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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19), by
+Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39335]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
+
+La note 8 n'a pas d'ancre dans le texte.]
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+ PAR
+ J. MICHELET
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+ TOME DOUZIÈME
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+
+ 1877
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés
+
+
+
+
+HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE CHARLES IX
+
+1573-1574
+
+
+Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on
+put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un
+mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui
+n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la
+reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
+
+Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta
+d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang
+au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
+
+Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus
+grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa défense
+désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut
+pour _protecteur_ de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir
+aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.)
+
+[Note 1: Les lettres _manuscrites_ de Granvelle, de Catherine, de
+l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents _imprimés_,
+les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé
+principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus
+important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les
+pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de
+l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes,
+mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de
+Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si
+grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout
+dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et
+qui lui arracha le coeur (_Lettre d'avril_ 1573, t. IV, p. 116). Les
+appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant
+l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en
+Allemagne.]
+
+Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume,
+travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après
+Maximilien Charles IX devienne Empereur!
+
+Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon
+pour le mariage d'Angleterre.
+
+Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à
+toute l'Europe appuyée des protestants.
+
+Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses
+portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois
+maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable
+de boire le sang de Coligny.
+
+Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut
+de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui
+avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre; que
+la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme
+un poignard dans la main de Philippe II.
+
+[Note 2: Les _Archives du Vatican_ révèlent deux faits curieux:
+Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un
+prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort
+de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX
+une abbaye dont Coligny avait les revenus.
+
+Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a
+éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de
+chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un
+arrangement et conseille un nouveau massacre.--Le roi trouve des
+hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).--Dans la nuit du 9 mai,
+la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour
+la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.--Le roi meurt et les
+évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle
+répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»--Sa
+misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et
+d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus.
+(22 juin 1574.)--Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus
+lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura
+pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il
+reste huit jours au lit.»--Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi
+jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et
+voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à
+vivre, etc.»--La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres,
+radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix
+mille francs. (_Archives de France, extraits des Archives du Vatican,
+carton II, 338._)]
+
+Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute,
+une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de
+vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait
+déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la Saint-Barthélemy
+avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire
+à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranché tout. La
+Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était à genoux, et sans doute
+le protestantisme exterminé de la terre.
+
+Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle
+était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait
+devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de
+Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus
+chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un
+massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable
+eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait
+de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et
+furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.
+
+[Note 3: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de Coligny
+arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter au
+passage.--Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour apprécier
+les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé des
+prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin
+breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un
+saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de
+Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre
+dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit.
+Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout
+le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et
+nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La
+chose est discutée à fond par Louis Du Bois, _Rech. sur la
+Normandie_.]
+
+Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la _terra incognita_,
+comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne
+nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.
+
+Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une
+des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la
+religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu
+blafard, à masque blême, trône à sa place: _Politique_.
+
+Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils
+essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont
+malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur coeur n'en est pas
+moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure,
+par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de
+canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la
+Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne
+doive rester tout aussi énervé que l'autre.
+
+La France, bien observée, est _politique_ ou _tiers-parti_.
+
+Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce
+fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la
+reine Élisabeth par le premier des _politiques_, M. de Montmorency.
+
+L'Europe entière est _politique_. Dans l'élection de Pologne, où l'on
+va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy,
+trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et
+les protestants d'Allemagne.
+
+Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront
+tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le
+duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en
+Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la
+négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le
+massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer
+les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue
+entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent
+entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»
+
+Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu
+de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le
+roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit
+plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond
+placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué
+quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les
+catholiques (7 septembre 1572).
+
+Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de
+France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des
+peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la
+Vistule.
+
+Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet
+1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du
+monde.»
+
+Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.
+
+La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec
+quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un
+moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille
+hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti qui
+faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et vertige.
+Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les
+villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par
+troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait
+l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils
+pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés,
+intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros,
+et nombreux, mais peu de martyrs.
+
+Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement
+eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait
+fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.
+
+On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie,
+Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté
+au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et
+de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu
+après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.
+
+C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la
+France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de
+la nation, sa franchise, sa sincérité.
+
+C'est, je crois, de ce temps qu'en français _sans doute_ a voulu dire
+_peut-être_.
+
+Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur,
+industrieusement hypocrite. On commença à s'apercevoir qu'en effet la
+Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa
+théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté
+catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et Rome, on
+appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la liberté.
+
+Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des
+saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge
+protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas
+leurs croyants.
+
+Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la
+cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes
+délivrés...»
+
+Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un
+accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les
+protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»
+
+Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la
+chose était tramée et préméditée de longtemps.
+
+Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré
+d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la
+gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que,
+non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le
+poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au
+Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu!
+c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder.
+Et j'aperçus ses cheveux blancs.»
+
+Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant,
+avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants,
+trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant même sa mère,
+ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait
+écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! si vraiment il
+avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune homme avait
+dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingénieux coups
+d'État que l'histoire ait contés jamais!
+
+Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et
+combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son
+droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait,
+immuable dans son coeur profond, il tissait sans se déranger ce filet
+sans pareil qui prit les ennemis de la foi.
+
+Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola
+au lendemain de l'événement. Son coeur s'épanche à flots devant le
+peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des
+larmes.
+
+Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens
+juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là
+l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on
+devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre,
+comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le
+banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort
+au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât,
+c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il
+eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises.
+C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni,
+note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État «_incomplet_.»
+
+Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants.
+Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait
+forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en
+fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant
+«que ce n'était qu'une colère _soudaine_ que le roi avait eue de la
+conspiration.»
+
+L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le
+contraire à Rome. Il allait criant que c'était _le roi, le roi seul,
+qui dès longtemps_ avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce
+sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.
+
+En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de
+gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était
+épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le
+Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute
+la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur
+qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France
+qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son
+maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour
+que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à
+la gloire du roi très-chrétien.
+
+Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le _Te
+Deum_ et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à
+Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que
+c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et
+de bon coeur bénit ces pauvres assassins.
+
+Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se
+montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître,
+Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.
+
+Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni
+lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose
+furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il
+s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que
+de l'avoir fait.»
+
+Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de
+Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir
+un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui
+dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la
+colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur
+que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»
+
+Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout,
+se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et
+soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable
+trahison. Ce qui, par un _chassé-croisé_ fort ridicule, amena la cour
+de France à nier en Espagne la préméditation.
+
+Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi
+catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses
+affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...»
+(Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.)
+
+On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe
+II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de
+France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs
+tergiversations.
+
+Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de
+Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou
+l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on
+bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la
+chose difficile. Philippe n'osa point.
+
+Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle
+eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de
+la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre,
+douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle
+ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât
+«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la
+tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre
+d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas,
+qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en
+Espagne; on jasa, et rien ne se fit.
+
+Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais
+l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare,
+ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau,
+clignant les yeux, sans y risquer la patte.
+
+Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a osé ce
+qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait
+pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur
+n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que donne une
+grande audace.
+
+On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci
+insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine
+d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle
+dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât
+du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.
+
+Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles,
+évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de
+Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il
+écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français,
+au débarqué en Angleterre, se _saisît d'une place_, se constituant
+chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu
+d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+FIN DE CHARLES IX
+
+1573-1574
+
+
+«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux
+s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les
+voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.
+
+«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place,
+fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre
+autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de
+voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on
+entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que
+le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour
+courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté que la
+ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura
+troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à
+la même heure.»
+
+Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes
+étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de
+frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces
+récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent
+pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.
+
+Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de
+vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le
+suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à
+la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à
+frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les
+fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On
+a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une
+autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les
+intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela,
+par ne tuer que lui-même.
+
+Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la
+Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré,
+qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux
+jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau).
+Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'oeil, en parfait
+désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un
+demi-clignement loustic.--Trait cruel que le dessin du Panthéon et le
+beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour
+maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne
+fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.
+
+L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à
+quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par
+les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu
+conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux
+tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine
+mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la
+facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet,
+apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth,
+au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut
+ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent
+vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute
+ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour
+trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres
+ms., 30 mai 1573.)
+
+Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers,
+enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de
+moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres,
+avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient
+toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent
+avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout
+à l'heure va faire honteusement le plongeon.
+
+Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne
+frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui
+surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?
+
+Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue
+catholique: _adhérer franchement à l'Espagne_, s'unir à elle, accabler
+partout le protestantisme.
+
+Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
+
+Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en
+vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous
+allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans
+après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce
+de démembrement de la France (1576).
+
+Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la
+Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:
+
+Unie et subordonnée à l'Espagne, _suicidée_.
+
+Ou bien,
+
+Flottant à part, divisée, impuissante, _suicidée_.
+
+Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la
+France.
+
+Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au
+naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX.
+Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la
+catastrophe imminente.
+
+Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le
+tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui.
+Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un
+désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à
+être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en
+désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à
+demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours,
+fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la
+lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les
+marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
+
+Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre?
+On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy
+n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les
+princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient
+de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et
+le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
+
+Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis
+étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la
+dissolution des catholiques.
+
+La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se
+fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris,
+entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en
+face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume,
+entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les
+réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La
+Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents
+gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.
+
+Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour
+nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle
+n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme
+le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant
+M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).
+
+Pourquoi? pour trois raisons: _Élisabeth était reine_ bien plus que
+protestante, et haïssait toute révolte. Puis _Élisabeth était pape_,
+et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur,
+horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle
+pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle _suivait l'impulsion du
+commerce anglais_, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de
+gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui
+en effet elle s'allia le 1er mai 1573.
+
+Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île,
+attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle
+abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de
+nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux
+Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue
+de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large.
+Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.
+
+Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France,
+et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des
+attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne
+de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et
+qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le
+commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi.
+Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande
+énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement
+au parti _fanatique_, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort.
+Les _fanatiques_ sauvèrent la ville, la maintinrent libre et
+république; une ville vainquit la royauté.
+
+Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un
+des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un
+seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres,
+jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu,
+incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant
+intrépidement les redoutes des catholiques.
+
+Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à
+loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville.
+Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de
+démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait
+amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses
+s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un
+siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes.
+Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France,
+Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun
+voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On
+essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
+
+On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon,
+avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas
+bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait,
+on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés,
+attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal
+obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient
+d'entrer dans ce guet-apens fratricide.
+
+Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants
+vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du
+parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint
+s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.
+
+Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de
+coeur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent
+à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées.
+
+Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation
+polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On
+traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois
+républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait,
+ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout
+ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).
+
+Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de
+Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX
+n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément
+la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la
+France même_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison
+d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le
+monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les
+luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant
+vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins,
+et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des
+appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout
+démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et
+furent arrivés à Paris.
+
+Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége
+inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son
+impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue
+d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté
+d'Orient.
+
+L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les
+longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises
+séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour
+empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait
+paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «_s'étant meslé de
+sa conscience_, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui
+avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)
+
+Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la
+plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté
+extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent;
+d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut
+tous les trônes.
+
+En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la
+voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou
+moins chimériques.
+
+Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec
+Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à
+Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre
+intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour
+Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince
+d'Orange.
+
+Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien
+mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau,
+qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui
+mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.
+
+Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de
+cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume
+d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se
+lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais
+cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance,
+convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main
+sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem,
+l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il
+céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne
+vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit,
+nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et maître de tout ce qu'il
+prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).
+
+Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12
+juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres,
+passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le
+dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe.
+Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui
+révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de
+franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à
+Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés,
+lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de
+quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos
+noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.»
+(Groen, IV. Appendice, p. 81.)
+
+Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus?
+C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi
+de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas,
+dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la
+Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui
+paya.
+
+L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les
+Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on
+donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).
+
+Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché
+appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.
+
+Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il
+avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient
+véridiques.
+
+La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la
+grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit
+arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le
+Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes
+provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait
+sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de
+sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par
+tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la
+réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.
+
+La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas
+tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille
+hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils
+avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la
+justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec
+eux.
+
+«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour
+surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri,
+l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre,
+et la cour en resta couverte de confusion.
+
+Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que
+fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais
+aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.
+
+Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais
+(_Démocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles
+paroles: «On a maintenant le secret de la _démocratie hypocrite du
+protestantisme_, c'était tout simplement une arme contre la royauté,
+une cuirasse pour la noblesse,» etc.
+
+Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec
+sévérité.
+
+M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que,
+quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases
+diverses que lui imposait la persécution, son essence est _la liberté,
+la démocratie, le principe antimonarchique_.
+
+Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi
+les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?
+
+Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même
+encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des
+morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de
+robe, d'artisans et de bourgeois.
+
+Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a
+conduit souvent à vouloir retrouver le _fédéralisme_ de 93 dans les
+tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards
+des assassins.
+
+Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:
+
+La résistance protestante, _bien loin de couvrir le retour à la
+royauté_, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins,
+fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme
+du massacre et du guet-apens.
+
+La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement
+urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les
+droits des électeurs du _plat pays_.
+
+Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister.
+N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque
+dont la lutte fut un miracle.
+
+Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _né peuple,
+essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans
+les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui
+puissent résister); mais, _au siècle de Louis XIV, son immense
+majorité est peuple encore, industrielle_, et la Révocation de l'édit
+de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.
+
+Que vois-je au XVIe siècle? _Que le protestantisme seul nous donne la
+République_, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la
+grotesque caricature.
+
+Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.
+
+Le mot. C'est sous son influence que _république_, chose publique, mot
+appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre
+du gouvernement collectif.
+
+La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis
+deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et
+habile le plan d'une constitution républicaine, _non pour s'isoler de
+la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout
+entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous
+les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans
+résistance la contribution générale de guerre.
+
+Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte
+de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province
+_comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinière, janvier 1575).
+La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en
+1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en
+fait, de trois cents ans.
+
+Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur
+action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.
+
+Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.
+
+Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du
+massacre, échappé d'un coeur ému et grandi sous les poignards, qui,
+dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.
+
+Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de
+Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul
+succès n'a été si grand jusqu'au _Contrat social_.
+
+L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir
+Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il
+appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie,
+puis contre la tyrannie même.
+
+Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de
+là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute
+fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire
+convienne à un monde tellement changé.
+
+Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des
+grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.
+
+Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa
+valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de
+telles moeurs, et non le droit du genre humain.
+
+Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes
+nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la
+terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué
+l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du
+fief.
+
+Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le _Contr'un_,
+écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute
+qu'il n'en courût des copies.
+
+Le livre de la Boétie fut intitulé _Le Contr'un_. Celui d'Hotman
+aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_.
+
+Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.
+
+Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et
+montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a
+toujours eu) un _gouvernement collectif_.
+
+Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il
+s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces
+époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs
+gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs
+carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs
+évêques; les capétiens leurs pairs, etc.
+
+Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des
+parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire
+prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.
+
+Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté
+barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps,
+restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du
+monde.
+
+Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de
+républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux,
+scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un
+misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main
+audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir
+étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser
+chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou.
+Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent
+le sac et le pillage nocturne de cette maison.
+
+Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en
+janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse,
+jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait
+s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
+
+À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches
+des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France
+adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le
+contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et
+l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une
+telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie
+une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la
+rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à
+merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre
+pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)
+
+On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait
+régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et
+de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant
+général, Alençon avec les États généraux.
+
+Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus
+austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances
+politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus
+violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants
+pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des
+protestants.
+
+Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident
+La Mole alla tout dire à Catherine.
+
+Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête
+sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie
+qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le
+fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé
+par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux:
+«Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si
+prochaine?»
+
+Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui
+peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce
+(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une
+cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour
+son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de
+cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que
+cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles
+pour que son coeur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle
+fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans
+ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même,
+qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles
+piqûres.
+
+Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le
+faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du
+Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra
+Martinengo, un de ses _bravi_ italiens, assassins de profession. En
+Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord,
+elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert,
+_le tueur du roi_.
+
+Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient
+pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait
+paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette
+royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut
+pas davantage. Le _pays de sapience_, la politique Normandie, montra
+peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres
+de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais
+plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut
+celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par
+ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il
+ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours
+après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis,
+qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tué Henri II;
+elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'épitaphe hypocrite qu'on
+voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et
+mort depuis tant d'années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit
+montre de sa _vendetta_; le sensible coeur de cette Artémise n'eut
+point de soulagement qu'elle n'eût vu elle-même en Grève le supplice
+de Montgommery.
+
+Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et
+du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un
+acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper
+et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se
+connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui
+serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au
+filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour
+les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De
+Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le
+jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère,
+répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été
+faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la
+reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé était en Pologne,
+et Charles IX était mourant.
+
+On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à
+Montgommery.
+
+Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il
+était mort.
+
+L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de
+plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile
+instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme
+trois choses:
+
+Premièrement, _que Charles IX voulait envoyer la reine mère en
+Pologne_ rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout
+fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait
+très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur,
+n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son
+frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle
+pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop
+récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit
+partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et
+laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il
+était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath.,
+Lettres mss. de nov. 73.)
+
+Deuxièmement, De Thou affirme _que tout le monde croyait Charles IX
+empoisonné_. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien
+par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise,
+qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri
+n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient
+que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du
+Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy.
+
+De Thou, en dernier lieu, assure _que les taches livides qu'on lui
+trouva dans le corps_ firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu
+que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de
+larmes, dément expressément ce bruit.
+
+Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa
+mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et
+les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un
+revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille,
+s'entendre avec Montmorency.
+
+Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout
+moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.
+
+Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui
+manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances
+de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune
+reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.
+
+Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui,
+pour la France, de ne pas laisser de postérité.
+
+Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou,
+qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès
+qu'il serait roi, quel homme c'était.
+
+Il ne se fiait point à sa mère[4]. Et ce ne fut pas à elle qu'il fit
+sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui
+eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers
+de le recommander à mademoiselle Touchet.
+
+[Note 4: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont été
+fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé les
+précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son
+maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy.
+Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette
+correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a
+pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des
+années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:
+
+«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la
+royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout
+ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller
+promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs
+de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère
+le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.--31 mars
+1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise
+resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à
+Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla
+de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti
+vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à
+Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se
+défient du duc d'Alençon.--La reine pleure. On la sait maléficiée pour
+qu'elle ne puisse avoir enfant.--20 mai 1574. Élisabeth déplore le
+malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La
+reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si
+légère défiance. Éloquent et touchant.--31 décembre 1574. Mort du
+cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le
+jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir
+devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit
+de venir avec lui.--7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon.
+L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur
+de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle
+fait ses affaires.--5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le
+Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine,
+qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on
+se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on
+pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.--18 décembre 1575. Sa
+Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers
+monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal
+accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer
+plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme,
+ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout
+plein de reliqueries pour des voeux qu'elle a fet.--23 novembre 1575.
+C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le feroit
+d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc. (_Archives
+diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de l'ambassadeur de
+Savoie à Paris._)]
+
+Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin
+catholique. (_Lettre ms. de Morillon à Granvelle._) Les protestants,
+les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de
+Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il
+adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur
+la Saint-Barthélemy.
+
+Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on
+n'en sut rien que par elle.
+
+De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant
+dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des
+affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui
+il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.
+
+Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti
+sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le
+poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la
+terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de
+préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des
+catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses
+satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant,
+commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre,
+aigu à son oreille.
+
+Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui
+le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le
+dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais
+pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient
+pourtant pas des chrétiens?»
+
+Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant,
+qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui
+furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique,
+durent lui traverser le coeur d'une lame fine et pénétrante, plus
+qu'aucun stylet d'Italie.
+
+Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «_La France est à
+qui veut la prendre._»
+
+Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous
+l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que
+par eux la France boirait la honte comme l'eau.
+
+Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée
+d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement
+toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra
+de l'argent.
+
+Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un
+petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour
+obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prêter,
+elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crédit, celui de la
+France ne suffisant pas.
+
+À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour
+était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs
+manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui
+fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs
+jupes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY
+
+1573-1574
+
+
+Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe
+siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il
+brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma
+table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre
+cette oeuvre?
+
+C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce
+siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers
+volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé
+trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de
+sang.
+
+Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est
+plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en
+toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se
+rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le coeur manque à
+l'historien.
+
+Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai
+force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées
+derrière moi.
+
+Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat,
+enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a
+coulé par torrents.
+
+Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de
+Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la
+veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce
+palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a
+inauguré les sciences de la nature.
+
+Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire
+des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé,
+consolé et guéri.
+
+Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la
+théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité
+qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à
+la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.
+
+C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la
+prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer
+seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins
+ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de
+bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici, je
+m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, de
+vérité.
+
+Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux
+grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie
+humaine, si barbarement prodiguée.
+
+Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre,
+ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous
+trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»
+
+L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe
+Colomb,--l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut
+Servet.
+
+Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur
+identité. C'est la révélation de Paracelse.
+
+Parlons de celui-ci d'abord.
+
+Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher
+d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux
+mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant
+d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.
+
+Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les
+montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il
+fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au
+point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que
+ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la
+médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura
+qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.
+
+Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit
+fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes,
+intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du
+Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.
+
+Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre
+tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour
+maîtresse.
+
+Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se
+défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda,
+d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de
+Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.
+
+Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue
+entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine
+est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.
+
+Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme
+peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un
+malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son
+chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous
+dire.»
+
+Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que
+celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la
+Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce,
+assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues
+fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la
+génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'oeuf des
+animaux, à professer le rapport des deux règnes.
+
+M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant
+contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son
+livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la
+femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères,
+nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le
+premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à
+part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence
+souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un
+monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et
+sérieuse du _Fons viventium_ (la source des vivants, la fontaine
+sacrée d'où court le torrent de la vie).
+
+ * * * * *
+
+L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La
+France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi,
+de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris?
+On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts
+hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse,
+et dans la main et dans l'esprit.
+
+Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534,
+quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le
+Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!
+
+Je dis _héros_. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles.
+Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de disséquer.
+Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale,
+dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
+
+Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans
+la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des
+corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque.
+Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit
+erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur
+les tombes.
+
+Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les
+pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent
+observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y
+veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs,
+ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par
+les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les
+ongles.
+
+Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
+
+Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel oeil
+perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable!
+Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait,
+décrivait.
+
+Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore,
+l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où
+cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie
+furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne
+manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans,
+avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle
+(1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande
+impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'oeuvre, que, pendant
+tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la
+science par la description de Vésale et les planches du Titien.
+
+Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du
+grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de
+l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de
+Vésale furent très-probablement l'oeuvre collective, le résumé des
+travaux communs de l'école de Paris.
+
+Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le
+siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est
+celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et
+la circulation du sang.
+
+Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce
+n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne
+l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.
+
+Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette
+question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal,
+ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela
+mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit
+ce mystère.
+
+À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui,
+baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les
+maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de
+ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était trouvé,
+décrit et imprimé.
+
+L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse
+carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la
+prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la
+circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué
+dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher.
+Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit
+toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires
+seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il
+en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire
+de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la
+découverte.
+
+La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se
+suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute,
+doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui
+semble la vie même.
+
+Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la
+trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut
+connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de
+délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du
+sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le
+bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé
+par l'attraction du coeur.»
+
+Une larme du genre humain est tombée sur cette page. Un transport de
+reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit
+l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du
+miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.
+
+Qu'est-ce que le XVIe siècle en son fait dominant? La découverte de
+l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui
+trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui
+démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc.,
+fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la
+chirurgie.
+
+Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la
+Renaissance,--astronomique, chimique, anatomique,--par Copernick,
+Paracelse et Servet.
+
+Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la
+grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de
+l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»
+
+Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la
+lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle
+ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del
+Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en
+tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire,
+jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra
+mieux!»
+
+Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions
+colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et
+Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce
+rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, _l'éducation
+humaine de la science et de la nature_.
+
+Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants
+théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope
+obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du
+corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»
+
+Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la
+ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire
+de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la
+science nouvelle ne refît une scolastique.
+
+Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière
+que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon
+docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon.
+Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne
+voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du
+vieux monde, il fallait d'abord donner la _Fête de l'âne_, pour
+pouvoir dire ensuite avec la belle _prose_:
+
+ Assez mangé d'herbe et de foin!
+ Laisse les vieilles choses... Et va!
+
+Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir
+le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un
+remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait
+dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant
+populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces
+d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.
+
+Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie
+du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il
+entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit
+sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre
+est le rameau d'or.
+
+Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre,
+marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en
+apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui
+dominent tout: L'_exaltation de la vie_, l'impatience de l'homme pour
+se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée
+par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps
+énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer
+bientôt, l'invasion des spiritueux.
+
+Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les
+découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la
+_circulation de la vie_, la solidarité de l'être, l'infatigable
+échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont
+s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital
+du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on
+me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle
+s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.
+
+L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la
+Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin;
+elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la _justice_,
+la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre,
+c'est le mariage, la _femme_, ce noeud essentiel des moeurs et de la
+vie.
+
+La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la
+double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce
+monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps
+seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
+
+Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme.
+_Non pars, sed totum._ L'éducation de la femme occupe le grand Luther,
+et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la
+littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le
+civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de
+l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des
+Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour
+venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du
+grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour
+lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les
+cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT
+
+1573-1574
+
+
+Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive
+étincelle, la _Gaule et France_ d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il
+advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici,
+seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde
+détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.
+
+Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne.
+Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade,
+malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.
+
+Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit
+maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des
+Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la
+Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont
+féconds, mais pour la mort seule.
+
+De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls
+ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince
+d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération
+qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y
+ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont
+et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires,
+secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent
+maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez,
+assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier.
+Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu
+petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»
+
+J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste,
+clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés
+des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si
+peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein
+cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à
+voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble
+qu'on ait mis la sourdine.
+
+Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite.
+Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera
+tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce
+bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége,
+du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une
+époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une
+invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.
+
+Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On
+ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire?
+l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà
+pauvre, impuissante et sénile.
+
+Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en
+1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y
+entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu
+un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il
+élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un
+ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie
+sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le
+reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un _rictus_ d'une
+hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en
+castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.
+
+Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau
+de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la
+dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque
+et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux
+mots.
+
+Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de
+président, voulait, pour récompense du conseil de la Saint-Barthélemy,
+se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France.
+Mais il était marié; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrêta pas
+longtemps; elle mourut après le massacre, et sa tombe en porte la
+funèbre date.
+
+Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde
+douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il
+lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour.
+C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces
+deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient
+plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier,
+qui viendra.
+
+Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce
+fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son
+âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on
+sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans
+consolation idéale; pas un trait d'immortalité.
+
+La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés,
+d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un
+fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses
+bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et
+tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé
+lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main,
+elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en
+soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit
+être un petit livret de prières qui, sans cesse répétées, ne disent
+plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.
+
+La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits
+chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités
+galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant
+l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux
+nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain;
+elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute
+l'éternité.
+
+Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir
+sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son
+ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail,
+après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier,
+tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.
+
+Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte
+exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus
+une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois
+peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et
+sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet
+objet lugubre.
+
+Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers...
+Dessous, quoi? le néant.--Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu
+tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la
+vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre
+Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.
+
+Oeuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur
+volontaire, d'outrage calculé à la nature... Assez, cruel artiste!
+assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, il est
+implacable... La femme, reine fatale du XVIe siècle, qui l'a tant
+mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et qu'elle
+soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans
+l'humiliation dernière, la livre à la nausée,--ayant mis dans
+l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût anticipé
+du temps pourri qui va venir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+HENRI III
+
+1574-1576
+
+
+Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il
+s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la
+couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites,
+que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays.
+Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils
+amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la
+Russie. C'est le premier démembrement.
+
+En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du
+pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une
+fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi
+élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, tout
+cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé,
+découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité
+héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan
+l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille
+mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout
+cela est inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui
+faut se hâter.
+
+Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au
+grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait
+toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des
+honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de
+Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim
+et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer
+comme Philippe II.
+
+On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante
+hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de
+construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit
+asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter
+comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et
+changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux
+sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition,
+s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc,
+avec un doux éclat de perles.
+
+Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il
+traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y
+laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne
+valait guère qu'on en parlât.
+
+On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans
+difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à
+Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II,
+il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette
+prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de
+l'Espagne.
+
+Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère;
+elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute
+l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la
+petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui
+conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine
+n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre.
+Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force,
+sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider
+l'alliance des _politiques_ et des protestants, c'est-à-dire de
+brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la
+royauté.
+
+Les _politiques_ hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la
+Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit
+qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé,
+_protecteur_ des églises protestantes, qui ne demandait que liberté
+pour tous, avec les États généraux.
+
+Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette
+folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux.
+Le vieux Montluc, qui était la guerre incarnée, balafré, borgne,
+débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient,
+qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut plus
+guerrière que Montluc; elle opposa son _veto_ à toute négociation. Et
+cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, où la cour
+savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop heureuse
+d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.
+
+Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de
+prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre
+sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches,
+durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le
+voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner
+aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous
+arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et
+Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi
+m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre,
+le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»
+
+De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait
+produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé,
+comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa
+toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré
+un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied
+ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à
+travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau
+peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il
+regrettait le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se levait
+pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et
+mollement porté sur la Saône.
+
+La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en
+tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces
+processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux
+rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et
+lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier,
+et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était
+la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en
+Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une
+épouvantable tempête.
+
+Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter
+vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des
+processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de
+flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien
+plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait
+partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et
+de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal
+de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait
+la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les
+portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en
+releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit
+dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.
+
+Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent
+sérieusement étrillés. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre
+Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques modérés
+avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant du
+prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait
+reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu
+en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion
+de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les
+rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus
+belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes
+mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les
+bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés
+d'Henri III.
+
+Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment
+la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.
+
+Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne
+le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur
+parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table
+vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par
+les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien
+refuser. Ordre aux secrétaires d'_acquitter_ les dons du roi sans
+faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de
+signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux _acquits au
+comptant_ qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III
+à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.
+
+Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, je dois dire
+pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous
+les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui donner. Le
+pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur romain, était
+revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce semble, usé
+jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en vieillissant
+deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe.
+Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la métamorphose
+contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait
+les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les
+pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les grâces, et, comme
+elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes
+lames, qu'il supposait plus capable de le protéger.
+
+Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France;
+tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris
+aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse
+extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.
+
+Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de
+juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les
+documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se
+taire en présence des propres lettres de Catherine[5] qui démontrent
+son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, quand elle
+se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.
+
+[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors
+du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer
+qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En priant Dieu
+vous donner cet que vous désirés... come jé dit has Boinvin...»
+(_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le
+résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant les protestants
+vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil à Henri
+III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est plus que puéril,
+dans son épuisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a
+provoquée étourdiment, malgré les conseils des Montluc, des Vénitiens.
+Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la paix, je vous tiens
+perdu.» (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. 1575._)--La lettre
+inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (_Guerres de relig._, p. 280) est
+_ms. dans Bréquigny_, t. XXXIII.]
+
+Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir
+et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se
+déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de
+Montluc et de tous les militaires.
+
+Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son
+fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile
+à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait
+pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix
+sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une
+assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand
+mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le
+trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, _Revue rétrospective_, XVI,
+256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).
+
+Sage conduite qui serra le noeud des protestants et des politiques.
+Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.
+
+En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, plus
+fortes que n'en fit jamais Coligny.
+
+Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne
+mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques.
+Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait
+mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la
+Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De
+Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on
+apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le
+venger.
+
+Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas
+bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait
+et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son
+sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait
+empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a
+conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!»
+Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé
+par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit
+six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).
+
+Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le
+dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en
+hâte; _son fils Alençon s'est sauvé_ (lettre ms. du 18); toute la cour
+court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône
+à la tête des _politiques_.
+
+Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher
+d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la
+nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près
+d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est
+plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575),
+elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu,
+vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son
+désespoir, n'aille au-devant de la mort.
+
+En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient
+uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu
+et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du
+monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme
+aux reposoirs (ou _petits paradis_) qu'on avait faits dans la ville et
+où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en
+croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé
+de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.
+
+Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour
+où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas,
+disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné
+des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son
+prisonnier délivré un médiateur.
+
+Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande
+qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux
+mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était
+offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent
+enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort
+superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent
+encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du parti
+catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir son
+duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr
+(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance
+pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom
+populaire de _Balafré_.
+
+Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les
+partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la
+bataille, il relevait le coeur du roi, le refaisait brave et homme un
+peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.
+
+De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine
+Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment,
+importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.
+
+Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie,
+en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce
+qui se disait alors de ses amants innombrables, et très-spécialement de
+ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui se survivait, n'en était
+pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de
+Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour couvrir les faiblesses de son
+aventureuse moitié. Henri III s'emporta une fois jusqu'à vouloir jeter à
+l'eau une demoiselle de sa soeur, trop serviable et trop complaisante.
+
+L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise;
+son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le
+30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie soeur du roi
+de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des
+Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de Vitaux, qui
+avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du
+Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût fort aisément
+pardonné. Viteaux détestait Du Guast.
+
+La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au
+cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église.
+C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable.
+Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant
+la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient
+rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui
+facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de
+faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour
+lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si
+l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la
+nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant
+leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans
+souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut
+loyal. Du Guast fut tué le lendemain.
+
+Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve
+tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi
+devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait
+qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de
+garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi.
+Les étrangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais _les
+catholiques_ (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, jamais
+royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 novembre
+1575).
+
+Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de
+livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et
+entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les
+reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri
+III semblait perdu.
+
+Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon,
+espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui.
+Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le
+roi, que tous quittaient.
+
+Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande
+défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la
+fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne
+voulait en tout cela que «_se servir_ des huguenots». En même temps,
+par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout
+d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se
+fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.
+
+Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son
+cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant
+cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa
+manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des
+traités (6 mai 1576).
+
+L'article 1er n'était pas moins que _le démembrement de la France_. On
+refaisait Charles le Téméraire. Alençon recevait tout le centre du
+royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) Navarre
+avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien sûr que
+les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet,
+_ils vont avoir cinq gouvernements_. Des treize que comptait le
+royaume, trois peut-être resteront au roi.
+
+L'article 2 _constituait les protestants en une sorte de république_,
+ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places
+fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées.
+Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand
+déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des
+victimes.
+
+Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux
+qui l'avaient soulagé de sa royauté.
+
+Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, _les États
+généraux_, qui devaient emporter le reste.
+
+ * * * * *
+
+La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le
+monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA LIGUE
+
+1576
+
+
+Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose
+dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière,
+spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement
+et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa
+bonne foi.
+
+Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit
+vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple.
+L'ancienne France avait beaucoup du caractère _savoyard_.» J'ajoute
+_irlandais_, _polonais_. Ces vieilles races catholiques nous aident à
+deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères,
+charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.
+
+Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; tout effort
+pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment
+à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée,
+peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austérité
+de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort
+économique) furent regardés de travers, comme une prétention
+d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était
+jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés n'eût eu
+qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des
+foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce que
+disait _le bon moine_.
+
+On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des
+capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand
+Tolède envoya ici Loyola _étudier_. Encore plus populaires brillèrent
+sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce
+Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi
+pour _étudier_.
+
+Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie
+pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger,
+qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des
+casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit
+cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on
+croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les
+chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon,
+à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait
+plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la
+charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette
+royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la
+Chaise.
+
+_Il fit croire tout ce qu'il disait_; cela, c'est la puissance même.
+
+On a vu que, le 24 août 1572, _on fit croire_ que Montmorency, avec
+force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny,
+tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.
+
+Le 25 août, _on fit croire_ que l'épine refleurie indiquait la joie du
+ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les
+cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et
+décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.
+
+_On fit croire_, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du
+fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues
+autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des
+Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).
+
+Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé
+jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux
+badauds épouvantés l'acte de la Ligue.
+
+Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire
+croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et
+subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là,
+en 1576.
+
+Reprenons les origines vénérables de la Ligue.
+
+De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté
+française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible,
+la suite dans la persécution, qu'eut la royauté espagnole. La tourbe
+ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un
+obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est
+le premier mot de la Ligue.
+
+Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives
+de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent
+les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a
+vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas,
+«n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.»
+
+La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand
+précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut
+frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par
+la commune.»
+
+Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.
+
+Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens
+ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de
+Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier
+pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se
+remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à
+Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577
+apparaît quinze ans plus tôt. _Premier acte de la Ligue_, en mai 1561.
+
+La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut
+arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur _capitaine_ Henri
+en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les
+revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements du
+royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des
+bravi, des reîtres. _Voilà le premier trésor de la Ligue._
+
+C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville.
+Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient
+prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des
+moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe
+de l'évêché et des cures si puissantes de Paris.
+
+Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en
+savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et
+templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce
+qu'en doit au XVIe siècle attendre le protestantisme.
+
+On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le
+principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes
+les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La
+violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le
+furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de
+ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable
+Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le
+Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes
+aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une
+poupée d'Henri III.
+
+À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais,
+Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et
+Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À
+gauche, rugissent Saint-Benoît, Saint-Séverin, Saint-Côme,
+Saint-André-des-Arcs. _C'est la publicité de la Ligue._
+
+On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la
+Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les
+petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III,
+le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein
+paquet de vipères.
+
+On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du
+roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de
+Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui
+amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus
+profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs
+tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au
+parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une _revanche_ des excès des
+protestants; que la Ligue catholique était aussi une _revanche_, une
+imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui
+plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps
+en choeur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité.
+
+La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre,
+original. Marquons bien les différences:
+
+1º Les unions protestantes sont les actes _défensifs_ d'une minorité
+massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte
+_offensif_ d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut
+lui retirer le couteau.
+
+2º Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux
+unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace,
+l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques.
+Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est
+traité en traître, puni dans son corps et ses biens.
+
+3º Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement,
+comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir
+judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine
+catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de _grand
+juge_ pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la
+Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.
+
+4º _Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue,
+telles qu'elles furent du temps de Clovis._ Appel direct à
+l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de
+fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de
+places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant
+qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.
+
+Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom
+d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger,
+ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale,
+l'appel à la dissolution.
+
+Voyons les ligueurs à l'oeuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur
+La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au Châtelet, s'en
+vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que la Picardie,
+donnée à Condé par le traité, forme une association _pour le roi_,
+pour maintenir son autorité, mais _sous la réserve_ du serment qu'il
+fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). Paris, menacé
+d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la
+Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un capitaine.»
+
+«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,»
+c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils
+mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin
+qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont
+cueillies.»
+
+À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin,
+pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur.
+Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan
+d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.»
+
+Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent
+les La Trémouille. Et de là partout.
+
+Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient
+partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de
+trente mille hommes.
+
+Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la
+_majorité_ du royaume, pour la _presque totalité_. Il s'en fallait
+terriblement. La France était fort _politique_. Si les choses eussent
+été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur.
+Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils
+devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une
+vérité à force d'audace.
+
+Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue.
+Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, avec leur finasserie qui si
+souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile épouvantail
+pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la parole qu'on
+leur avait donnée.
+
+Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement
+importante. Il négociait en Italie pour faire venir les _Gelosi_,
+excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de
+Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient
+d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en
+était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États
+généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le
+destin de la France.
+
+Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce
+jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le
+collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait
+par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine,
+s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût
+enviée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS
+
+1576-1577
+
+
+Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son
+extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et
+surtout le _Prince_. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain
+remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de
+Blois.
+
+Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle
+disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les
+ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que
+des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce
+parti même une simple minorité.
+
+Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la
+réalité des choses.
+
+On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini,
+usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin
+Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des singularités
+tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son sacre de
+Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son
+effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en
+faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; cette
+_envie_, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la fin
+il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de
+chemise.
+
+Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux
+rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les
+côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous
+rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par
+an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était
+trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls
+pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le
+roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé
+pour lui en emprunter deux.
+
+Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines
+d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des
+États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la
+moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une
+dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la
+guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou
+de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira,
+et l'on tâchera d'attraper les protestants.
+
+C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer
+aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.
+
+Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle
+favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle
+s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine.
+C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les
+cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout
+doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis.
+Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même.
+De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.
+
+Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit
+rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et
+haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une
+religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y
+contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à
+vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait
+accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse.
+Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était
+majeur et saurait se faire obéir.
+
+Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue
+le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui
+emportât le pouvoir, la royauté même.
+
+Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain
+avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec
+un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus
+de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils
+devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient
+frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la
+Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le
+duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner
+en soumettant la France à Rome.
+
+Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui
+venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre
+ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et
+transmis à Philippe II.
+
+La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un
+matin sur son bureau une proposition anonyme.
+
+C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce
+qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même
+qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la
+noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que
+l'abolition de la monarchie.
+
+Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en
+faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il
+stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les
+_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si
+peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il
+n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.
+
+Premier échec de la Ligue.
+
+N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent
+l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre
+sans lui rien donner pour la faire.
+
+La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait
+tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait
+exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre
+d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé;
+que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même
+vivre.
+
+Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle
+se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea
+elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse
+(_qu'il n'y eût plus qu'une religion_).
+
+Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené
+leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en
+cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît
+_sans guerre_.
+
+Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies,
+les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez
+clairement des intentions pacifiques.
+
+Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des
+dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent
+catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon
+cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?»
+
+Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient
+refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue,
+assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine,
+Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul
+gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!
+
+L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que
+plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens
+de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation
+pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas
+aux États généraux.»
+
+La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.
+
+Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).
+
+Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.
+
+Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.
+
+«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord
+paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût
+qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa
+pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on
+lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop
+clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.
+
+Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé.
+«Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur,
+ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.
+
+Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie,
+non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même
+chose.
+
+Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres
+essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des
+trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du
+roi. Le Tiers n'y consentit point.
+
+La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère
+forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine
+brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les
+Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du
+roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles.
+Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés,
+abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à
+Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des
+Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce
+côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la
+suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17
+sept. 1577).
+
+Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les
+villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église
+par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour
+garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.
+
+Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux
+Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour
+supprimées.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]
+
+1577-1578
+
+[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont
+rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a
+dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,
+quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense
+surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de
+Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et
+Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza
+qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui
+expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès,
+_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,
+le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.
+«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du
+diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II
+sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit
+Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui
+ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne,
+cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la
+décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit
+au mur latéral de Sainte-Gudule.]
+
+
+Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé
+_Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit
+au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune
+soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de
+ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»
+
+Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien
+entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un
+masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité
+militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier,
+sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).
+
+La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des
+moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres
+(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit
+Philippe II.
+
+Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait
+démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui
+conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne
+«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se
+laissant peu voir, _donnant peu et tard_.»
+
+Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers
+ne perdirent pas moins de 58 p. 100.
+
+Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de
+Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et
+il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua
+précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné
+l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il
+put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en
+frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient
+des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés
+qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment
+de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son
+système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait
+rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses
+créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses
+pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans
+toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là
+ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment
+cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an
+après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc
+d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.
+
+Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il
+n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui
+manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par
+écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les
+Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et
+les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.
+
+Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le
+trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid,
+et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec
+l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis
+(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour
+le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par
+exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se
+déclaraient contre l'invasion espagnole.
+
+On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape
+Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de
+Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les
+prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus,
+dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle
+agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,
+quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).
+
+Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative,
+pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une
+impulsion anonyme.
+
+Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut
+chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde
+ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.
+
+Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la
+décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la
+création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré
+Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en
+Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et
+contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser
+l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).
+
+Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se
+caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur?
+Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.
+
+Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à
+Paris.
+
+Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart
+des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et
+leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires
+humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.
+Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.
+
+Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal
+de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau
+monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs
+atroces des guerres civiles qui vont venir?
+
+Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux
+curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de
+réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché,
+tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands
+foyers de la Ligue.
+
+En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en
+persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous
+l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les
+nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les
+copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les
+honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de
+stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au
+coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au
+profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont
+des jésuites.
+
+À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de
+romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices
+spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente
+la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en
+occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue,
+qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette
+plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est
+que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en
+sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir.
+Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la
+pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.
+
+Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand
+Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux
+sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il
+n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur
+grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise
+qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les
+_flagellants_ aux comédies.
+
+La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut
+encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la
+vaccine de la vérité_.
+
+Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé
+s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en
+venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne,
+leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive
+et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en
+eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils
+l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_
+ajournera Galilée.
+
+Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un
+sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à
+eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus
+trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il
+se promène en vain pour recruter un écolier.
+
+Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir
+les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse
+mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des
+résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais
+laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec
+bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.
+
+Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient
+souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers,
+Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent,
+ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais.
+
+La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions
+immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand,
+qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils
+les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur
+appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et
+dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,
+jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente
+ans.
+
+En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par
+les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et
+par l'intrigue, et par l'enseignement.
+
+Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans,
+élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération
+qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les
+séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et
+Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.
+
+Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la
+direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde
+catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans
+les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le
+Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de
+France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.
+
+Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va
+voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe
+II.
+
+Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être
+cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout
+un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman
+qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et
+élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on
+le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé
+au moins par la jalousie!
+
+On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme
+l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore
+sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre
+des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des
+succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire
+de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son
+profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste
+du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui
+battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens
+(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par
+Strozzi, dont personne ne parla.
+
+Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous,
+rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui
+donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font
+penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus
+la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le
+cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié,
+qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns
+disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait
+mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font
+écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette
+royauté de Barbarie.
+
+Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il
+éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un
+espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don
+Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand
+projet de la royauté.
+
+En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire
+d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était
+alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de
+Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi.
+Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don
+Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit
+plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une
+aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.
+
+Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises.
+C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète
+alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître)
+_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un eût _conservé_
+Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III.
+
+Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner,
+disait-il, les fonds nécessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais.
+Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou
+d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire,
+se désespérât et mourût de faim.
+
+Il arrivait juste au moment où les Belges imitaient la Hollande et
+rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé
+Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour
+les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement
+horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue
+au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée.
+Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui
+le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la
+révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape
+à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition
+d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et
+légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou _autre des siens_. Il ne
+bougea pas.
+
+Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape
+plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la
+chose, disant aux États de Belgique que, _Don Juan étant l'homme de Sa
+Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de
+rester sous tout autre prince_, même catholique (De Thou). Ils se
+laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers.
+
+Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis
+de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et
+d'emmener ses Espagnols _par mer_. Mais ils dirent toujours _par
+terre_, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.
+
+Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers
+soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier?
+
+Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne?
+
+Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait
+son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena,
+on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même
+lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo
+(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1er octobre.
+
+En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba
+malade au siége de Philippeville, de _fatigue_, dit-on, _et de
+désespoir_.
+
+Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de
+sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste
+succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait
+avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux
+côtés.
+
+Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur
+l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.
+
+«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait
+fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.
+
+Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son
+roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta
+le prince d'Orange, et pensait à se proposer pour épouser Élisabeth
+en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. Élisabeth était
+femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de Lépante, eût bien
+aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, hideux de petite
+vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie
+de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, VI, 452).
+
+Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance
+secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans
+aucune raison sérieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7]
+
+1579-1582
+
+[Note 7: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de Marie
+Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je les
+prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée de
+Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington
+(_States trials_) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut,
+avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les
+événements militaires alternent avec les conspirations: un jour
+l'épée, un jour le couteau.--Le curieux, c'est l'émulation des deux
+polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.--Quant aux
+tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise,
+entravé par l'Espagne, essaye de se lier, _sans elle et contre elle_,
+aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, _Marie
+Stuart_, II, p. 235.]
+
+
+Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été
+Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était
+un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à
+l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux
+passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever
+l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un
+bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579).
+
+Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le _Gesù_ dans
+des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des
+cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À
+l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et
+on appela le nouvel établissement le _séminaire de toutes les
+nations_.
+
+De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les
+colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui
+n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai,
+foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière
+d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut
+recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le
+maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une
+centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent
+l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait
+l'Irlande.
+
+Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de
+Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et
+d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade
+d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit bientôt la
+succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au
+conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le
+Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre
+Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition
+irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de
+l'île, et finit misérablement.
+
+Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils
+cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune
+ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583,
+sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre
+d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on
+s'en serait servi.
+
+Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir
+sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire
+XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur
+que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint,
+beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la
+Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.
+
+Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les
+prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont
+unité parfaite sous un masque varié.
+
+Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin,
+aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et
+qui n'en obtient pas moins de la Savoie la persécution des Vaudois.
+Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, des
+docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les
+missions contre Élisabeth.
+
+De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes
+(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec
+toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux
+ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis
+éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils
+avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace
+(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment
+dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.
+
+Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité
+stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est
+examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre,
+on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes,
+leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et
+voulues.
+
+Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la
+_Monarchie visible de l'Église_, qui avilit les évêques, scandalisait
+beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette
+doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques
+digérant difficilement le principe du _tyrannicide_, quelques
+confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de
+l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre
+Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage.
+
+Cette doctrine du _tyrannicide_ se forma dans leurs séminaires par un
+éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux esprits peu
+associables. D'une part, tout prince _excommunié_ n'est plus prince,
+n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en
+un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa vie est à qui
+veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les Jésuites ne
+manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines
+des meurtres républicains des _tyrans_ de l'antiquité; ils les
+trouvaient toutes faites dans le fatras du cordelier Jean Petit, pour
+justifier en 1409 la mort du _tyran_ d'alors.
+
+Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.
+
+Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de
+leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour
+autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le
+maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put
+commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange
+et le tyran Henri IV.
+
+Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point:
+quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était
+Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces
+doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins,
+fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en
+droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut
+tuer, c'est le tyran _illégitime_.» En Espagne, le casuiste Toledo
+reproduit la distinction. Toute la matière enfin est splendidement
+élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un
+manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant (Philippe
+III).
+
+Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de
+cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce
+distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de
+l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant
+la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait _active_; on
+lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la
+selle, la mort ne sera que _passive_, etc.
+
+Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces
+sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main
+des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique
+qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des
+_Exercitia_ d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent
+un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur
+charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse
+captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de
+donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une
+émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils
+maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la
+tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle
+prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de
+jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à
+Madrid, de Vienne à Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur
+contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou le prince
+d'Orange, contre tous les protestants.
+
+C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et
+que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.
+
+Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se
+former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion
+tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises
+qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef
+des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites,
+la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la
+mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit
+d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue,
+parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.
+
+Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à
+leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la
+vieille cause, en réalité, perdait.
+
+La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des
+modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une
+assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de
+Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France,
+on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas
+catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et
+taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient
+Londres et tout à l'heure Amsterdam. La petite, indestructible
+Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, de Raleigh et
+de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais l'espoir du monde.
+
+Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant.
+On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce
+qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait
+impossible.
+
+Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour
+détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve,
+c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au
+pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et
+impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques
+anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait
+ajourner l'exécution d'Élisabeth.
+
+Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de
+Philippe II.
+
+Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré
+Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait
+beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez,
+la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait
+la sienne), il semblait fort auprès du roi.
+
+Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle
+de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait
+moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On
+n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui
+insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis de
+longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que
+Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.
+
+En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la
+princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières
+mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le
+prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est
+pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en
+Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera
+l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.»
+(Groen, VII, 166.)
+
+Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient
+obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du
+roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on
+spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a
+voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un
+voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance;
+il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui
+plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon
+patriote, et _il est le tyran_ du peuple.
+
+Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites
+enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est _le meurtre des
+tyrans_.
+
+C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est
+plus nommé _Herculès_, mais _Mucius_, étant appelé alors à d'autres
+vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de Tarquins.
+
+La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à
+merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un
+brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la
+phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se
+dénonce et devient claire, comme oeuvre de Loyola.
+
+Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse
+assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme
+voleur celui _qui jamais ne voulut manier les fonds publics_, et comme
+assassin le _chef du parti de l'humanité_.
+
+Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince
+d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de
+la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple,
+vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors.
+À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste,
+vénérable, dans l'avenir.
+
+Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom
+d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des
+catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on
+les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en
+corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats
+pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la
+vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices
+atroces qui étaient alors en usage.
+
+Mais revenons à la France. C'est du séminaire de Reims, fondé par les
+Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est
+de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la clientèle de cette maison,
+que, la même année, part pour l'Écosse, ainsi que nous avons dit, un
+Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi,
+et fera périr le régent Morton, allié d'Élisabeth. Roman bizarre,
+improbable, chimérique, qui se vérifia pourtant à la lettre, dans une
+rapidité terrible. Aubigny aborda en septembre 1579, réussit, plut et
+charma, fut maître; en moins de dix-huit mois, ce doux et charmant
+Aubigny put décapiter Morton. Élisabeth avait perdu toute influence
+sur l'Écosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trône de
+l'Écosse.
+
+Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme
+d'inertie les arrêtait, celle du parti _politique_, qui, sans même
+remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.
+
+Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils
+tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore
+Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en
+conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.
+
+Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se
+brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que
+désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561
+de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés,
+objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la
+prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la
+guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout
+commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des
+pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait
+éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues,
+comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on
+prît les armes. Le prévôt des marchands alla demander secours au
+Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des
+pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi
+les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils
+payeraient au moins dix années encore.
+
+Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons
+ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit
+pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en
+état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse,
+était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances
+avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile,
+intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface
+VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par
+Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas
+de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne
+pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir
+chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses.
+À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral,
+d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de
+Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez
+les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient
+d'Allemagne.
+
+Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant
+soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara
+l'oeuvre du président Brisson, la première codification de nos lois,
+appelée le _Code_ Henri.
+
+Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu
+qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il
+n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les
+fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.
+
+Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du
+siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours
+plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.
+
+Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un
+siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les
+provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient
+voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis
+XII.
+
+Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement.
+Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen
+et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places
+qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III
+essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en
+révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait
+parfaitement. Il réunit tout contre lui (_Guerre des amoureux_,
+novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit
+Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et
+de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du _vert
+galant_.
+
+Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou.
+Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins
+au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de _sa faiblesse
+pour les hérétiques_ (26 novembre 1580).
+
+On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère
+entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas,
+Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et
+nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la
+Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient
+être maîtres de l'Europe.
+
+La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et
+trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe siècle, un de ses ancêtres
+avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux
+Açores.
+
+Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son
+argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur
+époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie
+était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti
+protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du
+candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la
+France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il
+était parvenu à tirer des États l'acte qui leur coûtait le plus, la
+déchéance de Philippe II.
+
+Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais
+attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui
+agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce
+fut un coup de foudre.
+
+À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du
+roi.
+
+Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. _Et
+nunc erudimini qui judicatis terram._
+
+L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français
+Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan
+magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des
+catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du
+mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de
+malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force,
+ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable
+dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres
+d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._
+
+Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours
+l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de
+crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont
+les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils
+viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement:
+_Assassin._
+
+En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une
+force, en révolution, de mépriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de
+93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient
+ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens
+commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence
+calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle
+enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des victoires
+que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.
+
+Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de
+silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique
+figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II
+amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment _un Jupiter_
+incestueux et libertin.
+
+Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le coeur de
+Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment
+ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se
+vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence
+cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune
+Antonio Perez!
+
+Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la
+princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le
+manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.
+
+Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde
+par la grandeur et l'audace de ses entreprises?
+
+Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de
+l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients
+révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa
+banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le
+peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur
+les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise
+désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).
+
+Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi
+la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et
+déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui
+pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_,
+et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois.
+Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent
+formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un
+peuple, contre le premier roi du monde.
+
+La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait
+d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de
+France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la
+révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant
+contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y
+tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur
+Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande
+si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs
+complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.
+
+Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV,
+Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi
+très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs
+tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq
+seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580,
+son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous
+côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique,
+visaient à lui ôter la vie.
+
+Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la
+reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive
+même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc
+d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des
+Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques
+au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle
+l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle
+croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri
+III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.
+
+Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais.
+Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des
+Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant,
+l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent
+d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait
+scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise
+pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville
+libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal
+qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.
+
+Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener
+l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui
+n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de
+consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à
+l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés,
+le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais
+passé un jour sans prier _pour la reine_.--«Pour quelle reine?» lui
+dit-on.--«Pour la reine Élisabeth.»
+
+Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le
+travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.
+
+Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81,
+le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient
+tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et
+d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait
+l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir
+entraîner Philippe II.
+
+Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le
+poignarde; un moment on le croit mort.
+
+C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la
+mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme,
+dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques,
+n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble
+et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur traître comme
+son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de
+Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort
+de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre,
+menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se
+trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.
+
+En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune
+dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle
+épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était
+étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et
+l'extraordinaire beauté de coeur. Elle donna au grand homme, dans
+cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui
+l'image, l'âme même de Coligny.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA LIGUE ÉCLATE
+
+1583-1586
+
+
+On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte
+qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt
+subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria:
+«Vive la reine!»
+
+Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents
+ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582),
+où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si
+entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous
+disons: «Vive Élisabeth!»
+
+La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II.
+Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Élisabeth
+est le palladium commun des nations.
+
+Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un
+concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises.
+Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les
+missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse,
+qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace
+Élisabeth.
+
+Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres
+et des assassinats.
+
+On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à
+Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien
+accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme;
+le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses
+meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du
+siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à
+faire tuer le prince d'Orange.
+
+La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes
+et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la
+forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la
+clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la
+reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans
+Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme
+où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la
+guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.
+
+Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre
+n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux
+jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement
+assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient
+naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait
+un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de
+les recevoir en Hollande malgré les États généraux.
+
+Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après
+l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises
+et du prince de Parme pour assassiner Alençon.
+
+Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des
+Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant
+mieux.
+
+Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne
+pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie.
+Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était
+caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce
+bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce
+qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il
+lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le
+prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait
+passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des
+assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il
+donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais
+du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et
+l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la
+Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté,
+voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le
+secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.
+
+Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de coeur et de morale,
+la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde
+d'indignation, réveillé tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi.
+L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les
+résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine
+ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public
+n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de
+Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratégique sur les
+Belges, abattus, effrayés et lassés.
+
+Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour,
+n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces
+grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la
+lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur
+situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès
+sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le
+parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les
+Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant
+Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur
+échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative,
+audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).
+
+Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe
+II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims,
+le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des
+armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On
+était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise
+et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats
+allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise
+voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.
+
+Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II.
+Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols.
+Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur
+atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait
+méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de
+l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer
+deux mille moines.
+
+Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre
+sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à
+Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou
+qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes,
+mais que la saison était avancée, l'Angleterre _trop froide_, qu'il
+fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se
+perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais
+qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques
+anglais qu'après l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-même
+aiderait à les chasser_.
+
+Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien
+faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement
+étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise.
+Défiance sage mais qui fit tout manquer.
+
+Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre
+si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on
+était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.
+
+Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur
+d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les
+complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa
+basse perfidie d'assassin.
+
+L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence
+dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De
+Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis.
+Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend
+contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir
+d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la
+messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À
+grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance
+du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans
+la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme
+popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard,
+spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue
+d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).
+
+Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser sa mort,
+et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme
+avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer
+sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à
+un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant,
+très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui
+rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux
+Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne.
+
+En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens
+sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux
+gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des
+canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des
+Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit
+ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la
+force, où? aux pieds d'Henri III!
+
+Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre
+personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue
+elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.
+
+Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le
+dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères;
+il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa
+famille.
+
+Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une
+chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était,
+elle les voulait toujours, et détestait les deux vizirs, Épernon et
+Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire
+qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône _ses
+parents de Lorraine_. Étrange aveuglement. Cette femme de tant
+d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les
+Guises travaillaient pour eux.
+
+Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui
+allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la
+vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher,
+de la prier d'intervenir.
+
+Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la
+troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le
+monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il
+n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.
+
+L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la
+grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui
+eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y
+eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait
+force, tout lui échappait.
+
+Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et
+Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce
+que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la
+conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne
+menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à
+la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne
+parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui,
+mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib.
+81).
+
+Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à
+s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31
+décembre 1584.
+
+Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la
+France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi
+de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince
+catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.
+
+Cet acte d'_Union_ fut la porte par où l'Espagne entra en France.
+
+L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse?
+Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y
+entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent
+fort bien que ce n'était qu'un acte politique.
+
+Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui
+offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le
+paraissait?
+
+Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon
+catholique, pénitent des Jésuites. De coeur et de nature, il avait une
+vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques
+un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la
+Saint-Barthélemy.
+
+Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un
+homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait
+bien vu déjà les faciles revirements; il s'épuisait à dire _qu'il ne
+demandait qu'à s'instruire_, que d'avance il se soumettait à ce que
+déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc.,
+etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient fort pensifs.
+
+Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique.
+Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_.
+
+Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est
+que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six,
+après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en
+travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années
+pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces
+pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les
+mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de
+la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!
+
+Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord,
+entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir
+employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en
+Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté
+de le croire un peu fou.
+
+Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son
+compte la conquête du Portugal et des Açores.
+
+Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il
+faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des
+comparaisons.
+
+Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une
+manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il
+voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils
+ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et
+n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante
+mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille
+francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti;
+c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par
+l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.
+
+Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu.
+Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés
+de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.
+
+Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2
+janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il
+agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente,
+bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue _est
+celui même de l'Évêché_; l'évêque était toujours Gondi, le frère du
+conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? _L'achat des
+armes._ Déjà on projetait les Barricades.
+
+Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou
+encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de
+Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour
+rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y
+joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la
+Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent
+très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents
+instruments.
+
+Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les
+machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne
+tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.
+
+Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour
+brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille
+étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait
+encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs,
+on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec
+force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour
+expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme
+le Béarnais va traiter les bons catholiques.»
+
+Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les
+hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple
+enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever
+Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après,
+viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en
+émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à
+Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque
+affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait
+l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.
+
+Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et
+Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et
+le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent
+Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât
+vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à
+Guise: «Il le faut.»
+
+Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.
+
+À la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il
+refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.
+
+Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne
+celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un
+solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux
+prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non
+Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait
+d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome
+consulter cette autorité.
+
+Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le
+roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais
+d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques,
+espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et
+embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne
+demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue
+jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa
+négociation consiste à livrer tout.
+
+Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des
+places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à
+Mayenne, Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinant
+au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura
+Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le
+roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient
+contre lui.
+
+Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union
+n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables
+citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité
+à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port,
+une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court,
+au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient.
+Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était
+aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en
+approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.
+
+Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su
+tout, révélé tout.
+
+Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui
+mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache
+en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.
+
+Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les
+ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le
+duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est
+vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant
+bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et,
+le 10 août, avait publié un manifeste en commun avec lui et le prince
+de Condé. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'étaient
+pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne
+eût franchement, fortement secondé les Guises.
+
+Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien
+de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur
+Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que
+le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne;
+tantôt ce sont des fonds qui viennent.
+
+En réalité, rien.
+
+Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre
+85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.
+
+Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous
+l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que
+la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se
+vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement
+et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.
+
+Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur
+l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le
+commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait
+bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre.
+Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si
+la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour
+faciliter le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle éclaircît de
+nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.
+
+Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour
+accélérer le miracle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART
+
+1584-1587
+
+
+Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les
+colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut
+se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal
+Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la
+douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du
+jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308,
+1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre,
+inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les
+bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes
+étranglées,--mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui
+l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.
+
+Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui d'Élisabeth et
+le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un règne de crise,
+dans une lutte si inégale contre la coalition de l'Europe catholique.
+
+Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable
+Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, _De Monarchiâ
+visibili Ecclesiæ_, livre écrit par un secrétaire de Marie la
+Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders,
+homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion
+d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la
+monarchie du pape, mais _qu'il est la monarchie_, une religion
+essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir
+absolu.
+
+Maintenant, représentons-nous ces jeunes coeurs d'exilés, cherchant,
+dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas!
+est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un
+coeur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en
+Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges
+contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre
+comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en
+Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces
+carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le
+général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit
+en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort.
+
+Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la
+mystérieuse _junte de nuit_ qui gouvernait sous lui (et presque sans
+lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique.
+
+C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et
+corrigeaient les actes du clergé espagnol.
+
+Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux
+pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent
+bien moins pontifes que princes.
+
+L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le
+coeur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de
+l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la
+tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la
+cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des
+voeux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII,
+que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la
+Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût
+accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.
+
+Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les
+Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés,
+quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils
+imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583),
+même sans le pape (1585).
+
+C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action
+espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais
+exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire
+périr Élisabeth.
+
+Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient pourtant
+deux défauts:
+
+L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents
+et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie
+même de la prisonnière.
+
+L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff,
+VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543,
+s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait
+toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes:
+
+«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en
+trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux
+servir à la reine Élisabeth.»
+
+Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue
+de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les
+âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La
+vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus
+simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus
+hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente
+d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent
+aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès
+de moeurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en
+Allemagne (procès imprimés par Joseph II).
+
+La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup
+de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, _au
+moyen des confessions auriculaires_, découvrir les menées des
+catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui
+nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti
+catholique à la police protestante.
+
+Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent
+combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations
+meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la
+corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras
+d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents,
+domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de
+l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les
+premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth!
+
+L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres,
+Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de
+Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible
+portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un
+vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa
+fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la
+tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en
+effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber.
+
+Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une
+curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au coeur du
+parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables relativement,
+la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe
+pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut prise
+l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et
+Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims.
+
+On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre
+Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus
+victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti,
+mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle.
+Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des coeurs, cette
+prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en
+France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit
+Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément
+Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible,
+qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les
+hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde
+catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas
+vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest,
+vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait
+dire: «On pleure pour moi.»
+
+Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par coeur les
+très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle
+l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il
+la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de
+Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages
+s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte».
+
+Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous
+les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne
+m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale
+fée tout ce qui faisait le danger du monde.
+
+Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux,
+protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de
+Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique
+de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage,
+encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce
+le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'oeil fixe et baissé,
+n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la parent des
+récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine
+très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley
+l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre
+d'Élisabeth.
+
+Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint,
+non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre?
+L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée.
+Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa
+tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.
+
+De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée,
+étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury,
+faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle
+enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme
+leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et
+nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess
+(Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.»
+
+Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie
+considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans Labanoff,
+VI).
+
+Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son
+douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut
+dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.
+
+Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec
+l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait
+tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des
+pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres,
+horriblement satiriques.
+
+Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère
+de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle
+aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.
+
+Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se
+pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où
+elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits
+touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet
+devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent
+verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le coeur
+des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom!
+Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre
+Élisabeth.
+
+Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un
+dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand
+peuple uni, déterminé à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante
+prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, cette
+attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et
+l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il
+s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et
+portée sur le coeur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne
+durent trouver guère que des fous.
+
+Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry,
+homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois;
+plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart,
+étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait
+pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr
+qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.
+
+L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua
+l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry,
+dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit
+catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer
+Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement
+la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à
+Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un
+Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec
+laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, _on
+n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain_.
+Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des
+lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses
+scrupules.
+
+Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère?
+Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda à
+voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti
+qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste
+qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait
+pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen,
+qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le
+pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry
+reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin catholique qui le
+dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord,
+_ne connut pas_ Parry; puis le connut, mais _ne se souvint pas_ qu'il
+lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait
+chapitré fort et ferme, _détourné de son crime_. C'était la finale
+ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry
+n'avait été qu'un agent de Walsingham.
