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+The Project Gutenberg eBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by Laure Junot, duchesse d'Abrantès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)
+Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier
+
+Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès
+
+Release Date: April 1, 2012 [eBook #39331]
+[Most recently updated: June 22, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
+
+Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans
+l'original.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
+
+
+TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
+
+SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
+
+LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
+
+
+
+par
+
+LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+
+
+
+À PARIS
+
+CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
+
+DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.
+
+M DCCC XXXVII.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.
+
+ Pages.
+
+ INTRODUCTION 3
+
+ Salon de madame Necker 83
+
+ Salon de madame de Polignac 215
+
+ Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris 291
+
+ Salon de madame la duchesse de Mazarin 335
+
+ Les Matinées de l'abbé Morellet 361
+
+
+Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la
+France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine
+époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et
+surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si
+longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la
+société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
+règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
+trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et
+des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
+sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand
+seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de
+Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux,
+étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces
+grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en
+doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse:
+elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui
+mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de
+l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir
+le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au
+Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à
+sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi
+que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris
+chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,
+madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes
+toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur
+beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt
+qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait
+laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort
+habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était
+souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris,
+de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par
+tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si
+longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons
+parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme.
+Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une
+reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les
+Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut
+reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez
+l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le
+dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir
+jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].
+Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M.
+de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous
+êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame
+de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,
+deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston,
+mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la
+Cour elle-même n'est plus qu'un instrument.
+
+[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
+mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et
+là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien
+alarmantes.»]
+
+Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
+amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et
+devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus
+tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries
+littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira
+sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de
+ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de
+Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en
+même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
+politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
+uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
+de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
+théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais
+comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de
+Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
+Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit
+dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut
+instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les
+premiers noms de France[3].
+
+[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]
+
+[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le
+maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus
+respectés.]
+
+Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le
+temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du
+pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,
+dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
+princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par
+l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,
+madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
+Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À
+mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et
+prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de
+Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné
+était redouté de ceux qu'on y jugeait.
+
+[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
+Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle
+était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et
+à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps
+qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
+funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
+de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était
+pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»]
+
+La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de
+Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
+par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
+ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour
+d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce
+qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le
+souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
+les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
+quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,
+les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne
+songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au
+travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout
+le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie
+amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était
+Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule
+aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on
+faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes
+semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition,
+et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans
+cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles
+eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il
+dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des
+Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,
+l'instruction publique se composait d'études scolastiques.
+L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire
+de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le
+dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française;
+et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par
+l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits
+et que de beaux génies donnaient leur première lumière.
+
+[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.]
+
+À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses
+furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait
+donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques
+années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
+épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:
+les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps
+agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les
+amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces
+distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les
+demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui
+formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre
+comme modèle.
+
+Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus
+intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau
+monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier
+effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La
+poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut
+l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se
+mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la
+noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une
+association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science
+abstraite ne se plaise guère dans les palais.
+
+On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le
+XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune
+influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance
+du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les
+grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la
+monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait
+demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des
+ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,
+sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que
+si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de
+J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,
+Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son
+caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses
+nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
+opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa
+vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
+rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première
+les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
+sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
+madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
+Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant
+de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens
+de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est
+remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus
+encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et
+l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse
+Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la
+musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une
+personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
+duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.
+Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été
+d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
+salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient
+à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les
+attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui
+ont combattu dans cette arène mémorable!..
+
+Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
+rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
+d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
+des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à
+mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il
+faut la prendre pour règle.
+
+Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
+celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans
+les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de
+Louis XV.
+
+À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était
+toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes
+philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
+la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque
+l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,
+il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles
+d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
+aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante
+parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
+quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que,
+lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous
+qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a
+amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.
+
+Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à
+Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et
+qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres
+confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la
+plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe
+asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de
+contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes
+les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du
+Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,
+madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
+duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la
+plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du
+monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la
+foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou
+chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
+explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
+leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le
+temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.
+
+Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on
+professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame
+Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit
+comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense
+des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées
+libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,
+et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons
+étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les
+économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le
+fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des
+engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions
+étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la
+_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants
+approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les
+écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
+commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit
+fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination
+délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées
+fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
+une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la
+chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une
+pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire
+_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne
+philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV
+n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout
+un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui
+méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a
+été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après
+Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la
+remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique
+que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,
+Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale...
+
+[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
+Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
+des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
+donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...]
+
+Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
+travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont
+l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les
+Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
+tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi
+nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
+des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et
+dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..
+jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une
+voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour
+exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans
+l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en
+dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
+différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer,
+homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de
+la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide
+desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je
+compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance
+autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette
+science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une
+science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en
+partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries
+du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même,
+voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle
+de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui
+toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
+résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
+le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
+Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.
+
+Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en
+deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et
+des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement
+vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une
+existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce
+que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer
+fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le
+fut jamais auprès des siens.
+
+Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle
+était, comme toutes les littératures en France, favorable à la
+conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les
+différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut
+suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément
+l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu
+obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le
+monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
+Révolution.
+
+Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des
+gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti
+religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en
+étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins
+très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt
+que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se
+mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de
+raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette
+nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux
+et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet
+d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
+scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti
+pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de
+Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le
+feu roi:
+
+[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils,
+le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux
+prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France
+était perdue si elle demeurait exilée.
+
+«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
+la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne
+le croyais pas mauvais citoyen.»]
+
+«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau
+prophète...
+
+Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de
+l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...
+
+Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore:
+_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de
+se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_
+
+Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un
+roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et
+colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus
+remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,
+non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme
+homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son
+parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
+d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé
+Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet
+digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne
+respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement
+d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence
+chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec
+les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie
+des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de
+Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de
+Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,
+avec M. de Beaumont.
+
+C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses
+principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses
+bourreaux:
+
+«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
+vous voulez imposer à nos consciences!...»
+
+Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour
+y entendre tonner la parole de vérité.
+
+Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
+et d'agitation.
+
+Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
+calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
+ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus
+grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un
+contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les
+plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut
+remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
+trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé
+se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation
+mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.
+
+[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour
+ce malheureux choix!...]
+
+Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus
+excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le
+talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
+fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté
+bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
+pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
+nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
+M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il
+ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
+chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de
+Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les
+mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
+Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un
+_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des
+hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes
+choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y
+gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore
+arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;
+alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis
+différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans
+leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et
+nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels
+il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son
+adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de
+la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments,
+crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour
+expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne
+compagnie de Paris.
+
+Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de
+la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande
+influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission
+qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les
+deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,
+et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et
+exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
+qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
+très-important, parce qu'il explique les causes de la première
+secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se
+trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.
+
+Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était
+contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
+suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le
+siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
+partis.
+
+À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:
+
+ La Reine;
+ Le comte d'Artois;
+ Le duc d'Orléans;
+ Le duc de Chartres;
+ Le prince de Conti;
+ La majorité des pairs du royaume;
+ Le duc de Choiseul et sa faction;
+ Le comte de Maurepas;
+ La minorité du clergé janséniste et son parti;
+ Les évêques philosophes;
+ Une partie des gens de lettres.
+
+_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._
+
+ Monsieur;
+ Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire,
+ et madame Louise, la religieuse carmélite);
+ Le duc de Penthièvre;
+ Le chancelier de France;
+ La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu
+ et le duc d'Aiguillon;
+ Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce
+ qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;
+ La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de
+ Beaumont, archevêque de Paris;
+ Les jésuites et leur parti;
+ Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.
+
+C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon.
+Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul
+susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il
+le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:
+car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant
+ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.
+Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux
+partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme;
+la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre
+l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de
+comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une
+telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé.
+
+Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en
+regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de
+fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
+a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:
+alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.
+
+Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner
+tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette
+fusion.
+
+Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du
+repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,
+de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république.
+
+Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de
+grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands
+chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la
+nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette
+transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.
+
+Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il
+appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
+et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en
+le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans
+la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être
+possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
+toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis
+dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de
+l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les
+deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
+entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
+la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle
+portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux
+comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.
+
+Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.
+
+M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements
+exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre
+le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer
+une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit
+circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
+Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie
+s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher
+des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la
+France!...
+
+C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,
+que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient
+chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
+dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les
+salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
+Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon
+goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps
+du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est
+effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et
+les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et
+surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie
+habituelle puisse être heureuse et légère à porter!
+
+Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
+riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre
+société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon
+régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour
+mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs
+femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,
+une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
+moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,
+madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
+d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes.
+Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la
+protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,
+qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour
+et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les
+soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui
+de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus
+aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,
+comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de
+Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce
+toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,
+car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du
+langage[10].
+
+[Note 9: Madame de Genlis.]
+
+[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que
+madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de
+voix rauque le plus désagréable du monde.]
+
+J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
+celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de
+madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
+de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
+secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
+ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles
+devaient éprouver.
+
+Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
+encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de
+M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un
+homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son
+intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui,
+à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur
+donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait
+pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini,
+jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et
+militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait
+rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être
+présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est
+presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut
+d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est
+positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être
+rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne
+de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque
+de mes _Salons_.
+
+Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première
+jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...
+Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint
+roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il
+rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de
+chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
+le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle
+belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...
+
+Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais
+cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
+donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
+de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
+dans l'âme au lieu de donner la paix.
+
+C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI
+lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
+avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant
+aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une
+partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous
+la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de
+commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt
+ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_.
+Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient
+admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!
+
+[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce
+traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et
+perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il
+est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui
+ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,
+ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,
+j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du
+côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
+lendemain,» répondit froidement M. Pitt.]
+
+Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même
+au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait
+croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on
+l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
+soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était
+belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour
+de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le
+Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez
+laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
+Cassini, en écrivant de sa main:
+
+«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
+présentée._»
+
+Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder
+pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui
+un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie
+figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa
+soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il
+avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie
+des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le
+mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;
+il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps
+ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout
+cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de
+corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme
+ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition
+est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses
+facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être
+froide.
+
+[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
+Rulhières:
+
+ Ce jeune homme a beaucoup acquis,
+ Acquis beaucoup je vous le jure.
+ Il s'est fait auteur et marquis,
+ Et tous deux malgré la nature.]
+
+Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées
+dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de
+Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux,
+monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas
+alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance
+n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la
+noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos
+coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève
+n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel
+assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée
+dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une
+grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son
+caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque
+où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon,
+qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop
+savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions
+qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.
+
+M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,
+les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...
+d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.
+M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en
+innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous
+les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric
+prit de l'humeur même, et lui répondit:
+
+«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un
+vieux roi._»
+
+Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque,
+en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un
+enfant.
+
+M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté
+étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par
+elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;
+il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.
+
+Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix
+d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le
+plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces
+sortes de lectures.
+
+Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à
+attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait
+admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait
+aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son
+contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.
+
+Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi
+(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son
+avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur
+l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
+tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du
+Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,
+conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au
+milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et
+presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
+cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de
+la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur
+l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture
+jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un
+second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un
+samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première
+et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il
+était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
+riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait
+également les personnes les plus remarquables de Paris et de
+Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et
+les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait
+comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa
+cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait
+ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver
+en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les
+samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa
+correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la
+lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une
+manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation,
+le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice,
+pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en
+continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il
+lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes
+contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,
+les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;
+enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge
+grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui
+importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les
+sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,
+un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en
+coûtât rien.
+
+On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la
+recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût
+moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait
+qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet
+d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
+connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
+annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au
+ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se
+trouvèrent exactes.
+
+Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut
+en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le
+lui ordonna comme voulant être obéi.
+
+Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la
+première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi
+importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en
+effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
+découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de
+nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas
+découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et
+voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus
+douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son
+correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son
+mystère prolongé lui faisait mettre en doute.
+
+Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes
+espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
+Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
+curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
+C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
+ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
+plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
+opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais
+elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
+moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
+l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
+la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
+daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
+travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
+enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
+inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
+grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
+charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de
+M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa
+de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
+dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera
+ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis
+obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
+presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
+ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir.
+
+[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
+avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
+ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_
+alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
+de cloche était pour madame Louise.]
+
+«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
+vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.
+
+--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
+ministre d'un ton grondeur.
+
+--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle
+est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.»
+
+Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
+de Maurepas.
+
+«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.
+
+Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
+celle du Roi.
+
+«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
+profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
+est mon parrain.
+
+--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.
+
+--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
+Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
+chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
+l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
+avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
+regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un
+simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été
+profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était
+poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
+sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
+lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
+lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
+favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
+pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!»
+
+[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
+pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
+avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
+de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
+intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
+tout.]
+
+Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
+quelque chose!
+
+M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
+deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
+lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
+de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans
+les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
+absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
+recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
+après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.
+
+Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était
+ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout
+ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de
+Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une
+fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi,
+quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay
+discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
+madame de Maurepas, il dit avec aigreur:
+
+«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
+moi, si nous le lui permettions._»
+
+C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
+ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
+des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
+détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
+pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
+l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_,
+non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
+lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
+élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
+donnant d'autres relations.
+
+Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les
+fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
+faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
+l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse
+de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
+Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
+et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
+remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
+titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
+compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
+qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
+utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.
+
+[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution,
+ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas
+de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est
+aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la
+valeur intrinsèque de l'ouvrage.]
+
+Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
+Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
+Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
+peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé
+inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
+et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
+par son père.
+
+Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
+Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
+dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
+l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se
+procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
+guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
+Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
+on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
+et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
+comptant!...
+
+[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.]
+
+J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
+donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
+un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
+moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
+Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le
+résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
+tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
+mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.
+
+À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
+Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
+nomination d'un protestant:
+
+«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
+si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne
+voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
+fut acceptée[17].
+
+[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
+premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
+en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
+Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
+talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
+Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.]
+
+En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
+faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
+faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
+personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
+qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.
+
+La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune
+autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait
+habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire
+de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune
+douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient
+énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une
+démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18]
+avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une
+attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa
+contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour
+ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également
+positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
+instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
+mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
+amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
+indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
+voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
+contrôle-général.
+
+[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
+exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
+parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
+fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
+figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
+c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
+peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»]
+
+[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que
+mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
+C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.]
+
+Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
+révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
+un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
+et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
+sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
+Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
+Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
+aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
+surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
+l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
+des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
+sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
+était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
+estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
+pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les
+ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M.
+de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
+c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait
+aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
+donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain
+éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison
+sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
+point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière.
+
+[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
+ennemis les plus acharnés contre M. Necker.]
+
+Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
+ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
+vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
+exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait
+au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
+doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
+points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
+on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
+critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
+assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
+de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert:
+
+«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
+m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
+des hommes[21]._»
+
+[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
+correspondance de Rousseau.]
+
+Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
+perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
+miroir.
+
+M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
+souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
+mais il y avait en France cinquante familles de la haute
+magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
+coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
+de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour
+conserver ses anciennes coutumes intactes.
+
+[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
+noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous
+tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
+Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert,
+Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
+Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
+Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]
+
+L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
+devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
+avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
+probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
+l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
+répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
+de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
+qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
+louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
+on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
+injurié.
+
+Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker
+les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais
+enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui
+reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne
+possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la
+question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt
+voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux
+Gracchus!..._»
+
+La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M.
+Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
+délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
+ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
+retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
+conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
+ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
+ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.
+
+Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
+qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
+prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y
+fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
+des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
+ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
+voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait
+le reste!... et nous venons de le faire!...
+
+L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
+mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
+trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23].
+Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous
+les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en
+excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:
+
+«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
+dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
+Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
+veut plus qu'ils volent!..._»
+
+[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.]
+
+Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
+Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
+que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
+c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
+M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
+M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
+davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
+que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était
+puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
+ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
+joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
+lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
+leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
+importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
+commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
+plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
+toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
+faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
+Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
+quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
+faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
+faciles à influencer.
+
+[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
+receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
+supprimés, les administrateurs réduits à six.]
+
+--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
+d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
+conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
+tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
+tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
+qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
+le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était
+présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi,
+ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
+intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
+compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
+fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
+Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
+envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
+frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
+envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
+dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
+enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
+malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
+réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
+avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
+d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
+était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
+réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
+il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
+ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
+remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le
+marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M.
+Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à
+l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même
+insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans
+la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait,
+par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
+de Pezay avec le Roi!...
+
+[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.]
+
+Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
+Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
+éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
+vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
+de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
+oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son
+caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
+paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
+ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
+ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
+attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
+véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des
+ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
+marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon
+choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
+grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il
+pas que je tombe dans _la nécromanie_!...
+
+[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
+Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
+d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]
+
+Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
+connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
+Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
+Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
+qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
+cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
+ordinaire.
+
+Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans
+le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
+tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son
+peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en
+servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
+le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études.
+Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès
+d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la
+maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
+_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui,
+certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant
+d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme
+commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce
+que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
+ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
+fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
+secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
+elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
+remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
+lui...
+
+[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
+Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
+Vaud.]
+
+«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
+Cependant, si tu le désires, je refuserai.»
+
+Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis,
+relevant sa tête:
+
+«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
+bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
+Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
+heureux... je tâcherai de glaner après vous...»
+
+Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
+avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
+pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
+de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
+que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
+quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
+un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
+fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
+une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
+parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
+charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
+lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
+elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
+personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de
+s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
+pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
+de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
+humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
+toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
+recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
+s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
+moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
+par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
+c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
+lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...
+
+Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
+et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
+_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
+trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
+piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
+ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
+J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
+d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
+intime:
+
+«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M.
+de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois
+compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
+vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
+comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»
+
+Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
+douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
+ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
+ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
+lettre:
+
+«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
+conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
+dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
+dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
+lui-même._»
+
+«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
+l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
+auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
+reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
+passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»
+
+Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit
+de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est
+heureux de la joie d'autrui.
+
+Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
+que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
+toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
+puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
+c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
+Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
+religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
+refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
+jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
+joie.
+
+«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
+car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine
+bonté!...»
+
+Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
+sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
+Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut
+atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus
+graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que
+voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre
+philosophale.»
+
+[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
+trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
+bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
+et celui de la maison du Roi, etc., etc.]
+
+[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]
+
+M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
+Montauban, et l'emprunt se faisait.
+
+«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
+la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.
+
+--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
+de quelques charges.
+
+--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
+intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)
+
+--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
+trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
+le même jour...»
+
+Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
+la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du
+ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme
+Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces
+attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
+mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
+Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage
+concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
+d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
+action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
+parallèle de Law et de M. Necker.
+
+On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
+se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
+Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du
+ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.
+
+[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
+avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
+voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
+D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
+son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
+était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
+Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
+conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
+M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
+l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]
+
+Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
+accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.
+
+«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
+chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
+du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»
+
+M. Necker fut inflexible.
+
+«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
+demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
+plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
+tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
+est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
+ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
+hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
+succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
+désigné.»
+
+M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
+de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
+en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
+fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
+de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
+publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus
+remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
+d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
+ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en
+papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
+rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut
+la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère
+contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre
+aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du
+Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout
+homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps
+dans une place dont tant d'autres voulaient...
+
+[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
+avec M. de Talleyrand!]
+
+Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
+plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
+figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
+Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
+Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
+d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où
+le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se
+jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
+salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.
+
+Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
+qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
+principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
+protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
+mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
+Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
+de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
+présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
+M. Necker dit au Roi:
+
+«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
+digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
+femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
+obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
+quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce
+nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu,
+ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
+pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands
+seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
+rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
+le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de
+Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le
+cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible
+femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
+Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où
+l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin
+que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
+épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
+captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état
+était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté
+vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de
+Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui
+étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
+l'enfer où il gémissait.
+
+[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
+droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
+celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
+madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
+assise.]
+
+«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
+la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...
+
+--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
+suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
+trésor que Dieu vous a confié.»
+
+Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien
+le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement
+trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les
+précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
+avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami,
+lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
+cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme,
+vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une
+querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
+antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
+multiplient... les avez-vous comptées?»
+
+M. Necker fit un signe négatif.
+
+«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»
+
+M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:
+
+«Les amis de Turgot;
+
+«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];
+
+[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
+docteur Quesnay.]
+
+La haute finance;
+
+La finance subalterne;
+
+La haute administration;
+
+Les propriétaires privilégiés;
+
+Les anciens favoris du roi;
+
+Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;
+
+Les ministres vos confrères;
+
+Et M. de Maurepas.
+
+Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
+gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
+pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
+doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
+retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
+heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
+peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un
+amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
+sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
+idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
+de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à
+de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
+consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la
+voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
+qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
+tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes
+propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé,
+t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de
+troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si
+belles._[34]»
+
+[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même,
+et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]
+
+Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
+est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
+aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la
+comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
+savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...
+
+À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de
+réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
+élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
+comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône,
+prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
+réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
+l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
+femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
+qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
+les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait
+que celui-ci ne prît une fausse route.
+
+En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
+publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
+XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
+exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
+l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé
+L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
+il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
+cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
+particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
+et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
+une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à
+sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
+applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
+quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
+avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
+de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
+contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
+mépris.
+
+Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
+l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
+les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
+disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
+dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable
+sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
+dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
+et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce
+point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
+coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une
+pâture indigne de l'insulte.
+
+À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
+y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
+qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
+nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
+finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
+partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
+M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
+Gouvernement recevait de l'opinion publique.
+
+Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
+conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
+d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
+jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
+que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
+victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de
+Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
+l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
+Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité
+d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le
+Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries
+excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker
+sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_,
+comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
+haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans
+sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement
+que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
+lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et
+demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
+sans vedette ni titre:
+
+«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
+pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
+ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
+souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
+zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.
+
+ «NECKER.»
+
+
+M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé
+et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
+Chartres.
+
+«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.
+
+À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
+dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
+pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
+proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
+publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
+de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
+là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
+Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
+M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
+mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
+de Saint-Ouen.
+
+Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
+marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de
+Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
+pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
+M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M.
+Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans
+tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
+passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
+le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de
+ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
+rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour
+le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien;
+hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
+négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du
+ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
+position désastreuse.
+
+[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]
+
+[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]
+
+[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
+l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]
+
+[Note 38: De la maison du Roi.]
+
+[Note 39: Des affaires étrangères.]
+
+Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
+Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
+en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
+prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
+Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
+à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière
+outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
+qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout
+lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son
+attachement?...
+
+«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
+Mareuil!»
+
+En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
+sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
+voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur
+ville de Genève...»
+
+Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
+préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
+choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
+cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
+faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
+souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.
+
+Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
+faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
+faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
+étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
+faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
+arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
+tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
+grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
+eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
+auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
+majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
+les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
+songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
+dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
+société jusque dans ses bases.
+
+Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
+contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
+cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
+pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
+lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
+grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
+dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
+Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
+madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à
+Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement
+pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa
+démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
+vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
+M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker
+l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
+du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au
+contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
+contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
+et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
+plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
+accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
+Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
+lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
+milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule
+qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie
+s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla:
+le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin
+la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
+Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
+que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des
+douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout
+déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de
+contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.
+
+
+
+
+SALON DE MADAME NECKER.
+
+1787.
+
+
+Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
+un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
+jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
+souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
+traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
+Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
+mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
+confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
+anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
+une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
+femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui
+du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur
+animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
+l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
+connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
+leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
+dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
+Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
+femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
+l'amour-propre par celles du coeur.
+
+Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
+aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
+Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
+nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
+rendait son timbre encore plus doux.
+
+--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
+moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40];
+voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
+de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons,
+_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
+de porcelaine de Pékin?
+
+[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
+rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
+je cite.]
+
+Madame Necker sourit.
+
+--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
+autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
+le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
+un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
+un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
+tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
+qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
+et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le
+voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--
+
+C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!
+
+Vous jugez des rires de madame de Pons.
+
+--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
+quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.
+
+--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
+amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
+amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat
+fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
+et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
+Malesherbes!...
+
+Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
+étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
+faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
+le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
+contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
+car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
+qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
+en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
+déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
+petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
+apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
+une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me
+donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
+paysan; je vous donnerai pour boire.
+
+Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
+faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
+le premier président, en regardant alternativement lui et sa
+redingote:
+
+--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
+êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.
+
+Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
+sa chemise.
+
+--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
+sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...
+
+--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...
+
+--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...
+
+--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
+du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M.
+de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
+commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
+de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
+demanda-t-il au paysan?...
+
+--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...
+
+M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...
+
+--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.
+
+Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
+annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...
+
+--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
+peut se dire?
+
+--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
+ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
+beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
+J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
+prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
+comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
+n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
+président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
+v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
+n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
+protections, la justice marche toujours.
+
+Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
+Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
+l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.
+
+Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
+non. M. de Malesherbes répéta sa question.
+
+--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_,
+mais je le crois...
+
+Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
+vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
+glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
+paysan se mit à rire...
+
+--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
+chemins... ça vous accoutumera...
+
+Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
+château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
+où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
+gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
+joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
+aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
+et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il
+parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce
+matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
+extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
+s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
+reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
+se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
+détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice
+sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de
+Malesherbes...
+
+--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
+faire rendre justice s'il y a lieu?
+
+--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
+sûr d'avance.
+
+--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
+un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
+enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
+peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
+la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
+et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
+aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
+désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
+malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
+l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
+Malesherbes est vraiment bien singulier[41].
+
+[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait
+que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
+presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
+était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un
+des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
+madame Necker.]
+
+UN VALET DE CHAMBRE annonçant.
+
+Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!
+
+[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le
+ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
+C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
+Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun
+était un ange.]
+
+Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
+douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
+canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.
+
+Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
+Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
+monde, elle fut embarrassée.
+
+--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
+le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
+vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
+de vos bontés pour moi.»
+
+MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.
+
+Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
+j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
+ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
+La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
+dire ce qui se trouve dans ce cahier.
+
+ (M. de la Harpe s'incline.)
+
+TOUS LES HOMMES, avec empressement.
+
+Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame
+Necker, lui dit très-bas:
+
+Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
+elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
+vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
+d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...
+
+MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
+M. de La Harpe:
+
+Aussi bonne que belle!...
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
+levant.
+
+Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
+crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
+Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
+se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
+ses commandements?
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.
+
+En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
+madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.
+
+MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse
+s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
+blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
+répand une odeur embaumée dans la chambre.
+
+[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
+Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
+se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
+blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
+obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
+de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
+malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
+Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
+malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
+Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant
+par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
+supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
+laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
+coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
+refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
+elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
+d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
+rouge.
+
+--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
+charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
+rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
+thermidor!...
+
+Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
+madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.
+
+Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
+exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]
+
+Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
+cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
+vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
+bras, et les regardant toutes deux:
+
+--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
+odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
+prononce l'éloge d'une autre.
+
+On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
+velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
+flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
+la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
+l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
+M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
+Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
+jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
+pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
+magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
+puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
+d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
+rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
+Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
+_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
+parsemée de petites roses...
+
+Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:
+
+M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...
+
+MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.
+
+Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...
+
+M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.
+
+Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
+que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline
+très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
+Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?
+
+[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
+quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
+avril.
+
+C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
+piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_,
+on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
+soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
+Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
+charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
+on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
+spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
+cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
+mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
+Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
+contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
+peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
+jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
+incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
+Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
+faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
+élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
+M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
+Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
+de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
+ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.
+
+Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
+le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
+versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
+vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_,
+_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
+avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
+Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
+même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
+aide[44-A].
+
+M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
+aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
+donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
+n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
+dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
+ajoute ce mot:
+
+ _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._
+
+Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
+qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
+conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
+Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
+elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
+comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
+Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
+génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
+a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
+cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
+trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!
+
+M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
+laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
+M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
+que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
+savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.
+
+Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa
+province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
+laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille
+des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et
+incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
+enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de
+trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée
+la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec
+celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la
+seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal
+pour lui.
+
+Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
+une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
+un texte bien remarquable à commenter!...
+
+M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des
+personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout
+en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
+comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
+mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte
+de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
+belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
+père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).
+
+Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.
+Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était
+absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à
+être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,
+Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a
+été _témoin_ du fait.
+
+M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur
+l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière
+pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des
+cannibales qui nous décimaient.]
+
+[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui
+s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de
+Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier
+chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.
+le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en
+botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
+oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.
+Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
+chargea.]
+
+[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre
+annuelle.]
+
+ (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,
+ et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
+ s'inclinant profondément.)
+
+MADAME NECKER.
+
+J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
+trop longue course à pied?
+
+M. DE MARMONTEL.
+
+Traverser les Tuileries seulement, madame.
+
+MADAME NECKER.
+
+C'est encore beaucoup.
+
+M. DE BUFFON.
+
+Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
+jambes...
+
+MADAME NECKER.
+
+Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il
+n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
+aussi bien.
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! aussi bien!
+
+ (M. de Buffon sourit sans parler.)
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Mais...
+
+MARMONTEL.
+
+Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de
+Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].
+
+[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]
+
+M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.
+
+Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand
+homme[46]!
+
+[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un
+raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de
+Bernis.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Et notre éloge?
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.
+
+Pas aujourd'hui...
+
+MADAME NECKER.
+
+Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...
+et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
+l'être.
+
+LA PRINCESSE DE MONACO.
+
+Je suis prête!...
+
+ (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la
+ cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par
+ cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
+ étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la
+ santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de
+ France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du
+ baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du
+ contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker
+ s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en
+ toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
+ lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant
+ et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël
+ s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
+ l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)
+
+M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
+était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier
+de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,
+quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la
+femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]
+qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil
+était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et
+puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues
+études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient
+une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et
+n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie
+sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,
+dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force
+créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les
+hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
+très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de
+sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son
+regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait
+dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et
+replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment
+gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande
+harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
+qui lui seyait.
+
+[Note 47: C'est le mot de Lavater.]
+
+[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au
+coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]
+
+Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni
+grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait
+pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait
+en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple,
+chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée,
+qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les
+personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en
+sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on
+était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de
+madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
+et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de
+Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,
+qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
+et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
+mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
+calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait
+quinze ans, et cela devait être étrange.
+
+Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté
+de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la
+duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
+Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait
+_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?
+
+LA PRINCESSE DE MONACO.
+
+Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend
+qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends
+qu'il y a de la vanité là-dedans.
+
+M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.
+
+Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
+coquetterie!
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN.
+
+J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi
+exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que
+madame de Monaco est comme moi.
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.
+
+C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
+mieux employé.
+
+ (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)
+
+«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est
+susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant
+d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits
+d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de
+la beauté.
+
+«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de
+ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop
+exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à
+mes yeux; je vis Émilie[49].
+
+[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de
+madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]
+
+«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces
+émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient
+inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient
+réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression
+céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50],
+sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments
+dignes d'elle[51].
+
+[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les
+fois qu'elle se présente.]
+
+[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]
+
+«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la
+simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
+avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire
+aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure
+que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie
+fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter
+que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
+distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
+paraître s'en écarter.
+
+«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu
+avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes
+très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans
+qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...
+C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image,
+qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes
+qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les
+esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
+genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents
+d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a
+réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant
+rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les
+autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.
+
+[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
+serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,
+considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au
+charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
+réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été
+heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées
+sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
+Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le
+malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le
+seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.
+Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame
+Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]
+
+«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
+semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
+indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
+non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître
+qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,
+d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en
+général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par
+leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.
+
+«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples
+qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des
+grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre
+omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle
+de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien
+mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de
+ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,
+ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un
+enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les
+âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que
+d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est
+frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus
+difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis
+de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de
+perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les
+circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre
+abandonnée?...
+
+[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante
+de ressemblance.]
+
+«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas
+par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
+constant et dérivent toujours des mêmes principes.
+
+«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les
+vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des
+dangers dont elle est environnée...»
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.
+
+Madame la comtesse de Blot[54]!
+
+[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la
+duchesse d'Orléans.]
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis
+que madame Necker va au-devant de madame de Blot.
+
+Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
+continuer la lecture devant madame de Blot.
+
+M. NECKER.
+
+Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
+parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
+tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
+recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,
+autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
+licence.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.
+
+Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté
+avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
+pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.
+
+M. NECKER, avec un sourire malin.
+
+Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je
+sais pourquoi!
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.
+
+Je n'ai nommé personne!
+
+M. NECKER souriant encore.
+
+Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
+est souvent plus éloquent que la parole même.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.
+
+Je vous assure, monsieur, que...
+
+M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.
+
+Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_
+rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
+Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je
+craigne son influence sur vous!...
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.
+
+Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
+Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère
+la plus tendre et la plus éclairée!...
+
+M. NECKER, après avoir hésité un moment.
+
+Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
+Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.
+
+M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère,
+pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
+écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
+Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous
+ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...
+
+M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.
+
+Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait
+courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN.
+
+Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?
+
+M. NECKER, souriant.
+
+Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
+l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des
+méchants.
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.
+
+M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...
+M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
+Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le
+marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
+princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
+duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.
+
+La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame
+Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...
+Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle
+était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le
+pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela
+n'était pas toujours...
+
+[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que
+la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y
+avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui
+ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.
+Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était
+toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
+bain.]
+
+Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette
+époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait
+dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait
+enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les
+amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité
+subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à
+soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté
+américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se
+voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
+Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur
+suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il
+n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.
+Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre
+pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle
+Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à
+sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient
+un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux
+jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi;
+le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui
+rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté
+de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du
+coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement
+s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait
+près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M.
+Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et
+recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes
+qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût
+_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis
+cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des
+plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout
+alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe;
+mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller,
+par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous
+plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait
+qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on
+se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le
+brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle
+inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment
+est pénible...
+
+Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
+les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de
+madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la
+cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,
+Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
+l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en
+ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet
+du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la
+réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette
+anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle
+adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
+l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
+songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement
+de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce
+qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au
+lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...
+
+--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la
+jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
+d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...
+Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il
+enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,
+représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son
+supplice[57]...
+
+[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël
+elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]
+
+[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis
+XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est
+pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas
+Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette
+tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine
+et du moins raisonnable.]
+
+L'ABBÉ RAYNAL.
+
+Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne
+trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse
+aussi grande?
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.
+
+Madame la marquise de Sillery...
+
+En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis
+comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
+Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit
+beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
+fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui
+montra sans affectation une bienveillance marquée.
+
+MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
+qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.
+
+Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité
+sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
+J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
+madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
+déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et
+Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
+Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
+d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou
+l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
+que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
+son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
+que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.
+
+Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
+de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...
+
+Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
+l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
+madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
+le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
+où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
+mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
+et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
+sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
+excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
+Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme
+soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
+qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
+peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne
+dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée;
+ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards
+_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
+demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur
+contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse.
+La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
+de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis
+comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle
+seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
+d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment
+longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle
+était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son
+ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue;
+mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la
+Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
+alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
+duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
+traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
+_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
+dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
+femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une
+personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
+de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours
+élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise,
+non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
+grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
+qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit,
+de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était
+au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
+en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de
+la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
+l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme
+l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
+de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne
+toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne
+manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour
+causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des
+bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de
+Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
+la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême
+politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages
+reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
+bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce
+genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle
+et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
+sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la
+bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
+plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont
+assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour
+ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient
+plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à
+l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
+précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il
+répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de
+Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
+nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
+comme victorieuse de la lutte engagée.
+
+[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
+Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et
+surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont
+elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer
+la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de
+prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
+physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de
+la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
+fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
+qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande,
+mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un
+mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre,
+ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait
+déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
+réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle
+d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
+rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
+madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de
+Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
+aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire
+que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce
+qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]
+
+--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
+si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
+même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la
+faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
+amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
+partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
+excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
+statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
+comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
+insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
+statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.
+
+--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
+M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
+certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
+vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de
+Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de
+la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
+France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par
+faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras,
+elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
+cochers!...
