i>qu'à vivre selon sa nature</i>. Elle +l'a fait pour vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un +profond mariage, et ne comptez pas l'expulser.</p> + +<p class="p2">Chapitre XIX, p. 297.—<i>Marie Stuart, le borgne Bothwell.</i>—La France +a toujours été partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien +d'historiens ont poétisé, sinon réhabilité, la très-indigne héroïne. +Deux ouvrages remarquables ont encore paru récemment. M. Mignet, si +judicieux et justement sévère dans son premier volume, suit volontiers +dans le second les apologistes de la reine d'Écosse. Il en est de même +d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gré d'avoir senti une +chose que les autres ont négligée, l'amour profond et le désespoir de +Darnley.</p> + +<p class="p2">Chapitre XXI. p. 333.—<i>Ramus nous apprend que l'Amiral préférait la +foi des Suisses.</i>—Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, <i>Vie de +Ramus</i>, p. 243, 438: «On a essayé de tromper là-dessus notre Amiral, +et l'on n'a réussi qu'à faire surprendre la ruse et l'artifice.»—Je +lis aussi dans la <i>France protestante</i> de M. Haag, article De Lestre, +le passage suivant de ce ministre: «Ramus vouloit donner la liberté à +tous ceux qui se diroient avoir le don de prophétie d'interpréter et +parler en l'Église de Dieu.» Le colloque ne voulut point dépouiller +les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il +décida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien +constatés par les ministres et les anciens, on pourrait, du +consentement du synode provincial, qui resterait maître de les +interdire, établir dans les églises, sous la présidence d'un pasteur, +des conférences publiques où parleraient ceux qui auraient reçu ces +dons. Cette légère concession fut d'autant plus aisément accordée, +nous dit De Lestre, «que nous la voïons avoir esté désirée par +beaucoup de grands personnages.»—L'excellent article <i>Châtillon</i> de +M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques +du héros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies «dans un pan de +mur en ruine du château de Châtillon-sur-Loing.»—Comment le portrait +de la Bibliothèque n'est-il pas exposé en face de celui de François de +Guise? On le volera un matin pour le détruire. Mis <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en face, +ces deux portraits trancheraient la question. Guise est un homme <i>né +et doué</i>, mais tombé à jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la +bonté courageuse et de l'adversité. <i>Il voulut</i>, grande chose! voulut +toujours, et bien.—Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idéal +cherché et la force du réel, qu'on compare ce dessin à la noble +gravure de 1579 (les trois frères). Elle en est écrasée. L'auteur +rêvait de la Saint-Barthélemy, et il la lui met sur la face! Il le +croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!—C'est +aussi l'erreur générale des gravures de Pérussin, si belliqueuses. +Non, ils furent des martyrs.—Il faut revenir aux dessins Foulon, de +la Bibliothèque. La trinité des frères y est: le brave Dandelot, si +net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal +aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le +jour qu'il réfléchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien, +évidemment (voir les dessins), c'est <i>madame la cardinale</i>, résolue, +hardie (quarante ans), lèvres fières et regards parlants, pleins de +vives répliques, invincible d'amour et de fidélité.—En face de ces +figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face désolée +et usée du pauvre chancelier l'Hôpital (tableau du Louvre). Doux, bon, +honnête, avec une certaine idéalité dans les yeux, un pauvre +précurseur de l'équité future: <i>Quœsivit cœlo lucem, ingemuitque +repertâ.</i></p> + +<p class="p2">Chapitre XXI et suivants.—<i>Saint-Barthélemy.</i>—Il y a trois récits +vraiment importants qui se complètent l'un l'autre, et ne se +contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les +acteurs et exécuteurs de l'acte s'accusent eux-mêmes. <i>Habemus +confitentes reos.</i> Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser +malgré eux, disputer, dire que Charles IX préparait tout depuis deux +ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: «S'il eût +fallu deux ans, rien ne se fût fait.»—Les relations protestantes, et +les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui +soutiennent également la longue préméditation, sont évidemment +romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothèses +invraisemblables.—Je sais que c'était la tradition italienne, +espagnole, je sais que la <i>vendetta</i> en grand était fort à la mode, +que les exécutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente +mille anabaptistes, les vingt mille têtes du duc d'Albe, étaient +l'admiration, la légende du temps. <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Je sais que le massacre +demandé dès 1555 par les prédicateurs, recommandé par Pie V, fut +réellement travaillé en 1572 par les évêques Vigor, Sorbin et l'Église +de Paris, par les Jésuites et hommes du pape, Augier et Panigarola. +Ils voyaient que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait +périr entre Guillaume et Coligny.