+
+Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le
+prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec
+sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une
+lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour
+empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et,
+pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une
+machine contre Élisabeth.
+
+Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des
+Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. _Il donna un congé_ à un brave
+catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le
+_hasard_ voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le _hasard_
+voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prêtres, un
+docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît; il s'y mêla
+et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à faire:
+c'était de tuer Élisabeth (State trials).
+
+Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces
+pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il
+dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur
+fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine
+excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À
+force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on
+voulut.
+
+Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout
+chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à
+Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent
+lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la
+reine.
+
+Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient
+nécessaires: 1º il fallait que Mendoza leur donnât des troupes
+espagnoles, _les catholiques anglais étant trop peu nombreux_; 2º il
+fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une
+invasion espagnole _qu'ils redoutaient_. En d'autres termes, les
+Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer
+l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces
+moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner,
+manquer de tout.
+
+Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était la nation,
+plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jésuite
+Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi depuis six
+ans par Walsingham; il l'avait laissé près de cinq années courir
+l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas
+arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir
+jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de
+1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.
+
+L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur
+grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne
+languissait. Philippe II avait été malade en 1585 (Gachard, Philippe
+II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les
+dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser
+sa _junte de nuit_, qui le suppléa un peu.
+
+Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague
+ou le couteau.
+
+Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée.
+Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou
+six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin
+passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de
+l'exécution.
+
+Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur
+Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens
+embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois,
+s'embrouillaient de trop de projets, sans voir assez si les points de
+suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur
+histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps en
+temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il
+peut.
+
+Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée
+sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les
+catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint,
+mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.
+
+Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes
+têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des
+leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et
+importante avait justement sa maison tout près du château de Chartley,
+où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr,
+ayant son père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de
+l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et
+en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune
+et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'expérience et
+d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très-bien diverses
+langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres,
+qu'il était un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le fût alors.
+
+Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et
+croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour
+l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays
+qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne
+disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la
+reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer aussi un
+homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et la
+pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des moeurs, ne font
+pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient indifférent.
+
+C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit
+qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington
+sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et
+que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle
+occasion en tuant la reine d'Écosse, au lieu de tuer Élisabeth.
+
+Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il
+avait profité, et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur
+intermédiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter
+dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie
+Stuart, de façon qu'elle pût se perdre.
+
+Élisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle
+était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en
+venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force
+que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme
+responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de
+Charles Ier.
+
+Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement
+proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient
+guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le
+danger actuel; Élisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une heure.
+Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement de
+l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de
+Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini.
+Marie de sa tour, sortait reine, et son avénement lâchait le soldat
+dans les rues de Londres.
+
+On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture
+des _Maranes_, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une
+scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages
+d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus,
+navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise
+charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce
+que c'était que les saccagements de ville, et elle s'évanouissait
+d'épouvante à la seule idée.
+
+L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi?
+Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait
+quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux
+Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au
+peuple des marchands: «Traitons, devançons le pillage.» Un sûr moyen
+d'être pillé.
+
+Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain le
+silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des
+longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les
+mendiants soldats, la torture et les poux.
+
+Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte
+de l'Armada, quand elle vint traîner le long des côtes, exposa aux
+marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris, noirs, un
+corps d'inquisiteurs tout prêts.
+
+Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne
+demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort,
+de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait
+l'Angleterre.
+
+_Reine propriétaire_ (c'est un mot de Philippe II). Propriété
+terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle?
+D'avoir fait un _legs de l'Angleterre_ (20 mai). L'Angleterre léguée
+la tua.
+
+C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur
+frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à
+la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais
+elle dit que, si son fils ne se fait catholique, _elle le livrera_ à
+Philippe II.
+
+Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Écosse pour
+cette oeuvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise
+appuyait ardemment les envoyés d'Écosse près de Philippe II. On voyait
+bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se
+faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Édimbourg, ce que
+la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la
+chose encore plus claire, ces insensés d'Écosse se mirent à dire la
+messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.
+
+Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient,
+conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes,
+qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus
+fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, _à sa
+chère souveraine_, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui tend
+à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis
+familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet 1586.) À
+quoi Marie répond sans hésiter: «_Il faudra_ mettre les six
+gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.)
+
+Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort
+d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de
+l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux
+de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est
+contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces
+belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant
+perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de
+ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les
+visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit
+faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à
+retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le
+remercier les agents de Walsingham.
+
+Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où
+Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir
+promptement, sur-le-champ, etc.
+
+Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut
+que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à
+Farnèse en Flandre, et c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra à
+Farnèse l'ordre de départ, _de sorte qu'Élisabeth tuée_, dans cette
+crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, _il y aurait eu
+cinq ou six jours perdus_ avant que le secours espagnol mît à la
+voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.
+
+Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès
+d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois.
+Elle en fut renversée.
+
+Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en
+fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans
+doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement
+d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que
+déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.
+
+La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son
+écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre
+secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais
+Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au
+nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans
+son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et
+que Marie avait dicté.
+
+Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant
+qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises;
+qu'elle était venue en Angleterre _sans y être forcée_. Ceci était
+très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur,
+Castelnau, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre, elle
+conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir.
+
+Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne
+pas connaître Babington, _puisqu'elle ne l'avait jamais vu_, soutenant
+même _qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point
+répondu_. Elle prit Dieu à témoin _qu'elle n'avait jamais consenti à
+ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre_.
+
+Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette
+défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine!
+Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des
+martyrs, des héros de la vérité!
+
+Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables
+pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent; par
+exemple, l'Innocence de la _très-chaste_ et débonnaire Marie, le
+Martyre de la reine d'Écosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout
+ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimés la
+plupart dans l'année même des _Barricades_ et de l'_Armada_. Ce sont
+des armes de guerre lancées contre Élisabeth et contre Henri III. Le
+but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France
+trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails
+inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des
+pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du _Martyre_ dit que
+Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281),
+chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.
+
+Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont
+écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, spécialement
+les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre (307);
+spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes
+et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin gaufré,
+le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de soie,
+et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces belles
+choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternel?
+
+Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés
+ignobles qu'on ajoute sur Élisabeth (651). Quand la fureur fait
+descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que
+l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.
+
+Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de
+son coeur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres
+idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous
+tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots
+pamphlets des Jésuites.
+
+«Son jugement fut irrégulier.» Non, ce n'est pas la vraie cause qui
+vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par
+les mains sans que vous y insistiez.
+
+Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui
+vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que _c'était une femme_.
+
+Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La
+mort de la plus coupable semble un crime de la loi.
+
+Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si
+l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui
+faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les
+Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes
+pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis
+que la mort dans la vie de cette femme.
+
+J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j'ai dit ailleurs
+avec plus de force que personne (_Rév. française_, t. VII): «Il n'y a
+contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent
+coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose
+bizarre, _elles ne sont pas punissables_. Malheur au gouvernement qui
+les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les
+frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la
+Grâce; la loi ne peut rien sur elles.»
+
+Élisabeth le sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable
+tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses
+ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la
+poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui
+arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait
+elle-même à jamais dans le coeur des hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME
+
+1587
+
+
+La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a été justement
+intitulée _les Guerres de religion_. L'histoire misérable que nous
+faisons maintenant devrait s'appeler _les Intrigues sous prétexte de
+religion_.
+
+[Note 8: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi fréquemment De Thou
+pour l'intérieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et
+purent savoir beaucoup, étant et au Palais, et à la Cour, et dans les
+rues; son père le président était colonel de quartier.--Personne n'a
+bien compris qu'aux Barricades Guise était traîné par l'Espagne, qui
+le risqua, comme un brûlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.]
+
+Les catholiques peuvent là-dessus s'en fier au pape lui-même.
+Sixte-Quint avait en dégoût la grande tartuferie à laquelle on
+l'associait. Ce bon père, tout occupé de sa petite affaire romaine,
+d'arrêter et de faire pendre les bandits de son désert, regardait de
+loin sans plaisir la sotte pièce de la Ligue. Il voyait de mauvais
+oeil ce que _ses fils_ les ligueurs et _ses fils_ les Espagnols
+s'obstinaient à faire pour lui. Il leur donnait à la rigueur des
+parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre. «Si
+j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde
+d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.»
+
+C'était un rusé paysan qui n'était pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait
+guère de vérité dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et
+que, s'il y avait succès, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il
+dépendrait plus encore.
+
+L'Espagne marchant sur l'Europe, menaçante malgré sa fatigue et son
+appauvrissement; l'Espagne, aidée d'une force immense d'illusion et de
+terreur, poussée par l'armée du mensonge, unie si intimement à la
+réaction fanatique qu'elle n'avait pas même besoin de la ménager,
+voilà ce qu'on voyait venir.
+
+Force fatale qui, quoi qu'elle fît, parfois insultant le pape, parfois
+massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas
+moins catholique et la catholicité elle-même.
+
+On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des
+Jésuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des épées
+d'aventuriers. Ils retombent toujours à l'Espagne; ils sont à sa
+discrétion.
+
+On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait être
+par elle-même, le chimérique roman de Guise, qui vainement se figure
+_qu'il se servira de Philippe II_. Il ne fait rien que se perdre. La
+Ligue n'a de force sérieuse que par sa base espagnole.
+
+La Ligue fut-elle une chose française et nationale? Les Français du
+XVIe siècle (après le Gargantua et pendant qu'écrit Montaigne!)
+sont-ils véritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant
+populaires qu'entasse M. Capefique auront peine à me le faire croire.
+Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville,
+convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de
+fêtes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les
+élans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confréries,
+des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des
+actes officiels, émanés de l'autorité.
+
+Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en défiance sur cette
+prétendue popularité de la Ligue pendant vingt années, c'est la
+longueur du temps même. La France n'est pas si longtemps folle. Une
+pièce qui traîne ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence
+sans cesse pour avoir de fréquents entr'actes et laisser la scène
+vide, n'est pas une pièce française. Il y fallait une patience qui
+n'est pas de cette nation. On l'aurait sifflée cent fois si le
+véritable auteur, le clergé, n'eût été là, avec sa forte police de
+boutiquiers ruinés, de mendiants à bâtons, et son arrière-garde
+espagnole.
+
+Dès 1586, dans les dépêches d'un agent très-clairvoyant, vivement
+intéressé à la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu
+curieux: «_La Ligue a dégoûté tout le monde._» (Archives diplomatiques
+de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.)
+
+Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner sa fille
+au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intéressés, de ceux qui
+comptaient se servir de la Ligue pour démembrer la France, qui
+travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon.
+(_Ibidem_, 27 avril 1587.)
+
+Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales
+qu'on suppose, Guise n'eût pas eu besoin d'attendre toujours Philippe
+II. Quoiqu'il tirât du clergé, quoiqu'il tirât de ses biens qu'il
+était obligé de vendre, il tendait toujours les mains à l'Espagne; il
+en recevait l'aumône, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les
+troupes.
+
+Il savait très-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir
+devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589.
+
+Dans les villes mêmes, si faciles à terroriser (nous l'avons vu tant
+de fois), la Ligue eût eu le dessous, si elle n'eût sans cesse employé
+le moyen suprême, à savoir: le _peuple_, son _peuple_ d'assommeurs,
+celui qui mangeait à midi la soupe des couvents et touchait le soir
+l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les élections de
+la milice en 1588.
+
+L'étranger, toujours l'étranger. Voilà ce que tout Français un peu
+clairvoyant voyait à travers la Ligue.
+
+Allez donc, sots érudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de
+la Convention! Comparez, je vous prie, les défenseurs et sauveurs du
+territoire avec ceux qui livraient la France.
+
+Cette misérable France, si loin de ses premiers élans spontanés,
+nationaux, si loin d'Étienne Marcel et des vrais États généraux,
+qu'avait-elle pour se défendre, au XVIe siècle, devant la puissance
+espagnole? Hélas! rien que la royauté.
+
+Cette royauté funeste, cruellement dépensière et folle, elle est
+encore le point central où il faut bien ici se rallier.
+
+Cruel abaissement des temps. Dans le précédent volume, nous
+stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme
+Henri III. Nous voici réduits maintenant, par la Ligue, ce monstre
+d'hypocrisie, à regretter Charles IX, à favoriser Henri III[9].
+
+[Note 9: 12 février 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va pas
+au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra
+bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains
+qu'il porte dans sa poitrine.--20 février. Guise va toujours à pied au
+milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de Sauves a dit que si Guise
+se hasardoit à s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans
+respect.--16 février. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de
+l'argent au roi de la part du clergé pour continuer la guerre contre
+le roi de Navarre.--28 février. Hypocrisie de Guise. Il dit à
+l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il
+embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces
+jours de pénitence, où les débats étoient bannis, on parleroit des
+affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement,
+où il serviroit mieux le roy.--10 mars 1586. Guise fait effort pour
+que l'argent que donne le clergé soit remis en ses mains pour la
+guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et
+présidents.--13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se
+jette dans Genève avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux
+de la ville (pour la garder contre la Savoie).--14 mars. La nécessité
+d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre
+et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de
+conseil. Et le clergé payera tout.
+
+23 mars 1586.--Le roi ne consulte plus sa mère. Il met des impôts pour
+rendre odieux Guise, qui veut la guerre.--1er mai. On réduit Guise par
+la pauvreté. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr. de
+revenus.--14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes
+ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ôter l'honneur et la vie; mais
+je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans
+après nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite à ce
+royaulme.--Guise aspireroit à la couronne après la mort du roi.--27
+mai. La Ligue a dégoûté tout le monde. Guise s'est laissé mener par le
+nez.--18 juin. Dévotion d'Henri III. Le pape le prie de modérer ses
+abstinences.--10 juin. On va imprimer les lettres de Guise à l'Espagne
+et au pape. Le roi est devenu le plus fort.--4 juillet. Le roi a
+dressé 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher à la
+garde-robe.--15 février. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc
+pourra tomber enfin sur Genève que le roi défend.--D'Espernon périra
+le premier, et l'on profitera de ses débris.--20 février. Le roi
+devient mélancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il
+laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait
+Épernon pour Guise.--6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie
+fût dans Genève, qu'il s'en réjouiroit avec le duc.--31 mars. Le roi
+s'abandonne; mais si d'Épernon vient, il peut tuer ses ennemis.
+Épernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.--20 avril.
+Le roi, larme à l'oeil, met le chapeau de Joyeuse à Épernon, et celui
+d'Épernon à Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tête: union.--29
+avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et Lyon. Sans
+Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de Dauphiné.--2 juin.
+Savoie pourroit se déclarer défenseur du roi, qui lui remettroit ses
+places plutôt qu'à un d'Épernon.--4 août. Guise, au désespoir, avoue
+qu'il appellera les Espagnols.--C'est à ce point de ses affaires le
+plus ébranlé qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy ay faict tenir
+les 2 billets. On verra ce qu'il répondra.--3 septembre. (Aux États),
+il y aura quelque querelle d'Allemand qui troublera la fête. Les
+fourriers des princes s'y entrebattent déjà.--11 septembre. Le roi est
+vindicatif et dissimulé, mais qui n'exécute pas, il sera toujours
+prévenu par M. de Guise.--12 septembre. Guise a 5,000 arquebusiers
+dans Orléans, et l'ambassadeur offre du secours à Guise, qui se croit
+fort et ne veut encore agir.--Guise en vient à nonchaloir, reprend ses
+amours avec madame de Sauves.--Le roi fait entendre qu'il le fera
+connétable.--1589, 17 mars. Le président Jeannin m'est venu trouver;
+il m'a dit que V. A. devoit agir, que M. du Maine estant élu
+lieutenant de l'Estat, ne pourroit sans rougir consentir ouvertement
+et du premier abord qu'on démembrast la France.--Voyant qu'il parle
+vaguement comme Guise, le Savoyard répond durement, écarte les belles
+paroles de Jeannin, dit qu'il lui faut au moins le Dauphiné sous la
+protection de la Savoie.--Les trois ou quatre qui mènent les affaires
+offrent le Dauphiné et la Provence.--_Dépêches inédites de
+l'ambassadeur de Savoie._ Archives de Turin.]
+
+«Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de l'Inquisition.
+«Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit autant ici et se
+méconnaît elle-même.
+
+On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite
+pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru,
+on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier,
+quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à
+l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du
+fond? Son Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? Mais non,
+nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont guérir
+tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs irréprochables
+des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? et quel serait
+leur succès s'ils venaient à bout de leur oeuvre? Ils ne vivraient pas
+un quart d'heure sans subir deux conditions: _un démembrement féodal_,
+qui mettrait la France en pièces; et la tête de ce monstre _serait le
+tyran étranger_.
+
+Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la
+faiblesse actuelle du roi de Navarre, en attendant qu'il grossisse et
+soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le parti
+espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons cet
+avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment,
+périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux
+tristes vizirs.
+
+S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore
+quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait
+très-bien dans Paris combien l'oeuvre de la Ligue était chose
+artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La
+Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la
+terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va
+voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour
+les _Barricades_. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs,
+pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux.
+
+Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre
+chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à
+garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son
+infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en
+allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille
+Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.
+
+Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa
+marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce
+qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux
+étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros
+catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la roideur
+des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils admiraient sa
+grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à Henri III. Le
+souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne: c'était la
+rivalité d'Épernon et de Joyeuse.
+
+Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour
+la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le
+vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui
+demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de
+rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et
+des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval,
+s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de
+pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris.
+
+La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état
+d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu
+auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille
+hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie,
+crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta
+fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions
+nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les
+Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même
+de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère
+exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix,
+hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais
+allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur;
+d'autres s'animaient, devenaient furieux. D'ardents agents de la
+Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute la
+France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes:
+«N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous
+serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.»
+
+Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux
+Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi,
+averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on
+revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut
+amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris
+le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour
+mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait
+énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la
+Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un
+siècle après misérablement affaiblis!
+
+Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de
+la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas
+être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui
+se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en
+France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel
+étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de
+reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire
+portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!
+
+N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait pour
+toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?
+
+Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites,
+celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux
+qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de _jouer des mains_.
+Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés
+qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait
+piller.
+
+Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le
+premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait
+surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre
+sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois,
+on crut mettre la main sur lui.
+
+Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le
+récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue,
+où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain
+contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait
+d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis.
+
+Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui
+fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire
+ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au
+courant de tout.
+
+L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la
+carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se
+trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande
+France catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon gré mal
+gré, marcher contre lui.
+
+Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés,
+le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait
+une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III
+lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas
+l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il
+se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à
+jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès
+lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.
+
+Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce
+dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à
+la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les
+Allemands au profit de la Ligue.
+
+Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers
+toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le
+Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse.
+Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et
+deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son
+incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands
+seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi
+et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il
+voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de
+Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il
+faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré,
+disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot.
+Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le maréchal
+Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour tuteur et
+qui tâchait de le rejoindre.
+
+Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se
+faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre
+1587).
+
+La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe
+aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté.
+L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un
+dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus
+forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant
+le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils
+rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et
+alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença;
+deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde
+de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.
+
+Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre
+était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant
+qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à
+quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient
+stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs
+sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose
+qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.
+
+Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours, à la Rochelle,
+éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la
+fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la bataille lui
+rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte de
+satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la
+bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux,
+chez sa Corisande d'Audouin.
+
+Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller
+reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour
+eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait
+songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays
+ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.
+
+Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand
+vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle
+faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé
+en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur
+voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un
+hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.
+
+La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait
+encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en
+relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait
+dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route.
+Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils
+avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.
+
+Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'être
+porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait ruiné dans
+sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait les
+Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires.
+
+Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se
+gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois,
+il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta
+jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en
+décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable,
+dûment convaincu de les avoir fait échapper.
+
+La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort,
+qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put
+sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à
+Nancy, lui fit la demande de _s'unir mieux à la Ligue_ (il venait de
+se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination
+du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs,
+de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée
+catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin
+_de ne faire grâce à aucun prisonnier_.
+
+Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour
+sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait _qu'en
+cédant la totalité de ses biens_.
+
+Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, _éloignât de lui
+ceux qu'on lui désignerait_. Cela voulait dire Épernon, quelques
+seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa garde, les
+quarante-cinq de son antichambre.
+
+C'était lui demander sa vie.
+
+On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait, qu'acculé dans le
+désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir
+vivre,--et, par ce crime, mériterait sa déposition.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS
+
+Mai 1588
+
+
+«Le duc de Guise est triste, écrivait à son maître l'envoyé de
+Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habituelle. À peine âgé
+de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes.
+Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets?»
+(Alberi, Cath.)
+
+Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question. Guise
+sentait dès lors parfaitement le noeud qui le tenait au cou. _Il ne
+pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui._ Il devait périr au lacet
+dont fut étranglé Don Juan.
+
+On l'a vu en 1583, lancé par les Jésuites, vouloir jouer le tout pour
+le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le
+ramena en arrière. En 1587, Philippe lui avait promis de l'argent et
+des troupes, l'assistance même du prince de Parme; mais le 11 août, il
+écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre les Allemands,
+_il était inutile_ d'aider le duc de Guise; celui-ci resta faible,
+réduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes choses.
+
+Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que
+c'étaient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance
+avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement
+l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser
+l'Espagnol quand on s'en serait servi.
+
+L'envoyé d'Henri III, Longlée, toucha Philippe à un point bien
+sensible en lui disant (1587): «Qu'une étroite liaison existait entre
+Guise et le prince de Parme.» Celui-ci, comme tous les Farnèses, avait
+eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté
+sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnèse, et sa saisie
+sur tous les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres
+petits-fils de Charles-Quint. Cette mère, Marguerite de Parme,
+gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zèle
+admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts
+d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit
+un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce
+fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la
+cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il
+venait de mettre le sceau à cette oeuvre par le siége d'Anvers, la
+plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit
+prince de Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait tirer
+l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-être ne désirait pas que
+les Farnèses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller voir
+ses États; il redouta l'effet qu'aurait au-delà des monts l'apparition
+de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc d'Albe, et la
+réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que par le génie
+et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé déjà, malade,
+désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller aux eaux de
+Spa; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour traîner
+jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des
+brouillards.
+
+Parme était mécontent, et Guise mécontent.
+
+Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux
+arabes pur sang attelés à une charrette.
+
+Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de
+construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux
+plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de
+l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un
+charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de
+Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord
+d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse
+incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour
+l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par
+l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à
+cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose
+travaillée ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de
+l'ennemi, était presque sûre d'avorter.
+
+Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il
+n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait
+Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur
+l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à
+Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu
+là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je
+ne m'étonne pas s'il blanchit.
+
+Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant
+le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?
+
+1º _Il n'avait pas le pape._ Sixte-Quint fut toujours ennemi de la
+Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les
+troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait
+par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer
+répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!»
+
+2º _Guise n'avait pas le peuple_, comme on l'a dit. À Paris même, où
+le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour
+la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui
+n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel
+Brisson.
+
+Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé
+d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement,
+mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un
+accessoire de la politique espagnole.
+
+Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les _Barricades_ eurent
+lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles
+eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut
+ainsi; son _Armada_ devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il
+voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses
+propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent
+tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire
+la grande affaire anglaise.
+
+De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France
+était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident
+utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des
+rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce
+laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son
+écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le
+vainqueur des vainqueurs.
+
+Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs
+français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de
+Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps,
+appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de
+l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui,
+si barbarement, traita le clergé portugais.
+
+Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée,
+Philippe II avait choisi un moment admirable.
+
+L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était
+fait en 88 la plaie la plus sensible.
+
+Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori
+Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle
+protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire,
+lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se
+forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne
+part de la populace demandait un tyran. Les États généraux montrèrent
+une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine
+d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient
+pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les
+propositions de l'Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y
+avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de
+bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, avec la
+devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»
+
+Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença,
+parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans
+cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour
+la mieux surprendre.
+
+Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe
+ébranla sa flotte.
+
+Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût
+déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte.
+C'est ce que fit le jour des _Barricades_.
+
+Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment
+être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de
+Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la
+Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils
+devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de
+Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou
+six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On aurait
+dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer
+la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.
+
+Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne
+très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa
+vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les
+pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus
+que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à
+Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme
+gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il
+voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés.
+Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil
+d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires
+de Philippe II.
+
+Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître.
+Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son
+_Armada_. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à
+Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en
+l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de
+douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que
+son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais _auprès de
+l'Union_. (Papiers de Simancas; Mignet, _Marie Stuart_, ch. XII.)
+
+Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers
+l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la
+Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence.
+Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il était
+difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre au roi
+en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.
+
+Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le
+roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta
+pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui
+fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est
+hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus,
+par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques,
+mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants
+surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres
+meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient
+bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de
+très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y
+associant le duc de Guise.
+
+C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il
+ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.
+
+Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale,
+appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un
+monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la
+Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt épaisse ou
+une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela _se perdait_.
+L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres de
+chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher
+toute une armée.
+
+Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque
+jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles
+erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que
+deviendrons-nous?»
+
+Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il
+envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant
+assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise
+paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en
+débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui
+laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à
+Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.
+
+Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la
+foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand
+chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie,
+enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous
+connaître.»
+
+Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se
+croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et
+un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats
+éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les
+élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage lui
+dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!»
+
+À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il
+y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les
+sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il
+souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer
+son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle
+au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait
+l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui,
+modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.
+
+Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son
+fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et
+le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune
+chevalier, dire au roi que Guise est venu.
+
+Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite
+table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le
+colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il
+fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique:
+«Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.»
+
+C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le
+suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon,
+mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau
+et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint
+aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti
+vivant.
+
+Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, c'eût
+été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. Beaucoup
+de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'exécution,
+Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et
+l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, il eût eu
+vingt-quatre heures pour lui.
+
+Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme
+Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait
+le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût
+mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra
+avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres,
+aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses
+politesses sans qu'on lui répondît.
+
+Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une
+résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?»
+Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre
+voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au
+duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non
+pas par insolence, mais sans doute par émotion.
+
+Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le
+roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et
+lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre.
+Bref, on le détrempait.
+
+Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit
+congé. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et
+se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était sauvé. Il fit
+venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura
+dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin, ayant doublé de
+force par le succès de sa témérité.
+
+Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui
+disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on
+pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on
+pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du
+Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.
+
+Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés
+sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au
+roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses
+respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin
+retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.
+
+Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se
+rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il
+put, se plaignant seulement des _étrangers_ qui étaient cachés en
+ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce
+fut une farce; on se moqua des envoyés du roi.
+
+Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il
+envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant
+qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que
+le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et
+mettrait la ville au pillage.
+
+Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures avec leurs fifres et
+quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration ridicule.
+Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une lieue, toutes
+ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers
+armé, le tiers actif.
+
+Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un
+grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde
+bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis
+dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y
+tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et
+qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel
+président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris
+par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.
+
+Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de
+Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en
+chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.
+
+«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au
+faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.»
+
+À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges
+et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le
+Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et
+la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut
+d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue
+Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue.
+
+Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout ceci se fit
+_contre l'avis de Guise_. Il eût voulu seulement intimider le roi, et
+il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir les États
+généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait pas
+davantage pour le moment.
+
+C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader
+contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en
+règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces
+Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.
+
+Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans
+l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une
+lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à
+ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui
+à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?»
+
+Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le
+peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.
+
+Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la
+même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1º de ne rien
+prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2º de ne pas
+tirer.
+
+Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les
+barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent
+qu'à midi de l'autre côté.
+
+Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti
+espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac,
+qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves.
+Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se
+venger.
+
+La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort
+important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon
+l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la
+permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave
+reste là sans agir, et misérablement livré.
+
+Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses
+barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours
+du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout
+commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur
+eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des
+Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux
+coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux,
+leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons
+catholiques!»
+
+Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux,
+c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à
+Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les
+Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos
+dames.»
+
+Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'_Armada_ put
+sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir,
+Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre
+d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le
+lendemain eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour tout.
+
+Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait.
+Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge
+de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de
+flagrante rébellion?
+
+Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne
+pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres
+diables, d'épargner le sang catholique.
+
+Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la
+protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un
+revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou),
+l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y
+réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).
+
+Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur
+d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme
+hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son
+hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon
+arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis
+pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.»
+
+Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à
+apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il
+les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises.
+Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant
+la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il
+renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous
+l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille,
+sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant
+charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un
+dieu.
+
+Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était
+prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes,
+avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les
+grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur
+chaque joue. Sa balafre, voisine de l'oeil, le rendait fort sujet aux
+larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un oeil, et
+pleurant de l'autre.
+
+Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France,
+jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne
+pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi,
+doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la
+guerre civile n'était pas assez engagée.
+
+Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières
+violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait
+péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant
+sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui
+donnerait le champ libre à Philippe II.
+
+L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été
+sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire
+pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut
+dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir
+peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait manquer
+d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à
+laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors
+Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi
+pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé,
+affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à
+l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.
+
+La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait
+au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire
+suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades,
+apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire
+prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre
+avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la
+reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais,
+madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en
+pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que
+puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne
+peut retenir...»
+
+Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il
+n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la
+tourbe des moines et agents espagnols.
+
+Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le
+roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les
+faisait garder toutes, _moins une_ (celle des Tuileries), c'est que
+probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui,
+il voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.
+
+La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de
+Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux
+fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux
+heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la
+Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à
+crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!»
+Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur
+espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute
+robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot
+de ralliement était: «Allons chercher _le frère_ Henri!»
+
+Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils
+auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé
+ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien
+faire.
+
+La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque
+Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le
+roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne
+remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie
+dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient
+pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait
+rendus et que le roi emmena avec lui.
+
+Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui
+dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du
+Louvre, à pied, la baguette à la main, il alla aux Tuileries où
+étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et
+conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un
+cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent
+avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme
+ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite
+résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride,
+puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied.
+
+Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de
+Guise pourquoi il se décidait à partir.
+
+En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il
+avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois
+et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si
+mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L'ARMADA[10]
+
+Juin, Juillet, Août 1588
+
+[Note 10: De Thou, si complet ici, doit être comparé aux Anglais; il
+donne la part importante que les Hollandais eurent à la chose. Les
+_Mémoires de la Ligue_ contiennent les dépositions des Espagnols
+naufragés, t. II, p. 452. Nos archives possèdent trois curieuses
+ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc.,
+qu'apportaient les Espagnols (_Archives de Simancas_, B, 6, 76).]
+
+
+La France troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance
+très-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralysée par l'Empereur, la
+décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables
+qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de l'_Armada_.
+
+Elle surprit Élisabeth. Retardée par la tempête, elle rentra à la
+Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de
+Plymouth. Deux mois s'étaient passés, et elle était encore à temps de
+tenter l'invasion, la flotte anglaise étant faible, et les milices,
+fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient lentement.
+
+L'Angleterre fut sauvée par trois choses: l'héroïsme de sa marine, le
+découragement du parti catholique après la mort de Marie Stuart, et
+spécialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le
+prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre.
+
+Si ces choses ne s'étaient pas rencontrées, les vaillants marins
+anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas été assez forts pour
+faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'_Armada_,
+le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre côté, avec
+ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Dès lors, tout
+était fini.
+
+La Hollande ne le permit pas.
+
+Ceux qui préconisent la force du gouvernement monarchique auront fort
+à faire ici. Il semble qu'après sa résolution violente contre Marie
+Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille
+avait perdu son aiguillon.
+
+Évidemment elle flotta pendant une année, ne sut pas ce qu'elle
+voulait. Elle découragea ses amis, enhardit ses ennemis.
+
+Les États généraux, au contraire, après avoir déjoué le complot de
+Leicester, réprimé la populace, qui voulait un maître étranger, sans
+rancune, sans aigreur, essayèrent d'éclairer la reine d'Angleterre.
+Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la
+Hollande, en écoutant les Espagnols; ils lui dirent que le seul mot
+de paix allait produire une énervation déplorable, un fatal
+resserrement des coeurs et des bourses. Ils lui montrèrent l'_Armada_
+toute prête dans les ports espagnols, qui allait les surprendre
+affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt années, soutenaient de
+leur propre sang et de leur propre fortune la querelle de l'Europe,
+ils supplièrent l'Angleterre, qui n'avait rien fait encore, de ne pas
+se tenir déjà pour trop fatiguée. La guerre l'avait engraissée;
+Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas; elle avait en
+elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines, le sauvetage
+des richesses et les industries fugitives avaient fait la large base
+de cette pyramide d'or qui depuis a monté toujours, et d'où l'opulence
+britannique voit sous elle toute la terre. C'était la Hollande,
+épuisée d'une guerre terrible, qui priait cette grasse Angleterre de
+ne pas dire: «Je suis trop pauvre pour combattre et me défendre.»
+
+Élisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'économe. Elle trouvait
+lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'années
+lui évitait et le péril et les frais d'une guerre directe.
+Pardonnerait-elle aux États d'avoir déjoué Leicester et repris le
+gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois après la
+plus haute faveur en lui confiant sa défense, sa personne, l'unique
+armée qui couvrît sa capitale.
+
+Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout à l'heure, ayant fait
+une pointe hardie dans le port même de Cadix, Élisabeth parut
+épouvantée de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta
+avec le prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de réparation.
+Cependant, voyant l'_Armada_ prête à mettre en mer, elle leva des
+matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle désarmait encore.
+Heureusement son grand amiral lui désobéit, autant qu'il le put.
+
+Le 29 mai 88, l'_Armada_ sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait
+encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les
+côtes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à Gravelines
+et Calais. Farnèse, avec sa forte armée et ses bateaux innombrables,
+se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait là
+frémissant.
+
+Si la volonté, l'effort, l'extrême persévérance, la pesante attention
+portée sur les détails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la
+victoire, certes, Philippe II en eût été digne. Depuis quatre ans,
+malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une
+grande pénurie d'argent, il était pourtant parvenu à organiser cette
+épouvantable machine.
+
+Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille
+soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y
+avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille
+livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et
+hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de
+toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements.
+Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze
+mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un
+trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du
+monde!
+
+J'ai dit les préparatifs que Parme faisait de son côté. Dans l'Escaut,
+cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, portant chacun
+trente chevaux. À Newport deux cents plus petits pour porter les
+hommes. À Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux hanséatiques, avec
+poutres, pointes et crampons pour être agencés ensemble. À Gravelines,
+vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à faire des ponts. Des
+montagnes de fascines.
+
+Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal superbe pour
+mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges,
+rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Océan sous l'abri de
+l'_Armada_.
+
+Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix
+wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe.
+Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept
+d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique.
+
+Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole
+n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'_Armada_. Les
+Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent
+l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides
+Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et
+l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de
+Toscane, apportait à l'_Armada_ l'augure heureux de Lépante.
+
+Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à
+laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.
+
+Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être que ce qui
+frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de la
+Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage; enfin la
+défection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force,
+perdaient courage et cessaient de lutter.
+
+C'était certainement une des forces de l'_Armada_ de savoir les
+_Barricades_ et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos
+côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer
+à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient
+ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé;
+Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon
+pour sauver un de leurs vaisseaux.
+
+Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient
+recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait
+infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au
+besoin, eût pu s'abriter.
+
+De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en
+1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes
+sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la
+faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de
+fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois
+que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu,
+promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la
+ville.
+
+Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles
+Philippe II avait pressé les _Barricades_. Il voulait que nos ports,
+et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts à sa flotte. Le lendemain
+de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite armée qu'il
+avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On supposait que
+l'_Armada_ allait passer. Une tempête la retarda. Elle ne passa que le
+28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui suivait
+d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant qu'elle se
+salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire traîna. Trois
+cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le vent emportait
+l'_Armada_ au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul vaisseau détaché
+en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie, affermie, et
+peut-être cette épine fût restée deux siècles au coeur de la France,
+comme jadis celle de Calais.
+
+Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes
+réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard,
+redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se
+dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans
+ménagement, finirent par entrer au coeur des Français; ils virent
+qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés.
+
+Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de
+l'_Armada_. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte
+même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur
+impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de
+Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens
+par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se
+joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites.
+
+Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour l'Espagne par
+sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette guerre et
+agissait-il de coeur? Italien et prince, tout autant que pape, s'il
+désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la victoire du
+tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la grandeur de
+Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui les
+Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait faire
+la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne
+pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien
+que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe.
+Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant
+tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie?
+
+L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui
+fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les
+usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait
+une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe
+II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé
+portugais, sauf à extorquer du pape son absolution?
+
+Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon,
+demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une
+aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur
+la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les
+Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du
+Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de
+Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de l'école du meurtre, que
+Philippe II venait de faire faire cardinal légat d'Angleterre,
+attendait avec les soldats pour passer et _travailler_ avec eux _à la
+religion_.
+
+Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des
+instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On
+n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris
+même. Ce fut le premier fruit de la journée des _Barricades_. En mai
+et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis
+longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et
+communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux
+demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un
+courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées.
+On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut
+soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le
+brasier et fussent réellement brûlées vives.
+
+Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre
+invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir
+mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites,
+ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire
+l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!
+
+Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter
+malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de
+l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés
+au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant
+de grandes choses, ces individus qui, pris à part, étaient encore
+héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles.
+
+La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des
+commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui
+gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à
+l'_Armada_ et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins,
+cassait les ailes à la victoire.
+
+Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet
+de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À
+quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia
+servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée.
+Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore
+avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace
+des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût
+le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer
+Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de
+Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas.
+Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et
+massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir
+immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas
+ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres,
+de bons madriers, d'un énorme poids.
+
+Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras
+d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée;
+action nulle dans la lame forte et longue de l'Océan. Et dangereuse
+de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses camarades,
+Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais s'étendit la
+révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces Portugais ennemis de
+l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats, égorgés par les
+forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!
+
+Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue
+pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote
+qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de
+l'Inquisition,--autrement dit, la mort des peuples et de la pensée
+humaine.
+
+Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Dès la
+sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le
+vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui
+fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre
+en Manche que le 28 juillet.
+
+Il y avait une fatalité visible sur cette flotte espagnole, préparée
+depuis si longtemps. Un célèbre marin de Lépante est nommé pour la
+commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et
+illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un
+mot amer; il en meurt. Philippe en est réduit à prendre pour amiral un
+haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait guère de
+mérite que sa grande docilité. Celui-là, Philippe était sûr qu'il le
+dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre
+homme obéit, mais ne fit rien.
+
+L'_Armada_, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. Elle croyait
+vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique. Mais les
+catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et leur
+unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans
+l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Écosse
+et craignaient une revanche de la Saint-Barthélemy. L'_Armada_ n'avait
+rien à attendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée,
+silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.
+
+Cependant elle était en danger réel. Quand les Espagnols passèrent en
+vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement
+étaient prêts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que
+le pavillon anglais se montrât toujours, fort ou faible. Grande
+tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin
+Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pêcheurs de
+baleine, brûlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de
+harponner Plymouth.
+
+Il aurait bien pu réussir, débarquer et marcher sur Londres. La flotte
+avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerçait à
+Tilbury n'auraient pas arrêtés une heure. Pendant ce temps, l'_Armada_
+eût écarté les Hollandais, amené les bateaux de Farnèse et réuni les
+deux armées.
+
+Mais Philippe II était sur l'_Armada_, pour le salut de l'Angleterre,
+je veux dire son froid génie, sa lenteur, sa timidité. À cet ardent
+Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprême du
+maître.
+
+Défense expresse de rien faire avant d'avoir été chercher le prince de
+Parme.
+
+Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir de
+Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait aujourd'hui
+des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante géants qui
+occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de leurs voiles
+immenses.
+
+Il avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, des
+têtes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses
+si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient
+trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait près d'elles,
+moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à
+bout portant.
+
+Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait
+de faire le tour du monde, qui avait forcé le mystérieux sanctuaire de
+l'empire des Espagnols, l'océan Pacifique, qui s'était promené
+invincible à travers leurs flottes, avait forcé leurs villes, terrifié
+leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrême
+point sud du monde.
+
+L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au
+Groënland. Le premier, il avait cherché le passage septentrional
+d'Amérique en Asie. Avec ces deux hommes, déjà de réputation immense,
+l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse était sur
+la flotte.
+
+L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût par eux les deux pôles
+dans la main.
+
+Les petits vaisseaux, volant plutôt qu'ils ne voguaient, passèrent
+derrière les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les
+canonnèrent avec une audace, une vigueur inattendues, prouvant la
+supériorité de leur tir, comme de leur navigation.
+
+Le 2 août, nouvelle épreuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du
+vent, ne purent le garder; canonnés, ils reculèrent, il est vrai, pour
+gagner Dunkerque, où ils invitaient le prince de Parme à se rendre
+sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux
+arrivait à la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui
+venaient prendre part à la fête. Action très-vive le 4 août. Les deux
+flottes se canonnaient à cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent
+encore les Espagnols qui se retirèrent, suivis de près par les
+Anglais.
+
+Chaque jour l'_Armada_ fit de grosses pertes. Elle n'avait pas
+l'avantage, donc ne pouvait débloquer les bateaux du prince de Parme.
+N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrière eux, aller
+trouver les Hollandais et les arracher de la côte où ils bloquaient la
+grande armée. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine
+d'hanséatiques. Eût-il pu, l'_Armada_ n'allant pas à lui, lui aller à
+elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand
+nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'eût
+été un acte de témérité insensée qu'un jeune homme désespéré, ayant sa
+fortune à faire, eût tenté peut-être, mais auquel Farnèse, si sage,
+âgé d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'eût pas songé. Philippe
+II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, après l'événement, de
+n'avoir pas fait la folie. Il l'eût disgracié s'il l'eût faite.
+
+Il y avait aussi une grande et très-grande difficulté, c'est que les
+matelots que Farnèse avait _pressés_ et amenés de force s'enfuyaient
+de tous les côtés. Le brave soldat espagnol, si ferme sur terre, le
+noble _senor soldado_, déclarait avec gravité qu'il ne s'embarquerait
+pas sans la protection de la flotte.
+
+Même sous cette protection, y avait-il sûreté? Les vaisseaux anglais,
+si rapides, n'auraient-ils pas, derrière la flotte et dans ses rangs
+mêmes, coulé les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent
+pas péri, et, si l'_Armada_ en eût amené seulement un tiers, avec les
+vingt mille soldats qu'elle contenait elle-même, l'invasion aurait eu
+de terribles chances.
+
+Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du
+7 au 8 août, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de
+toute sorte de ferraille, les poussa dans l'_Armada_, y mit le feu. La
+terreur, le désordre, furent épouvantables. On se souvenait d'Anvers,
+où nombre de soldats espagnols avaient été brûlés vifs. Sans attendre
+le signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles, se séparèrent et
+s'enfuirent à travers la haute mer.
+
+Le vent les poussait aux côtes de l'Est. Ralliés à Gravelines, ils
+virent bientôt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus
+belle, les canonna à bout portant.
+
+Malgré leur force et la grande épaisseur du bordage, plusieurs
+vaisseaux furent percés, d'autres démâtés et désagréés. L'intrépide
+résistance de leurs capitaines ne servait de rien.
+
+Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent
+violent du midi, qui les mit bientôt, hors du canal, dans la mer du
+Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où le
+gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de
+vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils
+avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils
+tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer
+de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les
+côtes d'Irlande.
+
+En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!
+
+Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi,
+traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit
+moralement atteint pour toujours.
+
+Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais
+du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était
+commune au monde catholique.
+
+Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils
+en furent atteints, blessés. Si _l'Armada_ avait vaincu, qui aurait
+osé les frapper?
+
+Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position
+sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans
+Lisbonne, c'était à Philippe à trembler.
+
+Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de
+Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire
+l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva
+jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention de
+la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le rayonnement de sa
+beauté.»
+
+Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment
+national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle
+«la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA
+
+Mai-Août 1588.
+
+
+Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait
+jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir
+suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de
+l'affaire d'Angleterre.
+
+C'est là, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de
+l'autre Henri de Guise, considéraient attentivement et suivaient de
+l'oeil. Cette question supérieure dominait les petites affaires de la
+Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranchées d'un
+coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible _Armada_,
+comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la
+frapperait elle-même.
+
+En réalité, c'était la journée des _Barricades_ qui avait coupé le
+câble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la Ligue et
+le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur Mendoza, avaient
+précipité la chose pour le moment où elle était nécessaire à Philippe
+II. Il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'allât bien plus loin; le
+Louvre allait être attaqué, et Guise forcé par les siens de faire le
+roi prisonnier, extrémité terrible qui eût fait de Guise lui-même le
+serviteur dépendant, et j'allais dire aussi le prisonnier de
+l'Espagne. On a vu comme il s'en tira.
+
+Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme
+il avait jadis désavoué le duc d'Albe, il était sûr que Philippe, qui
+venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la
+chose et la trouvant incomplète, la désavouerait et lui reprocherait
+d'avoir attenté à la majesté des rois. Aussi Guise s'empressa
+d'envoyer à Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du
+roi: «Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui témoigner
+que les menaces et dangers avaient pu seuls nous éloigner du devoir
+que nous sommes résolus de lui garder inviolable.» Puis ce fidèle
+sujet exprime l'espoir que: «Vous ne serez point inutiles spectateurs
+des entreprises qui se feront contre la religion, et _que le roi votre
+maître nous donnera secours_ si notre prince veut se servir des
+huguenots,» etc.
+
+Le lendemain de sa victoire, il demandait du secours. Il ne se sentait
+pas fort. Maîtrisé par cette foule dont il paraissait le maître,
+obligé de donner la main, sa blanche main de prince italien, à je ne
+sais quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai rebut de
+Paris, entouré et espionné de sacripants espagnols, dès le lendemain
+il fut excédé de son rôle de tribun du peuple. Il fallut, pour leur
+obéir, qu'il fît un prévôt des marchands, qu'il se saisît de la
+Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent
+les arrivages. Démarches hardies qui le brouillaient de plus en plus
+avec Henri III au moment où il avait hâte de se rapprocher de lui.
+
+Ce qu'il désirait le plus, c'était de reprendre le roi, d'être maître
+au nom du roi, connétable ou lieutenant général du royaume, de façon
+que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvât la
+besogne faite, Guise assis déjà fortement, pouvant traiter plus
+librement, chapeau bas, mais l'épée en main.
+
+D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait
+près du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours.
+
+Voilà pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations
+suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprès du roi. Celui-ci,
+tout seul, à Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses
+hommes du tiers parti, vit à leur place arriver les ligueurs qu'il
+avait cru irréconciliables, implacables.
+
+La première ambassade, il est vrai, fut une farce où l'on n'eût pas
+trop distingué si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui.
+Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les
+flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet
+habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. «Dans ce
+costume, disaient les Parisiens (De Thou), il faudra bien qu'il nous
+reçoive. Il ne pourra fermer sa porte.» Ils s'adressèrent au frère
+d'un homme que le roi avait fort aimé, Henri de Joyeuse, devenu
+capucin sous le nom de frère Ange. Pour rendre la chose plus
+touchante, on en fit un mystère ambulant. Ange faisait le Crucifié. La
+tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une
+grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait à rendre
+l'âme. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de
+grasses marmites en tête, portaient des armures rouillées. Ils
+roulaient les yeux et se démenaient pour épouvanter la foule. Les
+saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins déguisés),
+pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; à
+coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le
+Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem, le roi pouvait bien
+aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières.
+
+Dans la bande des apôtres, apparemment pour faire Judas, était un des
+premiers ligueurs, le président de Neuilly. Il venait là pour deux
+choses, voir ce que faisait le roi, le tâter, et par-dessous
+travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs.
+Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une
+sensibilité extrême et des larmes à torrents.
+
+Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant «pleurer comme un
+veau», ne put s'empêcher de lui dire: «Eh! pauvre sot que vous êtes,
+pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu à vous faire pendre, le
+pouvoir m'en aurait manqué?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgré
+eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils témoignent du repentir, je suis
+tout prêt à pardonner.»
+
+Le chef-d'oeuvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui le
+parlement de Paris, qui le détestait. Comme il avait sous sa main la
+vieille machine à trahison, la reine mère, par elle, il obtint une
+démarche du Parlement.
+
+Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de
+s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et
+les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte
+où ils expliquaient les Barricades par la nécessité de sauver la foi
+catholique, ils proposèrent, au nom de Paris, des seigneurs, des
+villes liguées, une réconciliation. Le roi fut tout miel. Il répondit
+qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il avait déjà révoqué trente
+édits bursaux, _qu'il détestait les hérétiques, voulait les
+exterminer_, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il
+assemblerait le 15 août les États généraux.
+
+C'était en réalité se livrer à ses ennemis, agir comme si les ligueurs
+eussent été vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hérésie. Mais
+l'affaire était politique; la Ligue, moitié lorraine, moitié
+espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne.
+Par ce traité, il la donnait.
+
+La peur explique sa conduite. Il avait emporté la peur de Paris, cette
+grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle,
+l'apparition de l'_Armada_, qui, à ce moment, voguait à pleines voiles
+le long de nos côtes. Il avait peur de son gardien, d'Épernon,
+tellement haï, tellement compromettant, et hâte de s'en débarrasser.
+Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur allié, le roi de
+Navarre, qu'il eût volontiers appelé, et qu'il faisait mine d'avoir en
+horreur. Enfin il avait son conseil, son cabinet plein de traîtres,
+tout au moins d'hommes équivoques, qui, plus qu'à moitié, étaient pour
+les Guises. Le chancelier Cheverny, créature de la reine mère, avait
+eu l'insigne honneur de marier une de ses parentes au frère du duc de
+Guise. Le secrétaire Villeroy, ennemi de d'Épernon, qui l'appelait le
+_petit coquin_ et voulait le bâtonner, était de coeur avec la Ligue.
+La reine mère, qui était à Paris avec Guise, écrivait au roi des
+lettres trempées de larmes maternelles, le suppliant d'avoir pitié de
+lui-même, de ne pas se perdre.
+
+On lui fit faire de très-fausses démarches, par exemple d'envoyer
+trois fois son médecin à Paris, puis Villeroy même. Plus il se
+montrait facile, et plus on devint exigeant.
+
+On obtint aussi de lui qu'il se défît de son dogue, du seul des siens
+qui pouvait mordre, je parle de d'Épernon. Le roi lui dit qu'il
+fallait céder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence.
+Telle était sa docilité pour la Ligue, qu'il voulait que d'Épernon
+rendît tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position
+contre les Guises; Angoulême, la communication avec le roi de Navarre;
+la _Normandie_ et _Boulogne_, c'est-à-dire la côte, le port, dont
+avait besoin l'_Armada_.
+
+D'Épernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et
+Angoulême. Et tel était l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un
+ordre ambigu de fermer à d'Épernon cette dernière place ou de
+l'arrêter s'il y était. Dépêché par Villeroy avec empressement, cet
+ordre fut si bien reçu des ligueurs de l'endroit, que d'Épernon
+faillit périr. Il n'échappa que par un miracle de courage et de
+présence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de
+Navarre.
+
+Henri III cédait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement
+contre lui, tellement ligueur, faillit échapper à la Ligue. Le Tiers
+parti, le Parlement qui en était la tête naturelle, s'était laissé
+enlever la prévôté, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1er au
+4 juillet, les nouveaux prévôts et échevins procédèrent à l'épuration
+de la garde bourgeoise, firent déposer, comme hérétiques, tous les
+gens de robe, il y eut de grands murmures et résistance positive.
+
+Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant
+été déposé, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine.
+Le poste (c'était la porte Saint-Germain) resta fermé, faute de garde.
+Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement eût été hardi. La
+bourgeoisie de Paris avait généralement les armes, et, en majorité
+immense, elle détestait ce monstre de la Ligue, chimère bizarre, mêlée
+de tant de choses, mais dans lequel, après tout, une était beaucoup
+trop claire, l'alliance du clergé et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et
+la menace, l'insolence de l'étranger.
+
+Les présidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative
+dans un moment si critique, se montrèrent d'abord fort timides. Ils
+parurent condamner la résistance. Ils déclarèrent «que, l'affaire
+semblant tendre à _sédition_, on en référerait à la reine mère et aux
+princes _pour avoir règlement_.» Aux princes, c'était dire aux Guises.
+
+Mais quelle que fût la faiblesse, le tremblement visible de ces
+magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-même excessivement
+prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se
+mettre en danger, de donner sa démission. «J'en endure bien aussi,
+dit-il. Faites comme moi. Quand la colère de ces Parisiens sera un peu
+plus rassise, je donnerai bon ordre à tout; et alors vous serez
+content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.»
+
+La démission n'arrêta rien. L'indignation publique ne se cachait plus.
+On avait ôté l'épée à des magistrats, à des hommes connus, posés dans
+l'estime publique, et on l'avait confiée à des banqueroutiers, à des
+gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le
+Parlement. «Le premier président, dit Lestoile, parla longuement,
+librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser
+les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyèrent. Le cardinal de Bourbon
+parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de
+soumission et de révérence, supplia la cour de donner encore cela au
+temps _et au public_.» Le public était là en effet, le public des
+Espagnols, hurlant tout autour et près d'assommer le Parlement.
+Celui-ci se montra touché d'une prière si respectueuse et si bien
+appuyée du _peuple_, dont la voix est celle de Dieu.
+
+Le même _peuple_, pour faire marcher droit le Parlement et l'empêcher
+de broncher, vint en masse le sommer de brûler un protestant depuis
+longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se chargeaient de
+le faire eux-mêmes. Tout cela désavoué par la nouvelle administration
+de Paris. Mais la volonté était claire. Il fallut faire quelque chose
+pour complaire à ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne date, on
+avait condamné à Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il n'était ni
+protestant ni chrétien, d'aucun culte. Il n'en fut pas moins à la
+Grève exécuté comme huguenot.
+
+Donc, tout allait à merveille. La religion était satisfaite, le peuple
+vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu'à s'embrasser. Le 10
+juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'_Union_.
+
+Chose plaisante et qui fit rire: il y défendait la _Ligue_, mais
+prescrivait l'_Union_.
+
+Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se
+défendre contre lui.
+
+Les ligueurs y renonçaient aux alliances étrangères. Promesse menteuse
+s'il en fut.
+
+Le roi, de dix manières diverses, promettait la même chose, de
+poursuivre à mort l'hérésie, d'exclure de sa succession tout prince
+hérétique.
+
+Un article important était ajouté aux anciens traités. Nul désormais
+ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son
+évêque ou de son curé. Article énorme qui, en réalité, mettait toutes
+les places aux mains du clergé, et de plus l'autorisait à se
+constituer partout comme une police, pour connaître les bons sujets et
+écarter les suspects.
+
+Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au
+pape, selon les règlements du concile de Trente, de livrer des places
+aux ligueurs, non-seulement Orléans, Bourges, mais Montreuil, mais le
+Crotoy, tout près de Boulogne, _mais Boulogne même_, c'est-à-dire les
+ports de nos côtes que demandait l'Espagnol.
+
+Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de
+d'Épernon, Boulogne, que le roi avait en vain prié d'Épernon de lui
+remettre, était livré cette fois, pris d'un trait de plume.
+
+À ces articles terribles ajoutez les dons, non écrits, que l'on
+extorqua:
+
+Mayenne, frère de Guise, aura l'une des deux armées contre les
+hérétiques.
+
+Un frère de Guise aura le Lyonnais,--autrement dit, donnera la main à
+la Savoie, et pourra lui ouvrir la France.
+
+Un autre frère, le cardinal de Guise, sera légat d'Avignon; le roi
+l'obtiendra du pape.
+
+L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la
+tête même de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevêque de
+Lyon.
+
+Le cardinal de Bourbon est déclaré le plus proche parent du roi.
+Exclusion implicite du roi de Navarre.
+
+Guise lui-même aura le commandement général des armées, avec la
+justice et la police militaires, comme les avait le connétable.
+
+Le roi n'avait plus rien à donner en ce monde. Il ne lui restait guère
+que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrât, qu'il allât
+montrer dans Paris sa face souffletée et se prêter aux nasardes. C'est
+ce que vint lui demander la reine mère le 1er août, en lui présentant
+le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les embrassa
+tendrement en souriant, mais refusa leur requête.
+
+Alors la bonne Catherine se mit à verser des larmes (ce qui lui
+arrivait souvent, car elle était fort sensible): «Comment, mon fils!
+que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse?
+Serait-il bien possible que vous eussiez changé tout d'un coup votre
+naturel si enclin à pardonner?»
+
+Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai,
+madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout
+changé et gâté mon naturel.»
+
+Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il
+avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour
+lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des
+Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les
+détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait
+donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire
+de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore
+de se jeter dans le guêpier.
+
+Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr
+personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde
+de plus méprisable ni de plus semblable à lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS
+
+Août-Décembre 1588
+
+
+L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne
+fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une
+violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, _ab irato_,
+il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours.
+
+Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais
+Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas
+l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet)
+une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour
+l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre.
+
+C'était le moment critique de l'_Armada_. L'ambassadeur Mendoza
+croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer toute
+la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et, avant
+tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De là, en
+allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux gentilshommes avec
+une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il entra ainsi et montra
+au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. Mais le roi lui montra
+une autre lettre qui disait que les Anglais avaient canonné
+l'_Armada_, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille hommes; qu'il n'y
+avait plus à songer à débarquer en Angleterre.
+
+Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en
+sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à
+Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre.
+Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort
+irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se
+trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour
+aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils
+peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on
+décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des
+esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la
+France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi,
+et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche.
+
+Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on
+connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette
+décision.
+
+Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant même.
+Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie Philippe
+II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la langue
+française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22 août,
+probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à Mendoza
+que Guise pouvait se _justifier_ de l'Union en rompant avec le roi. Si
+l'_Armada_ était battue, Farnèse était là tout entier, avec ses trente
+mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans les affaires
+de la France.
+
+Le premier service que Guise rendit à Philippe II, ce fut d'attacher à
+la Ligue un certain Balagny, que la reine mère avait placé à Cambrai
+pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alençon.
+Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir
+bientôt à l'Espagne.
+
+Sur la même frontière du Nord, le roi avait donné au duc de Nevers la
+Picardie, que réclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers
+passant par Paris, le prévôt des marchands et les Seize vinrent à son
+hôtel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui défendirent d'y
+songer.
+
+Quoiqu'il fût stipulé dans le traité qu'on rendrait la Bastille au
+roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un
+des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent
+des Seize.
+
+Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui démontra son néant, ce
+fut la défense que la Ligue fit au Parlement de vérifier les lettres
+royales données au comte de Soissons, fils du prince de Condé, pour le
+laver d'avoir porté les armes avec les hérétiques. Le _peuple_ s'y
+opposa, disant qu'un tel péché exigeait que le comte allât à Rome.
+Guise tenait extrêmement à ce qu'il ne fût pas réhabilité et restât
+incapable de succéder à la couronne, comme _fauteur d'hérésie_.
+
+De plus, Guise aurait voulu que son fils épousât la nièce du pape. Et
+le roi la demandait pour le comte de Soissons.
+
+Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il
+paraissait déterminé à le pousser à l'extrême. Le mouvement, comprimé,
+mais très-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever
+le roi, dût-il lui-même tomber sous l'influence espagnole. Sans doute
+aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de
+l'_Armada_. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'était
+plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Démon du Midi, qui
+semblait tenir ou fermer à son choix l'outre des tempêtes.
+
+L'élection des États fut travaillée par toute la France avec une furie
+extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de
+ligueur modéré, mais seulement les emportés, les casse-cous de la
+faction. Le Tiers parti, épouvanté, ne savait que dire. À Chartres
+même, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue,
+effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'épée ne tenait
+à rien; et, derrière l'épée, c'était le bâton de la populace, soldée
+par les prêtres; et, derrière la populace, c'était l'Espagnol, les
+trente mille hommes de Farnèse, prêts à renouveler en France, dans
+chaque ville, le sac d'Anvers.
+
+Pas un des élus n'était homme connu, sauf quelques-uns dans la
+noblesse. C'était généralement la basse bourgeoisie, inepte et
+envieuse du voisin, laquelle, flattée par les seigneurs, eût fait des
+crimes pour eux.
+
+Qu'étaient, que voulaient ces États qui venaient, disaient-ils, au
+secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mêmes?
+Mais le roi venait justement de leur ôter tout prétexte. Il envoyait
+deux armées contre l'hérésie, l'une sous le frère même de Guise,
+l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'était également la
+Saint-Barthélemy.
+
+S'il y avait dans les députés quelques hommes de bonne foi, il faut
+croire que la passion les rendait à moitié fous. Le programme qu'on
+leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de
+l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien
+plutôt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester à
+Trente, à Rome et partout, la _liberté_ qu'elle écrasait; il rappelle
+le courage du clergé, lorsque, prié d'aider à l'État (mai 1561), il
+refusa héroïquement _au nom de la liberté_.
+
+Ce programme, rédigé certainement par les Jésuites sur la table de
+Mendoza, propose à la France d'imiter les nobles libertés castillanes,
+les assemblées des Cortès (blessées à mort par Charles-Quint, et
+poursuivies au moment même par Philippe II en Aragon).
+
+Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les États y
+gouvernent tout.
+
+Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable!
+Et qui jamais put espérer d'en approcher dans le faux? Ces libres
+États, sortis de la nationalité et défenses de la patrie, ils les
+attestaient ici pour espagnoliser la France et pour étrangler la
+patrie.
+
+Revenons. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le
+cardinal de Guise, un furieux; président du Tiers État l'un des Seize,
+la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la
+révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut
+présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi
+personnel d'Henri III.
+
+Avant même d'exister, je veux dire d'être constitué, le Tiers dit
+toute sa pensée: _supprimer l'impôt_, désarmer le roi.
+
+Tout impôt établi depuis 1576, supprimé. Et cependant la valeur de
+l'argent ayant infiniment changé, il avait bien fallu que l'impôt
+montât avec tout le reste.
+
+La seconde pensée des États fut de censurer la _tolérance du roi_. Le
+jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un maître
+d'école flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet.
+Plusieurs mots sentaient le sang: «Longue patience méprisée est cause
+de _rigueur sans pitié_.»
+
+J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolérance du
+roi s'adressent au pénitent des Jésuites, au confrère des flagellants,
+à l'homme qui conseilla la Saint-Barthélemy!
+
+Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour
+gouverner la république française. La situation rappelle et rappellera
+de plus en plus la misérable Pologne de la fin du siècle dernier,
+lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, régnait sur le roi
+avec un mélange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et de
+fureur.
+
+L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir
+mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages à ceux de
+provinces, et de ceux-ci au syndic général qui suivra le roi et le
+gardera à vue, tout se tient, tout se lie. La tête du système est le
+protecteur étranger.
+
+On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, on forçait le roi à la
+commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): «Jamais
+roi, _ayant été hérétique_, ne nous gouvernera.»
+
+«Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une
+succession de cent écus, encore serait-il juste de s'expliquer avec
+lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!»
+
+Il faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait _avec
+respect_, componction: «Je le sais, messieurs, _peccavi_, j'ai offensé
+Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma maison au petit pied. S'il y
+avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment
+voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-là? Comment
+voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous
+perdre, et l'État avec nous.»
+
+Les soufflets tombaient comme grêle. L'un disait, comme cette vieille
+de l'antiquité à Trajan: «Alors, ne soyez donc point roi.» L'autre:
+«Ses paroles ne sont que vent.» Le roi faisait la sourde oreille.
+
+Il était pris par la famine. Ses gardes n'étaient plus payés. Ses
+quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour
+solitaire, froide cuisine, visages allongés. Dans cette extrémité, il
+s'adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui. Guise, en
+effet, intercéda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs étaient
+incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Un autre
+disait: «La marmite du roi est renversée, messieurs; allons, faites-la
+donc bouillir.»
+
+Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpéric. Le négociateur
+Schomberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il
+risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si
+lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait
+son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'étant plus un
+homme ni un mâle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la
+résolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie écrivait:
+«Le duc sera toujours à temps pour le prévenir.» Le Vénitien Morosini,
+légat du pape et ami d'Henri III, en écrivait autant à Rome.
+
+Guise tenait le roi de très-près, logeait dans le château, et, comme
+grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les
+moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache,
+Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la
+vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous
+le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et
+le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la
+seule chose sage qu'il eût faite en sa vie. Avant l'ouverture des
+États, il avait renvoyé tout son conseil, tous les hommes de sa mère,
+spécialement ses deux âmes damnées, le _petit coquin_ Villeroy, et le
+très-douteux Cheverny, qui avait une parente mariée chez les Guises.
+À la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon, Ruzé, jadis
+son homme d'affaires, et un certain Révol, que d'Épernon lui avait
+désigné comme un homme sûr. Ces braves gens étaient trop subalternes,
+trop peu fins, pour flairer les choses. Dès lors, il était comme seul.
+
+Il arrive aux mourants d'avoir des moments très-lucides; il avait
+compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était
+d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les
+dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises,
+n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus
+entrait-elle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi.
+Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux,
+continuer son rôle de négociatrice éternelle et d'entremetteuse.
+
+Pris ainsi de partout, n'ayant plus même son logis, comme un lièvre
+entre deux sillons, le roi devint très-clairvoyant et plein de
+stratégie. La peur fut pour lui un sixième sens. Il avait l'oreille
+dressée, était attentif à trois choses:
+
+1º À Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince
+du sang pour sa nièce, et il en tira un bon légat, partial pour lui.
+C'était le Vénitien Morosini. Henri III adorait Venise et en était
+aimé. Un tel légat pouvait le servir fort s'il venait à tuer Guise.
+
+2º Le plus beau eût été de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut
+pas loin de croire qu'il aurait cette joie. Pour une affaire de
+femme, Guise et son frère Mayenne tirèrent l'épée; ils étaient sur le
+terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle était cette race lorraine,
+que tous étaient envieux de tous. Les frères de Guise et ses cousins
+le jalousaient à mort, le dénonçaient au roi, ne cessaient de lui dire
+que Guise lui jouerait un mauvais tour.
+
+3º Le roi n'était pas sûr que le pape le soutiendrait contre Guise et
+l'Espagne. Aussi, en regardant de ce côté à droite, il regardait à
+gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada
+prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant
+lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'était Sully) était dans
+Blois, vite il le fit venir, mais bien secrètement. Il lui dit qu'il
+ne demandait pas mieux que de donner la main à son maître. Mais
+comment? Il était captif. Guise vivant, il ne pouvait rien.
+
+Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'était emparé du marquisat
+de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un
+frère de Guise (frère de mère), devenu général de Savoie.
+
+La France, au bout d'un siècle, enfin chassée de l'Italie! bravée par
+un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le
+Savoyard en frappe une médaille, le _Centaure_ (franco-italien) _qui,
+du pied, foule la couronne de France_.
+
+Cela fut amèrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne
+sent rien, puis est sensible tout à coup, avait fait peu d'attention à
+la conduite des ligueurs à Boulogne, à Calais, au Havre, dans le
+moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports ouverts à
+l'Espagnol, c'était bien autre chose que cette petite et lointaine
+affaire de Saluces, question surtout de vanité. Celle de la noblesse
+s'éveilla, s'indigna; elle en voulut à Guise, qu'elle croyait auteur
+de la chose.
+
+Loin de là, l'affaire de Saluces, brusquée sans son avis, le
+contrariait réellement. Il n'y trouva remède, sinon de dire que
+c'était le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-même,
+livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre «aussitôt
+que l'hérésie serait extirpée en France.» À quoi le Savoyard fit une
+étrange réponse, et qui étonna tout le monde: «Qu'il était prêt de
+mettre tout dans les mains du frère de M. de Guise.»
+
+Mot terrible qui porta un grand coup à sa popularité et le montra tout
+Espagnol. Mot précieux pour Henri III. Il crut que son homme était
+mûr, et qu'on pouvait le tuer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+MORT D'HENRI DE GUISE
+
+Décembre 1588
+
+
+Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva.
+Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui
+attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se
+battre. Mais, ce jour-là, ce fut une bataille en règle; les pages
+royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main; il y
+eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y
+crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le
+cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et
+marcha sur le château avec ses bandes. Le duc de Longueville et le
+maréchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des États
+vinrent aussi, l'épée nue. Au château, il y eut panique. On se battait
+dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de son
+cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et jasait
+avec elle, disant toujours froidement: «Ce n'est rien.» Ses
+gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient
+ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et
+tournés vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes,
+finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à
+l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le
+fouet.
+
+On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par
+hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il était très-flottant,
+ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé
+le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la
+noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se
+hâtaient pas de le faire nommer connétable.
+
+Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait
+occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut
+amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla
+la mort de Guise. La soeur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla
+publiquement le dénoncer au roi. Le maréchal d'Aumont, allié (par
+mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise, pour le
+gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier,
+espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il voulait lui
+signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras jusqu'au
+coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en fut pas
+dupe; il l'arrêta et dit tout au roi.
+
+Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il
+visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et
+menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un
+premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait,
+il se justifiait aux dépens de ses amis. Cela lui avait ôté beaucoup
+d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces
+petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la _malice de
+M. de Guise_.
+
+Cette malice avait été parfois quelque peu loin. Sans parler de la
+petite malice de la Saint-Barthélemy, des affaires de Salcède et
+autres assassins d'Alençon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement
+d'une liberté qu'on avait en ce siècle, de faire tuer en duel ceux
+qu'on n'assassinait pas. Les duels à mort des premiers mignons ne
+furent nullement des hasards.
+
+L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait
+à picoter, c'était un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine
+des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le
+provoquait, tâchait de le faire dégaîner.
+
+Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un
+mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux
+personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont
+et M. de Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la fermeté à
+Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue. Il leur dit qu'il ne
+pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le duc ou
+lui mourrait.
+
+L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son
+procès. Le roi haussa les épaules: «Et où trouverez-vous des témoins,
+des gardes, des juges?» Le maréchal dit: «Il faut le tuer.»
+
+Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de
+l'avis du maréchal.
+
+L'homme le plus brave qu'il eût était Crillon. Il le fit venir. Mais
+le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne
+ne convenait pas «à un homme de sa condition,» mais qu'il serait
+charmé de le tuer en duel.
+
+On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre,
+jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la
+chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu,
+lui dit à la sortie: «Vous avez été bien dévotieux.» Le duc avoua que
+c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait
+l'obliger de la lire.
+
+Il suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur, lui disant
+que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces,
+il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait
+chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile.
+
+Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans
+sa chambre, il exhala son désespoir, sa fureur, jeta son petit
+chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un conseil
+se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les avis
+qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait.
+
+Il y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque
+de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des
+marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville.
+
+M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau
+si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait
+passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais
+à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout
+ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra
+pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.
+
+Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour
+les deux avis à la fois: «Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes
+perdus...--Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout
+prenez garde à vous.» C'était après souper, et le vieillard était plus
+tendre encore qu'à l'ordinaire.
+
+Marteau dit rudement: «Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien
+craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier: il faut prévenir.»
+Comment? Il ne le disait pas.
+
+Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit: «M.
+de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince
+bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et
+pas d'appréhension. Il exécutera son dessein. Il ne fait pas bon ici,
+point sûr. Il nous faut nous lever, et _agir avant lui_.»
+
+Guise dit: «Menneville a raison, et plus que tous les autres...
+Néanmoins, au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la
+mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte.»
+
+Il répondait ainsi à ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne
+proposaient pas de fuir, mais d'_agir_; apparemment de susciter un
+mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément.
+
+Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il
+était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis.
+
+Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre
+à l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie
+monastique, la dévotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donné
+la nausée. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était
+de voir son parti à plein, au grand jour et sans ombre.
+
+Son élégance princière et son insolence intérieure l'éloignaient des
+petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains
+sales. Le célèbre Montaigne, très-fin observateur, qui avait fort
+connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le
+premier n'était guère catholique, et le second guère protestant.
+Guise, s'il n'eût été condamné dès l'enfance au rôle de chef des
+catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des reîtres du Rhin,
+à la confession d'Augsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal
+de Lorraine, avaient un moment paru adopter.
+
+De Thou, dans ses Mémoires, apprend une chose curieuse. Comme il
+passait à Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi, après
+avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le jeune
+magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de Guise,
+mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de lui, il
+ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins. Schomberg le dit
+à Guise, qui n'y contredit pas. «Que voulez-vous? dit-il? j'ai
+toujours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il me faut des
+amis, et je prends ce qui vient à moi.»
+
+Cet indigne entourage le condamnait à chaque instant à plaider de
+mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment
+même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château,
+qui faisait métier d'enlever et de mettre chez lui, dans des
+basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aisés; il les disait
+protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les
+faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui
+faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et,
+sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui
+réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit la mettait à néant.
+
+Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et
+n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il
+cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait
+par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondaines,
+qui ne se présentaient que trop. Les dames, toujours tendres pour
+l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. À son néant moral
+s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des
+défaillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui un
+drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le coeur quand ces
+faiblesses le prenaient.
+
+Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil),
+c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont
+il était enveloppé. Cela l'enracinait à Blois et dans ce fatal
+château.
+
+Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt
+que plus tard. Chaque nuit, il disait: «Pas encore.»
+
+Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu
+après l'événement, que le 22 décembre Guise avait pris son parti, et,
+dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il
+partait le lendemain.
+
+De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força
+d'agir.
+
+La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné,
+et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci
+était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de
+prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une
+grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi,
+Guise était obligé, ces jours-là, de laisser son monde au haut de
+l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il
+devait se trouver séparé par deux pièces (celles du conseil et de
+l'antichambre) de ceux qui l'auraient défendu.
+
+Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Crillon, qui se chargea de
+garder les dehors et de fermer à temps les portes du château. Il fit
+venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le
+passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de
+manière à l'isoler de sa suite.
+
+Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne
+heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à
+une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande
+allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il
+ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie
+des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son
+cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon. À minuit, il lui
+dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à l'huissier Du Halde
+qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même
+trouvez-vous ici.» Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la
+reine.
+
+Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à
+cinq avis. Et il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en
+venait encore. «Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire
+attention à tout cela.» Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya
+l'avertisseur: «Dormons, et allez vous coucher.» Il faisait ainsi le
+brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper,
+il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment
+audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux où il
+avait écrit: «Il n'oserait.» Ce qui n'était pas mépriser seulement le
+péril, mais le provoquer.
+
+De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine
+mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à De Thou: «Le roi le
+tuera.» La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri
+III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de
+près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle
+dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de
+désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser.
+
+«Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heurte à la
+chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première
+femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. «C'est Du
+Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.--Il dort et la reine
+aussi.--Éveillez-le, répondit Du Halde; il me l'a commandé, ou je
+heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux.» Le roy, qui ne
+dormoit point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant
+parler, demande à la demoiselle ce que c'est. «Sire, dit-elle, c'est
+M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.--Prolant, dit le roi, mes
+bottines, ma robe et mon bougeoir.» Il se lève, et, laissant la reine
+dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étoient le sieur de
+Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites
+cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y
+monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et
+y enferme le sieur Du Halde et successivement les quarante-cinq qui
+arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.»
+
+«Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère
+ne s'éveille.»
+
+Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et
+misérable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu
+si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa
+maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait
+toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu,
+mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que
+cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait
+droit de tuer.
+
+Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que
+d'attendre. Un Périac, frappant de la main contre la poitrine du roi:
+«Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.»
+
+Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait,
+disait-il toujours, d'éveiller la reine mère.
+
+«Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards.» Il s'en
+trouva huit; celui de Périac était d'Écosse. Le capitaine Longnac prit
+seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et
+l'épée. Il les plaça dans l'antichambre. Et les autres furent mis
+ailleurs.
+
+Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de
+première force, le Gascon La Bastide, avec le secrétaire Révol, homme
+de d'Épernon. Le parent de d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans
+la chambre pour être sûr que le roi ne changerait pas de résolution.
+Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien décidé et
+confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans un cabinet
+pour mettre ordre à sa conscience.
+
+Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une
+assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne
+pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la
+tête dans l'antichambre, disant aux huit: «Surtout n'allez pas vous
+faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en
+serais bien fâché.»
+
+Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les
+royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de
+Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et
+Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise,
+arrivèrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique logé dans le
+château.
+
+Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il
+plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand
+on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il
+passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur
+le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le
+palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu,
+averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres
+diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour
+être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant
+d'autant mieux son personnage de mendiant, disait d'une voix
+lamentable: «Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans
+cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voilà perdus,
+ruinés.» Tous le suivaient, le chapeau à la main.
+
+Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la
+scène changea derrière lui. Les gardes nettoyèrent l'escalier des
+pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Crillon ferma le
+château.
+
+Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d'esprit de lui
+envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: «Sauvez-vous! ou
+vous êtes mort!» Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.
+
+Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se
+troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de
+sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: «J'ai froid,» dit-il.
+Son habit de satin expliquait du reste cette parole: «Que l'on fasse
+du feu.» Et puis: «Le coeur me faut... Monsieur de Morfontaine,
+pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques
+bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve
+de rose.» On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut
+se contenter.
+
+Son oeil, du côté de sa balafre, pleurait. Sous ce prétexte, il dit au
+trésorier de l'épargne: «Monsieur Hotman, voudriez-vous voir à la
+porte de l'escalier s'il n'y a pas là un de mes pages ou quelque autre
+pour m'apporter un mouchoir?» Hotman sortit, mais il paraît qu'il ne
+put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un
+mouchoir au duc.
+
+Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à Révol:
+«Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon vieux
+cabinet.» Révol fut arrêté aux portes par l'huissier dans
+l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. «Mon Dieu!
+s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me
+gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol.--Il n'y a
+point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu
+ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande.» Le roi commanda de lui
+ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de
+Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol
+entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et
+lui ayant dit: «Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux
+cabinet», il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi.
+Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur
+le tapis: «Messieurs, dit-il, qui en veut?» Il se lève; il trousse son
+manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main
+de même côté, et dit: «Adieu messieurs.» Il heurte à la porte.
+L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi.
+
+Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux,
+ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne
+daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme
+par respect.
+
+«À deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main
+droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui
+le suivoient, fut tout soudain saisi au bras par le sieur de
+Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que
+le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps
+il est par lui frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche,
+disant: «Ah! traître, tu en mourras.» En même instant, le sieur des
+Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par
+derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et
+le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à
+tous ces coups: «Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis!» Et,
+lorsqu'il se sentit frappé d'un coup de poignard sur le croupion par
+le sieur de Périac, il s'écria plus haut: «Miséricorde!» Et, bien
+qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il
+ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à
+l'autre, au pied du lit du roi, où il tomba.
+
+«Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y
+ayant qu'une muraille de cloison entre deux: «Ah! on tue mon frère.»
+Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui,
+mettant la main sur son épée: «Ne bougez pas, dit-il, mordieu;
+monsieur, le roi a affaire de vous.» Alors l'archevêque de Lyon, fort
+effrayé et joignant les mains: «Nos vies, dit-il, sont entre les mains
+de Dieu et du roi.»
+
+«Après que le roi eut su que c'en étoit fait, il va à la porte du
+cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la
+place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il
+avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un
+chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y trouva une
+petite bourse où il y avoit douze écus d'or et un billet de papier où
+étoient écrits, de la main du duc, ces mots: «Pour entretenir la
+guerre en France, il faut sept cent mille livres tous les mois.» Un
+coeur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le sieur
+d'Antraguet.
+
+«Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant
+encore à ce corps quelque petit mouvement, lui dit: «Monsieur, pendant
+qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au
+roi.» Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir,
+comme d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau
+gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux
+heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur
+de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps
+par son exécuteur en cette première salle qui est en bas à la main
+droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à
+la rivière.»
+
+D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire:
+«Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant!» Prophétie
+involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-être, elle
+inventa.
+
+D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à
+coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au
+visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original
+avait tout à la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup d'esprit,
+des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin d'Italie.
+
+Sa grande affaire était de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en
+dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol.
+L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi.
+Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement,
+voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape,
+l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à
+la messe.
+
+Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce
+La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait
+Guise; il dit à cet ami: «Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est
+mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice.»
+
+Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un
+arrêt du conseil contre sa ville: «Monsieur l'évêque, dit-il, vous
+avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous
+serez condamné vous-même.»
+
+On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la
+maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les
+promesses qu'ils firent de calmer Paris.
+
+Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages
+personnels, n'en furent pas moins lâchés.
+
+Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du
+mort, que le roi tenait sur sa tête dans un grand galetas qu'il avait
+fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il jetait feu et
+flamme, «ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que menaces, ne
+haletoit que sang.» Ce prêtre était un militaire; de temps à autre il
+jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête d'un parti de
+cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il ne s'en croyait
+pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui entouraient le roi et
+qui avaient participé à l'acte avaient à attendre du cardinal de
+grandes vengeances. Ils lui dirent ces menaces, et, cela ne suffisant
+pas, ils régalèrent le roi des brocards dont il le criblait. Un jour
+que quelqu'un lui disait: «Vous piquez trop le roi.--Il ne marche
+qu'autant qu'on le pique.» Et, voyant aux armes du roi les deux
+couronnes de France et de Pologne: «Le tondeur fera la troisième.» Et
+il ajoutait en grinçant: «Oui, je tiendrai sa tête entre mes jambes,
+pour lui faire, avec un poignard, sa couronne de capucin.»
+
+L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la
+veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête l'eût sauvé. Mais, le
+matin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son
+grenier, à jurer, menacer. Le roi réfléchit qu'après tout il avait le
+légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant
+à la tonsure et à la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le
+danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin
+les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que
+de saint Thomas de Cantorbéry. Donc: «Expédions-le, dit-il, qu'on ne
+m'en parle plus.»
+
+Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre affaire, se
+chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens voulant tuer un
+cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire: on eut quatre
+soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il les vit
+venir, il dit à M. de Lyon, enfermé avec lui: «Monsieur, ceci vous
+regarde; pensez à Dieu.--Non, monseigneur, c'est de vous qu'il
+s'agit.» Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le
+couloir, fut tué.
+
+Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir
+la figure de sa mère. Dès le 23, sur l'acte même et Guise étant tout
+chaud, il s'était donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui
+conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était
+malade: «Madame, comment vous portez-vous?--Oh! mon fils,
+doucement.--Moi, très-bien, je suis roi de France, j'ai tué le roi de
+Paris.»
+
+Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: «Je prie Dieu que
+bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.--C'est selon,
+madame...--Donnez-moi son fils et M. de Nemours.--Leurs corps? Oui,
+mais je garde leurs têtes.» Du reste, il ne voulait que la mortifier
+par le refus; il ne les fit pas tuer.
+
+Elle avait espéré que Guise ayant l'avantage, mais un avantage
+incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son
+Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de
+ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle
+se retourne vite: «Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans.»
+Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de
+Navarre.
+
+Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter chez le
+cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était fait et
+lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la reçut
+avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces
+colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits
+enfants: «Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous
+faites tous mourir!» Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et
+conseillé, mis doucement le cerf au filet, lâché la meute. Il la
+maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait
+plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux côtés, elle était
+prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde,
+qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas.
+
+Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien.
+Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses
+paroles lui rentrèrent, lui restèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle
+s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre
+femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment «qu'elle
+creva de dépit».
+
+Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5
+janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement
+et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle
+n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la
+pleura d'un oeil, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires.
+
+Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et
+pensant que la succession ne payerait pas leurs legs, quoiqu'on
+vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan.
+
+Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie, et toujours ses astrologues
+lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle
+n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur
+la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près,
+l'hôtel de Soissons (Halle au Blé), dont on voit encore la tourelle.
+Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un
+lieu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa
+là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain,
+homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la
+vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme
+s'envolât on ne sait trop où.
+
+Il n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on l'eût jetée
+à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à
+Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils
+n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins.
+
+Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois on n'avait
+pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si
+mauvais dans l'église, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en
+terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit
+dont personne ne se doutait.
+
+Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à
+Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est à lui seul
+une sorte de chapelle, et où elle s'était fait sculpter
+classiquement, c'est-à-dire toute nue.
+
+Le coeur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux
+Célestins dans cette urne dorée qu'on voit maintenant au Louvre,
+soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon,
+qui certainement sont des portraits. Ces belles sont là chargées de
+figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans
+le coeur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité.
+
+Si l'inscription ne le disait, on verrait plutôt dans la ronde
+gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et
+des heures, le choeur insouciant qu'elles mènent en se moquant de
+nous.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE TERRORISME DE LA LIGUE[11]
+
+1589
+
+[Note 11: Vers le mois d'avril 89, le légat Morosini s'étant retiré à
+Marmoutiers, le roi y vient pour se récréer, dit-il, puis il avoue que
+c'est pour parler au légat.--Il s'excuse de s'appuyer sur l'alliance
+des hérétiques.--Suit un dialogue très-vif. À tout ce qu'objecte
+l'homme du pape, le roi répond toujours par l'impossibilité d'apaiser
+les catholiques. «Que voulez-vous que je fasse si le duc de Mayenne
+_vient pour me couper le cou_, il me faut bien une épée, recourir aux
+hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma tête, et moi je
+veux la garder, etc., etc.--Le cardinal Cajetano fait, le 28 mars
+1590, un long rapport sur la situation.--Si le Navarrais arrive à la
+couronne, il faudra peu de temps _pour que la religion soit
+exterminée_.--Villeroy lui a raconté un entretien de Mornay, d'après
+lequel «le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera tout le
+monde croire et vivre à sa guise; il réformera le catholicisme, se
+fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera la
+chrétienté.»--«Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres
+interceptées, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi
+les princes du sang.»
+
+On est saisi d'étonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin,
+Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à
+épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du
+pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Élisabeth, Henri IV ne fasse
+tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne;
+cette idée monstrueuse paraît si naturelle au pape, qu'elle fait son
+inquiétude; il y pense jour et nuit! _Archives de France. Extraits des
+Archives du Vatican, carton_ L, _388._
+
+Les _Archives de Suisse_ contiennent plusieurs pièces intéressantes
+sur cette époque. Celles de _Berne_ éclairent la destinée du fils aîné
+de l'amiral. Dans les _Registres du conseil de Genève_, on trouve la
+manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux
+étrangers. Le chancelier écrit: «S. M. _demeure_ en l'église où elle a
+été baptisée.» (Communiqué par MM. Bétant et Gaberel.)--Cf. la
+correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une
+très-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier,
+1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, _Henri IV
+écrivain_.--J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de
+l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'éclairer ce règne
+d'un jour tout nouveau.]
+
+
+Peu avant l'événement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de
+Blois à Paris et prenant congé du roi, l'attendit au passage dans un
+couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la
+main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement ne lui dit rien,
+si grandes étaient son irrésolution et les perplexités de son esprit.
+
+Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il
+avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu
+avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon,
+en tirer les deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il eût
+imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la mort des
+Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa
+vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement
+approvisionné; en huit jours, il était au Louvre, et proclamait à main
+armée son édit de 1576, l'édit de tolérance et de pacification. Eût-il
+réussi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tombé sans honneur.
+
+Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait
+intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait
+pas de réconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il était,
+qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélemy.
+
+Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le
+roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le
+premier si faible! le second si grand!
+
+Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers
+de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le
+génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe.
+Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées
+d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout:
+«Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors
+viendrait l'Espagnol.»
+
+On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa
+partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas
+d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier
+moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de
+l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord
+là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée
+espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol.
+Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par
+un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à
+l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le
+peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement
+au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout,
+et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence
+de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.
+
+Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le
+public imbu d'idées fausses.
+
+Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande
+machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier
+toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer
+ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans
+le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste,
+qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?
+
+Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son
+coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point
+effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des
+Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident,
+l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations
+secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient
+d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet
+archevêque, Espinac, qui couchait avec sa soeur, n'en était pas moins
+terrible pour les moeurs du roi; il avait écrit sur lui et sur
+Épernon, en langage de Sodome, le _Gaveston_, livre effroyable, qui
+appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard empalé par sa
+bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien
+quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du
+légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en
+justice et pas même comme témoin.
+
+Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le
+monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à
+un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la
+Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était
+inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son
+maître devenir ce qu'il pourrait.
+
+Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de
+France, «roi de Blois et de Beaugency.»
+
+Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui
+allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il
+lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens.
+Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»
+
+La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de coeur avec ses
+parents, et, sous main, écrivait aux Guises.
+
+Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée que ce pauvre
+hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job.
+
+Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la
+mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le
+croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant
+confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On
+courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner
+l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que
+d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est
+terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine
+dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à
+sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se
+précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée,
+très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se
+traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le coeur de
+tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue ce
+ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de Noël),
+on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en
+revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce
+premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau
+dans le coeur.
+
+Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme
+quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit
+venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul
+prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile,
+faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il
+n'en faut pas plus pour drapeau.
+
+Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon Guincestre, qui
+s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita de même le roi;
+il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait trouvé le mystère
+d'_Henri de Valois_, que ce nom, par son anagramme, donnait le _Vilain
+Hérode_, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode empoisonneur et
+assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du Parlement, devant le
+Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit en devoir d'arracher
+du portail les armes de France et de Pologne, de les briser et de
+marcher dessus.
+
+Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à
+Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus
+Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre
+sur leurs tombeaux.
+
+Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment
+de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé
+la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.»
+
+Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16
+janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy,
+entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la
+main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère
+osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux
+même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes
+désignées et tous s'en vont à la Bastille.
+
+À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs
+d'eau et portefaix, qui auraient assez aimé à les assommer, pensant
+que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage,
+s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un
+rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président
+Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide;
+on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir,
+parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il
+avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il
+crut être habile en faisant en cachette une protestation où il
+assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait
+pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit.
+
+Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à
+Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme,
+assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère
+Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui
+reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant
+demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le
+prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet
+homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de
+Paris.
+
+Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais
+sa furieuse soeur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son lit
+pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait
+qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi.
+
+Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un
+héros, un dieu de Henri de Guise, avait eu justement pour effet de
+mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits une solide
+opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne pouvaient le
+tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait eu contre
+lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre d'achoppement de
+tous les prétendants.
+
+Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des
+Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute
+préparée du _Conseil général de l'Union_ que Paris créait pour la
+France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept
+gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault
+secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à
+lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter
+quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider
+l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault
+n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il
+faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit
+mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille
+hommes.»
+
+De sorte que le vainqueur, le _Conseil général_, était presque aussi
+dépendant que le vaincu, le Parlement.
+
+Pour consoler un peu le _Conseil_ de sa nullité, on le payait
+grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois,
+forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.
+
+Le _Conseil_ avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour
+toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait
+déjà la diminution. Et personne d'ailleurs ne payait, du moins nulle
+taxe générale.
+
+Chaque ville avait assez à faire de suffire aux _razzias_ locales que
+faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou
+les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les
+besoins ou prétextes de la guerre civile.
+
+Mais ce qui rendit le _Conseil de l'Union_ bien autrement populaire,
+ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'_autorisation donnée aux
+locataires de ne plus payer le loyer_. Il y eut réduction expresse
+d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.
+
+Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres
+vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe
+ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer,
+de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir
+perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère
+un paradis relatif.
+
+Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande
+douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge
+qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les
+rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure
+profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le coeur de cet
+infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain appelé
+tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!
+
+De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes
+qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: _le clergé
+dispensa le peuple de payer impôts et loyers; le peuple dispensa le
+clergé de payer la rente publique_.
+
+Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et
+rentiers ne reçut plus rien.
+
+Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les
+uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient
+petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent
+francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes
+ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la
+singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se
+dispenser de payer la rente.
+
+Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le
+mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce
+qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.
+
+Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette
+victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants
+robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin,
+etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu
+de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion
+d'un _bon_ patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils
+comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française.
+Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils
+ont bon coeur, et leurs _pratiques_ peuvent les faire aller loin; ils
+ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien
+aisément du bâton.
+
+La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme
+contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de faire
+enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à
+Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une
+part à la Saint-Barthélemy,--la voilà, cette bourgeoisie catholique,
+qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule,
+elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne
+rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant
+ravagés.
+
+Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts
+niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les
+pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à
+manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes
+(l'Estoile.)
+
+Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la
+Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique
+où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors,
+non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande
+police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au
+fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne
+savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne
+voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le
+commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne,
+pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que,
+comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien
+autre idéal que celui des Jacobins.
+
+Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que, le jour
+du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient aux
+églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand
+elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du
+troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les
+recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles
+étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la
+sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de
+laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes
+ou leurs maisons.
+
+Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens
+énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les
+nobles des ennemis de la Ligue?
+
+La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela,
+non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir
+s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un
+cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre.
+
+Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces
+d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et
+les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y
+est seul.
+
+Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes,
+devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion
+horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les
+autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique,
+intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force de peur.
+
+Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin
+de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous
+jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant
+ceux-là.
+
+À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier
+de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon
+homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais,
+dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites,
+pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux
+contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants,
+en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers,
+etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il
+avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot,
+tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des
+Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons,
+il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine,
+sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une
+hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour
+hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut
+sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une
+absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos
+que dans la mort.
+
+Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de Duranti,
+premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique, qui
+avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci chez
+lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar d'Avignon.
+Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un livre des
+cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du _De
+divinis officiis_, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à Rome
+aux dépens de Sixte-Quint.
+
+Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue.
+
+L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à
+la tête du peuple pour la déchéance du roi.
+
+Duranti y résista.
+
+Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux
+Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que
+Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville.
+
+Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent;
+on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa
+femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils
+voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui
+perça le coeur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où
+pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se
+divertirent tout le jour à lui arracher la barbe.
+
+Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions,
+violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets de terreur. Ce sont
+des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer, où l'on
+passe sous l'oeil perspicace des tyrans du jour, notant un à un leurs
+moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant l'un,
+désignant l'autre.
+
+Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée
+des mondains et leur sainteté subite.
+
+À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de
+processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor.
+On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et
+filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes
+et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le
+Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue.
+Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de
+tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter,
+avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et
+aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute
+mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur
+le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus
+agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en
+souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent,
+et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne
+s'appliquait que trop bien.
+
+Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles
+n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se
+décida sans hésiter. Elle mit bas les robes et les jupes, passa le
+drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une simple
+dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne ne se
+déconcerta pas. Elle avait lancé la mode.
+
+Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à
+ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées
+aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume.
+
+Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la
+pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de
+prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence;
+honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés,
+s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.
+
+Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons
+voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant
+très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte
+Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au
+bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits
+pieds douillets sont agréables à Dieu.»
+
+Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise
+des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente
+duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près,
+remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la
+montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en
+soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges,
+passaient rapides et violents avec d'aigres chants de _Dies iræ_; aux
+haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer plus loin),
+les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la mèche, tout
+comme ils auraient éteint, foulé, soufflé _le Valois_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.
+
+MORT D'HENRI III.
+
+1589
+
+
+Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement les
+meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, oeuvre capitale de la langue, âcre
+et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un coeur ému, mais si loyal et si
+sincère! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie
+laborieuse, héroïque et sainte, écrite par une sainte aussi, la pieuse
+dame de Mornay, écrite en présence de Dieu et pour un enfant, déposition
+naïve, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient
+tout en justice.
+
+En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrétaires
+de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à peine il
+existait.
+
+Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma
+Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la
+religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende.
+Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard
+éclipse en guerre le génie du prince de Parme.
+
+Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta
+tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national!
+J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes
+heures: _les martyrs et les vrais héros!_ Tout cela dans la poussière
+et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les
+Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande
+galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard,
+d'autres hochets sanglants.
+
+Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le
+datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la
+France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la
+grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et
+l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du
+côté du joyeux Gascon.
+
+Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement:
+«Mon brave _capitaine de cavalerie_.» Nous trouvons sévère aussi le
+mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est
+qu'_un carabin_.» Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le
+coup de pistolet.
+
+Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En
+France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV.
+Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait
+tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il
+ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme,
+de sa gaieté, de son regard.
+
+Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à
+trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune
+singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et
+qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme
+restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut
+attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit
+tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et
+l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au
+hasard des Dieux.
+
+Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si
+rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire,
+en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré,
+refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite
+sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au coeur de Mornay.
+
+La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince
+d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions
+non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre
+nous, nous ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) de nous
+défendre, _vu l'équité et justice_ du fait que nous maintenons.»
+
+Cependant, de quel instrument ces grands coeurs se servaient-ils? De
+celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit,
+lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il
+trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne
+doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa
+peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux
+enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à
+distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée
+des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu
+tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme
+ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la
+bataille, si on l'avait laissé faire.
+
+Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La
+créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout
+le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit
+Shakespeare.
+
+Tâchons de saisir ce Protée.
+
+Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre,
+_du gros garçon qui gâta tout_. Je veux dire de François Ier.
+
+Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si
+flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était
+protestante ou catholique.
+
+Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait le Gargantua
+(paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le récit
+rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon. Pour
+plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté un
+petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon.
+
+Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de
+Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu
+seras un vrai Béarnais.»
+
+Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit
+qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant
+écrivain. Ses billets sont des diamants.
+
+Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout
+verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle.
+Ainsi fut élevé _par l'usage_, par l'effet de l'entourage, de l'air
+ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne.
+Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir.
+
+Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les
+enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez
+les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le
+marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous
+_va-nu-pieds_ à l'assaut de Brescia.
+
+Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux,
+mis tout le monde sur les dents, alors _il forçait une danse_. Et lui
+seul, alors, dansait.
+
+Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de
+combat en combat. On lui attribue follement de longues pièces,
+ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il n'avait pas
+la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques lignes (hors de
+rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un rendez-vous, un mot
+d'amour.
+
+Résumons:
+
+Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme
+l'accuse son profil.
+
+Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un
+François Ier, mais plus familier, jasant volontiers avec toute sorte
+de gens.
+
+Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que
+cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du
+terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut
+la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes
+amusantes qui dispensaient de payer.
+
+On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits
+différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences.
+
+Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices.
+Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la
+seconde.
+
+Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout.
+
+Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et
+point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs,
+mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes.
+Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en
+était pas plus sûr.
+
+N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure qui le
+faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote
+admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je
+ne puis pas m'empêcher de la reproduire.
+
+Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en
+se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine
+mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne,
+dit encore: «Qu'on cherche mon frère.--Mais le voici.--Non, madame, je
+veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle
+l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où
+étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il
+n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de
+retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui
+lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe
+au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez
+un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en
+vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...--Monsieur,
+dit alors la reine mère, ne dites pas cela.--Madame, je le dis, c'est
+la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul
+de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!»
+
+Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu
+qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était
+homme.
+
+Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de
+la mort des Guises.
+
+Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant
+seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise
+n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la
+fin sans le péril de leur vie.»
+
+Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui
+dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions;
+les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.
+
+«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes.
+Qu'est-ce que vous me conseillez?
+
+--Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous
+prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à
+la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire
+avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si
+cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon,
+vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne
+pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé,
+c'est vous.»
+
+Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée,
+qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France,
+de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de
+vendre la place.
+
+Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui
+devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit
+rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et
+pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix
+armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer et qu'elles se
+sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il y parle avec
+une modération magnanime du sort des Guises, avec une douleur sentie
+des maux universels, plus douloureusement encore de la nécessité qu'il
+a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la paix, mais
+solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.
+
+Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus
+fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques
+l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint
+d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa soeur
+naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois
+lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant
+surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette
+négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir
+d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le
+commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le
+roi de Navarre.
+
+L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances,
+eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns
+et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans
+savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux
+et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux
+qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant
+souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs
+maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du
+corps, les plaies du coeur, tout disparut en ce moment. La
+Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait
+souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de
+Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la
+guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme
+qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda,
+par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de
+deuil dont son coeur avait vécu, donnant son père à la Patrie!
+
+Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny),
+qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères
+égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de
+trois semaines.» (1562.)
+
+Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille
+tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice,
+y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre
+neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de
+blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à
+Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons,
+déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un
+enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau
+tricolore de la république de Hollande.
+
+Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour
+sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut
+la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de
+l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, ce furent
+les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour acheter
+Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux partis,
+l'irréprochable Mornay.
+
+Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force
+redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure
+partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils
+imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant
+pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe,
+le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le
+roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à
+Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse,
+toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage
+opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les
+Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par
+son maître dans la grande affaire de France.
+
+Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est
+qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de
+résister, imagina d'appeler à son aide les _Gaultiers_. On nommait
+ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la
+Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours
+de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne
+les soutint pas; ils furent massacrés.
+
+Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore,
+entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient
+peur et horreur de la réconciliation de la France. Au contraire,
+Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. Pendant ce
+débat pour et contre, il arrive et le voici.
+
+Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par
+Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le
+crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa
+figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice.
+
+Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive
+décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les
+avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les
+rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à
+Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe
+étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher,
+près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un
+panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop
+bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur
+feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant
+l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil
+arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton
+pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon.
+
+Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se
+promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des
+campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés
+d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir
+s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils se
+rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot
+pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous
+s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction
+de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français.
+
+Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant
+son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page.
+
+Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre,
+qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le
+Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois,
+Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne
+fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la
+maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.
+
+Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il
+a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à
+Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient
+à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les
+traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à
+son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!»
+
+L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un
+grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas,
+est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes.
+Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti.
+Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Châtillon,
+arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, vont fondre
+sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce n'est pas à
+vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, qui vous
+trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil.
+
+Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son
+habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces,
+pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit
+pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes,
+repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à
+petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour,
+«passionné pour les huguenots.»
+
+D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une
+trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres
+chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène
+infâme et épouvantable.
+
+Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis,
+qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés
+fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force
+cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier
+Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore,
+en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de
+Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de
+leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine
+déroute, Menneville tué, Aumale éperdu qui se cache à Saint-Denis;
+Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la perte aussi.
+Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait des chansons,
+une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...»
+
+En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était
+la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol.
+
+Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le
+très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait
+persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait
+sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de
+leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena
+cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par
+Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille
+Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre,
+c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent
+cessé par enchantement.
+
+Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait
+les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il
+n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de
+ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils
+sortiraient.
+
+Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était
+montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du
+haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette
+ville est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du sang.»
+
+Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était
+fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans
+les rues.
+
+Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque
+projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient
+bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas
+trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de
+Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de
+clergie.
+
+Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait
+tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs
+moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui,
+peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens,
+dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel
+Holopherne ne périrait que de leur main.
+
+Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, soeur des Guises, ce fut
+elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte.
+Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage
+des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient
+souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à
+même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et
+sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes,
+s'enivraient du regard d'une grande princesse, soeur des héros et des
+martyrs. Elle avait déjà trente-sept ans, mais la passion la
+relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la colère, le
+désir et la peur, belle de la beauté des furies.
+
+Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde
+riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en
+faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.»
+C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu
+le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans
+doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le
+prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un
+grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une
+nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar
+Gérard, l'assassin du prince d'Orange.
+
+Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les
+moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être
+invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient
+devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.
+
+On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête
+chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans
+ce qu'ils appelaient la _chambre de méditation_, toute peinte de
+diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le
+paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir,
+et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel,
+un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait
+prisonnier sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, parce que,
+le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui
+répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre,
+qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce
+n'était pas le meilleur.
+
+Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau
+couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes
+pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina
+vers Saint-Cloud.
+
+Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du
+roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le
+lendemain, mardi 1er août, à huit heures, La Guesle le conduisit au
+roi.
+
+«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut
+averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise
+percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit
+que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se
+courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on
+diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent
+le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant
+fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit
+encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du
+comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit
+chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors
+le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et
+commença à lire la lettre que le moine lui avoit apportée, pour
+l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif à
+lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le
+petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau
+dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un
+coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le
+méchant moine, il m'a tué!»
+
+Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur
+général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la
+justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un
+même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de
+grands personnages.
+
+Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation
+assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son
+camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins
+dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer
+toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre,
+qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589).
+Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+HENRI IV--ARQUES ET IVRY
+
+1589-1590
+
+
+Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans
+la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations
+ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec
+des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton.
+Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou
+les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la
+main, faisant des voeux et promesses, desquelles on oyoit pour
+conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!»
+
+Il n'y eut jamais un pareil avénement.
+
+Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était
+encore là, un combat eut lieu entre un huguenot, un vaillant homme de
+guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je lui mettrai
+la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait. L'autre tomba
+roide mort.
+
+Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient
+pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas
+reconnaître le roi de Navarre.
+
+Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation,
+l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas
+catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques.
+On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots
+l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord,
+la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il
+avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de
+Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins
+furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques
+Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces
+redevenues catholiques.
+
+Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement
+celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les
+aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui
+qui sauva le roi à Tours.
+
+Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les
+fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient
+cette comédie.
+
+Creusons la situation, et disons là comme elle est, comme elle va se
+révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La France, en ce
+moment morcelée en provinces que les gouverneurs s'étaient impudemment
+appropriées, la France était réellement dans la main de douze coquins.
+
+Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.
+
+Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job,
+n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été
+en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le
+rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun
+reconnut l'habit de l'ancien.
+
+Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un
+capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé
+comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le
+craignaient.
+
+La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun
+d'eux s'affermît _dans sa maison_. Ils appelaient déjà ainsi leurs
+gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon,
+un Rouen, un Toulouse.
+
+Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce
+moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une
+infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II,
+lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne
+des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient
+pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans
+le lointain comme une réserve de la Ligue.
+
+À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez l'argent du
+pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien obliger de
+financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour aider
+très-peu, très-mal, la république de Hollande.
+
+Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais.
+
+Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer
+de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui
+couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils
+se tenaient déliés et le quittaient.
+
+Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince,
+celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un
+certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait
+grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa
+langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé
+au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients
+et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au
+sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi.
+Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme
+archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de
+bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de
+tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi
+hérétique.
+
+Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi,
+que lui prête d'Aubigné.
+
+Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui imposait ne
+servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté tout de même,
+converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du temps, qu'il ne
+demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois, il assemblerait
+un concile à cet effet et réunirait les États généraux.
+
+Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs,
+indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se
+rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son
+genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne
+serez abandonné que des poltrons.»
+
+Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier
+pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle
+avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel
+roi, des campagnes de brigand.
+
+On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle
+fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents
+cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui
+donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie
+de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que
+souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le
+sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs,
+l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément,
+étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils
+le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de
+vrais croyants, des chrétiens du XIIe siècle, s'ils eussent entendu
+les ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand coup de
+Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, mettre sur
+l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et le moine
+bourguignon.
+
+Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du
+messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites
+aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était
+moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa
+mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes
+nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une
+manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame
+monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans
+pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez
+madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui
+chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge
+Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait
+allaité», etc., etc.
+
+La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose
+impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir,
+quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force,
+ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés,
+jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un
+vieillard, le cardinal de Bourbon.
+
+La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la
+prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était
+acculé, au plus bas. Et jamais, en réalité, son courage ne parut plus
+haut.
+
+Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire,
+et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité.
+
+On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de
+solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore
+de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements.
+
+Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la
+grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise
+qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.»
+
+Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp
+retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi
+sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande.
+
+L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême
+éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette
+extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la
+Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité,
+se serait ralliée à lui.
+
+C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il
+n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il
+avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il
+défendait le droit.
+
+La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée
+par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours
+étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi
+d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la conquête.
+Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la royauté,
+Philippe II, très-franchement, dit _qu'il réclamait la France comme
+héritage de l'infante_, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la croyait
+reine de droit et _reine propriétaire_.
+
+De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne,
+Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait
+de l'étranger et les sauvait malgré eux.
+
+«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela
+l'Anglais.»
+
+Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à
+le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien,
+n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer,
+poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il
+attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre
+Calais[12]. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des
+ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les
+mains sa vie et sa mort.
+
+[Note 12: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.]
+
+Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un
+détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept
+mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille
+hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il
+serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait
+des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais.
+Mais Mendoza assurait qu'on ne le verrait pas passer. Pourquoi? Parce
+qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome.
+
+Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout.
+Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il
+dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne
+demande que vos coeurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.»
+
+Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon coeur, c'est merveille de
+quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires
+vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront
+mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée
+d'Arques.»
+
+Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait
+tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne
+voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une
+mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement,
+couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une
+petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à
+passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en
+laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.
+
+Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée
+douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers
+huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure
+eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser
+quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques de
+Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments s'échangèrent
+entre gens des deux partis.
+
+Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si
+pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là
+chez ses officiers, mieux pourvus.
+
+La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous
+avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils
+du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris.
+Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés
+par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons.
+La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir
+cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les
+petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de
+vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se
+fortifier.
+
+Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il
+se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre
+le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un
+grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de
+cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de
+Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant
+tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes;
+si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi,
+tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant
+un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces
+lansquenets, trop habiles politiques, se refirent ligueurs à cette
+vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand désordre.
+Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands présenta
+l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre. Telle était
+sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette extrême crise,
+que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit: «Laissez cet
+homme-là.»
+
+Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait
+en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!»
+
+Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève
+de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes
+contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement
+chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée
+la question du monde, le voici:
+
+ Que Dieu se montre seulement
+ Et l'on verra en un moment
+ Abandonner la place.
+ Le camp des ennemis épars
+ Épouvanté de toutes parts
+ Fuira devant ta face.
+ On verra tout ce camp s'enfuir,
+ Comme l'on voit s'évanouir
+ Une épaisse fumée;
+ Comme la cire fond au feu,
+ Ainsi des méchants devant Dieu
+ La force est consumée.
+ (Psaume LXVIII.)
+
+Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers
+huguenots, prit de côté les ligueurs; les lansquenets furent écrasés,
+et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se leva. Le
+château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à parler d'en
+haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la Ligue; le
+soleil avait reparu et la fortune de la France.
+
+Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un
+régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre
+au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et
+mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des
+meilleurs.
+
+Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa
+prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français,
+faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y
+parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec
+des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie
+s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout
+portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était
+déjà l'artillerie légère du grand Frédéric.
+
+Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se
+montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres,
+les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de
+Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce
+secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.
+
+Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa
+petite armée. Les catholiques, plus nombreux, y opprimaient les
+huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de Charles
+IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime la part
+des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De Thou,
+aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent d'avoir un
+prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre eux les
+Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent battus et
+blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, et ils
+allèrent chanter leurs psaumes en plein champ.
+
+Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de
+recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les
+catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la
+majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants
+plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut
+salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie
+tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut
+avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son
+pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que
+l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.
+
+En réalité, il n'y eut pas de coeur, même chez les nations
+catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement.
+Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le
+faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien
+inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme
+l'appelait d'Épernon), un allié catholique, un allié italien, de
+cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise.
+
+Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela
+dut jeter l'Europe!
+
+Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et
+tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à
+ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi
+d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis
+l'_Armada_.
+
+Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la
+gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien
+plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on
+doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et
+mit dans l'_Armada_ douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le
+désastre!
+
+D'autant plus ardents furent les voeux de Venise contre la Ligue et
+l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À
+l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise,
+que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans
+les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne
+devaient pas sortir le soir.
+
+Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un
+ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un
+légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter
+que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV.
+
+Des transports éclatent. On cherche un portrait de ce nouveau roi. Un
+brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle toile
+demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut avoir le
+sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont partout.
+L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les éviter. On
+expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.
+
+La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la
+traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de
+l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était
+pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre
+Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des
+protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison
+d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire.
+
+Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même.
+Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il
+en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate
+résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le _non_ des belles
+auquel on ne doit jamais s'arrêter.
+
+D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud.
+Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de
+Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la
+Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus,
+assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au
+cheval; il manque de se noyer.
+
+Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain,
+l'ancien faubourg protestant. Les psaumes furent de nouveau chantés
+au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, il y
+avait plus de trente années.
+
+Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du
+pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et
+nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le
+grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient
+déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De
+Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis.
+
+Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince
+de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne
+six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze
+cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore
+une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes.
+Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il
+ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au
+couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements,
+comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort
+sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay,
+entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus
+brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup
+de dé.»
+
+Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie
+française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.
+
+Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid et
+mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au
+contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins.
+
+Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté
+merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque
+un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son
+cheval. Il dit:
+
+«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le
+trouverez toujours au chemin de la victoire.»
+
+Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su
+que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne
+donneraient pas un coup.
+
+En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait
+force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient.
+L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et,
+au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le
+terrain était plus bas.
+
+D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par
+bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe.
+Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur
+celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus
+heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs
+de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre.
+Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya.
+Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se rendirent.
+
+Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à
+Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur
+l'étranger!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+SIÉGE DE PARIS
+
+1590-1592
+
+
+La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590),
+éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se
+révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises,
+allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit,
+devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un
+capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne,
+inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, _la royauté de
+l'étranger_.
+
+L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et
+son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria,
+voilà les rois de Paris. Nous allons les voir y frapper monnaie,
+gouverner et nourrir le peuple; les _chaudrons des Espagnols_ et les
+sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui convertiront la
+foule à la royauté de l'Inquisition.
+
+Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré,
+devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.
+
+La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle
+intéressait le plus. La mère et la soeur de Mayenne vinrent,
+palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit
+froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.»
+Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne
+pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.»
+
+Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait
+été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait
+rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison
+de Guise.
+
+De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se
+précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous
+les côtés.
+
+Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute
+protection.
+
+Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le
+Languedoc.
+
+Le duc de Mercoeur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter que
+l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa Bretagne,
+il ne s'adressait qu'à Philippe II, et il en reçut un très-beau
+secours de deux ou trois mille Espagnols.
+
+La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans
+cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis
+catholiques.»
+
+Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de
+Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec
+une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non
+Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de coeur.
+
+Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne
+plus être France.
+
+Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils
+auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de
+Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une
+légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.»
+
+Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée _française_.
+
+On n'attrapait pas ainsi Philippe II.
+
+Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par
+exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du
+Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux
+mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et
+gouverneurs reconnaissent aujourd'hui _qu'il n'y a de roi en France
+que Votre Majesté_.»
+
+Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.
+
+Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier
+dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à l'archevêque de
+Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume pour aviser à
+soulager les pauvres catholiques de France.
+
+Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers
+Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le
+lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le
+jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses
+moulins) _meunier du moulin de Barbaste_. À Mantes, ce roi meunier fit
+fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la
+paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain
+et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir
+sa revanche.
+
+C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait
+la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas
+qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et
+délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore
+deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez
+lentement, on y amassa peu de vivres.
+
+La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en
+sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens
+du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le
+pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant,
+partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon
+il s'écria: «C'est pour vous, belle, que je meurs...» Et comme toutes
+se regardaient, il ajouta avec componction: «dit Jésus-Christ à son
+Église.»
+
+Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs,
+commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines,
+fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque,
+plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent
+la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se
+hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat,
+ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier.
+
+Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui
+commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents
+fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand
+nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre,
+si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des
+huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra
+toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le
+prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au
+meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence
+du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.
+
+Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et
+qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre,
+auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux
+massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui
+emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, huguenots pour
+la plupart, avaient pour cri de combat: «Saint-Barthélemy!
+Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient péri dans cette si
+courte attaque. Et les faubourgs avaient été si exactement démeublés,
+déménagés, dépouillés de tout objet petit ou grand, que les royalistes
+mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi à ce prix.
+
+Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes
+et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville.
+La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un
+éléphant.
+
+Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il
+fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches
+greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des
+Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire,
+qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau
+affamé, où l'on mange les plus gras.
+
+On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats.
+L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres.
+Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit
+la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la
+charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils
+faisaient mourir de faim.
+
+Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le
+peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un
+tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la
+poussière d'os qu'on prenait aux cimetières, qu'un soldat mangea un
+enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec sa
+servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture.
+
+Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle
+n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule
+s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient
+en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville.
+Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout
+échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs
+eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait
+Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.
+
+Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les
+pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les
+battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici,
+fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris,
+mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.
+
+Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis
+d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le
+peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer
+des vivres pour elles.
+
+On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se
+désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il
+transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à _la
+religion_ de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait: «Qui
+peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de _religion?_»
+
+Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la
+longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur
+l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les
+Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en
+France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le
+chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait
+osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.»
+
+Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses.
+Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que
+le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque
+secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait
+encore! (De Thou.)
+
+Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé
+le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols,
+si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous
+ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté
+les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de
+l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu
+nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on
+appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des
+Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le
+servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme
+ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, porté
+dans une chaise, exécuter pourtant cette triste expédition de France
+qu'il avait franchement blâmée, toutes ces nations victimes
+apprenaient la résignation, et, devant ce malade, personne n'eût osé
+murmurer.
+
+Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque
+soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque
+marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et,
+si l'on restait, de fossés.
+
+L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait
+jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir
+les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute
+heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.
+
+Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et
+de révolution: 1º sauver Paris, détruire la renommée militaire du
+Béarnais; 2º éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre
+l'Espagnol à Paris.
+
+Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme
+celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée
+pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se
+disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à
+Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur
+tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi
+l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour
+prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il
+donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret à
+personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son
+avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat,
+le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur
+Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres.
+Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé,
+l'armée découragée, et elle se fondit en partie.
+
+Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens
+Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du
+tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que
+ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant
+maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le
+livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette
+bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui
+passait par moments ces horribles gaietés du crime.
+
+Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes
+que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne
+put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon
+de cinq cents écus.
+
+L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne.
+Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de
+raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut
+laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents.
+
+Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir
+entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée d'Espagne,
+restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près son odieux
+auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme
+de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à Lagny, fut
+obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois
+régiments.
+
+Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers
+du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta
+Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE--SIÉGE DE ROME
+
+1591-1592
+
+
+«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise
+Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant
+les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée
+du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de
+gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit
+tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde...
+Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la
+fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant
+d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en
+peut plus.»
+
+«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille maître Bernard
+Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. Il
+mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en mourant me
+laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il
+assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit changée
+en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde en
+mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non
+comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui
+m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se
+portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle
+le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où
+il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.»
+
+Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du
+grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques:
+
+L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, _bras de fer_, qui,
+cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion,
+tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit
+toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.
+
+L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par
+l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps.
+
+Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa
+grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la
+guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre
+devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste,
+constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est lui qui prit
+Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son fils
+enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut
+prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé
+Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il
+en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père.
+
+Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand
+malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il
+semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis
+au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il
+souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de
+la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son
+blême chancelier Cheverny.
+
+Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon
+était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?--D'une fièvre,
+Sire.--Qui la lui a donnée?--Vous, Sire. La dernière fois, vous ne
+voulûtes lui donner aucun ordre...--Hélas! je l'aimais tant! Il aurait
+dû me faire parler...»
+
+Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de
+marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.
+
+L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait
+faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.
+
+Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui
+vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non
+plus. Les Seize, les moines et les curés criaient si fort que Mendoza
+fut trompé et trompa son maître.
+
+On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de
+faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait
+pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre
+garnison espagnole.
+
+Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le _Conseil d'union_
+gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple,
+qu'allait-il faire?
+
+Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le _courrier de
+la Ligue_, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment
+où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir
+nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec
+l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II:
+«Les voeux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette
+couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de
+sa postérité, _et se choisisse un gendre_.»
+
+Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français
+obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on
+prêcha le massacre.
+
+Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine,
+plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher,
+plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par
+sauter de sa chaire, pour prendre un _politique_ et le manger à belles
+dents.
+
+En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de
+l'étudier si finement. La science moderne, que rien ne rebute dans
+ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus horribles,
+les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces monstres, rien
+de comparable aux monstruosités, aux baroques et cruelles fureurs des
+bouffons sacrés de la Ligue.
+
+Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques
+dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut
+un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils
+commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le
+conseil de la ville, frappèrent le parlement.
+
+Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de
+Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé,
+messieurs! il faut jouer des cordes!»
+
+Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient
+cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et
+sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier
+blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort
+du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier
+à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation
+de ces capitaines à celle de la Sorbonne.
+
+Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On
+choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une
+vieille _vendetta_ de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son
+père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à
+l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés au Petit-Châtelet,
+on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois à une poutre de
+la prison.
+
+C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas
+encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps
+à la Grève et les mit à la potence.
+
+Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il
+commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils
+avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de
+tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la
+place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de
+biens, appartenaient de droit au peuple.
+
+Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient
+en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la
+France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au
+gibet!
+
+Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara
+contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.
+
+Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs
+fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels
+espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs.
+Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu
+de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver,
+elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer.
+
+Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands
+ennemis étaient les Seize, qui offraient le trône à l'Espagne. Il
+prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la harangue des
+Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait donné. Le 29,
+le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit chez lui et
+assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.»
+
+Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait
+la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1er décembre, il
+prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui
+rendit.
+
+Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas
+un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit
+cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les
+Espagnols.
+
+Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne,
+qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il
+ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi.
+Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de
+Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne
+vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour
+arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître
+l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit
+avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y
+régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux,
+les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce
+spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la
+cavalerie légère l'enveloppait. On avait reconnu son panache blanc.
+Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris. Il fut
+blessé légèrement, perdit beaucoup de monde.
+
+L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait
+dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour
+la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il
+tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent,
+voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à
+assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer
+à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le
+siége. Ce qui arriva.
+
+Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva
+tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux,
+entre lui, la Seine et la mer.
+
+Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient
+plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise
+qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder.
+Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen
+force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à
+cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les
+royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai
+1591).
+
+Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa
+réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en
+trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était
+entré sans bruit dans la ville. Il dîna avec le jeune Guise et les
+princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà ce
+peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un moment,
+vous n'avez plus besoin de nous.»
+
+Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui
+vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la
+faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait
+nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant,
+n'était plus que ridicule.
+
+La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit
+généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y
+travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la
+gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un
+chapeau de cardinal.
+
+C'était un choeur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi
+s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait:
+«Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau
+bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y
+gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon
+coeur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous
+autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, autre
+affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y pourvoir.»
+
+Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche
+Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre.
+Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un
+prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une
+rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le donne.» Le
+prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, frappé à la
+tempe, il assassina le fou.
+
+Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+MONTAIGNE.--LA MÉNIPPÉE.--L'ABJURATION
+
+1592-1593
+
+
+Le _catholicon_ d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette
+admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan
+espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces
+farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité
+du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer
+d'être aussi ridicule que lui.
+
+Le _catholicon_ parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le
+genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par
+une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que
+les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils
+voyaient et se firent historiens.
+
+Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur
+masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dénigrent la
+drogue du _catholicon_, c'est visiblement pour vendre leur drogue,
+qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon coeur, s'ils ne
+croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? Quel? la royauté
+nouvelle.
+
+Plus vrais encore, historiques sont les _Essais_ de Montaigne! Ils
+disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes:
+«_Plus de rien. Assez de tout._»
+
+Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580,
+naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de
+fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'oeil en
+1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il
+revienne toujours comme une risée discrète des vaines exagérations,
+des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, une satire
+implicite du prodigieux _rictus_ des aboyeurs catholiques et de
+l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.
+
+Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la
+Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la
+mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se
+regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son
+élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne
+veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?--Pour mes amis, pour ma
+famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans
+cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce
+philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de
+publier l'oeuvre confidentielle sous deux formats à la fois, le petit
+format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour
+Paris.
+
+«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce
+siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection
+d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre
+des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce
+phénomène d'un si _hardi ignorant_. L'homme qui lui succédait, dans
+cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand
+érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au
+catholicisme, proclama ce grand ignorant _bien au-dessus des sept
+Sages_.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune
+et pure comme la lumière, haute de coeur et magnanime, encore qu'un
+peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle
+traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour
+aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du
+maître le nom de _sa fille adoptive_.
+
+Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité
+était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de
+l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme
+physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai,
+assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes
+viscères. N'importe, là, il est très-vrai. _Il pose l'individu_ en ce
+qu'il a de plus individuel. Tout à l'heure, sur cette base, les
+rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif.
+
+Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme
+mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que
+le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le
+prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici
+que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux
+plus bas instincts:
+
+1º _Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de
+la coutume._ Rien de fixe et nulle loi morale.
+
+2º _Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu._ Inutile
+de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre.
+
+3º Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à
+notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; _ce n'est
+pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance_, etc.
+
+Les _Essais_ furent avidement, âprement saisis par les catholiques.
+Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués
+que des huguenots.
+
+Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses
+démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison,
+les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le
+renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard,
+Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit
+une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal
+n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti;
+Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le vide.
+
+Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain
+exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant,
+certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu
+renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela
+est _naturel_, sans doute; ce malade est l'_homme de la nature_, oui,
+mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette
+_librairie_ calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est
+le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand
+souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge,
+m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais
+volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme
+du poing de Gargantua.
+
+Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats,
+les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot
+de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: _Totus mundus exercet
+histrionem_, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La
+plupart de nos vacations sont farcesques, etc.»
+
+De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le
+meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans
+contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II,
+perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa
+rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune!
+tout cela éclate quand l'âge ajoute au ridicule, quand le malheur est
+venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de réputation,
+naufrage moral plus profond que celui de l'_Armada_, lui arrive au
+moment même où il veut se faire roi de France.
+
+Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre
+Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il
+va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises.
+Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze
+ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la
+victoire infaillible de la vérité.
+
+Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper
+l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.
+
+Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée
+_française_, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la
+porte.
+
+Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six
+cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et,
+à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le
+Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui
+gardant le royaume.
+
+Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un
+si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et
+fut mari de la reine; il exigeait _qu'il fût roi_. Moyen ingénieux de
+compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.
+
+Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et
+s'y coula tout d'abord. Les États servirent à mettre dans un beau
+jour l'impossibilité de l'Espagnol.
+
+Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez
+d'abord l'élection de l'infante; 2º la mienne; 3º un archiduc
+(_jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation_); 4º le
+duc de Guise; 5º le cardinal de Lorraine.»
+
+Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie,
+donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au
+Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en
+tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France.
+
+L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit
+qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.
+
+Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent
+aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher,
+fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en
+lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, _Eripe me de luto_.»
+
+Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les
+propositions de leur maître, l'_infante et un archiduc_, et
+rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou
+répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants
+ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il
+n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore
+pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis.
+Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa
+proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins un
+Espagnol.»
+
+Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le
+mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire
+était manquée.
+
+Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner _après_.
+Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva
+que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde
+banqueroute.
+
+Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le
+duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se
+mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter
+autour des États dans la crotte de Paris.
+
+Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des
+petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages.
+Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait
+par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les
+savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice
+se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du
+fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui
+crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous _politiques_!»
+
+Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses
+Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout
+cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque
+connaît la France et ses rapides entraînements sait que, dans ces
+moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît, tout
+ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la transition.
+
+Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu
+quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou
+Turc, n'importe.
+
+Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il
+aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique.
+
+Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés,
+comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas.
+Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne
+changera pas de religion.» (_Archives diplomatiques de Turin._)
+
+Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste:
+«Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère
+protestant.»
+
+Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce
+dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le
+domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour
+savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame
+Vénus.
+
+Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre
+de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards,
+les royales aventures dont mourut François Ier.
+
+Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas
+moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter
+l'armée au moment critique où il eût pu rejoindre les auxiliaires
+allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande d'Andouin.
+Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai
+roman, où les difficultés apparentes ménagèrent, augmentèrent l'amour,
+de manière à fixer dix ans le plus mobile des hommes, et faire du plus
+spirituel des rois un bourgeois, un père crédule, assoti de ses
+enfants.
+
+Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève)
+nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse
+et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et
+délicate, imperceptiblement rosée. L'oeil a une indécision, une
+_vaghezza_, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet
+très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez
+prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse
+dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop
+maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle
+se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à
+Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit.
+
+«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde,
+qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà
+grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de Coeuvres.
+Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y
+songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en
+paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de
+forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le
+nez joignait le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on ne peut
+vous regarder.»
+
+Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant
+pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce
+père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient,
+mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en
+fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il
+arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur.
+Mais ses affaires le retinrent.
+
+Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et
+plus jolie que décente:
+
+ À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne?
+ Seul aimant de mon coeur, où me rejetez-vous? etc.
+
+Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et
+préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de
+l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.
+
+Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt
+qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et
+madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une
+beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était
+chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans
+égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en
+donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné,
+désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde
+meilleur.
+
+On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de
+Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour.
+Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi
+avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là
+qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire.
+Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat
+protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était
+le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée
+par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du
+pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis
+peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de
+douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis.
+
+La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des
+deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi,
+le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question.
+
+Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite
+de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison,
+disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient
+de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce
+monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le
+samedi 1er mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du peuple
+_et de ceux qui lui commandaient_, ne faisant que continuer et se
+renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène, mais
+attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de Dieu.
+
+De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et facile, tout
+était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt et du mari de
+Marguerite était un péché sans doute. Mais la miséricorde de Jésus
+était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine et le péché
+transformé devenir un doux sacrement.
+
+Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers
+la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables.
+Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques
+et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il
+dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi
+l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et
+le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en
+justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.»
+
+Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient
+obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ
+très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le
+légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait,
+mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon.
+Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les
+d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent
+croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.
+
+Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay,
+lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis
+trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens
+me poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai pas trouvé
+d'autre échappatoire.»
+
+«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend
+n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour,
+par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (_Vie de Mornay_,
+261.)
+
+Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me
+perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune
+instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas
+le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron,
+etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps.
+Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À
+l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je
+n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que
+l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous
+faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.»
+
+Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il
+avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe.
+
+Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25
+juillet 1593).
+
+On sait sa lettre à Gabrielle: «_Je vais faire le saut périlleux_...
+Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette
+lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique
+pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est
+perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.»
+
+Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. Elle
+devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait être
+un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît
+prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et
+Bellegarde autant que personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+L'ENTRÉE À PARIS
+
+Mars 1594
+
+
+«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une
+même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services
+fidèles ont gravés dans votre coeur par l'acier et le diamant. Le
+souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos
+affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même
+à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous
+étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe,
+vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...
+
+«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre
+ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous
+blesser Dieu... Resterons-nous les bras croisés?... Non, sire, nous
+leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu de vos
+villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en force.
+S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de votre
+esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les retenez, si
+vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui se chargera
+de la faire.»
+
+Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs
+craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au
+premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'_épouser l'infante_,
+le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un
+certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit
+présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les
+deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père!
+
+L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de
+son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti
+catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et
+l'absolution papale par le sang de ses amis.
+
+De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible,
+toujours la larme à l'oeil, était le plus oublieux, le plus léger, le
+plus ingrat.
+
+«En me retirant, dit d'Aubigné, je voulus passer par Agen pour voir
+une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un
+grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son
+lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant
+reconnu, me fit cent caresses. J'en fus si touché, que je le mis en
+pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son collier:
+
+ «Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues
+ Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues,
+ Attendez ce loyer de la fidélité.»
+
+Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France
+protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans
+l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui
+n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune
+noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en
+le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de
+France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute
+autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins
+espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation
+de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement
+elle-même aurait imité cet exemple.
+
+Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus
+suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de
+l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par
+ses revers! Jusque-là: «_Vederemo_,» (Nous verrons). C'est la seule
+réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.
+
+Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils
+venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le
+duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez
+lui, lui prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut plus, un
+peuple. Le coeur est ému en lisant l'adresse si pathétique que les
+Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce grand Dieu
+qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre du monde.
+Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais Dieu fait
+tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la Gaule
+transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous revenir,
+et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à votre
+Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel.
+Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos
+coeurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à
+jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.»
+
+Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort
+aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de
+son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient
+alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et
+n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande
+chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de
+Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de
+nos armées réformées.
+
+Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout!
+
+La première au XVe siècle, elle prépare les stations du voyage
+d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols.
+Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre
+l'Amérique, et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y arrive sous
+le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de
+Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est
+encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout.
+
+Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre
+qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à
+l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort
+par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de
+Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un
+vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une
+couronne. On tâcha de l'assassiner.
+
+Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert
+un parchemin, Walter Raleigh conquiert son _El Dorado_ de la Virginie,
+et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais.
+
+Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait
+n'en plus sortir, rester maître du grand détroit.
+
+L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent
+l'oeuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction
+des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus
+seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et
+l'Océan.
+
+En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos
+profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise,
+un souffle républicain avait rapidement passé sur la France. Non
+moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans l'horreur
+de la république.
+
+La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de
+paix, de _bon sens_, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il
+n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc.
+
+Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate
+et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie
+brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les
+moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des
+filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur
+couvent, le fouettent et le battent à mort.
+
+Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de
+Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le
+roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les
+nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les
+rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et
+poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.»
+(Lestoile, novembre 93.)
+
+Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles
+scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils
+forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes;
+point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire
+reculer.
+
+Un état si violent donnait une faim terrible d'un gouvernement
+régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les pensionnaires de
+l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le Parlement, corps si
+timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la garnison étrangère
+sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus seulement protéger
+les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se rassemblaient
+guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place où la Ligue,
+le _catholicon_ d'Espagne, mort partout, vécût encore.
+
+L'école de l'assassinat, _in extremis_, essaya ce qu'elle avait tenté
+si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth,
+Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur
+n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine
+Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval,
+monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à
+l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la
+punition.
+
+En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat,
+agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et
+un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était
+confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc
+de Toscane, qui fit avertir le roi.
+
+Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses
+peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses
+catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos.
+Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les
+gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de
+vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, ouvrirent leurs
+portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et le
+gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En
+Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se
+rapprochèrent pour le roi et contre Épernon.
+
+Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les
+Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le
+roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne
+l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait
+gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le
+simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à
+chasser aux mouches.
+
+D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce
+chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac
+exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les
+gouvernements de Corbeil et de Mantes.
+
+Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on
+avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures,
+force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile,
+occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait.
+Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte
+Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la
+rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de
+Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des
+fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des
+Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets s'y opposaient, on
+les fit sauter dans la Seine.
+
+Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du
+Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à
+César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas
+vendre.»
+
+Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna
+au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui
+montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait
+pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui
+criait: _Vive le roi!_ «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il
+descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait
+pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et
+il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple.
+
+Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il
+l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux
+qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à
+Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi
+avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol
+parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant,
+soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!»
+
+Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte
+de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne?
+Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault,
+Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main,
+voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba quand ils
+rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient:
+Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant
+la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on
+n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les
+murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.
+
+ * * * * *
+
+Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une
+fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À
+trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à
+l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce
+peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la
+troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle
+éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu
+qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon
+pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je
+célèbrerai ta clémence.»
+
+Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au
+Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce
+que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir
+contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de
+Feria.
+
+Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de
+Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès
+d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop
+grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés.
+
+Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le roi; je
+parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions n'obtinrent rien
+de lui.
+
+Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de
+reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un
+jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa
+l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis,
+bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le
+parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis
+avant l'arrivée de son propre parlement de Tours.
+
+Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui
+avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils
+revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent
+les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant
+les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce
+vrai roi, était revenue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+PAIX AVEC L'ESPAGNE.--ÉDIT DE NANTES
+
+1596-1598
+
+
+Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec
+Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles,
+douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place
+d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes
+dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il
+fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces
+conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût
+Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en
+allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles
+semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un
+royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi.
+
+Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore. Élisabeth,
+indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de Mercoeur
+établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II proclamait sa fille
+duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri IV.) Le duc d'Épernon
+voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et ceux de Provence.
+Henri IV n'y trouva remède que de donner ce gouvernement au jeune duc
+de Guise pour faire battre entre eux les ligueurs.
+
+Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On
+le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger
+d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des
+troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur
+ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course
+avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres,
+IV, 415.)