+
+[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin
+de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
+prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
+pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
+fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
+bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au
+grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
+les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
+ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
+de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
+dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
+Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
+vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
+éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]
+
+Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
+marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
+noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
+Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
+circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
+Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de
+Saint-Pétersbourg_[60]...
+
+[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
+s'écrie:
+
+«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
+seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]
+
+Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
+à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois
+moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame
+de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de
+mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
+maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
+Genlis la prévint:
+
+--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de
+M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
+faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
+je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
+village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
+ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
+Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
+disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
+relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
+adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
+ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?
+
+MADAME NECKER.
+
+Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M.
+de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
+facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
+beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
+s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
+n'en reste plus pour autrui...
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur
+était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
+homme!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
+et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
+qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
+écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
+Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
+Suisse?...
+
+MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.
+
+J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les
+détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que
+c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi
+l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de
+Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...
+
+MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.
+
+Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
+l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
+pas même d'émotion?...
+
+Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
+assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
+l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
+que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
+de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
+frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
+quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
+si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
+Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
+connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
+Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse,
+par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche,
+son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle,
+lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une
+femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme,
+non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
+elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en
+lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
+nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien
+puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame
+de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui
+présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des
+rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de
+mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes
+exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille,
+et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
+moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de
+Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra
+jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
+soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses
+sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
+attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la
+manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces
+particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était
+depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis.
+Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
+avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète
+entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout
+une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.
+
+[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis;
+mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
+aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le
+_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!...
+J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas
+celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin.
+Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle.
+Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les
+remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
+Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
+biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par
+l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
+bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
+dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
+sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est
+même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les
+ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
+foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
+avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles
+réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
+la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
+déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
+non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie
+dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame
+de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
+caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
+parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
+accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
+sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
+doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
+recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
+connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
+aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
+que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
+une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
+fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
+_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
+d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
+fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et
+contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
+après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
+Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
+le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
+pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
+faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
+Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
+était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de
+Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
+duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
+lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
+non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
+_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
+n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
+Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
+cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
+celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
+beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
+Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
+bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
+est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
+faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
+Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
+Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
+aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
+puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
+présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
+ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
+littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
+peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
+particulier.]
+
+[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
+courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
+fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une
+Gouvernante_.]
+
+[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
+vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
+contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
+Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
+frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
+recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la
+Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne
+dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
+nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
+remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
+Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
+amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
+Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
+deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
+Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
+vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
+charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]
+
+[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_,
+ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
+même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]
+
+La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
+à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
+maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
+imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
+emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
+été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
+Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
+poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
+une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
+madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
+toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
+ennemie, et lui dit:
+
+--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
+vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
+lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.
+
+Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
+d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui
+n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:
+
+«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
+maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
+madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
+devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
+mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
+à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
+n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
+sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
+moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
+jamais paraître devant lui, etc.»
+
+--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
+pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
+voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
+homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
+arrivée à être ainsi décrépite?...
+
+MADAME DE GENLIS, se levant.
+
+Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
+confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
+lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
+peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
+Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
+d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je
+ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!
+
+[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la
+Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui
+venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
+quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
+que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
+bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
+être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique
+madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
+croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
+simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
+_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
+persévérance._]
+
+MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
+vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
+souriant, et lui dit:
+
+Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je
+suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un
+regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie
+comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
+de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je
+mettrai toujours à vous être agréable.
+
+Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
+son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
+elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
+s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
+aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
+sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
+donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
+doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
+événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
+nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
+qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse
+de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous
+regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur
+de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait
+des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
+étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il
+était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions
+toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait
+proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver
+cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange
+réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société
+n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce
+code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs
+dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont
+vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
+du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune
+génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où
+elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises
+manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me
+tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
+XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces
+traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
+était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à
+écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse
+parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le
+paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
+Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès
+pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
+présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter
+dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit
+chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
+duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de
+celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette
+société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On
+faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange
+mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
+ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
+celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT,
+de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
+de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
+bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il
+fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
+que lorsqu'on est près du mal.
+
+[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un
+esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le
+président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
+secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
+usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
+nommer cela des _patinades_.]
+
+[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
+bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
+quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
+ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
+ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
+Lageard de Cherval.]
+
+[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]
+
+Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
+société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
+excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
+il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
+intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
+du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les
+gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines,
+de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux
+mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
+arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
+autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le
+changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève
+la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
+de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge
+ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
+monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du
+démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude
+bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va
+s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
+pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être
+intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient
+dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le
+coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque
+enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
+frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la
+voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du
+précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
+route.
+
+--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
+un beaucoup plus beau!
+
+--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
+l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!
+
+Retournons chez madame Necker.
+
+Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
+soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de
+paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
+n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
+Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
+qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
+aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
+époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
+esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
+qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
+de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
+était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69],
+jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
+Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
+princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
+Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
+et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur
+donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour
+madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
+fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente,
+le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours
+d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord
+Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant
+que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue
+pendant son voyage à Ferney:
+
+[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
+avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
+peut-être que 25,000 hommes.]
+
+[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de
+la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il
+fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
+famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
+cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
+aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
+ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
+l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
+vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
+l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
+grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
+tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
+une autre route également dans les voitures de la reine[69-A].
+L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
+ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
+mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
+à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
+flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
+par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un
+sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
+pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
+l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
+l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
+chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
+car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
+dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
+ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
+d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
+avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]
+
+[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
+avait une régence, et les actes portaient son nom.]
+
+[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le
+reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
+Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
+qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
+en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
+culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
+chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
+qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
+une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
+Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
+italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
+d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
+était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]
+
+--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
+de Staël.
+
+Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
+expression de mécontentement très-marquée.
+
+Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
+Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
+Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
+madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
+Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
+manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
+Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
+Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
+qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
+contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
+sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
+mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
+qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
+spectre de Banquo dans _Macbeth_...
+
+Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
+mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La
+faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement
+auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa
+femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans
+tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une
+convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses
+passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus
+frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de
+son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec
+lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la
+veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien
+dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
+discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était
+adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il
+fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père,
+auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même
+possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du
+triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
+aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
+vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
+madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent
+quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
+n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par
+leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le
+dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
+Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste,
+car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie,
+et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
+l'aurait elle-même adorée!...
+
+Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
+souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
+voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
+disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
+appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
+étaient invitées de droit.
+
+Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
+discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
+être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
+conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
+Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
+madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
+anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes
+de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
+trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût
+diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
+le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors
+seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que
+je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
+grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est
+Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède
+toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois
+redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...
+
+[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]
+
+En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
+était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
+elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
+une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
+était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
+ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
+qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
+devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait
+interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose
+et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que
+plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis,
+sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après
+lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette
+même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes...
+ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation
+poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène,
+devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et
+les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
+Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant
+qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
+avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de
+Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les
+inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner
+la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame
+de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne
+pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement
+opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être
+de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait
+donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
+convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même
+souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours
+convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison,
+évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les
+eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent
+certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable,
+c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à
+_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par
+convenance[72].
+
+[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
+qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine,
+ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]
+
+[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de
+Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
+cette vérité.]
+
+Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
+(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
+avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
+madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
+elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent
+admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé
+Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame
+Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la
+conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans
+doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
+forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires
+lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des
+causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien
+lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui
+domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris
+autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus,
+excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
+reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
+caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
+Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
+bataille de Saint-Antoine:
+
+ Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux,
+ Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...
+
+et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi
+après la bataille, mais d'une voix plus dolente:
+
+ Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
+ J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!
+
+La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
+Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
+Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
+_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
+de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
+plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
+femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
+lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
+et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
+tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
+recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:
+
+Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...
+
+Tout cela venait de même source...
+
+Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
+l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
+partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
+mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
+son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas
+vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse
+d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
+ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
+fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il
+devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur
+l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle
+fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son
+long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que
+je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
+lui a donné une autre destination.
+
+Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
+fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
+composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
+opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
+et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
+discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
+trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
+l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
+comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
+Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était
+fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable....
+C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt
+que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur
+cause, et il donna raison à madame Necker...
+
+[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait
+les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les
+recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
+allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
+très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
+politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,
+comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
+promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,
+dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
+d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
+qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut
+pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
+littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;
+il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette
+époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de
+Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]
+
+--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
+voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux
+plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël
+et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais
+il faut y céder.
+
+Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
+commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce
+ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus
+intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant
+ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant
+esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il
+était aussi bon que spirituel.
+
+[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers
+intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]
+
+En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère
+inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant
+le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment
+s'était passée la séance de l'Académie.
+
+MADAME NECKER.
+
+Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...
+Son discours...
+
+M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est
+l'ami de la famille Necker.
+
+.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme
+âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a
+applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On
+trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
+aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par
+exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La
+métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région
+rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
+de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._»
+Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!
+Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de
+Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
+France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la
+modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait
+qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au
+contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être
+modeste.
+
+LE MARÉCHAL DE NOAILLES.
+
+Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui
+m'intéresse après tout.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui
+faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
+lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
+Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un
+léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma
+qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant
+à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune
+Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
+retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des
+maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la
+hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je
+lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,
+et je l'ai sur moi.
+
+[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son
+discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]
+
+MADAME NECKER.
+
+M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.
+
+MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit
+d'un ton caressant:
+
+M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
+vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que
+vous lisez!
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa
+poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
+lit_[76]:)
+
+[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai
+transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;
+cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des
+épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:
+
+.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...
+L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait
+de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa
+_place_, etc., etc.
+
+J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
+l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite
+portion.]
+
+«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces
+coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et
+rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs
+vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords
+ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois
+bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs
+fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues
+sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa
+place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a
+retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts,
+ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous
+ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait
+place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le
+magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son
+antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres
+villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous
+ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les
+édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus
+intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs
+camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà
+mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies,
+témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts,
+initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et
+jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se
+sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a
+fait connaître...
+
+«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent
+à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en
+rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent
+à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et
+l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les
+tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les
+Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs
+agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des
+partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou
+contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement
+appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez
+modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous
+y mettez les poids.
+
+«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur
+patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs
+émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des
+Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop
+longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle
+d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.»
+
+[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution
+de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans
+plus tard!...]
+
+ (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...
+ Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de
+ Boufflers, témoigne son admiration et son contentement...
+ Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle
+ du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)
+
+«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève,
+une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est
+celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de
+véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point
+homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre
+(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au
+milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la
+fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle
+approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse
+égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous
+savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et
+que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de
+ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre
+et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].»
+
+[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est
+textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de
+Boufflers. (_Note de l'auteur._)]
+
+Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour
+le remercier d'avoir apporté ce fragment...
+
+--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de
+Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait
+produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait
+de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?
+
+--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon
+compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.
+
+On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.
+
+--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout
+aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de
+Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai
+éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des
+louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de
+coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le
+Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si
+tard?...
+
+[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille
+Necker.]
+
+--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité.
+Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa
+composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,
+intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les
+événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.
+
+--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet
+été à Maupertuis[80].
+
+[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette
+époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans
+l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que
+Marmontel.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans
+toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de
+Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et
+d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement
+détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis
+pardonnable.
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est
+particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle
+dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute
+espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des
+_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu
+de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle
+la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les
+tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les
+crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne
+et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme
+pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir
+enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou
+avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères
+sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne
+pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez
+rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!...
+Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa
+pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa
+croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans
+état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite,
+et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce
+n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie
+de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une
+représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La
+pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est
+possible de jouer sur un théâtre de société...
+
+MARMONTEL.
+
+Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle
+douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que
+les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de
+voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante
+personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car
+elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne
+l'a jamais vu jouer.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y
+mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des
+nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le
+caractère de Mélanie.
+
+MARMONTEL.
+
+La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame
+la baronne de Montesquiou.
+
+M. DE LA HARPE, embarrassé.
+
+Je ne crois pas me les rappeler.
+
+MADAME DE STAËL, avec un grand naturel.
+
+Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.
+
+M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel,
+récite les vers.
+
+_À madame la baronne de Montesquiou._
+
+ De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?
+ Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,
+ De ce maintien, de ce port gracieux:
+ En se montrant, elle est sûre de plaire...
+ J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.
+ Naïve Annette et touchante Émilie[81],
+ Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...
+ Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?
+ Son organe ravit et son jeu nous entraîne.
+ Son sourire est si fin! son regard est si doux!....
+ Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?
+ Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:
+ Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.
+
+[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les
+différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.]
+
+MADAME DE STAËL, avec force.
+
+Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on
+connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de
+leur beauté.
+
+MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille,
+éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer
+une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle
+d'une voix émue:
+
+Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...
+
+En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de
+l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où
+ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte
+d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame
+Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une
+glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait
+_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_:
+chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de
+gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de
+madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker,
+on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions
+littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce
+soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6
+octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à
+tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout
+comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant
+une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son
+esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur,
+quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et
+confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82]
+devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle,
+elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables
+par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui
+réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président,
+et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt...
+La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature,
+politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient
+pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin,
+et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix
+avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses
+manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les
+bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était
+poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des
+pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette
+époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel
+prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait
+les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.
+
+[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un
+tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.]
+
+[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était
+lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.]
+
+--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du
+moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux
+d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_,
+imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus
+plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on
+parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son
+malheureux comte de Comminges!...»
+
+--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de
+madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.
+
+--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est
+fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit,
+comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y
+a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est
+forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois
+la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces
+événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces
+mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés
+dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est
+couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la
+reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit
+_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas
+tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le
+comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente...
+Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la
+toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre
+chose?
+
+--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...
+
+--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de
+Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne
+meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...
+
+--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël...
+Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis
+malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...
+
+--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui
+ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!
+il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en
+creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue
+d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que
+ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant
+tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être
+aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...
+
+--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...
+
+--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en
+oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du
+machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une
+profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de
+Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline
+devant madame Necker et chante._)
+
+ .....................
+ Pour émouvoir le coeur d'abord
+ Ah! que c'est un puissant ressort
+ Qu'une belle tête de mort!
+ COLLÉ.
+
+ (Tout le monde rit.)
+
+--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta
+disgrâce?
+
+--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël,
+en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant
+sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis
+sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?
+
+--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous
+d'_Henri VIII_?
+
+--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont
+aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.
+
+--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas
+fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?
+
+--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je
+trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que
+le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M.
+Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni
+intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni
+mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_.
+
+[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse.
+Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux
+du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit
+de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement
+avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle
+le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et
+ce qu'il est devenu.]
+
+[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance
+littéraire.]
+
+--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
+noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.
+
+--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de
+réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers
+bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de
+bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un
+écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est
+moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime,
+et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans
+_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,
+pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
+posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
+pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets
+de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la
+première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire
+mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
+L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si
+positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,
+que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,
+peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
+est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne
+pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
+conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme
+Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième
+acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi;
+mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les
+ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à
+son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène
+des petits chiens dans _les Plaideurs_!
+
+[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est
+en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa
+marche.]
+
+ .... Venez, venez, famille désolée!...
+
+Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...
+
+--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!
+
+--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la
+scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance
+sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre
+où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
+_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,
+quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!
+s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en
+regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si
+expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu
+pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,
+voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le
+Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la
+nouvelle Comédie-Française.
+
+--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda
+madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
+le talent... Il est noble cet homme-là?...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
+entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une
+mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+_Ou l'Heureux imaginaire_...
+
+MARMONTEL.
+
+Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de
+Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,
+au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
+Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le
+connais-tu?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il
+arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de
+celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
+ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine
+même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une
+tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du
+_Présomptueux_[87]!...
+
+[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez
+madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
+point de comparaison pour la patience.]
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne
+famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.
+
+M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.
+
+J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur
+de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il
+s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne
+précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...
+M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:
+
+ À Toulouse il fut une belle,
+ Clémence Isaure était son nom;
+ Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;
+
+et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint
+l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.
+
+[Note 88: La complainte dit:
+
+ L'églantine est la fleur que j'aime,
+ la violette est ma couleur;
+ Dans le souci tu vois l'emblème
+ Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...
+
+MARMONTEL.
+
+Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si
+parfumées!...
+
+M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de
+Fabre d'Églantine[89].)
+
+[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province,
+ou les Gens de lettres_.]
+
+Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme
+j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
+pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des
+_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais
+roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel
+auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
+traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].
+
+[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La
+tragédie est restée...
+
+M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout
+en s'inclinant.
+
+Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à
+la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux
+que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est
+l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever
+la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a
+inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa
+_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers
+de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se
+recueillant._) Les voici:
+
+ Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...
+
+C'est trop fort aussi.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière
+pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
+lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici
+faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la
+meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La
+Harpe?
+
+M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.
+
+Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu
+jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
+dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
+meilleure pièce depuis Molière.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de
+beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
+Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.
+M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le
+premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de
+punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de
+l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a
+également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le
+répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce
+pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers
+l'abbé Barthélemy.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
+oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.
+
+M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.
+
+Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère
+franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour
+vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
+ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne
+produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous
+montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un
+chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de
+réflexions...
+
+MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.
+
+Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre
+Fabre d'Églantine.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.
+
+La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque
+personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
+s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori
+depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup
+quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
+aussitôt:
+
+--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien
+de l'esprit...
+
+MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les
+plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.
+
+Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que
+faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Faire comme lui de jolis vers...
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! mon Dieu!
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Piis est fort aimable!...
+
+MARMONTEL, riant toujours.
+
+Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la
+Harpe...
+
+M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:
+
+Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme
+l'alphabet, par exemple, madame?
+
+MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
+BLOT, s'écrient:
+
+Sur l'alphabet!
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Mon Dieu, oui!
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Mais c'est impossible!
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour
+exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
+de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa
+place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de
+_l'alphabet_, et que
+
+ A s'Adonner A mal quand il est résolu
+ Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,
+ Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...
+
+[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur
+l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,
+comme je le dis ici.]
+
+MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.
+
+Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!
+
+MARMONTEL.
+
+Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et
+je le maintiens le plus sage de la ville.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de
+Piis nous apprend plus loin que
+
+ ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...
+ Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,
+ Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.
+
+Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut
+retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit
+non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement
+burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],
+il continue:
+
+ A la tête des Arts à bon droit on l'admire,
+ Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...
+ A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,
+ Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
+
+[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur
+de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il
+prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon
+jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture
+ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles,
+regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas;
+n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus
+l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez
+et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de
+pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous
+plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse
+Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont
+eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné
+10,000 francs de rentes.]
+
+[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]
+
+Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui
+_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je
+crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.
+
+ Le C, rival de l'S avec une _cédille_,
+ Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;
+ L'E s'Évertue ensuite, etc.
+ L'I, droit comme un piquet, établit son empire.
+ Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,
+ Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.
+ Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,
+
+dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a
+l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais
+son _pétard part_ ne vaut pas:
+
+ À ce péril pressant nous échappâmes, car
+ La porte était ouverte, et nous passâmes par.
+
+Ailleurs ce sont des moutons
+
+ _Qui bêlent pêle-mêle!_...
+
+Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...
+
+M. NECKER.
+
+M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
+de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
+glouglous valent ceux de M. de Piis.
+
+M. DE LA HARPE, remerciant.
+
+Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
+ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour
+l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait
+peur!...
+
+MARMONTEL.
+
+Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu
+ses dernières pièces?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
+soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
+malheureux?...
+
+M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
+L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et
+il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un
+barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos
+jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le
+même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,
+chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
+méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
+c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du
+théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
+où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de
+Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le
+devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put
+lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les
+traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec
+les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait
+entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre
+langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une
+femme que la voix universelle proclame la première de son temps,
+n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que
+pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il
+écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les
+beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
+Klopstock, dans leur idiôme?
+
+Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
+Charles-Quint.
+
+Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a
+une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation
+pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier
+dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,
+à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement
+sous le rapport littéraire.
+
+Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
+dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...
+Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de
+Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il
+se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement
+pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de
+donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé
+à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son
+scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La
+Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:
+
+ .... Végétaux précieux.
+ Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,
+ Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,
+
+il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui
+croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
+d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte
+dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute
+discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le
+front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives
+ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe,
+lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de
+vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son
+attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les
+absurdités du _Roi Lear_.
+
+[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela
+est égal_...]
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante
+parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.
+
+[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut
+donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,
+et bien dans le genre parodie.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
+traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].
+
+[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par
+La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français,
+comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]
+
+ (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
+ répandre sur sa physionomie.)
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a
+dû faire oublier _le Roi Lear_?...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me
+donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la
+bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma
+reconnaissance est profonde.
+
+MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.
+
+Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
+perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de
+La Harpe.
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont
+charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?
+
+MADAME DE STAËL, en riant.
+
+Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite
+_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.
+
+MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.
+
+Encore un moment, et il les dirait.
+
+MARMONTEL.
+
+Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
+m'en charge...
+
+MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.
+
+Ce sera un double plaisir pour nous...
+
+MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...
+
+_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète,
+par M. de Florian._
+
+ Que tu m'as fait verser de pleurs!
+ Comme ton Philoctète est touchant et terrible!
+ Que j'ai souffert de ses douleurs!
+ Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;
+ Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.
+ La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!
+ Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire
+ T'a choisi pour son successeur.
+ Va, laisse murmurer une foule timide
+ D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.
+ Prends Philoctète pour ton guide:
+ Comme lui tu souffris du venin des serpents
+ Et possèdes les traits d'Alcide.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien
+dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
+poésie comme celle-là.
+
+MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant
+devant madame de Staël.
+
+Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
+dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de
+Brunswick[96].
+
+[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux
+hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
+modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est
+vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce
+genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la
+chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble
+et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble
+ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
+léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque
+toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a
+su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
+milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est
+jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces
+deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au
+reste, est parfaitement vraie et point inventée.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.
+
+MADAME DE STAËL, se levant.
+
+Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en
+rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
+non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
+Marmontel!...
+
+MARMONTEL.
+
+Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne
+m'en souviens pas! ceci est une vérité...
+
+MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle
+et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant
+quoique animé.
+
+Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de
+l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
+pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de
+prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97],
+pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que
+germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et
+affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de
+l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa
+vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où
+allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui
+tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble
+jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et
+sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il
+montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel!
+Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...
+
+[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.]
+
+Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec
+attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis
+de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet
+ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en
+lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son
+père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule...
+Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui
+d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame
+Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au
+dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup
+plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en
+écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.
+
+Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
+confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
+grand besoin d'affection!...
+
+--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est
+tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus
+quand je crois qu'on ne m'aime pas.
+
+Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son
+père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard
+presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
+croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la
+regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque,
+madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la
+volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
+son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude
+qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui
+inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle
+le savait, ce qui redoubla son embarras...
+
+--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.
+
+MARMONTEL.
+
+Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous
+donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous
+ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
+pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M.
+Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de
+vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un
+sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.
+
+MADAME NECKER.
+
+Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il
+l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut
+être fameux.
+
+MADAME NECKER.
+
+Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
+davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été
+fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de
+la niaiserie.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
+un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
+chose de lui....
+
+Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque
+bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de
+Staël, et ce sera parfait, ma mère!...
+
+Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour
+d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
+quand tout fut prêt, elle commença:
+
+--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en
+colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a
+dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme
+qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité
+d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils
+consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à
+son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
+arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne
+pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement
+qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un
+pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
+vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais
+c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce
+n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis
+pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le
+fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il
+y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
+_fâcher_ qu'il faut venir à bout...
+
+Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir
+examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
+crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en
+vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
+voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous
+l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te
+dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude
+sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?
+
+--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché;
+c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le
+plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.
+
+L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
+viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la
+journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué
+de sa journée et content de trouver son lit et le repos.
+
+Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
+il dit à Marguerite:
+
+--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez
+de ne pas l'oublier aujourd'hui...
+
+--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
+savoir le résultat.
+
+--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_
+aujourd'hui!...
+
+--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...
+
+Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué
+d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le
+matin... En se levant, il appelle Marguerite:
+
+--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
+songes-y donc?
+
+Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille
+gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son
+lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou
+plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
+Marguerite:
+
+--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas
+encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
+là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il
+n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_.
+
+Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je
+crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de
+son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...
+
+Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
+Socrate?
+
+MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps.
+
+Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille
+gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
+ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
+expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout
+simplement indigne...
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
+brigands de coeur...
+
+MADAME DE STAËL, souriant aussi.
+
+Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
+admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant
+à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui
+travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a
+acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non,
+je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
+père?
+
+M. NECKER, touché de cette demande.
+
+Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui
+trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il
+l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)
+
+MADAME NECKER.
+
+Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect,
+la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis
+de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.
+
+MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle
+passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.
+
+Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de
+conter...
+
+MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans
+affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et
+presque désagréables, lui dit en souriant:
+
+Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de
+se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
+retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé
+de M. Necker...
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+J'accepte pour moi et pour Marmontel...
+
+MARMONTEL.
+
+Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery
+de madame Necker.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
+mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.
+
+MADAME NECKER, avec le ton du reproche.
+
+Ma fille!!...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun
+si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le
+suis-je donc pour elle, moi?...
+
+PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.
+
+Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!
+
+MADAME DE STAËL, avec émotion.
+
+Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante;
+qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre
+social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que
+je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je
+pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du
+mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!...
+Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est
+pourtant ce qu'elle a fait.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
+donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien
+originale.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Mais encore!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
+amusée.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant
+vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe
+s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on
+ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix,
+car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle
+prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit
+nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer,
+par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la
+manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout
+est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui
+s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles
+diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit
+peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le
+gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
+l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
+sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_.
+Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
+le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas
+assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
+pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la
+prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
+les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard
+contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant
+une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme
+fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La
+parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de
+Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le
+poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le
+venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne
+m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien
+faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.
+
+M. NECKER, vivement.
+
+Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?
+
+MADAME DE STAËL, en riant.
+
+Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
+moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y
+songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce
+misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui
+n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance
+pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon
+offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle
+m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est
+injuste!...
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
+ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du
+moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
+vers sans m'en douter!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Moi...
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!
+
+MADAME DE STAËL.
+
+ Être haï, mais sans se faire craindre,
+ Être puni, mais sans se faire plaindre.
+ Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;
+ En recherchant la haine, il trouve le mépris.
+ En jeux de mots grossiers parodier Racine,
+ Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,
+ Débiter pour dix sous un insipide écrit,
+ C'est décrier la médisance,
+ C'est exercer sans art un métier sans profit.
+ Il a bien assez d'impudence,
+ Mais il n'a pas assez d'esprit.
+ Il prend, pour mieux s'en faire accroire
+ Des lettres de cachet pour des titres de gloire;
+ Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ;
+ Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;
+ C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,
+ Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
+par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les
+envoyer.
+
+[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je
+ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec
+les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants
+également de lui.]
+
+Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
+encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses
+yeux... _On croyait voir_ dans son regard.
+
+«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car
+je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants,
+s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à
+madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil,
+madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de
+chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en
+_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait
+obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le
+couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un
+_mot_!...»
+
+Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame
+Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un
+couplet...»
+
+Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin
+de Champagne vint à partir...
+
+«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...»
+
+Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce
+qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le
+couplet suivant:
+
+ Champagne, ami de la folie[99],
+ Fais qu'un moment Necker s'oublie,
+ Comme en buvant faisait Caton;
+ Ce sera le jour de ta gloire:
+ Tu n'as jamais sur la raison
+ Gagné de plus belle victoire.
+
+[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits
+jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en
+effet le mot CHAMPAGNE.]
+
+
+
+
+SALON DE MADAME DE POLIGNAC.
+
+
+Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais
+faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
+pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est
+pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_
+à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
+madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la
+hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la
+Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de
+Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition
+nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on
+n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.
+
+Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette
+finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle
+avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille
+allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre
+puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette
+puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille
+fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du
+monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât
+en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune
+fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de
+madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
+pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant
+idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un
+pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les
+manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité
+allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
+famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice
+sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis
+cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
+élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui
+recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès
+de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus
+aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et
+possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
+viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
+Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_,
+Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la
+France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les
+principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie,
+c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine
+n'ayant pas encore quinze ans[101].
+
+[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il
+n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite
+en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la
+Reine. (22 avril 1769.)]
+
+[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à
+Vienne le 2 novembre 1755.]
+
+Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts.
+Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle
+doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette
+dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le
+moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint
+admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on
+ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige
+magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de
+l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la
+France entière.
+
+Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la
+société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec
+sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
+intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique,
+broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
+avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
+familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa
+mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait
+l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à
+parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
+bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses
+relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce
+tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi.
+Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas
+qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au
+contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait
+prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils
+étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une
+main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en
+devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France...
+Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux
+premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement
+consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère
+d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci
+expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps
+après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une
+société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai
+conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les
+individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment
+même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette
+liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:
+
+«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos
+affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
+aller qu'après un mûr examen...
+
+ _Liste des gens de ma connaissance_[102].
+
+ Le duc et la duchesse de Choiseul[103];
+ Le duc et la duchesse de Praslin;
+ Hautefort[104];
+ Les Duchâtelet;
+ D'Estrées (le maréchal)[105];
+ D'Aubeterre[106];
+ Le comte de Broglie;
+ Les frères de Montazel; }
+ M. d'Aumon; }[107].
+ M. Blondel; }
+ M. Gérard. }
+
+[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice
+Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette
+recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France
+et l'intérieur des familles de la Cour.]
+
+[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de
+Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour
+de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur
+de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de
+Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit
+réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il
+revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc
+et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul
+était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.]
+
+[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti
+lorrain.]
+
+[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par
+madame de Pompadour.]
+
+[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.]
+
+[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
+fameux traité.]
+
+«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.
+
+[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
+lorrain.]
+
+«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en
+toute occasion, votre reconnaissance et attention.
+
+[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc
+d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des
+Durfort était dévouée au parti autrichien.]
+
+«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à
+coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée
+d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne
+recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces
+personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être
+utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].
+
+[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé
+Marie-Antoinette.]
+
+[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.]
+
+«Consultez-vous avec Mercy[112]...
+
+[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France.
+J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.]
+
+«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous
+pouvez leur être utile.»
+
+On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré
+à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au
+contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est
+_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les
+Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en
+faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises
+légèrement sur le compte de personnes élevées.
+
+On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez
+nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques
+affections particulières, elle avait une autorité positive et assez
+étendue dans la société de la Cour[113].
+
+[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à
+cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires.
+Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.
+
+Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle
+remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut
+empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes,
+attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il
+n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le
+Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une
+personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans
+action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute
+d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
+éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs
+n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
+beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly
+et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de
+Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de
+Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui
+était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de
+maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:
+
+«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le
+Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
+l'Europe.»
+
+Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de
+Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés
+qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.
+
+Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV
+aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
+nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
+femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
+Châteauroux et de madame de Pompadour.
+
+Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux.......
+Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour
+lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient
+jamais rencontrées. En voici un des motifs.
+
+Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux,
+un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour
+pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait
+les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames,
+filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou,
+pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes.
+Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il
+refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de
+Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_
+avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui
+peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame
+de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie
+pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au
+moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:
+
+--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
+réputation dont vous jouissez?..._
+
+--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la
+valeur du mot: _je coiffais l'autre!_
+
+La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon
+mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
+effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux
+éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété
+par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière
+proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale
+pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent
+madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame
+L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de
+ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit
+à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
+de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de
+politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être
+ce mot de Dagé qui amena cette résolution.
+
+Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre:
+il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût
+justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la
+seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du
+reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
+excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.]
+
+[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la
+République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune
+de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle
+était dame du palais de la Reine.]
+
+[Note 113-B: Mère de Louis XVI.]
+
+[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon
+IV.]
+
+J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de
+l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette
+contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités
+de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI
+le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans
+l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il
+n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les
+grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le
+bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le
+libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière
+prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de
+Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient
+tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...
+
+--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs,
+dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et
+inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas
+autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et
+prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être
+l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...
+
+En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et
+judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche
+forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent...
+et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre...
+Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la
+place d'une favorite.
+
+À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était
+vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait,
+comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
+influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les
+femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une
+immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV,
+nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
+commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de
+favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle
+bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des
+légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle
+dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
+des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux
+esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
+dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également
+supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les
+autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En
+même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que
+pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...
+
+Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation
+sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde.
+Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry,
+précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle
+des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus
+actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
+échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
+efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate
+des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
+un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de
+Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée
+Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
+chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le
+tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
+mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les
+préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela
+se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon.
+
+[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
+Châteauroux.]
+
+Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le
+faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre
+la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui
+formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif
+de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de
+Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.
+
+Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur
+le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du
+sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
+Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il
+devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à
+l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était
+plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne,
+mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
+une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une
+résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de
+céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du
+sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que
+d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se
+signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut
+très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore
+plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs:
+_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où
+souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes
+eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame
+la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par
+cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le
+scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes
+titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.
+
+Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses
+yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
+de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il
+fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne
+fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se
+moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette
+époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit
+plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à
+exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des
+prétentions_, comme elle le disait...
+
+Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine
+n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard...
+Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable
+enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses
+belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
+physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours
+prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes
+que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
+faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante,
+enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les
+poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de
+l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle
+était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
+chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...
+
+[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour
+combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.]
+
+Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le
+fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne
+le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique
+qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou
+d'une allusion...
+
+En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration
+pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
+voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une
+complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles
+étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de
+Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du
+Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.
+
+--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était
+charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis
+XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
+Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.
+
+Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de
+France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux
+roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette.
+Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait
+éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours
+dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être
+faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
+en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux
+et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de
+Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la
+chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout,
+même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
+manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à
+cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on
+pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que
+voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de
+Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même
+l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à
+Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal
+était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la
+table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le
+café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France
+allait devenir!
+
+La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de
+lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de
+tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent
+dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en
+donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille
+circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
+délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...
+
+Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je
+dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre
+pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être
+que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice
+distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son
+fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont
+il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le
+dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé
+le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant
+combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin,
+peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le
+médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner
+lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
+puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur...
+En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses
+préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient
+les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que
+le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste
+pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de
+ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce
+moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le
+malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula
+son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du
+départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle
+pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation
+générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint
+errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince
+avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de
+sa vie!
+
+Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
+mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de
+vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et
+alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
+Choisy!... ce qui fut fait...
+
+Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames,
+près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui
+porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait
+rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en
+jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de
+cachet!...
+
+Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir
+royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une
+princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce
+que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de
+France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du
+prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé
+à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une
+cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La
+princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
+qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé
+de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée
+à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le
+plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
+recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à
+Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le
+jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint
+à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la
+fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort.
+C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de
+l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné
+que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes
+furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer
+une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable
+magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt
+millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette
+époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes
+des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
+du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers
+du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en
+France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le
+trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la
+nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec
+celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les
+Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais
+dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout
+devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi
+celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient
+fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de
+le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le
+contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût
+antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de
+Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot
+faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation
+du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût
+de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame
+du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était
+plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire
+donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry
+suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des
+portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de
+ce costume est plaisante.
+
+[Note 116: 14 avril 1770.]
+
+[Note 117: Le 15 avril.]
+
+Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul;
+tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin,
+Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur
+dut souvent recevoir bien des humiliations.
+
+Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de
+l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
+Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de
+cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de
+beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
+pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
+Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
+ces pays sont dans les provinces d'Asie.
+
+À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:
+
+--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la
+Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.
+
+--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en
+rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent
+en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à
+Paris.
+
+Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce
+jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et
+elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa
+gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était
+pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la
+turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire
+peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en
+habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les
+mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à
+M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut
+peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à
+l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry.
+Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].
+
+[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était
+premier consul.]
+
+Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
+qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y
+manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait
+des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus
+grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
+et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des
+religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en
+dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
+interdit.
+
+--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!
+
+--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
+qu'ils font de beaux enfants.
+
+Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.
+
+Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
+silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
+détestant.
+
+Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour
+la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
+d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société
+intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà
+un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout
+ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les
+ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus,
+comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer
+_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
+non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais
+encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa
+démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne
+voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de
+texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir
+de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de
+fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses
+belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil,
+et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener
+la Cour de France:
+
+--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
+moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse;
+car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
+avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait.
+
+La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
+pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi
+répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la
+plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les
+carrosses.
+
+[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de
+noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était
+incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène,
+que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait
+opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il
+vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
+comme celles fournies par mon oncle.]
+
+La Reine avait connaissance des recommandations faites par
+l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour
+de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques,
+et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour
+beaucoup d'autres.
+
+La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
+intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle
+était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer
+dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
+monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa
+retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
+Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et
+vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et
+dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.
+
+La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
+aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable
+et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du
+palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports
+de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n
+aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne
+de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
+également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
+une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié:
+elle en eut bientôt le devoir à remplir.
+
+Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas
+s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une
+froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
+que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne,
+elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.
+
+Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait
+depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
+défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même
+pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le
+gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et
+prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien
+n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout
+méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de
+la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les
+yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.
+
+--Qu'avez-vous? lui dit-il.
+
+Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
+lui répondre.
+
+--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
+dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
+je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.
+
+Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
+passa outre.
+
+--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
+digne.
+
+Madame de B....n poussa un cri déchirant.
+
+--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...
+
+--Non! je ne vous crois pas!
+
+Le vicomte sourit sans répondre...
+
+Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le
+vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce
+que je vous ai dit?.
+
+Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous
+l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!
+
+M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
+Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était
+belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
+duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
+Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
+avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et
+elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point...
+Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
+disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux
+qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant
+elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était
+assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
+qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
+donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour
+avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à
+cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner
+ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
+admiration:
+
+--Mon Dieu, que vous êtes belle!
+
+Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à
+moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand
+peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort
+beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu
+clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
+taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on
+commençait à porter les cheveux alors...
+
+--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza
+se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...
+
+--Mais vous êtes si coquette!...
+
+--Moi! quelle idée!
+
+--Oh! en effet, elle est absurde!...
+
+Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une
+sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de
+Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
+l'avait aimé que par crainte.
+
+--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous
+êtes infidèle!
+
+Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_...
+
+--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
+ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte
+Étienne?...
+
+La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...
+
+--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
+croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse
+les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par
+exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux
+comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre
+affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le
+conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la
+marquise de B....n!
+
+Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de
+sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
+yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
+pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte
+l'avait effrayée sur le sort de ses amours...
+
+--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour
+que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son
+portrait, son anneau et ses lettres.
+
+Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit
+depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai.
+
+Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
+s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
+lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les
+eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan.
+
+--Maintenant, dit-il, elle est à moi!...
+
+Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit
+qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
+lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un
+ce que l'autre éprouvera.
+
+En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût
+aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
+qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
+trop!
+
+Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
+larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
+étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
+force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du
+coeur était si solennellement profond!...
+
+Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
+tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un
+morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la
+vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...
+
+--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente
+de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les
+sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait
+plus ses larmes!.....
+
+Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
+qu'elle souffrit!...
+
+Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
+autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
+brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les
+lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
+âme humaine peut souffrir...
+
+--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression
+déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
+êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
+était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de
+chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
+précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose
+de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...
+
+Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné
+à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne
+répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta
+TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui
+lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps,
+lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait
+supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour
+sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle
+voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du
+temps pour mourir!...
+
+[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle
+était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter
+ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.]
+
+Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la
+piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
+pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
+eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha
+tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et
+par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
+M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à
+sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
+blessure.
+
+Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables
+de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de
+peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu
+commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle.
+Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût
+les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon,
+qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées
+s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la
+Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
+Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun,
+tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage
+travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la
+salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus
+était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette
+foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel
+se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de
+Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
+Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec
+passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et
+Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif
+et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent
+faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les
+Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie,
+_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à
+l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...
+
+Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle
+jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de
+jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique,
+pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
+perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
+que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander:
+c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans
+nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès
+qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle
+jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles
+qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les
+avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.
+
+Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait
+le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était
+pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais
+il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le
+métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que
+Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_.
+
+Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le
+serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
+Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui
+demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
+pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui
+indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait
+pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine:
+aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué
+d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la
+gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et
+joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....
+
+[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.]
+
+Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne
+pas devoir prolonger celle de son _compagnon_:
+
+--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé
+ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur
+raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je
+viens de te dire, mon garçon?...
+
+Et il appuya sur ce dernier mot.
+
+Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin,
+employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta
+ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans
+leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.
+
+Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
+pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.
+
+Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
+parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
+peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié
+les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la
+voix populaire: ceci est encore un tort.
+
+Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
+terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à
+quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
+aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui,
+c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
+là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
+juge de ce qu'il était en 1784!...
+
+Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il
+y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans
+son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des
+duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage,
+elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes
+sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les
+Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits
+de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame
+d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa
+dignité.
+
+Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
+ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:
+
+--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
+relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
+âne.
+
+La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
+pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
+fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
+retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la
+seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec
+ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la
+société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple
+_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces
+partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout
+son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des
+Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des
+services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette
+famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la
+Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine
+avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion
+des salons de Versailles et de Paris.
+
+Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet
+intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait
+contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,
+si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un
+traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe,
+mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa
+maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux
+belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un
+parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des
+aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
+avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
+faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
+tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette
+lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient
+partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de
+partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
+ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était
+dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
+causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le
+peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
+journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître
+d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre,
+qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était
+souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses
+intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du
+salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les
+ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province,
+lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou
+d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.
+
+[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien
+curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre
+Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée,
+étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche,
+les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt.
+C'est important à approfondir.]
+
+En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du
+malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
+Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que
+mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,
+tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
+industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère
+de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus
+qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,
+je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
+croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi,
+avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par
+le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
+société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
+pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur;
+Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point
+peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
+Madame!...
+
+L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
+un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne
+veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.
+
+L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
+Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
+oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!...
+
+Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.
+
+Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on
+a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
+_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et
+faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner
+de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
+plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
+Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme
+publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à
+cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du
+comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,
+considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte
+Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.
+
+--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.
+Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
+m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
+parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû
+rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû
+trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous
+la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
+Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de
+conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de
+questionner un empereur?...
+
+--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
+coudes sur la table,_ répondit Joseph.
+
+Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne
+m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.
+
+--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous
+tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
+France.
+
+Joseph II sourit.
+
+--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!
+
+--Me permettez-vous encore une question?...
+
+--Dites...
+
+--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France
+et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on
+craint.
+
+--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la
+chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
+connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
+pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté
+l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
+réussir?...
+
+Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.
+
+--Me permettez-vous encore une objection?
+
+--Parlez.
+
+--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une
+nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la
+bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit.
+
+--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
+Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
+France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,
+l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
+dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
+nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur...
+
+--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre
+sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos
+amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire
+mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.
+
+[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.]
+
+--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
+nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...
+
+Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.
+
+--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la
+Silésie...
+
+Joseph sourit, mais ne répondit pas.
+
+--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez
+renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
+vrai?...
+
+--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que
+Vienne pour les affaires de Constantinople...
+
+Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout
+rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
+et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette
+entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce
+que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et
+inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la
+première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il
+exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne
+pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney,
+et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer;
+cela seul fait juger un homme.
+
+Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la
+Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
+Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,
+amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la
+France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut
+présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
+qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
+d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes
+laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
+maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa
+confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce
+reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à
+Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.
+C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,
+ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et
+furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.
+
+Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui
+pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,
+de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M.
+le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les
+différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.
+
+[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de
+Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut
+coadjuteur.]
+
+--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,
+en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
+respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui
+avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
+femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au
+fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
+empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!
+
+M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
+baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il
+voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés
+fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme
+inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
+être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je
+jugeai la France perdue.
+
+Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le
+beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.
+Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la
+comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain
+dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
+(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de
+Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure
+fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui
+l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit
+signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour
+que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries
+extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et
+fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir
+l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait
+d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent
+pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
+trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
+C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait
+parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages
+fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était
+sa favorite bien-aimée.
+
+[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les
+plus dévoués à la Reine.]
+
+[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez
+commun dans la famille.]
+
+[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de
+Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de
+la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent
+faites pour garder sa charge.]
+
+Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent
+sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était
+insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_
+était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se
+reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
+sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
+également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et
+frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit
+d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il
+passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il
+trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.
+
+Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
+l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite
+de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture
+de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
+Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée
+dans les siennes, elle lui dit avec colère:
+
+--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
+vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis
+reine de France?
+
+--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez
+d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
+croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.
+
+La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.
+
+--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
+en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur
+depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma
+souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne
+veux jamais lui déplaire.
+
+--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété
+qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.
+
+Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.
+
+--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
+pas assez, je vous en supplie.
+
+Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait
+peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
+montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en
+homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que
+ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie
+intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était
+tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.
+
+--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la
+Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en
+voyant moi-même cet appartement...
+
+--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet
+appartement?
+
+Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le
+comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:
+
+--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces
+salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied
+avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu
+d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
+viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
+oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela
+qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la
+France!...
+
+Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation
+violente.
+
+--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...
+regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
+mérite le nom d'une _petite maison_[128].
+
+[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un
+Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle
+histoire.]
+
+Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se
+trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de
+Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la
+maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais
+parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
+répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans
+l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait
+beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,
+et la beauté de ses bras et de ses mains...
+
+--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins
+le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais
+pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
+feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
+déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
+que je suis, en pareille matière...
+
+La Reine pleurait!...
+
+--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne
+sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un
+serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
+était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus
+m'empêcher de le lui dire.
+
+--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais
+je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour
+mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
+personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et
+causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y
+est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien
+au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.
+Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me
+donnez-vous l'absolution?
+
+M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il
+le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
+Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au
+fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de
+l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...
+
+La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait
+quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
+jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas
+encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
+lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller
+chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait
+qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.
+Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la
+comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
+de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame
+la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de
+Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées,
+le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et
+le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles
+que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins
+souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.
+
+La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
+d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore
+davantage contre cette famille.
+
+Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une
+personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était
+douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté
+le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent
+quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.
+Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,
+les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son
+sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et
+attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
+une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le
+Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint
+une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse
+d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
+de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
+commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en
+survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de
+Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
+Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait
+capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
+continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de
+Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la
+donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
+de directeur-général des postes et haras de France.
+
+On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la
+France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,
+en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu
+la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
+qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
+de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;
+mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse
+qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de
+Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;
+quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un
+jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une
+chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette
+n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et
+belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de
+Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est
+que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.
+
+On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
+par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent
+pas...
+
+Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
+la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour
+un concert ou pour une comédie.
+
+Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
+déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
+haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac
+que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la
+transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.
+
+On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:
+on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils
+s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
+a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel
+état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de
+rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
+fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,
+n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.
+
+J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
+avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse
+et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa
+belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des
+places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le
+reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut
+être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...
+
+D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien
+différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit
+calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même;
+on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après
+cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume
+humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout
+obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle
+pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles,
+les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut
+lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre
+qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille
+Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.
+
+La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème
+que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité
+de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était,
+comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle
+était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce,
+aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement
+redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
+vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et
+qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher
+sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et
+_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de
+lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le
+moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une
+garde avancée.
+
+[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]
+
+J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante
+des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même.
+Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne
+pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter
+de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes
+titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
+y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
+Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais
+il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
+distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
+soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son
+frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce
+qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
+Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui
+attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela,
+pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le
+Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un
+côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des
+individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement
+pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en
+France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
+n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette
+opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
+voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en
+l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
+plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi
+fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_
+C'est vrai au moins ce que je vous dis là.
+
+La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y
+remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles,
+qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors
+universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours.
+Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons
+de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
+Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y
+perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent
+un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé
+chez madame de Polignac.
+
+Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
+enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre,
+mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
+belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle
+de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
+frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère,
+avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu
+théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
+voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez
+madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en
+Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran
+remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de
+Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
+d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un
+souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi
+et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste,
+l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort
+jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit
+célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en
+consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange
+gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait.
+Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à
+entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de
+Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de
+spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans
+son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de
+madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut
+y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
+Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la
+laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle
+fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.
+
+[Note 130: Le ministre de Charles X.]
+
+[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
+plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau
+roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère
+était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un
+culte dans le coeur de son fils.]
+
+Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le
+salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la
+princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
+Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait
+aimé, je ne le pense pas.
+
+La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
+l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
+n'avait aucun succès; car on disait hautement:
+
+--_C'est royalement mal joué!_...
+
+Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal
+qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait
+encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela
+lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage
+plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah!
+que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_
+
+Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose
+qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement
+occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de
+Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à
+consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que
+cette malheureuse princesse subissait alors.
+
+Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette
+époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle
+lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme
+madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction,
+à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
+pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur,
+le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
+Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme
+corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
+digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
+simple.
+
+La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde
+année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer
+la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
+du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est
+d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
+Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier
+rapprochement, quant au sujet...
+
+On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille
+royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du
+sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de
+la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut
+de l'estampe!...
+
+Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus
+réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête,
+elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez
+généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans
+que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame
+de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
+qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi
+M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût
+sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
+manqué...
+
+Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus
+charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et
+charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une
+jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
+de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en
+contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était
+alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune,
+élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et
+d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde
+et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et
+l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M.
+de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme
+d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors;
+pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les
+mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât
+enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des
+fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu
+d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le
+reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher
+de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait
+cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était
+des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant
+qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant
+en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie
+pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur,
+qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps,
+se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne
+fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.
+
+[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]
+
+«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé
+le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»
+
+Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula
+dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:
+
+ Sautez par la croisée, etc.
+
+C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
+de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien
+opposée!...
+
+La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais
+cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son
+livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
+que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la
+publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant
+elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite,
+lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter
+la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La
+famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des
+cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les
+Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs,
+proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant
+quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur
+les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée
+parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au
+neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au
+point de dire lorsqu'elle était avec elle:
+
+_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._
+
+Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne,
+mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
+alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des
+terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.
+
+Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
+plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
+fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
+fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette
+conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil
+édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui,
+jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut
+punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à
+cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le
+désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours
+un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des
+équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des
+valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous
+les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société
+et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à
+lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de
+rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à
+proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de
+la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et
+l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la
+cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si
+peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était
+quelquefois habité que par la famille royale et le service des
+princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint
+plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny,
+dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de
+l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette
+opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages
+étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint
+aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout
+détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle
+seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine
+ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent
+solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait:
+_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la
+police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne
+cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud
+voir les eaux et l'Autrichienne!...
+
+
+
+
+SALON DE Mgr DE BEAUMONT,
+
+ARCHEVÊQUE DE PARIS.
+
+
+Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires
+de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus
+qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
+grande, si même elle ne fut sa seule consolation.
+
+Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le
+ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le
+spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
+philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de
+sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir
+était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait
+beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une
+morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même
+ces vices dans le haut clergé de France.
+
+Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui
+semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles
+fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel:
+c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la
+philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par
+goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
+par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
+demandé.
+
+Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les
+opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des
+siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses
+douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il
+voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133].
+
+[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.]
+
+Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il
+commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
+son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de
+France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le
+choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des
+hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
+illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que
+le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En
+tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop
+favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien
+autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord
+par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux
+lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
+passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat
+utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte
+ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà
+attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
+conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au
+dix-huitième siècle.
+
+Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts
+cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais
+vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais
+le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
+surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se
+ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le
+trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des
+fautes non plus que leur gravité.
+
+Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à
+cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé
+était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait
+justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si
+la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la
+philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses
+forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
+identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales;
+il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une
+partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États
+généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_,
+sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en
+apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la
+doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État.
+Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de
+leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
+des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les
+Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et
+déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les
+actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses
+souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
+même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et
+craignent de perdre.
+
+C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
+alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires.
+Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité
+philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
+plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
+de cette phalange hérétique.
+
+Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des
+évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
+cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de
+cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.
+
+Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats
+administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M.
+Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes
+très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne,
+président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit
+d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable
+qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif
+pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à
+son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait
+une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan
+de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame
+des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un
+chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi
+joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés
+prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses
+curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait
+tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du
+mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de
+l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement
+réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un
+village presque perdu au milieu d'un pays désert.
+
+[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
+commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
+mais il pouvait bien plus!]
+
+Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint
+aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
+ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant
+une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.
+
+--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
+beaucoup la chasse?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également
+beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous
+la permettez? vous avez tort comme eux.
+
+--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque:
+c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés
+sont d'eux-mêmes.
+
+À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de
+Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M.
+de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon
+souvenir de son administration.
+
+M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un
+homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en
+même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de
+Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme
+M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur
+et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors
+archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M.
+l'archevêque de Narbonne.
+
+Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti
+contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité
+respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup
+d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on
+n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du
+clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était
+désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres
+exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un
+homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne
+sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti
+de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement
+que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de
+l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande
+vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il
+parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en
+ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église,
+sorties des presses du Louvre.
+
+Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus
+dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était
+si craintive et la minorité si audacieuse...
+
+L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais
+sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça
+un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de
+Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs
+simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en
+donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti
+religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et
+le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que
+la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de
+Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré
+seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait
+au poëte, frère du prélat.
+
+[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et
+président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur
+réunion.]
+
+Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris,
+celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut,
+quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de
+Pompignan lui en fit des reproches.
+
+--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour
+en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa
+colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...
+
+--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant
+besoin de sa miséricorde.
+
+--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en
+s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses
+habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses
+traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui
+devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave,
+comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la
+pensée ni dans la parole.
+
+--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de
+Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur,
+répondez-moi!
+
+--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...
+
+Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se
+rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait
+dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés
+sur M. de Pompignan.
+
+--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il
+faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre...
+pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force
+de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les
+supporter.
+
+--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son
+sein que l'Église compte ses ennemis!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a
+peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit
+de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs
+parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne
+voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et
+quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie
+royale[136]!
+
+[Note 136: Exact.]
+
+Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.
+
+--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint
+Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont,
+accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme
+souffraient en même temps...
+
+--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de
+Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur
+de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en
+pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande...
+qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.
+
+--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc
+commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...
+
+Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec
+ferveur.
+
+--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de
+Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la
+ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous
+courrons par ces coupables voies!
+
+--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il
+faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais
+indifférente.
+
+Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y
+avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de
+je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique,
+et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le
+cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église
+gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même
+majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de
+Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs...
+toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé
+par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre
+des nominations contraires à celles de M. de Boyer.
+
+--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des
+remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé,
+c'est le moment.
+
+--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui
+désignerons-nous?...
+
+--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux
+ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M.
+Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...
+
+L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment
+composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette
+cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!...
+Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?
+
+M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression
+si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce
+qui était dans l'appartement fut touché.
+
+--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole
+de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le
+coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa
+main?...
+
+--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous
+doit son assistance!...
+
+--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de
+Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette
+démarche difficile?
+
+--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.
+
+[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque
+de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait
+souvent.]
+
+--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton
+d'aigreur M. de Beaumont...
+
+--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez
+pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre
+comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre
+députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien
+dans l'Église...
+
+Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris
+pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par
+tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun
+ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était
+loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.
+
+J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la
+partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la
+minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec
+empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de
+T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en
+ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs
+et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus
+curieux, c'est que le président de la députation fut le président du
+bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de
+Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui
+déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui
+mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion
+au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une
+puissance plus forte que l'enfer.
+
+La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...
+Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et
+ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se
+sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de
+M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de
+nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se
+séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui
+déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute
+M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les
+augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était
+bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il
+fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour
+qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé
+Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui
+ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de
+l'esprit[138].
+
+[Note 138: Surtout de l'esprit.]
+
+Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur
+l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de
+la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il
+dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_
+qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750,
+première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit
+public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,
+concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des
+sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du
+christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne
+pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_...
+
+[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.]
+
+M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait
+de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance
+était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait
+hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de
+l'Église affligée.
+
+M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!...
+lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais
+comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance;
+c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église
+souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans
+l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand
+l'impiété est au coeur.
+
+Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de
+P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée
+du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi
+les supplications du clergé de France.
+
+Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...:
+c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de
+ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant
+faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la
+première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce
+n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est
+contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance
+qui fit révoquer l'édit de Nantes...
+
+«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous
+avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion
+_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples,
+forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et
+faire la cène!... etc., etc.
+
+«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand
+encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et
+toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA
+FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA
+TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les
+fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la
+religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr,
+le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.
+
+[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque
+chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec
+l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la
+même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un
+suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.]
+
+«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses
+systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la
+facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les
+catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans
+les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des
+maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où
+Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États
+toute espèce de désordre... etc.
+
+«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,
+cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années
+à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de
+toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage
+et les principes de l'irréligion[141]...
+
+[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de
+Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de
+son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient
+nombreux.]
+
+«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte
+cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération
+future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion
+sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]...
+Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la
+misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et
+vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les
+excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»
+
+[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de
+Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute
+croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M.
+Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver...
+Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les
+dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et
+haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M.
+Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il
+n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.]
+
+J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai
+données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque
+de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de
+T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées
+qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des
+empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation
+comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes
+vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de
+bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait
+s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été
+par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune
+encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et
+l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille
+livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait
+presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle
+peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces
+mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme...,
+reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par
+suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent
+là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme
+le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le
+mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien
+n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.
+
+«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est
+L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.
+
+«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent
+nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT
+CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par
+faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;...
+aujourd'hui on est vicieux par système.
+
+«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion.....
+D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?»
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:
+
+«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la
+religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous
+la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons
+inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit
+exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des
+places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que
+les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus
+confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout
+blâme...»
+
+On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été
+obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le
+même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des
+préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé
+Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant
+l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en
+rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les
+décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La
+flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant
+le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal
+immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir
+aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était
+plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé...
+tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent
+au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage
+maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?...
+est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle
+jamais!...
+
+La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez
+remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il
+comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple,
+_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins.
+
+La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M.
+de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction.
+Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis
+de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble,
+et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi
+répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le
+clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux
+protestants était faux...
+
+Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au
+ministère!......
+
+Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les
+deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants,
+les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette
+époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société
+de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite,
+mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois
+gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans
+le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa
+société était toute différente du reste de la société de Versailles:
+c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant
+l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société
+étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes
+se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute
+puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur
+le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel
+ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine
+eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce
+qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce
+que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé,
+fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de
+Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce
+parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause
+sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des
+ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction
+était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de
+Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction
+profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des
+intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis
+vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des
+effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences.
+Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser
+la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les
+mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie
+méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit
+faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on
+peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.
+
+[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la
+Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]
+
+[Note 144: M. le duc de Nivernais.]
+
+Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles
+des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de
+Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti
+religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de
+Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis
+XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence
+royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,
+archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des
+affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les
+fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et
+se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses
+égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens,
+Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien
+et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de
+Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste,
+mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de
+Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens.
+
+M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les
+attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais
+bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que
+son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme
+protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son
+crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du
+courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société,
+toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et
+la guerre fut continuée avec acharnement.
+
+L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des
+causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la
+Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du
+clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des
+causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève,
+était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.
+
+Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un
+marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de
+M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la
+manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des
+bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse
+et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque
+d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y
+eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions.
+
+«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez
+accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son
+palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai
+vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au
+spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute
+chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse
+concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant
+son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai,
+que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont
+vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_
+
+«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne
+croient plus!...»_
+
+Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...
+
+M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il
+prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable
+apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement
+avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien
+violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi
+que ce soit, les larmes ne remédient à rien.
+
+La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus
+terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de
+Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince
+de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans
+l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne
+et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant
+au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses
+relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au
+diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le
+questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et
+cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit
+rêver!...
+
+C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du
+collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je
+possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois
+être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro
+est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais
+de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne
+savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro
+n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir.
+
+Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille
+obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme
+celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout...
+Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces
+notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,
+les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et
+que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas
+connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne
+puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation
+fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans
+parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes
+et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos
+académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde
+instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de
+l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec
+lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance
+suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être
+sur la nature duquel je ne puis prononcer.»
+
+Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait
+d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce
+qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont
+positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé
+des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie
+des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui
+venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en
+guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de
+l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la
+femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla
+partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan
+peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:
+Cagliostro est un homme extraordinaire.
+
+En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe
+solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,
+avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des
+plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours
+en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût
+langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une
+ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était
+fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien
+entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.
+
+La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son
+regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement,
+et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le
+comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien
+le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à
+Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or;
+une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son
+passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla
+à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de
+Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un
+fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces
+recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme
+délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux
+malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or
+sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les
+plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de
+Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme
+allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et
+était ambitieux...
+
+--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit
+l'homme étonnant.
+
+Le cardinal fut au moment de se prosterner.
+
+On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le
+cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la
+comtesse de Lamothe.
+
+--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,
+dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui
+expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose,
+vraiment!
+
+[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de
+Félicie_, et très-vraie.]
+
+Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il
+savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le
+ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement
+malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait
+mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et
+jamais elle ne l'oublia.
+
+Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix
+dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels
+moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.
+
+Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier
+de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir
+au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.
+
+Bohmer remporta le collier.
+
+Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête
+chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute
+classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes
+réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_:
+elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.
+Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il
+demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de
+Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et
+reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement
+devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer
+alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine,
+confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette
+affaire au Roi.
+
+[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père
+de madame Campan ou son mari.]
+
+Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal
+arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est
+arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve
+Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.
+
+LE ROI.
+
+M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?
+
+LE CARDINAL.
+
+Oui, sire.
+
+LE ROI.
+
+Qu'en avez-vous fait?
+
+LE CARDINAL.
+
+Sire...
+
+LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal.
+
+Qu'en avez-vous fait, monsieur?...
+
+LE CARDINAL.
+
+Je croyais que la Reine les avait.
+
+LE ROI.
+
+Qui vous avait chargé de cette commission?
+
+LE CARDINAL.
+
+Une dame de condition.
+
+LE ROI, d'une voix forte.
+
+Son nom, monsieur.
+
+LE CARDINAL.
+
+Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la
+Reine par laquelle Sa Majesté...
+
+LA REINE, en l'interrompant.
+
+Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas
+adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule
+ligne?
+
+LE CARDINAL.
+
+Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.
+
+LE ROI, lui montrant une lettre.
+
+Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le
+cardinal?...
+
+LE CARDINAL, la parcourant en tremblant.
+
+Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est
+signé...
+
+LE ROI.
+
+Il l'est, monsieur...
+
+LE CARDINAL.
+
+Alors elle est vraie...
+
+LE ROI, très-ému.
+
+Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres
+signées de cette manière?
+
+Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la
+Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de
+France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un
+rêve!...
+
+Grand Dieu, est-il possible!...
+
+LE ROI.
+
+Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que
+vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous
+qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de
+plus.
+
+LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table.
+
+Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.
+
+LE ROI.
+
+Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez
+dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...
+écrivez.
+
+Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un
+quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et
+tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et
+inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la
+Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse
+M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.
+
+Et il congédia le cardinal.
+
+Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de
+Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille,
+sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en
+allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son
+passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.
+
+Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de
+Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute
+l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant
+des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue
+Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour
+aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense
+empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté,
+il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri
+IV.
+
+Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je
+n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des
+lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui
+respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien
+imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la
+malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de
+l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine,
+lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un
+animal informe; au-dessous était écrit:
+
+«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de
+l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des
+savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit
+amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin
+prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui
+surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier,
+deux boucs et plusieurs sangliers.»
+
+Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être
+fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la
+Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas
+toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à
+Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins
+des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement
+qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme
+employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette
+femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses
+nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans
+de Bondy et des environs.
+
+[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout
+le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette
+victime, c'était la Reine!...]
+
+Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec
+la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai
+seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine,
+qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son
+ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il
+avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui
+avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle
+lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait
+conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés
+qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou
+deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors
+du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose
+qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au
+cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus
+de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le
+cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...
+
+Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier
+coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui
+s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.
+
+Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette
+époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas
+mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière
+quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa
+colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il
+abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui
+alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en
+priant pour le salut du cardinal...
+
+--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés
+aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de
+nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...
+
+Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé
+y était ainsi appelé:
+
+L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui
+de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de
+Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.--
+
+Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a
+seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire
+du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un
+pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de
+Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute
+fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi.
+Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait
+_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas
+fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla
+jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle,
+comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son
+ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque
+jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre
+le bien pour l'injure.
+
+[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis
+certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de
+madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez
+près pour cela.]
+
+
+
+
+SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+
+Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais
+passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître
+les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société
+brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que
+les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté
+satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas
+encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du
+mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que
+nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...
+
+Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de
+Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui
+avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et
+qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,
+ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des
+pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins
+considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons
+connu, mais nous en connaissons encore.
+
+La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et
+disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu
+pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage
+très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait
+toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller
+n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son
+ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en
+désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs
+surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les
+connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était
+reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles
+gaucheries...
+
+[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661,
+Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce
+nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle
+mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse
+fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la
+riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a
+passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des
+Matignons, ducs de Valentinois...]
+
+[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.]
+
+--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les
+fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier
+la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de
+travers, même de plaire.
+
+C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin
+dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:
+
+--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la
+fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche
+comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...
+
+Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de
+girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient
+allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle
+ressemblait à un lustre.
+
+Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de
+Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées;
+mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière:
+c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne
+pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait
+jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère
+fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient
+excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de
+ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la
+duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus
+de bal, mais des _soupers masqués_...
+
+Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son
+_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu
+plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient
+d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y
+avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par
+une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la
+manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
+pas croire qu'on se moquât d'elle.
+
+Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus
+élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et
+puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les
+plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.
+
+C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
+Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
+belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort
+reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
+émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de
+la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec
+une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la
+bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le
+roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son
+aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
+son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,
+car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le
+bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui
+racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,
+lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et
+le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus
+s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.
+
+[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité,
+comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette
+époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au
+roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées
+les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en
+avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.
+Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa
+robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en
+pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa
+toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de
+pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat
+très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans
+cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds
+très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et
+comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs
+tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son
+arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut
+impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher
+les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,
+au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été
+écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture,
+on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on
+peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des
+diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la
+_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque;
+mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut
+madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant
+perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,
+de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me
+parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas
+facilement.]
+
+[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]
+
+Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse
+de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas:
+elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant
+malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle
+sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.
+
+Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des
+jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
+elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
+ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.
+
+Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de
+Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
+l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était
+polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême
+bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la
+maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152],
+madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le
+comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
+_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
+pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de
+l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données
+au roi de Danemark.
+
+[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans
+(Montesson).]
+
+[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]
+
+[Note 154: Frère du duc de Coigny.]
+
+[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]
+
+--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame
+de Mazarin.
+
+--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un
+concert, des proverbes, et ma fête...
+
+Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui
+apparut comme un spectre...
+
+--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal
+tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!
+
+--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de
+Luxembourg qui me l'avez conseillée!...
+
+MADAME DE CAMBIS.
+
+Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Je vous assure que c'est vous.
+
+LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.
+
+La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous
+ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans
+un pré... et quel salon surtout!
+
+Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées
+dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
+parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...
+quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
+moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.
+
+La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et
+madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre
+idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête
+villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui
+pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était
+au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
+elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
+bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les
+frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
+et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en
+attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en
+bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger
+devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la
+musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand
+salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,
+comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau
+devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
+alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain
+savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
+le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine
+eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de
+cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que
+les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
+purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de
+la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne
+demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les
+moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand
+bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première
+porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de
+feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le
+grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,
+habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se
+trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais
+surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,
+rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le
+bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
+il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en
+voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait
+cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de
+toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,
+étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été
+terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets
+de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,
+on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à
+s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis
+_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi
+la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de
+nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une
+sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,
+on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable
+fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut
+mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur
+tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de
+l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de
+Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à
+madame de Mazarin.
+
+[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout
+ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]
+
+--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi
+madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau
+dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.
+
+LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
+
+Non, non, un bal!... un bal....
+
+LE COMTE DE COIGNY.
+
+Mais il ne danse pas.
+
+LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
+
+Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la
+comédie quelque part?
+
+LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.
+
+Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
+mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un
+compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,
+non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.
+
+MADAME DE CAMBIS.
+
+Qui donc?
+
+LA DUCHESSE, en souriant.
+
+C'est mon secret...
+
+MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.
+
+Devinez-vous?
+
+LA MARÉCHALE, sur le même ton.
+
+Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main;
+laissons-la faire et nous rirons bien_...
+
+M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.
+
+Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?
+
+LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.
+
+C'est une malice.
+
+M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en
+chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
+conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
+une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...
+
+Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de
+méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc
+qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur
+toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère
+et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or
+broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était
+fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et
+distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de
+tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette
+époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle
+mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme
+elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne
+s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.
+
+Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun
+inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était
+bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne
+ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais
+sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand
+joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi
+de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini
+par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans
+aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et
+vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
+beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à
+entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle
+maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette
+maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus
+remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.
+Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;
+le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui
+réussissait comme les autres[157]...
+
+[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la
+Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être
+bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment
+mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
+de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
+mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis
+exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a
+jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon
+cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière
+s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du
+dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison
+de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était
+souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable
+régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le
+fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux
+et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le
+sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de
+gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus
+malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand
+partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à
+système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a
+fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
+séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]
+
+La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de
+conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
+la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
+se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que
+tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout
+l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse
+avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents
+les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter
+devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce
+moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque
+année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec
+de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin
+étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur
+connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et
+le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de
+parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de
+fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive
+avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien
+long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses
+salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et
+de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint
+avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,
+et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du
+concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de
+l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique
+salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches
+baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait
+l'enchantement.
+
+Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
+que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé
+et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il
+ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été
+entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
+yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi
+que ce fût!...
+
+--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes
+de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à
+l'heure... patience... patience!...
+
+Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à
+Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
+la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
+salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
+d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de
+prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé
+à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la
+duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient
+les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.
+
+--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...
+
+Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de
+Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord
+de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
+Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là
+il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on
+tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était
+un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas
+toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque
+stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que
+bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu
+un son et surtout formé un accord.
+
+Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;
+il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi
+de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût
+né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était
+là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour
+son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se
+brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...
+
+Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa
+_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de
+Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:
+cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité
+mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons
+maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma
+que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le
+grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin
+et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
+ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le
+mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût
+été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à
+elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...
+
+[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom
+d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin
+a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie.
+Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,
+_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien
+vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur
+le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux
+chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande
+partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux
+Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]
+
+Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et
+pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:
+il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du
+monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des
+informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
+ni la pièce...
+
+Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,
+que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_
+le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à
+recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais,
+des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus
+exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait
+devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la
+bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement
+poli: qu'on juge des révérences!...
+
+Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,
+il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses
+_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule
+à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark
+se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air
+presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on
+s'y habitue si bien!...
+
+[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
+quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
+d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait
+entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans
+toutes les comédies de société.]