—Un mois avant l'événement, on +l'écrivit de Rome à l'Empereur, et le duc de Bavière en parlait +(Groen, IV, 69, et appendice p. 13). Ceci prouve seulement que +l'Espagne et le clergé désiraient, machinaient, ne désespéraient d'en +venir à bout. Mais tout cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc +d'Anjou. Tout dépendant des résolutions variables d'un demi-fou, +Charles IX, rien n'était sûr, et rien ne se serait fait peut-être sans +l'extrême peur du duc et de sa mère et sans la peur qu'ils firent au +roi d'un complot des huguenots.—Mon volume des <i>Guerres de religion</i> +était publié lorsque le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait +de le lire, voulut bien m'envoyer la <i>Saint-Barthélemy</i>, par M. +Soldan, qu'il a traduite. C'est désormais le livre capital sur ce +sujet; tous les récits y sont rapprochés et judicieusement discutés. +J'ai le bonheur de voir que cet excellent critique arrive à la même +conclusion que moi. Une seule chose manque à cet ouvrage si complet, +c'est le côté des Pays-Bas, la crainte où l'on était de l'invasion +française, et le besoin urgent que le duc d'Albe avait du massacre. +J'y supplée par ces extraits des lettres inédites de Morillon à +Granvelle:</p> + +<p>«Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part +de lui sans faire protest que son maître sera contraint de rompre, +s'il ne ôte le X<sup>e</sup> denier, et qu'on lâche confiscation sur les biens +d'aucuns sujets dudit roi. Le duc répond qu'il ne se peut que le roi +de France fasse guerre à un si puissant roi qui lui a gardé sa +couronne.—Sur l'arrière saison ne se garderont non plus de courir sur +nous que un chat manger tripes.—«28 avril 1572. Les François ne +voudront laisser échapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais +heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout réconcilier avec la +France, et prendre ici siége.—17 juin 1572. Victoire des Espagnols à +Mons. Les François n'ont échappé de leurs mains ni de celles des +paysans. Le duc d'Albe a envoyé dire à l'agent de France que l'on +avoit repurgé le royaume de son maître de beaucoup de rebelles et +méchants. Et le même jour, le même agent vint congratuler à <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +son excellence ladite victoire.—L'Estat est plus assuré +qu'auparavant, à moins que les François s'en veuillent mêler +ouvertement, ce que ne le fait à croire, estant la saison si advancée, +et eux si mal prêts, et ne feroit finement l'amiral de se tant +désarmer.—27 juillet. Aucuns disent que les François devoient faire à +Mons un meurtre général des catholiques.—Le 11 juin, le cardinal +écrit à Morillon: Tout l'espoir que nous pouvons avoir est sur ce que +ceux du pays ne voudront pas être François.—10 avril. On se vante icy +qu'avant 15 jours on verra merveille et recouvrera tout ce qu'on a +perdu. Ce qui me déplaît, c'est que le duc écoute aucuns devins. On +fait compte de regagner Mons par enchantement. Et trottent par cette +cour aucuns livres escrits à la main sur nigromantie. Et m'a fait +demander un personnage fort principal congé pour les pouvoir lire, ce +que luy ay refusé sans autre cérémonie.—On a mandé le fils (du duc) +pour comsoler le duc d'Albe, qui est comme désespéré. Le secrétaire +m'a dit qu'à peine il ose se trouver seul avec le duc, qui semble +devoir rendre l'âme, quand il entend mauvaises nouvelles.—11 août. On +fait de grands apprêts en Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pièces +d'artillerie de fonte, pour venir sur Luxembourg où il n'y a +personne.—13 août. Granvelle à Morillon.—Les François craignent +l'armée de mer qui demeure en Ponent, outre celle que D. Juan +d'Autriche mène en Levant.—25 août. L'amiral blessé le 22. Paris en +liesse. L'amiral étoit sur son partement, et déjà malade.—26 août. +Aujourd'hui sont partis les deux ducs (Albe et son fils). Ils m'ont +requis de faire prier pour eux en tous monastères, comme j'ai +commencé.—9 sept. Granvelle à Morillon: Benedictus Dominus qui facit +mirabilia magna solus, et in cujus manu sunt corda regum!—Nous +pouvons dire que, sans la défaite des huguenots qui vouloient secourir +Mons, le roy de France n'eût osé entreprendre ce qui s'est fait. Ces +malheureux l'eussent toujours tenu en tutelle. On verra ce que fera +maintenant la mère. Si le roy de France passe outre, il se pourra dire +roi, et la religion se restaurera, ce qui servira aussi pour autres +pays. S'il ne passe outre, il aura de la besogne pour aucunes années, +et nous laissera en paix.—Vous ne pourriez croire combien les +François sont devenus insolents depuis l'exécution contre l'amiral: il +leur semble qu'on les doive adorer. 11 septembre.—Granvelle à +Morillon: Je voudrois que nous fussions quittes <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> des +prisonniers françois, car ils ne nous peuvent servir que de nous +mettre en frais. Et si le duc commandoit de les jeter à la rivière, +puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois aucun empêchement.—8 +octobre. Granvelle à Morillon: On nous escript que le roy a fait +dépêcher le chancelier de l'Hospital et sa femme, qui seroit un grand +bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque autre femme +(Catherine) fût logée où elle mérite.—8 novembre. Morillon lui +répond: C'est un beau décombre de l'Hospital et sa femme. Plût à Dieu +que cette Jézabel que bien nous connoissons les suivît tost. +Correspondance de Granvelle (encore inédite).»