+
+Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses
+lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu.
+Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer
+du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques
+contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il
+baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine
+d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant,
+de plus original.
+
+La légende populaire du _Diable à quatre_ n'est ici que la vérité.
+
+Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a
+pitié. Plus malheureux encore chez lui qu'ailleurs, vexé par l'amour
+et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa Gabrielle, qui
+se moque de lui avec Bellegarde, des lettres désespérées. Il adresse à
+son Parlement, qui refuse de l'aider, des gronderies éloquentes et
+d'une verte familiarité, mais d'un accent de bonté qui emporte le
+coeur: «Messieurs, vous m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois
+mois; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires. Je m'en vais
+le plus mal accommodé que peut être prince. J'ai trois armées, et je
+vais les trouver. J'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu
+ne me délaissera point... Je vous ai remis dans vos maisons; vous
+n'étiez que dans de sales petites chambres; vous êtes maintenant dans
+mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait
+de beaux discours; et puis vous allez vous chauffer... Vous dites que
+je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les autres
+n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enverrais à ma place... Je
+vous recommande le devoir de vos charges. Je vous aime autant que roi
+peut aimer... Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils
+voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu,
+vous me regretterez.» (Lettres, IV, 414-415.)
+
+Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé
+de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II
+l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la
+limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents
+villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on
+verra Philippe II mendier sur le bord de sa fosse, et faire
+solliciter de porte en porte une aumône à la royauté.
+
+Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir
+de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France.
+Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que
+l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV
+assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent
+pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22
+juillet 94).
+
+Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La
+campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait
+tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans,
+désespérés, s'armèrent contre ces _croquants_, comme ils les
+appelaient. On les nomma _croquants_ eux-mêmes. On ne les dissipa
+qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer
+les uns par les autres.
+
+L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes
+frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya,
+comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher
+tout d'un coup de couteau.
+
+L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand
+de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de
+couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que
+la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en
+riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils
+fussent _convaincus par ma bouche_. Mais laissez aller ce garçon.»
+
+On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois il fallait
+jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père Guéret,
+régent de Jean Chastel, fut mis à la question et _torturé tout
+doucement_; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît
+le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le
+Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard,
+qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents.
+L'autorisation que leur donne Loyola _d'obéir jusqu'au péché mortel
+inclusivement_ les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in
+articulo mortis.»
+
+Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait
+sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas
+de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire
+craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites
+(27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95).
+
+Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la
+position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée
+jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre,
+la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils,
+comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard
+à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus
+faible pour elle.
+
+Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit,
+livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance
+imprudente, étourdie, où il faillit périr, avec deux ou trois cents
+chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa folie le
+couvrit de gloire (5 juin 95).
+
+Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le
+pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne,
+il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par
+les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se
+reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était
+_peureux_ devant le couteau.
+
+Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron,
+négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui?
+Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient
+le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à
+la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille
+finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites
+comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et
+l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils
+rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort
+qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le
+pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il
+avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres
+écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà
+celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le
+_protéger_ (Lettres IV, 456).
+
+Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer
+Grégoire VII, il n'y avait jamais eu traité semblable. Le roi
+promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province, pour
+monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux qui
+l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et déclarait
+que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne pas
+recommencer la guerre.»
+
+Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les
+gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la
+monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui
+arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le
+concile, _sauf les choses qui pourraient troubler le royaume_.
+L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de
+lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout.
+
+Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la
+France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la
+_discipline_ des mains du grand pénitencier.
+
+Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa
+sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse.
+Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un
+cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au
+printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais,
+que le roi ne peut secourir.
+
+Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de
+l'argent, _se met en tutelle_ en leurs mains. _En tutelle_, il se
+soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus.
+
+Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise d'Amiens
+par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et reprit la
+ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre mille
+Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.
+
+C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se
+mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur.
+Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans
+l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci,
+de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle
+lui avait prêtées.
+
+Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré
+qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses
+belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma
+foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la
+tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement
+qu'avec honneur!»
+
+Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: 1º
+sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il ne
+pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave
+indisposition; 2º il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient
+souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3º ses armées ne
+tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en
+une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq
+cents; 4º il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui
+livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si
+elle ne l'avait d'Henri IV.
+
+Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les conditions,
+que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un demi-siècle de guerre
+n'avait rien fait,--sauf la ruine définitive de l'Espagne, la ruine
+provisoire de la France.
+
+Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la
+cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en
+Allemagne.
+
+Nos huguenots, que deviennent-ils?
+
+L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.
+
+Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi
+chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du
+moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude
+véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même
+une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX,
+l'_édit de Janvier_. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade
+plaisanterie: «Mais nous sommes en février.»
+
+D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance...
+Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions
+des vivants.»
+
+Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des
+traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour
+protecteur... Gabrielle d'Estrées.
+
+Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant
+tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à
+savoir qu'ils pussent se garder eux-mêmes dans ces petites places
+d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un soldat qui
+ne fût huguenot.
+
+Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La
+très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas
+admettre un soldat du roi.
+
+Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait
+été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de
+deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement _six
+hommes du tiers état_, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient
+recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de
+Bouillon, qui les présentaient au roi.
+
+Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de
+cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint.
+
+Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince
+de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un
+grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit
+d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari,
+qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa
+nouvelle foi.
+
+Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu.
+Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il
+y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on
+appelait leur pape.
+
+Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant
+qu'ils eussent seulement la paix. Par l'édit de Nantes, ils eurent la
+liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur fut permis
+que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs hauts
+justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait pour
+huit ans leurs petites places d'asile.
+
+C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle
+d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant
+(contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction.
+
+Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces
+gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il
+en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un coeur blessé
+garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt,
+renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître,
+le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du coeur. Et,
+après tant de choses indignes, il reste toujours au coeur de la
+France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même!
+
+«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais
+dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au
+logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers
+délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me
+plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici,
+dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure.
+N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et
+me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y
+promena plus de deux heures avec sa maîtresse. C'est alors que, comme
+il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis ce mot qui
+a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne vous a
+percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du coeur, il vous percera au
+coeur.--Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal
+employées!--Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de
+rien.»
+
+Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit
+César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné,
+n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image
+d'innocence, que la pitié et la nature.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+DE L'HISTOIRE DU XVIe SIÈCLE
+
+
+Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis
+frappé de l'insuffisance de l'oeuvre devant l'immensité des choses et
+la gravité de la matière.
+
+Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger,
+partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut
+concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop
+heurtée.
+
+Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui
+firent, ces grands personnages du XVIe siècle, dont les figures
+imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront toujours
+dans le coeur.
+
+Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques,
+Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la
+Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le
+politique et positif Guillaume d'Orange?...
+
+Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais
+pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma
+solitude, déposer à leurs pieds une oeuvre qui rappelât la moindre
+partie de leur grande âme!
+
+Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts.
+Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux
+et devant l'avenir:
+
+Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas
+un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire,
+elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la
+vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les
+récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle
+puissance, il veut biffer tout cet écrit.
+
+«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour
+vous un monopole de loyauté?»--Ce n'est pas ma pensée. Je dirai
+seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines
+choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est
+le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.
+
+Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous ceux qu'on amène
+à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre quand
+l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont ses
+justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les
+peuples, les dogmes et les philosophes.
+
+Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle
+composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour
+adoucir le fait et le raccorder au droit.
+
+Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de
+l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y
+contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce
+fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une
+fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et
+la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est
+le bien?»
+
+J'ai dit la moralité de mon oeuvre.
+
+Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle?
+que prétend l'auteur?
+
+Une seule chose.
+
+De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux
+estimables existaient sur telle et telle partie du XVIe siècle.
+Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés
+éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue
+(dans l'ensemble) de nul oeil encore.
+
+Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire
+voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie.
+
+Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à aucune
+adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et simplement à
+ce principe d'indépendance morale dont je viens de parler.
+
+L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de
+les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient.
+
+Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit
+sans hésiter: «Non.»
+
+Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et
+l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la
+liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution.
+
+Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et
+de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent
+la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes.
+
+Là est l'unité moderne du XVIe siècle. Dès lors il est une personne.
+On a pu tracer son portrait.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant parlons de ce volume intitulé _La Ligue_, et du quart du
+siècle qu'il embrasse, depuis le _massacre de la Saint-Barthélemy
+jusqu'à la paix de Vervins_.
+
+Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit
+afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on
+lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait;
+mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force
+et dans sa fleur.»
+
+Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît plutôt, une
+religion hors de toute dispute: celle du coeur et de l'humanité.
+
+Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une
+bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors;
+mais il perce les coeurs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun
+trouve en soi une plaie.
+
+Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther,
+celle de la _tolérance religieuse_, ira se fortifiant, s'étendant et
+gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au XVIIIe siècle.
+
+Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion,
+lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs
+ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et
+quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que
+fermes. Voilà déjà l'homme moderne.
+
+Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572.
+L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec
+des perspectives infinies.
+
+Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut
+le genre humain.
+
+Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible
+en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,--mais un
+bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de
+la raison, de l'équité, de la science.
+
+Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et
+Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de
+Westphalie. Vainqueur jusqu'aux étoiles par Keppler et par Galilée.
+Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie n'ébranlera: le
+droit, la pitié, la nature.
+
+ * * * * *
+
+Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité
+si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos
+décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne
+veut plus seulement en entendre le nom.
+
+À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique,
+répond: «Qu'importe à l'_Équité_?» (_Nihil hoc ad Edictum prætoris._)
+
+Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses _tuileries_
+dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy,
+un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du
+premier enseignement de la nature.
+
+Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur
+l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme
+des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il
+échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la
+terre ni du vieil ennemi.
+
+À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en
+n'y pensant plus.
+
+ * * * * *
+
+Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par
+ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va
+se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et
+d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager un répit,
+un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias? Rien ne
+lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera reculer sa
+fureur obstinée de vivre.
+
+Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le
+faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines
+voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.
+
+Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours
+davantage.
+
+Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le
+surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à
+l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.»
+
+Ce masque s'appelle la Ligue.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des
+nôtres qui, à force d'_impartialité_ et de bon vouloir pour nos
+ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti
+patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce
+qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du
+ligueur Villeroy dans son très-bel _Advis à M. de Mayenne_, pièce
+confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions
+que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la _reconnaissance
+entière de notre être_. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le
+commencement que de ses deniers et avec ses forces.»
+
+Oui, _depuis le commencement_, et ce mot a plus de portée que Villeroy
+ne croit lui-même. Grâce à Dieu, nous pouvons aujourd'hui remonter au
+point de départ et solidement établir que, depuis le jour où le
+clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une ligue
+se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les
+capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part
+furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue
+doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son
+être.»
+
+Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur,
+la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils,
+nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce
+qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite
+autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi
+catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui.
+C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et
+chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne
+purent rien que par lui.
+
+On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de
+chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement
+des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire
+et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de
+réputation.
+
+On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses
+craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau
+d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues
+aveugles, peut se créer un peuple à lui.
+
+Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue.
+
+Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force
+de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se
+trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration
+étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire.
+
+Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut
+pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité
+réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté
+de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf
+quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné,
+il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille.
+
+ * * * * *
+
+Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant
+de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables
+renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme,
+avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce
+mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu?
+L'esprit humain a perdu la partie?
+
+La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son
+effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le
+temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux
+souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de
+89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de
+tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux.
+
+Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui demande-t-elle
+secours, elle, fille de la liberté et de la raison collective?
+Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie monarchique, alliée
+de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle périt ou se mutile et
+devient impuissante. Son idéal moral, faible et pâle, sera l'_honnête
+homme_, que Rabelais et Montaigne transmettent à Molière et Voltaire,
+idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne fera jamais le héros
+ni le citoyen[13].
+
+[Note 13: Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance. Il
+y a des textes pour et contre dans l'Évangile. Les Pères sont
+partagés: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour;
+saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que
+toute l'Église a suivis, et les conciles, et les papes, et saint
+Thomas d'Aquin.--Luther n'hésite pas. Il tranche ainsi la question:
+«L'usage de brûler les hérétiques vient de ce qu'on craignait de ne
+pouvoir les réfuter.» Léon X et la Sorbonne le condamnent (error 33)
+pour avoir avancé: _Hereticos comburi esse contra voluntatem
+Spiritûs._ Il avait dit (à la noblesse allemande): «Contre les
+hérétiques, il faut écrire et non brûler.» Dans son explication de
+saint Mathieu (XIII, 24-30): «Qui erre aujourd'hui n'errera pas
+demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à l'action de la parole
+et tu empêches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons
+été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, l'hérétique par le
+feu, et le Juif à coups de bâton!» Le 21 août 1524, il intercède
+auprès de l'électeur pour ses ennemis, Münzer et autres: «Vous ne
+devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et
+que la Parole de Dieu ait à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le
+combat et le libre choc des esprits.--La guerre des paysans qui ne
+l'écoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère, ne lui fit
+pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les
+princes à se faire obéir et à réprimer l'_esprit de meurtre_ (4
+février 1525). En 1530 encore (sur le psaume LXXXII), il ne demande
+contre les blasphémateurs publics _que leur éloignement_.--Un savant
+et consciencieux ministre d'Alsace, M. Müntz, qui connaît à fond
+Luther, et que j'ai consulté, me répond: «Je ne connais de lui aucun
+passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique qui ne prêche pas la
+révolte et le meurtre.»]
+
+Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit
+pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à
+flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la
+Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le
+martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la
+chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de
+patience! Nulle résistance, nul combat. On ne sait que mourir et
+bénir.
+
+Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,--du moins
+dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est
+le _Consummatum est_. La réforme chrétienne fit effort pour se
+contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son
+coeur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle posa
+la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie, s'interdit
+de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. Elle
+étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa transformation
+philosophique, qui depuis devint si féconde.
+
+ * * * * *
+
+Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme.
+
+Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité.
+
+Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait déjà,
+comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment où elle
+créait la musique).
+
+Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au
+confessionnal, la grande invention de Loyola: _la direction._
+
+Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple,
+naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône
+publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.
+
+Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle
+d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis
+de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les
+évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et
+par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu
+pressés de se faire protestants.
+
+En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme
+une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le
+servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et
+par l'action générale des lois.
+
+De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au
+roi, ni l'affranchissement au peuple.
+
+Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux.
+
+De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à
+un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté.
+
+Une occasion le tenta. Un prince protestant devint l'héritier; le roi
+de Navarre devint roi de France. La réforme française oublia, devant
+cette tentation, ce qu'elle était: _la République._
+
+Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant,
+jusqu'aux années des dragonnades.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La
+France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt
+s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de
+Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine.
+
+Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation
+commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités
+extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune
+action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut
+de misère.
+
+L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur
+la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader
+dans l'intervalle; ils montèrent le _cheval pâle_, et ils firent la
+guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore...
+Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.
+
+ * * * * *
+
+Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu
+seul. Et le néant ne vous usurpe pas.
+
+Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même
+un dernier mot sur le XVIe siècle le fera déjà sentir.
+
+L'_harmonie_, le chant en parties, la concorde des voix libres et
+cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, cherché,
+manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant Goudimel,
+l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque
+temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un jeune
+paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilité tout
+italienne, qui vibrait à tous les échos. Il avait peu le sens du
+rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants aux voix
+de la création.
+
+[Note 14: Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces
+innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ce que j'ai dit de
+Palestrina des _Memorie_ du chanoine Baïni, très-lumineusement résumés
+dans un excellent article de M. Delécluze (_ancienne Revue de Paris_).
+
+Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au
+long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot
+seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où
+Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait été logé au palais de la
+Saint-Barthélemy par Catherine, dans sa ménagerie, avec ses bêtes,
+oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur trop
+connu!... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de
+plantes d'un vert pâle où couraient des serpents.
+
+Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son génie de naturaliste.
+Admirablement étranger aux sottes sciences du Moyen âge, il avait un
+sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde
+vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charmée
+de trouver un homme si ignorant, lui dît tout, comme à son enfant. Il
+voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines,
+monter la sève aux plus secrètes veines des plantes. Il entendait
+parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du
+monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et
+fit un _Cabinet d'histoire naturelle_. Beaucoup de gens demandant ce
+que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non telle
+science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce
+qu'il avait vu, trouvé, expérimenté.
+
+Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il
+observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par
+lesquels elle protége les plus humbles de ses enfants. Les volutes des
+coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté
+contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de
+destructeurs, lui font envie; il les propose comme modèle originaire
+des forteresses les plus sûres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donné
+le refuge au moins de l'huître et du moule, la carapace des tortues, à
+ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards,
+d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient,
+éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Îles bienheureuses
+dont se berça l'humanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui
+cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela
+n'arrête pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes.
+Le sien, c'est une oeuvre d'industrie, un vaste jardin établi dans une
+position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de
+refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nature ont été
+précisément cet abri pour l'âme humaine.
+
+Ce pauvre homme, méprisé, jeté à la voirie avec les chiens, n'en
+commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le XVIe siècle et
+le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature à
+ceux qui la refirent, _des découvreurs aux inventeurs_, créateurs et
+fabricateurs.--De lui est cette parole: «_La nature la grande
+ouvrière; l'homme ouvrier comme elle._»--Non, non, le XVIe siècle n'a
+pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voilà loin
+de l'_Imitation_ monastique, froide et stérile! La chaude imitation
+dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.]
+
+Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des
+papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit
+l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres
+d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On
+l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance où l'artiste
+paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, décisive,
+peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.
+
+Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint
+Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf,
+qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle.
+Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le
+soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature
+d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils
+en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants
+nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes
+nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût
+fécondé le désert moral de l'époque?
+
+Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux
+vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût
+devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il
+ne fut pas un _maître_. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne
+furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un
+unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on
+les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le
+caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes
+touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de
+Jérusalem.
+
+Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la
+force, ne répondit que la douleur.
+
+On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu où
+elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les prophètes et
+les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, et gémissent,
+les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu
+d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les
+leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.
+
+Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la
+réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les
+peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put
+parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un
+caractère funèbre de la _Guerre de Trente-Ans_ que cette taciturnité.
+
+Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils
+veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la
+bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de
+tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé,
+béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un coeur simple, ou
+l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.
+
+
+
+
+NOTES DES GUERRES DE RELIGION[15]
+
+[Note 15: Les renvois des pages indiquées dans ces notes se rapportent
+au volume XI.]
+
+
+Dans la préface des _Guerres de religion_, je promettais une critique
+des sources historiques du XVIe siècle. Cette critique m'a entraîné
+fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le
+principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins
+qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de
+critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans
+celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.
+
+ * * * * *
+
+Observation générale sur les quatre volumes du XVIe siècle: nombre de
+citations qui ne pouvaient être différées _ont été mises dans le
+texte_ même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en
+élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires
+qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées,
+Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.
+
+ * * * * *
+
+Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux
+qu'offre la fin du XVIe siècle. Il continue l'époque des chroniques de
+famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur
+profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin.
+Salignac écrit, à la gloire de Guise, le _Siége de Metz_.
+
+Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, _Siége
+de Saint-Quentin_), et il s'en excuse.--Quant aux recueils de pièces
+diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de
+Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs
+dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une manière plus
+générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz,
+Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui
+MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.--Je parlerai plus loin des sources
+protestantes.--Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le Laboureur,
+Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a dû être mon
+point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de l'époque. C'est
+l'_avénement du roman_ dans l'État, et en même temps il entre dans la
+religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des maisons de Guise et
+de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le connétable (V.
+les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de personnes commence celle
+de partis et de religions.--Dès l'avénement, Diane reçoit du pape un
+collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la
+maîtresse catholique.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre III, page 43.--_Catherine de Médicis._--Cette bonne reine a
+été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en
+prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa _Vie_, publiée à
+Florence par M. Alberj, _d'après les actes, les pièces d'archives_?
+Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il
+s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres
+qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs,
+admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux
+consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de
+contredire partout son apologiste _par ses propres lettres_ dont je me
+sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en
+copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la
+Bibliothèque.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre IV.--_L'intrigue espagnole_, etc.--J'ai défait le faux
+Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses
+ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les
+lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit
+ce caractère, énormément surfait de nos jours.--Quant à l'adultère de
+Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu
+qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il
+attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors
+vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier
+mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment mariée, et son
+mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé par sa femme
+pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti opposé.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre V.--_Les Martyrs_, p. 81.--_Et toi, pour mourir, tu
+ris_...--Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant
+de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre
+autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et
+forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs:
+une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin,
+1540).--On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On
+pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous
+ressemblons peu à cela!--Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans
+les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du
+_Martyrologe de Crespin_. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous
+les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est
+_un acte_ d'un bout à l'autre et un acte sublime.--J'y avais perdu
+terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en
+avais copiées, dans l'espoir de les insérer!
+
+ * * * * *
+
+Chapitre VI, p. 94.--_Calvin._--_La mort du grand Servet._--Non
+content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont
+donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod,
+Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en
+1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison
+moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou
+_Libertins_). Cette question, étudiée dans les _Archives de Genève_,
+spécialement dans les _Registres du Conseil_, devient plus claire. Je
+crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour
+l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour
+cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que
+Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution
+européenne.--C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre.
+Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève,
+M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir
+entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent,
+quoi? d'être envoyés à la mort!
+
+ * * * * *
+
+Chapitre VIII, p. 117.--_Ronsard._--Nul doute que Ronsard n'ait eu un
+poète en lui (V. surtout les _Amours_, la belle pièce à Marie Stuart,
+t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout caché sous
+une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les _Amours_,
+oeuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses ridicules: _Bel
+accueil_, _Faux danger_, personnifiés, font penser déjà à la Carte de
+Tendre et à mademoiselle Scudéry.--Il y a une grande volonté, parfois
+un noble effort et quelque chose de l'élan de Lucain; et cependant la
+différence est grande. Lucain montre partout une âme généreuse. Il
+aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard au pauvre hérétique,
+maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais fait le quatrain
+atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans un tombereau au
+bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, _verso_.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre VIII, p. 130.--_Dans le récit que Coligny fait du siége de
+Saint-Quentin._--Pièce importante qui donne tout le caractère de
+l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens
+protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de
+la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX
+n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était
+presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur appartient;
+ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un cycle
+admirable. L'honnête, judicieux et impartial _président Laplace_ (tué à
+la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans une grande
+lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la mercuriale
+de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme financière
+proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour l'intérieur de
+Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est si bien instruit,
+qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour les Guises,
+précisément comme les propres dépêches espagnoles.--_Regnier de la
+Planche_ vient ensuite (1576), qui reprend Laplace et le continue, bien
+plus ému et bien plus pathétique. Mais un fleuve de sang a passé en
+1572, et trouble déjà la mémoire. La tradition vacille et change, si
+près des événements! La Planche engendre _d'Aubigné_ comme historien (je
+ne parle pas de la compilation de la Popelinière, si timide, et faite
+pour Catherine de Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence,
+c'est la poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension
+d'une vie de combat, l'effort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain
+intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le gentilhomme
+domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il est parfois
+bizarre, parfois sublime. Au total, nulle oeuvre plus haute.--Il a des
+magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine (1562).--Si l'on
+veut mettre en face un _homme_ et un _scribe_, qu'on rapproche sur un
+même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain, Matthieu, l'annaliste
+favori d'Henri IV. On sera étonné de la supériorité du premier, et pour
+le style, et pour l'exactitude (en 1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu,
+I, p. 322). Matthieu, comme Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif
+des choses. De Thou est nul, obscur sur le point de départ, 1561, sur le
+danger des biens du clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et
+qui est si bien dans Laplace.--Observation essentielle et capitale. En
+écrivant ce volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois
+historiens protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du
+duc d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point
+grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des
+protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à
+Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces
+confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne
+devinaient nullement.
+
+Chapitre XIII, p. 212.--L'acte du triumvirat n'existe point en
+original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal.
+La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement
+fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la _Bibliothèque_, que j'ai
+prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un
+recueil de la fin du siècle, au _Supplément français, nº 215, fol.
+131, verso_.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XIII, p. 214.--Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux
+dire l'idée de vendre les biens du clergé, les _Archives du Vatican_
+témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est
+d'autant plus grande, _qu'il se présente des acheteurs_» (carton L,
+388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le
+connétable. On peut tout réduire à ceci: «_Le nonce:_ Il faut couper
+court, détruire les prédicateurs huguenots. _Le connétable:_ Je sais
+que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut
+deux cent mille écus. _Le nonce:_ Mais, Monseigneur, vous faites S. S.
+plus riche qu'elle ne l'est.»--Le pape se saigne, donne cent mille
+écus. Mais, à mesure que la guerre avance, la détresse de la cour de
+France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa mère
+écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants,
+Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il
+a bien voulu fournir _qui lui donnent la hardiesse_ d'en demander
+d'autres; mais _ce sera la fin_, etc. Charles IX parle avec une
+bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer,
+_de ce messager de bonheur_; pour trouver un pareil homme, elle a été
+sans nul doute inspiré de Dieu, etc. _Archives de France, extraits des
+Archives du Vatican, carton L, 384._
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XIV, p. 236.--_Guise s'écrie:_ «_Je suis luthérien._»--Cette
+pièce décisive existe en allemand dans _Sattler, Hist. du Wurtemberg
+sous les ducs_, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le
+_Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_,
+1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps,
+donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement
+inédits.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.--_Le duc d'Albe._--C'est un
+soulagement pour l'historien de trouver enfin ce véritable Espagnol
+qui éclaircit tout, et dégage la situation des obscurités, des
+lenteurs, où s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en
+1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une véritable révélation. Il
+est très-net, très-vif. Il dispense son maître de l'entrevue que le
+cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et
+l'Empereur: «Où il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit
+superflue.» Et sur l'Empereur: «Il est nul comme un pape» (VII,
+285).--Le moment le plus curieux de ce règne, c'est celui où Philippe
+II _attrape_ les Flamands. Il écrit à Marguerite qu'il modèrera ses
+édits; et, quant au pardon général, «comme il n'eut jamais d'autre
+intention que de traiter ses sujets _en toute clémence possible,
+n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur_,» il veut que
+Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il écrit à Rome le 12
+août qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera _qu'en ce qui le
+concerne_ et pour les délits qu'il est en son pouvoir de remettre.
+Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t.
+I, p. CXXXIII et 446.--Même équivoque sur l'inquisition. Philippe II
+et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux
+Pays-Bas l'Inquisition _espagnole_. Toute la finesse est dans ce
+dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'être dans la forme _toute
+espagnole_, tellement nationale comme police dominicaine et
+monastique, comme suite de la persécution mauresque et juive, etc.
+Mais qu'importe, si le secret des procédures, les présomptions prises
+pour preuves, enfin le régime des _suspects_ (avant), des _entachés_
+(après), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.--Le grand esprit
+qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive
+lumière les _Révolutions d'Italie_, a révélé le vrai mot des
+_Révolutions de Hollande_; expliqué pourquoi les unes avortèrent et
+les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la
+politique théorique apprendra désormais ce qu'il faut faire pour
+perdre la liberté ou pour la défendre.--Le fond de la question était
+de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraîneraient pas
+avec elles les deux protestantes, si le droit sacré des majorités
+rétablirait le despotisme, si la liberté serait tuée au nom de la
+liberté. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne
+d'avoir tranché ce noeud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de la
+République, étranglée avant de naître. Il faut lire le procès-verbal
+de la conférence secrète dans les lettres de Guillaume (III, 447), la
+relire dans le récit lumineux de son interprète, en qui le ferme génie
+de Tacite et de Machiavel s'est montré à cette page agrandi de
+l'expérience de nos révolutions (_Quinet, Marnix_, p. 105). _Et nunc
+erudimini._ Apprenez, peuples de la terre.--Maintenant, qu'il me soit
+permis d'éclairer deux points:--La succession heureusement graduée des
+gouverneurs des Pays-Bas, de la férocité du duc d'Albe à la douceur de
+Requesens, aux grâces de Don Juan, ne tint pas uniquement à une
+combinaison du génie de Philippe II, mais, à son défaut de ressource,
+à sa détresse financière, qui ne lui permit pas de continuer la guerre
+d'extermination que conseillait le duc d'Albe. Pourquoi? Parce qu'elle
+était coûteuse.--Je crois aussi qu'en rendant justice au courage, à la
+sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet et le savant archiviste de
+la maison d'Orange, il faut faire la part de l'esprit indépendant, du
+bon sens profond que montrèrent les États de Hollande dans la question
+religieuse, dans les points où ils furent en désaccord avec leur
+héros.--La tentation de celui-ci, génie moderne au-delà de son temps,
+fut la tolérance de l'humanité. Proclamons-le, ce grand homme, du
+titre qu'il mérite, le roi d'un immense peuple qui naissait parmi les
+peuples, celui des amis de la tolérance, le chef du _parti de
+l'humanité_.--Henri IV, qui fut ce chef après lui, touche aussi le
+coeur, mais il touche moins, paraissant si indifférent au bien et au
+mal. La douceur du prince d'Orange ne prit pas sa source dans
+l'indifférence. L'homme qui souffrit le plus peut-être dans ce siècle,
+ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda son coeur le plus calme,
+parce qu'il était le plus ferme.--Un des résultats de cette douceur,
+c'est qu'il fut habituellement l'avocat des catholiques. Leurs
+tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent pas. Il eût voulu que la
+Hollande et la Zélande s'ouvrissent aux catholiques, ce qu'ils
+refusèrent obstinément.--Refus profondément sage. Nous en donnerons
+les raisons qu'on n'a point données jusqu'ici.--Entre l'admission des
+catholiques en Hollande et celle des réformés en Belgique, il n'y a
+aucune parité, et rapprocher ces deux choses, c'était montrer qu'on ne
+connaissait pas assez les deux partis.--Les réformés, quels qu'aient
+été leurs essais de discipline, de concentration, d'unité, gardaient
+le signe originel de la réforme, qui fut l'examen et la liberté. Ils
+n'avaient pas l'apparente unité du dogmatique catholique. Ils n'en
+avaient pas la redoutable hiérarchie religieuse et politique, ce
+vigoureux machinisme, pour faire agir d'ensemble des volontés
+anéanties au profit d'un corps dirigeant, pour combattre avec des
+cadavres.--N'ayant pas la confession, la direction des femmes,
+n'entrant point dans les secrets, dans le mystère des familles,
+n'agissant que par la parole en pleine lumière, ils n'avaient aucun
+moyen de résister aux souterraines menées de leurs adversaires, s'ils
+les admettaient une fois.--Il est ridicule de dire que la presse y
+suppléera auprès d'un public de femmes, d'enfants, de mineurs, de
+faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent de
+s'éclairer, par vertu chrétienne, humilité et simplicité d'esprit.--Si
+le prince d'Orange eût fait admettre les catholiques en Hollande, une
+guerre inégale, impossible, commençait entre deux partis qui ne
+pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument
+différents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.--La
+Hollande, malgré Guillaume, se ferma strictement à l'ennemi; elle
+garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'étroite
+citadelle de la liberté.--Tout cela connu, il faut avouer que la
+question de tolérance s'en trouve fort avancée. On s'étonne moins des
+lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchèrent à se
+préserver de cette ténébreuse invasion.--Le ver solitaire se présente,
+au nom de la tolérance, il réclame le droit spécieux qu'a tout être
+d'être toléré. Recevez-le; la liberté, la philosophie, la raison, vous
+prient de ne pas repousser cet hôte, humble, doux, flexible, qui ne
+demande après tout _qu'à vivre selon sa nature_. Elle l'a fait pour
+vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un profond mariage, et
+ne comptez pas l'expulser.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XIX, p. 297.--_Marie Stuart, le borgne Bothwell._--La France
+a toujours été partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien
+d'historiens ont poétisé, sinon réhabilité, la très-indigne héroïne.
+Deux ouvrages remarquables ont encore paru récemment. M. Mignet, si
+judicieux et justement sévère dans son premier volume, suit volontiers
+dans le second les apologistes de la reine d'Écosse. Il en est de même
+d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gré d'avoir senti une
+chose que les autres ont négligée, l'amour profond et le désespoir de
+Darnley.
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XXI. p. 333.--_Ramus nous apprend que l'Amiral préférait la
+foi des Suisses._--Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, _Vie de
+Ramus_, p. 243, 438: «On a essayé de tromper là-dessus notre Amiral,
+et l'on n'a réussi qu'à faire surprendre la ruse et l'artifice.»--Je
+lis aussi dans la _France protestante_ de M. Haag, article De Lestre,
+le passage suivant de ce ministre: «Ramus vouloit donner la liberté à
+tous ceux qui se diroient avoir le don de prophétie d'interpréter et
+parler en l'Église de Dieu.» Le colloque ne voulut point dépouiller
+les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il
+décida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien
+constatés par les ministres et les anciens, on pourrait, du
+consentement du synode provincial, qui resterait maître de les
+interdire, établir dans les églises, sous la présidence d'un pasteur,
+des conférences publiques où parleraient ceux qui auraient reçu ces
+dons. Cette légère concession fut d'autant plus aisément accordée,
+nous dit De Lestre, «que nous la voïons avoir esté désirée par
+beaucoup de grands personnages.»--L'excellent article _Châtillon_ de
+M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques
+du héros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies «dans un pan de
+mur en ruine du château de Châtillon-sur-Loing.»--Comment le portrait
+de la Bibliothèque n'est-il pas exposé en face de celui de François de
+Guise? On le volera un matin pour le détruire. Mis en face, ces deux
+portraits trancheraient la question. Guise est un homme _né et doué_,
+mais tombé à jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la bonté
+courageuse et de l'adversité. _Il voulut_, grande chose! voulut
+toujours, et bien.--Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idéal
+cherché et la force du réel, qu'on compare ce dessin à la noble
+gravure de 1579 (les trois frères). Elle en est écrasée. L'auteur
+rêvait de la Saint-Barthélemy, et il la lui met sur la face! Il le
+croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!--C'est
+aussi l'erreur générale des gravures de Pérussin, si belliqueuses.
+Non, ils furent des martyrs.--Il faut revenir aux dessins Foulon, de
+la Bibliothèque. La trinité des frères y est: le brave Dandelot, si
+net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal
+aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le
+jour qu'il réfléchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien,
+évidemment (voir les dessins), c'est _madame la cardinale_, résolue,
+hardie (quarante ans), lèvres fières et regards parlants, pleins de
+vives répliques, invincible d'amour et de fidélité.--En face de ces
+figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face désolée
+et usée du pauvre chancelier l'Hôpital (tableau du Louvre). Doux, bon,
+honnête, avec une certaine idéalité dans les yeux, un pauvre
+précurseur de l'équité future: _Quoesivit coelo lucem, ingemuitque
+repertâ._
+
+ * * * * *
+
+Chapitre XXI et suivants.--_Saint-Barthélemy._--Il y a trois récits
+vraiment importants qui se complètent l'un l'autre, et ne se
+contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les
+acteurs et exécuteurs de l'acte s'accusent eux-mêmes. _Habemus
+confitentes reos._ Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser
+malgré eux, disputer, dire que Charles IX préparait tout depuis deux
+ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: «S'il eût
+fallu deux ans, rien ne se fût fait.»--Les relations protestantes, et
+les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui
+soutiennent également la longue préméditation, sont évidemment
+romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothèses
+invraisemblables.--Je sais que c'était la tradition italienne,
+espagnole, je sais que la _vendetta_ en grand était fort à la mode,
+que les exécutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente
+mille anabaptistes, les vingt mille têtes du duc d'Albe, étaient
+l'admiration, la légende du temps. Je sais que le massacre demandé
+dès 1555 par les prédicateurs, recommandé par Pie V, fut réellement
+travaillé en 1572 par les évêques Vigor, Sorbin et l'Église de Paris,
+par les Jésuites et hommes du pape, Augier et Panigarola. Ils voyaient
+que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait périr entre
+Guillaume et Coligny.--Un mois avant l'événement, on l'écrivit de Rome
+à l'Empereur, et le duc de Bavière en parlait (Groen, IV, 69, et
+appendice p. 13). Ceci prouve seulement que l'Espagne et le clergé
+désiraient, machinaient, ne désespéraient d'en venir à bout. Mais tout
+cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc d'Anjou. Tout dépendant des
+résolutions variables d'un demi-fou, Charles IX, rien n'était sûr, et
+rien ne se serait fait peut-être sans l'extrême peur du duc et de sa
+mère et sans la peur qu'ils firent au roi d'un complot des
+huguenots.--Mon volume des _Guerres de religion_ était publié lorsque
+le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait de le lire, voulut
+bien m'envoyer la _Saint-Barthélemy_, par M. Soldan, qu'il a traduite.
+C'est désormais le livre capital sur ce sujet; tous les récits y sont
+rapprochés et judicieusement discutés. J'ai le bonheur de voir que cet
+excellent critique arrive à la même conclusion que moi. Une seule
+chose manque à cet ouvrage si complet, c'est le côté des Pays-Bas, la
+crainte où l'on était de l'invasion française, et le besoin urgent que
+le duc d'Albe avait du massacre. J'y supplée par ces extraits des
+lettres inédites de Morillon à Granvelle:
+
+«Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part
+de lui sans faire protest que son maître sera contraint de rompre,
+s'il ne ôte le Xe denier, et qu'on lâche confiscation sur les biens
+d'aucuns sujets dudit roi. Le duc répond qu'il ne se peut que le roi
+de France fasse guerre à un si puissant roi qui lui a gardé sa
+couronne.--Sur l'arrière saison ne se garderont non plus de courir sur
+nous que un chat manger tripes.--«28 avril 1572. Les François ne
+voudront laisser échapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais
+heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout réconcilier avec la
+France, et prendre ici siége.--17 juin 1572. Victoire des Espagnols à
+Mons. Les François n'ont échappé de leurs mains ni de celles des
+paysans. Le duc d'Albe a envoyé dire à l'agent de France que l'on
+avoit repurgé le royaume de son maître de beaucoup de rebelles et
+méchants. Et le même jour, le même agent vint congratuler à son
+excellence ladite victoire.--L'Estat est plus assuré qu'auparavant, à
+moins que les François s'en veuillent mêler ouvertement, ce que ne le
+fait à croire, estant la saison si advancée, et eux si mal prêts, et
+ne feroit finement l'amiral de se tant désarmer.--27 juillet. Aucuns
+disent que les François devoient faire à Mons un meurtre général des
+catholiques.--Le 11 juin, le cardinal écrit à Morillon: Tout l'espoir
+que nous pouvons avoir est sur ce que ceux du pays ne voudront pas
+être François.--10 avril. On se vante icy qu'avant 15 jours on verra
+merveille et recouvrera tout ce qu'on a perdu. Ce qui me déplaît,
+c'est que le duc écoute aucuns devins. On fait compte de regagner Mons
+par enchantement. Et trottent par cette cour aucuns livres escrits à
+la main sur nigromantie. Et m'a fait demander un personnage fort
+principal congé pour les pouvoir lire, ce que luy ay refusé sans autre
+cérémonie.--On a mandé le fils (du duc) pour comsoler le duc d'Albe,
+qui est comme désespéré. Le secrétaire m'a dit qu'à peine il ose se
+trouver seul avec le duc, qui semble devoir rendre l'âme, quand il
+entend mauvaises nouvelles.--11 août. On fait de grands apprêts en
+Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pièces d'artillerie de fonte, pour
+venir sur Luxembourg où il n'y a personne.--13 août. Granvelle à
+Morillon.--Les François craignent l'armée de mer qui demeure en
+Ponent, outre celle que D. Juan d'Autriche mène en Levant.--25 août.
+L'amiral blessé le 22. Paris en liesse. L'amiral étoit sur son
+partement, et déjà malade.--26 août. Aujourd'hui sont partis les deux
+ducs (Albe et son fils). Ils m'ont requis de faire prier pour eux en
+tous monastères, comme j'ai commencé.--9 sept. Granvelle à Morillon:
+Benedictus Dominus qui facit mirabilia magna solus, et in cujus manu
+sunt corda regum!--Nous pouvons dire que, sans la défaite des
+huguenots qui vouloient secourir Mons, le roy de France n'eût osé
+entreprendre ce qui s'est fait. Ces malheureux l'eussent toujours tenu
+en tutelle. On verra ce que fera maintenant la mère. Si le roy de
+France passe outre, il se pourra dire roi, et la religion se
+restaurera, ce qui servira aussi pour autres pays. S'il ne passe
+outre, il aura de la besogne pour aucunes années, et nous laissera en
+paix.--Vous ne pourriez croire combien les François sont devenus
+insolents depuis l'exécution contre l'amiral: il leur semble qu'on les
+doive adorer. 11 septembre.--Granvelle à Morillon: Je voudrois que
+nous fussions quittes des prisonniers françois, car ils ne nous
+peuvent servir que de nous mettre en frais. Et si le duc commandoit de
+les jeter à la rivière, puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois
+aucun empêchement.--8 octobre. Granvelle à Morillon: On nous escript
+que le roy a fait dépêcher le chancelier de l'Hospital et sa femme,
+qui seroit un grand bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque
+autre femme (Catherine) fût logée où elle mérite.--8 novembre.
+Morillon lui répond: C'est un beau décombre de l'Hospital et sa femme.
+Plût à Dieu que cette Jézabel que bien nous connoissons les suivît
+tost. Correspondance de Granvelle (encore inédite).»
+
+ * * * * *
+
+Chapitre dernier, p. 406.--_Processions._--Nos archives nous donnent
+la curieuse attitude du clergé de Notre-Dame pendant l'exécution. Le
+matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa
+maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on décida
+qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathédrale, _et aux
+églises qui en dépendaient_ immédiatement, en priant pour le roi et
+les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du
+jubilé pour remercier Dieu de l'extermination _commencée_: Et ipsi
+Domino Deonostro gratias referemus de felici _incoeptâ_ extirpatione
+heresium et inimicorum nostræ religionis catholicæ. _Registres
+capitulaires_ (mss.) _de l'Église de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329,
+330._ Et un peu plus loin, 28 août: Etiam ordinantum est quod infans
+repertus non admittetur. _Ordonné que l'enfant trouvé ne sera pas
+reçu_ (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le
+massacre). _Ibidem, fol. 331, verso._
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE
+ CHARLES IX. 1573-1574 1
+ Craintes de l'Europe et jalousie de Philippe II. Naissance
+ du parti _politique_ 3
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ FIN DE CHARLES IX. 1573-1574 14
+ Siége de La Rochelle, épuisement des deux partis 19
+ La République protestante 27
+ Franco-Gallia d'Hotman 28
+ Mort de Charles IX (20 mai) 35
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY 40
+ Paracelse, Vésale, Servet, Rabelais 42
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ DÉCADENCE DU SIÈCLE.--TRIOMPHE DE LA MORT 52
+ Valentine de Birague 54
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ HENRI III. 1574-1576 58
+ Catherine commence imprudemment la guerre 65
+ Humiliation d'Henri III 66
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ LA LIGUE. 1576 72
+ La Ligue était déjà ancienne 73
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS. 1576-1577 81
+ Le roi signe la Ligue, puis essaye la liberté de conscience 84
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN. 1577-1578 89
+ Action directe des Jésuites 93
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE. 1579-1582 102
+ Épernon, Joyeuse 103
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ LA LIGUE ÉCLATE. 1583-1586 122
+ L'Espagne fait manquer l'expédition de Guise en Angleterre 126
+ Elle le fait agir en France 130
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART. 1584-1587 138
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME. 1587 159
+ Bataille de Coutras (20 octobre) 171
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS. Mai 1588 175
+ Le parti espagnol dépasse Guise; le roi échappe 188
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ L'ARMADA.--JUIN, JUILLET, AOÛT. 1588 195
+ Les Guises voulaient lui ouvrir Boulogne 201
+ Destruction de l'Armada 207
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA.
+ Mai, août 1588 212
+ La bourgeoisie de Paris résiste aux Guises 219
+ Le roi se livre à eux 221
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS. Août, décembre 1588 223
+ Catherine penche pour les Guises 231
+ Guise se dépopularise 232
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ MORT D'HENRI DE GUISE. Décembre 1588 234
+ Mort de Catherine (5 janvier 1589) 253
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ LE TERRORISME DE LA LIGUE. 1589 256
+ En quoi le terrorisme d'alors différait de 93 267
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ HENRI III ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.--MORT
+ D'HENRI III. 1589 274
+ Ce qu'était le roi de Navarre 277
+ La réunion des deux rois 285
+ Mort d'Henri III (2 août) 291
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ HENRI IV.--ARQUES ET IVRY. 1589-1590 293
+ Venise se déclare pour Henri IV 306
+ Le roi attaque Paris 307
+ Ivry (13 mars 1590) 308
+
+
+ CHAPITRE XXI
+
+ SIÉGE DE PARIS. 1590-1592 311
+ Le prince de Parme fait lever le siége 318
+
+
+ CHAPITRE XXII
+
+ AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE.--SIÉGE DE ROUEN.
+ 1591-1592 322
+ Excès des Seize punis par Mayenne 328
+
+
+ CHAPITRE XXIII
+
+ MONTAIGNE.--LA MÉNIPPÉE.--L'ABJURATION. 1592-1593 332
+ Gabrielle et l'abjuration 341
+
+
+ CHAPITRE XXIV
+
+ L'ENTRÉE À PARIS. Mars 1594 347
+
+
+ CHAPITRE XXV
+
+ PAIX AVEC L'ESPAGNE.--ÉDIT DE NANTES. 1595-1598 358
+ Blessure du roi; expulsion des Jésuites (décembre 1594) 361
+ Traité de Vervins (2 mai 1598) 366
+
+ CONCLUSION DE L'HISTOIRE DU XVIe SIÈCLE 370
+ Notre histoire n'est point impartiale 371
+ Ce que nous avons voulu 372
+ La religion de l'humanité et de la nature 374
+ Comment le vieux principe parvint à vivre après sa mort 375
+ Pourquoi la Renaissance échoua 378
+ Impuissance du vieux principe dans sa victoire apparente 380
+
+ NOTES DES GUERRES DE RELIGION 387
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume
+12/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 ***
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+
+
+Title: Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
+
+Author: Jules Michelet
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+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39335]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br>
+ DE FRANCE</h1>
+<p class="small center">PAR</p>
+<p class="p2 center">J. MICHELET</p>
+<p class="p2 smaller center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">TOME DOUZIÈME</p>
+
+<p class="smaller center p4">PARIS<br>
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+ A. LACROIX &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br>
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p>
+
+<p class="center small">1877<br>
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés</p>
+
+<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br>
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smaller">LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.&mdash;TRIOMPHE DE CHARLES IX<br>
+1573-1574</span></h2>
+
+<p>Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on
+put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un
+mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui
+n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la
+reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).</p>
+
+<p>Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta
+d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang
+au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).</p>
+
+<p>Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus
+grand homme du temps, Guillaume <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> le Taciturne<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, dans sa
+défense désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le
+reconnut pour <i>protecteur</i> de Hollande et roi de ce qu'il pourrait
+conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai
+1573.)</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume,
+travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après
+Maximilien Charles IX devienne Empereur!</p>
+
+<p>Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon
+pour le mariage d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à
+toute l'Europe appuyée des protestants.</p>
+
+<p>Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses
+portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois
+maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable
+de boire le sang de Coligny.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que
+l'Europe eut de l'Espagne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. On crut que le coup venait de Madrid,
+que celui qui avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait
+la nôtre; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole,
+devenir comme un poignard dans la main de Philippe II.</p>
+
+<p>Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute,
+une seule chose était sage au point <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> de vue catholique, au
+point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité
+existait déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la
+Saint-Barthélemy avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses
+forces, puis de faire à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela
+aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était
+à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre.</p>
+
+<p>Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle
+était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait
+devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de
+Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus
+chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un
+massacre dont chacun avait horreur<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, le roi qui s'en disait coupable
+eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait
+de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et
+furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la <i>terra
+incognita</i>, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre
+inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.</p>
+
+<p>Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une
+des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la
+religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu
+blafard, à masque blême, trône à sa place: <i>Politique</i>.</p>
+
+<p>Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils
+essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont
+malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur c&oelig;ur n'en est pas
+moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure,
+par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de
+canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la
+Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne
+doive rester tout aussi énervé que l'autre.</p>
+
+<p>La France, bien observée, est <i>politique</i> ou <i>tiers-parti</i>.</p>
+
+<p>Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce
+fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la
+reine Élisabeth par le premier des <i>politiques</i>, M. de Montmorency.</p>
+
+<p>L'Europe entière est <i>politique</i>. Dans l'élection de Pologne, où l'on
+va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy,
+trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et
+les protestants d'Allemagne.</p>
+
+<p>Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront
+tous rois. Et la chose en effet devient <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> vraisemblable. Pendant
+que le duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en
+Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la
+négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le
+massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer
+les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue
+entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent
+entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»</p>
+
+<p>Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu
+de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le
+roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit
+plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond
+placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué
+quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les
+catholiques (7 septembre 1572).</p>
+
+<p>Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de
+France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des
+peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la
+Vistule.</p>
+
+<p>Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet
+1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du
+monde.»</p>
+
+<p>Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.</p>
+
+<p>La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec
+quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un
+moment <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> du moins, assommer les protestants. Une trentaine de
+mille hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti
+qui faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et
+vertige. Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent
+dans les villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener
+par troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait
+l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils
+pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés,
+intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros,
+et nombreux, mais peu de martyrs.</p>
+
+<p>Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement
+eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait
+fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.</p>
+
+<p>On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie,
+Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté
+au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et
+de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu
+après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.</p>
+
+<p>C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la
+France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de
+la nation, sa franchise, sa sincérité.</p>
+
+<p>C'est, je crois, de ce temps qu'en français <i>sans doute</i> a voulu dire
+<i>peut-être</i>.</p>
+
+<p>Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur,
+industrieusement hypocrite. On commença <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> à s'apercevoir qu'en
+effet la Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on
+creusa sa théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la
+liberté catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et
+Rome, on appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la
+liberté.</p>
+
+<p>Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des
+saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge
+protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas
+leurs croyants.</p>
+
+<p>Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la
+cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes
+délivrés...»</p>
+
+<p>Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un
+accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les
+protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»</p>
+
+<p>Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la
+chose était tramée et préméditée de longtemps.</p>
+
+<p>Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré
+d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la
+gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que,
+non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le
+poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au
+Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu!
+c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder.
+Et j'aperçus ses cheveux blancs.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans
+durant, avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les
+protestants, trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant
+même sa mère, ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques,
+et leur faisait écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh!
+si vraiment il avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune
+homme avait dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus
+ingénieux coups d'État que l'histoire ait contés jamais!</p>
+
+<p>Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et
+combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son
+droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait,
+immuable dans son c&oelig;ur profond, il tissait sans se déranger ce
+filet sans pareil qui prit les ennemis de la foi.</p>
+
+<p>Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola
+au lendemain de l'événement. Son c&oelig;ur s'épanche à flots devant le
+peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des
+larmes.</p>
+
+<p>Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens
+juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là
+l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on
+devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre,
+comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le
+banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort
+au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât,
+c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il
+eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> passer les
+Guises. C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au
+cardinal Bagni, note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État
+«<i>incomplet</i>.»</p>
+
+<p>Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants.
+Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait
+forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en
+fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant
+«que ce n'était qu'une colère <i>soudaine</i> que le roi avait eue de la
+conspiration.»</p>
+
+<p>L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le
+contraire à Rome. Il allait criant que c'était <i>le roi, le roi seul,
+qui dès longtemps</i> avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce
+sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.</p>
+
+<p>En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de
+gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était
+épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le
+Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute
+la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur
+qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France
+qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son
+maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour
+que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à
+la gloire du roi très-chrétien.</p>
+
+<p>Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le <i>Te
+Deum</i> et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à
+Lyon, trouva au pont <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> du Rhône une bande à genoux. On lui dit
+que c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il
+sourit, et de bon c&oelig;ur bénit ces pauvres assassins.</p>
+
+<p>Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se
+montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître,
+Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni
+lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose
+furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il
+s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que
+de l'avoir fait.»</p>
+
+<p>Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de
+Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir
+un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui
+dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la
+colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur
+que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»</p>
+
+<p>Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout,
+se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et
+soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable
+trahison. Ce qui, par un <i>chassé-croisé</i> fort ridicule, amena la cour
+de France à nier en Espagne la préméditation.</p>
+
+<p>Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi
+catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses
+affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...»
+(Saint-Goard, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages
+31-33.)</p>
+
+<p>On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe
+II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de
+France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs
+tergiversations.</p>
+
+<p>Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de
+Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou
+l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on
+bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la
+chose difficile. Philippe n'osa point.</p>
+
+<p>Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle
+eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de
+la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre,
+douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle
+ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât
+«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la
+tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre
+d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas,
+qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en
+Espagne; on jasa, et rien ne se fit.</p>
+
+<p>Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais
+l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare,
+ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau,
+clignant les yeux, sans y risquer la patte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a
+osé ce qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne
+savait pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole.
+L'horreur n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que
+donne une grande audace.</p>
+
+<p>On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci
+insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine
+d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle
+dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât
+du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.</p>
+
+<p>Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles,
+évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de
+Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il
+écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français,
+au débarqué en Angleterre, se <i>saisît d'une place</i>, se constituant
+chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu
+d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smaller">FIN DE CHARLES IX<br>
+1573-1574</span></h2>
+
+<p>«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux
+s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les
+voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.</p>
+
+<p>«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place,
+fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre
+autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de
+voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on
+entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que
+le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour
+courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> que la ville était en paix et l'air seul en trouble, lui
+aussi demeura troublé, principalement parce que le bruit dura sept
+jours, toujours à la même heure.»</p>
+
+<p>Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes
+étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de
+frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces
+récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent
+pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.</p>
+
+<p>Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de
+vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le
+suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à
+la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à
+frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les
+fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On
+a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une
+autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les
+intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela,
+par ne tuer que lui-même.</p>
+
+<p>Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la
+Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré,
+qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux
+jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau).
+Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'&oelig;il, en parfait
+désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un
+demi-clignement loustic.&mdash;Trait cruel que le dessin du Panthéon
+<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> et le beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir
+de ce jour maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un
+enfant. Digne fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.</p>
+
+<p>L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait
+à quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant
+par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient
+si peu conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au
+sérieux tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La
+reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et
+dont la facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en
+effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit
+qu'Élisabeth, au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec
+exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes
+allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la
+Saint-Barthélemy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne,
+«que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an
+à la France,» etc. (Lettres ms., 30 mai 1573.)</p>
+
+<p>Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers,
+enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de
+moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres,
+avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient
+toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent
+avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout
+à l'heure va faire honteusement le plongeon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne
+frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui
+surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?</p>
+
+<p>Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue
+catholique: <i>adhérer franchement à l'Espagne</i>, s'unir à elle, accabler
+partout le protestantisme.</p>
+
+<p>Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.</p>
+
+<p>Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en
+vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous
+allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans
+après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce
+de démembrement de la France (1576).</p>
+
+<p>Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la
+Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:</p>
+
+<p>Unie et subordonnée à l'Espagne, <i>suicidée</i>.</p>
+
+<p>Ou bien,</p>
+
+<p>Flottant à part, divisée, impuissante, <i>suicidée</i>.</p>
+
+<p>Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la
+France.</p>
+
+<p>Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au
+naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX.
+Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la
+catastrophe imminente.</p>
+
+<p>Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le
+tromper là-dessus, il voyait bien que <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> ses gens n'étaient pas
+à lui. Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une
+tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau
+commençait à être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins
+étaient en désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à
+demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours,
+fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la
+lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les
+marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.</p>
+
+<p>Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre?
+On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy
+n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les
+princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient
+de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et
+le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.</p>
+
+<p>Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis
+étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la
+dissolution des catholiques.</p>
+
+<p>La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se
+fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris,
+entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en
+face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume,
+entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les
+réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La
+Rochelle, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents
+gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.</p>
+
+<p>Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour
+nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle
+n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme
+le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant
+M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).</p>
+
+<p>Pourquoi? pour trois raisons: <i>Élisabeth était reine</i> bien plus que
+protestante, et haïssait toute révolte. Puis <i>Élisabeth était pape</i>,
+et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur,
+horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle
+pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle <i>suivait l'impulsion du
+commerce anglais</i>, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de
+gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui
+en effet elle s'allia le 1<sup>er</sup> mai 1573.</p>
+
+<p>Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île,
+attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle
+abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de
+nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux
+Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue
+de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large.
+Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.</p>
+
+<p>Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France,
+et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des
+attaques, ils disputaient <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> entre eux. On avait fait la faute
+insigne de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort
+crédule, et qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui
+donner le commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du
+roi. Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de
+grande énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra
+fermement au parti <i>fanatique</i>, décidé à combattre et résister jusqu'à
+la mort. Les <i>fanatiques</i> sauvèrent la ville, la maintinrent libre et
+république; une ville vainquit la royauté.</p>
+
+<p>Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un
+des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un
+seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres,
+jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu,
+incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant
+intrépidement les redoutes des catholiques.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à
+loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville.
+Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de
+démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait
+amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses
+s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un
+siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes.
+Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France,
+Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun
+voulait se signaler. On donna <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> coup sur coup des assauts
+furieux. On essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait
+soi-même.</p>
+
+<p>On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon,
+avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas
+bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait,
+on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés,
+attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal
+obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient
+d'entrer dans ce guet-apens fratricide.</p>
+
+<p>Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants
+vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du
+parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint
+s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.</p>
+
+<p>Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de
+c&oelig;ur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais
+s'amusèrent à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles
+rouillées.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation
+polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On
+traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois
+républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait,
+ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout
+ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).</p>
+
+<p>Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de
+Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX
+n'étaient pour <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> rien dans la Saint-Barthélemy, et promit
+expressément la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais
+<i>pour la France même</i>. La crainte universelle qu'on avait de voir la
+maison d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit
+tout le monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et
+les luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc,
+prenant vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches
+Palatins, et il captait la petite noblesse par des discours
+démocratiques, des appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille
+effronterie. Le tout démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les
+Polonais eurent élu et furent arrivés à Paris.</p>
+
+<p>Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége
+inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son
+impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue
+d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté
+d'Orient.</p>
+
+<p>L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les
+longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises
+séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour
+empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait
+paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «<i>s'étant meslé de
+sa conscience</i>, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui
+avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)</p>
+
+<p>Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la
+plus folle ambition y paraît. On y voit <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> d'une part la
+pauvreté extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de
+l'argent; d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il
+lui faut tous les trônes.</p>
+
+<p>En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la
+voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou
+moins chimériques.</p>
+
+<p>Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec
+Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à
+Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre
+intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour
+Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince
+d'Orange.</p>
+
+<p>Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien
+mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau,
+qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui
+mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.</p>
+
+<p>Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de
+cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume
+d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se
+lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais
+cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance,
+convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main
+sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem,
+l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il
+céda en disant qu'il ne céderait pas: <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> «Non, écrit-il, nous ne
+vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit,
+nommant Charles IX <i>protecteur</i> de Hollande et maître de tout ce qu'il
+prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).</p>
+
+<p>Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12
+juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres,
+passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le
+dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe.
+Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui
+révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de
+franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à
+Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés,
+lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de
+quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos
+noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.»
+(Groen, IV. Appendice, p. 81.)</p>
+
+<p>Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus?
+C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi
+de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas,
+dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la
+Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui
+paya.</p>
+
+<p>L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les
+Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on
+donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).</p>
+
+<p>Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> d'avoir
+cherché appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.</p>
+
+<p>Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il
+avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient
+véridiques.</p>
+
+<p>La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la
+grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit
+arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le
+Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes
+provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait
+sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de
+sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par
+tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la
+réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas
+tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille
+hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils
+avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la
+justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec
+eux.</p>
+
+<p>«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour
+surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri,
+l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre,
+et la cour en resta couverte de confusion.</p>
+
+<p>Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que
+fallait-il faire? J'adresse cette question non <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> à M.
+Capefigue, mais aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette
+impulsion.</p>
+
+<p>Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais
+(<i>Démocratie de la Ligue</i>, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles
+paroles: «On a maintenant le secret de la <i>démocratie hypocrite du
+protestantisme</i>, c'était tout simplement une arme contre la royauté,
+une cuirasse pour la noblesse,» etc.</p>
+
+<p>Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec
+sévérité.</p>
+
+<p>M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que,
+quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases
+diverses que lui imposait la persécution, son essence est <i>la liberté,
+la démocratie, le principe antimonarchique</i>.</p>
+
+<p>Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi
+les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?</p>
+
+<p>Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même
+encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des
+morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de
+robe, d'artisans et de bourgeois.</p>
+
+<p>Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a
+conduit souvent à vouloir retrouver le <i>fédéralisme</i> de 93 dans les
+tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards
+des assassins.</p>
+
+<p>Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:</p>
+
+<p>La résistance protestante, <i>bien loin de couvrir le retour <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> à
+la royauté</i>, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des
+Girondins, fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue
+le synonyme du massacre et du guet-apens.</p>
+
+<p>La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement
+urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les
+droits des électeurs du <i>plat pays</i>.</p>
+
+<p>Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister.
+N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque
+dont la lutte fut un miracle.</p>
+
+<p>Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, <i>né peuple,
+essentiellement industriel pendant quarante ans</i>, ne se montre dans
+les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui
+puissent résister); mais, <i>au siècle de Louis XIV, son immense
+majorité est peuple encore, industrielle</i>, et la Révocation de l'édit
+de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.</p>
+
+<p>Que vois-je au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle? <i>Que le protestantisme seul nous donne la
+République</i>, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la
+grotesque caricature.</p>
+
+<p>Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.</p>
+
+<p>Le mot. C'est sous son influence que <i>république</i>, chose publique, mot
+appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre
+du gouvernement collectif.</p>
+
+<p>La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis
+deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et
+habile le plan d'une <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> constitution républicaine, <i>non pour
+s'isoler de la France</i>, mais, au contraire, pour la gagner et
+l'envelopper tout entière. États provinciaux tous les trois mois,
+États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques, qui
+payeront sans résistance la contribution générale de guerre.</p>
+
+<p>Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte
+de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province
+<i>comptera deux bourgeois pour un noble</i> (Popelinière, janvier 1575).
+La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en
+1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en
+fait, de trois cents ans.</p>
+
+<p>Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur
+action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.</p>
+
+<p>Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.</p>
+
+<p>Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du
+massacre, échappé d'un c&oelig;ur ému et grandi sous les poignards, qui,
+dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.</p>
+
+<p>Gaule et France, <i>Franco-Gallia</i>, c'est le titre de ce livre, qui, de
+Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul
+succès n'a été si grand jusqu'au <i>Contrat social</i>.</p>
+
+<p>L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir
+Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il
+appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie,
+puis contre la tyrannie même.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> droit romain.
+Loin de là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il
+doute fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire
+convienne à un monde tellement changé.</p>
+
+<p>Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des
+grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.</p>
+
+<p>Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa
+valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de
+telles m&oelig;urs, et non le droit du genre humain.</p>
+
+<p>Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes
+nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la
+terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué
+l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du
+fief.</p>
+
+<p>Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le <i>Contr'un</i>,
+écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute
+qu'il n'en courût des copies.</p>
+
+<p>Le livre de la Boétie fut intitulé <i>Le Contr'un</i>. Celui d'Hotman
+aurait pu s'intituler <i>Le Pour Tous</i>.</p>
+
+<p>Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.</p>
+
+<p>Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et
+montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a
+toujours eu) un <i>gouvernement collectif</i>.</p>
+
+<p>Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il
+s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces
+époques obscures, il <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> n'en a pas moins raison au total. Les
+chefs gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les
+empereurs carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement
+leurs évêques; les capétiens leurs pairs, etc.</p>
+
+<p>Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des
+parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire
+prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.</p>
+
+<p>Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté
+barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps,
+restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du
+monde.</p>
+
+<p>Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de
+républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux,
+scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un
+misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main
+audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir
+étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser
+chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou.
+Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent
+le sac et le pillage nocturne de cette maison.</p>
+
+<p>Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en
+janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse,
+jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait
+s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.</p>
+
+<p>À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches
+des ambassadeurs de Florence et les <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> papiers des Médicis, la
+France adorait la reine mère. Si les documents français
+n'établissaient le contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation
+de mensonge, et l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune
+personnelle dans une telle pauvreté publique, son maquignonnage de
+femmes (elle en envoie une à La Noue pour le mettre en son filet),
+tout l'avilissait, la rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le
+lui rendait à merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec
+Henri de Navarre pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers,
+1,177.)</p>
+
+<p>On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait
+régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et
+de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant
+général, Alençon avec les États généraux.</p>
+
+<p>Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus
+austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances
+politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus
+violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants
+pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des
+protestants.</p>
+
+<p>Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident
+La Mole alla tout dire à Catherine.</p>
+
+<p>Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête
+sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie
+qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le
+fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé
+par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span>
+furieux: «Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si
+prochaine?»</p>
+
+<p>Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui
+peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce
+(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une
+cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour
+son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de
+cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que
+cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles
+pour que son c&oelig;ur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle
+fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans
+ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même,
+qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles
+piqûres.</p>
+
+<p>Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le
+faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du
+Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra
+Martinengo, un de ses <i>bravi</i> italiens, assassins de profession. En
+Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord,
+elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert,
+<i>le tueur du roi</i>.</p>
+
+<p>Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient
+pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait
+paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette
+royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut
+pas davantage. Le <i>pays de sapience</i>, la politique Normandie, montra
+peu de disposition à <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> rentrer dans la carrière aventureuse des
+guerres de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les
+protestants, mais plus aisément encore les abandonnèrent. La seule
+forte résistance fut celle de Montgommery, qui tint dans Domfront.