+
+La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien,
+et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle
+se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une
+physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est
+que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était
+une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes
+qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles:
+ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de
+plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de
+Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce
+jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait
+être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort
+habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le
+jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle
+aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la
+maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160],
+l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là
+aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de
+Mazarin les connaissait!...
+
+[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle
+était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle
+était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui
+prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]
+
+Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le
+Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes,
+les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
+autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en
+son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il
+jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du
+public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
+que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
+répétant d'un ton pénétré:
+
+--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!...
+vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...
+
+Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien;
+mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
+Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans
+d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi
+qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de
+la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se
+donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse
+_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et
+rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle
+aimait à être malheureuse.
+
+Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
+malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux;
+mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
+de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était
+pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
+ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le
+voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
+de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se
+tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui
+étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
+il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de
+la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
+accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de
+Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme
+disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit
+que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
+pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au
+remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit
+avec une inflexion de voix qui devait le tromper:
+
+--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
+quoi...
+
+Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:
+
+--Que vous êtes bonne!
+
+--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.
+
+
+
+
+LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET.
+
+
+Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu
+plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux
+cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
+figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de
+tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge
+très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
+beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même,
+madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
+Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et
+toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont
+particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais
+dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que
+fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur...
+Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition
+laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à
+parler.
+
+L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait
+avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait
+un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des
+femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
+madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez
+l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans
+elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque
+point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin.
+Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent
+la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie.
+Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera
+rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
+Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans
+des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner
+par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé
+avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne
+pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes
+dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une
+dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en
+criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne
+délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de
+beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde.
+
+L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes
+peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et
+de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes
+de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les
+Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé
+Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes
+opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui
+faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris:
+«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
+pour ceux si variés de la société intime.»
+
+L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et
+recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse
+contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait
+plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des
+Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau
+jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une
+des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.
+
+C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite
+d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante
+musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que
+lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez
+Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
+front:
+
+--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
+avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!
+
+--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
+Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants
+faits pour le Ciel...
+
+--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
+colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
+Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...
+
+Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être
+comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
+admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
+ombrage.
+
+Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient
+ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de
+Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait
+pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer.
+Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
+sans affectation:
+
+--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de
+Didon?
+
+--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.
+
+On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
+l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient
+beaux...
+
+--Celui de Didon à Énée:
+
+ Ah! que je fus bien inspirée
+ Quand je vous reçus dans ma cour!
+
+Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet
+sur Piccini.
+
+--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!...
+non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._
+
+Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise
+voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de
+Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.
+
+--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un
+regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de
+l'âme...
+
+--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille...
+et pensant ensuite à autre chose...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....
+
+Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal,
+monsieur le marquis!... je chante très-mal!...
+
+La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine
+avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
+tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans
+les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine
+avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant
+une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent
+que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de
+Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
+Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...
+
+[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et
+surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était
+vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
+était très-bon.]
+
+Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté
+d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
+pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement
+été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.
+
+--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
+vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
+aviez été dans la chambre.
+
+--Ah! ah!...
+
+Et Piccini ouvrit de grands yeux.
+
+--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!
+
+--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher
+maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air
+de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de
+Fersen.
+
+--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est
+pas _tout_ à votre grand opéra!...
+
+--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est
+certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non
+plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de
+Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces
+messieurs...
+
+Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille,
+devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
+eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de
+Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la
+cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
+de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce
+qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était
+l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la
+lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
+délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée,
+faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
+dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où
+il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et
+tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant
+tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel
+et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les
+spectateurs rirent avec lui.
+
+--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se
+promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de
+femme.
+
+--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
+belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de
+Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.
+
+--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
+chevalier Gluck parle allemand!...
+
+--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de
+Chastellux... je vous le demande à vous-même...
+
+Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des
+apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
+d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
+répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il
+se contenta de sourire en disant:
+
+--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la
+seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
+Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour
+Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par
+le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
+Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur
+lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même
+admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à
+dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de
+l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais
+j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de
+Chastellux...
+
+[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux,
+était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme
+supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait
+de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il
+faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de
+madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il
+avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui
+formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il
+était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement
+aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des
+calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une
+trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui
+l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant
+l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait
+quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il
+épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame
+la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement
+aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et
+comme amie.]
+
+Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu
+pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet,
+Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
+l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
+sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus
+cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
+comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
+louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et
+l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus
+de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
+correspondance littéraire (1789):
+
+«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien
+nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et
+dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a
+eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans
+Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La
+musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN
+DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la
+mode, Nephté a réussi.»
+
+La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La
+Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi
+conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur
+qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle
+ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et
+malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
+de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
+d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme
+n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de
+Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête
+duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
+pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
+aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
+médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...
+
+Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en
+France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles
+ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et
+grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les
+troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris
+en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste
+composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le
+bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit
+après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des
+deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez
+follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La
+société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les
+disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait
+beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux
+partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force.
+L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était
+presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de
+l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.
+
+Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant
+ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de
+Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des
+airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au
+moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il
+sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait
+devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au
+feu.
+
+--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
+plusieurs semaines?
+
+--Que m'importe? dit Gluck...
+
+--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?...
+
+--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.
+
+--Et s'il réussit?
+
+--Je le referai.--
+
+Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
+avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne
+l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
+pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
+le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que
+Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini
+fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
+Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement
+que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure
+aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa
+d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela,
+lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce
+qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer
+l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais,
+en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici
+que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde
+et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne
+prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui
+arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en
+bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et
+lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent,
+parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai
+nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud,
+auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce
+fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et
+d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de
+l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le
+voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les
+mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et
+dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses
+ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de
+Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans
+cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui
+souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants...
+Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et
+surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction
+était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout
+le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un
+portrait fidèle.
+
+[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de
+Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]
+
+À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet,
+les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez,
+me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient
+devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait
+chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
+ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce,
+naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur
+_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait
+méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la
+question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux.
+Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que
+rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement
+et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut
+pénible.
+
+J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à
+quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et
+d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
+apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
+vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son
+intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement
+excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour
+presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il
+mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des
+autres.
+
+L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur
+de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame
+Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable,
+et Marmontel avait su l'apprécier.
+
+Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet,
+il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose.
+L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du
+temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de
+sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de
+Lyon pour parvenir auprès de lui.
+
+Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un
+jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
+Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations
+avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire
+ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques
+moments après.
+
+[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné
+de quatorze enfants.]
+
+En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa
+taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et
+cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans
+appui.
+
+Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme.
+C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles,
+ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient
+caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme
+une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit
+Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était
+décente, il était en noir et convenablement vêtu.
+
+Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune
+homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une
+admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
+différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se
+trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient
+relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces
+in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.
+
+En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit
+légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre
+une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était
+évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui
+faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin,
+dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:
+
+--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
+intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....
+
+Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin,
+une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il
+cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:
+
+--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
+sera restée avec _Cha_....
+
+Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui
+demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il
+se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
+lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
+l'antichambre pour y chercher sa lettre.
+
+Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui
+recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M.
+Morellet:
+
+«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je
+vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami
+de votre père.»
+
+Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique
+dans le pauvre garçon!
+
+Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse
+continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de
+l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
+ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse...
+Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:
+
+--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...
+
+L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette
+étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.
+
+M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités
+véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à
+l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M.
+Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu
+depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
+coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres,
+et dit à Morellet:
+
+--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur,
+c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...
+
+Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que
+ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien;
+et puis il poursuivit:
+
+--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet
+patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?
+
+--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro
+cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...
+
+--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me
+soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...
+
+Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de
+Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un
+moment, puis il leur dit:
+
+--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma
+famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une
+tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
+gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques
+instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.
+
+M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le
+Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
+longue taille l'avait frappé.
+
+--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.
+
+Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
+rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre
+d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
+lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais
+très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.
+
+C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
+celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était
+particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le
+devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à
+railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne
+s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...
+
+Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
+le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame
+Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il
+l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...
+
+--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...
+
+--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
+riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit
+noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que
+le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de
+lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide
+autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:
+
+--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers...
+
+À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si
+bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que
+l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été
+impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité
+générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et
+fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et
+si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le
+Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc!
+tragédie en cinq actes et en vers_.
+
+--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.
+
+--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
+comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si
+vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.
+
+--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...
+
+--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la
+glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour
+sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un
+calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et
+le dénouement _à la glace_, je le répète.
+
+[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]
+
+--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...
+
+Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
+fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
+tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
+sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
+comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé
+Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à
+lire...
+
+--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la
+pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.
+
+--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse;
+ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?
+
+Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant
+l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut
+dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
+qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
+horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait
+de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un
+sujet des plus tristes.
+
+Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
+étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par
+la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
+convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:
+
+--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez
+faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez
+vous...; quant à moi, je...
+
+Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien
+ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors
+de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir,
+et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des
+glaciers_ était _Velouti_[166].
+
+[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
+allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
+coin du boulevard.]
+
+En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette
+expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre
+lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste
+fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et
+_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire
+caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence
+complète de cour et d'affection.
+
+Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie
+vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet,
+avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître
+une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand
+le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu
+puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
+toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées
+par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient
+leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
+religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas!
+il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux,
+fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet
+fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable
+espérance.
+
+Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je
+causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
+touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une
+causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
+Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver
+alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
+lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à
+faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti
+qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes
+fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
+chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à
+l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus
+charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait
+une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
+souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la
+seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
+talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de
+Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de
+n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et
+l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
+histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait
+rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts
+comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions
+dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui,
+on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme
+aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui,
+après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le
+pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167];
+et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était
+au moins à demi-voix.
+
+[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune,
+de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout
+mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT,
+même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de
+l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses
+extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans
+voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où
+l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens
+perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de
+nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force
+pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait
+oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je
+comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup
+cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit
+plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son
+amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain
+qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu
+tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour
+elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et
+l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit
+qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai
+ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa
+violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la
+résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a
+toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle
+aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une
+teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de
+l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
+adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
+d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc
+le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette
+femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
+contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]
+
+Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une
+impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
+de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à
+former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des
+gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et
+de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait
+ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet,
+Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme
+Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer,
+avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le
+regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il
+me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma
+pensée:
+
+--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?
+
+--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
+croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
+philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à
+promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a
+fait tant de mal.
+
+L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:
+
+--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux
+causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme
+instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous
+qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
+mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
+résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur,
+laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces
+mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...
+
+Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.
+
+--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me
+raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...
+
+--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
+joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter
+secours si j'oubliais quelque chose.
+
+Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant
+petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages...
+Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son
+histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit
+comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et
+doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le
+bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et
+nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de
+félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une
+secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment,
+après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la
+foudre à l'âge de soixante-dix ans!...
+
+[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et
+ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant
+de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.]
+
+--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
+formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
+toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
+J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un
+vieillard!... un isolement entier!...
+
+Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
+souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.
+
+--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se
+trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_!
+C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
+ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il
+me fit frémir aussi.
+
+Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré
+dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à
+la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en
+avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa
+chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son
+appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au
+lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire...
+livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats...
+À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement
+où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui
+connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en
+suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...
+
+--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations.
+Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était
+plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles;
+c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais
+seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour
+de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était
+horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur
+quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...
+
+Il tremblait...
+
+J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
+terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs
+victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le
+moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste
+patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...
+
+[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela
+m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
+pas perdu un mot.]
+
+Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de
+prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...
+
+--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une
+boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et
+d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au
+charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
+que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût
+toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
+pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
+payer la vie de son père!...
+
+Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement.
+Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait
+au plus haut degré...
+
+--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé
+vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé
+au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la
+République française, une et indivisible_.
+
+[Note 170: Juillet 1794.]
+
+--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
+Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
+détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La
+seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
+de bons avis.
+
+Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
+respectueuse.
+
+--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai
+dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même...
+J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé
+me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
+franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes
+penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez
+publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une
+de ses pages.
+
+L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être!
+dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font
+beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux
+vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9
+thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli
+toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là
+que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation
+de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien
+chère amie, je vous le proteste.
+
+[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le
+sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce
+que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie
+nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun
+doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet.
+Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction
+pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet
+horrible sujet.]
+
+--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour
+lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées
+par vous!
+
+--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que
+sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit
+mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de
+méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot
+comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite
+pièce de votre horrible drame.
+
+C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et
+écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre
+l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se
+rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu
+au point de ne plus oser sortir!
+
+Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine
+qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir
+que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir
+le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée
+où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment
+où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle
+journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées...
+Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris
+affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque
+grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du
+chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer
+à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que
+le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord
+que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent
+devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à
+ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots
+découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards...
+Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17
+germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les
+malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette
+pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le
+troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au
+peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu
+l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au
+moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et
+mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu
+puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...
+
+Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé
+Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès
+n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout
+ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de
+parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local
+de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et
+qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel
+il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La
+maison était immense, et la description qu'il faisait de son
+isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres
+solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les
+quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée
+par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des
+alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet,
+et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le
+danger avait fui.
+
+La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison
+s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans
+sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le
+terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré
+sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune
+homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements,
+de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le
+carreau, et souvent blessé par sa propre main!...
+
+[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune.
+Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa
+forte charpente.]
+
+Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre
+une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il
+avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un
+être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois
+ses accès se calmèrent.
+
+Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes
+de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre
+deux jours de son repos et même de sa vie!
+
+Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il
+était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué,
+cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement...
+Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme
+du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un
+papier qu'on avait apporté pour lui: c'était _une invitation de se
+rendre à sa section pour affaire qui le concernait_.
+
+En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris
+si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de
+malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait
+par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le
+temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section,
+tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce
+qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du
+courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en
+en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin
+d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était
+arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui.
+
+Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite:
+aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y
+avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet
+connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et
+fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se
+fit connaître. Alors le président lui dit:
+
+--Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité
+te le permet.
+
+--Comment te nommes-tu?--André Morellet.--Où es-tu né?--À Lyon.
+
+Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et le
+président répéta sa question: «Où es-tu né?...--Je vous l'ai dit, à
+Lyon.--_À Commune-Affranchie_[173] dit le président d'une voix
+tonnante...--L'abbé s'empressa de répondre: _À Commune-Affranchie_.--De
+quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton état enfin?--Je suis
+homme de lettres.» Les membres du comité se regardèrent; il était
+évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était qu'un homme de lettres:
+aussi le président, pour arriver à son but, lui demanda de nouveau de
+quoi il vivait.
+
+[Note 173: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.]
+
+Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait
+heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui
+avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur
+trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:
+
+RÉCOMPENSE NATIONALE.
+
+Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes
+de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux
+philosophes!
+
+Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du
+comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là.--Maintenant
+l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je
+ne me rappelle plus, le président dit à Morellet:
+
+--Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste
+depuis?...
+
+Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une
+expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente
+osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il
+prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait
+jamais, et n'était pas né plaisant.
+
+--Où étais-tu le jour de la mort du tyran?--À Paris.--Ah! _et où
+cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu
+mens.--J'avais un prieuré à Thimer, près de Châteauneuf, mais pas de
+maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieuré! Et qui te l'avait
+donné?--M. Turgot.--Oh! c'était un bon citoyen!... qui aimait le
+peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon enfant, dit le président à
+l'abbé Morellet; le comité est content de toi; tu peux te retirer
+_sans remords_...
+
+Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne
+s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment;
+mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer.
+
+Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à
+verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des
+membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri
+du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour
+obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est
+très-curieux pour l'histoire de cette époque.
+
+La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée _Gattrey_, logeait, en
+1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le
+jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre,
+et sachant qu'il était seul et propriétaire de la maison, elle fit
+des démarches pour entrer à son service, ou du moins être femme de
+peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour
+elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait entendue pérorer dans
+une petite cour attenant au jardin, et ses discours étaient ceux d'une
+furie et d'une mégère, non-seulement comme femme du peuple bavarde et
+méchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de
+l'abbé avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il
+est des choses impossibles. Cette femme, poussée par le refus de
+l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose qui était facile à cette
+époque. Elle quitta la section des Champs-Élysées, pour aller à celle
+de l'Observatoire. Là, parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_
+qui entouraient l'échafaud pour ajouter une douleur à celles qui
+abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la république à
+sa manière, en dénonçant et faisant périr _un aristocrate_. Par la
+même raison qui faisait entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle
+entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses
+souvenirs, arrangea des mots, en dérangea d'autres, inventa et forma
+enfin une accusation très-suffisante pour faire aller à la guillotine
+le pauvre Morellet, s'il eût été dans une plus méchante section. Il
+est merveilleux de voir comment la vie d'une famille était alors à la
+merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en
+rapportant qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle
+avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son
+importance, comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé,
+malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une
+maison solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses
+maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors
+exerçaient un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres
+jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et
+distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement
+habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***
+
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire des Salons de Paris (Tome 1); Author: Duchesse d'Abrantès</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by Laure Junot, duchesse d'Abrantès</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)<br />
+Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 1, 2012 [eBook #39331]<br />
+[Most recently updated: June 22, 2021]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***</div>
+
+<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br/>
+<span class="small">DES</span><br/>
+ SALONS DE PARIS</h1>
+
+<p class="center" style="line-height: 1.5em;">TABLEAUX ET PORTRAITS<br/>
+ DU GRAND MONDE,<br/>
+<span class="smaller">SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,<br/>
+ LA RESTAURATION,<br/>
+ ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I<sup>er</sup>.</span></p>
+
+<p class="center"><span class="small">par</span><br/>
+ LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.</p>
+
+<p class="center p2">TOME PREMIER.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="150" height="175" alt="Enseigne de l'éditeur." />
+</div>
+
+<p class="p2 center smaller">À PARIS<br/>
+ CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE<br/>
+<span class="smaller">DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,<br/>
+ PLACE DU PALAIS-ROYAL.<br/>
+ M DCCC XXXVII.</span></p>
+
+<h2>TABLE<br/>
+<span class="smaller">DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.</span></h2>
+
+<div class="toc">
+<ul>
+<li>&nbsp;<span class="ralign10">Pages.</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Introduction</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page3">3</a></span></li>
+
+<li>Salon de madame Necker
+<span class="ralign10"><a href="#page83">83</a></span></li>
+
+<li>Salon de madame de Polignac
+<span class="ralign10"><a href="#page215">215</a></span></li>
+
+<li>Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de
+ Paris
+<span class="ralign10"><a href="#page291">291</a></span></li>
+
+<li>Salon de madame la duchesse de Mazarin
+<span class="ralign10"><a href="#page335">335</a></span></li>
+
+<li>Les Matinées de l'abbé Morellet
+<span class="ralign10"><a href="#page361">361</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p2 center small">Paris.&mdash;Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, N<sup>o</sup> 12.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="250" height="136" alt="Une masure." />
+</div>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> INTRODUCTION.</h2>
+
+<p>C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la
+France, que l'<i>Histoire des salons de Paris</i>. Depuis une certaine
+époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et
+surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si
+longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la
+société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
+règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
+trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et
+des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
+sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand
+seigneur, <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le
+duc de Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs
+châteaux, étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de
+tous ces grands noms autour du trône lui donna plus que de la
+sécurité, il en doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut
+porté à la noblesse: elle n'eut plus dès-lors de ces grandes
+entreprises à conduire, qui mettaient en péril à la fois la tête des
+conspirateurs et le sort de l'État. Richelieu, avec cette justesse de
+coup d'&oelig;il qui lui fit voir le mal sous toutes ses faces, le
+conjura en appelant la noblesse au Louvre; mais il ne put l'empêcher
+de conserver ce qui était inhérent à sa nature, toujours portée à
+l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi que, même sous le ministère de
+Richelieu, on conspirait dans Paris chez les femmes de haute
+importance, telles que la princesse Palatine, madame de Chevreuse,
+madame de Longueville, et une foule de femmes toutes-puissantes par
+leur position dans le monde, leur esprit ou leur beauté... Avides de
+pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt qu'elles le comprirent,
+le moyen que le cardinal lui-même leur avait laissé. Elles régnaient
+avant dans une ville éloignée, un château-fort habité par des hommes
+dont le meilleur et le plus agréable <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> n'était souvent qu'un
+mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris, de ce lieu
+qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par tout le
+prestige de <i>la Société Parisienne</i>, de cette société qui si longtemps
+donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons parfaitement
+nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme. Ce fut alors
+dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une reine
+donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les Mémoires du
+cardinal de Retz, dans ce <i>livre-modèle</i>, qu'on peut reconnaître cette
+vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez l'abbé de Gondy
+lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le dans les détours
+qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir jusqu'à la duchesse,
+lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Vous le rencontrez
+ensuite dans les salons à peine organisés, avec M. de Beaufort, M. le
+duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous êtes admis aux secrets
+importants de l'époque.... Le salon de madame de Longueville, celui de
+Mademoiselle, de madame de Lafayette, <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> deviennent comme des
+clubs à une époque révolutionnaire. Gaston, mannequin de l'abbé de
+Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la Cour elle-même n'est
+plus qu'un instrument.</p>
+
+<p>Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
+amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et
+devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus
+tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries
+littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira
+sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les n&oelig;uds de
+ruban bleu<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de
+Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en
+même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
+politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
+uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
+de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
+théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais
+comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de
+Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
+Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> elle-même
+s'introduisit dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des
+poisons fut instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre
+ardente les premiers noms de France<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p>
+
+<p>Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le
+temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du
+pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,
+dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
+princesse Palatine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, ou par toute autre unie par le c&oelig;ur ou par
+l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,
+madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
+Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À
+mesure que le temps s'écoulait, cette société <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> élargissait sa
+base, et prenait une attitude plus imposante et plus formidable.
+L'hôtel de Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de
+Sévigné était redouté de ceux qu'on y jugeait.</p>
+
+<p>La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de
+Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
+par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
+ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour
+d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce
+qu'on nommait <i>la Société</i>, et ce dont on a complètement perdu le
+souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
+les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
+quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,
+les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne
+songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au
+travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout
+le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie
+amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était
+Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule
+aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Si on
+faisait un <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> poëme, c'était <i>l'art d'aimer</i>!... et d'autres
+platitudes semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de
+transition, et cette époque était le triomphe philosophique... Mais
+encore dans cette nouvelle régénération, bien que les travaux de
+plusieurs siècles eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce
+baptême de lumière, il dut subir l'influence de l'esprit du moment.
+L'institution des Académies avait été un autre bienfait de Richelieu,
+car avant lui, l'instruction publique se composait d'études
+scolastiques. L'établissement des Académies fut une époque lumineuse
+dans l'histoire de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des
+beaux-arts... Le dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la
+monarchie française; et ce fut dans les sociétés intimes, les salons
+les plus renommés par l'esprit de celle qui les présidait, que se
+formèrent de beaux esprits et que de beaux génies donnaient leur
+première lumière.</p>
+
+<p>À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses
+furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait
+donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques
+années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
+épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:
+les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps
+agréables, les bals, les comédies <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> de société surtout,
+devinrent les amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On
+trouvait dans ces distractions tout ce que l'amour pouvait donner de
+ses joies; on les demandait à ces réunions que nous avons nommées
+<i>Société</i>, et qui formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si
+longtemps de suivre comme modèle.</p>
+
+<p>Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus
+intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le <i>beau
+monde</i>. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier
+effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La
+poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut
+l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se
+mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la
+noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une
+association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science
+abstraite ne se plaise guère dans les palais.</p>
+
+<p>On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le
+<span class="smcap">XVII</span><sup>me</sup> et le <span class="smcap">XVIII</span><sup>me</sup>): c'est que la littérature n'a eu aucune
+influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance
+du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les
+grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la
+<span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité
+serait demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que
+des ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,
+sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que
+si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de
+J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,
+Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son
+caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses
+nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
+opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa
+vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
+rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première
+les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
+sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
+madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
+Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant
+de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens
+de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est
+remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus
+encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span>
+royal et l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la
+duchesse Jules de Polignac pour y souper <i>sans cérémonie</i>, et y faire
+de la musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une
+personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
+duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.
+Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été
+d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
+salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient
+à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les
+attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui
+ont combattu dans cette arène mémorable!..</p>
+
+<p>Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
+rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
+d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
+des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à
+mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il
+faut la prendre pour règle.</p>
+
+<p>Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
+celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans
+les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de
+Louis XV.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans,
+était toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes
+philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
+la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque
+l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,
+il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles
+d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
+aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante
+parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
+quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même <i>que,
+lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous
+qu'il ne croyait pas</i>. Je crois donc avec raison que la philosophie a
+amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.</p>
+
+<p>Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à
+Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et
+qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres
+confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la
+plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe
+asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de
+contentement que dans une <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> halle ouverte à tous les vents. Les
+hommes les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du
+Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,
+madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
+duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la
+plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du
+monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la
+foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou
+chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
+explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
+leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le
+temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.</p>
+
+<p>Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on
+professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame
+Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit
+comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense
+des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées
+libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,
+et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons
+étaient aussi <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> une arène où combattaient les philosophes et
+les économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et
+le fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des
+engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions
+étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était <i>lui</i>, c'était la
+<i>nature</i> qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants
+approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les
+écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
+commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit
+fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination
+délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées
+fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
+une dégénération complète, une corruption de m&oelig;urs qui tendait à la
+chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de <i>chanter</i> une
+pareille époque! Alors, on s'attacha à <i>connaître</i> et à faire
+<i>connaître</i> l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne
+philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV
+n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout
+un siècle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>! et que celui de <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Louis XV n'ait donné des poëtes
+qui méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième
+siècle a été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la
+vérité: après Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la
+France ne la remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait
+de poétique que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet,
+Bailly, Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance
+nationale...</p>
+
+<p>Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
+travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont
+l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les
+Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
+tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi
+nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
+des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et
+dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..
+jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une
+voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour
+exciter ou éprouver des <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> sensations inconnues!.. Il y a dans
+l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en
+dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
+différence à établir entre le magnétisme et le <i>mesmérisme</i>. Mesmer,
+homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de
+la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide
+desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je
+compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance
+autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette
+science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une
+science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en
+partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries
+du <i>sauveur du genre humain</i>, comme s'appelait <i>Mesmer</i> lui-même,
+voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle
+de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui
+toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
+résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
+le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
+Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.</p>
+
+<p>Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> étaient
+séparés en deux camps, comme quelques années avant, au temps des
+Gluckistes et des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt
+bien autrement vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux
+qui avaient une existence: les mesméristes et les académiciens se
+livrèrent à tout ce que cette lutte bruyante put inspirer des deux
+côtés. Toutefois Mesmer fut bien autrement en faveur auprès de ses
+partisans, que Gluck ne le fut jamais auprès des siens.</p>
+
+<p>Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle
+était, comme toutes les littératures en France, favorable à la
+conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les
+différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut
+suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément
+l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu
+obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le
+monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
+Révolution.</p>
+
+<p>Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des
+gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti
+religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en
+étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins
+très-sérieux, et amenait de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> sujets de discussion,
+aussitôt que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes
+se mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus
+de raison que c'était presque toujours une querelle de famille<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.
+Cette nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques
+pieux et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet
+d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
+scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti
+pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de
+Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le
+feu roi:</p>
+
+<p>«<i>Encore quarante jours, et Ninive sera détruite</i>!» disait ce nouveau
+prophète...</p>
+
+<p>Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de
+l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...</p>
+
+<p>Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Louis XV, disait
+encore: <i>Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute
+celui de se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!</i></p>
+
+<p>Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un
+roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et
+colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus
+remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,
+non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme
+homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son
+parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
+d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé
+Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet
+digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le c&oelig;ur ne
+respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement
+d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence
+chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec
+les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie
+des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de
+Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de
+Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> monsieur de
+Talleyrand, avec M. de Beaumont.</p>
+
+<p>C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses
+principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses
+bourreaux:</p>
+
+<p>«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
+vous voulez imposer à nos consciences!...»</p>
+
+<p>Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour
+y entendre tonner la parole de vérité.</p>
+
+<p>Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
+et d'agitation.</p>
+
+<p>Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
+calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
+ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus
+grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un
+contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les
+plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, elle voulut
+remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
+trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé
+se charger d'un <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une
+réputation mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.</p>
+
+<p>Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus
+excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le
+talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
+fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté
+bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
+pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
+nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
+M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il
+ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
+chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de
+Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les
+mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
+Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un
+<i>forum</i> où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des
+hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes
+choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y
+gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore
+arrivés au point <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> où nous nous voyons. Nous disputons
+aujourd'hui; alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les
+avis différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées
+dans leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna,
+et nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour
+lesquels il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de
+son adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la
+qualité de la personne avec laquelle il se trouve en différence de
+sentiments, crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà
+pour expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la
+bonne compagnie de Paris.</p>
+
+<p>Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de
+la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande
+influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission
+qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les
+deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,
+et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et
+exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
+qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
+très-important, parce qu'il explique les causes de la première
+secousse donnée à l'édifice de la société <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> des gens du monde,
+qui se trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.</p>
+
+<p>Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était
+contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
+suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le
+siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
+partis.</p>
+
+<p>À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:</p>
+
+<ul>
+<li>La Reine;</li>
+<li>Le comte d'Artois;</li>
+<li>Le duc d'Orléans;</li>
+<li>Le duc de Chartres;</li>
+<li>Le prince de Conti;</li>
+<li>La majorité des pairs du royaume;</li>
+<li>Le duc de Choiseul et sa faction;</li>
+<li>Le comte de Maurepas;</li>
+<li>La minorité du clergé janséniste et son parti;</li>
+<li>Les évêques philosophes;</li>
+<li>Une partie des gens de lettres.</li>
+</ul>
+
+<p><i>Parti des parlements établis par M. de Maupeou.</i></p>
+
+<ul>
+<li>Monsieur;</li>
+<li>Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire, et madame Louise, la religieuse carmélite);</li>
+<li>Le duc de Penthièvre;</li>
+<li>Le chancelier de France;</li>
+<li>La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu et le duc d'Aiguillon;</li>
+<li>Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;</li>
+<li>La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de Beaumont, archevêque de Paris;</li>
+<li>Les jésuites et leur parti;</li>
+<li>Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.</li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme
+Napoléon. Ce système de <i>fusion</i> qu'il regardait, justement, comme
+seul susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance
+qu'il le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire
+qu'un: car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps,
+voulant ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une
+catastrophe. Qu'on approfondisse les causes des combats que se
+livrèrent ces deux partis: c'était la liberté naissante se heurtant
+contre le despotisme; la religion contre la philosophie; l'autorité
+absolue contre l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les
+esprits de comprendre et de connaître le prix des <i>amalgames</i>
+politiques. Une telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout
+sauvé.</p>
+
+<p>Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en
+regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de
+fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
+a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:
+alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.</p>
+
+<p>Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner
+tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette
+fusion.</p>
+
+<p>Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> patrie pour
+jouir du repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de
+l'aristocratie, de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et
+de la république.</p>
+
+<p>Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de
+grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands
+chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la
+nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette
+transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.</p>
+
+<p>Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il
+appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
+et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en
+le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans
+la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être
+possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
+toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis
+dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de
+l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les
+deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
+entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
+la famille royale, et explique, quant à elle, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> l'inimitié
+qu'elle portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient
+odieux comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.</p>
+
+<p>Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.</p>
+
+<p>M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements
+exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre
+le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer
+une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit
+circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
+Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie
+s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher
+des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la
+France!...</p>
+
+<p>C'était donc avec la haine au c&oelig;ur et le ressentiment des injures,
+que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient
+chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
+dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les
+salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
+Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon
+goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps
+du moins <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés
+tout s'est effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses
+pénibles, et les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des
+relations, et surtout cette douce paix, condition la plus positive
+pour que la vie habituelle puisse être heureuse et légère à porter!</p>
+
+<p>Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
+riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre
+société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon
+régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour
+mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs
+femmes); madame de Sillery<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, madame de Simiane, madame de Condorcet,
+une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
+moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,
+madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
+d'&oelig;il et d'un signe de main les opérations les plus importantes.
+Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la
+protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,
+qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> cause de
+la Cour et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait
+tous les soirs et que la Reine présidait <i>elle-même</i>, était le rival
+de celui de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et
+plus aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus
+spirituel, comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou,
+l'abbé de Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit
+et la grâce toute française faisaient de son salon un lieu charmant de
+causerie, car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce
+du langage<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
+
+<p>J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
+celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de
+madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
+de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
+secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
+ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles
+devaient éprouver.</p>
+
+<p>Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
+encore un motif de disputes et <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de conversations animées. Le
+parti de M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans
+l'origine un homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile
+dans son intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa
+s&oelig;ur, ce qui, à une époque où les femmes avaient un crédit et un
+empire qui leur donnaient encore une sorte de puissance apparente, si
+elle n'existait pas au fond, était d'une assez grande importance.
+Madame de Cassini, jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de
+la Guerre, et militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis
+XV <i>avait rejeté</i> le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à
+être présentée à la Cour, était s&oelig;ur du marquis de Pezay, dont le
+nom est presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui
+pourtant fut d'une haute importance dans nos affaires politiques,
+puisqu'il est positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci
+doit être rapporté maintenant pour donner une idée des premières
+années du règne de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la
+seconde époque de mes <i>Salons</i>.</p>
+
+<p>Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première
+jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...
+Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint
+roi, il aurait cependant voulu parler <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à chaque personne qu'il
+rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de
+chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
+le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: <span class="smcap">Resurrexit!</span> «Quelle
+belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...</p>
+
+<p>Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais
+cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
+donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
+de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
+dans l'âme au lieu de donner la paix.</p>
+
+<p>C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI
+lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
+avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant
+aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une
+partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous
+la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de
+commerce<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et
+M. Pitt ne croyait pas encore autant à <i>notre tendre et constante
+amitié</i>. Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions
+étaient admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!</p>
+
+<p>Un ami de Dorat, nommé <i>Masson</i>, jeune homme ayant de l'esprit et même
+au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait
+croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on
+l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
+s&oelig;ur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était
+belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour
+de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le
+Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez
+laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
+Cassini, en écrivant de sa main:</p>
+
+<p>«<i>Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
+présentée.</i>»</p>
+
+<p>Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> elle sut le
+garder pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de
+Dorat, qui un jour prit le titre de marquis de Pezay<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Il avait une
+jolie figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de
+sa s&oelig;ur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la
+Cour; il avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien
+dans sa vie des circonstances qui pouvaient être par lui mises en
+&oelig;uvre, et le mener à un état heureux: mais son ambition voulait un
+grand pouvoir; il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut
+longtemps ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des
+madrigaux, tout cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se
+mêlât de corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que
+l'homme ambitieux avait prêté à celui qui <i>voulait être</i> poëte; car
+l'ambition est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme
+sente ses facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne
+peut être froide.</p>
+
+<p>Les <i>soirées helvétiques</i> ou <i>helvétiennes</i> furent <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> beaucoup
+vantées dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de
+M. de Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être
+fameux, monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne
+dépassait pas alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de
+finance n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances
+avec la noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie
+comme à nos coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker
+de Genève n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son
+hôtel assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait
+gagnée dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant
+une grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public...
+Son caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une
+époque où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant
+Napoléon, qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions,
+sans trop savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait
+deux millions qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.</p>
+
+<p>M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,
+les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...
+d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.