</p> + +<p class="p2">Chapitre dernier, p. 406.—<i>Processions.</i>—Nos archives nous donnent +la curieuse attitude du clergé de Notre-Dame pendant l'exécution. Le +matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa +maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on décida +qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathédrale, <i>et aux +églises qui en dépendaient</i> immédiatement, en priant pour le roi et +les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du +jubilé pour remercier Dieu de l'extermination <i>commencée</i>: Et ipsi +Domino Deonostro gratias referemus de felici <i>incœptâ</i> extirpatione +heresium et inimicorum nostræ religionis catholicæ. <i>Registres +capitulaires</i> (mss.) <i>de l'Église de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329, +330.</i> Et un peu plus loin, 28 août: Etiam ordinantum est quod infans +repertus non admittetur. <i>Ordonné que l'enfant trouvé ne sera pas +reçu</i> (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le +massacre). <i>Ibidem, fol. 331, verso.</i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span> +<span class="ralign">Pages.</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le lendemain de la Saint-Barthélemy.—Triomphe + de Charles IX.</span> 1573-1574 +<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> +<li>Craintes de l'Europe et jalousie de Philippe II. Naissance + du parti <i>politique</i> +<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Fin de Charles</span> IX. 1573-1574 +<span class="ralign"><a href="#page14">14</a></span></li> +<li>Siége de La Rochelle, épuisement des deux partis +<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> +<li>La République protestante +<span class="ralign"><a href="#page27">27</a></span></li> +<li>Franco-Gallia d'Hotman +<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li> +<li>Mort de Charles IX (20 mai) +<span class="ralign"><a href="#page35">35</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Des sciences avant la Saint-Barthélemy</span> +<span class="ralign"><a href="#page40">40</a></span></li> +<li>Paracelse, Vésale, Servet, Rabelais +<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Décadence du Siècle.—Triomphe de la Mort</span> +<span class="ralign"><a href="#page52">52</a></span></li> +<li>Valentine de Birague +<span class="ralign"><a href="#page54">54</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Henri</span> III. 1574-1576 +<span class="ralign"><a href="#page58">58</a></span></li> +<li>Catherine commence imprudemment la guerre +<span class="ralign"><a href="#page65">65</a></span></li> +<li>Humiliation d'Henri III +<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue</span>. 1576 +<span class="ralign"><a href="#page72">72</a></span></li> +<li>La Ligue était déjà ancienne +<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue échoue aux États de Blois</span>. 1576-1577 +<span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li> +<li>Le roi signe la Ligue, puis essaye la liberté de conscience +<span class="ralign"><a href="#page84">84</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le vieux parti échoue dans l'intrigue de Don Juan</span>. + 1577-1578 +<span class="ralign"><a href="#page89">89</a></span></li> +<li>Action directe des Jésuites +<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le Gesù.—Premier assassinat du prince d'Orange</span>. + 1579-1582 +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> +<li>Épernon, Joyeuse +<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue éclate</span>. 1583-1586 +<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li> +<li>L'Espagne fait manquer l'expédition de Guise en Angleterre +<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li> +<li>Elle le fait agir en France +<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Les conspirations de Reims.—Mort de Marie Stuart</span>. + 1584-1587 +<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Henri III est forcé de s'anéantir lui-même</span>. 1587 +<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> +<li>Bataille de Coutras (20 octobre) +<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi d'Espagne fait faire les barricades de Paris</span>. + Mai 1588 +<span class="ralign"><a href="#page175">175</a></span></li> +<li>Le parti espagnol dépasse Guise; le roi échappe +<span class="ralign"><a href="#page188">188</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">L'Armada.—Juin, juillet, août</span>. 1588 +<span class="ralign"><a href="#page195">195</a></span></li> +<li>Les Guises voulaient lui ouvrir Boulogne +<span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li> +<li>Destruction de l'Armada +<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi, Guise et Paris pendant l'expédition de + l'Armada</span>. Mai, août 1588 +<span class="ralign"><a href="#page212">212</a></span></li> +<li>La bourgeoisie de Paris résiste aux Guises +<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> +<li>Le roi se livre à eux +<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue aux États de Blois</span>. Août, décembre 1588 +<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li> +<li>Catherine penche pour les Guises +<span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li> +<li>Guise se dépopularise +<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Mort d'Henri de Guise</span>. Décembre 1588 +<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li> +<li>Mort de Catherine (5 janvier 1589) +<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le terrorisme de la Ligue</span>. 