+Catherine le prit par ruse, lui faisant dire par un de ses parents
+que, s'il capitulait, il ne serait remis qu'au roi qui le laisserait
+aller quelques jours après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle
+n'avait rien promis, qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui
+avait tué Henri II; elle joua l'inconsolable veuve, comme dans
+l'épitaphe hypocrite qu'on voit sous son urne (au Louvre). Ce mari
+qu'elle n'aimait point, et mort depuis tant d'années, lui redevint
+cher tout à coup. Elle fit montre de sa <i>vendetta</i>; le sensible
+c&oelig;ur de cette Artémise n'eut point de soulagement qu'elle n'eût vu
+elle-même en Grève le supplice de Montgommery.</p>
+
+<p>Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et
+du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un
+acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper
+et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se
+connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui
+serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au
+filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour
+les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De
+Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le
+jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère,
+répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été
+faire plaisir <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout
+tremblait, la reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé
+était en Pologne, et Charles IX était mourant.</p>
+
+<p>On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à
+Montgommery.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai
+il était mort.</p>
+
+<p>L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de
+plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile
+instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme
+trois choses:</p>
+
+<p>Premièrement, <i>que Charles IX voulait envoyer la reine mère en
+Pologne</i> rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout
+fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait
+très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur,
+n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son
+frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle
+pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop
+récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit
+partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et
+laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il
+était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath.,
+Lettres mss. de nov. 73.)</p>
+
+<p>Deuxièmement, De Thou affirme <i>que tout le monde croyait Charles IX
+empoisonné</i>. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien
+par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise,
+qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span>
+Henri n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs
+pensaient que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les
+portes du Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde
+Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>De Thou, en dernier lieu, assure <i>que les taches livides qu'on lui
+trouva dans le corps</i> firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu
+que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de
+larmes, dément expressément ce bruit.</p>
+
+<p>Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa
+mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et
+les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un
+revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille,
+s'entendre avec Montmorency.</p>
+
+<p>Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout
+moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.</p>
+
+<p>Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui
+manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances
+de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune
+reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.</p>
+
+<p>Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui,
+pour la France, de ne pas laisser de postérité.</p>
+
+<p>Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou,
+qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès
+qu'il serait roi, quel homme c'était.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Il ne se fiait point à sa mère<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Et ce ne fut pas à elle
+qu'il fit sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne
+qui lui eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses
+officiers de le recommander à mademoiselle Touchet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin
+catholique. (<i>Lettre ms. de Morillon à Granvelle.</i>) Les protestants,
+les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de
+Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il
+adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur
+la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on
+n'en sut rien que par elle.</p>
+
+<p>De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant
+dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des
+affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui
+il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.</p>
+
+<p>Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti
+sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le
+poursuivre à jamais. Il avait, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> par le massacre, dispersé par
+toute la terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie
+de préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des
+catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses
+satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant,
+commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre,
+aigu à son oreille.</p>
+
+<p>Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui
+le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le
+dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais
+pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient
+pourtant pas des chrétiens?»</p>
+
+<p>Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant,
+qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui
+furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique,
+durent lui traverser le c&oelig;ur d'une lame fine et pénétrante, plus
+qu'aucun stylet d'Italie.</p>
+
+<p>Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «<i>La France est à
+qui veut la prendre.</i>»</p>
+
+<p>Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous
+l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que
+par eux la France boirait la honte comme l'eau.</p>
+
+<p>Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée
+d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement
+toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra
+de l'argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en
+tirer un petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore
+Venise pour obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne
+veulent prêter, elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son
+crédit, celui de la France ne suffisant pas.</p>
+
+<p>À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour
+était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs
+manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui
+fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs
+jupes.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smaller">DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY<br>
+1573-1574</span></h2>
+
+<p>Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il
+brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma
+table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre
+cette &oelig;uvre?</p>
+
+<p>C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce
+siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers
+volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé
+trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de
+sang.</p>
+
+<p>Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est
+plus l'horreur seulement qui envahit <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> l'histoire. C'est la
+bassesse en toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout
+se rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le c&oelig;ur manque à
+l'historien.</p>
+
+<p>Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai
+force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées
+derrière moi.</p>
+
+<p>Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat,
+enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a
+coulé par torrents.</p>
+
+<p>Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de
+Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la
+veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce
+palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a
+inauguré les sciences de la nature.</p>
+
+<p>Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire
+des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé,
+consolé et guéri.</p>
+
+<p>Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la
+théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité
+qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à
+la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.</p>
+
+<p>C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la
+prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer
+seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins
+ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de
+bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> je m'arrêterai
+ici, je m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité,
+de vérité.</p>
+
+<p>Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux
+grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie
+humaine, si barbarement prodiguée.</p>
+
+<p>Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre,
+ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous
+trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»</p>
+
+<p>L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe
+Colomb,&mdash;l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut
+Servet.</p>
+
+<p>Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur
+identité. C'est la révélation de Paracelse.</p>
+
+<p>Parlons de celui-ci d'abord.</p>
+
+<p>Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher
+d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux
+mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant
+d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.</p>
+
+<p>Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les
+montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il
+fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au
+point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que
+ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la
+médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura
+qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet
+esprit fouille la terre, interroge les sources, converse avec les
+plantes, intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des
+vallées du Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.</p>
+
+<p>Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre
+tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour
+maîtresse.</p>
+
+<p>Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se
+défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda,
+d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de
+Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.</p>
+
+<p>Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue
+entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine
+est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.</p>
+
+<p>Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme
+peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un
+malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son
+chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous
+dire.»</p>
+
+<p>Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que
+celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la
+Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce,
+assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues
+fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la
+génération, Césalpin à assimiler les <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> semences végétales à
+l'&oelig;uf des animaux, à professer le rapport des deux règnes.</p>
+
+<p>M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant
+contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son
+livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la
+femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères,
+nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le
+premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à
+part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence
+souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un
+monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et
+sérieuse du <i>Fons viventium</i> (la source des vivants, la fontaine
+sacrée d'où court le torrent de la vie).</p>
+
+<p class="p2">L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La
+France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi,
+de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris?
+On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts
+hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse,
+et dans la main et dans l'esprit.</p>
+
+<p>Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534,
+quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le
+Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!</p>
+
+<p>Je dis <i>héros</i>. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles.
+Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> crime de disséquer.
+Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale,
+dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.</p>
+
+<p>Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans
+la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des
+corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque.
+Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit
+erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur
+les tombes.</p>
+
+<p>Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les
+pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent
+observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y
+veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs,
+ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par
+les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les
+ongles.</p>
+
+<p>Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.</p>
+
+<p>Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel &oelig;il
+perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable!
+Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait,
+décrivait.</p>
+
+<p>Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore,
+l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où
+cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie
+furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne
+manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans,
+avait vu l'homme le premier. Il enseigna à <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> Padoue, il imprima
+à Bâle (1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la
+grande impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'&oelig;uvre, que,
+pendant tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans
+la science par la description de Vésale et les planches du Titien.</p>
+
+<p>Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du
+grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de
+l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de
+Vésale furent très-probablement l'&oelig;uvre collective, le résumé des
+travaux communs de l'école de Paris.</p>
+
+<p>Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le
+siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est
+celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et
+la circulation du sang.</p>
+
+<p>Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce
+n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne
+l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.</p>
+
+<p>Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette
+question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal,
+ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela
+mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit
+ce mystère.</p>
+
+<p>À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui,
+baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les
+maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de
+<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était
+trouvé, décrit et imprimé.</p>
+
+<p>L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse
+carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la
+prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la
+circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué
+dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher.
+Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit
+toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires
+seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il
+en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire
+de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la
+découverte.</p>
+
+<p>La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se
+suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute,
+doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui
+semble la vie même.</p>
+
+<p>Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la
+trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut
+connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de
+délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du
+sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le
+bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé
+par l'attraction du c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Une larme du genre humain est tombée sur cette <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> page. Un
+transport de reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur
+sacrée saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création
+incessante du miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle en son fait dominant? La découverte de
+l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui
+trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui
+démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc.,
+fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la
+chirurgie.</p>
+
+<p>Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la
+Renaissance,&mdash;astronomique, chimique, anatomique,&mdash;par Copernick,
+Paracelse et Servet.</p>
+
+<p>Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la
+grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de
+l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»</p>
+
+<p>Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la
+lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle
+ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del
+Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en
+tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire,
+jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra
+mieux!»</p>
+
+<p>Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions
+colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et
+Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement,
+<i>l'éducation humaine de la science et de la nature</i>.</p>
+
+<p>Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants
+théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope
+obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du
+corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»</p>
+
+<p>Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la
+ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire
+de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la
+science nouvelle ne refît une scolastique.</p>
+
+<p>Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière
+que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon
+docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon.
+Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne
+voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du
+vieux monde, il fallait d'abord donner la <i>Fête de l'âne</i>, pour
+pouvoir dire ensuite avec la belle <i>prose</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Assez mangé d'herbe et de foin!<br>
+ Laisse les vieilles choses... Et va!</p>
+
+<p>Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir
+le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un
+remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait
+dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> courant
+populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces
+d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.</p>
+
+<p>Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie
+du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il
+entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit
+sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre
+est le rameau d'or.</p>
+
+<p>Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre,
+marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en
+apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui
+dominent tout: L'<i>exaltation de la vie</i>, l'impatience de l'homme pour
+se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée
+par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps
+énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer
+bientôt, l'invasion des spiritueux.</p>
+
+<p>Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les
+découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la
+<i>circulation de la vie</i>, la solidarité de l'être, l'infatigable
+échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont
+s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital
+du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on
+me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle
+s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.</p>
+
+<p>L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la
+Lumière. Deux énigmes poursuivent les <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> pèlerins sur tout le
+chemin; elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la
+<i>justice</i>, la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons;
+l'autre, c'est le mariage, la <i>femme</i>, ce n&oelig;ud essentiel des
+m&oelig;urs et de la vie.</p>
+
+<p>La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la
+double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce
+monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps
+seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.</p>
+
+<p>Le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme.
+<i>Non pars, sed totum.</i> L'éducation de la femme occupe le grand Luther,
+et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la
+littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le
+civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de
+l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des
+Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour
+venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du
+grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour
+lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les
+cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smaller">DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT<br>
+1573-1574</span></h2>
+
+<p>Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive
+étincelle, la <i>Gaule et France</i> d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il
+advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici,
+seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde
+détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.</p>
+
+<p>Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne.
+Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade,
+malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.</p>
+
+<p>Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit
+maintenant sous l'ombre mortelle <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de Philippe II. Le
+galvanisme des Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines
+de meurtre (la Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du
+diable, sont féconds, mais pour la mort seule.</p>
+
+<p>De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls
+ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince
+d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération
+qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y
+ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont
+et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires,
+secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent
+maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez,
+assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier.
+Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu
+petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»</p>
+
+<p>J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste,
+clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés
+des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si
+peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein
+cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à
+voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble
+qu'on ait mis la sourdine.</p>
+
+<p>Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite.
+Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera
+tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce
+bon <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du
+collége, du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé.
+Une époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une
+invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.</p>
+
+<p>Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On
+ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire?
+l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà
+pauvre, impuissante et sénile.</p>
+
+<p>Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en
+1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y
+entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu
+un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il
+élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un
+ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie
+sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le
+reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un <i>rictus</i> d'une
+hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en
+castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.</p>
+
+<p>Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau
+de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la
+dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque
+et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux
+mots.</p>
+
+<p>Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de
+président, voulait, pour récompense <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> du conseil de la
+Saint-Barthélemy, se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et
+chancelier de France. Mais il était marié; sa femme, Valentina
+Balbiani, ne l'arrêta pas longtemps; elle mourut après le massacre, et
+sa tombe en porte la funèbre date.</p>
+
+<p>Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde
+douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il
+lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour.
+C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces
+deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient
+plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier,
+qui viendra.</p>
+
+<p>Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce
+fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son
+âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on
+sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans
+consolation idéale; pas un trait d'immortalité.</p>
+
+<p>La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés,
+d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un
+fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses
+bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et
+tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé
+lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main,
+elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en
+soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit
+être un petit livret de prières qui, sans <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> cesse répétées, ne
+disent plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.</p>
+
+<p>La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits
+chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités
+galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant
+l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux
+nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain;
+elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute
+l'éternité.</p>
+
+<p>Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir
+sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son
+ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail,
+après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier,
+tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.</p>
+
+<p>Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte
+exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus
+une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois
+peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et
+sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet
+objet lugubre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers...
+Dessous, quoi? le néant.&mdash;Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu
+tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la
+vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre
+Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.</p>
+
+<p>&OElig;uvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur
+volontaire, d'outrage calculé à la nature... <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Assez, cruel
+artiste! assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non,
+il est implacable... La femme, reine fatale du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui l'a
+tant mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et
+qu'elle soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la
+poursuit dans l'humiliation dernière, la livre à la nausée,&mdash;ayant mis
+dans l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût
+anticipé du temps pourri qui va venir.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smaller">HENRI III<br>
+1574-1576</span></h2>
+
+<p>Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il
+s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la
+couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites,
+que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays.
+Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils
+amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la
+Russie. C'est le premier démembrement.</p>
+
+<p>En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du
+pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une
+fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi
+élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span>
+tout cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé,
+découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité
+héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan
+l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille
+mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout
+cela inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui
+faut se hâter.</p>
+
+<p>Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au
+grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait
+toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des
+honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de
+Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim
+et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer
+comme Philippe II.</p>
+
+<p>On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante
+hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de
+construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit
+asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter
+comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et
+changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux
+sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition,
+s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc,
+avec un doux éclat de perles.</p>
+
+<p>Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il
+traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y
+laissa le peu qu'il avait de <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> viril; ce qu'il rapporta en
+France ne valait guère qu'on en parlât.</p>
+
+<p>On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans
+difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à
+Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II,
+il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette
+prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère;
+elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute
+l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la
+petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui
+conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine
+n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre.
+Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force,
+sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider
+l'alliance des <i>politiques</i> et des protestants, c'est-à-dire de
+brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la
+royauté.</p>
+
+<p>Les <i>politiques</i> hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la
+Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit
+qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé,
+<i>protecteur</i> des églises protestantes, qui ne demandait que liberté
+pour tous, avec les États généraux.</p>
+
+<p>Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette
+folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux.
+Le vieux Montluc, qui était <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> la guerre incarnée, balafré,
+borgne, débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se
+perdaient, qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut
+plus guerrière que Montluc; elle opposa son <i>veto</i> à toute
+négociation. Et cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées,
+où la cour savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop
+heureuse d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.</p>
+
+<p>Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de
+prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre
+sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches,
+durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le
+voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner
+aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous
+arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et
+Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi
+m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre,
+le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»</p>
+
+<p>De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait
+produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé,
+comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa
+toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré
+un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied
+ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à
+travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau
+peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il
+regrettait <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se
+levait pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et
+mollement porté sur la Saône.</p>
+
+<p>La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en
+tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces
+processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux
+rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et
+lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier,
+et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était
+la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en
+Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une
+épouvantable tempête.</p>
+
+<p>Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter
+vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des
+processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de
+flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien
+plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait
+partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et
+de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal
+de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait
+la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les
+portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en
+releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit
+dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.</p>
+
+<p>Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent
+sérieusement étrillés. Damville vint, <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> sous le nez du roi, lui
+prendre Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques
+modérés avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant
+du prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait
+reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu
+en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion
+de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les
+rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus
+belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes
+mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les
+bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés
+d'Henri III.</p>
+
+<p>Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment
+la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.</p>
+
+<p>Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne
+le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur
+parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table
+vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par
+les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien
+refuser. Ordre aux secrétaires d'<i>acquitter</i> les dons du roi sans
+faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de
+signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux <i>acquits au
+comptant</i> qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III
+à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.</p>
+
+<p>Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> je dois
+dire pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que
+tous les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui
+donner. Le pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur
+romain, était revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce
+semble, usé jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en
+vieillissant deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes
+prennent la barbe. Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la
+métamorphose contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des
+ongles. Il aimait les parures de femmes, les parfums, les petits
+chiens; il prit les pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les
+grâces, et, comme elles, il aimait les jeunes gens hardis et
+duellistes, les bonnes lames, qu'il supposait plus capable de le
+protéger.</p>
+
+<p>Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France;
+tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris
+aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse
+extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.</p>
+
+<p>Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de
+juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les
+documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se
+taire en présence des propres lettres de Catherine<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a> qui démontrent
+<span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude,
+quand elle se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir
+et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se
+déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de
+Montluc et de tous les militaires.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son
+fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile
+à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait
+pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix
+sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une
+assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand
+mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le
+trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, <i>Revue rétrospective</i>, XVI,
+256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).</p>
+
+<p>Sage conduite qui serra le n&oelig;ud des protestants et des politiques.
+Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes,
+plus fortes que n'en fit jamais Coligny.</p>
+
+<p>Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne
+mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques.
+Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait
+mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la
+Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De
+Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on
+apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le
+venger.</p>
+
+<p>Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas
+bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait
+et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son
+sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait
+empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a
+conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!»
+Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé
+par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit
+six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).</p>
+
+<p>Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le
+dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en
+hâte; <i>son fils Alençon s'est sauvé</i> (lettre ms. du 18); toute la cour
+court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône
+à la tête des <i>politiques</i>.</p>
+
+<p>Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher
+d'apaiser son fils, de le tromper, de <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> diviser, s'il se peut,
+la nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près
+d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est
+plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575),
+elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu,
+vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son
+désespoir, n'aille au-devant de la mort.</p>
+
+<p>En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient
+uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu
+et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du
+monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme
+aux reposoirs (ou <i>petits paradis</i>) qu'on avait faits dans la ville et
+où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en
+croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé
+de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.</p>
+
+<p>Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour
+où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas,
+disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné
+des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son
+prisonnier délivré un médiateur.</p>
+
+<p>Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande
+qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux
+mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était
+offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent
+enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort
+superflues, l'une du fond du <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Languedoc, l'autre du Poitou,
+vinrent encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du
+parti catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir
+son duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr
+(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance
+pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom
+populaire de <i>Balafré</i>.</p>
+
+<p>Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les
+partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la
+bataille, il relevait le c&oelig;ur du roi, le refaisait brave et homme
+un peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.</p>
+
+<p>De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine
+Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment,
+importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.</p>
+
+<p>Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie,
+en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets
+ce qui se disait alors de ses amants innombrables, et
+très-spécialement de ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui
+se survivait, n'en était pas moins jaloux, plus mari que le mari, le
+spirituel et patient roi de Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour
+couvrir les faiblesses de son aventureuse moitié. Henri III s'emporta
+une fois jusqu'à vouloir jeter à l'eau une demoiselle de sa s&oelig;ur,
+trop serviable et trop complaisante.</p>
+
+<p>L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise;
+son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le
+30 octobre, prit un <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> parti violent, et se montra la vraie
+s&oelig;ur du roi de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans
+le couvent des Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de
+Vitaux, qui avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri
+III. Sans Du Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût
+fort aisément pardonné. Viteaux détestait Du Guast.</p>
+
+<p>La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au
+cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église.
+C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable.
+Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant
+la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient
+rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui
+facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de
+faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour
+lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si
+l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la
+nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant
+leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans
+souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut
+loyal. Du Guast fut tué le lendemain.</p>
+
+<p>Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve
+tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi
+devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait
+qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de
+garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi.
+Les étrangers vont entrer, et non-seulement les <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> huguenots,
+mais <i>les catholiques</i> (apparemment les Espagnols). «Sans la paix,
+jamais royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21
+novembre 1575).</p>
+
+<p>Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de
+livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et
+entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les
+reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri
+III semblait perdu.</p>
+
+<p>Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon,
+espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui.
+Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le
+roi, que tous quittaient.</p>
+
+<p>Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande
+défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la
+fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne
+voulait en tout cela que «<i>se servir</i> des huguenots». En même temps,
+par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout
+d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se
+fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.</p>
+
+<p>Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son
+cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant
+cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa
+manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des
+traités (6 mai 1576).</p>
+
+<p>L'article 1<sup>er</sup> n'était pas moins que <i>le démembrement de la France</i>.
+On refaisait Charles le Téméraire. Alençon <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> recevait tout le
+centre du royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.)
+Navarre avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien
+sûr que les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en
+effet, <i>ils vont avoir cinq gouvernements</i>. Des treize que comptait le
+royaume, trois peut-être resteront au roi.</p>
+
+<p>L'article 2 <i>constituait les protestants en une sorte de république</i>,
+ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places
+fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées.
+Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand
+déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des
+victimes.</p>
+
+<p>Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux
+qui l'avaient soulagé de sa royauté.</p>
+
+<p>Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, <i>les États
+généraux</i>, qui devaient emporter le reste.</p>
+
+<p class="p2">La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le
+monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smaller">LA LIGUE<br>
+1576</span></h2>
+
+<p>Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose
+dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière,
+spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement
+et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa
+bonne foi.</p>
+
+<p>Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit
+vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple.
+L'ancienne France avait beaucoup du caractère <i>savoyard</i>.» J'ajoute
+<i>irlandais</i>, <i>polonais</i>. Ces vieilles races catholiques nous aident à
+deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères,
+charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière;
+tout effort pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait
+infiniment à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu
+ordonnée, peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que
+l'austérité de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées
+(propreté fort économique) furent regardés de travers, comme une
+prétention d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi,
+était jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés
+n'eût eu qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré
+des foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce
+que disait <i>le bon moine</i>.</p>
+
+<p>On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des
+capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand
+Tolède envoya ici Loyola <i>étudier</i>. Encore plus populaires brillèrent
+sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce
+Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi
+pour <i>étudier</i>.</p>
+
+<p>Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie
+pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger,
+qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des
+casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit
+cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on
+croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les
+chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon,
+à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait
+plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et lui
+remit la charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier
+de cette royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier,
+la Chaise.</p>
+
+<p><i>Il fit croire tout ce qu'il disait</i>; cela, c'est la puissance même.</p>
+
+<p>On a vu que, le 24 août 1572, <i>on fit croire</i> que Montmorency, avec
+force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny,
+tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Le 25 août, <i>on fit croire</i> que l'épine refleurie indiquait la joie du
+ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les
+cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et
+décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.</p>
+
+<p><i>On fit croire</i>, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du
+fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues
+autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des
+Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).</p>
+
+<p>Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé
+jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux
+badauds épouvantés l'acte de la Ligue.</p>
+
+<p>Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire
+croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et
+subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là,
+en 1576.</p>
+
+<p>Reprenons les origines vénérables de la Ligue.</p>
+
+<p>De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté
+française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible,
+la suite dans la persécution, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> qu'eut la royauté espagnole. La
+tourbe ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un
+obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est
+le premier mot de la Ligue.</p>
+
+<p>Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives
+de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent
+les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a
+vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas,
+«n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.»</p>
+
+<p>La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand
+précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut
+frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par
+la commune.»</p>
+
+<p>Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.</p>
+
+<p>Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens
+ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de
+Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier
+pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se
+remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à
+Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577
+apparaît quinze ans plus tôt. <i>Premier acte de la Ligue</i>, en mai 1561.</p>
+
+<p>La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut
+arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur <i>capitaine</i> Henri
+en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les
+revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> du
+royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des
+bravi, des reîtres. <i>Voilà le premier trésor de la Ligue.</i></p>
+
+<p>C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville.
+Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient
+prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des
+moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe
+de l'évêché et des cures si puissantes de Paris.</p>
+
+<p>Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en
+savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et
+templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce
+qu'en doit au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle attendre le protestantisme.</p>
+
+<p>On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le
+principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes
+les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La
+violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le
+furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de
+ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable
+Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le
+Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes
+aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une
+poupée d'Henri III.</p>
+
+<p>À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais,
+Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et
+Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À gauche,
+rugissent Saint-Benoît, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Saint-Séverin, Saint-Côme,
+Saint-André-des-Arcs. <i>C'est la publicité de la Ligue.</i></p>
+
+<p>On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la
+Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les
+petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III,
+le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein
+paquet de vipères.</p>
+
+<p>On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du
+roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de
+Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui
+amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus
+profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs
+tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au
+parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une <i>revanche</i> des excès des
+protestants; que la Ligue catholique était aussi une <i>revanche</i>, une
+imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui
+plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps
+en ch&oelig;ur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité.</p>
+
+<p>La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre,
+original. Marquons bien les différences:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les unions protestantes sont les actes <i>défensifs</i> d'une minorité
+massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte
+<i>offensif</i> d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut
+lui retirer le couteau.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux
+unions protestantes qu'on lui assimile, <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> c'est la menace,
+l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques.
+Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est
+traité en traître, puni dans son corps et ses biens.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement,
+comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir
+judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine
+catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de <i>grand
+juge</i> pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la
+Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <i>Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue,
+telles qu'elles furent du temps de Clovis.</i> Appel direct à
+l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de
+fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de
+places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant
+qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.</p>
+
+<p>Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom
+d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger,
+ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale,
+l'appel à la dissolution.</p>
+
+<p>Voyons les ligueurs à l'&oelig;uvre. Un bon marchand de Paris, le
+parfumeur La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au
+Châtelet, s'en vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que
+la Picardie, donnée à Condé par le traité, forme une association <i>pour
+le roi</i>, pour maintenir son autorité, mais <i>sous la <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> réserve</i>
+du serment qu'il fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie).
+Paris, menacé d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus
+sujet que la Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un
+capitaine.»</p>
+
+<p>«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,»
+c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils
+mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin
+qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont
+cueillies.»</p>
+
+<p>À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin,
+pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur.
+Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan
+d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.»</p>
+
+<p>Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent
+les La Trémouille. Et de là partout.</p>
+
+<p>Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient
+partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de
+trente mille hommes.</p>
+
+<p>Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la
+<i>majorité</i> du royaume, pour la <i>presque totalité</i>. Il s'en fallait
+terriblement. La France était fort <i>politique</i>. Si les choses eussent
+été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur.
+Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils
+devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une
+vérité à force d'audace.</p>
+
+<p>Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue.
+Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> avec leur finasserie
+qui si souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile
+épouvantail pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la
+parole qu'on leur avait donnée.</p>
+
+<p>Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement
+importante. Il négociait en Italie pour faire venir les <i>Gelosi</i>,
+excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de
+Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient
+d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en
+était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États
+généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le
+destin de la France.</p>
+
+<p>Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce
+jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le
+collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait
+par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine,
+s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût
+enviée.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CHAPITRE VII<br>
+<span class="smaller">LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS<br>
+1576-1577</span></h2>
+
+<p>Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son
+extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et
+surtout le <i>Prince</i>. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain
+remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de
+Blois.</p>
+
+<p>Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle
+disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les
+ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que
+des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce
+parti même une simple minorité.</p>
+
+<p>Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la
+réalité des choses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel,
+mais fini, usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son
+médecin Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des
+singularités tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son
+sacre de Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des
+monnaies à son effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir
+subit d'en faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long;
+cette <i>envie</i>, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la
+fin il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de
+chemise.</p>
+
+<p>Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux
+rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les
+côtés sales de la domesticité, ses <i>bravi</i>, ses mignons, tous
+rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par
+an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était
+trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls
+pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le
+roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé
+pour lui en emprunter deux.</p>
+
+<p>Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines
+d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des
+États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la
+moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une
+dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la
+guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou
+de moins, à partager <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> en famille. Les catholiques attrapés, on
+rira, et l'on tâchera d'attraper les protestants.</p>
+
+<p>C'était une farce de pages, une scène des <i>Gelosi</i> qu'on voulait jouer
+aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.</p>
+
+<p>Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle
+favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle
+s'en servirait pour donner la France <i>à ses parents</i> de Lorraine.
+C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les
+cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout
+doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis.
+Il s'était mis pour la première fois à <i>ouvrir les paquets</i> lui-même.
+De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.</p>
+
+<p>Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir <i>son petit
+rôlet</i>, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et
+haranguant les députés un à un, jurant <i>qu'il ne voulait plus qu'une
+religion</i> dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y
+contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à
+vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait
+accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse.
+Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était
+majeur et saurait se faire obéir.</p>
+
+<p>Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue
+le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui
+emportât le pouvoir, la royauté même.</p>
+
+<p>Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Un
+certain avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à
+Rome avec un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises.
+Descendus de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du
+Saint-Siège, ils devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets.
+Ceux-ci étaient frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de
+Guise, chef de la Ligue, devait achever l'extermination du
+protestantisme, traiter le duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos,
+tondre le roi, et régner en soumettant la France à Rome.</p>
+
+<p>Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui
+venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre
+ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et
+transmis à Philippe II.</p>
+
+<p>La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé <i>trouve</i> un
+matin sur son bureau une proposition anonyme.</p>
+
+<p>C'était simplement la demande <i>que le roi admît comme lois</i> tout ce
+qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même
+qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la
+noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que
+l'abolition de la monarchie.</p>
+
+<p>Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en
+faisant de ces trente-six un simple comité <i>consultatif</i>. Puis il
+stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les
+<i>deux autres ensemble n'auraient qu'une voix</i>. La proposition étant si
+peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span>
+qu'il n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.</p>
+
+<p>Premier échec de la Ligue.</p>
+
+<p>N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent
+l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre
+sans lui rien donner pour la faire.</p>
+
+<p>La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait
+tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait
+exposé sa vie pour la vraie religion, <i>pour quoi elle était bien sûre
+d'aller en paradis</i>; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé;
+que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même
+vivre.</p>
+
+<p>Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle
+se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea
+elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse
+(<i>qu'il n'y eût plus qu'une religion</i>).</p>
+
+<p>Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené
+leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en
+cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît
+<i>sans guerre</i>.</p>
+
+<p>Sept autres gouvernements mirent seulement <i>par les meilleures voies,
+les plus saintes</i>, mot plus vague, qui cependant indiquait assez
+clairement des intentions pacifiques.</p>
+
+<p>Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des
+dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent
+catholique Nevers, qui partout <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> prêchait la <i>croisade</i>. «Eh!
+mon cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à
+Constantinople?»</p>
+
+<p>Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient
+refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue,
+assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine,
+Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul
+gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!</p>
+
+<p>L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que
+plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens
+de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation
+pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas
+aux États généraux.»</p>
+
+<p>La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.</p>
+
+<p>Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).</p>
+
+<p>Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.</p>
+
+<p>Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.</p>
+
+<p>«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord
+paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût
+qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa
+pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on
+lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop
+clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine.
+Refusé. «Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du
+leur, ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie,
+non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même
+chose.</p>
+
+<p>Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres
+essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des
+trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du
+roi. Le Tiers n'y consentit point.</p>
+
+<p>La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère
+forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine
+brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les
+Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du
+roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles.
+Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés,
+abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à
+Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des
+Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce
+côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: <i>la
+suppression des deux Ligues</i>, protestante et catholique (Bergerac, 17
+sept. 1577).</p>
+
+<p>Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les
+villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église
+par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour
+garantie, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> les huit places promises seront gardées pendant six
+ans.</p>
+
+<p>Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux
+Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour
+supprimées.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smaller">LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a><br>
+1577-1578</span></h2>
+
+<p>Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé
+<i>Herculès</i>, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit
+au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune
+soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de
+ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait
+de rien entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien,
+sous un masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la
+simplicité militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant,
+grossier, sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).</p>
+
+<p>La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des
+moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres
+(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit
+Philippe II.</p>
+
+<p>Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait
+démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui
+conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne
+«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se
+laissant peu voir, <i>donnant peu et tard</i>.»</p>
+
+<p>Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers
+ne perdirent pas moins de 58 p. 100.</p>
+
+<p>Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de
+Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et
+il y retourne. <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua
+précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné
+l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il
+put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en
+frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient
+des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés
+qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment
+de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son
+système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait
+rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses
+créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour <i>ses
+pensionnaires</i>, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans
+toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là
+ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment
+cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an
+après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc
+d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il
+n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui
+manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par
+écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les
+Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et
+les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.</p>
+
+<p>Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le
+trouvaient plus que tiède, presque aussi <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> froid qu'Henri III.
+Froid, et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec
+l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis
+(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour
+le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par
+exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se
+déclaraient contre l'invasion espagnole.</p>
+
+<p>On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape
+Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de
+Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec <i>les
+prêtres espagnols</i> (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus,
+dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle
+agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,
+quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).</p>
+
+<p>Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative,
+pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une
+impulsion anonyme.</p>
+
+<p>Trait particulier de l'époque, <i>la personnalité périt</i>. Il faut
+chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde
+ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.</p>
+
+<p>Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la
+décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la
+création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1<sup>o</sup>
+Malgré Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en
+Angleterre (1578); 2<sup>o</sup> Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et
+contre ses intérêts, d'établir Guise en <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> Angleterre, sauf à
+chasser l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).</p>
+
+<p>Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se
+caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur?
+Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.</p>
+
+<p>Dirai-je au <i>Gesù</i> de Rome? Mais l'action principale est bien autant à
+Paris.</p>
+
+<p>Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart
+des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et
+leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires
+humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.
+Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.</p>
+
+<p>Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal
+de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau
+monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs
+atroces des guerres civiles qui vont venir?</p>
+
+<p>Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux
+curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de
+réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché,
+tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands
+foyers de la Ligue.</p>
+
+<p>En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en
+persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous
+l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les
+nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles.
+Les honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères
+de stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au
+c&oelig;ur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au
+profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont
+des jésuites.</p>
+
+<p>À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de
+romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme <i>exercices
+spirituels</i> d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente
+la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en
+occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue,
+qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette
+plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est
+que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en
+sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir.
+Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la
+pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.</p>
+
+<p>Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand
+Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux
+sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il
+n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur
+grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise
+qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les
+<i>flagellants</i> aux comédies.</p>
+
+<p>La seconde puissance par laquelle ils agirent, et <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> que le
+clergé fut encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais
+ailleurs <i>la vaccine de la vérité</i>.</p>
+
+<p>Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé
+s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en
+venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne,
+leur Koster enseignera Copernick <i>d'une manière également instructive
+et agréable</i>. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en
+eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils
+l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick <i>agréable</i>
+ajournera Galilée.</p>
+
+<p>Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un
+sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à
+eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus
+trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il
+se promène en vain pour recruter un écolier.</p>
+
+<p>Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir
+les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse
+mécanisation des <i>humanités</i> qui les rend si peu vitales, a des
+résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais
+laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec
+bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.</p>
+
+<p>Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient
+souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers,
+Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span>
+jasent, ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à
+jamais.</p>
+
+<p>La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions
+immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand,
+qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils
+les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur
+appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et
+dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,
+jeter les bases profondes de leur &oelig;uvre capitale, la Guerre de
+trente ans.</p>
+
+<p>En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par
+les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et
+par l'intrigue, et par l'enseignement.</p>
+
+<p>Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans,
+élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération
+qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les
+séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et
+Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.</p>
+
+<p>Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la
+direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde
+catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans
+les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le
+Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de
+France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.</p>
+
+<p>Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> mais,
+comme on va voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte
+à Philippe II.</p>
+
+<p>Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être
+cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout
+un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman
+qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et
+élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on
+le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé
+au moins par la jalousie!</p>
+
+<p>On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme
+l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore
+sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre
+des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des
+succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire
+de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son
+profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste
+du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui
+battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens
+(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par
+Strozzi, dont personne ne parla.</p>
+
+<p>Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous,
+rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui
+donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font
+penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus
+la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le
+cardinal) étaient alors en Italie. Le lien <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> se forme, lien
+d'amitié, qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône.
+Les uns disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il
+vaudrait mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de
+Tunis, font écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son
+frère cette royauté de Barbarie.</p>
+
+<p>Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il
+éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un
+espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don
+Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand
+projet de la royauté.</p>
+
+<p>En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire
+d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était
+alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de
+Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi.
+Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don
+Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit
+plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une
+aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.</p>
+
+<p>Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises.
+C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète
+alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître)
+<i>pour la conservation</i> des deux couronnes. L'un eût <i>conservé</i>
+Philippe, comme l'autre <i>conservait</i> Henri III.</p>
+
+<p>Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner,
+disait-il, les fonds nécessaires. Mais <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> ces fonds ne vinrent
+jamais. Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou
+d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire,
+se désespérât et mourût de faim.</p>
+
+<p>Il arrivait juste au moment où les Belges imitaient la Hollande et
+rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé
+Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour
+les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement
+horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue
+au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée.
+Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui
+le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la
+révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape
+à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition
+d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et
+légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou <i>autre des siens</i>. Il ne
+bougea pas.</p>
+
+<p>Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape
+plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la
+chose, disant aux États de Belgique que, <i>Don Juan étant l'homme de Sa
+Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de
+rester sous tout autre prince</i>, même catholique (De Thou). Ils se
+laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers.</p>
+
+<p>Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis
+de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et
+d'emmener ses Espagnols <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> <i>par mer</i>. Mais ils dirent toujours
+<i>par terre</i>, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.</p>
+
+<p>Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers
+soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier?</p>
+
+<p>Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne?</p>
+
+<p>Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait
+son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena,
+on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même
+lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo
+(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1<sup>er</sup> octobre.</p>
+
+<p>En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba
+malade au siége de Philippeville, de <i>fatigue</i>, dit-on, <i>et de
+désespoir</i>.</p>
+
+<p>Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de
+sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste
+succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait
+avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux
+côtés.</p>
+
+<p>Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur
+l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.</p>
+
+<p>«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait
+fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.</p>
+
+<p>Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son
+roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta
+le prince d'Orange, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> et pensait à se proposer pour épouser
+Élisabeth en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas.
+Élisabeth était femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de
+Lépante, eût bien aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid,
+hideux de petite vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada,
+Van Reydt, la vie de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen,
+VI, 452).</p>
+
+<p>Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance
+secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans
+aucune raison sérieuse.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE IX<br>
+<span class="smaller">LE GESÙ.&mdash;PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a><br>
+1579-1582</span></h2>
+
+<p>Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été
+Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était
+un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à
+l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux
+passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever
+l'enseignement catholique et par <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sa faiblesse paternelle
+pour un bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande
+(1579).</p>
+
+<p>Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le <i>Gesù</i> dans
+des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des
+cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À
+l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et
+on appela le nouvel établissement le <i>séminaire de toutes les
+nations</i>.</p>
+
+<p>De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les
+colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui
+n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai,
+foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière
+d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut
+recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le
+maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une
+centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent
+l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait
+l'Irlande.</p>
+
+<p>Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de
+Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et
+d'Angleterre. Philippe II parvint <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> à le détourner vers la
+croisade d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit
+bientôt la succession portugaise. Il appela les Jésuites en première
+ligne au conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur
+le Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre
+Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition
+irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de
+l'île, et finit misérablement.</p>
+
+<p>Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils
+cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune
+ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583,
+sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre
+d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on
+s'en serait servi.</p>
+
+<p>Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir
+sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire
+XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur
+que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint,
+beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la
+Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.</p>
+
+<p>Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les
+prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont
+unité parfaite sous un masque varié.</p>
+
+<p>Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin,
+aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et
+qui n'en obtient pas moins <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de la Savoie la persécution des
+Vaudois. Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire,
+des docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les
+missions contre Élisabeth.</p>
+
+<p>De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes
+(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec
+toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux
+ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis
+éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils
+avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace
+(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment
+dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.</p>
+
+<p>Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité
+stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est
+examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre,
+on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes,
+leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et
+voulues.</p>
+
+<p>Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la
+<i>Monarchie visible de l'Église</i>, qui avilit les évêques, scandalisait
+beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette
+doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques
+digérant difficilement le principe du <i>tyrannicide</i>, quelques
+confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de
+l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre
+Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Cette doctrine du <i>tyrannicide</i> se forma dans leurs
+séminaires par un éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux
+esprits peu associables. D'une part, tout prince <i>excommunié</i> n'est
+plus prince, n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le
+feu, l'air, en un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa
+vie est à qui veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les
+Jésuites ne manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les
+citations latines des meurtres républicains des <i>tyrans</i> de
+l'antiquité; ils les trouvaient toutes faites dans le fatras du
+cordelier Jean Petit, pour justifier en 1409 la mort du <i>tyran</i>
+d'alors.</p>
+
+<p>Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.</p>
+
+<p>Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de
+leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour
+autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le
+maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put
+commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange
+et le tyran Henri IV.</p>
+
+<p>Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point:
+quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était
+Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces
+doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins,
+fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en
+droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut
+tuer, c'est le tyran <i>illégitime</i>.» En Espagne, le casuiste Toledo
+reproduit la distinction. Toute la matière enfin est <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>
+splendidement élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut
+s'appeler un manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant
+(Philippe III).</p>
+
+<p>Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de
+cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce
+distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de
+l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant
+la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait <i>active</i>; on
+lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la
+selle, la mort ne sera que <i>passive</i>, etc.</p>
+
+<p>Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces
+sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main
+des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique
+qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des
+<i>Exercitia</i> d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent
+un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur
+charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse
+captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de
+donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une
+émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils
+maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la
+tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle
+prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de
+jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à
+Madrid, de Vienne à Anvers, se <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> mouraient d'amour pour elle,
+de fureur contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou
+le prince d'Orange, contre tous les protestants.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et
+que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.</p>
+
+<p>Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se
+former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion
+tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises
+qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef
+des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites,
+la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la
+mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit
+d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue,
+parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.</p>
+
+<p>Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à
+leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la
+vieille cause, en réalité, perdait.</p>
+
+<p>La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des
+modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une
+assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de
+Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France,
+on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas
+catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et
+taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient
+Londres et <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> tout à l'heure Amsterdam. La petite,
+indestructible Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake,
+de Raleigh et de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais
+l'espoir du monde.</p>
+
+<p>Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant.
+On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce
+qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait
+impossible.</p>
+
+<p>Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour
+détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve,
+c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au
+pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et
+impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques
+anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait
+ajourner l'exécution d'Élisabeth.</p>
+
+<p>Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de
+Philippe II.</p>
+
+<p>Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré
+Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait
+beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez,
+la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait
+la sienne), il semblait fort auprès du roi.</p>
+
+<p>Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle
+de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait
+moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On
+lui insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis
+de longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que
+Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.</p>
+
+<p>En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la
+princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières
+mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le
+prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est
+pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en
+Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera
+l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.»
+(Groen, VII, 166.)</p>
+
+<p>Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient
+obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du
+roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on
+spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a
+voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un
+voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance;
+il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui
+plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon
+patriote, et <i>il est le tyran</i> du peuple.</p>
+
+<p>Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites
+enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est <i>le meurtre des
+tyrans</i>.</p>
+
+<p>C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est
+plus nommé <i>Herculès</i>, mais <i>Mucius</i>, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> étant appelé alors à
+d'autres vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de
+Tarquins.</p>
+
+<p>La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à
+merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un
+brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la
+phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se
+dénonce et devient claire, comme &oelig;uvre de Loyola.</p>
+
+<p>Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse
+assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme
+voleur celui <i>qui jamais ne voulut manier les fonds publics</i>, et comme
+assassin le <i>chef du parti de l'humanité</i>.</p>
+
+<p>Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince
+d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de
+la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple,
+vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors.
+À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste,
+vénérable, dans l'avenir.</p>
+
+<p>Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom
+d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des
+catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on
+les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en
+corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats
+pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la
+vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices
+atroces qui étaient alors en usage.</p>
+
+<p>Mais revenons à la France. C'est du séminaire de <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Reims,
+fondé par les Guises, que partent en 1579 les conspirateurs
+d'Angleterre. Et c'est de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la
+clientèle de cette maison, que, la même année, part pour l'Écosse,
+ainsi que nous avons dit, un Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune
+homme qui captera le jeune roi, et fera périr le régent Morton, allié
+d'Élisabeth. Roman bizarre, improbable, chimérique, qui se vérifia
+pourtant à la lettre, dans une rapidité terrible. Aubigny aborda en
+septembre 1579, réussit, plut et charma, fut maître; en moins de
+dix-huit mois, ce doux et charmant Aubigny put décapiter Morton.
+Élisabeth avait perdu toute influence sur l'Écosse, et les Guises, par
+leur Aubigny, tenaient le trône de l'Écosse.</p>
+
+<p>Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme
+d'inertie les arrêtait, celle du parti <i>politique</i>, qui, sans même
+remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.</p>
+
+<p>Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils
+tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore
+Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en
+conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.</p>
+
+<p>Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se
+brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que
+désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561
+de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés,
+objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la
+prière même du clergé, qui voulait <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qu'on empruntât pour
+faire la guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait
+arrêter tout commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers,
+qui étaient des pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable
+émeute allait éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple
+courait les rues, comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns
+voulaient que l'on prît les armes. Le prévôt des marchands alla
+demander secours au Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner
+l'arrestation des pères du concile, du moins de leur défendre de
+sortir de Paris. Le roi les fit venir, irrités, mais effrayés, et
+obtint d'eux qu'ils payeraient au moins dix années encore.</p>
+
+<p>Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons
+ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit
+pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en
+état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse,
+était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances
+avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile,
+intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface
+VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par
+Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas
+de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne
+pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir
+chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses.
+À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral,
+d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de
+Metz, Toul et <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Verdun, l'établissant à la porte de la
+Lorraine, chez les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées
+qui venaient d'Allemagne.</p>
+
+<p>Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant
+soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara
+l'&oelig;uvre du président Brisson, la première codification de nos lois,
+appelée le <i>Code</i> Henri.</p>
+
+<p>Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu
+qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il
+n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les
+fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.</p>
+
+<p>Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du
+siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours
+plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.</p>
+
+<p>Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un
+siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les
+provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient
+voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis
+XII.</p>
+
+<p>Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement.
+Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen
+et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places
+qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III
+essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en
+révélant à Navarre les galanteries <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> de sa femme, qu'il savait
+parfaitement. Il réunit tout contre lui (<i>Guerre des amoureux</i>,
+novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit
+Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et
+de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du <i>vert
+galant</i>.</p>
+
+<p>Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou.
+Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins
+au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de <i>sa faiblesse
+pour les hérétiques</i> (26 novembre 1580).</p>
+
+<p>On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère
+entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas,
+Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et
+nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la
+Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient
+être maîtres de l'Europe.</p>
+
+<p>La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et
+trouva qu'en remontant au milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, un de ses ancêtres
+avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux
+Açores.</p>
+
+<p>Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son
+argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur
+époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie
+était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti
+protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du
+candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la
+France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il
+était parvenu <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à tirer des États l'acte qui leur coûtait le
+plus, la déchéance de Philippe II.</p>
+
+<p>Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais
+attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui
+agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce
+fut un coup de foudre.</p>
+
+<p>À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du
+roi.</p>
+
+<p>Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. <i>Et
+nunc erudimini qui judicatis terram.</i></p>
+
+<p>L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français
+Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan
+magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des
+catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du
+mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de
+malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force,
+ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable
+dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres
+d'assassinat, et lui mit ce signe: <i>Assassin.</i></p>
+
+<p>Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours
+l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de
+crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont
+les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils
+viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement:
+<i>Assassin.</i></p>
+
+<p>En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une
+force, en révolution, de mépriser l'ennemi. <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Si nos jeunes
+soldats de 93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les
+trouvaient ridicules. Les chansons sur les <i>Kaiserlich</i> et les
+Prussiens commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes.
+L'insolence calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande
+portée. Elle enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des
+victoires que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes
+les mers.</p>
+
+<p>Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de
+silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique
+figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II
+amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment <i>un Jupiter</i>
+incestueux et libertin.</p>
+
+<p>Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le c&oelig;ur
+de Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment
+ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se
+vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence
+cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune
+Antonio Perez!</p>
+
+<p>Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la
+princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le
+manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.</p>
+
+<p>Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde
+par la grandeur et l'audace de ses entreprises?</p>
+
+<p>Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de
+l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients
+révolutionnaires par lesquels <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> il se recréa, du fond de sa
+banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le
+peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur
+les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise
+désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).</p>
+
+<p>Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi
+la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et
+déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui
+pourtant parut si nouveau: <i>que les rois sont faits pour les peuples</i>,
+et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois.
+Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent
+formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un
+peuple, contre le premier roi du monde.</p>
+
+<p>La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait
+d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de
+France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la
+révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant
+contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y
+tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur
+Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande
+si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs
+complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.</p>
+
+<p>Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV,
+Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi
+très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs
+tentatives si fréquentes <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de révolte dans le Nord et en
+Irlande, cinq seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à
+partir de 1580, son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui
+montra qui, de tous côtés, marchaient à elle, et d'un concert
+persévérant, systématique, visaient à lui ôter la vie.</p>
+
+<p>Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la
+reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive
+même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc
+d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des
+Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques
+au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle
+l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle
+croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri
+III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.</p>
+
+<p>Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais.
+Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des
+Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant,
+l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent
+d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait
+scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise
+pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville
+libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal
+qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.</p>
+
+<p>Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Allen, pour
+ramener l'opinion, fit une touchante apologie des missions des
+Jésuites, qui n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir
+l'Angleterre, de consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée
+de toucher à l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un
+des exécutés, le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il
+n'avait jamais passé un jour sans prier <i>pour la reine</i>.&mdash;«Pour quelle
+reine?» lui dit-on.&mdash;«Pour la reine Élisabeth.»</p>
+
+<p>Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le
+travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.</p>
+
+<p>Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81,
+le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient
+tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et
+d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait
+l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir
+entraîner Philippe II.</p>
+
+<p>Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le
+poignarde; un moment on le croit mort.</p>
+
+<p>C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la
+mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme,
+dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques,
+n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble
+et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un c&oelig;ur traître
+comme son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de
+Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort
+de <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment
+lugubre, menacé d'une mort infaillible et comme entouré de
+l'assassinat, il se trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.</p>
+
+<p>En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune
+dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle
+épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était
+étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et
+l'extraordinaire beauté de c&oelig;ur. Elle donna au grand homme, dans
+cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui
+l'image, l'âme même de Coligny.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> CHAPITRE X<br>
+<span class="smaller">LA LIGUE ÉCLATE<br>
+1583-1586</span></h2>
+
+<p>On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte
+qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt
+subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria:
+«Vive la reine!»</p>
+
+<p>Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents
+ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582),
+où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si
+entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous
+disons: «Vive Élisabeth!»</p>
+
+<p>La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II.
+Maintenant à l'Angleterre de défendre <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> le monde! La tête
+d'Élisabeth est le palladium commun des nations.</p>
+
+<p>Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un
+concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises.
+Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les
+missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse,
+qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace
+Élisabeth.</p>
+
+<p>Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres
+et des assassinats.</p>
+
+<p>On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à
+Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien
+accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme;
+le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses
+meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du
+siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à
+faire tuer le prince d'Orange.</p>
+
+<p>La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes
+et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la
+forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la
+clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la
+reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans
+Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme
+où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la
+guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement
+d'Angleterre n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments
+tous deux jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal.
+Habituellement assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils
+trouvaient naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui
+l'on faisait un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime
+imprudence de les recevoir en Hollande malgré les États généraux.</p>
+
+<p>Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après
+l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises
+et du prince de Parme pour assassiner Alençon.</p>
+
+<p>Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des
+Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant
+mieux.</p>
+
+<p>Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne
+pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie.
+Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était
+caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce
+bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce
+qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il
+lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le
+prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait
+passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des
+assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il
+donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais
+du complot universel de guerre, de guerre civile, que les <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
+Guises et l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux
+de la Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut
+épouvanté, voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en
+main le secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre
+lui.</p>
+
+<p>Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de c&oelig;ur et de morale,
+la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde
+d'indignation, réveillé tous les c&oelig;urs. Il n'en fut pas ainsi.
+L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les
+résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine
+ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public
+n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de
+Parme, n'en poursuivit que mieux son &oelig;uvre stratégique sur les
+Belges, abattus, effrayés et lassés.</p>
+
+<p>Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour,
+n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces
+grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la
+lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur
+situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès
+sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le
+parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les
+Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant
+Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur
+échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative,
+audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans
+Philippe II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de
+Reims, le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent
+et des armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre
+côté. On était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée
+par Guise et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec
+des soldats allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en
+tout. Guise voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.</p>
+
+<p>Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II.
+Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols.
+Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur
+atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait
+méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de
+l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer
+deux mille moines.</p>
+
+<p>Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre
+sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à
+Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou
+qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes,
+mais que la saison était avancée, l'Angleterre <i>trop froide</i>, qu'il
+fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se
+perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais
+qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques
+anglais qu'après l'invasion, <i>si les Espagnols ne partaient, lui-même
+aiderait à les chasser</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait
+rien faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement
+étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise.
+Défiance sage mais qui fit tout manquer.</p>
+
+<p>Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre
+si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on
+était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.</p>
+
+<p>Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur
+d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les
+complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa
+basse perfidie d'assassin.</p>
+
+<p>L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence
+dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De
+Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis.
+Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend
+contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir
+d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la
+messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À
+grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance
+du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans
+la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme
+popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard,
+spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue
+d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser
+sa mort, et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand
+homme avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se
+reposer sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se
+remet à un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre
+enfant, très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir
+douteux qui rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le
+dangereux Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens
+sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux
+gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des
+canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des
+Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit
+ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la
+force, où? aux pieds d'Henri III!</p>
+
+<p>Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre
+personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue
+elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.</p>
+
+<p>Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le
+dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères;
+il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa
+famille.</p>
+
+<p>Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une
+chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était,
+elle les voulait toujours, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> et détestait les deux vizirs,
+Épernon et Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui
+faisaient croire qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre
+sur le trône <i>ses parents de Lorraine</i>. Étrange aveuglement. Cette
+femme de tant d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient,
+que les Guises travaillaient pour eux.</p>
+
+<p>Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui
+allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la
+vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher,
+de la prier d'intervenir.</p>
+
+<p>Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la
+troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le
+monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il
+n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.</p>
+
+<p>L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la
+grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui
+eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y
+eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait
+force, tout lui échappait.</p>
+
+<p>Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et
+Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce
+que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la
+conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne
+menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à
+la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> n'aurait jamais
+rien, ne parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose
+pour lui, mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De
+Thou, lib. 81).</p>
+
+<p>Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à
+s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31
+décembre 1584.</p>
+
+<p>Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la
+France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi
+de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince
+catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.</p>
+
+<p>Cet acte d'<i>Union</i> fut la porte par où l'Espagne entra en France.</p>
+
+<p>L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse?
+Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y
+entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent
+fort bien que ce n'était qu'un acte politique.</p>
+
+<p>Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui
+offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le
+paraissait?</p>
+
+<p>Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon
+catholique, pénitent des Jésuites. De c&oelig;ur et de nature, il avait
+une vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux
+catholiques un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la
+Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un
+homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait
+bien vu déjà les <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> faciles revirements; il s'épuisait à dire
+<i>qu'il ne demandait qu'à s'instruire</i>, que d'avance il se soumettait à
+ce que déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la
+vérité, etc., etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient
+fort pensifs.</p>
+
+<p>Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique.
+Nous avons eu raison de terminer en 1572 les <i>guerres de religion</i>.</p>
+
+<p>Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est
+que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six,
+après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en
+travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années
+pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces
+pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les
+mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de
+la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!</p>
+
+<p>Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord,
+entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir
+employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en
+Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté
+de le croire un peu fou.</p>
+
+<p>Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son
+compte la conquête du Portugal et des Açores.</p>
+
+<p>Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il
+faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des
+comparaisons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue
+d'une manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer.
+Il voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur
+qu'ils ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et
+n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante
+mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille
+francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti;
+c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par
+l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.</p>
+
+<p>Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu.
+Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés
+de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.</p>
+
+<p>Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2
+janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il
+agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente,
+bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue <i>est
+celui même de l'Évêché</i>; l'évêque était toujours Gondi, le frère du
+conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? <i>L'achat des
+armes.</i> Déjà on projetait les Barricades.</p>
+
+<p>Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou
+encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de
+Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour
+rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y
+joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la
+Grâce agit; les chefs des confréries, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> appelés au conseil,
+furent très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps,
+d'excellents instruments.</p>
+
+<p>Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les
+machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne
+tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.</p>
+
+<p>Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour
+brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille
+étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait
+encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs,
+on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec
+force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour
+expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme
+le Béarnais va traiter les bons catholiques.»</p>
+
+<p>Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les
+hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple
+enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever
+Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après,
+viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en
+émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à
+Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque
+affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait
+l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et
+Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et
+le pousser à accepter l'offre des <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Pays-Bas. Les Espagnols
+poussèrent Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard
+et marchât vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui
+disait à Guise: «Il le faut.»</p>
+
+<p>Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.</p>
+
+<p>À la nouvelle, le c&oelig;ur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il
+refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.</p>
+
+<p>Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne
+celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un
+solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux
+prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non
+Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait
+d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome
+consulter cette autorité.</p>
+
+<p>Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le
+roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais
+d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques,
+espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et
+embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne
+demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue
+jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa
+négociation consiste à livrer tout.</p>
+
+<p>Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des
+places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à
+Mayenne, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places;
+Dinant au duc de Merc&oelig;ur. Enfin le futur roi, le cardinal de
+Bourbon, aura Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7
+juillet 1585). Le roi est chargé de solder les garnisons des places
+que l'on tient contre lui.</p>
+
+<p>Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union
+n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables
+citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité
+à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port,
+une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court,
+au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient.
+Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était
+aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en
+approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.</p>
+
+<p>Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su
+tout, révélé tout.</p>
+
+<p>Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui
+mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache
+en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.</p>
+
+<p>Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les
+ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le
+duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est
+vrai, faisait des v&oelig;ux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant
+bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et,
+le 10 août, avait publié un <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> manifeste en commun avec lui et
+le prince de Condé. Les <i>politiques</i> cependant, parti timide, inerte,
+n'étaient pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si
+l'Espagne eût franchement, fortement secondé les Guises.</p>
+
+<p>Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien
+de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur
+Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que
+le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne;
+tantôt ce sont des fonds qui viennent.</p>
+
+<p>En réalité, rien.</p>
+
+<p>Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre
+85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.</p>
+
+<p>Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous
+l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que
+la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se
+vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement
+et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.</p>
+
+<p>Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur
+l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le
+commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait
+bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre.
+Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si
+la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour
+faciliter <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle
+éclaircît de nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.</p>
+
+<p>Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour
+accélérer le miracle.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> CHAPITRE XI<br>
+<span class="smaller">LES CONSPIRATIONS DE REIMS.&mdash;MORT DE MARIE STUART<br>
+1584-1587</span></h2>
+
+<p>Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les
+colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut
+se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal
+Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la
+douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du
+jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308,
+1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre,
+inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les
+bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes
+étranglées,&mdash;mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui
+l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui
+d'Élisabeth et le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un
+règne de crise, dans une lutte si inégale contre la coalition de
+l'Europe catholique.</p>
+
+<p>Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable
+Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, <i>De Monarchiâ
+visibili Ecclesiæ</i>, livre écrit par un secrétaire de Marie la
+Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders,
+homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion
+d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la
+monarchie du pape, mais <i>qu'il est la monarchie</i>, une religion
+essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir
+absolu.</p>
+
+<p>Maintenant, représentons-nous ces jeunes c&oelig;urs d'exilés, cherchant,
+dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas!
+est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un
+c&oelig;ur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en
+Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges
+contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre
+comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en
+Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces
+carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le
+général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit
+en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort.</p>
+
+<p>Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la
+mystérieuse <i>junte de nuit</i> qui gouvernait <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sous lui (et
+presque sans lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un
+ecclésiastique.</p>
+
+<p>C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et
+corrigeaient les actes du clergé espagnol.</p>
+
+<p>Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux
+pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent
+bien moins pontifes que princes.</p>
+
+<p>L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le
+c&oelig;ur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de
+l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la
+tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la
+cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des
+v&oelig;ux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII,
+que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la
+Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût
+accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les
+Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés,
+quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils
+imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583),
+même sans le pape (1585).</p>
+
+<p>C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action
+espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais
+exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire
+périr Élisabeth.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient
+pourtant deux défauts:</p>
+
+<p>L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents
+et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie
+même de la prisonnière.</p>
+
+<p>L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff,
+VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543,
+s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait
+toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes:</p>
+
+<p>«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en
+trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux
+servir à la reine Élisabeth.»</p>
+
+<p>Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue
+de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les
+âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La
+vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus
+simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus
+hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente
+d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent
+aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès
+de m&oelig;urs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en
+Allemagne (procès imprimés par Joseph II).</p>
+
+<p>La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup
+de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, <i>au
+moyen des confessions auriculaires</i>, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> découvrir les menées
+des catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI)
+qui nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti
+catholique à la police protestante.</p>
+
+<p>Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent
+combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations
+meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la
+corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras
+d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents,
+domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de
+l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les
+premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth!</p>
+
+<p>L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres,
+Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de
+Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible
+portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un
+vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa
+fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la
+tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en
+effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber.</p>
+
+<p>Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une
+curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au c&oelig;ur
+du parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables
+relativement, la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint
+un germe pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut
+prise l'ennemi. Reims ne sut presque <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> jamais ce que faisait
+Walsingham. Et Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims.</p>
+
+<p>On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre
+Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus
+victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti,
+mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle.
+Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des c&oelig;urs, cette
+prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en
+France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit
+Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément
+Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible,
+qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les
+hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde
+catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas
+vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest,
+vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait
+dire: «On pleure pour moi.»</p>
+
+<p>Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par c&oelig;ur les
+très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle
+l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il
+la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de
+Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages
+s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte».</p>
+
+<p>Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous
+les partis. Nos plus sérieux historiens <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> en subissent le
+charme. Je ne m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en
+cette fatale fée tout ce qui faisait le danger du monde.</p>
+
+<p>Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux,
+protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de
+Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique
+de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage,
+encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce
+le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'&oelig;il fixe et
+baissé, n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la
+parent des récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On
+y devine très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur
+Darnley l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le
+meurtre d'Élisabeth.</p>
+
+<p>Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint,
+non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre?
+L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée.
+Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa
+tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.</p>
+
+<p>De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée,
+étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury,
+faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle
+enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme
+leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et
+nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess
+(Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une
+écurie considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans
+Labanoff, VI).</p>
+
+<p>Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son
+douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut
+dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.</p>
+
+<p>Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec
+l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait
+tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des
+pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres,
+horriblement satiriques.</p>
+
+<p>Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère
+de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle
+aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se
+pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où
+elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits
+touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet
+devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent
+verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le
+c&oelig;ur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son
+nom! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre
+Élisabeth.</p>
+
+<p>Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un
+dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand
+peuple uni, déterminé à défendre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> sa foi, sa liberté, sa
+croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth,
+cette attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et
+l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il
+s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et
+portée sur le c&oelig;ur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose,
+ne durent trouver guère que des fous.</p>
+
+<p>Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry,
+homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois;
+plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart,
+étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait
+pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr
+qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.</p>
+
+<p>L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua
+l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry,
+dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit
+catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer
+Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement
+la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à
+Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un
+Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec
+laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, <i>on
+n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain</i>.
+Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des
+lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses
+scrupules.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa
+tête légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583),
+il demanda à voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle.
+Quelque parti qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un
+bon poste qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne
+lâchait pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de
+Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres
+de Rome, où le pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de
+persévérer. Parry reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin
+catholique qui le dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite,
+Creichton, qui, d'abord, <i>ne connut pas</i> Parry; puis le connut, mais
+<i>ne se souvint pas</i> qu'il lui eût parlé de l'affaire, puis s'en
+souvint; mais il l'avait chapitré fort et ferme, <i>détourné de son
+crime</i>. C'était la finale ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les
+mains, et jurèrent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.</p>
+
+<p>Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le
+prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec
+sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une
+lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour
+empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et,
+pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une
+machine contre Élisabeth.</p>
+
+<p>Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des
+Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. <i>Il donna un congé</i> à un brave
+catholique anglais, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> nommé Savage, qu'il avait dans ses
+troupes. Le <i>hasard</i> voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le
+<i>hasard</i> voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux
+prêtres, un docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît;
+il s'y mêla et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à
+faire: c'était de tuer Élisabeth (State trials).</p>
+
+<p>Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces
+pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il
+dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur
+fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine
+excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À
+force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on
+voulut.</p>
+
+<p>Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout
+chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à
+Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent
+lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la
+reine.</p>
+
+<p>Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient
+nécessaires: 1<sup>o</sup> il fallait que Mendoza leur donnât des troupes
+espagnoles, <i>les catholiques anglais étant trop peu nombreux</i>; 2<sup>o</sup> il
+fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une
+invasion espagnole <i>qu'ils redoutaient</i>. En d'autres termes, les
+Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer
+l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces
+moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner,
+manquer de tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était
+la nation, plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules.
+Le Jésuite Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi
+depuis six ans par Walsingham; il l'avait laissé près de cinq années
+courir l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas
+arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir
+jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de
+1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.</p>
+
+<p>L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur
+grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne
+languissait. Philippe II avait été malade en 1585 (Gachard, Philippe
+II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les
+dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser
+sa <i>junte de nuit</i>, qui le suppléa un peu.</p>
+
+<p>Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague
+ou le couteau.</p>
+
+<p>Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée.
+Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou
+six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin
+passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de
+l'exécution.</p>
+
+<p>Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur
+Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens
+embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois,
+s'embrouillaient de trop de projets, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> sans voir assez si les
+points de suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que
+leur histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps
+en temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il
+peut.</p>
+
+<p>Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée
+sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les
+catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint,
+mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.</p>
+
+<p>Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes
+têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des
+leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et
+importante avait justement sa maison tout près du château de Chartley,
+où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr,
+ayant son père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de
+l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et
+en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune
+et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'expérience et
+d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très-bien diverses
+langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres,
+qu'il était un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le fût alors.</p>
+
+<p>Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et
+croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour
+l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays
+qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> disait, de voir cette association de tout un peuple pour la
+vie de la reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer
+aussi un homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et
+la pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des m&oelig;urs, ne
+font pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient
+indifférent.</p>
+
+<p>C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit
+qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington
+sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et
+que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle
+occasion en tuant la reine d'Écosse, au lieu de tuer Élisabeth.</p>
+
+<p>Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il
+avait profité, et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur
+intermédiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter
+dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie
+Stuart, de façon qu'elle pût se perdre.</p>
+
+<p>Élisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle
+était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en
+venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force
+que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme
+responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de
+Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement
+proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient
+guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le
+danger <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> actuel; Élisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une
+heure. Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement
+de l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de
+Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini.
+Marie de sa tour, sortait reine, et son avénement lâchait le soldat
+dans les rues de Londres.</p>
+
+<p>On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture
+des <i>Maranes</i>, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une
+scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages
+d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus,
+navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise
+charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce
+que c'était que les saccagements de ville, et elle s'évanouissait
+d'épouvante à la seule idée.</p>
+
+<p>L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi?
+Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait
+quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux
+Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au
+peuple des marchands: «Traitons, devançons le pillage.» Un sûr moyen
+d'être pillé.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain le
+silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des
+longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les
+mendiants soldats, la torture et les poux.</p>
+
+<p>Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte
+de l'Armada, quand elle vint <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> traîner le long des côtes,
+exposa aux marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris,
+noirs, un corps d'inquisiteurs tout prêts.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne
+demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort,
+de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait
+l'Angleterre.</p>
+
+<p><i>Reine propriétaire</i> (c'est un mot de Philippe II). Propriété
+terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle?
+D'avoir fait un <i>legs de l'Angleterre</i> (20 mai). L'Angleterre léguée
+la tua.</p>
+
+<p>C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur
+frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à
+la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais
+elle dit que, si son fils ne se fait catholique, <i>elle le livrera</i> à
+Philippe II.</p>
+
+<p>Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Écosse pour
+cette &oelig;uvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise
+appuyait ardemment les envoyés d'Écosse près de Philippe II. On voyait
+bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se
+faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Édimbourg, ce que
+la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la
+chose encore plus claire, ces insensés d'Écosse se mirent à dire la
+messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.</p>
+
+<p>Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient,
+conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes,
+qu'ils s'agitaient au <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> fil que tirait Walsingham. Babington,
+le plus fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie,
+<i>à sa chère souveraine</i>, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui
+tend à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes
+amis familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet
+1586.) À quoi Marie répond sans hésiter: «<i>Il faudra</i> mettre les six
+gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.)</p>
+
+<p>Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort
+d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de
+l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux
+de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est
+contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces
+belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant
+perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de
+ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les
+visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit
+faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à
+retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le
+remercier les agents de Walsingham.</p>
+
+<p>Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où
+Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir
+promptement, sur-le-champ, etc.</p>
+
+<p>Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut
+que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à
+Farnèse en Flandre, et c'est <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Mendoza qui, de Paris,
+transmettra à Farnèse l'ordre de départ, <i>de sorte qu'Élisabeth tuée</i>,
+dans cette crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, <i>il y
+aurait eu cinq ou six jours perdus</i> avant que le secours espagnol mît
+à la voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.</p>
+
+<p>Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès
+d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois.