+<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire
+connaître en innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à
+Joseph II, à tous les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne
+chance; Frédéric prit de l'humeur même, et lui répondit:</p>
+
+<p>«<i>Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un
+vieux roi.</i>»</p>
+
+<p>Frédéric aurait pu ajouter <i>comme moi</i>, car il y avait à cette époque,
+en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un
+enfant.</p>
+
+<p>M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté
+étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par
+elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;
+il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.</p>
+
+<p>Un garçon des petits appartements, nommé <i>Louvain</i>, fut gagné à prix
+d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le
+plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces
+sortes de lectures.</p>
+
+<p>Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à
+attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait
+admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait
+aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> par
+son contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.</p>
+
+<p>Dans cette lettre, qui n'était <i>point signée</i>, on proposait au Roi
+(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son
+avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur
+l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
+tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du
+Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,
+conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au
+milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et
+presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
+cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de
+la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur
+l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture
+jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un
+second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un
+samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première
+et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il
+était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
+riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait
+également les personnes les plus remarquables de Paris et de
+Versailles, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> qu'il était agréable aux femmes les plus
+recherchées et les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi
+qu'il l'aimait comme son souverain et puis comme l'homme le plus
+parfait de sa cour... Il assurait ne vouloir <i>rien</i> pour lui... Il
+communiquerait ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur
+de se trouver en relation avec le meilleur et le plus digne des
+maîtres. Tous les samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au
+Roi un numéro de sa correspondance... Si cet arrangement convenait au
+Roi, l'auteur de la lettre le suppliait humblement de tenir son
+mouchoir à la main d'une manière qui le lui fît distinguer, pendant le
+moment de l'élévation, le lendemain à la messe, et de le quitter après
+l'élévation du calice, pour témoignage que l'auteur de la lettre ne
+déplairait pas en continuant sa correspondance. Il finissait en
+assurant Louis XVI qu'il lui donnerait des détails <i>positifs et
+intimes</i> sur les princes contemporains, les grands du royaume, les
+parlements, les ministres, les évêques des deux partis, les
+intendants, les gens de lettres; enfin il assurait au Roi qu'il le
+ferait assister, comme dans une loge grillée, aux sociétés les plus
+recherchées de Paris, dont il lui importait surtout de connaître, à
+cette époque, l'esprit et les sentiments intimes. C'était enfin un
+ministre de plus qu'avait le Roi, un lieutenant de <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> police, un
+M. de Sartines, et sans qu'il lui en coûtât rien.</p>
+
+<p>On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la
+recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût
+moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait
+qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet
+d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
+connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
+annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au
+ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se
+trouvèrent exactes.</p>
+
+<p>Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut
+en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le
+lui ordonna comme voulant être obéi.</p>
+
+<p>Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la
+première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi
+importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en
+effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
+découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de
+nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas
+découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span>
+l'incognito, et voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait
+qu'elle n'était plus douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi
+sut enfin que son correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au
+moins, ce que son mystère prolongé lui faisait mettre en doute.</p>
+
+<p>Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes
+espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
+Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
+curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
+C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
+ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
+plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
+opposait une autre écrite également pour le roi <i>lui seul</i>... Mais
+elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
+moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
+l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
+la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
+daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
+travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
+enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
+inconnu, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec
+lui, au grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le
+Roi, charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton
+parfait de M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet...
+Là, il causa de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce
+temps, il lui dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui
+lui-même sera ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce
+paravent.» Le marquis obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>,
+qui, alors vieux et presque toujours malade, ne venait que pour
+satisfaire son ambition en ce qu'il paraissait conserver par là une
+ombre de grand pouvoir.</p>
+
+<p>«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
+vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
+ministre d'un ton grondeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> vous savez
+qu'elle est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec
+l'auteur.»</p>
+
+<p>Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
+de Maurepas.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.</p>
+
+<p>Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
+celle du Roi.</p>
+
+<p>«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
+profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
+est mon parrain.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
+Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
+chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
+l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
+avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
+regardait comme trop enfant pour lui <i>confier la rédaction<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> d'un simple rapport</i>. M. de Maurepas dissimula, mais la
+blessure avait été profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M.
+de Pezay était poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant
+il trouva des sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le
+Roi. Mais lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le
+remettre chez lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune
+homme ambitieux et favori avec toute la haine impuissante du vieillard
+ambitieux sans pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le
+Roi! vous! vous!»</p>
+
+<p>Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
+quelque chose!</p>
+
+<p>M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
+deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
+lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
+de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la <i>cajolerie</i> même dans
+les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
+absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
+recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
+après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas
+était ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain
+que tout ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour
+lui-même, M. de Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à
+tromper, et une fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête
+lancée. Aussi, quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où
+M. de Pezay discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le
+faire avec madame de Maurepas, il dit avec aigreur:</p>
+
+<p>«<i>Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
+moi, si nous le lui permettions.</i>»</p>
+
+<p>C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
+ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout <i>un compte rendu
+des conversations de Paris dans les salons les plus influents</i>, qui
+détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
+pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
+l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé <i>beau monde</i>,
+non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
+lui racontant <i>minutieusement</i> toutes les conversations du monde
+élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
+donnant d'autres relations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir
+les fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
+faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
+l'exécution. Il était <i>très-intimement lié</i> avec madame la princesse
+de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
+Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
+et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
+remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
+titre de <i>Mémoires de Maillebois</i>. Ce n'est, du reste, qu'une
+compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, ce
+qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
+utilement; mais depuis ce moment <i>je crois</i> que nous avons fait mieux.</p>
+
+<p>Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
+Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
+Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
+peine qu'il avait prise en faveur d'un roi <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> de France. Il fut
+nommé inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de
+60,000 fr., et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000
+fr., faite par son père.</p>
+
+<p>Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
+Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
+dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
+l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de <i>faire</i> ou de se
+procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
+guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. M. de
+Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
+on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
+et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
+comptant!...</p>
+
+<p>J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
+donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
+un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
+moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
+Necker au contrôle-général, celui-ci allait <i>lui-même</i> apprendre le
+résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il
+<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> se tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
+mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.</p>
+
+<p>À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
+Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
+nomination d'un protestant:</p>
+
+<p>«<i>J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
+si vous voulez payer la dette de l'État.</i>» Taboureau des Réaux, ne
+voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
+fut acceptée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
+faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
+faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
+personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
+qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.</p>
+
+<p>La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> à
+aucune autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il
+portait habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme
+extraordinaire de son visage, dont les traits fortement prononcés
+n'avaient aucune douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui
+sentaient énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse
+à une démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son
+regard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a> avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée
+par une attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos
+dans sa contenance. Quant à son talent, il en avait un positif<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et
+pour ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient
+également positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
+instructions, n'en repoussait aucune, <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> et accueillait tous les
+mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
+amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
+indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
+voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
+contrôle-général.</p>
+
+<p>Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
+révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
+un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
+et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
+sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
+Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
+Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
+aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
+surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
+l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
+des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
+sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
+était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
+estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
+pas une <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser
+les ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans
+impartialité. M. de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>,
+chef du parti, c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M.
+Necker, ne mettait aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux
+qui le lisaient donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit,
+écrivain éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir
+raison sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la
+dague au point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout
+entière.</p>
+
+<p>Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
+ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
+vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
+exister dans un autre temps que dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il détruisait
+au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
+doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
+points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
+on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
+critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
+<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une
+affectation de vertu et des accès de morale qui font dire avec
+Saint-Lambert:</p>
+
+<p>«<i>Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
+m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
+des hommes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.</i>»</p>
+
+<p>Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
+perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
+miroir.</p>
+
+<p>M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
+souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
+mais il y avait en France cinquante familles de la haute
+magistrature<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> qui se regardaient comme les gardiennes de ses
+coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
+de l'habitude <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait
+pour conserver ses anciennes coutumes intactes.</p>
+
+<p>L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
+devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
+avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
+probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
+l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
+répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
+de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
+qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
+louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
+on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
+injurié.</p>
+
+<p>Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M.
+Necker les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie;
+mais enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce
+qu'on lui reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe
+qui ne possède rien pour la défendre contre celle des
+propriétaires!... la question immense enfin des prolétaires!... «<i>Que
+devons-nous bientôt voir?</i> disait M. de Meilhan chez M. de Calonne.
+<i>Les scènes des deux Gracchus!...</i>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à
+M. Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
+délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
+ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
+retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
+conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
+ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
+ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.</p>
+
+<p>Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
+qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
+prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il
+n'y fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le
+nombre des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore
+cinquante ans après les paroles sages et lumineuses de
+l'administrateur qui voulait retrancher du corps de l'état cette
+partie malade qui altérait le reste!... et nous venons de le faire!...</p>
+
+<p>L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
+mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
+trouver les esprits prévenus pour eux et contre le
+directeur-général<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Ce qu'il avait fait pouvait être bien
+pour le service du Roi; mais <i>tous les malheureux qui étaient
+réformés, comment M. Necker s'en excuserait-il?</i>... Madame Necker dit,
+en apprenant ce mot:</p>
+
+<p>«<i>En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
+dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
+Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
+veut plus qu'ils volent!...</i>»</p>
+
+<p>Les réformes<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a> furent faites, dit-on, sous la direction de madame
+Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
+que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
+c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
+M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
+M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
+davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
+que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> était
+puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
+ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
+joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
+lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
+leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
+importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
+commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
+plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
+toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
+faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
+Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
+quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
+faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
+faciles à influencer.</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
+d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
+conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
+tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
+tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
+qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
+le naturel des rois est <i>oublieux</i>, celui de <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> M. de Pezay
+était présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le
+Roi, ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
+intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
+compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
+fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
+Pezay, lieu dont il avait pris le nom<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>... Ce courrier lui fut
+envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
+frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
+envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
+dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
+enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
+malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
+réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
+avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
+d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
+était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
+réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
+il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
+ami!... <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa
+chambre, lui remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M.
+Necker... Le marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé
+sur son lit! M. Necker lui demandait avec instance de lui <i>renvoyer</i>
+ou <i>de brûler</i> à l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers,
+<i>même insignifiants</i>!... Deux heures après, un autre courrier entrait
+dans la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui
+venait, par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la
+correspondance de M. de Pezay avec le Roi!...</p>
+
+<p>Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
+Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
+éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
+vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
+de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
+&oelig;uvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de
+son caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
+paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
+ministre genevois, <i>l'étranger</i>, <i>l'intrus</i>, <i>le ministre romanesque</i>,
+ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
+attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> en public avec
+assez de véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était
+celui des ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
+marmottait en ricanant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>: «Je doute moi-même de la bonté de mon
+choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
+grands mots; et puis quand j'ai éloigné <i>la turgomanie</i>, voilà-t-il
+pas que je tombe dans <i>la nécromanie</i>!...</p>
+
+<p>Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
+connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
+Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
+Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
+qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
+cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
+ordinaire.</p>
+
+<p>Madame Necker<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a> était née à Genève, d'un ministre protestant, dans
+le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
+tous les <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> ministres de sa communion en Suisse; cependant,
+malgré son peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui
+pouvait lui en servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un
+fils; elle apprit le latin, le grec, et devint habile dans les plus
+fortes études. Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux
+l'appela auprès d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son
+fils. C'est dans la maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la
+connaissance de <i>Suzanne Curchod</i>. Il était lui-même, alors, dans une
+position qui, certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même
+bien avant d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors
+comme commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard,
+parce que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre
+en ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
+fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
+secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
+elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
+remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
+lui...</p>
+
+<p>«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
+Cependant, si tu le désires, je refuserai.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie...
+Puis, relevant sa tête:</p>
+
+<p>«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
+bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
+Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
+heureux... je tâcherai de glaner après vous...»</p>
+
+<p>Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
+avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
+pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
+de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
+que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
+quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
+un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
+fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
+une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
+parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
+charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
+lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
+elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
+personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> de
+s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
+pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
+de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
+humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
+toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
+recueil de ses <i>pensées</i> et de ses <i>traits</i>. Parmi ces derniers, il
+s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
+moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
+par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
+c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
+lisant ses <i>Souvenirs</i>. Son mari en était fier, et il avait raison...</p>
+
+<p>Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
+et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
+<i>pesante</i> dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
+trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
+piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
+ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
+J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
+d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
+intime:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> «.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas
+dit à M. de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je
+vous dois compte de <i>votre bien</i>, et j'ai droit de me plaindre du
+silence que vous gardez sur le <i>mien</i>. Je souffre toujours, mais il me
+semble, comme dit M. Dubucq, <i>que tout sert en ménage</i>.»</p>
+
+<p>Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
+douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
+ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
+ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
+lettre:</p>
+
+<p>«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
+conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
+dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? <i>Ah!</i>
+dit-elle, <i>j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
+lui-même.</i>»</p>
+
+<p>«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
+l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
+auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
+reçu.&mdash;Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
+passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que
+l'esprit de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre
+qu'on est heureux de la joie d'autrui.</p>
+
+<p>Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
+que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
+toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
+puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
+c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
+Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
+religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
+refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
+jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
+joie.</p>
+
+<p>«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
+car je lui offrirai, avec le mien, un noble c&oelig;ur pénétré de sa
+divine bonté!...»</p>
+
+<p>Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
+sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
+Roi les réformes les plus fortes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. M. le prince de <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span>
+Condé<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a> fut atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes
+les plus graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait
+plaisamment: «Que voulez-vous? ce Genevois est un <i>faiseur d'or</i>; il a
+trouvé la pierre philosophale.»</p>
+
+<p>M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
+Montauban, et l'emprunt se faisait.</p>
+
+<p>«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
+la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
+de quelques charges.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
+intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
+trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
+le même jour...»</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
+la lutte devait être un triomphe <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> pour les princes: mais la
+défense du ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire,
+<i>comme Érostrate, en brûlant la monarchie</i>, M. Necker ne répondit à
+ces attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
+mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
+Necker vulnérable, et la blessure alla au c&oelig;ur... ce passage
+concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
+d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
+action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
+parallèle de Law et de M. Necker.</p>
+
+<p>On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
+se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
+Sartines<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> de <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> prévarication, et il fut renvoyé dès le jour
+même du ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de
+police.</p>
+
+<p>Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
+accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.</p>
+
+<p>«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
+chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
+du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»</p>
+
+<p>M. Necker fut inflexible.</p>
+
+<p>«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
+demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
+plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
+tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
+est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
+ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
+hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
+succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
+désigné.»</p>
+
+<p>M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
+de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> en radotant un peu<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, parce que, comme disait M. Necker,
+tout a une fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du
+renvoi de M. de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame
+Necker, il publia son fameux <i>compte rendu</i>. C'est un des événements
+les plus remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le
+comte d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur,
+appela ce travail <i>un conte bleu</i>, parce que la brochure était
+recouverte en papier bleu: ce <i>tocsin</i>, qui devait sonner l'heure du
+malheur, ne fit rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi
+était juste; il lut la brochure, et ne fit pas même attention à ce que
+lui dit son frère contre le directeur-général. Ses affaires prirent
+même un autre aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec
+lui: <i>Chute du Mentor</i>!... car M. de Maurepas, malgré son esprit
+aimable, et tout homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre
+trop longtemps dans une place dont tant d'autres voulaient...</p>
+
+<p>Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
+plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
+figurer <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la
+comtesse de Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul,
+le duc de Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot,
+et tant d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le
+temps où le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où
+se jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
+salons alors dirigeaient <i>l'opinion publique</i>.</p>
+
+<p>Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
+qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
+principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
+protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
+mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
+Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
+de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
+présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
+M. Necker dit au Roi:</p>
+
+<p>«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
+digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
+femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
+obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
+quelques amis tels que <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> monsieur le maréchal... mais je crains
+que ce nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de
+Dieu, ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces
+femmes sans pudeur qui osent rire de ses souffrances<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>!!! Ces mêmes
+grands seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire,
+devraient se rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis
+<span class="smcap">VINGT-HUIT ANS</span> M. le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était
+enfermé au château de Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de
+l'espèce humaine, dans le cachot où le malheureux était enseveli,
+résolut à elle seule, faible femme, de le sauver, ou du moins de le
+soulager!... Elle part pour Ham, s'informe de M. de Lautrec, et
+parvient enfin jusqu'au tombeau où l'infortuné gisait sur la paille
+presque sans vêtements, n'ayant enfin que ses cheveux et sa barbe pour
+couvrir sa poitrine et ses épaules!... Entouré de rats et de reptiles,
+seuls compagnons de sa captivité, M. de Lautrec était au moment de se
+détruire, car son état était insupportable, lorsque madame Necker, par
+ses soins, sa <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> bonté vraiment angélique, parvint à faire
+adoucir la captivité de M. de Lautrec: il put vivre, du moins, et
+bénir la femme généreuse qui, lui étant étrangère et parfaitement
+inconnue, a su le faire sortir de l'enfer où il gémissait.</p>
+
+<p>«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
+la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
+suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
+trésor que Dieu vous a confié.»</p>
+
+<p>Cette conversation fit du bien au c&oelig;ur de M. Necker...; c'était
+<i>bien le Roi</i> dans de pareils moments!... mais ils étaient
+malheureusement trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient
+l'effet que les précédents avaient produit. Un matin madame Necker
+entra chez son mari avec un visage serein, mais plus solennel qu'à
+l'ordinaire: «Mon ami, lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter
+contre des factions sans cesse renaissantes? voulez-vous être la cause
+de la mort d'un homme, vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh
+bien! hier une querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et
+les deux antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
+multiplient... les avez-vous comptées?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> M. Necker fit un signe négatif.</p>
+
+<p>«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»</p>
+
+<p>M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:</p>
+
+<p>«Les amis de Turgot;</p>
+
+<p>«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>;</p>
+
+<p>La haute finance;</p>
+
+<p>La finance subalterne;</p>
+
+<p>La haute administration;</p>
+
+<p>Les propriétaires privilégiés;</p>
+
+<p>Les anciens favoris du roi;</p>
+
+<p>Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;</p>
+
+<p>Les ministres vos confrères;</p>
+
+<p>Et M. de Maurepas.</p>
+
+<p>Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
+gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
+pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
+doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
+retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
+<span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris
+de ce peuple qui t'aime me vont au c&oelig;ur!.. Mon bien-aimé, il faut
+avoir un amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi!
+Mais je sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! <i>Je sens que
+tu es mon idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le
+seul objet de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher
+d'avoir donné à de vains plaisirs des jours que le devoir et la
+tendresse t'avaient consacrés! Souffre que je sois auprès de toi
+l'interprète fidèle de la voix générale ...... Viens regarder ton
+image dans un c&oelig;ur qui ne fut qu'à toi, qui ne fut jamais rempli
+que par toi, viens y lire le tableau, ineffaçable de tes rares vertus,
+et le garantir de tes propres inquiétudes!... Que ce c&oelig;ur, qui ne
+t'a jamais trompé, t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à
+la calomnie de troubler des destinées que tes éminentes vertus ont
+rendues si belles.</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>»</p>
+
+<p>Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France <i>l'opinion publique</i>
+est une puissance à <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> nulle autre pareille. Cette puissance
+n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne
+la comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
+savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...</p>
+
+<p>À l'époque de madame Necker, <i>l'esprit de société</i>, le besoin de
+réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
+élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
+comparaître. Là, <i>l'opinion publique</i>, comme du haut d'un trône,
+prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
+réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. <i>L'empire de
+l'opinion</i>, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
+femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
+qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
+les rédigeait, et son c&oelig;ur, toujours à côté de son esprit,
+empêchait que celui-ci ne prît une fausse route.</p>
+
+<p>En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
+publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
+XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
+exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
+l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span>
+<span class="smcap">L'OPINION PUBLIQUE!</span>... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
+il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
+cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
+particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
+et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
+une sorte de respect pour la <i>parole du monde</i>. On veut se soumettre à
+sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
+applaudissements font battre le c&oelig;ur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
+quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
+avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
+de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
+contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
+mépris.</p>
+
+<p>Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
+l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
+les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
+disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
+dirai que cela <i>n'est pas vrai</i>. Nul sous le ciel n'est invulnérable
+sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
+dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
+et bien brûlant... <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et lorsque le c&oelig;ur d'un homme en est
+venu à ce point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est
+qu'alors ce c&oelig;ur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est
+plus qu'une pâture indigne de l'insulte.</p>
+
+<p>À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
+y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
+qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
+nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
+finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
+partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
+M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
+Gouvernement recevait de l'opinion publique.</p>
+
+<p>Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
+conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
+d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
+jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
+que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
+victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker <i>est renvoyé</i>. M. de
+Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
+l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
+<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la
+brutalité d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse
+exquise, que le Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres,
+<i>M. de Castries excepté</i>, donnent la leur si M. Necker demeure au
+ministère. M. Necker sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu
+<i>qu'il l'a insulté</i>, comme s'il dépendait de vouloir insulter pour
+atteindre quand on est haut placé! M. Necker regarde avec pitié le
+vieillard, impuissant dans sa haine comme dans son pouvoir d'homme
+d'état; il lui dit seulement que les coffres sont pleins et qu'il a
+accompli ses promesses. Et le lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un
+petit billet de deux pouces et demi de large sur trois pouces et demi
+de haut, contenant ce qui suit, sans vedette ni titre:</p>
+
+<p>«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
+pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
+ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
+souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
+zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.</p>
+
+<p class="right10 smcap">«Necker.»</p>
+
+<p>M. Necker reçut des visites de condoléance de <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> M. le prince de
+Condé et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
+Chartres.</p>
+
+<p>«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.</p>
+
+<p>À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
+dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
+pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
+proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
+publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
+de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
+là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
+Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
+M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
+mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
+de Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a> (Joly), le
+marquis de Castries<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, le comte de Ségur<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, M. Amelot<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, M. de
+Vergennes<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>, cette <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> réunion d'hommes, se comprenant mal, ne
+s'aimant pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de
+ministre, et M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du
+départ de M. Necker, l'anarchie se mit dans le département des
+finances... et dans tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu
+de ce conflit de passions personnelles et d'agitation publique?... Il
+voyait, sentait le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en
+vint au point de ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M.
+de Castries se rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère,
+et à son tour le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le
+voulait bien; hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de
+voix négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné
+du ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
+position désastreuse.</p>
+
+<p>Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
+Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
+en <i>violant l'étiquette</i>. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
+prévalurent de <span class="smcap">CETTE FAUTE</span>: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
+Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
+à M. de Vergennes, dans laquelle il parle <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de M. Necker d'une
+manière outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un
+homme qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années,
+surtout lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et
+de son attachement?...</p>
+
+<p>«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
+Mareuil!»</p>
+
+<p>En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
+sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
+voudrait faire de mon royaume une <i>république criarde</i> comme est leur
+ville de Genève...»</p>
+
+<p>Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
+préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
+choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
+cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
+faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
+souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.</p>
+
+<p>Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
+faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
+faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
+étaient puissants..., comment ils pouvaient <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> <i>et comment ils
+faisaient</i>. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
+arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
+tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
+grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
+eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
+auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
+majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
+les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
+songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
+dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
+société jusque dans ses bases.</p>
+
+<p>Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
+contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
+cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
+pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
+lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
+grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
+dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
+Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
+madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span>
+comparaient à Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était
+probablement pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui
+envoyait sa démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il
+pouvait. Le vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne,
+successeur de M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter <i>lui-même</i> à
+M. Necker l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant
+le choix du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer
+au contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
+contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
+et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
+plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
+accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
+Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
+lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
+milieu du c&oelig;ur, et la blessure était de telle sorte que la main
+seule qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la
+plaie s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en
+mêla: le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres.
+Enfin la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
+Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
+que jamais, <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que
+des douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place.
+Partout déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la
+place de contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> SALON DE MADAME NECKER.<br/>
+<span class="smaller">1787.</span></h2>
+
+<p>Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
+un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
+jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
+souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
+traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
+Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
+mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
+confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
+anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
+une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
+femme <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était
+celui du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où
+l'ardeur animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
+l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
+connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
+leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
+dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
+Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
+femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
+l'amour-propre par celles du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
+aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
+Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
+nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
+rendait son timbre encore plus doux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
+moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>;
+<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose?
+Qu'est-ce que M. de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer
+à madame de Pons, <i>lui</i> qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui
+montrerait-on la tour de porcelaine de Pékin?</p>
+
+<p>Madame Necker sourit.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
+autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
+le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
+un cèdre du Liban!&mdash;Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
+un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
+tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
+qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
+et touchant ce qu'il cherchait de l'&oelig;il et de la main: Le voilà, le
+voilà!&mdash;Quoi donc?&mdash;Eh! le cèdre&mdash;Et où cela?&mdash;</p>
+
+<p>C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!</p>
+
+<p>Vous jugez des rires de madame de Pons.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
+quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
+amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
+amené <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> que des résultats heureux, et n'a produit aucun
+résultat fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai
+pas autant, et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
+Malesherbes!...</p>
+
+<p>Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
+étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
+faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
+le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
+contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
+car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
+qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
+en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
+déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
+petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
+apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
+une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.&mdash;Voulez-vous me
+donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
+paysan; je vous donnerai pour boire.</p>
+
+<p>Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
+faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
+le premier <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> président, en regardant alternativement lui et sa
+redingote:</p>
+
+<p>&mdash;Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
+êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.</p>
+
+<p>Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
+sa chemise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
+sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...</p>
+
+<p>&mdash;Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...</p>
+
+<p>&mdash;Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
+du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...&mdash;La patience de M.
+de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
+commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
+de lui.&mdash;Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
+demanda-t-il au paysan?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...</p>
+
+<p>M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.</p>
+
+<p>Il dit ce mot d'<i>affaires</i> avec un ronflement <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> dans la voix
+qui annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont vos <i>affaires</i>?... Peut-on vous le demander, si cela
+peut se dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
+ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
+beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
+J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
+prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
+comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
+n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
+président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
+v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
+n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
+protections, la justice marche toujours.</p>
+
+<p>Monsieur de Malesherbes ne riait plus...&mdash;Pourquoi dites-vous cela?
+Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
+l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.</p>
+
+<p>Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
+non. M. de Malesherbes répéta sa question.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> &mdash;Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son <i>nouvel
+ami</i>, mais je le crois...</p>
+
+<p>Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
+vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
+glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
+paysan se mit à rire...</p>
+
+<p>&mdash;On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
+chemins... ça vous accoutumera...</p>
+
+<p>Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
+château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
+où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
+gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
+joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
+aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
+et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner <i>pour qu'il
+parlât au premier président</i>... En me racontant toutes ces scènes ce
+matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
+extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
+s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
+reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
+se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
+détresse, en regardant <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> les éclaboussures qu'avait faites sa
+malice sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par
+M. de Malesherbes...</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
+faire rendre justice s'il y a lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
+sûr d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
+un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
+enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
+peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
+la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
+et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
+aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
+désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
+malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
+l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
+Malesherbes est vraiment bien singulier<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> <span class="smcap">Un Valet de chambre</span> <span class="small">annonçant.</span></p>
+
+<p>Madame la duchesse de Lauzun<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, madame la princesse de Monaco!</p>
+
+<p>Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
+douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
+canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
+Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
+monde, elle fut embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
+le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
+vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
+de vos bontés pour moi.»</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> MADAME NECKER, <span class="small">avec un accent plus affectueux
+qu'habituellement.</span></p>
+
+<p>Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
+j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
+ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
+La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
+dire ce qui se trouve dans ce cahier.</p>
+
+<p class="place20">(M. de la Harpe s'incline.)</p>
+
+<p class="scene"><span class="smcap">Tous les Hommes</span>, <span class="small">avec empressement.</span></p>
+
+<p>Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">très-embarrassée, se penchant vers madame
+Necker, lui dit très-bas:</span></p>
+
+<p>Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
+elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
+vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
+d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER <span class="small">la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
+M. de La Harpe:</span></p>
+
+<p>Aussi bonne que belle!...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">qui causait avec le marquis de
+Chastellux, se levant.</span></p>
+
+<p>Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
+crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
+Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
+se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
+ses commandements?</p>
+
+<p class="scene">LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">étendant la main vers lui.</span></p>
+
+<p>En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
+madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">allant à elle, la baise au front. La princesse
+s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
+blonde<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a> se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
+répand une odeur embaumée dans la chambre.</span></p>
+
+<p>Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
+cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans
+ses bras, et les regardant toutes deux:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> des
+suaves odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une
+jolie femme prononce l'éloge d'une autre.</p>
+
+<p>On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
+velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
+flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
+la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
+l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
+M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
+Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
+jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
+pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
+magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
+puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
+d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
+rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
+Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
+<i>un &oelig;il</i> de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
+parsemée de petites roses...</p>
+
+<p>Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">allant vivement à M. de Buffon.</span></p>
+
+<p>Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...</p>
+
+<p class="scene">M. LE COMTE DE BUFFON, <span class="small">après lui avoir baisé la main.</span></p>
+
+<p>Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
+que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (<i>Il s'incline
+très-bas devant les deux jeunes femmes.</i>) Madame la princesse de
+Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>?</p>
+
+<p class="place20">(Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,
+ et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
+ s'inclinant profondément.)</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> MADAME NECKER.</p>
+
+<p>J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
+trop longue course à pied?</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> M. DE MARMONTEL.</p>
+
+<p>Traverser les Tuileries seulement, madame.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>C'est encore beaucoup.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> M. DE BUFFON.</p>
+
+<p>Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
+jambes...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il
+n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
+aussi bien.</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Ah! aussi bien!</p>
+
+<p class="place20">(M. de Buffon sourit sans parler.)</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Mais...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> MARMONTEL.</p>
+
+<p>Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de
+Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p>
+
+<p class="scene">M. DE BUFFON, <span class="small">d'une voix égale et douce</span>.</p>
+
+<p>Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand
+homme<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>!</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Et notre éloge?</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">d'un ton caressant</span>.</p>
+
+<p>Pas aujourd'hui...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...
+et <i>je veux</i> que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
+l'être.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> LA PRINCESSE DE MONACO.</p>
+
+<p>Je suis prête!...</p>
+
+<p class="place20">(Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la
+ cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par
+ cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
+ étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la
+ santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de
+ France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du
+ baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du
+ contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker
+ s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en
+ toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
+ lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant
+ et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël
+ s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
+ l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)</p>
+
+<p>M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
+était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier
+de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,
+quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la
+femme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a> en lui; ni angles, ni n&oelig;uds, ni de ces <i>pattes d'oie</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>
+qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> son
+&oelig;il était admirable; il y avait dans son regard une douceur
+infinie, et puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de
+ses longues études et d'une connaissance intime du c&oelig;ur humain, qui
+lui donnaient une gravité douce échappant aux calculs matériels de la
+terre, et n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons
+partie sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard <i>attentif</i>, on
+trouvait, dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la
+force créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les
+hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
+très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de
+sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son
+regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait
+dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et
+replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment
+gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande
+harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
+qui lui seyait.</p>
+
+<p>Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni
+grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait
+pour rendre cette physionomie imposante par tout ce <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> qu'elle
+exprimait en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce
+simple, chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas
+donnée, qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait
+et les personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame
+Necker en sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où
+l'on était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de
+madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
+et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de
+Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,
+qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
+et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
+mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
+calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait
+quinze ans, et cela devait être étrange.</p>
+
+<p>Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté
+de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la
+duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
+Monaco, et lui dit en souriant:&mdash;Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait
+<i>qu'on m'a fait voir</i>, mais que je ne connais pas entièrement?</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> LA PRINCESSE DE MONACO.</p>
+
+<p>Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend
+qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends
+qu'il y a de la vanité là-dedans.</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">riant doucement, et à madame de Lauzun</span>.</p>
+
+<p>Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
+coquetterie!</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN.</p>
+
+<p>J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi
+exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que
+madame de Monaco est comme moi.</p>
+
+<p class="scene">LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">souriant</span>.</p>
+
+<p>C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
+mieux employé.</p>
+
+<p class="place20">(Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)</p>
+
+<p>«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est
+susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant
+d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits
+d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de
+la beauté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et
+sublime de ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de
+m'occuper trop exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le
+vis se réaliser à mes yeux; je vis Émilie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>.</p>
+
+<p>«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces
+émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient
+inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient
+réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression
+céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie <i>en impose</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>,
+sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments
+dignes d'elle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p>
+
+<p>«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la
+simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
+avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire
+aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure
+que l'exemple donné en silence est le <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> plus utile de tous!...
+Émilie fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en
+douter que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
+distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
+paraître s'en écarter.</p>
+
+<p>«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu
+avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes
+très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans
+qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...
+C'est donc à une âme <i>à elle</i>, dont sa physionomie est l'image,
+qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes
+qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les
+esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
+genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents
+d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a
+réuni tous les suffrages<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, comme les corps célestes qui, paraissant
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> rester toujours dans la même place, attirent cependant tous
+les autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.</p>
+
+<p>«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
+semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
+indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
+non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître
+qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,
+d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en
+général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par
+leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.</p>
+
+<p>«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples
+qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la
+moindre omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, et
+rougit-elle de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie
+connaissait bien mieux que personne l'importance des petites choses
+dans l'exercice de ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au
+bonheur des autres, ou augmenter leur affection, ne lui paraît à
+dédaigner. C'est par un enchaînement de moyens très-délicats, connus
+ou plutôt devinés par les âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé
+de pratiquer que d'exprimer; <i>c'est par une constance à toute épreuve
+qu'Émilie s'est frayé une route vers le bonheur, à travers les
+circonstances les plus difficiles et les plus cruelles</i>. Pourquoi ne
+nous est-il pas permis de montrer, dans toutes les situations de sa
+vie, ce modèle de perfection où les femmes peuvent atteindre, et
+dérouler toutes les circonstances de cette apparition de la vertu sur
+notre terre abandonnée?...</p>
+
+<p>«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas
+par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> constant et dérivent toujours des mêmes principes.</p>
+
+<p>«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les
+vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des
+dangers dont elle est environnée...»</p>
+
+<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant</span>.</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Blot<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>!</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis
+que madame Necker va au-devant de madame de Blot</span>.</p>
+
+<p>Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
+continuer la lecture devant madame de Blot.</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER.</p>
+
+<p>Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
+parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
+tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
+recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,
+autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
+licence.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">rougissant et très-embarrassée</span>.</p>
+
+<p>Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté
+avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
+pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">avec un sourire malin</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je
+sais pourquoi!</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">vivement</span>.</p>
+
+<p>Je n'ai nommé personne!</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER <span class="small">souriant encore</span>.</p>
+
+<p>Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
+est souvent plus éloquent que la parole même.</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">embarrassée</span>.</p>
+
+<p>Je vous assure, monsieur, que...</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">la regardant avec un intérêt marqué</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne <i>sait</i>
+rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
+Blot est <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> assez hostile envers madame Necker et envers moi
+pour que je craigne son influence sur vous!...</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">avec intérêt</span>.</p>
+
+<p>Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
+Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère
+la plus tendre et la plus éclairée!...</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">après avoir hésité un moment</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
+Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">avec dignité et une sorte d'émotion</span>.</p>
+
+<p>M. Necker, comment <i>vous</i>, qui jamais ne dites une parole légère,
+pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
+écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
+Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous
+ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">lui prenant la main avec émotion</span>.</p>
+
+<p>Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> histoire que
+fait courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN.</p>
+
+<p>Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">souriant</span>.</p>
+
+<p>Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
+l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des
+méchants.</p>
+
+<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant successivement</span>.</p>
+
+<p>M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...
+M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
+Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le
+marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
+princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
+duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.</p>
+
+<p>La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame
+Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...
+Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle
+était sous la dépendance de la présidente du salon... Il <i>faut que le
+pouvoir agisse invisiblement</i>, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> disait madame Necker<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>...
+Et cela n'était pas toujours...</p>
+
+<p>Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette
+époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait
+dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait
+enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les
+amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité
+subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à
+soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté
+américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se
+voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
+Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur
+suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il
+n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.
+Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre
+pays, qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> comprend que lorsqu'on est né en France.
+Mademoiselle Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui
+déplaisait à sa mère, surtout dans le moment où les affaires
+politiques demandaient un grand calme et beaucoup de circonspection.
+Madame Necker avait deux jours spécialement affectés pour recevoir...
+le lundi et le vendredi; le lundi était plus intime... La santé
+déplorable de madame Necker lui rendait, en général, ces jours-là
+fatigants, mais elle y était à côté de son mari... Elle le voyait,
+l'entendait, et pour elle, ce charme du c&oelig;ur se répandait sur tout
+ce qui l'entourait. Pouvant difficilement s'asseoir, elle allait d'un
+groupe à l'autre, écoutait et revenait près de la cheminée, où bientôt
+elle était entourée à son tour, et M. Necker le premier était attentif
+à tout ce qu'elle disait, et recueillait avec une religieuse et
+scrupuleuse attention les anecdotes qu'elle racontait avec une grâce
+charmante. Il est faux qu'elle fût <i>guindée</i> dans sa conversation...