1589 +<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> +<li>En quoi le terrorisme d'alors différait de 93 +<span class="ralign"><a href="#page267">267</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Henri III et le roi de Navarre assiégent Paris.—Mort + d'Henri</span> III. 1589 +<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li> +<li>Ce qu'était le roi de Navarre +<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li> +<li>La réunion des deux rois +<span class="ralign"><a href="#page285">285</a></span></li> +<li>Mort d'Henri III (2 août) +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Henri IV.—Arques et Ivry</span>. 1589-1590 +<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></li> +<li>Venise se déclare pour Henri IV +<span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li> +<li>Le roi attaque Paris +<span class="ralign"><a href="#page307">307</a></span></li> +<li>Ivry (13 mars 1590) +<span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Siége de Paris</span>. 1590-1592 +<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li> +<li>Le prince de Parme fait lever le siége +<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Avortement des Seize et de l'Espagne.—Siége de + Rouen</span>. 1591-1592 +<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> +<li>Excès des Seize punis par Mayenne +<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Montaigne.—La Ménippée.—L'abjuration</span>. 1592-1593 +<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> +<li>Gabrielle et l'abjuration +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">L'Entrée à Paris</span>. Mars 1594 +<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Paix avec l'Espagne.—Édit de Nantes</span>. 1595-1598 +<span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li> +<li>Blessure du roi; expulsion des Jésuites (décembre + 1594) +<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> +<li>Traité de Vervins (2 mai 1598) +<span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li> + +<li class="min2em"><span class="smcap">Conclusion de l'histoire du xvi<sup>e</sup> siècle</span> +<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li> +<li>Notre histoire n'est point impartiale +<span class="ralign"><a href="#page371">371</a></span></li> +<li>Ce que nous avons voulu +<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> +<li>La religion de l'humanité et de la nature +<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li> +<li>Comment le vieux principe parvint à vivre après sa + mort +<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li> +<li>Pourquoi la Renaissance échoua +<span class="ralign"><a href="#page378">378</a></span></li> +<li>Impuissance du vieux principe dans sa victoire apparente +<span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li> + +<li class="min2em"><span class="smcap">Notes des guerres de religion</span> +<span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p4 center smaller">PARIS.—IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, +61.</p> + +<h2>Notes</h2> +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Les lettres <i>manuscrites</i> de Granvelle, de Catherine, de +l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents <i>imprimés</i>, +les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé +principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus +important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les +pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de +l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes, +mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de +Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si +grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout +dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et +qui lui arracha le cœur (<i>Lettre d'avril</i> 1573, t. IV, p. 116). Les +appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant +l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en +Allemagne.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Les <i>Archives du Vatican</i> révèlent deux faits curieux: +Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un +prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort +de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX +une abbaye dont Coligny avait les revenus.</p> + +<p>Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a +éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de +chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un +arrangement et conseille un nouveau massacre.—Le roi trouve des +hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).—Dans la nuit du 9 mai, +la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour +la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.—Le roi meurt et les +évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle +répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»—Sa +misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et +d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus. +(22 juin 1574.)—Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus +lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura +pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il +reste huit jours au lit.»—Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi +jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et +voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à +vivre, etc.»—La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres, +radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix +mille francs. (<i>Archives de France, extraits des Archives du Vatican, +carton II, 338.</i>)</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de +Coligny arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter +au passage.—Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour +apprécier les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé +des prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin +breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un +saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de +Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre +dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit. +Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout +le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et +nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La +chose est discutée à fond par Louis Du Bois, <i>Rech. sur la +Normandie</i>.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont +été fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé +les précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son +maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy. +Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette +correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a +pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des +années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:</p> + +<p>«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la +royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout +ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller +promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs +de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère +le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.—31 mars +1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise +resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à +Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla +de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti +vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à +Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se +défient du duc d'Alençon.—La reine pleure. On la sait maléficiée pour +qu'elle ne puisse avoir enfant.—20 mai 1574. Élisabeth déplore le +malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La +reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si +légère défiance. Éloquent et touchant.—31 décembre 1574. Mort du +cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le +jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir +devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit +de venir avec lui.—7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon. +L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur +de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle +fait ses affaires.—5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le +Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine, +qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on +se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on +pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.—18 décembre 1575. Sa +Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers +monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal +accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer +plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme, +ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout +plein de reliqueries pour des vœux qu'elle a fet.—23 novembre +1575. C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le +feroit d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc. +(<i>Archives diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de +l'ambassadeur de Savoie à Paris.</i>)</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, +hors du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour +montrer qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En +priant Dieu vous donner cet que vous désirés... come jé dit has +Boinvin...» (<i>Lettre ms., 27 mars 1876.</i>) Sa petite politique +italienne eut le résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant +les protestants vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son +conseil à Henri III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est +plus que puéril, dans son épuisement financier et l'embarras d'une +guerre qu'elle a provoquée étourdiment, malgré les conseils des +Montluc, des Vénitiens. Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la +paix, je vous tiens perdu.» (<i>Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. +1575.</i>)—La lettre inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (<i>Guerres de +relig.</i>, p. 280) est <i>ms. dans Bréquigny</i>, t. XXXIII.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont +rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a +dit.—Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que, +quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense +surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de +Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et +Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza +qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui +expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès, +<i>Documents</i>, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras, +le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs. +«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),—<i>tenté du +diable</i> (ap. Charrière).—Quant aux fameuses apostilles de Philippe II +sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit +Gachard (I, p. <span class="smcap">LXII</span>), que c'était le secrétaire Çayas qui +ordinairement en rédigeait la minute.»—Pour la ruine de l'Espagne, +cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la +décadence espagnole.—La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit +au mur latéral de Sainte-Gudule.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de +Marie Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je +les prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée +de Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington +(<i>States trials</i>) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut, +avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les +événements militaires alternent avec les conspirations: un jour +l'épée, un jour le couteau.—Le curieux, c'est l'émulation des deux +polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.—Quant aux +tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise, +entravé par l'Espagne, essaye de se lier, <i>sans elle et contre elle</i>, +aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, <i>Marie +Stuart</i>, II, p. 235.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>8</b>: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi fréquemment De Thou +pour l'intérieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et +purent savoir beaucoup, étant et au Palais, et à la Cour, et dans les +rues; son père le président était colonel de quartier.—Personne n'a +bien compris qu'aux Barricades Guise était traîné par l'Espagne, qui +le risqua, comme un brûlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: 12 février 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va +pas au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra +bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains +qu'il porte dans sa poitrine.—20 février. Guise va toujours à pied au +milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de Sauves a dit que si Guise +se hasardoit à s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans +respect.—16 février. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de +l'argent au roi de la part du clergé pour continuer la guerre contre +le roi de Navarre.—28 février. Hypocrisie de Guise. Il dit à +l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il +embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces +jours de pénitence, où les débats étoient bannis, on parleroit des +affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement, +où il serviroit mieux le roy.—10 mars 1586. Guise fait effort pour +que l'argent que donne le clergé soit remis en ses mains pour la +guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et +présidents.—13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se +jette dans Genève avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux +de la ville (pour la garder contre la Savoie).—14 mars. La nécessité +d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre +et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de +conseil. Et le clergé payera tout.</p> + +<p>23 mars 1586.—Le roi ne consulte plus sa mère. Il met des impôts pour +rendre odieux Guise, qui veut la guerre.—1<sup>er</sup> mai. On réduit Guise +par la pauvreté. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr. +de revenus.—14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes +ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ôter l'honneur et la vie; mais +je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans +après nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite à ce +royaulme.—Guise aspireroit à la couronne après la mort du roi.—27 +mai. La Ligue a dégoûté tout le monde. Guise s'est laissé mener par le +nez.—18 juin. Dévotion d'Henri III. Le pape le prie de modérer ses +abstinences.—10 juin. On va imprimer les lettres de Guise à l'Espagne +et au pape. Le roi est devenu le plus fort.—4 juillet. Le roi a +dressé 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher à la +garde-robe.—15 février. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc +pourra tomber enfin sur Genève que le roi défend.—D'Espernon périra +le premier, et l'on profitera de ses débris.—20 février. Le roi +devient mélancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il +laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait +Épernon pour Guise.—6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie +fût dans Genève, qu'il s'en réjouiroit avec le duc.—31 mars. Le roi +s'abandonne; mais si d'Épernon vient, il peut tuer ses ennemis. +Épernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.