+Elle en fut renversée.</p>
+
+<p>Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en
+fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans
+doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement
+d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que
+déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.</p>
+
+<p>La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son
+écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre
+secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais
+Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au
+nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans
+son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et
+que Marie avait dicté.</p>
+
+<p>Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant
+qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises;
+qu'elle était venue en Angleterre <i>sans y être forcée</i>. Ceci était
+très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur,
+Castelnau, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre,
+elle conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir.</p>
+
+<p>Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne
+pas connaître Babington, <i>puisqu'elle ne l'avait jamais vu</i>, soutenant
+même <i>qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point
+répondu</i>. Elle prit Dieu à témoin <i>qu'elle n'avait jamais consenti à
+ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre</i>.</p>
+
+<p>Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette
+défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine!
+Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des
+martyrs, des héros de la vérité!</p>
+
+<p>Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables
+pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent; par
+exemple, l'Innocence de la <i>très-chaste</i> et débonnaire Marie, le
+Martyre de la reine d'Écosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout
+ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimés la
+plupart dans l'année même des <i>Barricades</i> et de l'<i>Armada</i>. Ce sont
+des armes de guerre lancées contre Élisabeth et contre Henri III. Le
+but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France
+trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails
+inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des
+pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du <i>Martyre</i> dit que
+Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281),
+chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces
+livres sont écrits pour les belles ruelles et les dames du continent,
+spécialement les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre
+(307); spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses
+femmes et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin
+gaufré, le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de
+soie, et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces
+belles choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternel?</p>
+
+<p>Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés
+ignobles qu'on ajoute sur Élisabeth (651). Quand la fureur fait
+descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que
+l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.</p>
+
+<p>Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de
+son c&oelig;ur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres
+idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous
+tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots
+pamphlets des Jésuites.</p>
+
+<p>«Son jugement fut irrégulier.» Non, ce n'est pas la vraie cause qui
+vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par
+les mains sans que vous y insistiez.</p>
+
+<p>Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui
+vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que <i>c'était une femme</i>.</p>
+
+<p>Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La
+mort de la plus coupable semble un crime de la loi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre
+si l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui
+faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les
+Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes
+pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis
+que la mort dans la vie de cette femme.</p>
+
+<p>J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j'ai dit ailleurs
+avec plus de force que personne (<i>Rév. française</i>, t. VII): «Il n'y a
+contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent
+coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose
+bizarre, <i>elles ne sont pas punissables</i>. Malheur au gouvernement qui
+les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les
+frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la
+Grâce; la loi ne peut rien sur elles.»</p>
+
+<p>Élisabeth le sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable
+tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses
+ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la
+poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui
+arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait
+elle-même à jamais dans le c&oelig;ur des hommes.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> CHAPITRE XII<br>
+<span class="smaller">HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME<br>
+1587</span></h2>
+
+<p>La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a été justement
+intitulée <i>les Guerres de religion</i>. L'histoire misérable que nous
+faisons maintenant devrait s'appeler <i>les Intrigues sous prétexte de
+religion</i>.</p>
+
+<p>Les catholiques peuvent là-dessus s'en fier au pape lui-même.
+Sixte-Quint avait en dégoût la grande tartuferie à laquelle on
+l'associait. Ce bon père, tout occupé <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> de sa petite affaire
+romaine, d'arrêter et de faire pendre les bandits de son désert,
+regardait de loin sans plaisir la sotte pièce de la Ligue. Il voyait
+de mauvais &oelig;il ce que <i>ses fils</i> les ligueurs et <i>ses fils</i> les
+Espagnols s'obstinaient à faire pour lui. Il leur donnait à la rigueur
+des parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre.
+«Si j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde
+d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.»</p>
+
+<p>C'était un rusé paysan qui n'était pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait
+guère de vérité dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et
+que, s'il y avait succès, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il
+dépendrait plus encore.</p>
+
+<p>L'Espagne marchant sur l'Europe, menaçante malgré sa fatigue et son
+appauvrissement; l'Espagne, aidée d'une force immense d'illusion et de
+terreur, poussée par l'armée du mensonge, unie si intimement à la
+réaction fanatique qu'elle n'avait pas même besoin de la ménager,
+voilà ce qu'on voyait venir.</p>
+
+<p>Force fatale qui, quoi qu'elle fît, parfois insultant le pape, parfois
+massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas
+moins catholique et la catholicité elle-même.</p>
+
+<p>On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des
+Jésuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des épées
+d'aventuriers. Ils retombent toujours à l'Espagne; ils sont à sa
+discrétion.</p>
+
+<p>On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait être
+par elle-même, le chimérique roman de Guise, qui vainement se figure
+<i>qu'il se servira de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Philippe II</i>. Il ne fait rien que se
+perdre. La Ligue n'a de force sérieuse que par sa base espagnole.</p>
+
+<p>La Ligue fut-elle une chose française et nationale? Les Français du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle (après le Gargantua et pendant qu'écrit Montaigne!)
+sont-ils véritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant
+populaires qu'entasse M. Capefique auront peine à me le faire croire.
+Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville,
+convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de
+fêtes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les
+élans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confréries,
+des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des
+actes officiels, émanés de l'autorité.</p>
+
+<p>Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en défiance sur cette
+prétendue popularité de la Ligue pendant vingt années, c'est la
+longueur du temps même. La France n'est pas si longtemps folle. Une
+pièce qui traîne ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence
+sans cesse pour avoir de fréquents entr'actes et laisser la scène
+vide, n'est pas une pièce française. Il y fallait une patience qui
+n'est pas de cette nation. On l'aurait sifflée cent fois si le
+véritable auteur, le clergé, n'eût été là, avec sa forte police de
+boutiquiers ruinés, de mendiants à bâtons, et son arrière-garde
+espagnole.</p>
+
+<p>Dès 1586, dans les dépêches d'un agent très-clairvoyant, vivement
+intéressé à la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu
+curieux: «<i>La Ligue a dégoûté tout le monde.</i>» (Archives diplomatiques
+de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner
+sa fille au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intéressés, de ceux
+qui comptaient se servir de la Ligue pour démembrer la France, qui
+travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon.
+(<i>Ibidem</i>, 27 avril 1587.)</p>
+
+<p>Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales
+qu'on suppose, Guise n'eût pas eu besoin d'attendre toujours Philippe
+II. Quoiqu'il tirât du clergé, quoiqu'il tirât de ses biens qu'il
+était obligé de vendre, il tendait toujours les mains à l'Espagne; il
+en recevait l'aumône, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les
+troupes.</p>
+
+<p>Il savait très-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir
+devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589.</p>
+
+<p>Dans les villes mêmes, si faciles à terroriser (nous l'avons vu tant
+de fois), la Ligue eût eu le dessous, si elle n'eût sans cesse employé
+le moyen suprême, à savoir: le <i>peuple</i>, son <i>peuple</i> d'assommeurs,
+celui qui mangeait à midi la soupe des couvents et touchait le soir
+l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les élections de
+la milice en 1588.</p>
+
+<p>L'étranger, toujours l'étranger. Voilà ce que tout Français un peu
+clairvoyant voyait à travers la Ligue.</p>
+
+<p>Allez donc, sots érudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de
+la Convention! Comparez, je vous prie, les défenseurs et sauveurs du
+territoire avec ceux qui livraient la France.</p>
+
+<p>Cette misérable France, si loin de ses premiers élans spontanés,
+nationaux, si loin d'Étienne Marcel et des <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> vrais États
+généraux, qu'avait-elle pour se défendre, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, devant la
+puissance espagnole? Hélas! rien que la royauté.</p>
+
+<p>Cette royauté funeste, cruellement dépensière et folle, elle est
+encore le point central où il faut bien ici se rallier.</p>
+
+<p>Cruel abaissement des temps. Dans le précédent volume, nous
+stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme
+Henri III. Nous voici réduits maintenant, par la Ligue, ce monstre
+d'hypocrisie, à regretter Charles IX, à favoriser Henri III<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de
+l'Inquisition. «Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit
+autant ici et se méconnaît elle-même.</p>
+
+<p>On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite
+pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru,
+on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier,
+quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à
+l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du
+fond? Son <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement?
+Mais non, nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont
+guérir tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs
+irréprochables des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci?
+et quel serait leur succès s'ils venaient à bout de leur &oelig;uvre? Ils
+ne vivraient pas un quart d'heure sans subir deux conditions: <i>un
+démembrement féodal</i>, qui mettrait la France en pièces; et la tête de
+ce monstre <i>serait le tyran étranger</i>.</p>
+
+<p>Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la
+faiblesse actuelle du roi de Navarre, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> en attendant qu'il
+grossisse et soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le
+parti espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons
+cet avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment,
+périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux
+tristes vizirs.</p>
+
+<p>S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore
+quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait
+très-bien dans Paris combien l'&oelig;uvre de la Ligue était chose
+artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La
+Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la
+terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va
+voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour
+les <i>Barricades</i>. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs,
+pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux.</p>
+
+<p>Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre
+chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à
+garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son
+infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en
+allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille
+Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.</p>
+
+<p>Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa
+marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce
+qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux
+étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros
+catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la
+<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> roideur des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils
+admiraient sa grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à
+Henri III. Le souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne:
+c'était la rivalité d'Épernon et de Joyeuse.</p>
+
+<p>Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour
+la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le
+vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui
+demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de
+rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et
+des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval,
+s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de
+pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris.</p>
+
+<p>La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état
+d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu
+auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille
+hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie,
+crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta
+fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions
+nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les
+Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même
+de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère
+exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix,
+hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais
+allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur;
+d'autres s'animaient, devenaient <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> furieux. D'ardents agents
+de la Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute
+la France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes:
+«N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous
+serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.»</p>
+
+<p>Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux
+Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi,
+averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on
+revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut
+amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris
+le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour
+mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait
+énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la
+Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un
+siècle après misérablement affaiblis!</p>
+
+<p>Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de
+la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas
+être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui
+se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en
+France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel
+étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de
+reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire
+portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!</p>
+
+<p>N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>
+pour toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?</p>
+
+<p>Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites,
+celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux
+qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de <i>jouer des mains</i>.
+Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés
+qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait
+piller.</p>
+
+<p>Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le
+premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait
+surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre
+sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois,
+on crut mettre la main sur lui.</p>
+
+<p>Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le
+récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue,
+où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain
+contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait
+d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis.</p>
+
+<p>Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui
+fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire
+ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au
+courant de tout.</p>
+
+<p>L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la
+carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se
+trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande
+France <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon
+gré mal gré, marcher contre lui.</p>
+
+<p>Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés,
+le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait
+une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III
+lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas
+l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il
+se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à
+jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès
+lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.</p>
+
+<p>Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce
+dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à
+la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les
+Allemands au profit de la Ligue.</p>
+
+<p>Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers
+toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le
+Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse.
+Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et
+deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son
+incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands
+seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi
+et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il
+voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de
+Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il
+faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré,
+disait-il, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de faire mourir quiconque sauverait un seul
+huguenot. Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le
+maréchal Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour
+tuteur et qui tâchait de le rejoindre.</p>
+
+<p>Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se
+faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre
+1587).</p>
+
+<p>La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe
+aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté.
+L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un
+dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus
+forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant
+le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils
+rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et
+alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença;
+deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde
+de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.</p>
+
+<p>Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre
+était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant
+qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à
+quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient
+stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs
+sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose
+qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.</p>
+
+<p>Nulle autre prise que les femmes; pour quelques <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> jours, à la
+Rochelle, éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait
+fallu la fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la
+bataille lui rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte
+de satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la
+bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux,
+chez sa Corisande d'Audouin.</p>
+
+<p>Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller
+reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour
+eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait
+songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays
+ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.</p>
+
+<p>Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand
+vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle
+faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé
+en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur
+voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un
+hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.</p>
+
+<p>La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait
+encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en
+relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait
+dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route.
+Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils
+avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et
+s'être porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait
+ruiné dans sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait
+les Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs
+auxiliaires.</p>
+
+<p>Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se
+gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois,
+il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta
+jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en
+décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable,
+dûment convaincu de les avoir fait échapper.</p>
+
+<p>La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort,
+qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put
+sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à
+Nancy, lui fit la demande de <i>s'unir mieux à la Ligue</i> (il venait de
+se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination
+du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs,
+de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée
+catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin
+<i>de ne faire grâce à aucun prisonnier</i>.</p>
+
+<p>Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour
+sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait <i>qu'en
+cédant la totalité de ses biens</i>.</p>
+
+<p>Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>
+<i>éloignât de lui ceux qu'on lui désignerait</i>. Cela voulait dire
+Épernon, quelques seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa
+garde, les quarante-cinq de son antichambre.</p>
+
+<p>C'était lui demander sa vie.</p>
+
+<p>On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait, qu'acculé dans le
+désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir
+vivre,&mdash;et, par ce crime, mériterait sa déposition.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smaller">LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS<br>
+Mai 1588</span></h2>
+
+<p>«Le duc de Guise est triste, écrivait à son maître l'envoyé de
+Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habituelle. À peine âgé
+de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes.
+Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets?»
+(Alberi, Cath.)</p>
+
+<p>Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question. Guise
+sentait dès lors parfaitement le n&oelig;ud qui le tenait au cou. <i>Il ne
+pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui.</i> Il devait périr au lacet
+dont fut étranglé Don Juan.</p>
+
+<p>On l'a vu en 1583, lancé par les Jésuites, vouloir jouer le tout pour
+le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le
+ramena en arrière. <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> En 1587, Philippe lui avait promis de
+l'argent et des troupes, l'assistance même du prince de Parme; mais le
+11 août, il écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre
+les Allemands, <i>il était inutile</i> d'aider le duc de Guise; celui-ci
+resta faible, réduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes
+choses.</p>
+
+<p>Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que
+c'étaient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance
+avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement
+l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser
+l'Espagnol quand on s'en serait servi.</p>
+
+<p>L'envoyé d'Henri III, Longlée, toucha Philippe à un point bien
+sensible en lui disant (1587): «Qu'une étroite liaison existait entre
+Guise et le prince de Parme.» Celui-ci, comme tous les Farnèses, avait
+eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté
+sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnèse, et sa saisie
+sur tous les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres
+petits-fils de Charles-Quint. Cette mère, Marguerite de Parme,
+gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zèle
+admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts
+d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit
+un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce
+fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la
+cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il
+venait de mettre le sceau à cette &oelig;uvre par le siége d'Anvers, la
+plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit
+prince de <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait
+tirer l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-être ne désirait
+pas que les Farnèses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller
+voir ses États; il redouta l'effet qu'aurait au-delà des monts
+l'apparition de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc
+d'Albe, et la réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que
+par le génie et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé
+déjà, malade, désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller
+aux eaux de Spa; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour
+traîner jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des
+brouillards.</p>
+
+<p>Parme était mécontent, et Guise mécontent.</p>
+
+<p>Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux
+arabes pur sang attelés à une charrette.</p>
+
+<p>Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de
+construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux
+plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de
+l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un
+charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de
+Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord
+d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse
+incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour
+l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par
+l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à
+cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose
+travaillée ainsi publiquement <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> pendant quatre ans, et si
+connue de l'ennemi, était presque sûre d'avorter.</p>
+
+<p>Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il
+n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait
+Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur
+l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à
+Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu
+là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je
+ne m'étonne pas s'il blanchit.</p>
+
+<p>Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant
+le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Il n'avait pas le pape.</i> Sixte-Quint fut toujours ennemi de la
+Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les
+troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait
+par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer
+répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!»</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>Guise n'avait pas le peuple</i>, comme on l'a dit. À Paris même, où
+le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour
+la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui
+n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel
+Brisson.</p>
+
+<p>Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé
+d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement,
+mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un
+accessoire de la politique espagnole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les
+<i>Barricades</i> eurent lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas
+prêt encore. Elles eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et
+qu'il le voulut ainsi; son <i>Armada</i> devait sortir le 29 du port de
+Lisbonne; il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et
+surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors,
+laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre
+dégarnie et faire la grande affaire anglaise.</p>
+
+<p>De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France
+était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident
+utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des
+rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce
+laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son
+écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le
+vainqueur des vainqueurs.</p>
+
+<p>Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs
+français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de
+Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps,
+appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de
+l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui,
+si barbarement, traita le clergé portugais.</p>
+
+<p>Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée,
+Philippe II avait choisi un moment admirable.</p>
+
+<p>L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était
+fait en 88 la plaie la plus sensible.</p>
+
+<p>Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
+favori Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de
+zèle protestant. La Hollande le reçut avec une confiance
+extraordinaire, lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait
+demandé. Un parti se forma pour faire de cet Anglais un souverain
+absolu du pays. Une bonne part de la populace demandait un tyran. Les
+États généraux montrèrent une vigueur admirable; en gardant un profond
+respect pour la reine d'Angleterre, ils firent couper la tête aux
+traîtres qui conspiraient pour elle. Dégoûtés et découragés, les
+Anglais écoutaient les propositions de l'Espagne. Les États généraux
+soutinrent qu'il n'y avait de paix que dans la victoire, et ils mirent
+leur pensée de bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres,
+avec la devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»</p>
+
+<p>Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença,
+parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans
+cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour
+la mieux surprendre.</p>
+
+<p>Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe
+ébranla sa flotte.</p>
+
+<p>Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût
+déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte.
+C'est ce que fit le jour des <i>Barricades</i>.</p>
+
+<p>Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment
+être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, s&oelig;ur du duc de
+Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la
+Roquette, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> maison de plaisance près la porte Saint-Antoine.
+De là, ils devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les
+moines de Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses
+cinq ou six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On
+aurait dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour
+exaspérer la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.</p>
+
+<p>Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne
+très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa
+vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les
+pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus
+que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à
+Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme
+gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il
+voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés.
+Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil
+d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires
+de Philippe II.</p>
+
+<p>Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître.
+Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son
+<i>Armada</i>. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à
+Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en
+l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de
+douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que
+son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais <i>auprès de
+l'Union</i>. (Papiers de Simancas; Mignet, <i>Marie Stuart</i>, ch. <span class="smcap">XII</span>.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait
+vers l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il
+voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse
+exigence. Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et
+il était difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre
+au roi en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.</p>
+
+<p>Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le
+roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta
+pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui
+fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est
+hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus,
+par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques,
+mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants
+surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres
+meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient
+bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de
+très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y
+associant le duc de Guise.</p>
+
+<p>C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il
+ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.</p>
+
+<p>Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale,
+appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un
+monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la
+Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>
+épaisse ou une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela <i>se
+perdait</i>. L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres
+de chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher
+toute une armée.</p>
+
+<p>Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque
+jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles
+erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que
+deviendrons-nous?»</p>
+
+<p>Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il
+envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant
+assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise
+paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en
+débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui
+laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à
+Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.</p>
+
+<p>Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la
+foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand
+chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie,
+enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous
+connaître.»</p>
+
+<p>Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se
+croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et
+un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats
+éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les
+élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> riant
+visage lui dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!»</p>
+
+<p>À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il
+y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les
+sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il
+souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer
+son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle
+au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait
+l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui,
+modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.</p>
+
+<p>Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son
+fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et
+le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune
+chevalier, dire au roi que Guise est venu.</p>
+
+<p>Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite
+table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le
+colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il
+fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique:
+«Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.»</p>
+
+<p>C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le
+suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon,
+mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau
+et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint
+aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti
+vivant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute,
+c'eût été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé.
+Beaucoup de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes
+d'exécution, Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la
+Bastille et l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence,
+il eût eu vingt-quatre heures pour lui.</p>
+
+<p>Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme
+Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait
+le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût
+mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra
+avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres,
+aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses
+politesses sans qu'on lui répondît.</p>
+
+<p>Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une
+résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?»
+Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre
+voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au
+duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non
+pas par insolence, mais sans doute par émotion.</p>
+
+<p>Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le
+roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et
+lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre.
+Bref, on le détrempait.</p>
+
+<p>Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit
+congé. En sortant, il se demandait si <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> vraiment il vivait
+encore, et se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était
+sauvé. Il fit venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il
+s'arma, s'assura dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin,
+ayant doublé de force par le succès de sa témérité.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui
+disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on
+pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on
+pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du
+Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.</p>
+
+<p>Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés
+sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au
+roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses
+respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin
+retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.</p>
+
+<p>Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se
+rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il
+put, se plaignant seulement des <i>étrangers</i> qui étaient cachés en
+ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce
+fut une farce; on se moqua des envoyés du roi.</p>
+
+<p>Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il
+envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant
+qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que
+le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et
+mettrait la ville au pillage.</p>
+
+<p>Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> avec leurs
+fifres et quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration
+ridicule. Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une
+lieue, toutes ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui!
+le tiers armé, le tiers actif.</p>
+
+<p>Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un
+grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde
+bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis
+dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y
+tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et
+qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel
+président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris
+par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.</p>
+
+<p>Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de
+Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en
+chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au
+faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.»</p>
+
+<p>À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges
+et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le
+Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et
+la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut
+d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue
+Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout
+ceci se fit <i>contre l'avis de Guise</i>. Il eût voulu seulement intimider
+le roi, et il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir
+les États généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait
+pas davantage pour le moment.</p>
+
+<p>C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader
+contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en
+règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces
+Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.</p>
+
+<p>Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans
+l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une
+lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à
+ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui
+à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?»</p>
+
+<p>Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le
+peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.</p>
+
+<p>Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la
+même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1<sup>o</sup> de ne rien
+prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2<sup>o</sup> de ne pas
+tirer.</p>
+
+<p>Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les
+barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent
+qu'à midi de l'autre côté.</p>
+
+<p>Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti
+espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac,
+qui était au duc <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> de Guise, mais qui ne tint compte de ses
+réserves. Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et
+voulait se venger.</p>
+
+<p>La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort
+important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon
+l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la
+permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave
+reste là sans agir, et misérablement livré.</p>
+
+<p>Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses
+barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours
+du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout
+commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur
+eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des
+Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux
+coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux,
+leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons
+catholiques!»</p>
+
+<p>Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux,
+c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à
+Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les
+Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos
+dames.»</p>
+
+<p>Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'<i>Armada</i> put
+sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir,
+Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre
+d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le
+lendemain <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour
+tout.</p>
+
+<p>Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait.
+Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge
+de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de
+flagrante rébellion?</p>
+
+<p>Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne
+pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres
+diables, d'épargner le sang catholique.</p>
+
+<p>Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la
+protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un
+revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou),
+l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y
+réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).</p>
+
+<p>Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur
+d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme
+hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son
+hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon
+arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis
+pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.»</p>
+
+<p>Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à
+apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il
+les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises.
+Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant
+la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
+lui. Il renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses.
+Tous l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle
+taille, sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds,
+n'avaient autant charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12
+au soir, ce fut un dieu.</p>
+
+<p>Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était
+prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes,
+avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les
+grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur
+chaque joue. Sa balafre, voisine de l'&oelig;il, le rendait fort sujet
+aux larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un &oelig;il,
+et pleurant de l'autre.</p>
+
+<p>Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France,
+jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne
+pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi,
+doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la
+guerre civile n'était pas assez engagée.</p>
+
+<p>Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières
+violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait
+péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant
+sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui
+donnerait le champ libre à Philippe II.</p>
+
+<p>L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été
+sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire
+pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut
+dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait
+manquer d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume,
+à laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même
+hors Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le
+roi pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé,
+affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à
+l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.</p>
+
+<p>La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait
+au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire
+suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades,
+apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire
+prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre
+avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la
+reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais,
+madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en
+pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que
+puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne
+peut retenir...»</p>
+
+<p>Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il
+n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la
+tourbe des moines et agents espagnols.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le
+roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les
+faisait garder toutes, <i>moins une</i> (celle des Tuileries), c'est que
+probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui,
+il <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.</p>
+
+<p>La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de
+Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux
+fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux
+heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la
+Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à
+crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!»
+Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur
+espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute
+robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot
+de ralliement était: «Allons chercher <i>le frère</i> Henri!»</p>
+
+<p>Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils
+auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé
+ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien
+faire.</p>
+
+<p>La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque
+Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le
+roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne
+remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie
+dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient
+pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait
+rendus et que le roi emmena avec lui.</p>
+
+<p>Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui
+dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du
+Louvre, à pied, la baguette <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> à la main, il alla aux Tuileries
+où étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et
+conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un
+cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent
+avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme
+ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite
+résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride,
+puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied.</p>
+
+<p>Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de
+Guise pourquoi il se décidait à partir.</p>
+
+<p>En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il
+avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois
+et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si
+mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> CHAPITRE XIV<br>
+<span class="smaller">L'ARMADA<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a><br>
+Juin, Juillet, Août 1588</span></h2>
+
+<p>La France troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance
+très-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralysée par l'Empereur, la
+décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables
+qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de l'<i>Armada</i>.</p>
+
+<p>Elle surprit Élisabeth. Retardée par la tempête, elle rentra à la
+Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de
+Plymouth. Deux mois s'étaient <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> passés, et elle était encore à
+temps de tenter l'invasion, la flotte anglaise étant faible, et les
+milices, fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient
+lentement.</p>
+
+<p>L'Angleterre fut sauvée par trois choses: l'héroïsme de sa marine, le
+découragement du parti catholique après la mort de Marie Stuart, et
+spécialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le
+prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre.</p>
+
+<p>Si ces choses ne s'étaient pas rencontrées, les vaillants marins
+anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas été assez forts pour
+faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'<i>Armada</i>,
+le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre côté, avec
+ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Dès lors, tout
+était fini.</p>
+
+<p>La Hollande ne le permit pas.</p>
+
+<p>Ceux qui préconisent la force du gouvernement monarchique auront fort
+à faire ici. Il semble qu'après sa résolution violente contre Marie
+Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille
+avait perdu son aiguillon.</p>
+
+<p>Évidemment elle flotta pendant une année, ne sut pas ce qu'elle
+voulait. Elle découragea ses amis, enhardit ses ennemis.</p>
+
+<p>Les États généraux, au contraire, après avoir déjoué le complot de
+Leicester, réprimé la populace, qui voulait un maître étranger, sans
+rancune, sans aigreur, essayèrent d'éclairer la reine d'Angleterre.
+Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la
+Hollande, en écoutant les Espagnols; ils <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> lui dirent que le
+seul mot de paix allait produire une énervation déplorable, un fatal
+resserrement des c&oelig;urs et des bourses. Ils lui montrèrent
+l'<i>Armada</i> toute prête dans les ports espagnols, qui allait les
+surprendre affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt années,
+soutenaient de leur propre sang et de leur propre fortune la querelle
+de l'Europe, ils supplièrent l'Angleterre, qui n'avait rien fait
+encore, de ne pas se tenir déjà pour trop fatiguée. La guerre l'avait
+engraissée; Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas;
+elle avait en elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines,
+le sauvetage des richesses et les industries fugitives avaient fait la
+large base de cette pyramide d'or qui depuis a monté toujours, et d'où
+l'opulence britannique voit sous elle toute la terre. C'était la
+Hollande, épuisée d'une guerre terrible, qui priait cette grasse
+Angleterre de ne pas dire: «Je suis trop pauvre pour combattre et me
+défendre.»</p>
+
+<p>Élisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'économe. Elle trouvait
+lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'années
+lui évitait et le péril et les frais d'une guerre directe.
+Pardonnerait-elle aux États d'avoir déjoué Leicester et repris le
+gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois après la
+plus haute faveur en lui confiant sa défense, sa personne, l'unique
+armée qui couvrît sa capitale.</p>
+
+<p>Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout à l'heure, ayant fait
+une pointe hardie dans le port même de Cadix, Élisabeth parut
+épouvantée de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta
+avec le <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de
+réparation. Cependant, voyant l'<i>Armada</i> prête à mettre en mer, elle
+leva des matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle désarmait
+encore. Heureusement son grand amiral lui désobéit, autant qu'il le
+put.</p>
+
+<p>Le 29 mai 88, l'<i>Armada</i> sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait
+encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les
+côtes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à Gravelines
+et Calais. Farnèse, avec sa forte armée et ses bateaux innombrables,
+se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait là
+frémissant.</p>
+
+<p>Si la volonté, l'effort, l'extrême persévérance, la pesante attention
+portée sur les détails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la
+victoire, certes, Philippe II en eût été digne. Depuis quatre ans,
+malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une
+grande pénurie d'argent, il était pourtant parvenu à organiser cette
+épouvantable machine.</p>
+
+<p>Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille
+soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y
+avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille
+livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et
+hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de
+toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements.
+Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze
+mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un
+trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du
+monde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> J'ai dit les préparatifs que Parme faisait de son côté. Dans
+l'Escaut, cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats,
+portant chacun trente chevaux. À Newport deux cents plus petits pour
+porter les hommes. À Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux
+hanséatiques, avec poutres, pointes et crampons pour être agencés
+ensemble. À Gravelines, vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à
+faire des ponts. Des montagnes de fascines.</p>
+
+<p>Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal superbe pour
+mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges,
+rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Océan sous l'abri de
+l'<i>Armada</i>.</p>
+
+<p>Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix
+wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe.
+Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept
+d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique.</p>
+
+<p>Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole
+n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'<i>Armada</i>. Les
+Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent
+l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides
+Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et
+l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de
+Toscane, apportait à l'<i>Armada</i> l'augure heureux de Lépante.</p>
+
+<p>Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à
+laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être
+que ce qui frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la
+conjuration de la Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au
+passage; enfin la défection des meilleurs serviteurs du roi qui,
+devant une telle force, perdaient courage et cessaient de lutter.</p>
+
+<p>C'était certainement une des forces de l'<i>Armada</i> de savoir les
+<i>Barricades</i> et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos
+côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer
+à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient
+ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé;
+Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon
+pour sauver un de leurs vaisseaux.</p>
+
+<p>Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient
+recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait
+infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au
+besoin, eût pu s'abriter.</p>
+
+<p>De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en
+1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes
+sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la
+faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de
+fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois
+que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu,
+promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la
+ville.</p>
+
+<p>Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles
+Philippe II avait pressé les <i>Barricades</i>. Il voulait que nos ports,
+et surtout Boulogne, se trouvassent <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> ouverts à sa flotte. Le
+lendemain de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite
+armée qu'il avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On
+supposait que l'<i>Armada</i> allait passer. Une tempête la retarda. Elle
+ne passa que le 28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui
+suivait d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant
+qu'elle se salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire
+traîna. Trois cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le
+vent emportait l'<i>Armada</i> au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul
+vaisseau détaché en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie,
+affermie, et peut-être cette épine fût restée deux siècles au c&oelig;ur
+de la France, comme jadis celle de Calais.</p>
+
+<p>Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes
+réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard,
+redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se
+dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans
+ménagement, finirent par entrer au c&oelig;ur des Français; ils virent
+qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés.</p>
+
+<p>Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de
+l'<i>Armada</i>. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte
+même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur
+impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de
+Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens
+par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se
+joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour
+l'Espagne par sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette
+guerre et agissait-il de c&oelig;ur? Italien et prince, tout autant que
+pape, s'il désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la
+victoire du tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la
+grandeur de Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui
+les Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait
+faire la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne
+pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien
+que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe.
+Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant
+tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie?</p>
+
+<p>L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui
+fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les
+usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait
+une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe
+II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé
+portugais, sauf à extorquer du pape son absolution?</p>
+
+<p>Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon,
+demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une
+aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur
+la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les
+Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du
+Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de
+Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> l'école du
+meurtre, que Philippe II venait de faire faire cardinal légat
+d'Angleterre, attendait avec les soldats pour passer et <i>travailler</i>
+avec eux <i>à la religion</i>.</p>
+
+<p>Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des
+instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On
+n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris
+même. Ce fut le premier fruit de la journée des <i>Barricades</i>. En mai
+et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis
+longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et
+communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux
+demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un
+courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées.
+On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut
+soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le
+brasier et fussent réellement brûlées vives.</p>
+
+<p>Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre
+invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir
+mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites,
+ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire
+l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!</p>
+
+<p>Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter
+malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de
+l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés
+au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant
+de grandes choses, ces individus qui, pris à part, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> étaient
+encore héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles.</p>
+
+<p>La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des
+commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui
+gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à
+l'<i>Armada</i> et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins,
+cassait les ailes à la victoire.</p>
+
+<p>Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet
+de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À
+quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia
+servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée.
+Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore
+avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace
+des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût
+le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer
+Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de
+Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas.
+Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et
+massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir
+immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas
+ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres,
+de bons madriers, d'un énorme poids.</p>
+
+<p>Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras
+d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée;
+action nulle dans la <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> lame forte et longue de l'Océan. Et
+dangereuse de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses
+camarades, Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais
+s'étendit la révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces
+Portugais ennemis de l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats,
+égorgés par les forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!</p>
+
+<p>Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue
+pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote
+qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de
+l'Inquisition,&mdash;autrement dit, la mort des peuples et de la pensée
+humaine.</p>
+
+<p>Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Dès la
+sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le
+vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui
+fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre
+en Manche que le 28 juillet.</p>
+
+<p>Il y avait une fatalité visible sur cette flotte espagnole, préparée
+depuis si longtemps. Un célèbre marin de Lépante est nommé pour la
+commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et
+illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un
+mot amer; il en meurt. Philippe en est réduit à prendre pour amiral un
+haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait guère de
+mérite que sa grande docilité. Celui-là, Philippe était sûr qu'il le
+dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre
+homme obéit, mais ne fit rien.</p>
+
+<p>L'<i>Armada</i>, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+Elle croyait vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique.
+Mais les catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et
+leur unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans
+l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Écosse
+et craignaient une revanche de la Saint-Barthélemy. L'<i>Armada</i> n'avait
+rien à attendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée,
+silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.</p>
+
+<p>Cependant elle était en danger réel. Quand les Espagnols passèrent en
+vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement
+étaient prêts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que
+le pavillon anglais se montrât toujours, fort ou faible. Grande
+tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin
+Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pêcheurs de
+baleine, brûlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de
+harponner Plymouth.</p>
+
+<p>Il aurait bien pu réussir, débarquer et marcher sur Londres. La flotte
+avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerçait à
+Tilbury n'auraient pas arrêtés une heure. Pendant ce temps, l'<i>Armada</i>
+eût écarté les Hollandais, amené les bateaux de Farnèse et réuni les
+deux armées.</p>
+
+<p>Mais Philippe II était sur l'<i>Armada</i>, pour le salut de l'Angleterre,
+je veux dire son froid génie, sa lenteur, sa timidité. À cet ardent
+Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprême du
+maître.</p>
+
+<p>Défense expresse de rien faire avant d'avoir été chercher le prince de
+Parme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir
+de Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait
+aujourd'hui des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante
+géants qui occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de
+leurs voiles immenses.</p>
+
+<p>Il avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, des
+têtes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses
+si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient
+trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait près d'elles,
+moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à
+bout portant.</p>
+
+<p>Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait
+de faire le tour du monde, qui avait forcé le mystérieux sanctuaire de
+l'empire des Espagnols, l'océan Pacifique, qui s'était promené
+invincible à travers leurs flottes, avait forcé leurs villes, terrifié
+leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrême
+point sud du monde.</p>
+
+<p>L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au
+Groënland. Le premier, il avait cherché le passage septentrional
+d'Amérique en Asie. Avec ces deux hommes, déjà de réputation immense,
+l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse était sur
+la flotte.</p>
+
+<p>L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût par eux les deux pôles
+dans la main.</p>
+
+<p>Les petits vaisseaux, volant plutôt qu'ils ne voguaient, passèrent
+derrière les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les
+canonnèrent avec une audace, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> une vigueur inattendues,
+prouvant la supériorité de leur tir, comme de leur navigation.</p>
+
+<p>Le 2 août, nouvelle épreuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du
+vent, ne purent le garder; canonnés, ils reculèrent, il est vrai, pour
+gagner Dunkerque, où ils invitaient le prince de Parme à se rendre
+sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux
+arrivait à la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui
+venaient prendre part à la fête. Action très-vive le 4 août. Les deux
+flottes se canonnaient à cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent
+encore les Espagnols qui se retirèrent, suivis de près par les
+Anglais.</p>
+
+<p>Chaque jour l'<i>Armada</i> fit de grosses pertes. Elle n'avait pas
+l'avantage, donc ne pouvait débloquer les bateaux du prince de Parme.
+N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrière eux, aller
+trouver les Hollandais et les arracher de la côte où ils bloquaient la
+grande armée. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine
+d'hanséatiques. Eût-il pu, l'<i>Armada</i> n'allant pas à lui, lui aller à
+elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand
+nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'eût
+été un acte de témérité insensée qu'un jeune homme désespéré, ayant sa
+fortune à faire, eût tenté peut-être, mais auquel Farnèse, si sage,
+âgé d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'eût pas songé. Philippe
+II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, après l'événement, de
+n'avoir pas fait la folie. Il l'eût disgracié s'il l'eût faite.</p>
+
+<p>Il y avait aussi une grande et très-grande difficulté, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> c'est
+que les matelots que Farnèse avait <i>pressés</i> et amenés de force
+s'enfuyaient de tous les côtés. Le brave soldat espagnol, si ferme sur
+terre, le noble <i>senor soldado</i>, déclarait avec gravité qu'il ne
+s'embarquerait pas sans la protection de la flotte.</p>
+
+<p>Même sous cette protection, y avait-il sûreté? Les vaisseaux anglais,
+si rapides, n'auraient-ils pas, derrière la flotte et dans ses rangs
+mêmes, coulé les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent
+pas péri, et, si l'<i>Armada</i> en eût amené seulement un tiers, avec les
+vingt mille soldats qu'elle contenait elle-même, l'invasion aurait eu
+de terribles chances.</p>
+
+<p>Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du
+7 au 8 août, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de
+toute sorte de ferraille, les poussa dans l'<i>Armada</i>, y mit le feu. La
+terreur, le désordre, furent épouvantables. On se souvenait d'Anvers,
+où nombre de soldats espagnols avaient été brûlés vifs. Sans attendre
+le signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles, se séparèrent et
+s'enfuirent à travers la haute mer.</p>
+
+<p>Le vent les poussait aux côtes de l'Est. Ralliés à Gravelines, ils
+virent bientôt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus
+belle, les canonna à bout portant.</p>
+
+<p>Malgré leur force et la grande épaisseur du bordage, plusieurs
+vaisseaux furent percés, d'autres démâtés et désagréés. L'intrépide
+résistance de leurs capitaines ne servait de rien.</p>
+
+<p>Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent
+violent du midi, qui les mit bientôt, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> hors du canal, dans la
+mer du Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où
+le gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de
+vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils
+avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils
+tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer
+de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les
+côtes d'Irlande.</p>
+
+<p>En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!</p>
+
+<p>Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi,
+traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit
+moralement atteint pour toujours.</p>
+
+<p>Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais
+du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était
+commune au monde catholique.</p>
+
+<p>Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils
+en furent atteints, blessés. Si <i>l'Armada</i> avait vaincu, qui aurait
+osé les frapper?</p>
+
+<p>Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position
+sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans
+Lisbonne, c'était à Philippe à trembler.</p>
+
+<p>Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de
+Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire
+l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva
+jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention
+<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> de la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le
+rayonnement de sa beauté.»</p>
+
+<p>Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment
+national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle
+«la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> CHAPITRE XV<br>
+<span class="smaller">LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA<br>
+Mai-Août 1588.</span></h2>
+
+<p>Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait
+jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir
+suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de
+l'affaire d'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est là, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de
+l'autre Henri de Guise, considéraient attentivement et suivaient de
+l'&oelig;il. Cette question supérieure dominait les petites affaires de
+la Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranchées d'un
+coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible <i>Armada</i>,
+comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la
+frapperait elle-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> En réalité, c'était la journée des <i>Barricades</i> qui avait
+coupé le câble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la
+Ligue et le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur
+Mendoza, avaient précipité la chose pour le moment où elle était
+nécessaire à Philippe II. Il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'allât
+bien plus loin; le Louvre allait être attaqué, et Guise forcé par les
+siens de faire le roi prisonnier, extrémité terrible qui eût fait de
+Guise lui-même le serviteur dépendant, et j'allais dire aussi le
+prisonnier de l'Espagne. On a vu comme il s'en tira.</p>
+
+<p>Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme
+il avait jadis désavoué le duc d'Albe, il était sûr que Philippe, qui
+venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la
+chose et la trouvant incomplète, la désavouerait et lui reprocherait
+d'avoir attenté à la majesté des rois. Aussi Guise s'empressa
+d'envoyer à Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du
+roi: «Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui témoigner
+que les menaces et dangers avaient pu seuls nous éloigner du devoir
+que nous sommes résolus de lui garder inviolable.» Puis ce fidèle
+sujet exprime l'espoir que: «Vous ne serez point inutiles spectateurs
+des entreprises qui se feront contre la religion, et <i>que le roi votre
+maître nous donnera secours</i> si notre prince veut se servir des
+huguenots,» etc.</p>
+
+<p>Le lendemain de sa victoire, il demandait du secours. Il ne se sentait
+pas fort. Maîtrisé par cette foule dont il paraissait le maître,
+obligé de donner la main, sa blanche main de prince italien, à je ne
+sais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai
+rebut de Paris, entouré et espionné de sacripants espagnols, dès le
+lendemain il fut excédé de son rôle de tribun du peuple. Il fallut,
+pour leur obéir, qu'il fît un prévôt des marchands, qu'il se saisît de
+la Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent
+les arrivages. Démarches hardies qui le brouillaient de plus en plus
+avec Henri III au moment où il avait hâte de se rapprocher de lui.</p>
+
+<p>Ce qu'il désirait le plus, c'était de reprendre le roi, d'être maître
+au nom du roi, connétable ou lieutenant général du royaume, de façon
+que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvât la
+besogne faite, Guise assis déjà fortement, pouvant traiter plus
+librement, chapeau bas, mais l'épée en main.</p>
+
+<p>D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait
+près du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations
+suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprès du roi. Celui-ci,
+tout seul, à Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses
+hommes du tiers parti, vit à leur place arriver les ligueurs qu'il
+avait cru irréconciliables, implacables.</p>
+
+<p>La première ambassade, il est vrai, fut une farce où l'on n'eût pas
+trop distingué si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui.
+Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les
+flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet
+habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. «Dans ce
+costume, disaient les Parisiens (De <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Thou), il faudra bien
+qu'il nous reçoive. Il ne pourra fermer sa porte.» Ils s'adressèrent
+au frère d'un homme que le roi avait fort aimé, Henri de Joyeuse,
+devenu capucin sous le nom de frère Ange. Pour rendre la chose plus
+touchante, on en fit un mystère ambulant. Ange faisait le Crucifié. La
+tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une
+grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait à rendre
+l'âme. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de
+grasses marmites en tête, portaient des armures rouillées. Ils
+roulaient les yeux et se démenaient pour épouvanter la foule. Les
+saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins déguisés),
+pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; à
+coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le
+Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem, le roi pouvait bien
+aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières.</p>
+
+<p>Dans la bande des apôtres, apparemment pour faire Judas, était un des
+premiers ligueurs, le président de Neuilly. Il venait là pour deux
+choses, voir ce que faisait le roi, le tâter, et par-dessous
+travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs.
+Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une
+sensibilité extrême et des larmes à torrents.</p>
+
+<p>Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant «pleurer comme un
+veau», ne put s'empêcher de lui dire: «Eh! pauvre sot que vous êtes,
+pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu à vous faire pendre, le
+pouvoir m'en aurait manqué?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgré
+eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> témoignent du repentir,
+je suis tout prêt à pardonner.»</p>
+
+<p>Le chef-d'&oelig;uvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui
+le parlement de Paris, qui le détestait. Comme il avait sous sa main
+la vieille machine à trahison, la reine mère, par elle, il obtint une
+démarche du Parlement.</p>
+
+<p>Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de
+s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et
+les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte
+où ils expliquaient les Barricades par la nécessité de sauver la foi
+catholique, ils proposèrent, au nom de Paris, des seigneurs, des
+villes liguées, une réconciliation. Le roi fut tout miel. Il répondit
+qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il avait déjà révoqué trente
+édits bursaux, <i>qu'il détestait les hérétiques, voulait les
+exterminer</i>, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il
+assemblerait le 15 août les États généraux.</p>
+
+<p>C'était en réalité se livrer à ses ennemis, agir comme si les ligueurs
+eussent été vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hérésie. Mais
+l'affaire était politique; la Ligue, moitié lorraine, moitié
+espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne.
+Par ce traité, il la donnait.</p>
+
+<p>La peur explique sa conduite. Il avait emporté la peur de Paris, cette
+grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle,
+l'apparition de l'<i>Armada</i>, qui, à ce moment, voguait à pleines voiles
+le long de nos côtes. Il avait peur de son gardien, d'Épernon,
+tellement haï, tellement compromettant, et <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> hâte de s'en
+débarrasser. Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur
+allié, le roi de Navarre, qu'il eût volontiers appelé, et qu'il
+faisait mine d'avoir en horreur. Enfin il avait son conseil, son
+cabinet plein de traîtres, tout au moins d'hommes équivoques, qui,
+plus qu'à moitié, étaient pour les Guises. Le chancelier Cheverny,
+créature de la reine mère, avait eu l'insigne honneur de marier une de
+ses parentes au frère du duc de Guise. Le secrétaire Villeroy, ennemi
+de d'Épernon, qui l'appelait le <i>petit coquin</i> et voulait le bâtonner,
+était de c&oelig;ur avec la Ligue. La reine mère, qui était à Paris avec
+Guise, écrivait au roi des lettres trempées de larmes maternelles, le
+suppliant d'avoir pitié de lui-même, de ne pas se perdre.</p>
+
+<p>On lui fit faire de très-fausses démarches, par exemple d'envoyer
+trois fois son médecin à Paris, puis Villeroy même. Plus il se
+montrait facile, et plus on devint exigeant.</p>
+
+<p>On obtint aussi de lui qu'il se défît de son dogue, du seul des siens
+qui pouvait mordre, je parle de d'Épernon. Le roi lui dit qu'il
+fallait céder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence.
+Telle était sa docilité pour la Ligue, qu'il voulait que d'Épernon
+rendît tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position
+contre les Guises; Angoulême, la communication avec le roi de Navarre;
+la <i>Normandie</i> et <i>Boulogne</i>, c'est-à-dire la côte, le port, dont
+avait besoin l'<i>Armada</i>.</p>
+
+<p>D'Épernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et
+Angoulême. Et tel était l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un
+ordre ambigu de <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> fermer à d'Épernon cette dernière place ou
+de l'arrêter s'il y était. Dépêché par Villeroy avec empressement, cet
+ordre fut si bien reçu des ligueurs de l'endroit, que d'Épernon
+faillit périr. Il n'échappa que par un miracle de courage et de
+présence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de
+Navarre.</p>
+
+<p>Henri III cédait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement
+contre lui, tellement ligueur, faillit échapper à la Ligue. Le Tiers
+parti, le Parlement qui en était la tête naturelle, s'était laissé
+enlever la prévôté, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1<sup>er</sup>
+au 4 juillet, les nouveaux prévôts et échevins procédèrent à
+l'épuration de la garde bourgeoise, firent déposer, comme hérétiques,
+tous les gens de robe, il y eut de grands murmures et résistance
+positive.</p>
+
+<p>Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant
+été déposé, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine.
+Le poste (c'était la porte Saint-Germain) resta fermé, faute de garde.
+Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement eût été hardi. La
+bourgeoisie de Paris avait généralement les armes, et, en majorité
+immense, elle détestait ce monstre de la Ligue, chimère bizarre, mêlée
+de tant de choses, mais dans lequel, après tout, une était beaucoup
+trop claire, l'alliance du clergé et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et
+la menace, l'insolence de l'étranger.</p>
+
+<p>Les présidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative
+dans un moment si critique, se montrèrent d'abord fort timides. Ils
+parurent condamner la résistance. Ils déclarèrent «que, l'affaire
+semblant <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> tendre à <i>sédition</i>, on en référerait à la reine
+mère et aux princes <i>pour avoir règlement</i>.» Aux princes, c'était dire
+aux Guises.</p>
+
+<p>Mais quelle que fût la faiblesse, le tremblement visible de ces
+magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-même excessivement
+prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se
+mettre en danger, de donner sa démission. «J'en endure bien aussi,
+dit-il. Faites comme moi. Quand la colère de ces Parisiens sera un peu
+plus rassise, je donnerai bon ordre à tout; et alors vous serez
+content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.»</p>
+
+<p>La démission n'arrêta rien. L'indignation publique ne se cachait plus.
+On avait ôté l'épée à des magistrats, à des hommes connus, posés dans
+l'estime publique, et on l'avait confiée à des banqueroutiers, à des
+gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le
+Parlement. «Le premier président, dit Lestoile, parla longuement,
+librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser
+les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyèrent. Le cardinal de Bourbon
+parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de
+soumission et de révérence, supplia la cour de donner encore cela au
+temps <i>et au public</i>.» Le public était là en effet, le public des
+Espagnols, hurlant tout autour et près d'assommer le Parlement.
+Celui-ci se montra touché d'une prière si respectueuse et si bien
+appuyée du <i>peuple</i>, dont la voix est celle de Dieu.</p>
+
+<p>Le même <i>peuple</i>, pour faire marcher droit le Parlement et l'empêcher
+de broncher, vint en masse le <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> sommer de brûler un protestant
+depuis longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se
+chargeaient de le faire eux-mêmes. Tout cela désavoué par la nouvelle
+administration de Paris. Mais la volonté était claire. Il fallut faire
+quelque chose pour complaire à ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne
+date, on avait condamné à Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il
+n'était ni protestant ni chrétien, d'aucun culte. Il n'en fut pas
+moins à la Grève exécuté comme huguenot.</p>
+
+<p>Donc, tout allait à merveille. La religion était satisfaite, le peuple
+vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu'à s'embrasser. Le 10
+juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'<i>Union</i>.</p>
+
+<p>Chose plaisante et qui fit rire: il y défendait la <i>Ligue</i>, mais
+prescrivait l'<i>Union</i>.</p>
+
+<p>Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se
+défendre contre lui.</p>
+
+<p>Les ligueurs y renonçaient aux alliances étrangères. Promesse menteuse
+s'il en fut.</p>
+
+<p>Le roi, de dix manières diverses, promettait la même chose, de
+poursuivre à mort l'hérésie, d'exclure de sa succession tout prince
+hérétique.</p>
+
+<p>Un article important était ajouté aux anciens traités. Nul désormais
+ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son
+évêque ou de son curé. Article énorme qui, en réalité, mettait toutes
+les places aux mains du clergé, et de plus l'autorisait à se
+constituer partout comme une police, pour connaître les bons sujets et
+écarter les suspects.</p>
+
+<p>Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au
+pape, selon les règlements du concile <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> de Trente, de livrer
+des places aux ligueurs, non-seulement Orléans, Bourges, mais
+Montreuil, mais le Crotoy, tout près de Boulogne, <i>mais Boulogne
+même</i>, c'est-à-dire les ports de nos côtes que demandait l'Espagnol.</p>
+
+<p>Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de
+d'Épernon, Boulogne, que le roi avait en vain prié d'Épernon de lui
+remettre, était livré cette fois, pris d'un trait de plume.</p>
+
+<p>À ces articles terribles ajoutez les dons, non écrits, que l'on
+extorqua:</p>
+
+<p>Mayenne, frère de Guise, aura l'une des deux armées contre les
+hérétiques.</p>
+
+<p>Un frère de Guise aura le Lyonnais,&mdash;autrement dit, donnera la main à
+la Savoie, et pourra lui ouvrir la France.</p>
+
+<p>Un autre frère, le cardinal de Guise, sera légat d'Avignon; le roi
+l'obtiendra du pape.</p>
+
+<p>L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la
+tête même de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevêque de
+Lyon.</p>
+
+<p>Le cardinal de Bourbon est déclaré le plus proche parent du roi.
+Exclusion implicite du roi de Navarre.</p>
+
+<p>Guise lui-même aura le commandement général des armées, avec la
+justice et la police militaires, comme les avait le connétable.</p>
+
+<p>Le roi n'avait plus rien à donner en ce monde. Il ne lui restait guère
+que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrât, qu'il allât
+montrer dans Paris sa face souffletée et se prêter aux nasardes. C'est
+ce que vint lui demander la reine mère le 1<sup>er</sup> août, en <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>
+lui présentant le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les
+embrassa tendrement en souriant, mais refusa leur requête.</p>
+
+<p>Alors la bonne Catherine se mit à verser des larmes (ce qui lui
+arrivait souvent, car elle était fort sensible): «Comment, mon fils!
+que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse?
+Serait-il bien possible que vous eussiez changé tout d'un coup votre
+naturel si enclin à pardonner?»</p>
+
+<p>Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai,
+madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout
+changé et gâté mon naturel.»</p>
+
+<p>Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il
+avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour
+lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des
+Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les
+détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait
+donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire
+de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore
+de se jeter dans le guêpier.</p>
+
+<p>Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr
+personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde
+de plus méprisable ni de plus semblable à lui.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> CHAPITRE XVI<br>
+<span class="smaller">LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS</span>
+Août-Décembre 1588</h2>
+
+<p>L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne
+fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une
+violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, <i>ab irato</i>,
+il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours.</p>
+
+<p>Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais
+Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas
+l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet)
+une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour
+l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre.</p>
+
+<p>C'était le moment critique de l'<i>Armada</i>. L'ambassadeur <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+Mendoza croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer
+toute la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et,
+avant tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De
+là, en allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux
+gentilshommes avec une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il
+entra ainsi et montra au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe.
+Mais le roi lui montra une autre lettre qui disait que les Anglais
+avaient canonné l'<i>Armada</i>, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille
+hommes; qu'il n'y avait plus à songer à débarquer en Angleterre.</p>
+
+<p>Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en
+sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à
+Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre.
+Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort
+irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se
+trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour
+aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils
+peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on
+décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des
+esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la
+France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi,
+et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche.</p>
+
+<p>Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on
+connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette
+décision.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant
+même. Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie
+Philippe II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la
+langue française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22
+août, probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à
+Mendoza que Guise pouvait se <i>justifier</i> de l'Union en rompant avec le
+roi. Si l'<i>Armada</i> était battue, Farnèse était là tout entier, avec
+ses trente mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans
+les affaires de la France.</p>
+
+<p>Le premier service que Guise rendit à Philippe II, ce fut d'attacher à
+la Ligue un certain Balagny, que la reine mère avait placé à Cambrai
+pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alençon.
+Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir
+bientôt à l'Espagne.</p>
+
+<p>Sur la même frontière du Nord, le roi avait donné au duc de Nevers la
+Picardie, que réclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers
+passant par Paris, le prévôt des marchands et les Seize vinrent à son
+hôtel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui défendirent d'y
+songer.</p>
+
+<p>Quoiqu'il fût stipulé dans le traité qu'on rendrait la Bastille au
+roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un
+des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent
+des Seize.</p>
+
+<p>Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui démontra son néant, ce
+fut la défense que la Ligue fit au Parlement de vérifier les lettres
+royales données au comte de Soissons, fils du prince de Condé, pour le
+<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> laver d'avoir porté les armes avec les hérétiques. Le
+<i>peuple</i> s'y opposa, disant qu'un tel péché exigeait que le comte
+allât à Rome. Guise tenait extrêmement à ce qu'il ne fût pas
+réhabilité et restât incapable de succéder à la couronne, comme
+<i>fauteur d'hérésie</i>.</p>
+
+<p>De plus, Guise aurait voulu que son fils épousât la nièce du pape. Et
+le roi la demandait pour le comte de Soissons.</p>
+
+<p>Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il
+paraissait déterminé à le pousser à l'extrême. Le mouvement, comprimé,
+mais très-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever
+le roi, dût-il lui-même tomber sous l'influence espagnole. Sans doute
+aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de
+l'<i>Armada</i>. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'était
+plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Démon du Midi, qui
+semblait tenir ou fermer à son choix l'outre des tempêtes.</p>
+
+<p>L'élection des États fut travaillée par toute la France avec une furie
+extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de
+ligueur modéré, mais seulement les emportés, les casse-cous de la
+faction. Le Tiers parti, épouvanté, ne savait que dire. À Chartres
+même, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue,
+effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'épée ne tenait
+à rien; et, derrière l'épée, c'était le bâton de la populace, soldée
+par les prêtres; et, derrière la populace, c'était l'Espagnol, les
+trente mille hommes de Farnèse, prêts à renouveler en France, dans
+chaque ville, le sac d'Anvers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Pas un des élus n'était homme connu, sauf quelques-uns dans
+la noblesse. C'était généralement la basse bourgeoisie, inepte et
+envieuse du voisin, laquelle, flattée par les seigneurs, eût fait des
+crimes pour eux.</p>
+
+<p>Qu'étaient, que voulaient ces États qui venaient, disaient-ils, au
+secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mêmes?
+Mais le roi venait justement de leur ôter tout prétexte. Il envoyait
+deux armées contre l'hérésie, l'une sous le frère même de Guise,
+l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'était également la
+Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>S'il y avait dans les députés quelques hommes de bonne foi, il faut
+croire que la passion les rendait à moitié fous. Le programme qu'on
+leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de
+l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien
+plutôt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester à
+Trente, à Rome et partout, la <i>liberté</i> qu'elle écrasait; il rappelle
+le courage du clergé, lorsque, prié d'aider à l'État (mai 1561), il
+refusa héroïquement <i>au nom de la liberté</i>.</p>
+
+<p>Ce programme, rédigé certainement par les Jésuites sur la table de
+Mendoza, propose à la France d'imiter les nobles libertés castillanes,
+les assemblées des Cortès (blessées à mort par Charles-Quint, et
+poursuivies au moment même par Philippe II en Aragon).</p>
+
+<p>Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les États y
+gouvernent tout.</p>
+
+<p>Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable!
+Et qui jamais put espérer d'en approcher dans le faux? Ces libres
+États, sortis <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> de la nationalité et défenses de la patrie,
+ils les attestaient ici pour espagnoliser la France et pour étrangler
+la patrie.</p>
+
+<p>Revenons. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le
+cardinal de Guise, un furieux; président du Tiers État l'un des Seize,
+la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la
+révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut
+présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi
+personnel d'Henri III.</p>
+
+<p>Avant même d'exister, je veux dire d'être constitué, le Tiers dit
+toute sa pensée: <i>supprimer l'impôt</i>, désarmer le roi.</p>
+
+<p>Tout impôt établi depuis 1576, supprimé. Et cependant la valeur de
+l'argent ayant infiniment changé, il avait bien fallu que l'impôt
+montât avec tout le reste.</p>
+
+<p>La seconde pensée des États fut de censurer la <i>tolérance du roi</i>. Le
+jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un maître
+d'école flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet.
+Plusieurs mots sentaient le sang: «Longue patience méprisée est cause
+de <i>rigueur sans pitié</i>.»</p>
+
+<p>J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolérance du
+roi s'adressent au pénitent des Jésuites, au confrère des flagellants,
+à l'homme qui conseilla la Saint-Barthélemy!</p>
+
+<p>Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour
+gouverner la république française. La situation rappelle et rappellera
+de plus en plus la misérable Pologne de la fin du siècle dernier,
+lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, régnait sur <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>
+le roi avec un mélange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et
+de fureur.</p>
+
+<p>L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir
+mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages à ceux de
+provinces, et de ceux-ci au syndic général qui suivra le roi et le
+gardera à vue, tout se tient, tout se lie. La tête du système est le
+protecteur étranger.</p>
+
+<p>On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, on forçait le roi à la
+commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): «Jamais
+roi, <i>ayant été hérétique</i>, ne nous gouvernera.»</p>
+
+<p>«Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une
+succession de cent écus, encore serait-il juste de s'expliquer avec
+lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!»</p>
+
+<p>Il faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait <i>avec
+respect</i>, componction: «Je le sais, messieurs, <i>peccavi</i>, j'ai offensé
+Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma maison au petit pied. S'il y
+avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment
+voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-là? Comment
+voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous
+perdre, et l'État avec nous.»</p>
+
+<p>Les soufflets tombaient comme grêle. L'un disait, comme cette vieille
+de l'antiquité à Trajan: «Alors, ne soyez donc point roi.» L'autre:
+«Ses paroles ne sont que vent.» Le roi faisait la sourde oreille.</p>
+
+<p>Il était pris par la famine. Ses gardes n'étaient plus payés. Ses
+quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour
+solitaire, froide cuisine, visages <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> allongés. Dans cette
+extrémité, il s'adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui.
+Guise, en effet, intercéda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs
+étaient incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Un
+autre disait: «La marmite du roi est renversée, messieurs; allons,
+faites-la donc bouillir.»</p>
+
+<p>Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpéric. Le négociateur
+Schomberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il
+risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si
+lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait
+son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'étant plus un
+homme ni un mâle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la
+résolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie écrivait:
+«Le duc sera toujours à temps pour le prévenir.» Le Vénitien Morosini,
+légat du pape et ami d'Henri III, en écrivait autant à Rome.</p>
+
+<p>Guise tenait le roi de très-près, logeait dans le château, et, comme
+grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les
+moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache,
+Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la
+vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous
+le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et
+le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la
+seule chose sage qu'il eût faite en sa vie. Avant l'ouverture des
+États, il avait renvoyé tout son conseil, tous les hommes de sa mère,
+spécialement ses deux âmes damnées, le <i>petit coquin</i> Villeroy, et le
+très-douteux Cheverny, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> qui avait une parente mariée chez les
+Guises. À la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon,
+Ruzé, jadis son homme d'affaires, et un certain Révol, que d'Épernon
+lui avait désigné comme un homme sûr. Ces braves gens étaient trop
+subalternes, trop peu fins, pour flairer les choses. Dès lors, il
+était comme seul.</p>
+
+<p>Il arrive aux mourants d'avoir des moments très-lucides; il avait
+compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était
+d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les
+dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises,
+n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus
+entrait-elle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi.
+Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux,
+continuer son rôle de négociatrice éternelle et d'entremetteuse.</p>
+
+<p>Pris ainsi de partout, n'ayant plus même son logis, comme un lièvre
+entre deux sillons, le roi devint très-clairvoyant et plein de
+stratégie. La peur fut pour lui un sixième sens. Il avait l'oreille
+dressée, était attentif à trois choses:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> À Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince
+du sang pour sa nièce, et il en tira un bon légat, partial pour lui.
+C'était le Vénitien Morosini. Henri III adorait Venise et en était
+aimé. Un tel légat pouvait le servir fort s'il venait à tuer Guise.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le plus beau eût été de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut
+pas loin de croire qu'il aurait cette <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> joie. Pour une affaire
+de femme, Guise et son frère Mayenne tirèrent l'épée; ils étaient sur
+le terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle était cette race
+lorraine, que tous étaient envieux de tous. Les frères de Guise et ses
+cousins le jalousaient à mort, le dénonçaient au roi, ne cessaient de
+lui dire que Guise lui jouerait un mauvais tour.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le roi n'était pas sûr que le pape le soutiendrait contre Guise et
+l'Espagne. Aussi, en regardant de ce côté à droite, il regardait à
+gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada
+prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant
+lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'était Sully) était dans
+Blois, vite il le fit venir, mais bien secrètement. Il lui dit qu'il
+ne demandait pas mieux que de donner la main à son maître. Mais
+comment? Il était captif. Guise vivant, il ne pouvait rien.</p>
+
+<p>Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'était emparé du marquisat
+de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un
+frère de Guise (frère de mère), devenu général de Savoie.</p>
+
+<p>La France, au bout d'un siècle, enfin chassée de l'Italie! bravée par
+un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le
+Savoyard en frappe une médaille, le <i>Centaure</i> (franco-italien) <i>qui,
+du pied, foule la couronne de France</i>.</p>
+
+<p>Cela fut amèrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne
+sent rien, puis est sensible tout à coup, avait fait peu d'attention à
+la conduite des ligueurs à Boulogne, à Calais, au Havre, dans le
+moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> ouverts à
+l'Espagnol, c'était bien autre chose que cette petite et lointaine
+affaire de Saluces, question surtout de vanité. Celle de la noblesse
+s'éveilla, s'indigna; elle en voulut à Guise, qu'elle croyait auteur
+de la chose.</p>
+
+<p>Loin de là, l'affaire de Saluces, brusquée sans son avis, le
+contrariait réellement. Il n'y trouva remède, sinon de dire que
+c'était le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-même,
+livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre «aussitôt
+que l'hérésie serait extirpée en France.» À quoi le Savoyard fit une
+étrange réponse, et qui étonna tout le monde: «Qu'il était prêt de
+mettre tout dans les mains du frère de M. de Guise.»</p>
+
+<p>Mot terrible qui porta un grand coup à sa popularité et le montra tout
+Espagnol. Mot précieux pour Henri III. Il crut que son homme était
+mûr, et qu'on pouvait le tuer.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XVII<br>
+<span class="smaller">MORT D'HENRI DE GUISE<br>
+Décembre 1588</span></h2>
+
+<p>Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva.
+Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui
+attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se
+battre. Mais, ce jour-là, ce fut une bataille en règle; les pages
+royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main; il y
+eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y
+crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le
+cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et
+marcha sur le château avec ses bandes. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Le duc de Longueville
+et le maréchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des
+États vinrent aussi, l'épée nue. Au château, il y eut panique. On se
+battait dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de
+son cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et
+jasait avec elle, disant toujours froidement: «Ce n'est rien.» Ses
+gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient
+ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et
+tournés vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes,
+finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à
+l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le
+fouet.</p>
+
+<p>On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par
+hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il était très-flottant,
+ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé
+le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la
+noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se
+hâtaient pas de le faire nommer connétable.</p>
+
+<p>Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait
+occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut
+amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla
+la mort de Guise. La s&oelig;ur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla
+publiquement le dénoncer au roi. Le maréchal d'Aumont, allié (par
+mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise, pour le
+gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier,
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il
+voulait lui signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras
+jusqu'au coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en
+fut pas dupe; il l'arrêta et dit tout au roi.</p>
+
+<p>Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il
+visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et
+menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un
+premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait,
+il se justifiait aux dépens de ses amis. Cela lui avait ôté beaucoup
+d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces
+petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la <i>malice de
+M. de Guise</i>.</p>
+
+<p>Cette malice avait été parfois quelque peu loin. Sans parler de la
+petite malice de la Saint-Barthélemy, des affaires de Salcède et
+autres assassins d'Alençon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement
+d'une liberté qu'on avait en ce siècle, de faire tuer en duel ceux
+qu'on n'assassinait pas. Les duels à mort des premiers mignons ne
+furent nullement des hasards.</p>
+
+<p>L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait
+à picoter, c'était un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine
+des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le
+provoquait, tâchait de le faire dégaîner.</p>
+
+<p>Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un
+mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux
+personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont
+et M. de <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la
+fermeté à Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue. Il leur dit
+qu'il ne pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le
+duc ou lui mourrait.</p>
+
+<p>L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son
+procès. Le roi haussa les épaules: «Et où trouverez-vous des témoins,
+des gardes, des juges?» Le maréchal dit: «Il faut le tuer.»</p>
+
+<p>Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de
+l'avis du maréchal.</p>
+
+<p>L'homme le plus brave qu'il eût était Crillon. Il le fit venir. Mais
+le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne
+ne convenait pas «à un homme de sa condition,» mais qu'il serait
+charmé de le tuer en duel.</p>
+
+<p>On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre,
+jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la
+chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu,
+lui dit à la sortie: «Vous avez été bien dévotieux.» Le duc avoua que
+c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait
+l'obliger de la lire.</p>
+
+<p>Il suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur, lui disant
+que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces,
+il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait
+chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile.</p>
+
+<p>Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans
+sa chambre, il exhala son désespoir, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> sa fureur, jeta son
+petit chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un
+conseil se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les
+avis qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait.</p>
+
+<p>Il y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque
+de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des
+marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville.</p>
+
+<p>M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau
+si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait
+passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais
+à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout
+ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra
+pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.</p>
+
+<p>Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour
+les deux avis à la fois: «Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes
+perdus...&mdash;Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout
+prenez garde à vous.» C'était après souper, et le vieillard était plus
+tendre encore qu'à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Marteau dit rudement: «Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien
+craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier: il faut prévenir.»