+Son maintien était raide, et puis cette malheureuse attitude, cette
+difficulté de s'asseoir était un des plus grands obstacles au charme
+du <i>laisser-aller</i>, qui était surtout alors ce qui dominait dans une
+société intime et de la haute classe; mais madame Necker suppléait
+autant que possible à ce laisser-aller, par une finesse d'idée qui
+plaisait. Celle offerte par elle vous plaisait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> aussi par la
+manière dont elle la présentait... il semblait qu'elle était, depuis
+longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on se trouvait peut-être
+mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le brillant génie et la
+faconde toute sublime de madame de Staël... Elle inspirait tout
+d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment est pénible...</p>
+
+<p>Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
+les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de
+madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la
+cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,
+Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
+l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en
+ce moment l'événement du portrait de Charles I<sup>er</sup>, posé dans le
+cabinet du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa
+la réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette
+anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle
+adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
+l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
+songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement
+de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce
+qui pouvait peut-être le sauver, si <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> cette mesure eût été
+dirigée au lieu d'être arrachée <i>au pouvoir</i> par <i>la force</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père indiquait le seul moyen de salut<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>, prononça hautement la
+jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
+d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...
+Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il
+enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,
+représentant non pas la figure de Charles I<sup>er</sup>... mais son
+supplice<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>...</p>
+
+<p class="scene">L'ABBÉ RAYNAL.</p>
+
+<p>Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne
+trouvez-vous pas admirable <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qu'à de l'ignorance on joigne une
+hardiesse aussi grande?</p>
+
+<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant</span>.</p>
+
+<p>Madame la marquise de Sillery...</p>
+
+<p>En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis
+comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
+Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit
+beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
+fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui
+montra sans affectation une bienveillance marquée.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
+qui sont autour d'elle, mais à demi-voix</span>.</p>
+
+<p>Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité
+sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
+J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
+madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
+déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire <i>Adèle et
+Théodore</i>; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
+Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
+d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> <i>Zélie, ou
+l'Ingénue</i>. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
+que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
+son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
+que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.</p>
+
+<p>Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
+de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...</p>
+
+<p>Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
+l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
+madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
+le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
+où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
+mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
+et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
+sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
+excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
+Elle donnait l'idée d'une s&oelig;ur morave... toujours égale, comme
+soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
+qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
+peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> de sa
+voix, ne dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire,
+était agitée; ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré
+elle des regards <i>plus qu'animés</i>, et le reste de sa physionomie, ses
+traits<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, qui demandaient de l'harmonie <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pour être
+agréables, révélaient par leur contraction une agitation intérieure
+dont elle n'était pas maîtresse. La position où elle était redoublait
+encore ce malaise; dans ce cercle de femmes qui étaient ce soir-là
+chez madame Necker, madame de Genlis comptait bien peu d'amies, et
+elle le savait... Madame de Blot, à elle seule, suffisait déjà pour
+l'embarrasser. Madame de Blot, dame d'honneur de madame la duchesse de
+Chartres, avait conséquemment longtemps dominé madame de Genlis de son
+autorité, et depuis, elle était demeurée plus que malveillante pour
+elle; elle était son ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette
+inimitié était venue; mais elle le raconte à sa manière, disant que
+<i>n'ayant pas lu la Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans
+qu'elle avait alors</i>, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre
+devant madame la duchesse de Chartres et devant <i>M. le duc de
+Chartres</i>, et qu'elle la traita comme une personne qu'une autre assez
+impolie pourrait nommer <i>bégueule</i>. Voilà, du moins, ce que madame de
+Genlis laisse apercevoir dans sa propre narration... Elle parle de
+madame de Blot comme d'une femme ridicule, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> et l'instant
+d'après elle en parle comme d'une personne spirituelle et au-dessus
+des autres. Le fait est que madame de Blot, quoiqu'elle ne fût plus
+une jeune femme, était toujours élégante dans sa taille et ses
+manières, et surtout dans sa mise, non-seulement par le choix des
+objets de sa toilette, mais par une grâce intime qui faisait imiter le
+lendemain par les autres femmes ce qu'elle avait porté la veille...
+Elle était supérieure comme esprit, de causerie surtout, <i>et d'esprit
+de salon</i> enfin, à tout ce qui était au Palais-Royal à cette époque.
+Le duc de Chartres la tenait en haine, en raison du pouvoir constant
+qu'elle exerçait sur toute la maison de la duchesse de Chartres, et
+puis pour cet empire que l'esprit et l'esprit sain peut aussi donner
+sur un caractère angélique comme l'était celui de madame la duchesse
+de Chartres. Madame de Blot avait de la gaîté dans l'esprit plus que
+dans le caractère, ce qui donne toujours du charme et du piquant à la
+conversation, parce qu'elle ne manque alors jamais de raison et qu'il
+en faut en tout, même pour causer; et puis parce que la passion ne
+nous entraîne plus hors des bornes de la discussion lorsque le
+caractère est paisible. Madame de Blot avait encore un autre avantage,
+qui lui avait valu de bonne heure la faveur de madame la duchesse de
+Chartres; c'était <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> une extrême politesse et une attention
+soutenue à ne violer aucun des usages reçus. Aussi, madame de Blot
+attachait-elle une grande importance <i>au bon ton</i> et <i>aux bonnes
+manières</i>: la délicatesse de son goût, en ce genre, était extrême. Ce
+n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle et madame de Genlis
+n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le sujet de leur
+inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la bonne volonté
+des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et plusieurs
+personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont assuré que M.
+le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour ceux qui
+voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient plusieurs
+hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à l'extrémité du
+salon de madame Necker, et dans le billard qui le précédait...
+Quelquefois le nom de madame de <i>Sillery-Genlis</i> était-il répété avec
+une expression de malveillance... Cependant madame de Genlis ne
+perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance nécessaire à
+ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker comme
+victorieuse de la lutte engagée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
+si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
+même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> prive
+de la faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
+amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
+partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
+excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
+statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
+comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
+insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
+statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
+M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
+certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
+vivant et comédien, son buste<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a> immédiatement après celui de M. de
+Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> comme si de bien jouer une pièce était la même
+chose que de la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de
+l'admiration de la France entière, a été d'abord reléguée au grenier,
+et depuis, par faveur spéciale et par celle toute particulière de M.
+le duc de Duras, elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais
+et des cochers!...</p>
+
+<p>Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
+marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
+noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
+Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
+circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
+Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les <i>Soirées de
+Saint-Pétersbourg</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M.
+Necker, qui, à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à
+la fois moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à
+madame de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut
+de mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de
+sa maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
+Genlis la prévint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la <i>simplicité</i> de
+M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
+faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
+je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
+village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
+ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
+Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
+disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
+relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
+adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
+ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la <i>simplicité</i> de M.
+de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
+facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
+beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
+s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
+n'en reste plus pour autrui...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son c&oelig;ur
+était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
+homme!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
+et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
+qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
+écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
+Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
+Suisse?...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">d'un ton assez aigre</span>.</p>
+
+<p>J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> fois
+même, les détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois
+plutôt que c'est <i>lui</i> qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas
+fait sur moi l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle,
+et M. de Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au
+moins...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT, <span class="small">avec un naturel affecté</span>.</p>
+
+<p>Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
+l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
+pas même d'émotion?...</p>
+
+<p>Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
+assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
+l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
+que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
+de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
+frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
+quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
+si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
+Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
+connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
+Necker... Madame de Staël avait été conduite <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> un jour à
+Bellechasse, par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme
+noble et franche, son bon c&oelig;ur, et plus que tout, son génie, qui se
+révélait à elle, lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle
+était en effet, une femme supérieure<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Alors elle s'était
+livrée à son enthousiasme, non pas, je crois, en <i>baisant les mains de
+madame de Genlis</i>, comme elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome
+III, page 317), mais en lui <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> témoignant son admiration avec
+cette chaleur d'expression que nous lui avons tous reconnue, et
+qu'elle devait avoir à un degré bien puissant à l'âge de seize ans
+qu'elle avait alors... Quant <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> à madame de Genlis, elle ne vit
+pas s'élever près d'elle une femme qui présageait une gloire assez
+lumineuse pour en déverser une partie des rayons sur toutes les femmes
+de son siècle, sans un sentiment de mauvaise nature. Sous le prétexte
+qu'elle n'aimait pas les personnes exaltées, madame de Genlis
+s'éloigna de madame Necker et de sa fille, et ne fut pour elles qu'une
+simple connaissance; en apparence du moins, car au fond elle était
+leur ennemie, et sa haine pour madame de Staël se fit jour en dépit de
+ses efforts pour la cacher, et se montra jusque dans les plus petites
+circonstances<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>... Au moment de cette soirée chez <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> madame
+Necker, elle ne cachait même pas ses sentiments<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, et ce qu'avait
+dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle attribuait à M. de Chastellux,
+répandue par elle, était commenté de la manière la plus moqueuse.
+Madame de Staël, instruite de ces particularités, et franche autant
+qu'elle était passionnée, était depuis ce temps d'une froideur même
+insolente avec madame de Genlis. Un mot que celle-ci avait eu la
+maladresse de dire sur <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> M. Necker avait été la déclaration de
+guerre, et l'hostilité était complète entre ces deux femmes... Madame
+de Staël avait pour son père surtout une de ces affections qui
+n'accordent aucune transaction.</p>
+
+<p>La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
+à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
+maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
+imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
+emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
+été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
+Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
+poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
+une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
+madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
+toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
+ennemie, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
+vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
+lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.</p>
+
+<p>Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
+d'absence, une lettre de la main <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> même de M. de Voltaire,
+chose qui n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette
+lettre:</p>
+
+<p>«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
+maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
+madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
+devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
+mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
+à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
+n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
+sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
+moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
+jamais paraître devant lui, etc.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
+pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
+voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
+homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
+arrivée à être ainsi décrépite?...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">se levant</span>.</p>
+
+<p>Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
+confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
+lettre. <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> (<i>Souriant et regardant madame Necker.</i>) Vous
+m'accuserez peut-être d'entêtement, ce n'est que <i>persévérance</i> dans
+mon opinion.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
+Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
+d'entêtement. On dit: <i>Je suis de l'ordre de la Persévérance<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, je
+ne change pas d'avis</i>..., et on a raison! C'est fort commode!</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
+vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
+souriant, et lui dit</span>:</p>
+
+<p>Quoique je sois <i>entêtée</i>, madame, permettez-moi <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de vous
+dire que je suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre:
+c'est un regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous
+apprécie comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis
+effectivement de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai
+par celle que je mettrai toujours à vous être agréable.</p>
+
+<p>Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
+son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
+elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
+s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
+aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
+sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
+donnant une main<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a> qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
+doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
+événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
+nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
+qui <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la
+maîtresse de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette
+politesse, que nous regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus
+nécessaire au bonheur de la vie habituelle qu'on ne le croirait
+peut-être; elle entretenait des relations douces et amicales entre des
+personnes qui, quelquefois, étaient disposées à s'éloigner l'une de
+l'autre. À cette époque il était encore facile de maintenir cette
+façon d'être: des traditions toutes récentes, des souvenirs de ce
+siècle qui nous avait fait proclamer le peuple le plus poli du monde
+entier, aidaient à conserver cette urbanité de manières, cette sûreté
+de commerce, cet échange réciproque d'attentions, de sacrifices même,
+sans lesquels une société n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce
+qui donne de la force à ce code qui nous régit. À l'époque que je
+cite, il y avait d'ailleurs dans le monde de ces personnes qui
+survivent au siècle où elles ont vécu, et qui transportent dans
+l'autre les traditions et les coutumes du précédent; ce qu'elles
+avaient vu, elles le racontaient à la jeune génération, qui voulait à
+son tour avoir à raconter que le temps où elle vivait était le plus
+poli et le plus remarquable comme exquises manières. J'ai connu chez
+ma mère de vieux amis de la maison, qui me tenaient sur leurs genoux
+et me racontaient qu'ils avaient vu <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Louis XIV dans leur
+enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces traditions, et
+je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, était M. le
+comte de Périgord<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, étaient bien intéressants à écouter, surtout ce
+dernier, qui avait une grâce et une politesse parfaites, et qui, du
+reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le paraissait pas, tant sa
+conversation avait de douceur et de charme. Son suffrage était d'un
+grand poids<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>; c'était presque un succès pour ceux qui entraient
+dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait présenter chez lui
+comme une jeune femme se faisait toujours présenter dans ce temps-là,
+soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit chez madame de
+Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la duchesse de
+Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de celui d'une
+grande partie de la société: on voulait plaire à cette société, et
+pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On faisait des
+frais; ils nous <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> étaient rendus, et de là cet échange mutuel
+de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
+ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
+celle de Paris par la Révolution <i>commençante</i>. On se moqua de <span class="smcap">TOUT</span>,
+de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
+de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
+bon, loyal et vertueux; on eut des façons <i>polies</i>, mais parce qu'il
+fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
+que lorsqu'on est près du mal.</p>
+
+<p>Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
+société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
+excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
+il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
+intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
+du c&oelig;ur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter
+les gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces
+épines, de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps
+aux mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer
+lorsqu'on arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur
+des autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> tout le changement. On a de l'impudence pour confesser une
+trahison; on lève la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette
+impudente effronterie de la <i>franchise</i>. Ajoutez à cette prétention
+que jamais le mensonge ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on
+appelle encore le monde... On est vain du mal qu'on produit, on est
+comme stipendié du démon pour déranger la vie de la plus simple
+route... C'est une étude bien curieuse à faire que celle de cette
+société qui s'en va s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et
+chantant <span class="smcap">Hosanna</span> pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait
+peut-être intéressant pour ceux qui assistent à la représentation,
+s'ils étaient dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible...
+L'âme, le c&oelig;ur, le mobile de tout ici-bas, l'<i>intérêt</i>, une cause
+quelconque enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et
+nous fait frémir le c&oelig;ur lorsque nous voyons les insensés qui
+conduisent la voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté
+du précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
+un beaucoup plus beau!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
+l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de <i>l'ancien temps</i>!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Retournons chez madame Necker.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
+soir-là la société de madame Necker firent entendre un ch&oelig;ur de
+paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
+n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
+Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
+qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
+aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
+époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
+esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
+qui<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
+de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
+était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>,
+jeune et charmante personne, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> cousine de madame la duchesse
+de Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
+princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
+Reine comme toutes les personnes <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> qui l'approchaient...
+Madame de Blot et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal,
+ce qui leur donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur
+aversion pour madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres
+femmes. Ce fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de
+l'absente, le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au
+secours d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à
+lord Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées,
+ajoutant que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été
+émue pendant son voyage à Ferney:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> &mdash;Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle,
+dit madame de Staël.</p>
+
+<p>Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
+expression de mécontentement très-marquée.</p>
+
+<p>Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
+Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
+Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
+madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
+Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
+manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
+Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
+Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
+qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
+contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
+sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
+mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
+qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
+spectre de Banquo dans <i>Macbeth</i>...</p>
+
+<p>Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
+mouvement dans Paris... Les amis <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> de M. Necker étaient
+inquiets... La faction qui lui était contraire le poursuivait avec un
+acharnement auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la
+dignité. Sa femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas,
+avait, dans tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de
+famille, une convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur
+fille, ses passions la portaient à parler avec véhémence sur les
+sujets les plus frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme
+lorsqu'il s'agissait de son père! son père, qu'elle idolâtrait!
+Quelquefois elle avait avec lui une discussion sur un individu de la
+Révolution, un homme qui, la veille, le matin même, avait injurié son
+père à la tribune, ou bien dans un pamphlet... De l'individu, on
+arrivait aux choses, et la discussion s'engageait. C'était alors que
+madame de Staël était adorable!... elle conduisait la discussion juste
+au point où il fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de
+son père, auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était
+pas même possible; et lorsqu'elle avait conduit son père <i>à la porte</i>
+du triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
+aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
+vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
+madame de Staël et la jugent d'après les <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> pauvretés qu'en
+rapportent quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres
+personnages n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant
+renommés que par leur opposition au plus beau talent, au génie qui
+apparut dans le dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent
+juger madame de Staël d'après <i>ces pièces-là</i>, rendront un arrêt
+complètement injuste, car madame de Staël avait autant d'âme, autant
+de c&oelig;ur que de génie, et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette
+coquetterie filiale l'aurait elle-même adorée!...</p>
+
+<p>Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
+souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
+voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
+disait ou le lui faisait dire; mais il y avait <i>un fond</i>, comme on
+appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
+étaient invitées de droit.</p>
+
+<p>Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
+discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
+être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
+conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
+Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
+madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> son lieu de
+cette anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans
+quelques-unes de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler,
+il y avait trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour
+qu'elle pût diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut
+partie et que le salon de madame Necker se trouva comme il devait
+être, alors seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils
+instants que je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas
+faite pour le grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!....
+C'est Germaine<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> qui doit y briller et doit l'aimer, car elle
+possède toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à
+la fois redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...</p>
+
+<p>En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
+était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
+elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
+une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
+était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
+ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
+qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
+devant elle, appuyée pour <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> ainsi dire sur son père, dont elle
+semblait interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans
+sa pose et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de
+l'âme, que plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit...
+Et puis, sans être belle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a> madame de Staël était déjà le modèle
+d'après lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard...
+C'était cette même richesse de forme et de santé... cette même pureté
+de lignes... ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une
+organisation poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au
+cap Misène, devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours,
+les nuits et les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels...
+Madame de Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme
+très-puissant qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait.
+Connaissant ses avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir
+même, madame de Staël, sans être une personne à prétention, en avait
+quelquefois les inconvénients, parce que l'excès de son naturel en
+faisait soupçonner la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous
+sommes arrivés, madame de Staël était une personne extrêmement
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> en dehors d'elle-même, et ne pouvait contraindre ses
+sentiments... Madame Necker, entièrement opposée non-seulement de
+système, mais de goûts, à la manière d'être de sa fille, formait avec
+elle une étrange disparate... Il y avait donc dans ce groupe de trois
+personnes s'aimant sans doute, mais se convenant mal, bien peu aussi
+d'éléments de bonheur... Il y avait même souvent des discussions qui
+se terminaient néanmoins toujours convenablement, parce que madame de
+Staël, tout en ayant raison, évitait de faire souffrir sa mère ou son
+père par un triomphe qui les eût blessés... Tous ceux qui ont connu
+madame de Staël peuvent certifier de la vérité du fait, et ce qui
+était surtout admirable, c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de
+complaisance accordée à <i>un vieil enfant</i>... On voyait qu'elle cédait
+par respect et par convenance<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
+(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
+avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
+madame de Staël voulait entendre <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> un avis sur cette grande
+affaire; elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus
+ardent admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de
+l'abbé Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers.
+Madame Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que
+possible, la conversation des sujets politiques...... Madame de Staël
+aimait sans doute avec passion une discussion <i>tribunitienne</i>, et pour
+elle le forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes
+littéraires lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de
+soutenir des causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard
+dans le sien lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la
+funeste manie qui domina les femmes de cette époque, et fit de tous
+les salons de Paris autant d'arènes où les amants, les maris et les
+frères, soutenus, excités par la vue de celles qu'ils aimaient,
+prenaient, laissaient, reprenaient des opinions qu'ils <i>relaissaient</i>
+encore, selon les caprices dominants de la passion qui les faisait
+agir. Depuis la Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld
+disait avant la bataille de Saint-Antoine:</p>
+
+<p class="poem10">Pour obtenir son c&oelig;ur, pour plaire à ses beaux yeux,<br/>
+ Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...</p>
+
+<p class="noindent">et par une suite malheureuse de cette même influence, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> il
+disait aussi après la bataille, mais d'une voix plus dolente:</p>
+
+<p class="noindent">Pour obtenir son c&oelig;ur, pour captiver ses v&oelig;ux,
+ J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!</p>
+
+<p>La <i>Fronde</i> se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
+Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
+Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
+<i>mademoiselle la Grande</i>, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
+de paille et en firent le signe de ralliement des <i>frondeurs</i>... Et
+plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
+femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
+lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
+et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
+tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
+recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:</p>
+
+<p>Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...</p>
+
+<p>Tout cela venait de même source...</p>
+
+<p>Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
+l'<i>opinion publique</i>; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
+partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
+mais elles connaissaient l'autre coterie <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> d'une semblable
+opinion, et son influence doublait celle qui était immédiate...
+N'avons-nous pas vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une
+caisse à l'adresse d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres
+avec sa femme et ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une
+quenouille et son fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette
+manière, et il devait subir l'influence que les femmes alors
+exerçaient sur l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la
+dernière, mais elle fut immense... non-seulement dans ses effets
+immédiats, mais dans son long retentissement, dans ses résultats
+funestes peut-être... non que je récuse le pouvoir que Dieu a mis en
+nos mains, mais je crois qu'il lui a donné une autre destination.</p>
+
+<p>Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
+fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
+composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
+opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
+et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
+discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
+trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
+l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
+comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Contat, entra dans le cabinet de madame Necker<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, dont il
+était fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait
+dissemblable.... C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en
+soit, aussitôt que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent
+juge de leur cause, et il donna raison à madame Necker...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
+voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux
+plaisir d'entendre madame, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> dit-il en se tournant vers madame
+de Staël et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le
+sais, mais il faut y céder.</p>
+
+<p>Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
+commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce
+ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus
+intimement ensemble<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, c'est-à-dire quelques mois après; mais avant
+ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant
+esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son c&oelig;ur... car il
+était aussi bon que spirituel.</p>
+
+<p>En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère
+inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant
+le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment
+s'était passée la séance de l'Académie.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...
+Son discours...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est
+l'ami de la famille Necker</span>.</p>
+
+<p>.... Son discours... est un peu médiocre. C'est <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> l'ouvrage
+d'un homme âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On
+l'a applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On
+trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
+aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par
+exemple, il dit en parlant de son prédécesseur <span class="smcap">Beauzée</span>: «<i>La
+métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région
+rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
+de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts.</i>»
+Des <i>moissons</i>, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!
+Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de
+Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
+France, il dit: «<i>Sa supériorité lui donne des droits à la
+modestie...</i>» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait
+qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au
+contraire, que c'était même <i>un devoir</i> pour la médiocrité que d'être
+modeste.</p>
+
+<p class="scene">LE MARÉCHAL DE NOAILLES.</p>
+
+<p>Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui
+m'intéresse après tout.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui
+faire peut-être... (<i>Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
+lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
+Boufflers.</i>) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un
+léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma
+qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant
+à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du <i>Voyage du jeune
+Anacharsis</i>, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
+retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des
+maîtres barbares<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, M. le chevalier de Boufflers s'élève à la
+hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je
+lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,
+et je l'ai sur moi.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">allant à lui et lui serrant vivement la
+main, lui dit d'un ton caressant</span>:</p>
+
+<p>M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
+vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que
+vous lisez!</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p>
+
+<p>Madame!... votre bonté me confond! (<i>Il tire un portefeuille de sa
+poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
+lit</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>:)</p>
+
+<p>«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces
+coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais,
+de leurs vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels
+puissants accords ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces
+murs autrefois bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur
+leurs fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les
+statues sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son
+lustre et sa place, et dans cette création récente, le plus aimable
+des peuples a retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages,
+ses intérêts, ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui
+opérez tous ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt
+siècles fait place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux
+le magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son
+antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres
+villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous
+ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les
+édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus
+intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs
+camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà
+mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies,
+témoins de <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> toutes les délibérations, associés à tous les
+intérêts, initiés à tous les mystères, confidents de toutes les
+pensées, et jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais
+ils ne se sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne
+nous les a fait connaître...</p>
+
+<p>«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent
+à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en
+rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent
+à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et
+l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les
+tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les
+Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs
+agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des
+partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou
+contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement
+appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez
+modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous
+y mettez les poids.</p>
+
+<p>«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur
+patriotisme? En nous <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> les offrant pour modèles, vous nous
+rendez leurs émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les
+exemples des Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu
+sacré, trop longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que
+le souffle d'un <i>roi citoyen</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> pour tout embraser.»</p>
+
+<p class="place20">(Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...
+Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de
+Boufflers, témoigne son admiration et son contentement... Mouvement
+très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle du discours...
+M. de La Harpe reprend sa lecture.)</p>
+
+<p>«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève,
+une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est
+celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de
+véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point
+homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre
+(<i>Approbation nouvelle et prononcée</i>). Nous savons, comme eux, qu'au
+milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la
+fortune, tous les citoyens sont égaux <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> aux yeux de la loi
+(<i>Nouvelle approbation</i>), et que nulle préférence ne vaut cette
+précieuse égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être
+haï. Nous savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa
+patrie, et que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son
+courage, de ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut
+de son ombre et de ses fruits aux lieux où il a pris racine<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.»</p>
+
+<p>Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour
+le remercier d'avoir apporté ce fragment...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de
+Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'<i>Aline</i> pouvait
+produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait
+de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?</p>
+
+<p>&mdash;Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon
+compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.</p>
+
+<p>On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> &mdash;Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker,
+mais surtout aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le
+discours de M. de Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au
+bonheur que j'ai éprouvé de vous entendre louer avec cette
+vérité<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>... et puis des louanges vraies dites par un homme d'esprit
+avec cette chaleur de c&oelig;ur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il
+faut en remercier le Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais
+pourquoi venir si tard?...</p>
+
+<p>&mdash;J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité.
+Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa
+composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,
+intitulé <i>les Joueurs</i>... Le but en est fort moral, et tous les
+événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet
+été à Maupertuis<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans
+toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de
+Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et
+d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement
+détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis
+pardonnable.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p>
+
+<p>Et vous serez <i>pardonné</i>, si vous nous en dites votre avis: car c'est
+particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p>
+
+<p>Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle
+dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette
+pièce des <i>Joueurs</i> est parfaitement conduite, et réussirait à la
+scène avec peu de changements. C'est une peinture des malheurs
+qu'entraîne avec elle la passion du jeu: toutes les bassesses qui se
+commettent dans les tripots, école de tant de fripons et l'écueil de
+tant de dupes, les crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet
+assemblage de la bonne et de la mauvaise compagnie associées ensemble
+pour même honte comme pour même joie, toutes ces turpitudes dont la
+société devrait rougir enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le
+marquis de Montesquiou avec une vérité profondément morale et
+très-dramatique; les caractères sont bien tracés, l'intérêt est bien
+conduit, enfin c'est une bonne pièce: et une pièce en cinq actes et en
+vers, c'est une chose assez rare pour en prendre note; mais voici qui
+est aussi bien curieux!... Il y a quelques années, que le marquis de
+Montesquiou fit lire sa pièce aux Comédiens français, mais sans faire
+dire son nom; il laissa croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune
+auteur sans nom et sans état: elle fut refusée à l'<span class="smcap">UNANIMITÉ</span>. Elle est
+pourtant bien écrite, et elle m'a paru faire plaisir à la
+représentation; après cela, ce n'est point un jugement sans appel que
+celui d'un parterre de comédie <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> de société, ce n'est pas une
+épreuve aussi certaine qu'une représentation publique, et encore
+celle-ci ne l'est pas toujours. La pièce de M. de Montesquiou a été
+aussi bien jouée, au reste, qu'il est possible de jouer sur un théâtre
+de société...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle
+douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que
+les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de
+voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante
+personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car
+elle a joué <i>Mélanie</i> d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne
+l'a jamais vu jouer.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y
+mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des
+nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le
+caractère de Mélanie.</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>La Harpe, dis donc à ces dames les vers que <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> tu as faits pour
+madame la baronne de Montesquiou.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">embarrassé</span>.</p>
+
+<p>Je ne crois pas me les rappeler.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">avec un grand naturel</span>.</p>
+
+<p>Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel,
+récite les vers</span>.</p>
+
+<p class="poem10"><i>À madame la baronne de Montesquiou.</i></p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add1em">De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?</span><br/>
+<span class="add1em">Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,</span><br/>
+<span class="add1em">De ce maintien, de ce port gracieux:</span><br/>
+<span class="add1em">En se montrant, elle est sûre de plaire...</span><br/>
+<span class="add1em">J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.</span><br/>
+<span class="add1em">Naïve Annette et touchante Émilie<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>,</span><br/>
+ Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...<br/>
+ Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?<br/>
+ Son organe ravit et son jeu nous entraîne.<br/>
+ Son sourire est si fin! son regard est si doux!....<br/>
+ Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?<br/>
+ Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:<br/>
+ Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">avec force</span>.</p>
+
+<p>Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on
+connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de
+leur beauté.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">après avoir jeté un coup d'&oelig;il attristé sur sa
+fille, éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en
+l'entendant louer une autre jeune femme sur tout ce qui lui
+manquait...; aussi dit-elle d'une voix émue</span>:</p>
+
+<p>Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...</p>
+
+<p>En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de
+l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où
+ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte
+d'aisance et de <i>laisser aller</i>, il régnait toujours chez madame
+Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une
+glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait
+<i>fondre</i>... mais l'heure du souper était celle des <i>bons contes</i>:
+chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de
+gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> malgré le
+génie de madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M.
+Necker, on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les
+discussions littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait
+jamais... Ce soir-là on était préoccupé des événements qui se
+préparaient. Le 6 octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre
+avenir se montrait à tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau
+talent voyait tout comme le plus habile publiciste, fronçait souvent
+le sourcil devant une réflexion plus ou moins sombre qui passait
+menaçante dans son esprit... Quant à madame Necker, toujours égale
+dans son humeur, quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais
+résignée et confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement
+troublée... Debout<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> devant cette table que son mari et sa fille
+présidaient pour elle, elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions
+vraiment remarquables par leur composition... M. Necker, malgré les
+occupations qui réclamaient de lui travail ou repos, tenait le
+fauteuil de président, et paraissait toujours écouter madame Necker
+avec un grand intérêt... La <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> conversation devint générale: on
+parla théâtre, littérature, politique, et tout cela sans bruit, avec
+des paroles qui ne voulaient pas persuader en étant injurieuses; il y
+avait <i>conversation</i> enfin, et jamais dispute. Quelquefois, cependant,
+Marmontel élevait la voix avec une sorte de rudesse qui tenait à sa
+personne<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a> plutôt qu'à ses manières... il parlait vivement, et M. de
+La Harpe, toujours dans les bornes, lui répondait doucement,
+quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était poussé trop avant dans ses
+retranchements. La discussion était sur des pièces données au public
+de Paris, très-difficile encore à cette époque, et qui faisait justice
+des mauvaises choses... Marmontel prétendait que l'on y mettait de
+l'esprit de parti, et qu'on sifflait les pièces qui ne flattaient pas
+l'esprit public.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du
+moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux
+d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son <i>Comte de Comminges</i>,
+imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus
+plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on
+parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> jambes
+son malheureux comte de Comminges!...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de
+madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est
+fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit,
+comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y
+a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est
+forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois
+la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces
+événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces
+mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés
+dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est
+couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la
+reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit
+<i>bien sûr</i> que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas
+tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le
+comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente...
+Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la
+toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre
+chose?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> &mdash;Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous
+entendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de
+Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne
+meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël...
+Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis
+malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui
+ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!
+il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en
+creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue
+d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que
+ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant
+tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être
+aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en
+&oelig;uvre pour faire un drame <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> avec les décorations et le jeu
+du machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une
+profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de
+Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (<i>Il s'incline
+devant madame Necker et chante.</i>)</p>
+
+<p class="poem10">
+ <span class="lspaced2">......</span><br/>
+ Pour émouvoir le c&oelig;ur d'abord<br/>
+ Ah! que c'est un puissant ressort<br/>
+ Qu'une belle tête de mort!<br/>
+<span class="add10em smcap">Collé.</span></p>
+
+<p class="place20">(Tout le monde rit.)</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! et <i>Henri VIII</i>, dit Marmontel, est-il aussi dans ta
+disgrâce?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël,
+en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant
+sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis
+sur <i>Henri VIII</i>, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous
+d'<i>Henri VIII</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont
+aussi mauvais que la contexture de l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> avis qui
+n'est pas fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je
+trouve <i>Jeanne Gray</i><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a> un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que
+le faux me révolte... Dans <i>Henri VIII</i>, tout y est à contre-sens; M.
+Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a <i>ni
+intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, ni
+mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
+noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.</p>
+
+<p>&mdash;Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de
+réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers
+bien faits: encore cela <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> est-il douteux...; mais sois
+toi-même de bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste
+est d'un écolier... Quant au sujet, c'est celui de <i>Marianne</i>... Mais
+il est moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa
+victime, et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme
+dans <i>Zaïre</i>, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en
+main, pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
+posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
+pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets
+de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la
+première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire
+mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
+L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si
+positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,
+que la chose est certaine: ainsi donc, pas de n&oelig;ud, pas d'action,
+peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
+est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne
+pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
+conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme
+Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième
+acte, on <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le
+roi; mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait
+pas les ressorts postiches<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.... Ce moyen est: la jeune Élisabeth,
+amenée à son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la
+scène des petits chiens dans <i>les Plaideurs</i>!</p>
+
+<p class="poem10">.... Venez, venez, famille désolée!...</p>
+
+<p>Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la
+scène, dans <i>Athalie</i>, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance
+sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'&oelig;uvre en ce genre
+où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
+<i>Andromaque</i>, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,
+quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!
+s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en
+regardant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux
+yeux si expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits
+de feu pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient...
+Marmontel, voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma
+<i>le Philinte de Molière</i>, que Fabre d'Églantine venait de donner à la
+nouvelle Comédie-Française.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda
+madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
+le talent... Il est noble cet homme-là?...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
+entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une
+mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, <i>le Présomptueux</i>...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p><i>Ou l'Heureux imaginaire</i>...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des <i>Châteaux en Espagne</i> de
+Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,
+au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
+<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement?
+le connais-tu?</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il
+arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de
+celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
+ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine
+même, ont accueilli <i>le Présomptueux</i> et une certaine <i>Augusta</i>, une
+tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du
+<i>Présomptueux</i><a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne
+famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE <span class="small">s'inclinant en souriant</span>.</p>
+
+<p>J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur
+de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il
+s'appelait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> alors M. <i>Fabre</i>; aucune particule ne suivait ni
+ne précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre
+composa... M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais
+comment, que:</p>
+
+<p class="poem10">
+ À Toulouse il fut une belle,<br/>
+ Clémence Isaure était son nom;<br/>
+ Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;</p>
+
+<p class="noindent">et M. Fabre obtint la fleur qu'<i>aimait</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a> Clémence Isaure, il obtint
+l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle <i>Fabre d'Églantine</i>?...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si
+parfumées!...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> M. DE LA HARPE. (<span class="small">Il a toujours une expression sardonique en
+parlant de Fabre d'Églantine</span><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>.)</p>
+
+<p>Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme
+j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
+pièces... <i>les Gens de lettres</i>; <i>le Présomptueux</i>, plate parodie des
+<i>Châteaux en Espagne</i>; <i>Augusta</i>, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais
+roman calqué sur <i>la Vestale</i>, mauvais drame de je ne sais plus quel
+auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
+traité eût pu fournir une pièce intéressante<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
+
+<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p>
+
+<p>Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La
+tragédie est restée...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout
+en s'inclinant</span>.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à
+la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux
+que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement,
+de relever la pièce. <i>Le Journal de Paris</i> est plus plaisant que le
+reste; il a inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au
+public sur sa <i>sévérité</i>; et pour prouver le talent de l'auteur, on
+cite deux vers de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (<i>Se
+recueillant.</i>) Les voici:</p>
+
+<p class="poem10">Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.<br/>
+<span class="lspaced2">.........</span><br/>
+L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...</p>
+
+<p>C'est trop fort aussi.</p>
+
+<p class="scene"><span class="smcap">L'Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p>
+
+<p>Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière
+pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
+lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici
+faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la
+meilleure pièce que <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M.