—20 avril. +Le roi, larme à l'œil, met le chapeau de Joyeuse à Épernon, et +celui d'Épernon à Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tête: +union.—29 avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et +Lyon. Sans Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de +Dauphiné.—2 juin. Savoie pourroit se déclarer défenseur du roi, qui +lui remettroit ses places plutôt qu'à un d'Épernon.—4 août. Guise, au +désespoir, avoue qu'il appellera les Espagnols.—C'est à ce point de +ses affaires le plus ébranlé qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy +ay faict tenir les 2 billets. On verra ce qu'il répondra.—3 +septembre. (Aux États), il y aura quelque querelle d'Allemand qui +troublera la fête. Les fourriers des princes s'y entrebattent +déjà.—11 septembre. Le roi est vindicatif et dissimulé, mais qui +n'exécute pas, il sera toujours prévenu par M. de Guise.—12 +septembre. Guise a 5,000 arquebusiers dans Orléans, et l'ambassadeur +offre du secours à Guise, qui se croit fort et ne veut encore +agir.—Guise en vient à nonchaloir, reprend ses amours avec madame de +Sauves.—Le roi fait entendre qu'il le fera connétable.—1589, 17 +mars. Le président Jeannin m'est venu trouver; il m'a dit que V. A. +devoit agir, que M. du Maine estant élu lieutenant de l'Estat, ne +pourroit sans rougir consentir ouvertement et du premier abord qu'on +démembrast la France.—Voyant qu'il parle vaguement comme Guise, le +Savoyard répond durement, écarte les belles paroles de Jeannin, dit +qu'il lui faut au moins le Dauphiné sous la protection de la +Savoie.—Les trois ou quatre qui mènent les affaires offrent le +Dauphiné et la Provence.—<i>Dépêches inédites de l'ambassadeur de +Savoie.</i> Archives de Turin.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: De Thou, si complet ici, doit être comparé aux Anglais; +il donne la part importante que les Hollandais eurent à la chose. Les +<i>Mémoires de la Ligue</i> contiennent les dépositions des Espagnols +naufragés, t. II, p. 452. Nos archives possèdent trois curieuses +ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc., +qu'apportaient les Espagnols (<i>Archives de Simancas</i>, B, 6, 76).</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Vers le mois d'avril 89, le légat Morosini s'étant +retiré à Marmoutiers, le roi y vient pour se récréer, dit-il, puis il +avoue que c'est pour parler au légat.—Il s'excuse de s'appuyer sur +l'alliance des hérétiques.—Suit un dialogue très-vif. À tout ce +qu'objecte l'homme du pape, le roi répond toujours par l'impossibilité +d'apaiser les catholiques. «Que voulez-vous que je fasse si le duc de +Mayenne <i>vient pour me couper le cou</i>, il me faut bien une épée, +recourir aux hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma +tête, et moi je veux la garder, etc., etc.—Le cardinal Cajetano fait, +le 28 mars 1590, un long rapport sur la situation.—Si le Navarrais +arrive à la couronne, il faudra peu de temps <i>pour que la religion +soit exterminée</i>.—Villeroy lui a raconté un entretien de Mornay, +d'après lequel «le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera +tout le monde croire et vivre à sa guise; il réformera le +catholicisme, se fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera +la chrétienté.»—«Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres +interceptées, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi +les princes du sang.»</p> + +<p>On est saisi d'étonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin, +Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à +épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du +pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Élisabeth, Henri IV ne fasse +tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne; +cette idée monstrueuse paraît si naturelle au pape, qu'elle fait son +inquiétude; il y pense jour et nuit! <i>Archives de France. Extraits des +Archives du Vatican, carton</i> L, <i>388.</i></p> + +<p>Les <i>Archives de Suisse</i> contiennent plusieurs pièces intéressantes +sur cette époque. Celles de <i>Berne</i> éclairent la destinée du fils aîné +de l'amiral. Dans les <i>Registres du conseil de Genève</i>, on trouve la +manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux +étrangers. Le chancelier écrit: «S. M. <i>demeure</i> en l'église où elle a +été baptisée.» (Communiqué par MM. Bétant et Gaberel.)—Cf. la +correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une +très-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier, +1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, <i>Henri IV +écrivain</i>.—J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de +l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'éclairer ce règne +d'un jour tout nouveau.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance. +Il y a des textes pour et contre dans l'Évangile. Les Pères sont +partagés: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour; +saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que +toute l'Église a suivis, et les conciles, et les papes, et saint +Thomas d'Aquin.—Luther n'hésite pas. Il tranche ainsi la question: +«L'usage de brûler les hérétiques vient de ce qu'on craignait de ne +pouvoir les réfuter.» Léon X et la Sorbonne le condamnent (error 33) +pour avoir avancé: <i>Hereticos comburi esse contra voluntatem +Spiritûs.