+Comment? Il ne le disait pas.</p>
+
+<p>Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit: «M.
+de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince
+bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et
+pas d'appréhension. Il exécutera son dessein. Il ne fait pas bon
+<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> ici, point sûr. Il nous faut nous lever, et <i>agir avant
+lui</i>.»</p>
+
+<p>Guise dit: «Menneville a raison, et plus que tous les autres...
+Néanmoins, au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la
+mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte.»</p>
+
+<p>Il répondait ainsi à ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne
+proposaient pas de fuir, mais d'<i>agir</i>; apparemment de susciter un
+mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément.</p>
+
+<p>Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il
+était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis.</p>
+
+<p>Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre
+à l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie
+monastique, la dévotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donné
+la nausée. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était
+de voir son parti à plein, au grand jour et sans ombre.</p>
+
+<p>Son élégance princière et son insolence intérieure l'éloignaient des
+petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains
+sales. Le célèbre Montaigne, très-fin observateur, qui avait fort
+connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le
+premier n'était guère catholique, et le second guère protestant.
+Guise, s'il n'eût été condamné dès l'enfance au rôle de chef des
+catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des reîtres du Rhin,
+à la confession d'Augsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal
+de Lorraine, avaient un moment paru adopter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> De Thou, dans ses Mémoires, apprend une chose curieuse. Comme
+il passait à Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi,
+après avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le
+jeune magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de
+Guise, mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de
+lui, il ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins.
+Schomberg le dit à Guise, qui n'y contredit pas. «Que voulez-vous?
+dit-il? j'ai toujours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il
+me faut des amis, et je prends ce qui vient à moi.»</p>
+
+<p>Cet indigne entourage le condamnait à chaque instant à plaider de
+mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment
+même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château,
+qui faisait métier d'enlever et de mettre chez lui, dans des
+basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aisés; il les disait
+protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les
+faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui
+faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et,
+sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui
+réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit la mettait à néant.</p>
+
+<p>Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et
+n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il
+cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait
+par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondaines,
+qui ne se présentaient que trop. Les <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> dames, toujours tendres
+pour l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. À son néant
+moral s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent
+des défaillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui
+un drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le c&oelig;ur
+quand ces faiblesses le prenaient.</p>
+
+<p>Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil),
+c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont
+il était enveloppé. Cela l'enracinait à Blois et dans ce fatal
+château.</p>
+
+<p>Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt
+que plus tard. Chaque nuit, il disait: «Pas encore.»</p>
+
+<p>Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu
+après l'événement, que le 22 décembre Guise avait pris son parti, et,
+dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il
+partait le lendemain.</p>
+
+<p>De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força
+d'agir.</p>
+
+<p>La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné,
+et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci
+était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de
+prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une
+grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi,
+Guise était obligé, ces jours-là, de laisser son monde au haut de
+l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il
+devait se trouver <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> séparé par deux pièces (celles du conseil
+et de l'antichambre) de ceux qui l'auraient défendu.</p>
+
+<p>Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Crillon, qui se chargea de
+garder les dehors et de fermer à temps les portes du château. Il fit
+venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le
+passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de
+manière à l'isoler de sa suite.</p>
+
+<p>Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne
+heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à
+une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande
+allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il
+ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie
+des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son
+cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon. À minuit, il lui
+dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à l'huissier Du Halde
+qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même
+trouvez-vous ici.» Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la
+reine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à
+cinq avis. Et il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en
+venait encore. «Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire
+attention à tout cela.» Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya
+l'avertisseur: «Dormons, et allez vous coucher.» Il faisait ainsi le
+brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper,
+il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment
+audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>
+où il avait écrit: «Il n'oserait.» Ce qui n'était pas mépriser
+seulement le péril, mais le provoquer.</p>
+
+<p>De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine
+mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à De Thou: «Le roi le
+tuera.» La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri
+III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de
+près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle
+dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de
+désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser.</p>
+
+<p>«Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heurte à la
+chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première
+femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. «C'est Du
+Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.&mdash;Il dort et la reine
+aussi.&mdash;Éveillez-le, répondit Du Halde; il me l'a commandé, ou je
+heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux.» Le roy, qui ne
+dormoit point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant
+parler, demande à la demoiselle ce que c'est. «Sire, dit-elle, c'est
+M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.&mdash;Prolant, dit le roi, mes
+bottines, ma robe et mon bougeoir.» Il se lève, et, laissant la reine
+dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étoient le sieur de
+Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites
+cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y
+monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et
+y enferme le sieur Du Halde et successivement <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> les
+quarante-cinq qui arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.»</p>
+
+<p>«Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère
+ne s'éveille.»</p>
+
+<p>Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et
+misérable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu
+si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa
+maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait
+toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu,
+mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que
+cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait
+droit de tuer.</p>
+
+<p>Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que
+d'attendre. Un Périac, frappant de la main contre la poitrine du roi:
+«Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.»</p>
+
+<p>Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait,
+disait-il toujours, d'éveiller la reine mère.</p>
+
+<p>«Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards.» Il s'en
+trouva huit; celui de Périac était d'Écosse. Le capitaine Longnac prit
+seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et
+l'épée. Il les plaça dans l'antichambre. Et les autres furent mis
+ailleurs.</p>
+
+<p>Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de
+première force, le Gascon La Bastide, avec le secrétaire Révol, homme
+de d'Épernon. Le parent de d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans
+la chambre <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> pour être sûr que le roi ne changerait pas de
+résolution. Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien
+décidé et confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans
+un cabinet pour mettre ordre à sa conscience.</p>
+
+<p>Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une
+assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne
+pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la
+tête dans l'antichambre, disant aux huit: «Surtout n'allez pas vous
+faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en
+serais bien fâché.»</p>
+
+<p>Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les
+royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de
+Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et
+Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise,
+arrivèrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique logé dans le
+château.</p>
+
+<p>Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il
+plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand
+on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il
+passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur
+le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le
+palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu,
+averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres
+diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour
+être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant
+d'autant mieux son personnage de <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> mendiant, disait d'une voix
+lamentable: «Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans
+cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voilà perdus,
+ruinés.» Tous le suivaient, le chapeau à la main.</p>
+
+<p>Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la
+scène changea derrière lui. Les gardes nettoyèrent l'escalier des
+pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Crillon ferma le
+château.</p>
+
+<p>Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d'esprit de lui
+envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: «Sauvez-vous! ou
+vous êtes mort!» Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.</p>
+
+<p>Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se
+troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de
+sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: «J'ai froid,» dit-il.
+Son habit de satin expliquait du reste cette parole: «Que l'on fasse
+du feu.» Et puis: «Le c&oelig;ur me faut... Monsieur de Morfontaine,
+pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques
+bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve
+de rose.» On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut
+se contenter.</p>
+
+<p>Son &oelig;il, du côté de sa balafre, pleurait. Sous ce prétexte, il dit
+au trésorier de l'épargne: «Monsieur Hotman, voudriez-vous voir à la
+porte de l'escalier s'il n'y a pas là un de mes pages ou quelque autre
+pour m'apporter un mouchoir?» Hotman sortit, mais il paraît qu'il ne
+put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un
+mouchoir au duc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à
+Révol: «Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon
+vieux cabinet.» Révol fut arrêté aux portes par l'huissier dans
+l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. «Mon Dieu!
+s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me
+gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol.&mdash;Il n'y a
+point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu
+ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande.» Le roi commanda de lui
+ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de
+Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol
+entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et
+lui ayant dit: «Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux
+cabinet», il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi.
+Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur
+le tapis: «Messieurs, dit-il, qui en veut?» Il se lève; il trousse son
+manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main
+de même côté, et dit: «Adieu messieurs.» Il heurte à la porte.
+L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi.</p>
+
+<p>Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux,
+ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne
+daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme
+par respect.</p>
+
+<p>«À deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main
+droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui
+le suivoient, fut <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> tout soudain saisi au bras par le sieur de
+Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que
+le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps
+il est par lui frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche,
+disant: «Ah! traître, tu en mourras.» En même instant, le sieur des
+Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par
+derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et
+le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à
+tous ces coups: «Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis!» Et,
+lorsqu'il se sentit frappé d'un coup de poignard sur le croupion par
+le sieur de Périac, il s'écria plus haut: «Miséricorde!» Et, bien
+qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il
+ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à
+l'autre, au pied du lit du roi, où il tomba.</p>
+
+<p>«Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y
+ayant qu'une muraille de cloison entre deux: «Ah! on tue mon frère.»
+Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui,
+mettant la main sur son épée: «Ne bougez pas, dit-il, mordieu;
+monsieur, le roi a affaire de vous.» Alors l'archevêque de Lyon, fort
+effrayé et joignant les mains: «Nos vies, dit-il, sont entre les mains
+de Dieu et du roi.»</p>
+
+<p>«Après que le roi eut su que c'en étoit fait, il va à la porte du
+cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la
+place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il
+avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y
+trouva une petite bourse où il y avoit douze écus d'or et un billet de
+papier où étoient écrits, de la main du duc, ces mots: «Pour
+entretenir la guerre en France, il faut sept cent mille livres tous
+les mois.» Un c&oelig;ur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le
+sieur d'Antraguet.</p>
+
+<p>«Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant
+encore à ce corps quelque petit mouvement, lui dit: «Monsieur, pendant
+qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au
+roi.» Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir,
+comme d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau
+gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux
+heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur
+de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps
+par son exécuteur en cette première salle qui est en bas à la main
+droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à
+la rivière.»</p>
+
+<p>D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire:
+«Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant!» Prophétie
+involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-être, elle
+inventa.</p>
+
+<p>D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à
+coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au
+visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original
+avait tout à la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+d'esprit, des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin
+d'Italie.</p>
+
+<p>Sa grande affaire était de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en
+dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol.
+L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi.
+Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement,
+voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape,
+l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à
+la messe.</p>
+
+<p>Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce
+La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait
+Guise; il dit à cet ami: «Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est
+mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice.»</p>
+
+<p>Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un
+arrêt du conseil contre sa ville: «Monsieur l'évêque, dit-il, vous
+avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous
+serez condamné vous-même.»</p>
+
+<p>On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la
+maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les
+promesses qu'ils firent de calmer Paris.</p>
+
+<p>Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages
+personnels, n'en furent pas moins lâchés.</p>
+
+<p>Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du
+mort, que le roi tenait sur sa tête <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> dans un grand galetas
+qu'il avait fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il
+jetait feu et flamme, «ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que
+menaces, ne haletoit que sang.» Ce prêtre était un militaire; de temps
+à autre il jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête
+d'un parti de cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il
+ne s'en croyait pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui
+entouraient le roi et qui avaient participé à l'acte avaient à
+attendre du cardinal de grandes vengeances. Ils lui dirent ces
+menaces, et, cela ne suffisant pas, ils régalèrent le roi des brocards
+dont il le criblait. Un jour que quelqu'un lui disait: «Vous piquez
+trop le roi.&mdash;Il ne marche qu'autant qu'on le pique.» Et, voyant aux
+armes du roi les deux couronnes de France et de Pologne: «Le tondeur
+fera la troisième.» Et il ajoutait en grinçant: «Oui, je tiendrai sa
+tête entre mes jambes, pour lui faire, avec un poignard, sa couronne
+de capucin.»</p>
+
+<p>L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la
+veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête l'eût sauvé. Mais, le
+matin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son
+grenier, à jurer, menacer. Le roi réfléchit qu'après tout il avait le
+légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant
+à la tonsure et à la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le
+danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin
+les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que
+de saint Thomas de Cantorbéry. Donc: «Expédions-le, dit-il, qu'on ne
+m'en parle plus.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre
+affaire, se chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens
+voulant tuer un cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire: on
+eut quatre soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il
+les vit venir, il dit à M. de Lyon, enfermé avec lui: «Monsieur, ceci
+vous regarde; pensez à Dieu.&mdash;Non, monseigneur, c'est de vous qu'il
+s'agit.» Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le
+couloir, fut tué.</p>
+
+<p>Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir
+la figure de sa mère. Dès le 23, sur l'acte même et Guise étant tout
+chaud, il s'était donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui
+conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était
+malade: «Madame, comment vous portez-vous?&mdash;Oh! mon fils,
+doucement.&mdash;Moi, très-bien, je suis roi de France, j'ai tué le roi de
+Paris.»</p>
+
+<p>Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: «Je prie Dieu que
+bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.&mdash;C'est selon,
+madame...&mdash;Donnez-moi son fils et M. de Nemours.&mdash;Leurs corps? Oui,
+mais je garde leurs têtes.» Du reste, il ne voulait que la mortifier
+par le refus; il ne les fit pas tuer.</p>
+
+<p>Elle avait espéré que Guise ayant l'avantage, mais un avantage
+incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son
+Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de
+ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle
+se retourne vite: «Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans.»
+Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de
+Navarre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter
+chez le cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était
+fait et lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la
+reçut avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces
+colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits
+enfants: «Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous
+faites tous mourir!» Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et
+conseillé, mis doucement le cerf au filet, lâché la meute. Il la
+maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait
+plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux côtés, elle était
+prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde,
+qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas.</p>
+
+<p>Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien.
+Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses
+paroles lui rentrèrent, lui restèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle
+s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre
+femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment «qu'elle
+creva de dépit».</p>
+
+<p>Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5
+janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement
+et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle
+n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la
+pleura d'un &oelig;il, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires.</p>
+
+<p>Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et
+pensant que la succession ne payerait <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> pas leurs legs,
+quoiqu'on vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan.</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie, et toujours ses astrologues
+lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle
+n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur
+la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près,
+l'hôtel de Soissons (Halle au Blé), dont on voit encore la tourelle.
+Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un
+lieu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa
+là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain,
+homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la
+vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme
+s'envolât on ne sait trop où.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on l'eût jetée
+à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à
+Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils
+n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins.</p>
+
+<p>Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois on n'avait
+pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si
+mauvais dans l'église, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en
+terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit
+dont personne ne se doutait.</p>
+
+<p>Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à
+Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est à lui seul
+une sorte de chapelle, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> et où elle s'était fait sculpter
+classiquement, c'est-à-dire toute nue.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux
+Célestins dans cette urne dorée qu'on voit maintenant au Louvre,
+soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon,
+qui certainement sont des portraits. Ces belles sont là chargées de
+figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans
+le c&oelig;ur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité.</p>
+
+<p>Si l'inscription ne le disait, on verrait plutôt dans la ronde
+gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et
+des heures, le ch&oelig;ur insouciant qu'elles mènent en se moquant de
+nous.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> CHAPITRE XVIII<br>
+<span class="smaller">LE TERRORISME DE LA LIGUE<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a><br>
+1589</span></h2>
+
+<p>Peu avant l'événement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de
+Blois à Paris et prenant congé du roi, l'attendit au passage dans un
+couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la
+main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ne lui
+dit rien, si grandes étaient son irrésolution et les perplexités de
+son esprit.</p>
+
+<p>Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il
+avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu
+avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon,
+en tirer les <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il
+eût imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la mort
+des Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa
+vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement
+approvisionné; en huit jours, il était au Louvre, et proclamait à main
+armée son édit de 1576, l'édit de tolérance et de pacification. Eût-il
+réussi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tombé sans honneur.</p>
+
+<p>Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait
+intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait
+pas de réconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il était,
+qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le
+roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le
+premier si faible! le second si grand!</p>
+
+<p>Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers
+de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le
+génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe.
+Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées
+d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout:
+«Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors
+viendrait l'Espagnol.»</p>
+
+<p>On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa
+partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas
+d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de
+l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord
+là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée
+espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol.
+Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par
+un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à
+l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le
+peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement
+au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout,
+et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence
+de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.</p>
+
+<p>Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le
+public imbu d'idées fausses.</p>
+
+<p>Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande
+machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier
+toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer
+ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans
+le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste,
+qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?</p>
+
+<p>Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son
+coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point
+effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des
+Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident,
+l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+manipulations secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils
+recevaient d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet
+argent. Cet archevêque, Espinac, qui couchait avec sa s&oelig;ur, n'en
+était pas moins terrible pour les m&oelig;urs du roi; il avait écrit sur
+lui et sur Épernon, en langage de Sodome, le <i>Gaveston</i>, livre
+effroyable, qui appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard
+empalé par sa bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait,
+avait bien quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les
+mains du légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre
+en justice et pas même comme témoin.</p>
+
+<p>Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le
+monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à
+un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la
+Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était
+inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son
+maître devenir ce qu'il pourrait.</p>
+
+<p>Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de
+France, «roi de Blois et de Beaugency.»</p>
+
+<p>Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui
+allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il
+lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens.
+Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»</p>
+
+<p>La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de c&oelig;ur avec ses
+parents, et, sous main, écrivait aux Guises.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> que ce
+pauvre hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job.</p>
+
+<p>Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la
+mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le
+croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant
+confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On
+courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner
+l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que
+d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est
+terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine
+dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à
+sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se
+précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée,
+très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se
+traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le c&oelig;ur
+de tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue
+ce ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de
+Noël), on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en
+revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce
+premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau
+dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme
+quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit
+venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul
+prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile,
+faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il
+n'en faut pas plus pour drapeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon
+Guincestre, qui s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita
+de même le roi; il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait
+trouvé le mystère d'<i>Henri de Valois</i>, que ce nom, par son anagramme,
+donnait le <i>Vilain Hérode</i>, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode
+empoisonneur et assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du
+Parlement, devant le Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit
+en devoir d'arracher du portail les armes de France et de Pologne, de
+les briser et de marcher dessus.</p>
+
+<p>Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à
+Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus
+Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre
+sur leurs tombeaux.</p>
+
+<p>Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment
+de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé
+la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.»</p>
+
+<p>Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16
+janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy,
+entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la
+main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère
+osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux
+même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes
+désignées et tous s'en vont à la Bastille.</p>
+
+<p>À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs
+d'eau et portefaix, qui auraient assez <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> aimé à les assommer,
+pensant que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage,
+s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un
+rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président
+Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide;
+on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir,
+parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il
+avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il
+crut être habile en faisant en cachette une protestation où il
+assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait
+pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à
+Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme,
+assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère
+Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui
+reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant
+demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le
+prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet
+homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de
+Paris.</p>
+
+<p>Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais
+sa furieuse s&oelig;ur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son
+lit pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait
+qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi.</p>
+
+<p>Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un
+héros, un dieu de Henri de Guise, avait <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> eu justement pour
+effet de mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits
+une solide opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne
+pouvaient le tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait
+eu contre lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre
+d'achoppement de tous les prétendants.</p>
+
+<p>Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des
+Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute
+préparée du <i>Conseil général de l'Union</i> que Paris créait pour la
+France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept
+gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault
+secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à
+lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter
+quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider
+l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault
+n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il
+faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit
+mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille
+hommes.»</p>
+
+<p>De sorte que le vainqueur, le <i>Conseil général</i>, était presque aussi
+dépendant que le vaincu, le Parlement.</p>
+
+<p>Pour consoler un peu le <i>Conseil</i> de sa nullité, on le payait
+grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois,
+forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le <i>Conseil</i> avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour
+toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait
+déjà la diminution. Et <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> personne d'ailleurs ne payait, du
+moins nulle taxe générale.</p>
+
+<p>Chaque ville avait assez à faire de suffire aux <i>razzias</i> locales que
+faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou
+les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les
+besoins ou prétextes de la guerre civile.</p>
+
+<p>Mais ce qui rendit le <i>Conseil de l'Union</i> bien autrement populaire,
+ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'<i>autorisation donnée aux
+locataires de ne plus payer le loyer</i>. Il y eut réduction expresse
+d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.</p>
+
+<p>Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres
+vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe
+ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer,
+de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir
+perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère
+un paradis relatif.</p>
+
+<p>Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande
+douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge
+qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les
+rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure
+profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le c&oelig;ur de
+cet infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain
+appelé tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!</p>
+
+<p>De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes
+qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: <i>le clergé
+dispensa le peuple de <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> payer impôts et loyers; le peuple
+dispensa le clergé de payer la rente publique</i>.</p>
+
+<p>Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et
+rentiers ne reçut plus rien.</p>
+
+<p>Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les
+uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient
+petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent
+francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes
+ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la
+singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se
+dispenser de payer la rente.</p>
+
+<p>Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le
+mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce
+qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette
+victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants
+robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin,
+etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu
+de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion
+d'un <i>bon</i> patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils
+comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française.
+Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils
+ont bon c&oelig;ur, et leurs <i>pratiques</i> peuvent les faire aller loin;
+ils ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien
+aisément du bâton.</p>
+
+<p>La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>
+comme contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de
+faire enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à
+Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une
+part à la Saint-Barthélemy,&mdash;la voilà, cette bourgeoisie catholique,
+qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule,
+elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne
+rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant
+ravagés.</p>
+
+<p>Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts
+niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les
+pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à
+manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes
+(l'Estoile.)</p>
+
+<p>Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la
+Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique
+où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors,
+non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande
+police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au
+fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne
+savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne
+voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le
+commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne,
+pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que,
+comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien
+autre idéal que celui des Jacobins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que,
+le jour du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient
+aux églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand
+elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du
+troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les
+recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles
+étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la
+sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de
+laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes
+ou leurs maisons.</p>
+
+<p>Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens
+énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les
+nobles des ennemis de la Ligue?</p>
+
+<p>La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela,
+non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir
+s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un
+cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre.</p>
+
+<p>Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces
+d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et
+les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y
+est seul.</p>
+
+<p>Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes,
+devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion
+horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les
+autres, par <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> la profondeur d'une inquisition mutuelle,
+domestique, intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force
+de peur.</p>
+
+<p>Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin
+de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous
+jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant
+ceux-là.</p>
+
+<p>À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier
+de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon
+homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais,
+dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites,
+pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux
+contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants,
+en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers,
+etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il
+avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot,
+tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des
+Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons,
+il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine,
+sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une
+hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour
+hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut
+sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une
+absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos
+que dans la mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de
+Duranti, premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique,
+qui avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci
+chez lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar
+d'Avignon. Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un
+livre des cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du
+<i>De divinis officiis</i>, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à
+Rome aux dépens de Sixte-Quint.</p>
+
+<p>Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue.</p>
+
+<p>L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à
+la tête du peuple pour la déchéance du roi.</p>
+
+<p>Duranti y résista.</p>
+
+<p>Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux
+Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que
+Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville.</p>
+
+<p>Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent;
+on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa
+femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils
+voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui
+perça le c&oelig;ur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où
+pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se
+divertirent tout le jour à lui arracher la barbe.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions,
+violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de terreur.
+Ce sont des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer,
+où l'on passe sous l'&oelig;il perspicace des tyrans du jour, notant un à
+un leurs moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant
+l'un, désignant l'autre.</p>
+
+<p>Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée
+des mondains et leur sainteté subite.</p>
+
+<p>À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de
+processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor.
+On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et
+filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes
+et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le
+Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue.
+Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de
+tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter,
+avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et
+aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute
+mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur
+le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus
+agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en
+souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent,
+et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne
+s'appliquait que trop bien.</p>
+
+<p>Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles
+n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se
+décida sans hésiter. <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Elle mit bas les robes et les jupes,
+passa le drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une
+simple dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne
+ne se déconcerta pas. Elle avait lancé la mode.</p>
+
+<p>Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à
+ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées
+aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume.</p>
+
+<p>Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la
+pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de
+prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence;
+honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés,
+s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.</p>
+
+<p>Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons
+voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant
+très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte
+Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au
+bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits
+pieds douillets sont agréables à Dieu.»</p>
+
+<p>Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise
+des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente
+duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près,
+remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la
+montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en
+soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges,
+passaient rapides <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> et violents avec d'aigres chants de <i>Dies
+iræ</i>; aux haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer
+plus loin), les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la
+mèche, tout comme ils auraient éteint, foulé, soufflé <i>le Valois</i>.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> CHAPITRE XIX<br>
+<span class="smaller">HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.<br>
+MORT D'HENRI III.<br>
+1589</span></h2>
+
+<p>Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement
+les meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, &oelig;uvre capitale de la
+langue, âcre et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un c&oelig;ur ému,
+mais si loyal et si sincère! Vous y chercherez en vain ceux de
+Duplessis-Mornay, sa vie laborieuse, héroïque et sainte, écrite par
+une sainte aussi, la pieuse dame de Mornay, écrite en présence de Dieu
+et pour un enfant, déposition naïve, mais de celles qui emportent la
+conviction et qui trancheraient tout en justice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des
+secrétaires de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à
+peine il existait.</p>
+
+<p>Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma
+Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la
+religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende.
+Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard
+éclipse en guerre le génie du prince de Parme.</p>
+
+<p>Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta
+tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national!
+J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes
+heures: <i>les martyrs et les vrais héros!</i> Tout cela dans la poussière
+et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les
+Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande
+galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard,
+d'autres hochets sanglants.</p>
+
+<p>Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le
+datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la
+France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la
+grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et
+l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du
+côté du joyeux Gascon.</p>
+
+<p>Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement:
+«Mon brave <i>capitaine de cavalerie</i>.» Nous trouvons sévère aussi le
+mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est
+<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> qu'<i>un carabin</i>.» Nous dirions maintenant un hussard, bon
+pour le coup de pistolet.</p>
+
+<p>Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En
+France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV.
+Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait
+tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il
+ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme,
+de sa gaieté, de son regard.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à
+trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune
+singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et
+qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme
+restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut
+attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit
+tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et
+l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au
+hasard des Dieux.</p>
+
+<p>Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si
+rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire,
+en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré,
+refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite
+sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au c&oelig;ur de
+Mornay.</p>
+
+<p>La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince
+d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions
+non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre
+nous, nous <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier)
+de nous défendre, <i>vu l'équité et justice</i> du fait que nous
+maintenons.»</p>
+
+<p>Cependant, de quel instrument ces grands c&oelig;urs se servaient-ils? De
+celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit,
+lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il
+trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne
+doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa
+peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux
+enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à
+distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée
+des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu
+tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme
+ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la
+bataille, si on l'avait laissé faire.</p>
+
+<p>Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La
+créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout
+le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit
+Shakespeare.</p>
+
+<p>Tâchons de saisir ce Protée.</p>
+
+<p>Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre,
+<i>du gros garçon qui gâta tout</i>. Je veux dire de François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si
+flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était
+protestante ou catholique.</p>
+
+<p>Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> le
+Gargantua (paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le
+récit rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon.
+Pour plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté
+un petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon.</p>
+
+<p>Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de
+Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu
+seras un vrai Béarnais.»</p>
+
+<p>Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit
+qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant
+écrivain. Ses billets sont des diamants.</p>
+
+<p>Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout
+verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle.
+Ainsi fut élevé <i>par l'usage</i>, par l'effet de l'entourage, de l'air
+ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne.
+Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir.</p>
+
+<p>Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les
+enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez
+les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le
+marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous
+<i>va-nu-pieds</i> à l'assaut de Brescia.</p>
+
+<p>Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux,
+mis tout le monde sur les dents, alors <i>il forçait une danse</i>. Et lui
+seul, alors, dansait.</p>
+
+<p>Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de
+combat en combat. On lui <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> attribue follement de longues
+pièces, ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il
+n'avait pas la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques
+lignes (hors de rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un
+rendez-vous, un mot d'amour.</p>
+
+<p>Résumons:</p>
+
+<p>Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme
+l'accuse son profil.</p>
+
+<p>Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un
+François I<sup>er</sup>, mais plus familier, jasant volontiers avec toute
+sorte de gens.</p>
+
+<p>Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que
+cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du
+terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut
+la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes
+amusantes qui dispensaient de payer.</p>
+
+<p>On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits
+différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences.</p>
+
+<p>Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices.
+Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la
+seconde.</p>
+
+<p>Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout.</p>
+
+<p>Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et
+point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs,
+mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes.
+Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en
+était pas plus sûr.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure
+qui le faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote
+admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je
+ne puis pas m'empêcher de la reproduire.</p>
+
+<p>Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en
+se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine
+mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne,
+dit encore: «Qu'on cherche mon frère.&mdash;Mais le voici.&mdash;Non, madame, je
+veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle
+l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où
+étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il
+n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de
+retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui
+lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe
+au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez
+un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en
+vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...&mdash;Monsieur,
+dit alors la reine mère, ne dites pas cela.&mdash;Madame, je le dis, c'est
+la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul
+de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!»</p>
+
+<p>Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu
+qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était
+homme.</p>
+
+<p>Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de
+la mort des Guises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant
+seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise
+n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la
+fin sans le péril de leur vie.»</p>
+
+<p>Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui
+dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions;
+les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.</p>
+
+<p>«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes.
+Qu'est-ce que vous me conseillez?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous
+prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à
+la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire
+avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si
+cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon,
+vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne
+pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé,
+c'est vous.»</p>
+
+<p>Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée,
+qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France,
+de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de
+vendre la place.</p>
+
+<p>Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui
+devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit
+rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et
+pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix
+armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> et
+qu'elles se sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il
+y parle avec une modération magnanime du sort des Guises, avec une
+douleur sentie des maux universels, plus douloureusement encore de la
+nécessité qu'il a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la
+paix, mais solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.</p>
+
+<p>Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus
+fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques
+l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint
+d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa s&oelig;ur
+naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois
+lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant
+surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette
+négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir
+d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le
+commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le
+roi de Navarre.</p>
+
+<p>L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances,
+eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns
+et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans
+savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux
+et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux
+qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant
+souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs
+maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du
+corps, les plaies du c&oelig;ur, tout <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> disparut en ce moment. La
+Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait
+souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de
+Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la
+guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme
+qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda,
+par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de
+deuil dont son c&oelig;ur avait vécu, donnant son père à la Patrie!</p>
+
+<p>Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny),
+qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères
+égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de
+trois semaines.» (1562.)</p>
+
+<p>Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille
+tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice,
+y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre
+neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de
+blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à
+Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons,
+déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un
+enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau
+tricolore de la république de Hollande.</p>
+
+<p>Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour
+sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut
+la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de
+l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ce
+furent les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour
+acheter Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux
+partis, l'irréprochable Mornay.</p>
+
+<p>Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force
+redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure
+partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils
+imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant
+pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe,
+le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le
+roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à
+Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse,
+toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage
+opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les
+Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par
+son maître dans la grande affaire de France.</p>
+
+<p>Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est
+qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de
+résister, imagina d'appeler à son aide les <i>Gaultiers</i>. On nommait
+ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la
+Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours
+de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne
+les soutint pas; ils furent massacrés.</p>
+
+<p>Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore,
+entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient
+peur et horreur de <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la réconciliation de la France. Au
+contraire, Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre.
+Pendant ce débat pour et contre, il arrive et le voici.</p>
+
+<p>Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par
+Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le
+crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa
+figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive
+décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les
+avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les
+rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à
+Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe
+étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher,
+près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un
+panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop
+bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur
+feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant
+l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil
+arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton
+pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon.</p>
+
+<p>Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se
+promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des
+campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés
+d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir
+s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> se
+rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot
+pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous
+s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction
+de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant
+son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page.</p>
+
+<p>Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre,
+qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le
+Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois,
+Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne
+fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la
+maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.</p>
+
+<p>Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il
+a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à
+Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient
+à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les
+traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à
+son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!»</p>
+
+<p>L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un
+grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas,
+est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes.
+Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti.
+Il envoie quinze cents arquebusiers, <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> qui, le soir, sous
+Châtillon, arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer,
+vont fondre sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce
+n'est pas à vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis,
+qui vous trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil.</p>
+
+<p>Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son
+habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces,
+pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit
+pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes,
+repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à
+petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour,
+«passionné pour les huguenots.»</p>
+
+<p>D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une
+trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres
+chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène
+infâme et épouvantable.</p>
+
+<p>Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis,
+qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés
+fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force
+cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier
+Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore,
+en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de
+Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de
+leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine
+déroute, Menneville tué, <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Aumale éperdu qui se cache à
+Saint-Denis; Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la
+perte aussi. Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait
+des chansons, une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...»</p>
+
+<p>En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était
+la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol.</p>
+
+<p>Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le
+très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait
+persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait
+sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de
+leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena
+cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par
+Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille
+Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre,
+c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent
+cessé par enchantement.</p>
+
+<p>Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait
+les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il
+n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de
+ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils
+sortiraient.</p>
+
+<p>Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était
+montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du
+haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette
+ville <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du
+sang.»</p>
+
+<p>Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était
+fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans
+les rues.</p>
+
+<p>Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque
+projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient
+bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas
+trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de
+Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de
+clergie.</p>
+
+<p>Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait
+tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs
+moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui,
+peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens,
+dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel
+Holopherne ne périrait que de leur main.</p>
+
+<p>Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, s&oelig;ur des Guises, ce
+fut elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte.
+Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage
+des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient
+souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à
+même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et
+sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes,
+s'enivraient du regard d'une grande princesse, s&oelig;ur des héros et
+des martyrs. Elle avait déjà trente-sept <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> ans, mais la
+passion la relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la
+colère, le désir et la peur, belle de la beauté des furies.</p>
+
+<p>Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde
+riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en
+faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.»
+C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu
+le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans
+doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le
+prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un
+grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une
+nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar
+Gérard, l'assassin du prince d'Orange.</p>
+
+<p>Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les
+moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être
+invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient
+devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.</p>
+
+<p>On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête
+chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans
+ce qu'ils appelaient la <i>chambre de méditation</i>, toute peinte de
+diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le
+paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir,
+et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel,
+un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait
+prisonnier <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer,
+parce que, le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui
+répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre,
+qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce
+n'était pas le meilleur.</p>
+
+<p>Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau
+couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes
+pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina
+vers Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du
+roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le
+lendemain, mardi 1<sup>er</sup> août, à huit heures, La Guesle le conduisit au
+roi.</p>
+
+<p>«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut
+averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise
+percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit
+que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se
+courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on
+diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent
+le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant
+fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit
+encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du
+comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit
+chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors
+le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et
+commença à lire la lettre que le moine <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> lui avoit apportée,
+pour l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif
+à lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le
+petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau
+dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un
+coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le
+méchant moine, il m'a tué!»</p>
+
+<p>Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur
+général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la
+justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un
+même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de
+grands personnages.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation
+assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son
+camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins
+dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer
+toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre,
+qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589).
+Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> CHAPITRE XX<br>
+<span class="smaller">HENRI IV&mdash;ARQUES ET IVRY<br>
+1589-1590</span></h2>
+
+<p>Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans
+la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations
+ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec
+des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton.
+Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou
+les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la
+main, faisant des v&oelig;ux et promesses, desquelles on oyoit pour
+conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!»</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais un pareil avénement.</p>
+
+<p>Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était
+encore là, un combat eut lieu <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> entre un huguenot, un vaillant
+homme de guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je
+lui mettrai la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait.
+L'autre tomba roide mort.</p>
+
+<p>Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient
+pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas
+reconnaître le roi de Navarre.</p>
+
+<p>Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation,
+l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas
+catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques.
+On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots
+l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord,
+la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il
+avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de
+Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins
+furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques
+Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces
+redevenues catholiques.</p>
+
+<p>Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement
+celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les
+aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui
+qui sauva le roi à Tours.</p>
+
+<p>Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les
+fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient
+cette comédie.</p>
+
+<p>Creusons la situation, et disons là comme elle est, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> comme
+elle va se révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La
+France, en ce moment morcelée en provinces que les gouverneurs
+s'étaient impudemment appropriées, la France était réellement dans la
+main de douze coquins.</p>
+
+<p>Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.</p>
+
+<p>Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job,
+n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été
+en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le
+rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun
+reconnut l'habit de l'ancien.</p>
+
+<p>Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un
+capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé
+comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le
+craignaient.</p>
+
+<p>La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun
+d'eux s'affermît <i>dans sa maison</i>. Ils appelaient déjà ainsi leurs
+gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon,
+un Rouen, un Toulouse.</p>
+
+<p>Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce
+moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une
+infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II,
+lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne
+des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient
+pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans
+le lointain comme une réserve de la Ligue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez
+l'argent du pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien
+obliger de financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour
+aider très-peu, très-mal, la république de Hollande.</p>
+
+<p>Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais.</p>
+
+<p>Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer
+de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui
+couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils
+se tenaient déliés et le quittaient.</p>
+
+<p>Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince,
+celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un
+certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait
+grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa
+langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé
+au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients
+et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au
+sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi.
+Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme
+archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de
+bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de
+tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi
+hérétique.</p>
+
+<p>Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi,
+que lui prête d'Aubigné.</p>
+
+<p>Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
+imposait ne servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté
+tout de même, converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du
+temps, qu'il ne demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois,
+il assemblerait un concile à cet effet et réunirait les États
+généraux.</p>
+
+<p>Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs,
+indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se
+rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son
+genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne
+serez abandonné que des poltrons.»</p>
+
+<p>Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier
+pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle
+avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel
+roi, des campagnes de brigand.</p>
+
+<p>On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle
+fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents
+cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui
+donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie
+de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que
+souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le
+sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs,
+l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément,
+étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils
+le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de
+vrais croyants, des chrétiens du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, s'ils eussent entendu
+les <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand
+coup de Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore,
+mettre sur l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et
+le moine bourguignon.</p>
+
+<p>Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du
+messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites
+aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était
+moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa
+mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes
+nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une
+manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame
+monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans
+pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez
+madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui
+chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge
+Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait
+allaité», etc., etc.</p>
+
+<p>La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose
+impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir,
+quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force,
+ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés,
+jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un
+vieillard, le cardinal de Bourbon.</p>
+
+<p>La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la
+prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était
+acculé, au plus <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> bas. Et jamais, en réalité, son courage ne
+parut plus haut.</p>
+
+<p>Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire,
+et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité.</p>
+
+<p>On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de
+solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore
+de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements.</p>
+
+<p>Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la
+grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise
+qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.»</p>
+
+<p>Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp
+retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi
+sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande.</p>
+
+<p>L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême
+éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette
+extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la
+Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité,
+se serait ralliée à lui.</p>
+
+<p>C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il
+n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il
+avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il
+défendait le droit.</p>
+
+<p>La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée
+par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours
+étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la
+conquête. Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la
+royauté, Philippe II, très-franchement, dit <i>qu'il réclamait la France
+comme héritage de l'infante</i>, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la
+croyait reine de droit et <i>reine propriétaire</i>.</p>
+
+<p>De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne,
+Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait
+de l'étranger et les sauvait malgré eux.</p>
+
+<p>«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela
+l'Anglais.»</p>
+
+<p>Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à
+le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien,
+n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer,
+poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il
+attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre
+Calais<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des
+ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les
+mains sa vie et sa mort.</p>
+
+<p>Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un
+détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept
+mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille
+hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il
+serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait
+des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais.
+Mais Mendoza assurait <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qu'on ne le verrait pas passer.
+Pourquoi? Parce qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome.</p>
+
+<p>Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout.
+Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il
+dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne
+demande que vos c&oelig;urs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.»</p>
+
+<p>Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon c&oelig;ur, c'est merveille
+de quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires
+vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront
+mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée
+d'Arques.»</p>
+
+<p>Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait
+tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne
+voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une
+mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement,
+couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une
+petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à
+passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en
+laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.</p>
+
+<p>Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée
+douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers
+huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure
+eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser
+quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques
+<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments
+s'échangèrent entre gens des deux partis.</p>
+
+<p>Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si
+pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là
+chez ses officiers, mieux pourvus.</p>
+
+<p>La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous
+avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils
+du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris.
+Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés
+par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons.
+La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir
+cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les
+petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de
+vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se
+fortifier.</p>
+
+<p>Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il
+se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre
+le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un
+grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de
+cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de
+Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant
+tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes;
+si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi,
+tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant
+un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces
+lansquenets, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> trop habiles politiques, se refirent ligueurs à
+cette vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand
+désordre. Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands
+présenta l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre.
+Telle était sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette
+extrême crise, que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit:
+«Laissez cet homme-là.»</p>
+
+<p>Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait
+en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!»</p>
+
+<p>Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève
+de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes
+contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement
+chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée
+la question du monde, le voici:</p>
+
+<p class="poem">
+ Que Dieu se montre seulement<br>
+ Et l'on verra en un moment<br>
+<span class="add1em">Abandonner la place.</span><br>
+ Le camp des ennemis épars<br>
+ Épouvanté de toutes parts<br>
+<span class="add1em">Fuira devant ta face.</span><br>
+ On verra tout ce camp s'enfuir,<br>
+ Comme l'on voit s'évanouir<br>
+<span class="add1em">Une épaisse fumée;</span><br>
+ Comme la cire fond au feu,<br>
+ Ainsi des méchants devant Dieu<br>
+<span class="add1em">La force est consumée.</span></p>
+
+<p class="right20">(Psaume <span class="smcap">LXVIII</span>.)</p>
+
+<p>Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers
+huguenots, prit de côté les ligueurs; <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> les lansquenets furent
+écrasés, et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se
+leva. Le château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à
+parler d'en haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la
+Ligue; le soleil avait reparu et la fortune de la France.</p>
+
+<p>Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un
+régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre
+au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et
+mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des
+meilleurs.</p>
+
+<p>Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa
+prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français,
+faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y
+parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec
+des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie
+s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout
+portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était
+déjà l'artillerie légère du grand Frédéric.</p>
+
+<p>Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se
+montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres,
+les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de
+Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce
+secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.</p>
+
+<p>Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa
+petite armée. Les catholiques, plus nombreux, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> y opprimaient
+les huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de
+Charles IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime
+la part des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De
+Thou, aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent
+d'avoir un prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre
+eux les Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent
+battus et blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui,
+et ils allèrent chanter leurs psaumes en plein champ.</p>
+
+<p>Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de
+recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les
+catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la
+majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants
+plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut
+salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie
+tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut
+avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son
+pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que
+l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.</p>
+
+<p>En réalité, il n'y eut pas de c&oelig;ur, même chez les nations
+catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement.
+Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le
+faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien
+inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme
+l'appelait d'Épernon), un allié catholique, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> un allié
+italien, de cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise.</p>
+
+<p>Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela
+dut jeter l'Europe!</p>
+
+<p>Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et
+tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à
+ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi
+d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis
+l'<i>Armada</i>.</p>
+
+<p>Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la
+gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien
+plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on
+doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et
+mit dans l'<i>Armada</i> douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le
+désastre!</p>
+
+<p>D'autant plus ardents furent les v&oelig;ux de Venise contre la Ligue et
+l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À
+l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise,
+que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans
+les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne
+devaient pas sortir le soir.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un
+ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un
+légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter
+que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV.</p>
+
+<p>Des transports éclatent. On cherche un portrait de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> ce
+nouveau roi. Un brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle
+toile demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut
+avoir le sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont
+partout. L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les
+éviter. On expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.</p>
+
+<p>La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la
+traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de
+l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était
+pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre
+Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des
+protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison
+d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire.</p>
+
+<p>Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même.
+Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il
+en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate
+résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le <i>non</i> des belles
+auquel on ne doit jamais s'arrêter.</p>
+
+<p>D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud.
+Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de
+Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la
+Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus,
+assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au
+cheval; il manque de se noyer.</p>
+
+<p>Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain,
+l'ancien faubourg protestant. Les <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> psaumes furent de nouveau
+chantés au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557,
+il y avait plus de trente années.</p>
+
+<p>Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du
+pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et
+nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le
+grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient
+déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De
+Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis.</p>
+
+<p>Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince
+de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne
+six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze
+cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore
+une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes.
+Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il
+ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au
+couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements,
+comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort
+sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay,
+entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus
+brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup
+de dé.»</p>
+
+<p>Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie
+française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid
+et mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au
+contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins.</p>
+
+<p>Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté
+merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque
+un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son
+cheval. Il dit:</p>
+
+<p>«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le
+trouverez toujours au chemin de la victoire.»</p>
+
+<p>Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su
+que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne
+donneraient pas un coup.</p>
+
+<p>En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait
+force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient.
+L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et,
+au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le
+terrain était plus bas.</p>
+
+<p>D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par
+bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe.
+Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur
+celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus
+heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs
+de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre.
+Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya.
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se
+rendirent.</p>
+
+<p>Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à
+Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur
+l'étranger!»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> CHAPITRE XXI<br>
+<span class="smaller">SIÉGE DE PARIS<br>
+1590-1592</span></h2>
+
+<p>La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590),
+éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se
+révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises,
+allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit,
+devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un
+capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne,
+inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, <i>la royauté de
+l'étranger</i>.</p>
+
+<p>L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et
+son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria,
+voilà les rois de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Paris. Nous allons les voir y frapper
+monnaie, gouverner et nourrir le peuple; les <i>chaudrons des Espagnols</i>
+et les sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui
+convertiront la foule à la royauté de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré,
+devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.</p>
+
+<p>La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle
+intéressait le plus. La mère et la s&oelig;ur de Mayenne vinrent,
+palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit
+froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.»
+Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne
+pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.»</p>
+
+<p>Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait
+été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait
+rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison
+de Guise.</p>
+
+<p>De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se
+précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous
+les côtés.</p>
+
+<p>Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute
+protection.</p>
+
+<p>Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le
+Languedoc.</p>
+
+<p>Le duc de Merc&oelig;ur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter
+que l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa
+Bretagne, il ne s'adressait qu'à <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Philippe II, et il en reçut
+un très-beau secours de deux ou trois mille Espagnols.</p>
+
+<p>La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans
+cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis
+catholiques.»</p>
+
+<p>Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de
+Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec
+une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non
+Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne
+plus être France.</p>
+
+<p>Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils
+auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de
+Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une
+légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.»</p>
+
+<p>Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée <i>française</i>.</p>
+
+<p>On n'attrapait pas ainsi Philippe II.</p>
+
+<p>Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par
+exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du
+Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux
+mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et
+gouverneurs reconnaissent aujourd'hui <i>qu'il n'y a de roi en France
+que Votre Majesté</i>.»</p>
+
+<p>Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait
+crier dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à
+l'archevêque de Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume
+pour aviser à soulager les pauvres catholiques de France.</p>
+
+<p>Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers
+Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le
+lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le
+jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses
+moulins) <i>meunier du moulin de Barbaste</i>. À Mantes, ce roi meunier fit
+fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la
+paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain
+et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir
+sa revanche.</p>
+
+<p>C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait
+la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas
+qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et
+délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore
+deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez
+lentement, on y amassa peu de vivres.</p>
+
+<p>La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en
+sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens
+du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le
+pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant,
+partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon
+il s'écria: «C'est pour <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> vous, belle, que je meurs...» Et
+comme toutes se regardaient, il ajouta avec componction: «dit
+Jésus-Christ à son Église.»</p>
+
+<p>Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs,
+commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines,
+fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque,
+plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent
+la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se
+hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat,
+ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier.</p>
+
+<p>Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui
+commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents
+fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand
+nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre,
+si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des
+huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra
+toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le
+prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au
+meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence
+du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.</p>
+
+<p>Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et
+qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre,
+auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux
+massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui
+emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>
+huguenots pour la plupart, avaient pour cri de combat:
+«Saint-Barthélemy! Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient
+péri dans cette si courte attaque. Et les faubourgs avaient été si
+exactement démeublés, déménagés, dépouillés de tout objet petit ou
+grand, que les royalistes mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi
+à ce prix.</p>
+
+<p>Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes
+et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville.
+La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un
+éléphant.</p>
+
+<p>Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il
+fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches
+greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des
+Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire,
+qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau
+affamé, où l'on mange les plus gras.</p>
+
+<p>On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats.
+L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres.
+Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit
+la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la
+charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils
+faisaient mourir de faim.</p>
+
+<p>Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le
+peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un
+tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la
+poussière d'os qu'on <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> prenait aux cimetières, qu'un soldat
+mangea un enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec
+sa servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture.</p>
+
+<p>Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle
+n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule
+s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient
+en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville.
+Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout
+échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs
+eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait
+Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.</p>
+
+<p>Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les
+pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les
+battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici,
+fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris,
+mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.</p>
+
+<p>Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis
+d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le
+peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer
+des vivres pour elles.</p>
+
+<p>On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se
+désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il
+transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à <i>la
+religion</i> de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait:
+<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «Qui peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de
+<i>religion?</i>»</p>
+
+<p>Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la
+longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur
+l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les
+Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en
+France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le
+chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait
+osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.»</p>
+
+<p>Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses.
+Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que
+le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque
+secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait
+encore! (De Thou.)</p>
+
+<p>Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé
+le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols,
+si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous
+ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté
+les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de
+l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu
+nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on
+appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des
+Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le
+servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme
+ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire,
+<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> porté dans une chaise, exécuter pourtant cette triste
+expédition de France qu'il avait franchement blâmée, toutes ces
+nations victimes apprenaient la résignation, et, devant ce malade,
+personne n'eût osé murmurer.</p>
+
+<p>Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque
+soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque
+marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et,
+si l'on restait, de fossés.</p>
+
+<p>L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait
+jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir
+les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute
+heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.</p>
+
+<p>Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et
+de révolution: 1<sup>o</sup> sauver Paris, détruire la renommée militaire du
+Béarnais; 2<sup>o</sup> éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises,
+mettre l'Espagnol à Paris.</p>
+
+<p>Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme
+celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée
+pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se
+disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à
+Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur
+tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi
+l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour
+prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il
+donnait la <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> bataille, se mit en marche sans dire son secret à
+personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son
+avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat,
+le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur
+Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres.
+Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé,
+l'armée découragée, et elle se fondit en partie.</p>
+
+<p>Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens
+Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du
+tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que
+ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant
+maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le
+livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette
+bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui
+passait par moments ces horribles gaietés du crime.</p>
+
+<p>Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes
+que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne
+put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon
+de cinq cents écus.</p>
+
+<p>L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne.
+Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de
+raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut
+laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents.</p>
+
+<p>Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> avaient
+cru voir entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée
+d'Espagne, restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près
+son odieux auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur
+cet homme de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à
+Lagny, fut obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter
+trois régiments.</p>
+
+<p>Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers
+du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta
+Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> CHAPITRE XXII<br>
+<span class="smaller">AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE&mdash;SIÉGE DE ROME<br>
+1591-1592</span></h2>
+
+<p>«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise
+Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant
+les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée
+du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de
+gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit
+tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde...
+Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la
+fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant
+d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en
+peut plus.»</p>
+
+<p>«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> maître
+Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts
+ans. Il mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en
+mourant me laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale,
+qu'il assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit
+changée en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde
+en mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non
+comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui
+m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se
+portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle
+le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où
+il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.»</p>
+
+<p>Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du
+grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques:</p>
+
+<p>L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, <i>bras de fer</i>, qui,
+cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion,
+tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit
+toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.</p>
+
+<p>L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par
+l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps.</p>
+
+<p>Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa
+grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la
+guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre
+devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste,
+constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> lui
+qui prit Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son
+fils enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut
+prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé
+Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il
+en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père.</p>
+
+<p>Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand
+malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il
+semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis
+au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il
+souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de
+la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son
+blême chancelier Cheverny.</p>
+
+<p>Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon
+était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?&mdash;D'une fièvre,
+Sire.&mdash;Qui la lui a donnée?&mdash;Vous, Sire. La dernière fois, vous ne
+voulûtes lui donner aucun ordre...&mdash;Hélas! je l'aimais tant! Il aurait
+dû me faire parler...»</p>
+
+<p>Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de
+marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.</p>
+
+<p>L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait
+faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.</p>
+
+<p>Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui
+vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non
+plus. Les Seize, les <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> moines et les curés criaient si fort
+que Mendoza fut trompé et trompa son maître.</p>
+
+<p>On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de
+faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait
+pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre
+garnison espagnole.</p>
+
+<p>Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le <i>Conseil d'union</i>
+gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple,
+qu'allait-il faire?</p>
+
+<p>Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le <i>courrier de
+la Ligue</i>, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment
+où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir
+nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec
+l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II:
+«Les v&oelig;ux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette
+couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de
+sa postérité, <i>et se choisisse un gendre</i>.»</p>
+
+<p>Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français
+obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on
+prêcha le massacre.</p>
+
+<p>Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine,
+plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher,
+plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par
+sauter de sa chaire, pour prendre un <i>politique</i> et le manger à belles
+dents.</p>
+
+<p>En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de
+l'étudier si finement. La science <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> moderne, que rien ne
+rebute dans ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus
+horribles, les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces
+monstres, rien de comparable aux monstruosités, aux baroques et
+cruelles fureurs des bouffons sacrés de la Ligue.</p>
+
+<p>Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques
+dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut
+un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils
+commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le
+conseil de la ville, frappèrent le parlement.</p>
+
+<p>Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de
+Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé,
+messieurs! il faut jouer des cordes!»</p>
+
+<p>Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient
+cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et
+sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier
+blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort
+du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier
+à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation
+de ces capitaines à celle de la Sorbonne.</p>
+
+<p>Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On
+choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une
+vieille <i>vendetta</i> de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son
+père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à
+l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> au
+Petit-Châtelet, on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois
+à une poutre de la prison.</p>
+
+<p>C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas
+encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps
+à la Grève et les mit à la potence.</p>
+
+<p>Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il
+commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils
+avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de
+tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la
+place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de
+biens, appartenaient de droit au peuple.</p>
+
+<p>Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient
+en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la
+France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au
+gibet!</p>
+
+<p>Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara
+contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.</p>
+
+<p>Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs
+fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels
+espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs.
+Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu
+de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver,
+elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer.</p>
+
+<p>Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands
+ennemis étaient les Seize, qui offraient <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> le trône à
+l'Espagne. Il prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la
+harangue des Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait
+donné. Le 29, le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit
+chez lui et assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.»</p>
+
+<p>Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait
+la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1<sup>er</sup> décembre, il
+prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui
+rendit.</p>
+
+<p>Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas
+un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit
+cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les
+Espagnols.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne,
+qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il
+ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi.
+Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de
+Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne
+vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour
+arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître
+l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit
+avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y
+régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux,
+les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce
+spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la
+cavalerie légère l'enveloppait. On <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> avait reconnu son panache
+blanc. Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris.
+Il fut blessé légèrement, perdit beaucoup de monde.</p>
+
+<p>L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait
+dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour
+la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il
+tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent,
+voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à
+assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer
+à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le
+siége. Ce qui arriva.</p>
+
+<p>Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva
+tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux,
+entre lui, la Seine et la mer.</p>
+
+<p>Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient
+plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise
+qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder.
+Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen
+force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à
+cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les
+royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai
+1591).</p>
+
+<p>Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa
+réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en
+trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était
+entré sans bruit dans <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> la ville. Il dîna avec le jeune Guise
+et les princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà
+ce peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un
+moment, vous n'avez plus besoin de nous.»</p>
+
+<p>Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui
+vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la
+faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait
+nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant,
+n'était plus que ridicule.</p>
+
+<p>La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit
+généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y
+travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la
+gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un
+chapeau de cardinal.</p>
+
+<p>C'était un ch&oelig;ur universel autour de lui, que jamais il ne serait
+roi s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait:
+«Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau
+bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y
+gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon
+c&oelig;ur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable.
+Vous autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin,
+autre affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y
+pourvoir.»</p>
+
+<p>Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche
+Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre.
+Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un
+prince, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en
+tirer une rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le
+donne.» Le prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée,
+frappé à la tempe, il assassina le fou.</p>
+
+<p>Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> CHAPITRE XXIII<br>
+<span class="smaller">MONTAIGNE.&mdash;LA MÉNIPPÉE.&mdash;L'ABJURATION<br>
+1592-1593</span></h2>
+
+<p>Le <i>catholicon</i> d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette
+admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan
+espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces
+farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité
+du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer
+d'être aussi ridicule que lui.</p>
+
+<p>Le <i>catholicon</i> parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le
+genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par
+une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que
+les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils
+voyaient et se firent historiens.</p>
+
+<p>Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur
+masque comique, semblent cacher quelque <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> chose. S'ils
+dénigrent la drogue du <i>catholicon</i>, c'est visiblement pour vendre
+leur drogue, qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon
+c&oelig;ur, s'ils ne croyaient avoir en poche le remède à tous les maux?
+Quel? la royauté nouvelle.</p>
+
+<p>Plus vrais encore, historiques sont les <i>Essais</i> de Montaigne! Ils
+disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes:
+«<i>Plus de rien. Assez de tout.</i>»</p>
+
+<p>Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580,
+naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de
+fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'&oelig;il
+en 1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble
+qu'il revienne toujours comme une risée discrète des vaines
+exagérations, des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence,
+une satire implicite du prodigieux <i>rictus</i> des aboyeurs catholiques
+et de l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.</p>
+
+<p>Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la
+Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la
+mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se
+regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son
+élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne
+veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?&mdash;Pour mes amis, pour ma
+famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans
+cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce
+philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de
+publier l'&oelig;uvre confidentielle <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> sous deux formats à la
+fois, le petit format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la
+cour et pour Paris.</p>
+
+<p>«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce
+siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection
+d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre
+des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce
+phénomène d'un si <i>hardi ignorant</i>. L'homme qui lui succédait, dans
+cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand
+érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au
+catholicisme, proclama ce grand ignorant <i>bien au-dessus des sept
+Sages</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune
+et pure comme la lumière, haute de c&oelig;ur et magnanime, encore qu'un
+peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle
+traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour
+aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du
+maître le nom de <i>sa fille adoptive</i>.</p>
+
+<p>Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité
+était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de
+l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme
+physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai,
+assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes
+viscères. N'importe, là, il est très-vrai. <i>Il pose l'individu</i> en ce
+qu'il a de plus individuel. Tout à <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> l'heure, sur cette base,
+les rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif.</p>
+
+<p>Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme
+mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que
+le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le
+prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici
+que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux
+plus bas instincts:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de
+la coutume.</i> Rien de fixe et nulle loi morale.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu.</i> Inutile
+de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à
+notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; <i>ce n'est
+pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance</i>, etc.</p>
+
+<p>Les <i>Essais</i> furent avidement, âprement saisis par les catholiques.
+Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués
+que des huguenots.</p>
+
+<p>Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses
+démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison,
+les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le
+renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard,
+Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit
+une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal
+n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti;
+<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le
+vide.</p>
+
+<p>Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain
+exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant,
+certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu
+renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela
+est <i>naturel</i>, sans doute; ce malade est l'<i>homme de la nature</i>, oui,
+mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette
+<i>librairie</i> calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est
+le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand
+souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge,
+m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais
+volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme
+du poing de Gargantua.</p>
+
+<p>Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats,
+les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot
+de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: <i>Totus mundus exercet
+histrionem</i>, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La
+plupart de nos vacations sont farcesques, etc.»</p>
+
+<p>De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le
+meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans
+contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II,
+perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa
+rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune!
+tout cela éclate quand l'âge ajoute au <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ridicule, quand le
+malheur est venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de
+réputation, naufrage moral plus profond que celui de l'<i>Armada</i>, lui
+arrive au moment même où il veut se faire roi de France.</p>
+
+<p>Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre
+Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il
+va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises.
+Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze
+ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la
+victoire infaillible de la vérité.</p>
+
+<p>Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper
+l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.</p>
+
+<p>Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée
+<i>française</i>, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la
+porte.</p>
+
+<p>Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six
+cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et,
+à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le
+Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui
+gardant le royaume.</p>
+
+<p>Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un
+si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et
+fut mari de la reine; il exigeait <i>qu'il fût roi</i>. Moyen ingénieux de
+compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.</p>
+
+<p>Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et
+s'y coula tout d'abord. Les États <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> servirent à mettre dans un
+beau jour l'impossibilité de l'Espagnol.</p>
+
+<p>Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez
+d'abord l'élection de l'infante; 2<sup>o</sup> la mienne; 3<sup>o</sup> un archiduc
+(<i>jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation</i>); 4<sup>o</sup> le
+duc de Guise; 5<sup>o</sup> le cardinal de Lorraine.»</p>
+
+<p>Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie,
+donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au
+Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en
+tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France.</p>
+
+<p>L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit
+qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.</p>
+
+<p>Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent
+aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher,
+fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en
+lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, <i>Eripe me de luto</i>.»</p>
+
+<p>Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les
+propositions de leur maître, l'<i>infante et un archiduc</i>, et
+rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou
+répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants
+ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il
+n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore
+pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis.
+Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins
+un Espagnol.»</p>
+
+<p>Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le
+mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire
+était manquée.</p>
+
+<p>Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner <i>après</i>.
+Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva
+que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde
+banqueroute.</p>
+
+<p>Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le
+duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se
+mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter
+autour des États dans la crotte de Paris.</p>
+
+<p>Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des
+petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages.
+Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait
+par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les
+savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice
+se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du
+fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui
+crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous <i>politiques</i>!»</p>
+
+<p>Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses
+Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout
+cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque
+connaît la France et ses rapides entraînements sait <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> que,
+dans ces moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît,
+tout ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la
+transition.</p>
+
+<p>Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu
+quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou
+Turc, n'importe.</p>
+
+<p>Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il
+aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique.</p>
+
+<p>Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés,
+comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas.
+Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne
+changera pas de religion.» (<i>Archives diplomatiques de Turin.</i>)</p>
+
+<p>Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste:
+«Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère
+protestant.»</p>
+
+<p>Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce
+dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le
+domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour
+savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame
+Vénus.</p>
+
+<p>Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre
+de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards,
+les royales aventures dont mourut François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas
+moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter
+l'armée au moment critique <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> où il eût pu rejoindre les
+auxiliaires allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande
+d'Andouin. Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut
+Gabrielle. Vrai roman, où les difficultés apparentes ménagèrent,
+augmentèrent l'amour, de manière à fixer dix ans le plus mobile des
+hommes, et faire du plus spirituel des rois un bourgeois, un père
+crédule, assoti de ses enfants.</p>
+
+<p>Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève)
+nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse
+et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et
+délicate, imperceptiblement rosée. L'&oelig;il a une indécision, une
+<i>vaghezza</i>, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet
+très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez
+prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse
+dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop
+maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle
+se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à
+Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit.</p>
+
+<p>«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde,
+qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà
+grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de C&oelig;uvres.
+Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y
+songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en
+paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de
+forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le
+nez joignait <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on
+ne peut vous regarder.»</p>
+
+<p>Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant
+pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce
+père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient,
+mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en
+fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il
+arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur.
+Mais ses affaires le retinrent.</p>
+
+<p>Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et
+plus jolie que décente:</p>
+
+<p class="poem">
+ À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne?<br>
+ Seul aimant de mon c&oelig;ur, où me rejetez-vous? etc.</p>
+
+<p>Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et
+préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de
+l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.</p>
+
+<p>Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt
+qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et
+madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une
+beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était
+chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans
+égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en
+donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné,
+désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde
+meilleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de
+Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour.
+Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi
+avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là
+qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire.
+Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat
+protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était
+le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée
+par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du
+pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis
+peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de
+douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis.</p>
+
+<p>La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des
+deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi,
+le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question.</p>
+
+<p>Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite
+de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison,
+disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient
+de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce
+monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le
+samedi 1<sup>er</sup> mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du
+peuple <i>et de ceux qui lui commandaient</i>, ne faisant que continuer et
+se renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène,
+mais attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de
+Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et
+facile, tout était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt
+et du mari de Marguerite était un péché sans doute. Mais la
+miséricorde de Jésus était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine
+et le péché transformé devenir un doux sacrement.</p>
+
+<p>Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers
+la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables.
+Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques
+et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il
+dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi
+l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et
+le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en
+justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.»</p>
+
+<p>Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient
+obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ
+très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le
+légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait,
+mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon.
+Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les
+d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent
+croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.</p>
+
+<p>Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay,
+lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis
+trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens
+me <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai
+pas trouvé d'autre échappatoire.»</p>
+
+<p>«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend
+n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour,
+par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (<i>Vie de Mornay</i>,
+261.)</p>
+
+<p>Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me
+perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune
+instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas
+le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron,
+etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps.
+Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À
+l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je
+n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que
+l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous
+faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.»</p>
+
+<p>Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il
+avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe.</p>
+
+<p>Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25
+juillet 1593).</p>
+
+<p>On sait sa lettre à Gabrielle: «<i>Je vais faire le saut périlleux</i>...
+Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette
+lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique
+pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est
+perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.»</p>
+
+<p>Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+Elle devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait
+être un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît
+prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et
+Bellegarde autant que personne.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> CHAPITRE XXIV<br>
+<span class="smaller">L'ENTRÉE À PARIS<br>
+Mars 1594</span></h2>
+
+<p>«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une
+même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services
+fidèles ont gravés dans votre c&oelig;ur par l'acier et le diamant. Le
+souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos
+affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même
+à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous
+étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe,
+vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...</p>
+
+<p>«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre
+ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous
+blesser Dieu... Resterons-nous <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> les bras croisés?... Non,
+sire, nous leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu
+de vos villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en
+force. S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de
+votre esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les
+retenez, si vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui
+se chargera de la faire.»</p>
+
+<p>Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs
+craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au
+premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'<i>épouser l'infante</i>,
+le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un
+certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit
+présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les
+deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père!</p>
+
+<p>L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de
+son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti
+catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et
+l'absolution papale par le sang de ses amis.</p>
+
+<p>De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible,
+toujours la larme à l'&oelig;il, était le plus oublieux, le plus léger,
+le plus ingrat.</p>
+
+<p>«En me retirant, dit d'Aubigné, je voulus passer par Agen pour voir
+une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un
+grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son
+lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant
+reconnu, me fit cent caresses. J'en <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> fus si touché, que je le
+mis en pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son
+collier:</p>
+
+<p class="poem">
+ «Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues<br>
+ Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues,<br>
+ Attendez ce loyer de la fidélité.»</p>
+
+<p>Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France
+protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans
+l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui
+n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune
+noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en
+le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de
+France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute
+autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins
+espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation
+de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement
+elle-même aurait imité cet exemple.</p>
+
+<p>Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus
+suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de
+l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par
+ses revers! Jusque-là: «<i>Vederemo</i>,» (Nous verrons). C'est la seule
+réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils
+venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le
+duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez
+lui, lui <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut
+plus, un peuple. Le c&oelig;ur est ému en lisant l'adresse si pathétique
+que les Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce
+grand Dieu qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre
+du monde. Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais
+Dieu fait tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la
+Gaule transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous
+revenir, et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à
+votre Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel.
+Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos
+c&oelig;urs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à
+jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.»</p>
+
+<p>Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort
+aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de
+son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient
+alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et
+n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande
+chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de
+Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de
+nos armées réformées.</p>
+
+<p>Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout!</p>
+
+<p>La première au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, elle prépare les stations du voyage
+d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols.
+Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre
+l'Amérique, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y
+arrive sous le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de
+Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est
+encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout.</p>
+
+<p>Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre
+qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à
+l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort
+par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de
+Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un
+vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une
+couronne. On tâcha de l'assassiner.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert
+un parchemin, Walter Raleigh conquiert son <i>El Dorado</i> de la Virginie,
+et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais.</p>
+
+<p>Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait
+n'en plus sortir, rester maître du grand détroit.</p>
+
+<p>L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent
+l'&oelig;uvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction
+des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus
+seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et
+l'Océan.</p>
+
+<p>En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos
+profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise,
+un souffle républicain <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> avait rapidement passé sur la France.