+de La Harpe?</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">évidemment contrarié et même blessé</span>.</p>
+
+<p>Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu
+jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
+dernière &oelig;uvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
+meilleure pièce depuis Molière.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de
+beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
+Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.
+M. d'Églantine aurait dû l'appeler <i>l'Égoïste</i>, car c'est lui qui, le
+premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de
+punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de
+l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a
+également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le
+répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce
+pas votre avis, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se
+tournant vers l'abbé Barthélemy.</p>
+
+<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p>
+
+<p>Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
+&oelig;uvre aussi remarquable, n'est pas un sot.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">vivement piqué, et se balançant sur sa chaise</span>.</p>
+
+<p>Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère
+franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour
+vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
+ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne
+produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous
+montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un
+chef-d'&oelig;uvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet
+de réflexions...</p>
+
+<p class="scene">MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, <span class="small">bas à l'abbé Barthélemy</span>.</p>
+
+<p>Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre
+Fabre d'Églantine.</p>
+
+<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p>
+
+<p>J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> La conversation devint générale; madame Necker causait avec
+chaque personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
+s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori
+depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup
+quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
+aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien
+de l'esprit...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL, <span class="small">regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les
+plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque</span>.</p>
+
+<p>Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que
+faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p>
+
+<p>Faire comme lui de jolis vers...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Piis est fort aimable!...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> MARMONTEL, <span class="small">riant toujours</span>.</p>
+
+<p>Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la
+Harpe...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE <span class="small">sourit... et dit à madame de Simiane</span>:</p>
+
+<p>Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme
+l'alphabet, par exemple, madame?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
+BLOT, <span class="small">s'écrient</span>:</p>
+
+<p>Sur l'alphabet!</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Mon Dieu, oui!</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Mais c'est impossible!</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour
+exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
+de Piis<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> nous allons vous montrer comment l'A <i>s'arroge</i>
+sa place, en véritable <i>insolent</i> qu'il est, tout en haut de
+<i>l'alphabet</i>, et que</p>
+
+<p class="poem10">
+ A s'Adonner A mal quand il est résolu<br/>
+ Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,<br/>
+ Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats</span>.</p>
+
+<p>Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et
+je le maintiens le plus sage de la ville.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'<i>A</i>. M. de
+Piis nous apprend plus loin que</p>
+
+<p class="poem10">
+ ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...<br/>
+ Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,<br/>
+ Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.</p>
+
+<p>Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut
+retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit
+non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
+admirablement burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il
+amusait<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, il continue:</p>
+
+<p class="poem10">
+ A la tête des Arts à bon droit on l'admire,<br/>
+ Mais surtout il Adore... et si <i>j'ose le dire</i>...<br/>
+ A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,<br/>
+ Ce fut apparemment l'A qu'il articula.</p>
+
+<p>Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'<i>A</i> qui
+<i>s'adonne au mal</i> et qui <i>assiége</i>... En fait de rébus, c'est, je
+crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Le C, rival de l'S avec une <i>cédille</i>,<br/>
+ Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots <i>fourmille</i>;<br/>
+ <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> L'E s'Évertue ensuite, etc.<br/>
+ L'I, droit comme un piquet, établit son empire.<br/>
+ Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,<br/>
+ Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.<br/>
+ Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.<br/>
+ <span class="lspaced2">........</span><br/>
+ S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,</p>
+
+<p class="noindent">dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a
+l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais
+son <i>pétard part</i> ne vaut pas:</p>
+
+<p class="poem10">
+ À ce péril pressant nous échappâmes, car<br/>
+ La porte était ouverte, et nous passâmes par.</p>
+
+<p>Ailleurs ce sont des moutons</p>
+
+<p class="poem10"><i>Qui bêlent pêle-mêle!</i>...</p>
+
+<p>Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER.</p>
+
+<p>M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
+de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
+glouglous valent ceux de M. de Piis.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">remerciant</span>.</p>
+
+<p>Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
+ouvrage des Petites-Maisons <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> fasse un raisonnement assez
+étrange pour l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela
+fait peur!...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu
+ses dernières pièces?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
+soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
+malheureux?...</p>
+
+<p>M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
+L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et
+il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était <i>un
+barbare</i>, <i>un ignorant</i>. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos
+jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le
+même siècle, nous méconnaissions encore <i>Athalie</i>! <i>Athalie</i>,
+chef-d'&oelig;uvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
+méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
+c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du
+théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
+où nous admettons <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> ses beautés, nous les sentions toutes!
+Madame de Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie;
+elles le devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où
+elle put lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait
+dans les traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous
+suivons, avec les hautes merveilles littéraires des autres nations,
+elle ne pouvait entendre M. de La Harpe concentrer toute la
+littérature dans notre langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est
+devenue depuis, une femme que la voix universelle proclame la première
+de son temps, n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle
+sentait que pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue
+où il écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les
+beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
+Klopstock, dans leur idiôme?</p>
+
+<p>Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
+Charles-Quint.</p>
+
+<p>Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a
+une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation
+pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier
+dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,
+à ne prendre la <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> chose que comme publicistes seulement, et
+nullement sous le rapport littéraire.</p>
+
+<p>Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
+dans l'original; il lui dit que non, mais avec <i>un
+dictionnaire</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>... Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous
+reparlerai plus de Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La
+Harpe comprit qu'il se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva
+sur Ducis; heureusement pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir
+raison, car on venait de donner <i>le Roi Lear</i> et <i>Macbeth</i>!... Aussi
+le malheureux Ducis, renvoyé à La Harpe pour supporter sa mauvaise
+humeur, passa-t-il sous son scalpel avec une sévérité cruelle; et pour
+dire la vérité, lorsque La Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers
+du <i>Roi Lear</i>:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add6em">.... Végétaux précieux.</span><br/>
+ Si vous pouvez <i>m'entendre</i> et <i>sentir mes alarmes,<br/>
+ Fleurissez</i> pour mon père, et <i>croissez sous mes larmes</i>,</p>
+
+<p class="noindent">il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui
+croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
+d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte
+dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à
+toute discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait
+le front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses
+convives ne sortait de chez elle avec une impression pénible.&mdash;M. de
+La Harpe, lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma
+fille de vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son
+attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les
+absurdités du <i>Roi Lear</i>.</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Avez-vous donc été voir <i>le Roi Lu</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, madame? C'est une ravissante
+parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
+traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.</p>
+
+<p class="place20">(M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
+répandre sur sa physionomie.)</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a
+dû faire oublier <i>le Roi Lear</i>?...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me
+donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la
+bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma
+reconnaissance est profonde.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL <span class="small">vivement, et rendue à son équité naturelle</span>.</p>
+
+<p>Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
+perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de
+La Harpe.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p>
+
+<p>Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont
+charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">en riant</span>.</p>
+
+<p>Comment, madame, vous voulez que M. de La <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Harpe vous récite
+<i>lui-même</i> des vers à sa louange? mais c'est impossible.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE SIMIANE, <span class="small">bas à la duchesse de Lauzun</span>.</p>
+
+<p>Encore un moment, et il les dirait.</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
+m'en charge...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">souriant avec un signe de tête</span>.</p>
+
+<p>Ce sera un double plaisir pour nous...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL. <span class="small">Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...</span></p>
+
+<p class="center"><i>Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de <span class="small">Philoctète</span>,
+par M. de Florian.</i></p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add2em">Que tu m'as fait verser de pleurs!</span><br/>
+ Comme ton Philoctète est touchant et terrible!<br/>
+<span class="add2em">Que j'ai souffert de ses douleurs!</span><br/>
+ Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;<br/>
+ Et pour juger tes vers, il suffit de mon c&oelig;ur.<br/>
+ La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!<br/>
+ Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire<br/>
+<span class="add2em">T'a choisi pour son successeur.</span><br/>
+ Va, laisse murmurer une foule timide<br/>
+ D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.<br/>
+<span class="add2em">Prends Philoctète pour ton guide:</span><br/>
+ Comme lui tu souffris du venin des serpents<br/>
+<span class="add2em">Et possèdes les traits d'Alcide.</span></p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien
+dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
+poésie comme celle-là.</p>
+
+<p class="scene">MONSIEUR DE LA HARPE, <span class="small">totalement revenu de son humeur, s'inclinant
+devant madame de Staël</span>.</p>
+
+<p>Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
+dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de
+Brunswick<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">se levant</span>.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en
+rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
+non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
+Marmontel!...</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne
+m'en souviens pas! ceci est une vérité...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL. <span class="small">Son &oelig;il s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle
+parle et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est
+errant quoique animé.</span></p>
+
+<p>Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de
+l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
+pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de
+prince que celle qui vous fait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> élancer dans un fleuve qui
+gronde<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du
+repos que germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une
+barque et affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de
+Rome... de l'empire du monde!... et puis il était <i>avec sa fortune</i>,
+il jouait sa vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais
+celui-ci! où allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux
+malheureux qui lui tendaient les bras!... Il les entendait crier au
+secours, et le noble jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il
+était suivi!... <i>et sans être suivi!</i>... Cependant, en arrivant sur le
+lieu du malheur, il montrait à tous ses mains généreuses remplies
+d'or!... Oh! Marmontel! Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec
+attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis
+de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet
+ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en
+lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son
+père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> sur son
+épaule... Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure,
+qui d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant...
+Madame Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne
+paraissait au dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je
+crois, beaucoup plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M.
+Necker, en écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle
+fille.</p>
+
+<p>Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
+confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
+grand besoin d'affection!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est
+tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon c&oelig;ur ne bat plus
+quand je crois qu'on ne m'aime pas.</p>
+
+<p>Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son
+père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard
+presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
+croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la
+regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque,
+madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la
+volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
+son père, où elle <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> avait été chercher un c&oelig;ur parmi cette
+multitude qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration
+qu'elle lui inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui
+allait mal; elle le savait, ce qui redoubla son embarras...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.</p>
+
+<p class="scene">MARMONTEL.</p>
+
+<p>Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous
+donner en la sortant de votre c&oelig;ur... vous voulez que j'aille vous
+ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
+pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M.
+Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p>
+
+<p>C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de
+vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un
+sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>
+Rousseau?... il l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il
+en dit....</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut
+être fameux.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
+davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été
+fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de
+la niaiserie.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
+un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
+chose de lui....</p>
+
+<p>Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.&mdash;Oh! oui! quelque
+bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de
+Staël, et ce sera parfait, ma mère!...</p>
+
+<p>Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'&oelig;il autour
+d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
+quand tout fut prêt, elle commença:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> &mdash;Vous saurez que M. Abauzit ne s'est <span class="smcap">JAMAIS</span> de sa vie mis en
+colère... <span class="smcap">Jamais</span> il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a
+dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme
+qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité
+d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils
+consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis <i>trente ans</i>, était à
+son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
+arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne
+pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement
+qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un
+pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
+vu son maître une seule fois <i>en colère</i>!...&mdash;Une seule fois!... Mais
+c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce
+n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!&mdash;Mais je ne puis
+pas mentir! disait la bonne femme.&mdash;Mais comment parvenir à le
+fâcher?... Aide-nous.&mdash;Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il
+y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
+<i>fâcher</i> qu'il faut venir à bout...</p>
+
+<p>Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir
+examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
+crut avoir <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> trouvé le moyen de faire gagner le pari.&mdash;Quoique
+en vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
+voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..&mdash;Que t'importe? nous
+l'aimons autant que toi.&mdash;Cela n'est pas sûr.&mdash;Nous l'aimons, te
+dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude
+sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché;
+c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le
+plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.</p>
+
+<p>L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
+viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la
+journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué
+de sa journée et content de trouver son lit et le repos.</p>
+
+<p>Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
+il dit à Marguerite:</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez
+de ne pas l'oublier aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
+savoir le résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'<i>oublier</i>
+aujourd'hui!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> &mdash;<i>Mais tu l'oublieras?</i>... Songe aux conditions!...</p>
+
+<p>Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué
+d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le
+matin... En se levant, il appelle Marguerite:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
+songes-y donc?</p>
+
+<p>Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille
+gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son
+lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou
+plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
+Marguerite:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Marguerite</i>, lui dit-il, mais sans élever la voix, <i>vous n'avez pas
+encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
+là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il
+n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire</i>.</p>
+
+<p>Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je
+crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de
+son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...</p>
+
+<p>Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
+Socrate?</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">émue et irritée en même temps</span>.</p>
+
+<p>Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille
+gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
+ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
+expériences sur son humeur et même sur son c&oelig;ur!... C'est tout
+simplement indigne...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p>
+
+<p>Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
+brigands de c&oelig;ur...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">souriant aussi</span>.</p>
+
+<p>Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
+admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant
+à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui
+travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a
+acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non,
+je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
+père?</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">touché de cette demande</span>.</p>
+
+<p>Non, mon enfant! il y a une équité de c&oelig;ur dans votre indignation
+qui trouve en moi une entière <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> approbation. (<i>Et l'attirant à
+lui, il l'embrassa et la retint longtemps sur son c&oelig;ur.</i>)</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER.</p>
+
+<p>Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect,
+la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis
+de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle
+passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant</span>.</p>
+
+<p>Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de
+conter...</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans
+affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et
+presque désagréables, lui dit en souriant</span>:</p>
+
+<p>Vous êtes une <i>flatteuse</i>, ma fille, je le sens; mais il est doux de
+se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
+retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé
+de M. Necker...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p>
+
+<p>J'accepte pour moi et pour Marmontel...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> MARMONTEL.</p>
+
+<p>Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery
+de madame Necker.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
+mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.</p>
+
+<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">avec le ton du reproche</span>.</p>
+
+<p>Ma fille!!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun
+si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le
+suis-je donc pour elle, moi?...</p>
+
+<p class="scene smcap">Plusieurs voix ensemble.</p>
+
+<p>Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">avec émotion</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante;
+qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre
+social de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> la grande famille humaine... Je disais donc, ma
+mère, que je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après
+tout je pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas
+réjouie du mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait
+d'elle!... Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine
+jusque-là. C'est pourtant ce qu'elle a fait.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
+donc madame de Genlis et vous, mon c&oelig;ur, avez-vous pu être réunies?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien
+originale.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Mais encore!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
+amusée.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (<i>Se tournant
+vers M. de La Harpe.</i>) N'est-ce pas, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> M. de La Harpe? (<i>M. de
+La Harpe s'incline.</i>) Depuis que c'est la mode <i>d'avoir de l'esprit</i>
+et qu'on ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à
+tout prix, car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce
+qu'elle prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas
+l'esprit nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y
+suppléer, par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est
+la manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et
+tout est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz,
+qui s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des
+libelles diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il
+croit peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes,
+que le gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
+l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
+sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut <i>valoir</i>.
+Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
+le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas
+assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
+pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la
+prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
+les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit
+contenant une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une
+épigramme fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être
+pourvu. La parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon
+M. de Buffon, qui, <i>chargé d'ans et de gloire</i>, et la tête courbée
+sous le poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir
+le venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne
+m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien
+faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.</p>
+
+<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">vivement</span>.</p>
+
+<p>Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">en riant</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
+moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y
+songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce
+misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui
+n'oublie jamais, dans celle du c&oelig;ur, car j'ai eu de la
+reconnaissance pour celui qui m'a su venger sans donner de la
+publicité à mon offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma
+personne, elle m'en a <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> voué un surcroît de haine. Vous
+conviendrez que cela est injuste!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p>
+
+<p>Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
+ayant M. de Buffon pour chevalier!... (<i>Elle rit.</i>) De celui-ci du
+moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
+vers sans m'en douter!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p>
+
+<p>Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Moi...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p>
+
+<p>Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add2em">Être haï, mais sans se faire craindre,</span><br/>
+<span class="add2em">Être puni, mais sans se faire plaindre.</span><br/>
+ Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;<br/>
+ En recherchant la haine, il trouve le mépris.<br/>
+ En jeux de mots grossiers parodier Racine,<br/>
+ Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,<br/>
+ <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Débiter pour dix sous un insipide écrit,<br/>
+<span class="add2em">C'est décrier la médisance,</span><br/>
+ C'est exercer sans art un métier sans profit.<br/>
+<span class="add2em">Il a bien assez d'impudence,</span><br/>
+<span class="add2em">Mais il n'a pas assez d'esprit.</span><br/>
+<span class="add2em">Il prend, pour mieux s'en faire accroire</span><br/>
+ Des lettres de cachet pour des titres de gloire;<br/>
+ Il croit qu'être <span class="smcap">HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ</span>;<br/>
+ Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;<br/>
+ C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,<br/>
+ Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p>
+
+<p>Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
+par c&oelig;ur, ces vers!... Sont-ils imprimés?</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p>
+
+<p>Non, madame<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les
+envoyer.</p>
+
+<p>Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
+encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses
+yeux... <i>On croyait voir</i> dans son regard.</p>
+
+<p>«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> vous dirai pas de
+vers, car je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de
+charmants, s'il plaît à l'auteur.&mdash;Monsieur de Marmontel, je vous
+dénonce à madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à
+Auteuil, madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de
+Marmontel de chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui
+imposa d'en <i>faire</i> un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il
+serait obligé de travailler sur un <i>mot</i>; on lui donna ce mot, il fit
+le couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui
+un <i>mot</i>!...»</p>
+
+<p>Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame
+Necker, je vais vous donner un <i>mot</i>, et vous nous ferez un
+couplet...»</p>
+
+<p>Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin
+de Champagne vint à partir...</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... <i>Champagne!</i>...»</p>
+
+<p>Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce
+qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le
+couplet suivant:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Champagne, ami de la folie<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>,<br/>
+ Fais qu'un moment Necker s'oublie,<br/>
+ <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Comme en buvant faisait Caton;<br/>
+ Ce sera le jour de ta gloire:<br/>
+ Tu n'as jamais sur la raison<br/>
+ Gagné de plus belle victoire.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> SALON<br/>
+DE MADAME DE POLIGNAC.</h2>
+
+<p>Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais
+faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
+pas dire impossible, de rendre compte du <i>salon</i> de la Reine, et c'est
+pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable <i>maîtresse de maison</i>
+à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
+madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la
+hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la
+Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de
+Polignac avec cette grâce charmante <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> qui faisait, comme la
+tradition nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire,
+comme on n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse l'avait élevée pour être <i>reine de France</i>: avec cette
+finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle
+avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille
+allait être souveraine<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, puisqu'elle n'avait aucune autre
+puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette
+puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille
+fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du
+monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât
+en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune
+fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de
+madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
+pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant
+idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un
+pour la haute classe et <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> l'autre pour celle inférieure, et
+les manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité
+allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
+famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice
+sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis
+cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
+élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui
+recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès
+de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus
+aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et
+possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
+viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
+Ayant la volonté d'<i>être ce que sa mère voulait qu'elle fût</i>,
+Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la
+France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les
+principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie,
+c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine
+n'ayant pas encore quinze ans<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de
+ses goûts. Sans être très-grande, sa taille avait une juste
+proportion, qu'elle doublait lorsqu'elle traversait la galerie de
+Versailles avec cette dignité gracieuse qui la rendait adorable et se
+manifestait par le moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient
+charmants, son teint admirable, ses bras et ses mains beaux à servir
+de modèle. Si l'on ajoute à tous ces avantages une bonne grâce
+inimitable et le prestige magique du rang de reine de France, on ne
+s'étonnera plus de l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps
+Marie-Antoinette à la France entière.</p>
+
+<p>Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la
+société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec
+sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
+intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique,
+broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
+avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
+familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa
+mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait
+l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à
+parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le
+monde et ses relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes
+soumises à ce tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et
+faisait la loi. Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi
+sévère, non pas qu'il y eût plus de m&oelig;urs, il y en avait moins
+qu'ailleurs au contraire: mais la règle établie par le code du monde
+social avait prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur
+quelle tête ils étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait
+aussi qu'une main habile pouvait facilement conduire cette société
+élégante et en devenir la Reine, comme elle l'était des belles
+provinces de France... Elle donna des instructions à Marie-Antoinette
+pour ajouter encore aux premières, données moins secrètement.
+Celles-ci furent uniquement consacrées à tracer à la Dauphine une
+règle de conduite comme la mère d'une jeune fille les lui donnerait à
+son entrée dans le monde... Ceci expliquera comment la Reine avait des
+amitiés intimes peu de temps après son arrivée en France, et comment
+elle voulut organiser une société <i>à elle</i>... La pièce que je place
+ici est authentique... J'ai conservé l'orthographe de l'Impératrice et
+sa manière de nommer les individus sans leur donner aucune
+qualification... Ce fut au moment même de se séparer de sa fille que
+l'impératrice <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> lui remit cette liste, avec prière d'y donner
+la plus grande attention:</p>
+
+<p>«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos
+affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
+aller qu'après un mûr examen...</p>
+
+<ul>
+<li><i>Liste des gens de ma connaissance</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</li>
+</ul>
+
+<ul>
+<li>Le duc et la duchesse de Choiseul<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>;</li>
+<li>Le duc et la duchesse de Praslin;</li>
+<li>Hautefort<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>;</li>
+<li>Les Duchâtelet;</li>
+<li><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> D'Estrées (le maréchal)<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>;</li>
+<li>D'Aubeterre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>;</li>
+<li>Le comte de Broglie;</li>
+<li>Les frères de Montazel; <span class="ralign50">}</span></li>
+<li>M. d'Aumon; <span class="ralign50">}<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.</span></li>
+<li>M. Blondel; <span class="ralign50">}</span></li>
+<li>M. Gérard. <span class="ralign50">}</span></li>
+</ul>
+
+<p>«La Beauvais, religieuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, et sa compagne.</p>
+
+<p>«Les Durfort<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>; c'est à cette famille que vous devez marquer, en
+toute occasion, votre reconnaissance et attention.</p>
+
+<p>«De même pour l'abbé de Vermont<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Le sort de ces personnes m'est à
+c&oelig;ur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais
+fâchée d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne
+recommander personne. <i>Mais vous et moi nous devons trop à ces
+personnes</i>, pour ne pas chercher <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> en toutes les occasions à
+leur être utiles, si nous le pouvons sans trop d'<i>impegno</i><a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p>
+
+<p>«Consultez-vous avec Mercy<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>...</p>
+
+<p>«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous
+pouvez leur être utile.»</p>
+
+<p>On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré
+à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au
+contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est
+<i>reconnaissante</i>, elle lui recommande d'être <i>utile</i> à tous les
+Lorrains, parce qu'ils les ont obligées <i>toutes deux, et c'est en
+faisant ce mariage</i>; voilà comme il faut se méfier des opinions émises
+légèrement sur le compte de personnes élevées.</p>
+
+<p>On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez
+nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques
+affections particulières, elle avait une autorité positive et assez
+étendue dans la société de la Cour<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et
+dégagée de l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se
+délivrer de cette contrainte qui est peut-être une des misères mais
+une des nécessités <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> de la royauté, en habitant Trianon peu de
+temps après que Louis XVI le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de
+madame Royale. Dans l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit
+avec <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> plaisir. Il n'avait aucun goût pour le monde; il était
+défiant et sévère pour les grands seigneurs; peu porté aux plaisirs
+bruyants, il n'aimait ni le bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le
+faste, et encore moins le libertinage; mais pour ce dernier défaut, il
+faut dire une singulière prédiction du roi de Prusse... On parlait un
+jour devant Frédéric de Louis XVI et de la Reine, et surtout du
+bonheur dont ils jouissaient tous deux... Le roi de Prusse se mit à
+rire...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> &mdash;Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses
+prédécesseurs, dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue
+vieille et inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne
+sera pas autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire
+et prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur
+d'être l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...</p>
+
+<p>En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et
+judicieux qui perce le voile <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de l'avenir... et devine la
+marche forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes
+s'usent... et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt
+qu'un autre... Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république
+serait à la place d'une favorite.</p>
+
+<p>À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était
+vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait,
+comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
+influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les
+femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une
+immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV,
+nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
+commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de
+favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle
+bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des
+légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle
+dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
+des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux
+esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
+dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également
+supérieure à son sexe, mais toujours femme <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> néanmoins, ainsi
+que les autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant
+jamais... En même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe
+entière ce que pouvait tenter et exécuter une femme à ferme
+volonté!...</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation
+sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde.
+Les trois s&oelig;urs<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>, madame de Pompadour et madame du Barry,
+précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle
+des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus
+actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
+échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
+efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate
+des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
+un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de
+Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée
+Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
+chose qui eût été facile... Elle-même voulut <i>se soumettre</i>; elle le
+tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait
+privilégiées, les préférences blessèrent les exilées, et il y eut des
+mécontents... Cela se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à
+Trianon.</p>
+
+<p>Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le
+faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre
+la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui
+formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif
+de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de
+Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur
+le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du
+sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
+Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il
+devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à
+l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était
+plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne,
+mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
+une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une
+résistance invincible à la <i>prière</i> du Roi, car il n'ordonna pas, de
+céder la place à <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> mademoiselle de Lorraine, après les
+princesses du sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal
+plutôt que d'abandonner <i>leur droit</i>... Madame la duchesse de Bouillon
+surtout se signala parmi <i>les opposantes</i> par l'aigreur de ses refus.
+Le roi fut très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut
+encore plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux
+pairs: <i>Je m'en souviendrai!</i> et qu'elle la renferma dans une cassette
+d'où souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les
+fêtes eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec
+madame la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et
+par cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un
+peu le scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes
+titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.</p>
+
+<p>Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses
+yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
+de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il
+fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne
+fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se
+moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette
+époque, commençaient à s'introduire <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> parmi la haute noblesse.
+Elle fit plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien
+décidée à exclure de son service toutes les femmes titrées ayant <i>des
+prétentions</i>, comme elle le disait...</p>
+
+<p>Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine
+n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard...
+Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable
+enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses
+belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
+physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours
+prévenante<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes
+que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
+faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante,
+enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les
+poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de
+l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle
+était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
+chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine,
+elle le fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait
+qu'on ne le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte
+satirique qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une
+remarque ou d'une allusion...</p>
+
+<p>En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration
+pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
+voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était <i>une
+complaisance</i>, elle demanda un jour à madame de Noailles <i>quelles
+étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?</i>... Madame de
+Noailles, chargée de son instruction, lui répondit <i>que madame du
+Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ah!</i> dit la Dauphine, <i>alors je serai sa rivale?</i> Le mot était
+charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis
+XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
+Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.</p>
+
+<p>Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de
+France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux
+roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette.
+Madame du Barry, dont la beauté était dans tout <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> son éclat,
+faisait éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours
+dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être
+faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
+en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux
+et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de
+Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la
+chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout,
+même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
+manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à
+cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on
+pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que
+voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de
+Richelieu lui-même se mit dans la voie <i>de perdition</i>, comme lui-même
+l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à
+Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal
+était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la
+table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le
+café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France
+allait devenir!</p>
+
+<p>La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> cheveux,
+sa peau de lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait
+aimer de tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter
+le torrent dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le
+Roi lui en donnerait la puissance <i>exécutrice</i>. Que faire en pareille
+circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
+délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...</p>
+
+<p>Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je
+dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre
+pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être
+que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice
+distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son
+fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont
+il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le
+dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé
+le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant
+combien il avait d'heures à vivre.&mdash;Mais, avait répondu le médecin,
+peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le
+médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner
+lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
+puisse répondre aussi affirmativement <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> avec un sang-froid
+aussi dur... En conséquence de cette réponse, tout le service
+d'honneur fit ses préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de
+chambre jetaient les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie
+folle, parce que le séjour avait été plus long que de coutume... Par
+un hasard funeste pour le mourant, son appartement se trouvait presque
+à la hauteur de ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces
+paquets!... Il était à ce moment où l'âme quitte le corps... C'est une
+lutte douloureuse... le malheureux prince voulut prendre l'air, car il
+suffoquait... On roula son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut
+témoin des préparatifs du départ... Il connaissait trop bien la Cour
+et tout ce qui tient à elle pour ne pas voir ce qui en était et ce que
+signifiait cette occupation générale... Un sourire, comme la mort n'en
+permet pas souvent, vint errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas!
+le malheureux prince avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus
+amère du calice de sa vie!</p>
+
+<p>Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
+mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de
+vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et
+alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
+Choisy!... ce qui fut fait...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du
+Pont-aux-Dames, près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la
+Vrillière, qui lui porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet
+homme qui avait rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry
+dit en jurant:&mdash;Beau..... règne que celui qui commence par une lettre
+de cachet!...</p>
+
+<p>Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir
+royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une
+princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce
+que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de
+France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du
+prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé
+à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une
+cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La
+princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
+qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé
+de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée
+à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le
+plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
+recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à
+Compiègne<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le
+Dauphin. Le jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses
+femmes, et revint à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour,
+et recevoir la fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire
+à la mort. C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et
+de l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné
+que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes
+furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer
+une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable
+magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt
+millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette
+époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes
+des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
+du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers
+du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en
+France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le
+trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à
+<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> la nation française... Le luxe que les étrangers déployaient
+luttait avec celui que par devoir comme par orgueil et par goût
+déployaient les Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à
+la Cour, mais dans les maisons particulières; tout était motif de
+réjouissance, tout devenait sujet à une fête parmi les personnes de la
+Cour et parmi celles de la finance, dont les alliances avec la
+noblesse étaient fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que
+nous prenions de le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût.
+C'est surtout dans le contraste frappant qu'on trouve dans
+l'observance ridicule du goût antique qu'il faut trouver le mauvais
+genre de l'époque; madame de Pompadour s'habillait en Vénus avec des
+paniers, et M. de Chabot faisait Adonis avec une coiffure poudrée <i>à
+frimas</i>. Cette violation du goût pur et exercé des anciens était la
+faute des yeux et du goût de l'époque, puisque les modèles étaient là.
+Il faut dire que madame du Barry fut plus élégante en cela que madame
+de Pompadour; elle était plus belle et moins spirituelle cependant,
+mais le désir de plaire donne du goût et de l'esprit, même aux plus
+sottes. Madame du Barry suivait assez bien les modes, selon le bon
+goût; il existe d'elle des portraits où le costume oriental est assez
+bien observé. L'histoire de ce costume est plaisante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de
+Choiseul; tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait.
+Enfin, Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en
+faveur dut souvent recevoir bien des humiliations.</p>
+
+<p>Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de
+l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
+Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de
+cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de
+beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
+pays.&mdash;Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
+Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
+ces pays sont dans les provinces d'Asie.</p>
+
+<p>À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la
+Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en
+rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent
+en <i>troupeau</i> pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à
+Paris.</p>
+
+<p>Le propos revint à madame du Barry; elle fut <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> furieuse. À
+dater de ce jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la
+Turquie, et elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit
+babil que sa gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable;
+car ce n'était pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait.
+Enfin, la turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de
+se faire peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de
+la Cour en habitants du sérail; il y avait même un <i>Mesrour</i>, à ce que
+disent les mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre
+spirituellement à M. de Choiseul. On fit une magnifique table en
+porcelaine qui fut peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de
+personnes habillées à l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi
+que madame du Barry. Cette table fut longtemps à La Malmaison<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p>
+
+<p>Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
+qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y
+manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait
+des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus
+grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
+et qu'il <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de
+bien des religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit
+à en dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
+interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
+qu'ils font de beaux enfants.</p>
+
+<p>Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.</p>
+
+<p>Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
+silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
+détestant.</p>
+
+<p>Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour
+la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
+d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société
+intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà
+un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout
+ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les
+ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus,
+comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer
+<i>madame l'Étiquette</i> par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
+non-seulement la Reine <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> se permettait de s'égayer sur son
+compte, mais encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour,
+donna sa démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de
+distinction, qui ne voulurent pas servir de point de mire à des traits
+d'esprit ou de texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença
+alors à jouir de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de
+joies et de fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir
+ses belles-s&oelig;urs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun
+appareil, et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle
+voulait amener la Cour de France:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
+moins entourée de cette <i>étiquette</i>, dont vous faites votre noblesse;
+car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
+avez en France! C'est l'<i>étiquette</i> seule qui la fait.</p>
+
+<p>La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
+pour toute notre noblesse. Chérin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a> avait dans son cabinet de quoi
+répondre <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La
+noblesse la plus pure de France n'était pas celle peut-être qui
+montait dans les carrosses.</p>
+
+<p>La Reine avait connaissance des recommandations faites par
+l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour
+de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques,
+et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour
+beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
+intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle
+était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer
+dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
+monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa
+retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
+Reine l'appelait <i>ma grande</i>. La duchesse de Mailly mourut jeune et
+vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et
+dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.</p>
+
+<p>La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
+aimait avec une vive et <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> profonde amitié. Elle était jeune,
+agréable et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la
+fit dame du palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena
+des rapports de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de
+B....n aimait avec un sentiment d'amour <i>idéalisé</i> monsieur le comte
+Étienne de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
+également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
+une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié:
+elle en eut bientôt le devoir à remplir.</p>
+
+<p>Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas
+s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une
+froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
+que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne,
+elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.</p>
+
+<p>Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait
+depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
+défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même
+pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le
+gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et
+prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
+Rien n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui,
+tout méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts
+de la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les
+yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
+lui répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
+dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
+je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.</p>
+
+<p>Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
+passa outre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
+digne.</p>
+
+<p>Madame de B....n poussa un cri déchirant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne vous crois pas!</p>
+
+<p>Le vicomte sourit sans répondre...</p>
+
+<p>Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le
+vicomte avec une expression suppliante.&mdash;Voulez-vous la preuve de ce
+que je vous ai dit?.</p>
+
+<p>Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.&mdash;Eh bien! <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
+vous l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!</p>
+
+<p>M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
+Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était
+belle-s&oelig;ur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
+duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
+Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
+avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et
+elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point...
+Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
+disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux
+qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant
+elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était
+assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
+qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
+donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour
+avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à
+cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner
+ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
+admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vous êtes belle!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du
+matin, à moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un
+grand peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre
+fort beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban
+bleu clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
+taille... ses cheveux n'avaient qu'<i>un &oelig;il</i> de poudre, comme on
+commençait à porter les cheveux alors...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza
+se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes si coquette!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en effet, elle est absurde!...</p>
+
+<p>Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une
+sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de
+Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
+l'avait aimé que par crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous
+êtes infidèle!</p>
+
+<p>Madame de Souza joignit les mains... le vicomte <i>fut généreux</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
+ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte
+Étienne?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
+croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse
+les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par
+exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux
+comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre
+affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le
+conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la
+marquise de B....n!</p>
+
+<p>Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de
+sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
+yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
+pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte
+l'avait effrayée sur le sort de ses amours...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour
+que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son
+portrait, son anneau et ses lettres.</p>
+
+<p>Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de c&oelig;ur. On a
+dit depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est
+vrai.</p>
+
+<p>Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
+s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
+lettres de <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de
+Ségur les eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi
+sourire Satan.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, elle est à moi!...</p>
+
+<p>Ce qui prouve que devant un c&oelig;ur de femme un homme, quelque esprit
+qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
+lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un
+ce que l'autre éprouvera.</p>
+
+<p>En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût
+aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
+qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
+trop!</p>
+
+<p>Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
+larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
+étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
+force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du
+c&oelig;ur était si solennellement profond!...</p>
+
+<p>Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
+tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un
+morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la
+vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> &mdash;Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si
+différente de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix
+brisée par les sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté
+ne retenait plus ses larmes!.....</p>
+
+<p>Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
+qu'elle souffrit!...</p>
+
+<p>Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
+autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
+brisa le c&oelig;ur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les
+lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
+âme humaine peut souffrir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une <i>agonie</i> en effet! dit-elle avec une expression
+déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
+êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
+était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de
+chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
+précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose
+de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...</p>
+
+<p>Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné
+à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne
+répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> il
+lui resta <span class="smcap">TOUTE SA VIE</span><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a> un tremblement nerveux, une agitation
+terrible, qui lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les
+premiers temps, lui paraissaient un retour des cruelles souffrances
+qu'elle avait supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et
+pourquoi?... pour sa douleur. La vie était décolorée pour elle
+maintenant, et ce qu'elle voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas
+ainsi!... Il faut du temps pour mourir!...</p>
+
+<p>Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la
+piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
+pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
+eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha
+tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et
+par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
+M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à
+sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
+blessure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus
+agréables de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant
+talent de peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté
+peu commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et
+belle. Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la
+Reine pût les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de
+Trianon, qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées
+s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la
+Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
+Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun,
+tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage
+travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la
+salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus
+était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette
+foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel
+se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de
+Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
+Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec
+passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et
+Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> avec ce
+plaisir vif et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime.