</i> Il avait dit (à la noblesse allemande): «Contre les +hérétiques, il faut écrire et non brûler.» Dans son explication de +saint Mathieu (<span class="smcap">XIII</span>, 24-30): «Qui erre aujourd'hui n'errera pas +demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à l'action de la parole +et tu empêches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons +été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, l'hérétique par le +feu, et le Juif à coups de bâton!» Le 21 août 1524, il intercède +auprès de l'électeur pour ses ennemis, Münzer et autres: «Vous ne +devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et +que la Parole de Dieu ait à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le +combat et le libre choc des esprits.—La guerre des paysans qui ne +l'écoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère, ne lui fit +pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les +princes à se faire obéir et à réprimer l'<i>esprit de meurtre</i> (4 +février 1525). En 1530 encore (sur le psaume <span class="smcap">LXXXII</span>), il ne demande +contre les blasphémateurs publics <i>que leur éloignement</i>.—Un savant +et consciencieux ministre d'Alsace, M. Müntz, qui connaît à fond +Luther, et que j'ai consulté, me répond: «Je ne connais de lui aucun +passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique qui ne prêche pas la +révolte et le meurtre.»</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces +innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ce que j'ai dit de +Palestrina des <i>Memorie</i> du chanoine Baïni, très-lumineusement résumés +dans un excellent article de M. Delécluze (<i>ancienne Revue de Paris</i>).</p> + +<p>Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au +long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot +seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où +Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait été logé au palais de la +Saint-Barthélemy par Catherine, dans sa ménagerie, avec ses bêtes, +oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur trop +connu!... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de +plantes d'un vert pâle où couraient des serpents.</p> + +<p>Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son génie de naturaliste. +Admirablement étranger aux sottes sciences du Moyen âge, il avait un +sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde +vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charmée +de trouver un homme si ignorant, lui dît tout, comme à son enfant. Il +voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines, +monter la sève aux plus secrètes veines des plantes. Il entendait +parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du +monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et +fit un <i>Cabinet d'histoire naturelle</i>. Beaucoup de gens demandant ce +que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non telle +science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce +qu'il avait vu, trouvé, expérimenté.</p> + +<p>Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il +observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par +lesquels elle protége les plus humbles de ses enfants. Les volutes des +coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté +contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de +destructeurs, lui font envie; il les propose comme modèle originaire +des forteresses les plus sûres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donné +le refuge au moins de l'huître et du moule, la carapace des tortues, à +ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards, +d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient, +éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Îles bienheureuses +dont se berça l'humanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui +cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela +n'arrête pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes. +Le sien, c'est une œuvre d'industrie, un vaste jardin établi dans +une position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de +refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nature ont été +précisément cet abri pour l'âme humaine.</p> + +<p>Ce pauvre homme, méprisé, jeté à la voirie avec les chiens, n'en +commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle +et le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature +à ceux qui la refirent, <i>des découvreurs aux inventeurs</i>, créateurs et +fabricateurs.—De lui est cette parole: «<i>La nature la grande +ouvrière; l'homme ouvrier comme elle.</i>»—Non, non, le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle n'a +pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voilà loin +de l'<i>Imitation</i> monastique, froide et stérile! La chaude imitation +dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Les renvois des pages indiquées dans ces notes se +rapportent au volume XI.</p> +</div> + +<div class="p4 tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> + +<p>La note 8 n'a pas d'ancre dans le texte.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume +12/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 *** + +***** This file should be named 39335-h.htm or 39335-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/3/39335/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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