+Non moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans
+l'horreur de la république.</p>
+
+<p>La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de
+paix, de <i>bon sens</i>, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il
+n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc.</p>
+
+<p>Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate
+et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie
+brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les
+moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des
+filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur
+couvent, le fouettent et le battent à mort.</p>
+
+<p>Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de
+Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le
+roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les
+nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les
+rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et
+poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.»
+(Lestoile, novembre 93.)</p>
+
+<p>Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles
+scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils
+forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes;
+point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire
+reculer.</p>
+
+<p>Un état si violent donnait une faim terrible d'un <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>
+gouvernement régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les
+pensionnaires de l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le
+Parlement, corps si timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la
+garnison étrangère sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus
+seulement protéger les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se
+rassemblaient guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place
+où la Ligue, le <i>catholicon</i> d'Espagne, mort partout, vécût encore.</p>
+
+<p>L'école de l'assassinat, <i>in extremis</i>, essaya ce qu'elle avait tenté
+si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth,
+Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur
+n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine
+Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval,
+monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à
+l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la
+punition.</p>
+
+<p>En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat,
+agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et
+un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était
+confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc
+de Toscane, qui fit avertir le roi.</p>
+
+<p>Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses
+peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses
+catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos.
+Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les
+gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de
+vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ouvrirent
+leurs portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et
+le gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En
+Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se
+rapprochèrent pour le roi et contre Épernon.</p>
+
+<p>Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les
+Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le
+roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne
+l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait
+gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le
+simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à
+chasser aux mouches.</p>
+
+<p>D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce
+chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac
+exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les
+gouvernements de Corbeil et de Mantes.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on
+avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures,
+force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile,
+occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait.
+Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte
+Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la
+rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de
+Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des
+fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des
+Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> s'y
+opposaient, on les fit sauter dans la Seine.</p>
+
+<p>Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du
+Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à
+César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas
+vendre.»</p>
+
+<p>Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna
+au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui
+montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait
+pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui
+criait: <i>Vive le roi!</i> «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il
+descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait
+pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et
+il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple.</p>
+
+<p>Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il
+l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux
+qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à
+Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi
+avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol
+parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant,
+soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!»</p>
+
+<p>Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte
+de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne?
+Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault,
+Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main,
+voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> quand ils
+rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient:
+Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant
+la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on
+n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les
+murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.</p>
+
+<p class="p2">Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une
+fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À
+trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à
+l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce
+peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la
+troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle
+éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu
+qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon
+pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je
+célèbrerai ta clémence.»</p>
+
+<p>Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au
+Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce
+que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir
+contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de
+Feria.</p>
+
+<p>Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de
+Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès
+d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop
+grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le
+roi; je parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions
+n'obtinrent rien de lui.</p>
+
+<p>Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de
+reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un
+jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa
+l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis,
+bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le
+parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis
+avant l'arrivée de son propre parlement de Tours.</p>
+
+<p>Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui
+avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils
+revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent
+les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant
+les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce
+vrai roi, était revenue.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> CHAPITRE XXV<br>
+<span class="smaller">PAIX AVEC L'ESPAGNE.&mdash;ÉDIT DE NANTES<br>
+1596-1598</span></h2>
+
+<p>Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec
+Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles,
+douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place
+d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes
+dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il
+fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces
+conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût
+Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en
+allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles
+semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un
+royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore.
+Élisabeth, indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de
+Merc&oelig;ur établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II
+proclamait sa fille duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri
+IV.) Le duc d'Épernon voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et
+ceux de Provence. Henri IV n'y trouva remède que de donner ce
+gouvernement au jeune duc de Guise pour faire battre entre eux les
+ligueurs.</p>
+
+<p>Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On
+le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger
+d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des
+troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur
+ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course
+avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres,
+IV, 415.)</p>
+
+<p>Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses
+lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu.
+Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer
+du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques
+contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il
+baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine
+d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant,
+de plus original.</p>
+
+<p>La légende populaire du <i>Diable à quatre</i> n'est ici que la vérité.</p>
+
+<p>Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a
+pitié. Plus malheureux encore chez lui <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> qu'ailleurs, vexé par
+l'amour et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa
+Gabrielle, qui se moque de lui avec Bellegarde, des lettres
+désespérées. Il adresse à son Parlement, qui refuse de l'aider, des
+gronderies éloquentes et d'une verte familiarité, mais d'un accent de
+bonté qui emporte le c&oelig;ur: «Messieurs, vous m'avez, par vos
+longueurs, tenu ici trois mois; vous verrez le tort qui a été fait à
+mes affaires. Je m'en vais le plus mal accommodé que peut être prince.
+J'ai trois armées, et je vais les trouver. J'y porterai ma vie et
+l'exposerai librement. Dieu ne me délaissera point... Je vous ai remis
+dans vos maisons; vous n'étiez que dans de sales petites chambres;
+vous êtes maintenant dans mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup
+fait quand vous m'avez fait de beaux discours; et puis vous allez vous
+chauffer... Vous dites que je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si
+je n'y vais, les autres n'iront pas. Si j'avais de quoi payer,
+j'enverrais à ma place... Je vous recommande le devoir de vos charges.
+Je vous aime autant que roi peut aimer... Le naturel des Français est
+de n'aimer point ce qu'ils voient; ne me voyant plus vous m'aimerez;
+et quand vous m'aurez perdu, vous me regretterez.» (Lettres, IV,
+414-415.)</p>
+
+<p>Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé
+de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II
+l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la
+limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents
+villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on
+verra Philippe II mendier sur le <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> bord de sa fosse, et faire
+solliciter de porte en porte une aumône à la royauté.</p>
+
+<p>Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir
+de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France.
+Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que
+l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV
+assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent
+pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22
+juillet 94).</p>
+
+<p>Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La
+campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait
+tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans,
+désespérés, s'armèrent contre ces <i>croquants</i>, comme ils les
+appelaient. On les nomma <i>croquants</i> eux-mêmes. On ne les dissipa
+qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer
+les uns par les autres.</p>
+
+<p>L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes
+frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya,
+comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher
+tout d'un coup de couteau.</p>
+
+<p>L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand
+de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de
+couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que
+la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en
+riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils
+fussent <i>convaincus par ma bouche</i>. Mais laissez aller ce garçon.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois
+il fallait jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père
+Guéret, régent de Jean Chastel, fut mis à la question et <i>torturé tout
+doucement</i>; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît
+le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le
+Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard,
+qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents.
+L'autorisation que leur donne Loyola <i>d'obéir jusqu'au péché mortel
+inclusivement</i> les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in
+articulo mortis.»</p>
+
+<p>Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait
+sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas
+de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire
+craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites
+(27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95).</p>
+
+<p>Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la
+position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée
+jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre,
+la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils,
+comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard
+à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus
+faible pour elle.</p>
+
+<p>Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit,
+livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance
+imprudente, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> étourdie, où il faillit périr, avec deux ou
+trois cents chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa
+folie le couvrit de gloire (5 juin 95).</p>
+
+<p>Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le
+pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne,
+il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par
+les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se
+reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était
+<i>peureux</i> devant le couteau.</p>
+
+<p>Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron,
+négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui?
+Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient
+le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à
+la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille
+finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites
+comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et
+l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils
+rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort
+qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le
+pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il
+avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres
+écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà
+celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le
+<i>protéger</i> (Lettres IV, 456).</p>
+
+<p>Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer
+Grégoire VII, il n'y avait jamais <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> eu traité semblable. Le
+roi promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province,
+pour monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux
+qui l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et
+déclarait que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne
+pas recommencer la guerre.»</p>
+
+<p>Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les
+gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la
+monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui
+arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le
+concile, <i>sauf les choses qui pourraient troubler le royaume</i>.
+L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de
+lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout.</p>
+
+<p>Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la
+France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la
+<i>discipline</i> des mains du grand pénitencier.</p>
+
+<p>Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa
+sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse.
+Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un
+cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au
+printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais,
+que le roi ne peut secourir.</p>
+
+<p>Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de
+l'argent, <i>se met en tutelle</i> en leurs mains. <i>En tutelle</i>, il se
+soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise
+d'Amiens par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et
+reprit la ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre
+mille Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.</p>
+
+<p>C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se
+mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur.
+Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans
+l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci,
+de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle
+lui avait prêtées.</p>
+
+<p>Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré
+qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses
+belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma
+foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la
+tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement
+qu'avec honneur!»</p>
+
+<p>Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci:
+1<sup>o</sup> sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il
+ne pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave
+indisposition; 2<sup>o</sup> il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient
+souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3<sup>o</sup> ses armées ne
+tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en
+une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq
+cents; 4<sup>o</sup> il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui
+livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si
+elle ne l'avait d'Henri IV.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les
+conditions, que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un
+demi-siècle de guerre n'avait rien fait,&mdash;sauf la ruine définitive de
+l'Espagne, la ruine provisoire de la France.</p>
+
+<p>Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la
+cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Nos huguenots, que deviennent-ils?</p>
+
+<p>L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.</p>
+
+<p>Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi
+chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du
+moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude
+véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même
+une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX,
+l'<i>édit de Janvier</i>. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade
+plaisanterie: «Mais nous sommes en février.»</p>
+
+<p>D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance...
+Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions
+des vivants.»</p>
+
+<p>Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des
+traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour
+protecteur... Gabrielle d'Estrées.</p>
+
+<p>Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant
+tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à
+savoir qu'ils pussent se garder <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> eux-mêmes dans ces petites
+places d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un
+soldat qui ne fût huguenot.</p>
+
+<p>Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La
+très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas
+admettre un soldat du roi.</p>
+
+<p>Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait
+été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de
+deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement <i>six
+hommes du tiers état</i>, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient
+recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de
+Bouillon, qui les présentaient au roi.</p>
+
+<p>Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de
+cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint.</p>
+
+<p>Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince
+de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un
+grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit
+d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari,
+qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa
+nouvelle foi.</p>
+
+<p>Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu.
+Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il
+y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on
+appelait leur pape.</p>
+
+<p>Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant
+qu'ils eussent seulement la paix. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Par l'édit de Nantes, ils
+eurent la liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur
+fut permis que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs
+hauts justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait
+pour huit ans leurs petites places d'asile.</p>
+
+<p>C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle
+d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant
+(contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction.</p>
+
+<p>Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces
+gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il
+en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un c&oelig;ur blessé
+garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt,
+renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître,
+le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du c&oelig;ur. Et,
+après tant de choses indignes, il reste toujours au c&oelig;ur de la
+France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même!</p>
+
+<p>«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais
+dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au
+logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers
+délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me
+plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici,
+dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure.
+N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et
+me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y
+promena plus de deux heures avec sa <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> maîtresse. C'est alors
+que, comme il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis
+ce mot qui a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne
+vous a percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du c&oelig;ur, il vous
+percera au c&oelig;ur.&mdash;Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal
+employées!&mdash;Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de
+rien.»</p>
+
+<p>Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit
+César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné,
+n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image
+d'innocence, que la pitié et la nature.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> CONCLUSION<br>
+<span class="smaller">DE L'HISTOIRE DU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2>
+
+<p>Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis
+frappé de l'insuffisance de l'&oelig;uvre devant l'immensité des choses
+et la gravité de la matière.</p>
+
+<p>Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger,
+partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut
+concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop
+heurtée.</p>
+
+<p>Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui
+firent, ces grands personnages du <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, dont les
+figures imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront
+toujours dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques,
+Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la
+Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le
+politique et positif Guillaume d'Orange?...</p>
+
+<p>Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais
+pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma
+solitude, déposer à leurs pieds une &oelig;uvre qui rappelât la moindre
+partie de leur grande âme!</p>
+
+<p>Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts.
+Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux
+et devant l'avenir:</p>
+
+<p>Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas
+un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire,
+elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la
+vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les
+récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle
+puissance, il veut biffer tout cet écrit.</p>
+
+<p>«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour
+vous un monopole de loyauté?»&mdash;Ce n'est pas ma pensée. Je dirai
+seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines
+choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est
+le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.</p>
+
+<p>Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ceux
+qu'on amène à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre
+quand l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont
+ses justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les
+peuples, les dogmes et les philosophes.</p>
+
+<p>Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle
+composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour
+adoucir le fait et le raccorder au droit.</p>
+
+<p>Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de
+l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y
+contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce
+fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une
+fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et
+la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est
+le bien?»</p>
+
+<p>J'ai dit la moralité de mon &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle?
+que prétend l'auteur?</p>
+
+<p>Une seule chose.</p>
+
+<p>De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux
+estimables existaient sur telle et telle partie du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.
+Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés
+éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue
+(dans l'ensemble) de nul &oelig;il encore.</p>
+
+<p>Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire
+voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à
+aucune adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et
+simplement à ce principe d'indépendance morale dont je viens de
+parler.</p>
+
+<p>L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de
+les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient.</p>
+
+<p>Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit
+sans hésiter: «Non.»</p>
+
+<p>Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et
+l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la
+liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution.</p>
+
+<p>Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et
+de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent
+la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes.</p>
+
+<p>Là est l'unité moderne du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Dès lors il est une personne.
+On a pu tracer son portrait.</p>
+
+<p class="p2">Maintenant parlons de ce volume intitulé <i>La Ligue</i>, et du quart du
+siècle qu'il embrasse, depuis le <i>massacre de la Saint-Barthélemy
+jusqu'à la paix de Vervins</i>.</p>
+
+<p>Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit
+afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on
+lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait;
+mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force
+et dans sa fleur.»</p>
+
+<p>Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plutôt,
+une religion hors de toute dispute: celle du c&oelig;ur et de l'humanité.</p>
+
+<p>Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une
+bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors;
+mais il perce les c&oelig;urs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun
+trouve en soi une plaie.</p>
+
+<p>Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther,
+celle de la <i>tolérance religieuse</i>, ira se fortifiant, s'étendant et
+gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion,
+lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs
+ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et
+quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que
+fermes. Voilà déjà l'homme moderne.</p>
+
+<p>Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572.
+L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec
+des perspectives infinies.</p>
+
+<p>Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut
+le genre humain.</p>
+
+<p>Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible
+en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,&mdash;mais un
+bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de
+la raison, de l'équité, de la science.</p>
+
+<p>Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et
+Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de
+Westphalie. Vainqueur <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> jusqu'aux étoiles par Keppler et par
+Galilée. Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie
+n'ébranlera: le droit, la pitié, la nature.</p>
+
+<p class="p2">Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité
+si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos
+décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne
+veut plus seulement en entendre le nom.</p>
+
+<p>À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique,
+répond: «Qu'importe à l'<i>Équité</i>?» (<i>Nihil hoc ad Edictum prætoris.</i>)</p>
+
+<p>Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses <i>tuileries</i>
+dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy,
+un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du
+premier enseignement de la nature.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur
+l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme
+des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il
+échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la
+terre ni du vieil ennemi.</p>
+
+<p>À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en
+n'y pensant plus.</p>
+
+<p class="p2">Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par
+ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va
+se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et
+d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> un
+répit, un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias?
+Rien ne lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera
+reculer sa fureur obstinée de vivre.</p>
+
+<p>Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le
+faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines
+voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.</p>
+
+<p>Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours
+davantage.</p>
+
+<p>Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le
+surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à
+l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.»</p>
+
+<p>Ce masque s'appelle la Ligue.</p>
+
+<p class="p2">Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des
+nôtres qui, à force d'<i>impartialité</i> et de bon vouloir pour nos
+ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti
+patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce
+qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du
+ligueur Villeroy dans son très-bel <i>Advis à M. de Mayenne</i>, pièce
+confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions
+que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la <i>reconnaissance
+entière de notre être</i>. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le
+commencement que de ses deniers et avec ses forces.»</p>
+
+<p>Oui, <i>depuis le commencement</i>, et ce mot a plus de portée que Villeroy
+ne croit lui-même. Grâce à Dieu, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> nous pouvons aujourd'hui
+remonter au point de départ et solidement établir que, depuis le jour
+où le clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une
+ligue se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les
+capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part
+furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue
+doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son
+être.»</p>
+
+<p>Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur,
+la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils,
+nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce
+qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite
+autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi
+catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui.
+C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et
+chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne
+purent rien que par lui.</p>
+
+<p>On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de
+chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement
+des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire
+et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de
+réputation.</p>
+
+<p>On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses
+craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau
+d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues
+aveugles, peut se créer un peuple à lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue.</p>
+
+<p>Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force
+de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se
+trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration
+étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire.</p>
+
+<p>Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut
+pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité
+réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté
+de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf
+quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné,
+il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille.</p>
+
+<p class="p2">Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant
+de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables
+renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme,
+avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce
+mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu?
+L'esprit humain a perdu la partie?</p>
+
+<p>La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son
+effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le
+temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux
+souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de
+89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de
+tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui
+demande-t-elle secours, elle, fille de la liberté et de la raison
+collective? Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie
+monarchique, alliée de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle
+périt ou se mutile et devient impuissante. Son idéal moral, faible et
+pâle, sera l'<i>honnête homme</i>, que Rabelais et Montaigne transmettent à
+Molière et Voltaire, idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne
+fera jamais le héros ni le citoyen<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p>
+
+<p>Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit
+pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à
+flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la
+Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le
+martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la
+chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de
+patience! Nulle <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> résistance, nul combat. On ne sait que
+mourir et bénir.</p>
+
+<p>Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,&mdash;du moins
+dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est
+le <i>Consummatum est</i>. La réforme chrétienne fit effort pour se
+contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son
+c&oelig;ur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle
+posa la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie,
+s'interdit de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David.
+Elle étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa
+transformation philosophique, qui depuis devint si féconde.</p>
+
+<p class="p2">Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme.</p>
+
+<p>Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité.</p>
+
+<p>Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>
+déjà, comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment
+où elle créait la musique).</p>
+
+<p>Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au
+confessionnal, la grande invention de Loyola: <i>la direction.</i></p>
+
+<p>Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple,
+naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône
+publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.</p>
+
+<p>Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle
+d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis
+de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les
+évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et
+par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu
+pressés de se faire protestants.</p>
+
+<p>En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme
+une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le
+servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et
+par l'action générale des lois.</p>
+
+<p>De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au
+roi, ni l'affranchissement au peuple.</p>
+
+<p>Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux.</p>
+
+<p>De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à
+un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté.</p>
+
+<p>Une occasion le tenta. Un prince protestant devint <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>
+l'héritier; le roi de Navarre devint roi de France. La réforme
+française oublia, devant cette tentation, ce qu'elle était: <i>la
+République.</i></p>
+
+<p>Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant,
+jusqu'aux années des dragonnades.</p>
+
+<p class="p2">Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La
+France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt
+s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de
+Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine.</p>
+
+<p>Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation
+commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités
+extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune
+action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut
+de misère.</p>
+
+<p>L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur
+la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader
+dans l'intervalle; ils montèrent le <i>cheval pâle</i>, et ils firent la
+guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore...
+Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.</p>
+
+<p class="p2">Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu
+seul. Et le néant ne vous usurpe pas.</p>
+
+<p>Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même
+un dernier mot sur le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle le fera déjà sentir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> L'<i>harmonie</i>, le chant en parties, la concorde des voix
+libres et cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne,
+cherché, manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant
+Goudimel, l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa
+quelque temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un
+jeune paysan, Palestrina<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Admirable nature, d'une sensibilité tout
+italienne, qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> vibrait à tous les échos. Il avait peu le
+sens du rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants
+aux voix de la création.</p>
+
+<p>Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des
+papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit
+l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres
+d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On
+l'investit <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> d'une dictature musicale. Grande puissance où
+l'artiste paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière,
+décisive, peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.</p>
+
+<p>Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint
+Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf,
+qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle.
+Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le
+soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature
+d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils
+en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants
+nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes
+nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût
+fécondé le désert moral de l'époque?</p>
+
+<p>Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux
+vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût
+devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il
+ne fut pas un <i>maître</i>. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne
+furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un
+unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on
+les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le
+caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes
+touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de
+Jérusalem.</p>
+
+<p>Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la
+force, ne répondit que la douleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du
+lieu où elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les
+prophètes et les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent,
+et gémissent, les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce
+peu d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas
+les leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.</p>
+
+<p>Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la
+réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les
+peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put
+parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un
+caractère funèbre de la <i>Guerre de Trente-Ans</i> que cette taciturnité.</p>
+
+<p>Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils
+veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la
+bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de
+tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé,
+béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un c&oelig;ur simple, ou
+l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> NOTES DES GUERRES DE RELIGION<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a></h2>
+
+<p>Dans la préface des <i>Guerres de religion</i>, je promettais une critique
+des sources historiques du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Cette critique m'a entraîné
+fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le
+principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins
+qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de
+critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans
+celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.</p>
+
+<p class="p2">Observation générale sur les quatre volumes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: nombre de
+citations qui ne pouvaient être différées <i>ont été mises dans le
+texte</i> même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en
+élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires
+qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées,
+Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.</p>
+
+<p class="p2">Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux
+qu'offre la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il continue l'époque des chroniques
+de famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur
+profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin.
+Salignac écrit, à la gloire de Guise, le <i>Siége de Metz</i>.</p>
+
+<p>Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, <i>Siége
+de Saint-Quentin</i>), et il s'en excuse.&mdash;Quant aux recueils de pièces
+diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de
+Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> et nos
+ambassadeurs dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une
+manière plus générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint
+(Lanz, Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits
+sur lui MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.&mdash;Je parlerai plus loin des
+sources protestantes.&mdash;Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le
+Laboureur, Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a
+dû être mon point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de
+l'époque. C'est l'<i>avénement du roman</i> dans l'État, et en même temps
+il entre dans la religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des
+maisons de Guise et de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre
+par le connétable (V. les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de
+personnes commence celle de partis et de religions.&mdash;Dès l'avénement,
+Diane reçoit du pape un collier de perles (Ribier, II, 33), gage
+d'alliance entre Rome et la maîtresse catholique.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre III, page 43.&mdash;<i>Catherine de Médicis.</i>&mdash;Cette bonne reine a
+été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en
+prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa <i>Vie</i>, publiée à
+Florence par M. Alberj, <i>d'après les actes, les pièces d'archives</i>?
+Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il
+s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres
+qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs,
+admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux
+consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de
+contredire partout son apologiste <i>par ses propres lettres</i> dont je me
+sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en
+copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la
+Bibliothèque.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre IV.&mdash;<i>L'intrigue espagnole</i>, etc.&mdash;J'ai défait le faux
+Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses
+ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les
+lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit
+ce caractère, énormément surfait de nos jours.&mdash;Quant à l'adultère de
+Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu
+qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il
+attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors
+vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier
+mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>
+mariée, et son mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé
+par sa femme pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du
+parti opposé.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre V.&mdash;<i>Les Martyrs</i>, p. 81.&mdash;<i>Et toi, pour mourir, tu
+ris</i>...&mdash;Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant
+de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre
+autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et
+forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs:
+une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin,
+1540).&mdash;On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On
+pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous
+ressemblons peu à cela!&mdash;Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans
+les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du
+<i>Martyrologe de Crespin</i>. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous
+les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est
+<i>un acte</i> d'un bout à l'autre et un acte sublime.&mdash;J'y avais perdu
+terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en
+avais copiées, dans l'espoir de les insérer!</p>
+
+<p class="p2">Chapitre VI, p. 94.&mdash;<i>Calvin.</i>&mdash;<i>La mort du grand Servet.</i>&mdash;Non
+content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont
+donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod,
+Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en
+1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison
+moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou
+<i>Libertins</i>). Cette question, étudiée dans les <i>Archives de Genève</i>,
+spécialement dans les <i>Registres du Conseil</i>, devient plus claire. Je
+crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour
+l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour
+cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que
+Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution
+européenne.&mdash;C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre.
+Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève,
+M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir
+entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent,
+quoi? d'être envoyés à la mort!</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Chapitre VIII, p. 117.&mdash;<i>Ronsard.</i>&mdash;Nul doute que Ronsard
+n'ait eu un poète en lui (V. surtout les <i>Amours</i>, la belle pièce à
+Marie Stuart, t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout
+caché sous une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les
+<i>Amours</i>, &oelig;uvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses
+ridicules: <i>Bel accueil</i>, <i>Faux danger</i>, personnifiés, font penser
+déjà à la Carte de Tendre et à mademoiselle Scudéry.&mdash;Il y a une
+grande volonté, parfois un noble effort et quelque chose de l'élan de
+Lucain; et cependant la différence est grande. Lucain montre partout
+une âme généreuse. Il aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard
+au pauvre hérétique, maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais
+fait le quatrain atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans
+un tombereau au bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, <i>verso</i>.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre VIII, p. 130.&mdash;<i>Dans le récit que Coligny fait du siége de
+Saint-Quentin.</i>&mdash;Pièce importante qui donne tout le caractère de
+l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens
+protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de
+la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX
+n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était
+presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur
+appartient; ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un
+cycle admirable. L'honnête, judicieux et impartial <i>président Laplace</i>
+(tué à la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans
+une grande lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la
+mercuriale de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme
+financière proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour
+l'intérieur de Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est
+si bien instruit, qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour
+les Guises, précisément comme les propres dépêches
+espagnoles.&mdash;<i>Regnier de la Planche</i> vient ensuite (1576), qui reprend
+Laplace et le continue, bien plus ému et bien plus pathétique. Mais un
+fleuve de sang a passé en 1572, et trouble déjà la mémoire. La
+tradition vacille et change, si près des événements! La Planche
+engendre <i>d'Aubigné</i> comme historien (je ne parle pas de la
+compilation de la Popelinière, si timide, et faite pour Catherine de
+Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence, c'est la
+poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension d'une vie
+de combat, l'effort à chaque ligne, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> rendent ce grand
+écrivain intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le
+gentilhomme domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il
+est parfois bizarre, parfois sublime. Au total, nulle &oelig;uvre plus
+haute.&mdash;Il a des magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine
+(1562).&mdash;Si l'on veut mettre en face un <i>homme</i> et un <i>scribe</i>, qu'on
+rapproche sur un même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain,
+Matthieu, l'annaliste favori d'Henri IV. On sera étonné de la
+supériorité du premier, et pour le style, et pour l'exactitude (en
+1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu, I, p. 322). Matthieu, comme
+Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif des choses. De Thou est nul,
+obscur sur le point de départ, 1561, sur le danger des biens du
+clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et qui est si bien
+dans Laplace.&mdash;Observation essentielle et capitale. En écrivant ce
+volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois historiens
+protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du duc
+d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point
+grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des
+protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à
+Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces
+confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne
+devinaient nullement.</p>
+
+<p>Chapitre XIII, p. 212.&mdash;L'acte du triumvirat n'existe point en
+original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal.
+La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement
+fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la <i>Bibliothèque</i>, que j'ai
+prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un
+recueil de la fin du siècle, au <i>Supplément français, n<sup>o</sup> 215, fol.
+131, verso</i>.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre XIII, p. 214.&mdash;Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux
+dire l'idée de vendre les biens du clergé, les <i>Archives du Vatican</i>
+témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est
+d'autant plus grande, <i>qu'il se présente des acheteurs</i>» (carton L,
+388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le
+connétable. On peut tout réduire à ceci: «<i>Le nonce:</i> Il faut couper
+court, détruire les prédicateurs huguenots. <i>Le connétable:</i> Je sais
+que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut
+deux cent mille écus. <i>Le nonce:</i> Mais, Monseigneur, vous faites S. S.
+plus riche qu'elle ne l'est.»&mdash;Le pape se saigne, donne cent mille
+écus. Mais, à mesure que la guerre <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> avance, la détresse de la
+cour de France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa
+mère écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants,
+Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il
+a bien voulu fournir <i>qui lui donnent la hardiesse</i> d'en demander
+d'autres; mais <i>ce sera la fin</i>, etc. Charles IX parle avec une
+bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer,
+<i>de ce messager de bonheur</i>; pour trouver un pareil homme, elle a été
+sans nul doute inspiré de Dieu, etc. <i>Archives de France, extraits des
+Archives du Vatican, carton L, 384.</i></p>
+
+<p class="p2">Chapitre XIV, p. 236.&mdash;<i>Guise s'écrie:</i> «<i>Je suis luthérien.</i>»&mdash;Cette
+pièce décisive existe en allemand dans <i>Sattler, Hist. du Wurtemberg
+sous les ducs</i>, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le
+<i>Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français</i>,
+1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps,
+donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement
+inédits.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.&mdash;<i>Le duc d'Albe.</i>&mdash;C'est un
+soulagement pour l'historien de trouver enfin ce véritable Espagnol
+qui éclaircit tout, et dégage la situation des obscurités, des
+lenteurs, où s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en
+1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une véritable révélation. Il
+est très-net, très-vif. Il dispense son maître de l'entrevue que le
+cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et
+l'Empereur: «Où il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit
+superflue.» Et sur l'Empereur: «Il est nul comme un pape» (VII,
+285).&mdash;Le moment le plus curieux de ce règne, c'est celui où Philippe
+II <i>attrape</i> les Flamands. Il écrit à Marguerite qu'il modèrera ses
+édits; et, quant au pardon général, «comme il n'eut jamais d'autre
+intention que de traiter ses sujets <i>en toute clémence possible,
+n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur</i>,» il veut que
+Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il écrit à Rome le 12
+août qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera <i>qu'en ce qui le
+concerne</i> et pour les délits qu'il est en son pouvoir de remettre.
+Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t.
+I, p. <span class="smcap">CXXXIII</span> et 446.&mdash;Même équivoque sur l'inquisition. Philippe II
+et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux
+Pays-Bas <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'Inquisition <i>espagnole</i>. Toute la finesse est
+dans ce dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'être dans la forme
+<i>toute espagnole</i>, tellement nationale comme police dominicaine et
+monastique, comme suite de la persécution mauresque et juive, etc.
+Mais qu'importe, si le secret des procédures, les présomptions prises
+pour preuves, enfin le régime des <i>suspects</i> (avant), des <i>entachés</i>
+(après), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.&mdash;Le grand esprit
+qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive
+lumière les <i>Révolutions d'Italie</i>, a révélé le vrai mot des
+<i>Révolutions de Hollande</i>; expliqué pourquoi les unes avortèrent et
+les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la
+politique théorique apprendra désormais ce qu'il faut faire pour
+perdre la liberté ou pour la défendre.&mdash;Le fond de la question était
+de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraîneraient pas
+avec elles les deux protestantes, si le droit sacré des majorités
+rétablirait le despotisme, si la liberté serait tuée au nom de la
+liberté. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne
+d'avoir tranché ce n&oelig;ud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de
+la République, étranglée avant de naître. Il faut lire le
+procès-verbal de la conférence secrète dans les lettres de Guillaume
+(III, 447), la relire dans le récit lumineux de son interprète, en qui
+le ferme génie de Tacite et de Machiavel s'est montré à cette page
+agrandi de l'expérience de nos révolutions (<i>Quinet, Marnix</i>, p. 105).
+<i>Et nunc erudimini.</i> Apprenez, peuples de la terre.&mdash;Maintenant, qu'il
+me soit permis d'éclairer deux points:&mdash;La succession heureusement
+graduée des gouverneurs des Pays-Bas, de la férocité du duc d'Albe à
+la douceur de Requesens, aux grâces de Don Juan, ne tint pas
+uniquement à une combinaison du génie de Philippe II, mais, à son
+défaut de ressource, à sa détresse financière, qui ne lui permit pas
+de continuer la guerre d'extermination que conseillait le duc d'Albe.
+Pourquoi? Parce qu'elle était coûteuse.&mdash;Je crois aussi qu'en rendant
+justice au courage, à la sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet
+et le savant archiviste de la maison d'Orange, il faut faire la part
+de l'esprit indépendant, du bon sens profond que montrèrent les États
+de Hollande dans la question religieuse, dans les points où ils furent
+en désaccord avec leur héros.&mdash;La tentation de celui-ci, génie moderne
+au-delà de son temps, fut la tolérance de l'humanité. Proclamons-le,
+ce grand homme, du titre qu'il mérite, le roi d'un immense peuple qui
+naissait parmi les peuples, celui des <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> amis de la tolérance,
+le chef du <i>parti de l'humanité</i>.&mdash;Henri IV, qui fut ce chef après
+lui, touche aussi le c&oelig;ur, mais il touche moins, paraissant si
+indifférent au bien et au mal. La douceur du prince d'Orange ne prit
+pas sa source dans l'indifférence. L'homme qui souffrit le plus
+peut-être dans ce siècle, ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda
+son c&oelig;ur le plus calme, parce qu'il était le plus ferme.&mdash;Un des
+résultats de cette douceur, c'est qu'il fut habituellement l'avocat
+des catholiques. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent
+pas. Il eût voulu que la Hollande et la Zélande s'ouvrissent aux
+catholiques, ce qu'ils refusèrent obstinément.&mdash;Refus profondément
+sage. Nous en donnerons les raisons qu'on n'a point données
+jusqu'ici.&mdash;Entre l'admission des catholiques en Hollande et celle des
+réformés en Belgique, il n'y a aucune parité, et rapprocher ces deux
+choses, c'était montrer qu'on ne connaissait pas assez les deux
+partis.&mdash;Les réformés, quels qu'aient été leurs essais de discipline,
+de concentration, d'unité, gardaient le signe originel de la réforme,
+qui fut l'examen et la liberté. Ils n'avaient pas l'apparente unité du
+dogmatique catholique. Ils n'en avaient pas la redoutable hiérarchie
+religieuse et politique, ce vigoureux machinisme, pour faire agir
+d'ensemble des volontés anéanties au profit d'un corps dirigeant, pour
+combattre avec des cadavres.&mdash;N'ayant pas la confession, la direction
+des femmes, n'entrant point dans les secrets, dans le mystère des
+familles, n'agissant que par la parole en pleine lumière, ils
+n'avaient aucun moyen de résister aux souterraines menées de leurs
+adversaires, s'ils les admettaient une fois.&mdash;Il est ridicule de dire
+que la presse y suppléera auprès d'un public de femmes, d'enfants, de
+mineurs, de faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent
+de s'éclairer, par vertu chrétienne, humilité et simplicité
+d'esprit.&mdash;Si le prince d'Orange eût fait admettre les catholiques en
+Hollande, une guerre inégale, impossible, commençait entre deux partis
+qui ne pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument
+différents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.&mdash;La
+Hollande, malgré Guillaume, se ferma strictement à l'ennemi; elle
+garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'étroite
+citadelle de la liberté.&mdash;Tout cela connu, il faut avouer que la
+question de tolérance s'en trouve fort avancée. On s'étonne moins des
+lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchèrent à se
+préserver de cette ténébreuse invasion.&mdash;Le ver solitaire se présente,
+au nom de la tolérance, il réclame <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> le droit spécieux qu'a
+tout être d'être toléré. Recevez-le; la liberté, la philosophie, la
+raison, vous prient de ne pas repousser cet hôte, humble, doux,
+flexible, qui ne demande après tout <i>qu'à vivre selon sa nature</i>. Elle
+l'a fait pour vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un
+profond mariage, et ne comptez pas l'expulser.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre XIX, p. 297.&mdash;<i>Marie Stuart, le borgne Bothwell.</i>&mdash;La France
+a toujours été partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien
+d'historiens ont poétisé, sinon réhabilité, la très-indigne héroïne.
+Deux ouvrages remarquables ont encore paru récemment. M. Mignet, si
+judicieux et justement sévère dans son premier volume, suit volontiers
+dans le second les apologistes de la reine d'Écosse. Il en est de même
+d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gré d'avoir senti une
+chose que les autres ont négligée, l'amour profond et le désespoir de
+Darnley.</p>
+
+<p class="p2">Chapitre XXI. p. 333.&mdash;<i>Ramus nous apprend que l'Amiral préférait la
+foi des Suisses.</i>&mdash;Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, <i>Vie de
+Ramus</i>, p. 243, 438: «On a essayé de tromper là-dessus notre Amiral,
+et l'on n'a réussi qu'à faire surprendre la ruse et l'artifice.»&mdash;Je
+lis aussi dans la <i>France protestante</i> de M. Haag, article De Lestre,
+le passage suivant de ce ministre: «Ramus vouloit donner la liberté à
+tous ceux qui se diroient avoir le don de prophétie d'interpréter et
+parler en l'Église de Dieu.» Le colloque ne voulut point dépouiller
+les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il
+décida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien
+constatés par les ministres et les anciens, on pourrait, du
+consentement du synode provincial, qui resterait maître de les
+interdire, établir dans les églises, sous la présidence d'un pasteur,
+des conférences publiques où parleraient ceux qui auraient reçu ces
+dons. Cette légère concession fut d'autant plus aisément accordée,
+nous dit De Lestre, «que nous la voïons avoir esté désirée par
+beaucoup de grands personnages.»&mdash;L'excellent article <i>Châtillon</i> de
+M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques
+du héros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies «dans un pan de
+mur en ruine du château de Châtillon-sur-Loing.»&mdash;Comment le portrait
+de la Bibliothèque n'est-il pas exposé en face de celui de François de
+Guise? On le volera un matin pour le détruire. Mis <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en face,
+ces deux portraits trancheraient la question. Guise est un homme <i>né
+et doué</i>, mais tombé à jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la
+bonté courageuse et de l'adversité. <i>Il voulut</i>, grande chose! voulut
+toujours, et bien.&mdash;Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idéal
+cherché et la force du réel, qu'on compare ce dessin à la noble
+gravure de 1579 (les trois frères). Elle en est écrasée. L'auteur
+rêvait de la Saint-Barthélemy, et il la lui met sur la face! Il le
+croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!&mdash;C'est
+aussi l'erreur générale des gravures de Pérussin, si belliqueuses.
+Non, ils furent des martyrs.&mdash;Il faut revenir aux dessins Foulon, de
+la Bibliothèque. La trinité des frères y est: le brave Dandelot, si
+net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal
+aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le
+jour qu'il réfléchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien,
+évidemment (voir les dessins), c'est <i>madame la cardinale</i>, résolue,
+hardie (quarante ans), lèvres fières et regards parlants, pleins de
+vives répliques, invincible d'amour et de fidélité.&mdash;En face de ces
+figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face désolée
+et usée du pauvre chancelier l'Hôpital (tableau du Louvre). Doux, bon,
+honnête, avec une certaine idéalité dans les yeux, un pauvre
+précurseur de l'équité future: <i>Qu&oelig;sivit c&oelig;lo lucem, ingemuitque
+repertâ.</i></p>
+
+<p class="p2">Chapitre XXI et suivants.&mdash;<i>Saint-Barthélemy.</i>&mdash;Il y a trois récits
+vraiment importants qui se complètent l'un l'autre, et ne se
+contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les
+acteurs et exécuteurs de l'acte s'accusent eux-mêmes. <i>Habemus
+confitentes reos.</i> Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser
+malgré eux, disputer, dire que Charles IX préparait tout depuis deux
+ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: «S'il eût
+fallu deux ans, rien ne se fût fait.»&mdash;Les relations protestantes, et
+les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui
+soutiennent également la longue préméditation, sont évidemment
+romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothèses
+invraisemblables.&mdash;Je sais que c'était la tradition italienne,
+espagnole, je sais que la <i>vendetta</i> en grand était fort à la mode,
+que les exécutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente
+mille anabaptistes, les vingt mille têtes du duc d'Albe, étaient
+l'admiration, la légende du temps. <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Je sais que le massacre
+demandé dès 1555 par les prédicateurs, recommandé par Pie V, fut
+réellement travaillé en 1572 par les évêques Vigor, Sorbin et l'Église
+de Paris, par les Jésuites et hommes du pape, Augier et Panigarola.
+Ils voyaient que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait
+périr entre Guillaume et Coligny.&mdash;Un mois avant l'événement, on
+l'écrivit de Rome à l'Empereur, et le duc de Bavière en parlait
+(Groen, IV, 69, et appendice p. 13). Ceci prouve seulement que
+l'Espagne et le clergé désiraient, machinaient, ne désespéraient d'en
+venir à bout. Mais tout cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc
+d'Anjou. Tout dépendant des résolutions variables d'un demi-fou,
+Charles IX, rien n'était sûr, et rien ne se serait fait peut-être sans
+l'extrême peur du duc et de sa mère et sans la peur qu'ils firent au
+roi d'un complot des huguenots.&mdash;Mon volume des <i>Guerres de religion</i>
+était publié lorsque le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait
+de le lire, voulut bien m'envoyer la <i>Saint-Barthélemy</i>, par M.
+Soldan, qu'il a traduite. C'est désormais le livre capital sur ce
+sujet; tous les récits y sont rapprochés et judicieusement discutés.
+J'ai le bonheur de voir que cet excellent critique arrive à la même
+conclusion que moi. Une seule chose manque à cet ouvrage si complet,
+c'est le côté des Pays-Bas, la crainte où l'on était de l'invasion
+française, et le besoin urgent que le duc d'Albe avait du massacre.
+J'y supplée par ces extraits des lettres inédites de Morillon à
+Granvelle:</p>
+
+<p>«Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part
+de lui sans faire protest que son maître sera contraint de rompre,
+s'il ne ôte le X<sup>e</sup> denier, et qu'on lâche confiscation sur les biens
+d'aucuns sujets dudit roi. Le duc répond qu'il ne se peut que le roi
+de France fasse guerre à un si puissant roi qui lui a gardé sa
+couronne.&mdash;Sur l'arrière saison ne se garderont non plus de courir sur
+nous que un chat manger tripes.&mdash;«28 avril 1572. Les François ne
+voudront laisser échapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais
+heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout réconcilier avec la
+France, et prendre ici siége.&mdash;17 juin 1572. Victoire des Espagnols à
+Mons. Les François n'ont échappé de leurs mains ni de celles des
+paysans. Le duc d'Albe a envoyé dire à l'agent de France que l'on
+avoit repurgé le royaume de son maître de beaucoup de rebelles et
+méchants. Et le même jour, le même agent vint congratuler à <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+son excellence ladite victoire.&mdash;L'Estat est plus assuré
+qu'auparavant, à moins que les François s'en veuillent mêler
+ouvertement, ce que ne le fait à croire, estant la saison si advancée,
+et eux si mal prêts, et ne feroit finement l'amiral de se tant
+désarmer.&mdash;27 juillet. Aucuns disent que les François devoient faire à
+Mons un meurtre général des catholiques.&mdash;Le 11 juin, le cardinal
+écrit à Morillon: Tout l'espoir que nous pouvons avoir est sur ce que
+ceux du pays ne voudront pas être François.&mdash;10 avril. On se vante icy
+qu'avant 15 jours on verra merveille et recouvrera tout ce qu'on a
+perdu. Ce qui me déplaît, c'est que le duc écoute aucuns devins. On
+fait compte de regagner Mons par enchantement. Et trottent par cette
+cour aucuns livres escrits à la main sur nigromantie. Et m'a fait
+demander un personnage fort principal congé pour les pouvoir lire, ce
+que luy ay refusé sans autre cérémonie.&mdash;On a mandé le fils (du duc)
+pour comsoler le duc d'Albe, qui est comme désespéré. Le secrétaire
+m'a dit qu'à peine il ose se trouver seul avec le duc, qui semble
+devoir rendre l'âme, quand il entend mauvaises nouvelles.&mdash;11 août. On
+fait de grands apprêts en Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pièces
+d'artillerie de fonte, pour venir sur Luxembourg où il n'y a
+personne.&mdash;13 août. Granvelle à Morillon.&mdash;Les François craignent
+l'armée de mer qui demeure en Ponent, outre celle que D. Juan
+d'Autriche mène en Levant.&mdash;25 août. L'amiral blessé le 22. Paris en
+liesse. L'amiral étoit sur son partement, et déjà malade.&mdash;26 août.
+Aujourd'hui sont partis les deux ducs (Albe et son fils). Ils m'ont
+requis de faire prier pour eux en tous monastères, comme j'ai
+commencé.&mdash;9 sept. Granvelle à Morillon: Benedictus Dominus qui facit
+mirabilia magna solus, et in cujus manu sunt corda regum!&mdash;Nous
+pouvons dire que, sans la défaite des huguenots qui vouloient secourir
+Mons, le roy de France n'eût osé entreprendre ce qui s'est fait. Ces
+malheureux l'eussent toujours tenu en tutelle. On verra ce que fera
+maintenant la mère. Si le roy de France passe outre, il se pourra dire
+roi, et la religion se restaurera, ce qui servira aussi pour autres
+pays. S'il ne passe outre, il aura de la besogne pour aucunes années,
+et nous laissera en paix.&mdash;Vous ne pourriez croire combien les
+François sont devenus insolents depuis l'exécution contre l'amiral: il
+leur semble qu'on les doive adorer. 11 septembre.&mdash;Granvelle à
+Morillon: Je voudrois que nous fussions quittes <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> des
+prisonniers françois, car ils ne nous peuvent servir que de nous
+mettre en frais. Et si le duc commandoit de les jeter à la rivière,
+puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois aucun empêchement.&mdash;8
+octobre. Granvelle à Morillon: On nous escript que le roy a fait
+dépêcher le chancelier de l'Hospital et sa femme, qui seroit un grand
+bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque autre femme
+(Catherine) fût logée où elle mérite.&mdash;8 novembre. Morillon lui
+répond: C'est un beau décombre de l'Hospital et sa femme. Plût à Dieu
+que cette Jézabel que bien nous connoissons les suivît tost.
+Correspondance de Granvelle (encore inédite).»</p>
+
+<p class="p2">Chapitre dernier, p. 406.&mdash;<i>Processions.</i>&mdash;Nos archives nous donnent
+la curieuse attitude du clergé de Notre-Dame pendant l'exécution. Le
+matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa
+maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on décida
+qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathédrale, <i>et aux
+églises qui en dépendaient</i> immédiatement, en priant pour le roi et
+les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du
+jubilé pour remercier Dieu de l'extermination <i>commencée</i>: Et ipsi
+Domino Deonostro gratias referemus de felici <i>inc&oelig;ptâ</i> extirpatione
+heresium et inimicorum nostræ religionis catholicæ. <i>Registres
+capitulaires</i> (mss.) <i>de l'Église de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329,
+330.</i> Et un peu plus loin, 28 août: Etiam ordinantum est quod infans
+repertus non admittetur. <i>Ordonné que l'enfant trouvé ne sera pas
+reçu</i> (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le
+massacre). <i>Ibidem, fol. 331, verso.</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="index">
+<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span>
+<span class="ralign">Pages.</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le lendemain de la Saint-Barthélemy.&mdash;Triomphe
+ de Charles IX.</span> 1573-1574
+<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li>
+<li>Craintes de l'Europe et jalousie de Philippe II. Naissance
+ du parti <i>politique</i>
+<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Fin de Charles</span> IX. 1573-1574
+<span class="ralign"><a href="#page14">14</a></span></li>
+<li>Siége de La Rochelle, épuisement des deux partis
+<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li>
+<li>La République protestante
+<span class="ralign"><a href="#page27">27</a></span></li>
+<li>Franco-Gallia d'Hotman
+<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li>
+<li>Mort de Charles IX (20 mai)
+<span class="ralign"><a href="#page35">35</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Des sciences avant la Saint-Barthélemy</span>
+<span class="ralign"><a href="#page40">40</a></span></li>
+<li>Paracelse, Vésale, Servet, Rabelais
+<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Décadence du Siècle.&mdash;Triomphe de la Mort</span>
+<span class="ralign"><a href="#page52">52</a></span></li>
+<li>Valentine de Birague
+<span class="ralign"><a href="#page54">54</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Henri</span> III. 1574-1576
+<span class="ralign"><a href="#page58">58</a></span></li>
+<li>Catherine commence imprudemment la guerre
+<span class="ralign"><a href="#page65">65</a></span></li>
+<li>Humiliation d'Henri III
+<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue</span>. 1576
+<span class="ralign"><a href="#page72">72</a></span></li>
+<li>La Ligue était déjà ancienne
+<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue échoue aux États de Blois</span>. 1576-1577
+<span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li>
+<li>Le roi signe la Ligue, puis essaye la liberté de conscience
+<span class="ralign"><a href="#page84">84</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le vieux parti échoue dans l'intrigue de Don Juan</span>.
+ 1577-1578
+<span class="ralign"><a href="#page89">89</a></span></li>
+<li>Action directe des Jésuites
+<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le Gesù.&mdash;Premier assassinat du prince d'Orange</span>.
+ 1579-1582
+<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li>
+<li>Épernon, Joyeuse
+<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue éclate</span>. 1583-1586
+<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li>
+<li>L'Espagne fait manquer l'expédition de Guise en Angleterre
+<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
+<li>Elle le fait agir en France
+<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Les conspirations de Reims.&mdash;Mort de Marie Stuart</span>.
+ 1584-1587
+<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Henri III est forcé de s'anéantir lui-même</span>. 1587
+<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li>
+<li>Bataille de Coutras (20 octobre)
+<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi d'Espagne fait faire les barricades de Paris</span>.
+ Mai 1588
+<span class="ralign"><a href="#page175">175</a></span></li>
+<li>Le parti espagnol dépasse Guise; le roi échappe
+<span class="ralign"><a href="#page188">188</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">L'Armada.&mdash;Juin, juillet, août</span>. 1588
+<span class="ralign"><a href="#page195">195</a></span></li>
+<li>Les Guises voulaient lui ouvrir Boulogne
+<span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li>
+<li>Destruction de l'Armada
+<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi, Guise et Paris pendant l'expédition de
+ l'Armada</span>. Mai, août 1588
+<span class="ralign"><a href="#page212">212</a></span></li>
+<li>La bourgeoisie de Paris résiste aux Guises
+<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li>
+<li>Le roi se livre à eux
+<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">La Ligue aux États de Blois</span>. Août, décembre 1588
+<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li>
+<li>Catherine penche pour les Guises
+<span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li>
+<li>Guise se dépopularise
+<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Mort d'Henri de Guise</span>. Décembre 1588
+<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li>
+<li>Mort de Catherine (5 janvier 1589)
+<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Le terrorisme de la Ligue</span>. 1589
+<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li>
+<li>En quoi le terrorisme d'alors différait de 93
+<span class="ralign"><a href="#page267">267</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Henri III et le roi de Navarre assiégent Paris.&mdash;Mort
+ d'Henri</span> III. 1589
+<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li>
+<li>Ce qu'était le roi de Navarre
+<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li>
+<li>La réunion des deux rois
+<span class="ralign"><a href="#page285">285</a></span></li>
+<li>Mort d'Henri III (2 août)
+<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Henri IV.&mdash;Arques et Ivry</span>. 1589-1590
+<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></li>
+<li>Venise se déclare pour Henri IV
+<span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li>
+<li>Le roi attaque Paris
+<span class="ralign"><a href="#page307">307</a></span></li>
+<li>Ivry (13 mars 1590)
+<span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Siége de Paris</span>. 1590-1592
+<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li>
+<li>Le prince de Parme fait lever le siége
+<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Avortement des Seize et de l'Espagne.&mdash;Siége de
+ Rouen</span>. 1591-1592
+<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li>
+<li>Excès des Seize punis par Mayenne
+<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Montaigne.&mdash;La Ménippée.&mdash;L'abjuration</span>. 1592-1593
+<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li>
+<li>Gabrielle et l'abjuration
+<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">L'Entrée à Paris</span>. Mars 1594
+<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em"><span class="smcap">Paix avec l'Espagne.&mdash;Édit de Nantes</span>. 1595-1598
+<span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li>
+<li>Blessure du roi; expulsion des Jésuites (décembre
+ 1594)
+<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li>
+<li>Traité de Vervins (2 mai 1598)
+<span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li>
+
+<li class="min2em"><span class="smcap">Conclusion de l'histoire du xvi<sup>e</sup> siècle</span>
+<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li>
+<li>Notre histoire n'est point impartiale
+<span class="ralign"><a href="#page371">371</a></span></li>
+<li>Ce que nous avons voulu
+<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li>
+<li>La religion de l'humanité et de la nature
+<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li>
+<li>Comment le vieux principe parvint à vivre après sa
+ mort
+<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li>
+<li>Pourquoi la Renaissance échoua
+<span class="ralign"><a href="#page378">378</a></span></li>
+<li>Impuissance du vieux principe dans sa victoire apparente
+<span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li>
+
+<li class="min2em"><span class="smcap">Notes des guerres de religion</span>
+<span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau,
+61.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Les lettres <i>manuscrites</i> de Granvelle, de Catherine, de
+l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents <i>imprimés</i>,
+les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé
+principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus
+important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les
+pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de
+l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes,
+mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de
+Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si
+grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout
+dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et
+qui lui arracha le c&oelig;ur (<i>Lettre d'avril</i> 1573, t. IV, p. 116). Les
+appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant
+l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en
+Allemagne.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Les <i>Archives du Vatican</i> révèlent deux faits curieux:
+Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un
+prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort
+de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX
+une abbaye dont Coligny avait les revenus.</p>
+
+<p>Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a
+éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de
+chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un
+arrangement et conseille un nouveau massacre.&mdash;Le roi trouve des
+hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).&mdash;Dans la nuit du 9 mai,
+la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour
+la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.&mdash;Le roi meurt et les
+évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle
+répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»&mdash;Sa
+misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et
+d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus.
+(22 juin 1574.)&mdash;Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus
+lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura
+pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il
+reste huit jours au lit.»&mdash;Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi
+jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et
+voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à
+vivre, etc.»&mdash;La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres,
+radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix
+mille francs. (<i>Archives de France, extraits des Archives du Vatican,
+carton II, 338.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de
+Coligny arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter
+au passage.&mdash;Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour
+apprécier les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé
+des prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin
+breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un
+saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de
+Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre
+dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit.
+Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout
+le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et
+nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La
+chose est discutée à fond par Louis Du Bois, <i>Rech. sur la
+Normandie</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont
+été fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé
+les précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son
+maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy.
+Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette
+correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a
+pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des
+années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:</p>
+
+<p>«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la
+royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout
+ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller
+promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs
+de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère
+le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.&mdash;31 mars
+1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise
+resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à
+Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla
+de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti
+vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à
+Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se
+défient du duc d'Alençon.&mdash;La reine pleure. On la sait maléficiée pour
+qu'elle ne puisse avoir enfant.&mdash;20 mai 1574. Élisabeth déplore le
+malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La
+reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si
+légère défiance. Éloquent et touchant.&mdash;31 décembre 1574. Mort du
+cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le
+jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir
+devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit
+de venir avec lui.&mdash;7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon.
+L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur
+de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle
+fait ses affaires.&mdash;5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le
+Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine,
+qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on
+se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on
+pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.&mdash;18 décembre 1575. Sa
+Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers
+monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal
+accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer
+plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme,
+ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout
+plein de reliqueries pour des v&oelig;ux qu'elle a fet.&mdash;23 novembre
+1575. C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le
+feroit d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc.
+(<i>Archives diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de
+l'ambassadeur de Savoie à Paris.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Il est singulier de voir combien elle restait italienne,
+hors du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour
+montrer qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En
+priant Dieu vous donner cet que vous désirés... come jé dit has
+Boinvin...» (<i>Lettre ms., 27 mars 1876.</i>) Sa petite politique
+italienne eut le résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant
+les protestants vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son
+conseil à Henri III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est
+plus que puéril, dans son épuisement financier et l'embarras d'une
+guerre qu'elle a provoquée étourdiment, malgré les conseils des
+Montluc, des Vénitiens. Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la
+paix, je vous tiens perdu.» (<i>Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc.
+1575.</i>)&mdash;La lettre inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (<i>Guerres de
+relig.</i>, p. 280) est <i>ms. dans Bréquigny</i>, t. XXXIII.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont
+rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a
+dit.&mdash;Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,
+quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense
+surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de
+Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et
+Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza
+qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui
+expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès,
+<i>Documents</i>, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,
+le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.
+«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),&mdash;<i>tenté du
+diable</i> (ap. Charrière).&mdash;Quant aux fameuses apostilles de Philippe II
+sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit
+Gachard (I, p. <span class="smcap">LXII</span>), que c'était le secrétaire Çayas qui
+ordinairement en rédigeait la minute.»&mdash;Pour la ruine de l'Espagne,
+cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la
+décadence espagnole.&mdash;La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit
+au mur latéral de Sainte-Gudule.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de
+Marie Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je
+les prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée
+de Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington
+(<i>States trials</i>) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut,
+avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les
+événements militaires alternent avec les conspirations: un jour
+l'épée, un jour le couteau.&mdash;Le curieux, c'est l'émulation des deux
+polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.&mdash;Quant aux
+tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise,
+entravé par l'Espagne, essaye de se lier, <i>sans elle et contre elle</i>,
+aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, <i>Marie
+Stuart</i>, II, p. 235.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>8</b>: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi fréquemment De Thou
+pour l'intérieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et
+purent savoir beaucoup, étant et au Palais, et à la Cour, et dans les
+rues; son père le président était colonel de quartier.&mdash;Personne n'a
+bien compris qu'aux Barricades Guise était traîné par l'Espagne, qui
+le risqua, comme un brûlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: 12 février 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va
+pas au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra
+bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains
+qu'il porte dans sa poitrine.&mdash;20 février. Guise va toujours à pied au
+milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de Sauves a dit que si Guise
+se hasardoit à s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans
+respect.&mdash;16 février. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de
+l'argent au roi de la part du clergé pour continuer la guerre contre
+le roi de Navarre.&mdash;28 février. Hypocrisie de Guise. Il dit à
+l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il
+embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces
+jours de pénitence, où les débats étoient bannis, on parleroit des
+affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement,
+où il serviroit mieux le roy.&mdash;10 mars 1586. Guise fait effort pour
+que l'argent que donne le clergé soit remis en ses mains pour la
+guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et
+présidents.&mdash;13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se
+jette dans Genève avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux
+de la ville (pour la garder contre la Savoie).&mdash;14 mars. La nécessité
+d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre
+et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de
+conseil. Et le clergé payera tout.</p>
+
+<p>23 mars 1586.&mdash;Le roi ne consulte plus sa mère. Il met des impôts pour
+rendre odieux Guise, qui veut la guerre.&mdash;1<sup>er</sup> mai. On réduit Guise
+par la pauvreté. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr.
+de revenus.&mdash;14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes
+ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ôter l'honneur et la vie; mais
+je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans
+après nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite à ce
+royaulme.&mdash;Guise aspireroit à la couronne après la mort du roi.&mdash;27
+mai. La Ligue a dégoûté tout le monde. Guise s'est laissé mener par le
+nez.&mdash;18 juin. Dévotion d'Henri III. Le pape le prie de modérer ses
+abstinences.&mdash;10 juin. On va imprimer les lettres de Guise à l'Espagne
+et au pape. Le roi est devenu le plus fort.&mdash;4 juillet. Le roi a
+dressé 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher à la
+garde-robe.&mdash;15 février. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc
+pourra tomber enfin sur Genève que le roi défend.&mdash;D'Espernon périra
+le premier, et l'on profitera de ses débris.&mdash;20 février. Le roi
+devient mélancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il
+laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait
+Épernon pour Guise.&mdash;6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie
+fût dans Genève, qu'il s'en réjouiroit avec le duc.&mdash;31 mars. Le roi
+s'abandonne; mais si d'Épernon vient, il peut tuer ses ennemis.
+Épernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.&mdash;20 avril.
+Le roi, larme à l'&oelig;il, met le chapeau de Joyeuse à Épernon, et
+celui d'Épernon à Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tête:
+union.&mdash;29 avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et
+Lyon. Sans Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de
+Dauphiné.&mdash;2 juin. Savoie pourroit se déclarer défenseur du roi, qui
+lui remettroit ses places plutôt qu'à un d'Épernon.&mdash;4 août. Guise, au
+désespoir, avoue qu'il appellera les Espagnols.&mdash;C'est à ce point de
+ses affaires le plus ébranlé qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy
+ay faict tenir les 2 billets. On verra ce qu'il répondra.&mdash;3
+septembre. (Aux États), il y aura quelque querelle d'Allemand qui
+troublera la fête. Les fourriers des princes s'y entrebattent
+déjà.&mdash;11 septembre. Le roi est vindicatif et dissimulé, mais qui
+n'exécute pas, il sera toujours prévenu par M. de Guise.&mdash;12
+septembre. Guise a 5,000 arquebusiers dans Orléans, et l'ambassadeur
+offre du secours à Guise, qui se croit fort et ne veut encore
+agir.&mdash;Guise en vient à nonchaloir, reprend ses amours avec madame de
+Sauves.&mdash;Le roi fait entendre qu'il le fera connétable.&mdash;1589, 17
+mars. Le président Jeannin m'est venu trouver; il m'a dit que V. A.
+devoit agir, que M. du Maine estant élu lieutenant de l'Estat, ne
+pourroit sans rougir consentir ouvertement et du premier abord qu'on
+démembrast la France.&mdash;Voyant qu'il parle vaguement comme Guise, le
+Savoyard répond durement, écarte les belles paroles de Jeannin, dit
+qu'il lui faut au moins le Dauphiné sous la protection de la
+Savoie.&mdash;Les trois ou quatre qui mènent les affaires offrent le
+Dauphiné et la Provence.&mdash;<i>Dépêches inédites de l'ambassadeur de
+Savoie.</i> Archives de Turin.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: De Thou, si complet ici, doit être comparé aux Anglais;
+il donne la part importante que les Hollandais eurent à la chose. Les
+<i>Mémoires de la Ligue</i> contiennent les dépositions des Espagnols
+naufragés, t. II, p. 452. Nos archives possèdent trois curieuses
+ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc.,
+qu'apportaient les Espagnols (<i>Archives de Simancas</i>, B, 6, 76).</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Vers le mois d'avril 89, le légat Morosini s'étant
+retiré à Marmoutiers, le roi y vient pour se récréer, dit-il, puis il
+avoue que c'est pour parler au légat.&mdash;Il s'excuse de s'appuyer sur
+l'alliance des hérétiques.&mdash;Suit un dialogue très-vif. À tout ce
+qu'objecte l'homme du pape, le roi répond toujours par l'impossibilité
+d'apaiser les catholiques. «Que voulez-vous que je fasse si le duc de
+Mayenne <i>vient pour me couper le cou</i>, il me faut bien une épée,
+recourir aux hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma
+tête, et moi je veux la garder, etc., etc.&mdash;Le cardinal Cajetano fait,
+le 28 mars 1590, un long rapport sur la situation.&mdash;Si le Navarrais
+arrive à la couronne, il faudra peu de temps <i>pour que la religion
+soit exterminée</i>.&mdash;Villeroy lui a raconté un entretien de Mornay,
+d'après lequel «le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera
+tout le monde croire et vivre à sa guise; il réformera le
+catholicisme, se fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera
+la chrétienté.»&mdash;«Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres
+interceptées, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi
+les princes du sang.»</p>
+
+<p>On est saisi d'étonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin,
+Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à
+épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du
+pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Élisabeth, Henri IV ne fasse
+tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne;
+cette idée monstrueuse paraît si naturelle au pape, qu'elle fait son
+inquiétude; il y pense jour et nuit! <i>Archives de France. Extraits des
+Archives du Vatican, carton</i> L, <i>388.</i></p>
+
+<p>Les <i>Archives de Suisse</i> contiennent plusieurs pièces intéressantes
+sur cette époque. Celles de <i>Berne</i> éclairent la destinée du fils aîné
+de l'amiral. Dans les <i>Registres du conseil de Genève</i>, on trouve la
+manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux
+étrangers. Le chancelier écrit: «S. M. <i>demeure</i> en l'église où elle a
+été baptisée.» (Communiqué par MM. Bétant et Gaberel.)&mdash;Cf. la
+correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une
+très-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier,
+1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, <i>Henri IV
+écrivain</i>.&mdash;J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de
+l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'éclairer ce règne
+d'un jour tout nouveau.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance.
+Il y a des textes pour et contre dans l'Évangile. Les Pères sont
+partagés: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour;
+saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que
+toute l'Église a suivis, et les conciles, et les papes, et saint
+Thomas d'Aquin.&mdash;Luther n'hésite pas. Il tranche ainsi la question:
+«L'usage de brûler les hérétiques vient de ce qu'on craignait de ne
+pouvoir les réfuter.» Léon X et la Sorbonne le condamnent (error 33)
+pour avoir avancé: <i>Hereticos comburi esse contra voluntatem
+Spiritûs.</i> Il avait dit (à la noblesse allemande): «Contre les
+hérétiques, il faut écrire et non brûler.» Dans son explication de
+saint Mathieu (<span class="smcap">XIII</span>, 24-30): «Qui erre aujourd'hui n'errera pas
+demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à l'action de la parole
+et tu empêches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons
+été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, l'hérétique par le
+feu, et le Juif à coups de bâton!» Le 21 août 1524, il intercède
+auprès de l'électeur pour ses ennemis, Münzer et autres: «Vous ne
+devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et
+que la Parole de Dieu ait à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le
+combat et le libre choc des esprits.&mdash;La guerre des paysans qui ne
+l'écoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère, ne lui fit
+pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les
+princes à se faire obéir et à réprimer l'<i>esprit de meurtre</i> (4
+février 1525). En 1530 encore (sur le psaume <span class="smcap">LXXXII</span>), il ne demande
+contre les blasphémateurs publics <i>que leur éloignement</i>.&mdash;Un savant
+et consciencieux ministre d'Alsace, M. Müntz, qui connaît à fond
+Luther, et que j'ai consulté, me répond: «Je ne connais de lui aucun
+passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique qui ne prêche pas la
+révolte et le meurtre.»</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces
+innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ce que j'ai dit de
+Palestrina des <i>Memorie</i> du chanoine Baïni, très-lumineusement résumés
+dans un excellent article de M. Delécluze (<i>ancienne Revue de Paris</i>).</p>
+
+<p>Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au
+long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot
+seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où
+Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait été logé au palais de la
+Saint-Barthélemy par Catherine, dans sa ménagerie, avec ses bêtes,
+oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur trop
+connu!... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de
+plantes d'un vert pâle où couraient des serpents.</p>
+
+<p>Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son génie de naturaliste.
+Admirablement étranger aux sottes sciences du Moyen âge, il avait un
+sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde
+vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charmée
+de trouver un homme si ignorant, lui dît tout, comme à son enfant. Il
+voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines,
+monter la sève aux plus secrètes veines des plantes. Il entendait
+parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du
+monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et
+fit un <i>Cabinet d'histoire naturelle</i>. Beaucoup de gens demandant ce
+que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non telle
+science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce
+qu'il avait vu, trouvé, expérimenté.</p>
+
+<p>Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il
+observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par
+lesquels elle protége les plus humbles de ses enfants. Les volutes des
+coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté
+contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de
+destructeurs, lui font envie; il les propose comme modèle originaire
+des forteresses les plus sûres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donné
+le refuge au moins de l'huître et du moule, la carapace des tortues, à
+ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards,
+d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient,
+éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Îles bienheureuses
+dont se berça l'humanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui
+cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela
+n'arrête pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes.
+Le sien, c'est une &oelig;uvre d'industrie, un vaste jardin établi dans
+une position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de
+refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nature ont été
+précisément cet abri pour l'âme humaine.</p>
+
+<p>Ce pauvre homme, méprisé, jeté à la voirie avec les chiens, n'en
+commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle
+et le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature
+à ceux qui la refirent, <i>des découvreurs aux inventeurs</i>, créateurs et
+fabricateurs.&mdash;De lui est cette parole: «<i>La nature la grande
+ouvrière; l'homme ouvrier comme elle.</i>»&mdash;Non, non, le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle n'a
+pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voilà loin
+de l'<i>Imitation</i> monastique, froide et stérile! La chaude imitation
+dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Les renvois des pages indiquées dans ces notes se
+rapportent au volume XI.</p>
+</div>
+
+<div class="p4 tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
+
+<p>La note 8 n'a pas d'ancre dans le texte.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume
+12/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1573-1598 ***
+
+***** This file should be named 39335-h.htm or 39335-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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