+Le vent faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le
+temps où les Français forçaient les acteurs de répéter le beau
+ch&oelig;ur d'Iphigénie, <i>Chantons, célébrons notre reine!</i> lorsque leur
+souveraine entrait à l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...</p>
+
+<p>Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle
+jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de
+jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique,
+pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
+perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
+que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander:
+c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans
+nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès
+qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle
+jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles
+qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les
+avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.</p>
+
+<p>Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait
+le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était
+pas à son <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le
+Vulcain, mais il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était
+d'ailleurs le métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait
+qui prouve que Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un <i>ridicule
+royal</i>.</p>
+
+<p>Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le
+serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
+Derhin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui
+demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
+pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui
+indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait
+pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine:
+aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué
+d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la
+gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et
+joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....</p>
+
+<p>Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne
+pas devoir prolonger celle de son <i>compagnon</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé
+ce soir à ton souper, avec ta <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> femme et tes enfants, <i>mais
+sans leur raconter</i> ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas
+ce que je viens de te dire, mon garçon?...</p>
+
+<p>Et il appuya sur ce dernier mot.</p>
+
+<p>Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin,
+employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta
+ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans
+leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.</p>
+
+<p>Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
+pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.</p>
+
+<p>Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
+parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
+peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié
+les plus belles &oelig;uvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait
+la voix populaire: ceci est encore un tort.</p>
+
+<p>Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
+terrible mot: le <span class="smcap">PEUPLE</span>!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à
+quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
+aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui,
+c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
+là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
+juge de ce qu'il était en 1784!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne
+l'estimait. Il y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût
+une tache dans son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi
+lorsque l'offense des duchesses-pairesses la blessa si vivement aux
+fêtes de son mariage, elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque
+par des épigrammes sanglantes sur les alliances de la haute noblesse
+avec la finance. Les Noailles surtout furent en butte plus que tous
+les autres aux traits de sa satire, pour atteindre madame de Noailles,
+son ancienne dame d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères
+sur l'oubli de sa dignité.</p>
+
+<p>Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
+ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:</p>
+
+<p>&mdash;Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
+relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
+âne.</p>
+
+<p>La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
+pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
+fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
+retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la
+seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec
+ses deux belles-s&oelig;urs et M. et madame de Maurepas <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>
+divisèrent la société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant
+vivre en simple <i>grande</i> dame, mais point en reine, prit la direction
+de l'un de ces partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles,
+mais surtout son mécontentement, entraîna toute une puissante famille,
+celle des Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par
+des services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine.
+Cette famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de
+la Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la
+Reine avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient
+l'opinion des salons de Versailles et de Paris.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet
+intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait
+contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,
+si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un
+traité<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a> nuisible à la <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> France, contraire aux intérêts de
+l'Europe, mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette
+à sa maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses
+deux belles-s&oelig;urs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la
+Cour un parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des
+aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
+avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
+faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
+tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette
+lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient
+partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de
+partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
+ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était
+dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
+causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le
+peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
+journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître
+d'hôtel, une belle-s&oelig;ur femme de chambre, un frère valet de
+chambre, qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette
+opinion était souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> à ses intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion
+passait donc du salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou
+dans les ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en
+province, lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer
+d'Argenson, ou d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans
+leurs terres.</p>
+
+<p>En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du
+malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
+Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que
+mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,
+tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
+industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère
+de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus
+qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,
+je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
+croire pour nuire à sa s&oelig;ur. <span class="smcap">Madame</span>, femme de <span class="smcap">Monsieur</span>, frère du
+Roi, avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que
+par le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
+société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
+pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+hauteur; Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point
+peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
+Madame!...</p>
+
+<p>L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
+un exemplaire de ses &oelig;uvres.&mdash;Je vous remercie, dit le prince, <i>je
+ne veux pas vous en priver</i>...&mdash;Le mot n'est pas heureux.</p>
+
+<p>L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
+Buffon, et lui dit:&mdash;Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
+&oelig;uvres <i>que mon frère a oublié chez vous</i>!...</p>
+
+<p>Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.</p>
+
+<p>Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on
+a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
+<i>prospérité</i> qu'il en avait <i>conçu de la haine</i>. C'est absurde et
+faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner
+de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
+plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
+Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme
+publiciste et comme jurisconsulte, M. <i>Prost de Royer</i>; il était à
+cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du
+comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,
+considéré de M. de Vergennes <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> et de lord Chatham, modèle du
+comte Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.
+Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
+m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
+parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû
+rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû
+trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous
+la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
+Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de
+conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de
+questionner un empereur?...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
+coudes sur la table,</i> répondit Joseph.</p>
+
+<p>Il y fut, et le lendemain il y retourna...&mdash;Pourquoi les Français ne
+m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous
+tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
+France.</p>
+
+<p>Joseph II sourit.</p>
+
+<p>&mdash;C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> &mdash;Me permettez-vous encore une question?...</p>
+
+<p>&mdash;Dites...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France
+et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on
+craint.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la
+chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
+connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
+pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté
+l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
+réussir?...</p>
+
+<p>Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettez-vous encore une objection?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une
+nation <i>charmante</i>, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la
+bouche du frère de notre reine.&mdash;Joseph sourit.</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
+Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
+France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,
+l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
+dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
+nation et rien de <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> plus... Je ne m'en dédis pas, répéta
+l'Empereur...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre
+sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos
+amis<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire
+mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
+nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la
+Silésie...</p>
+
+<p>Joseph sourit, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez
+renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
+vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que
+Vienne pour les affaires de Constantinople...</p>
+
+<p>Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout
+rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
+et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette
+entrevue, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qui <i>dura quatre jours</i>, fut ignorée dans le
+temps, parce que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent
+blessés et inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat
+de la première ville manufacturière de France avec l'empereur
+d'Autriche; il exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le
+garda pour ne pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu
+l'Empereur à Ferney, et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est
+très-bien à Prost de Royer; cela seul fait juger un homme.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la
+Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
+Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,
+amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la
+France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut
+présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
+qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
+d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes
+laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
+maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa
+confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce
+reculée qu'il appelait son cabinet. <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Cette pièce était située
+à Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.
+C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,
+ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et
+furent trouvés dans ce qu'on appelait <i>l'armoire de fer</i>.</p>
+
+<p>Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui
+pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,
+de former <i>un salon</i> d'où <i>ses amis</i>, comme elle le dit elle-même à M.
+le comte de Périgord<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, iraient ensuite se répandre dans les
+différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,
+en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
+respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui
+avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
+femmes... Je suis bien malheureuse.&mdash;M. de Périgord se sentit ému au
+fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
+empire, lui disant presque en pleurant:&mdash;Je suis bien malheureuse!</p>
+
+<p>M. le comte de Périgord jeta un coup d'&oelig;il rapide <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> autour
+de lui, et baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que
+ce qu'il voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des
+préjugés fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme
+inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
+être respecté par la Reine...&mdash;Dès ce jour, disait-il à ma mère, je
+jugeai la France perdue.</p>
+
+<p>Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le
+beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.
+Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la
+comtesse Jules de Polignac que Louis<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> le prendrait le lendemain
+dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
+(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de
+Périgord, étonné de ce <i>rendez-vous</i>, se rendit néanmoins à l'heure
+fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui
+l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit
+signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour
+que le comte pût le suivre<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Arrivés dans l'une des galeries
+extérieures, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Louis prit le chemin d'un petit escalier
+très-étroit et fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela
+aurait pu avoir l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune
+et n'avait d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre
+montèrent pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
+trompait.&mdash;Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
+C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait
+parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages
+fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> était
+sa favorite bien-aimée.</p>
+
+<p>Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent
+sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était
+insupportable dans cet endroit, où <i>le supplice des plombs à Venise</i>
+était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se
+reconnaître: <i>C'est cela</i>, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
+sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
+également;... mais après avoir tourné deux tours, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> il
+s'arrêta et frappa trois petits coups... une voix répondit de
+l'intérieur et dit d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre
+assez sombre... Il passa ensuite dans une seconde pièce fort
+simplement meublée, où il trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi
+que je viens de le dire.</p>
+
+<p>Le coup d'&oelig;il accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
+l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite
+de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture
+de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
+Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée
+dans les siennes, elle lui dit avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
+vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis
+reine de France?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez
+d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
+croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.</p>
+
+<p>La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
+en voyant se confirmer une partie <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> des bruits qui me blessent
+au c&oelig;ur depuis que je les entends, que <span class="smcap">Madame</span> me pardonne! elle est
+ma souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je
+ne veux jamais lui déplaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété
+qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.</p>
+
+<p>Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
+pas assez, je vous en supplie.</p>
+
+<p>Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait
+peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
+montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en
+homme d'âme et de c&oelig;ur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette
+que ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie
+intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était
+tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la
+Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en
+voyant moi-même cet appartement...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet
+appartement?</p>
+
+<p>Elle mit un accent tellement impérieux dans <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> cette demande,
+que le comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces
+salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied
+avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu
+d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
+viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
+oublier, je le répète, que je suis <i>Reine de France</i>; est-ce donc cela
+qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la
+France!...</p>
+
+<p>Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation
+violente.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...
+regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
+mérite le nom d'une <i>petite maison</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se
+trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de
+Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la
+maison de la Reine... L'ameublement <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> en était simple, mais
+parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
+répété: «Faites-moi un lieu de repos <i>où je sois commodément</i>.» Dans
+l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait
+beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,
+et la beauté de ses bras et de ses mains...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins
+le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais
+pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
+feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
+déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
+que je suis, en pareille matière...</p>
+
+<p>La Reine pleurait!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne
+sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un
+serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
+était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus
+m'empêcher de le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais
+je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour
+mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
+personnes assez discrètes pour n'en pas <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> parler; nous y avons
+ri et causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le
+Roi y est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper,
+car rien au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de
+famille. Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher
+comte, me donnez-vous l'absolution?</p>
+
+<p>M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il
+le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
+Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au
+fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de
+l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...</p>
+
+<p>La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait
+quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
+jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas
+encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
+lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller
+chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait
+qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.
+Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la
+comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
+de Grammont, madame la marquise <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de Bréhan, le comte
+d'Artois, madame la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil,
+monsieur le baron de Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la
+maréchale d'Estrées, le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de
+Durfort, la duchesse et le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques
+autres personnes telles que monsieur de Breteuil, madame de
+Matignon... mais ils étaient moins souvent appelés que les premiers
+noms que je viens de dire.</p>
+
+<p>La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
+d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore
+davantage contre cette famille.</p>
+
+<p>Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une
+personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était
+douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté
+le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent
+quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.
+Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,
+les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son
+sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et
+attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
+une aussi brillante <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> fortune que celle qui lui fut envoyée
+par le Ciel. Lorsque sa belle-s&oelig;ur, la comtesse Diane de Polignac,
+obtint une place de <i>dame pour accompagner</i>, chez madame la comtesse
+d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
+de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
+commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en
+survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de
+Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
+Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc <i>à brevet</i>, et fait
+capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
+continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de
+Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la
+donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
+de directeur-général des postes et haras de France.</p>
+
+<p>On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la
+France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,
+en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu
+la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
+qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
+de cette bienveillance que le public semblait vouloir <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> lui
+refuser; mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi
+ambitieuse qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-s&oelig;ur, la
+comtesse Diane de Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne
+l'aimait pas; quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle
+avait un jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine.
+Une chose digne de remarque, c'est que les favorites de
+Marie-Antoinette n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe
+était douce, bonne et belle, mais elle avait encore moins d'esprit que
+madame la duchesse de Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs
+personnes ont dit: c'est que la Reine avait elle-même un esprit
+ordinaire.</p>
+
+<p>On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
+par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent
+pas...</p>
+
+<p>Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
+la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour
+un concert ou pour une comédie.</p>
+
+<p>Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
+déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
+haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac
+que pour prouver qu'elle pouvait créer <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> une famille puissante
+et la transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.</p>
+
+<p>On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:
+on prétend qu'ils ne sont qu'<i>entés</i> sur les Polignac et qu'ils
+s'appellent <i>Chalançon</i>... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
+a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel
+état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de
+rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
+fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,
+n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
+avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse
+et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa
+belle-s&oelig;ur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des
+places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le
+reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut
+être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...</p>
+
+<p>D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien
+différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit
+calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même;
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution.
+D'après cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette
+coutume humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut
+tout obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait
+qu'elle pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les
+vaudevilles, les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont
+placés en haut lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne,
+dans le livre qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver
+que la famille Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins
+presque rien.</p>
+
+<p>La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème
+que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité
+de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était,
+comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle
+était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce,
+aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement
+redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
+vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et
+qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla <i>lui-même</i> rechercher
+sa s&oelig;ur à Saint-Cyr, en la <i>suppliant</i> de revenir, de <i>patienter</i>
+<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> et <i>souffrir</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a> la comtesse Diane. Le résumé de tout ce
+qu'on vient de lire, c'est que la famille Polignac avait un immense
+crédit par le moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la
+nation comme une garde avancée.</p>
+
+<p>J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante
+des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même.
+Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne
+pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter
+de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes
+titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
+y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
+Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais
+il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
+distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
+soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son
+frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce
+qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
+Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui
+attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela,
+pourquoi, <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier:
+<i>Vive le Roi!</i> sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve
+toujours un côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent
+à des individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif,
+seulement pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon
+nombre en France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
+n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette
+opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
+v&oelig;ux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en
+l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
+plutôt on le sait bien. Ils ont crié: <i>Vive l'Empereur!</i> aussi
+fortement qu'ils crient maintenant <i>vive Henri V!</i> ou <i>vive Henri IV!</i>
+C'est vrai au moins ce que je vous dis là.</p>
+
+<p>La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y
+remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles,
+qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors
+universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours.
+Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons
+de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
+Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y
+perdirent leur <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> temps, mais d'autres profitèrent des leçons
+et prirent un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui
+fut organisé chez madame de Polignac.</p>
+
+<p>Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
+enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre,
+mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
+belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle
+de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
+frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère,
+avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu
+théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
+voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez
+madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent <i>Iphigénie en
+Tauride</i>: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran
+remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de
+Polignac<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
+d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un
+souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi
+et la Reine <span class="smcap">LES SERVIRENT</span> et se tinrent debout, l'un derrière Oreste,
+l'autre <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique
+fort jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la
+rendit célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en
+consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange
+gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait.
+Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à
+entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de
+Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de
+spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans
+son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de
+madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut
+y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
+Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la
+laissa veuve avec un enfant<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, deux ans après leur mariage. Elle
+fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait
+dans le salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince
+et la princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
+Édouard ou plutôt <i>le beau Dillon</i>: on a prétendu que la Reine l'avait
+aimé, je ne le pense pas.</p>
+
+<p>La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
+l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
+n'avait aucun succès; car on disait hautement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>C'est royalement mal joué!</i>...</p>
+
+<p>Alors on fit de la musique.&mdash;La Reine chantait et chantait aussi mal
+qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait
+encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela
+lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage
+plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: <i>Ah!
+que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!</i></p>
+
+<p>Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose
+qu'une très-vive coquetterie de c&oelig;ur. La Reine fut si sérieusement
+occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de
+Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à
+consacrer à l'amour... Comment <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> aimer avec l'existence
+infernale que cette malheureuse princesse subissait alors.</p>
+
+<p>Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette
+époque un relâchement de m&oelig;urs très-fortement excité par le siècle
+lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme
+madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction,
+à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
+pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur,
+le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
+Polignac et quelques autres.&mdash;M. de D...... n'était pas un homme
+corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
+digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
+simple.</p>
+
+<p>La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde
+année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer
+la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
+du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est
+d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
+Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier
+rapprochement, quant au sujet...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la
+famille royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du
+sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de
+la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut
+de l'estampe!...</p>
+
+<p>Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus
+réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête,
+elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez
+généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans
+que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.&mdash;Il était convenu que madame
+de Polignac <i>avait</i> M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
+qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi
+M. de Vaudreuil:&mdash;elle aurait failli à la politesse et au bon goût
+sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
+manqué...</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus
+charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et
+charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une
+jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
+de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en
+contravention <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> avec son propre serment. Archambaud de
+P....... était alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il
+était jeune, élégant, riche<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>, et surtout à la mode, par une foule
+de succès et d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant
+dans le monde et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu
+sacrifiée et l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc
+Archambaud, et M. de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant
+longtemps sous le charme d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait
+ressenti jusqu'alors; pour ne pas compromettre madame de G....., il
+prenait toutes les mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le
+temps lui inspirât enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il
+sautait par une des fenêtres de l'appartement de madame de G....., il
+tomba au milieu d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la
+commandait le reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne
+put s'empêcher de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur,
+qui commandait cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet
+officier était des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui
+dit en riant qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire.
+Archambaud, le voyant en <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> si bon train de crédulité, lui dit
+qu'il avait eu une fantaisie pour une femme-de-chambre de madame de
+G...... L'officier supérieur, qui était M. d'Agout, neveu du vieux
+lieutenant des gardes-du-corps, se mit à rire de bon c&oelig;ur et
+félicita M. de P....... sur sa bonne fortune, mais ne crut pas un mot
+de ce qu'Archambaud lui avait dit.</p>
+
+<p>«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé
+le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»</p>
+
+<p>Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula
+dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:</p>
+
+<p class="poem10">Sautez par la croisée, etc.</p>
+
+<p>C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
+de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien
+opposée!...</p>
+
+<p>La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais
+cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son
+livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
+que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la
+publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant
+elle-même combien elle était peu <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> puissante pour protéger sa
+favorite, lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle,
+de quitter la France, et d'aller chercher la paix dans une terre
+étrangère. La famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume
+au milieu des cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait
+avec les Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation.
+Fugitifs, proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant
+quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur
+les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée
+parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au
+neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au
+point de dire lorsqu'elle était avec elle:</p>
+
+<p><i>Je ne suis plus la Reine, je suis moi.</i></p>
+
+<p>Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne,
+mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
+alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des
+terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.</p>
+
+<p>Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
+plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
+fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
+fut funeste à la France par l'action très-immédiate <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> qu'eut
+cette conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le
+vieil édifice de l'ancienne société française et cette forme de
+<i>salon</i> qui, jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La
+Reine crut punir une noblesse insolente, et elle porta un coup
+irréparable à cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle
+inspira le désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle
+est toujours un modèle à suivre pour la foule et les masses; la
+magnificence des équipages, la somptuosité des ameublements, le grand
+nombre des valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le
+pas sur tous les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs
+de la société et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces
+fautes sont à lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je
+viens de rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la
+première à proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du
+<i>linon</i> et de la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était
+Reine, et l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit
+déserter la cour de Versailles à toute la vieille noblesse,
+scandalisée de voir si peu de grandeur dans la représentation royale;
+Versailles n'était quelquefois habité que par la famille royale et le
+service des princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné,
+Paris devint <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> plus habité; ses salons se remplirent; celui de
+madame de Coigny, dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le
+centre de l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de
+cette opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands
+voyages étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente
+vint aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de
+tout détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal <i>à
+elle seule</i>, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une
+Reine ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils
+doivent solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on
+criait: <i>vive la Reine!</i> mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en
+coûtait à la police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens,
+qui ne cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à
+Saint-Cloud voir les eaux et l'Autrichienne!...</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> SALON DE M<sup>gr</sup> DE BEAUMONT,<br/>
+ARCHEVÊQUE DE PARIS.</h2>
+
+<p>Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires
+de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus
+qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
+grande, si même elle ne fut sa seule consolation.</p>
+
+<p>Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le
+ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le
+spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
+philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de
+sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir
+était de les expliquer. <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Dans l'équité de son âme, et il en
+avait beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie
+à une morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et
+même ces vices dans le haut clergé de France.</p>
+
+<p>Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui
+semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles
+fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel:
+c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la
+philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par
+goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
+par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
+demandé.</p>
+
+<p>Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les
+opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des
+siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses
+douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il
+voulait <i>des prêtres</i> et pas de clergé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.</p>
+
+<p>Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il
+commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
+son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
+rois de France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase
+surtout le choquait, c'était celle qui parlait de l'<i>extermination des
+hérétiques</i>; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
+illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que
+le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.&mdash;En
+tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop
+favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.&mdash;Il voulait bien
+autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord
+par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux
+lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
+passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat
+utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte
+ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà
+attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
+conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au
+dix-huitième siècle.</p>
+
+<p>Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts
+cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... <i>cela s'était-il jamais
+vu!!!</i>... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais
+le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
+surmontaient le bruit <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de son enclume, le Roi décida que le
+sacre se ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au
+moment où le trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le
+nombre des fautes non plus que leur gravité.</p>
+
+<p>Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à
+cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé
+était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait
+justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si
+la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la
+philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses
+forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
+identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales;
+il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une
+partie <i>constituante</i> et constitutive; il conservait dans les États
+généraux des provinces son autorité individuelle et <i>indivisible</i>,
+sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en
+apparence le conservateur des m&oelig;urs publiques, la règle de la
+doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État.
+Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de
+leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
+des peuples. <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> C'était devant ses livres liturgiques que Clovis
+et les Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête
+et déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans
+les actes et les traités le roi <i>très-chrétien</i>.&mdash;Partout dans ses
+souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
+même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et
+craignent de perdre.</p>
+
+<p>C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
+alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires.
+Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité
+philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
+plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
+de cette phalange hérétique.</p>
+
+<p>Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des
+évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
+cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de
+cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.</p>
+
+<p>Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de <i>prélats
+administrateurs</i>, avouait hautement sa partialité en faveur de M.
+Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de
+Narbonne, président-<i>né</i> des États du Languedoc, homme de génie et
+d'un esprit d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette
+nonchalance coupable qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre
+qu'il peut être actif pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait
+du bien cependant à son diocèse<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, mais il ne s'occupait que de ses
+plaisirs, chassait une partie de l'année, et ressemblait au <i>Damp
+abbé</i> de <i>Petit Jehan de Saintré</i>. Je ne sais pas s'il avait des
+rendez-vous avec une dame des Belles-Cousines, mais je sais que
+l'archevêque faisait un chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant
+qu'il menait ainsi joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais
+que les curés prissent la même distraction que lui: il défendit la
+chasse à ses curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui
+rencontrait tous les jours son archevêque sonnant <i>tayaut</i>, ne fit que
+rire du mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un
+garde de l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut
+sévèrement réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence,
+<span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> dans un village presque perdu au milieu d'un pays désert.</p>
+
+<p>Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint
+aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
+ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant
+une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
+beaucoup la chasse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également
+beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous
+la permettez? vous avez tort comme eux.</p>
+
+<p>&mdash;Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque:
+c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés
+sont d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de
+Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M.
+de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon
+souvenir de son administration.</p>
+
+<p>M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un
+homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en
+même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> M.
+de Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient,
+comme M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit
+réformateur et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie,
+alors archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M.
+l'archevêque de Narbonne.</p>
+
+<p>Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti
+contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité
+respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup
+d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on
+n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du
+clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était
+désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres
+exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un
+homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne
+sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti
+de <i>zélés presque fanatiques</i> n'avait de relation avec le Gouvernement
+que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de
+l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande
+vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il
+parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>
+prouvé en ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de
+l'Église, sorties des presses du Louvre.</p>
+
+<p>Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus
+dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était
+si craintive et la minorité si audacieuse...</p>
+
+<p>L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais
+sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça
+un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de
+Pompignan<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de m&oelig;urs
+simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en
+donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti
+religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et
+le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que
+la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de
+Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré
+seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait
+au poëte, frère du prélat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de
+Paris, celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut,
+quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de
+Pompignan lui en fit des reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour
+en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa
+colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...</p>
+
+<p>&mdash;Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant
+besoin de sa miséricorde.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en
+s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses
+habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses
+traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui
+devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave,
+comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la
+pensée ni dans la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de
+Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur,
+répondez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...</p>
+
+<p>Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se
+rapprochèrent de M. de Pompignan; <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> le silence le plus profond
+régnait dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient
+fixés sur M. de Pompignan.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il
+faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre...
+pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force
+de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les
+supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son
+sein que l'Église compte ses ennemis!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a
+peu de mois, un <i>mémoire économique</i> dans toute la force de l'esprit
+de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs
+parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne
+voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et
+quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie
+royale<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>!</p>
+
+<p>Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> &oelig;uvres de
+saint Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de
+Beaumont, accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et
+l'homme souffraient en même temps...</p>
+
+<p>&mdash;Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de
+Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur
+de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en
+pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande...
+qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc
+commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...</p>
+
+<p>Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec
+ferveur.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de
+Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la
+ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous
+courrons par ces coupables voies!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il
+faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais
+indifférente.</p>
+
+<p>Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y
+avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de
+je ne sais <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> plus bien quel diocèse...; il était ignorant,
+fanatique, et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en
+Dieu. Le cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer
+l'Église gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et
+cette même majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord
+évêque de Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans
+m&oelig;urs... toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de
+France, placé par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit
+par son ordre des nominations contraires à celles de M. de Boyer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des
+remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé,
+c'est le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui
+désignerons-nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux
+ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M.
+Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...</p>
+
+<p>L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...&mdash;Mais comment
+composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la
+censure!... Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?</p>
+
+<p>M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression
+si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce
+qui était dans l'appartement fut touché.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole
+de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le
+c&oelig;ur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa
+main?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous
+doit son assistance!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de
+Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette
+démarche difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas notre jeune promoteur<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>? dit M. de Boyer.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé de P.......... <i>L'abbé couleur de rose!</i> reprit avec un ton
+d'aigreur M. de Beaumont...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> &mdash;C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous
+y trompez pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le
+prendre comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre
+députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien
+dans l'Église...</p>
+
+<p>Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris
+pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par
+tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun
+ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était
+loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la
+partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la
+minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec
+empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de
+T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en
+ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs
+et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus
+curieux, c'est que le président de la députation fut le président du
+bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>
+monseigneur de Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée
+du clergé, qui déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes
+croyances, qui mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin
+d'une religion au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme
+poussé par une puissance plus forte que l'enfer.</p>
+
+<p>La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...
+Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et
+ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se
+sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de
+M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de
+nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se
+séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui
+déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute
+M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les
+augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était
+bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il
+fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour
+qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé
+Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui
+ressemblait à <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> de la haine, toutefois en lui reconnaissant
+bien de l'esprit<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur
+l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de
+la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il
+dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux <i>représentations</i>
+qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750,
+première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit
+public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,
+concluait-il, <i>le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des
+sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du
+christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne
+pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?</i>...</p>
+
+<p>M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait
+de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance
+était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait
+hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de
+l'Église affligée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler
+ainsi!... lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme
+prélat, mais comme homme du monde, était signalée à la plus dure
+remontrance; c'était lui qui osait élever la voix en faveur de
+l'Église souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans
+l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand
+l'impiété est au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de
+P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée
+du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi
+les supplications du clergé de France.</p>
+
+<p>Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...:
+c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de
+ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant
+faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la
+première pensée qui s'échappe du c&oelig;ur de ce clergé qui se plaint?
+ce n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est
+contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance
+qui fit révoquer l'édit de Nantes...</p>
+
+<p>«Votre Majesté, disait la députation, verra dans <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> le mémoire
+que nous avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la
+religion <i>prétendue</i> réformée élèvent des autels, construisent des
+temples, forment des établissements... <span class="smcap">OSENT ENFIN ADMINISTRER LE
+BAPTÊME</span> et faire la cène!... etc., etc.</p>
+
+<p>«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand
+encore: c'est l'incrédulité<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>, qui envahit toutes les classes et
+toutes les conditions; <span class="smcap">L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA
+FATALE INFLUENCE SUR LES M&OElig;URS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA
+TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT</span>!... et comment les
+fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la
+religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr,
+le plus inaccessible, <span class="smcap">DANS LA CONSCIENCE</span>, où Dieu a le sien.</p>
+
+<p>«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses
+systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la
+facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>
+les catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte
+dans les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule
+des maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste
+palais, où Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de
+ses États toute espèce de désordre... etc.</p>
+
+<p>«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,
+cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années
+à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de
+toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage
+et les principes de l'irréligion<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>...</p>
+
+<p>«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte
+cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération
+future, et <span class="smcap">UN JOUR LE SORT DU ROYAUME</span>... <i>Les projets de l'irréligion
+sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>...
+Ôtez la religion au peuple, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> et vous verrez la perversité,
+aidée de la misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion
+aux grands, et vous verrez les passions, soutenues par la puissance,
+se permettre les excès les plus atroces et les passions les plus
+viles!...»</p>
+
+<p>J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai
+données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque
+de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de
+T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées
+qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des
+empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation
+comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes
+vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de
+bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait
+s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> été par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique
+bien jeune encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des
+bénéfices; et l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, <i>trois
+cent mille livres de rentes de biens du clergé!</i>... Le mal qui
+apparaissait presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc
+une telle peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées
+par ces mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient
+l'athéisme..., reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le
+réparer, par suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais
+ils éprouvèrent là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile
+à faire comme le mal et rien de plus difficile que le bien, <i>même pour
+réparer</i>. Le mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...;
+le bien n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.</p>
+
+<p>«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est
+<span class="smcap">L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE</span> qu'elle inspire,... etc.</p>
+
+<p>«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent
+nécessairement:... <span class="smcap">LES FONDEMENTS DES M&OElig;URS ET DE L'AUTORITÉ
+DOIVENT CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION</span>... Autrefois, on était
+vicieux par faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le
+remords;... aujourd'hui on est vicieux par système.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte
+religion..... D'où viennent ces principes destructeurs de toute
+autorité?»<span class="lspaced2">.......................</span></p>
+
+<p>Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:</p>
+
+<p>«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la
+religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous
+la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons
+inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit
+exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des
+places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que
+les places qui ont le plus d'influence sur les m&oelig;urs ne soient plus
+confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout
+blâme...»</p>
+
+<p>On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été
+obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le
+même homme qui professait l'incrédulité <i>voltairienne</i> à l'aide des
+préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé
+Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant
+l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en
+rebâtir une nouvelle... Hélas! ils <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> ne pouvaient même
+employer les décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait
+rougis... La flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, <i>bande noire</i>
+formée avant le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent
+alors un mal immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur
+fit apercevoir aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent...
+mais il n'était plus temps!... les vagues surmontaient la digue...
+Tout fut brisé... tout fut englouti... élèves et maîtres!...
+Quelques-uns surgirent au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer
+d'une portion d'héritage maudit échappée au feu et au carnage...
+Est-ce une leçon pour eux?... est-ce une leçon pour nous?... Hélas!
+l'expérience en donne-t-elle jamais!...</p>
+
+<p>La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez
+remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il
+comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple,
+<i>continueraient</i> de contribuer au succès de ses soins.</p>
+
+<p>La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M.
+de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction.
+Elle délibéra séance tenante des remontrances <i>itératives</i> sur l'avis
+de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>
+comble, et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.&mdash;Le Roi
+répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le
+clergé que le bruit qui avait couru de sa <i>prétendue</i> protection aux
+protestants était faux...</p>
+
+<p>Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au
+ministère!......</p>
+
+<p>Si le clergé s'était trouvé <i>seul</i> en présence, c'est-à-dire si les
+deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants,
+les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette
+époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société
+de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite,
+mademoiselle de Bourbon<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, et puis madame de Marsan, autrefois
+gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans
+le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa
+société était toute différente du reste de la société de Versailles:
+c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant
+l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société
+étaient inculquées à des nièces, des s&oelig;urs et des filles. Les
+hommes se moquaient un peu de tout cela; mais <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> telle était
+alors la haute puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes,
+incrédules sur le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du
+parti auquel ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non
+raison. La Reine eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre
+elle, non pas parce qu'elle paraissait être contre le parti
+anti-philosophique, mais parce que dans ce parti on comptait madame de
+Noailles, madame de Cossé, fille spirituelle d'un spirituel père<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>,
+et surtout madame de Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de
+conviction et de c&oelig;ur. Ce parti ensuite recevait une puissance
+réelle de la bonté de sa cause sur beaucoup de points... Le parti
+philosophique causait en effet des ravages immenses, et le mal faisait
+de rapides progrès. La conviction était égale des deux côtés.
+D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de Malesherbes et Turgot,
+Marmontel, tous ont été d'une conviction profonde lors de cette
+malheureuse époque, et tous écrivaient avec des intentions pures: la
+seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis vinrent des haines
+concentrées, invétérées, des haines de dévots, des effets de factions,
+et nous en avons vu les terribles conséquences. Cependant il est
+positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> la
+religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les
+mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie
+méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit
+faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on
+peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.</p>
+
+<p>Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles
+des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de
+Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti
+religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de
+Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis
+XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence
+royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,
+archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des
+affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les
+fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et
+se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses
+égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens,
+Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien
+et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de
+Saint-Pol. J'aurais <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> encore bien des noms à placer dans cette
+liste, mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit
+curés de Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs
+paroissiens.</p>
+
+<p>M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les
+attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais
+bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que
+son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme
+protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son
+crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du
+courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société,
+toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et
+la guerre fut continuée avec acharnement.</p>
+
+<p>L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des
+causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la
+Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du
+clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des
+causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève,
+était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.</p>
+
+<p>Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de <i>Lettres d'un
+marquis</i>, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de
+M. de <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet
+accusait de la manière la plus virulente M. de Marb&oelig;uf, ministre de
+la feuille des bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de
+Bordeaux, Toulouse et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M.
+de Jarente, évêque d'Orléans et prédécesseur de M. de Marb&oelig;uf,
+furent rappelées; il y eut <i>scandale</i> pour faire le bien. Voilà où
+conduisent les passions.</p>
+
+<p>«<i>Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez
+accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son
+palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai
+vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au
+spectacle construit récemment à Paris sous le nom de <span class="small">Redoute
+chinoise</span>.... C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse
+concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant
+son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai,
+que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont
+vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:</i></p>
+
+<p>«Si votre &oelig;il vous scandalise, arrachez-le.» <i>Mais les prélats ne
+croient plus!...»</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...</p>
+
+<p>M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il
+prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable
+apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement
+avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien
+violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi
+que ce soit, les larmes ne remédient à rien.</p>
+
+<p>La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus
+terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de
+Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince
+de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans
+l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne
+et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant
+au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses
+relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au
+diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le
+questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et
+cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit
+rêver!...</p>
+
+<p>C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+affaire du collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens
+documents que je possédais à une foule de nouveaux que j'ai
+recueillis, et je crois être assez éclairée pour avoir le droit d'en
+parler; mais Cagliostro est un acteur de ce grand drame. Il me faut
+dire aussi ce que je sais de lui. On en a beaucoup parlé en France: le
+fait est que nous ne savons rien de positif. Il est aussi sans doute
+prouvé que Cagliostro n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut
+savoir.</p>
+
+<p>Il est né, <i>dit-on</i>, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille
+obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme
+celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout...
+Son véritable nom est <span class="smcap">Balsamo</span>... Mais, je le répète, toutes ces
+notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,
+les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et
+que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas
+connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne
+puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation
+fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans
+parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes
+et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos
+académies. Où donc cet homme <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> avait-il pris une si profonde
+instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de
+l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec
+lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance
+suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être
+sur la nature duquel je ne puis prononcer.»</p>
+
+<p>Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait
+d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé <i>Marano</i>. Ce
+qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont
+positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé
+des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie
+des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui
+venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en
+guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de
+l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la
+femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla
+partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan
+peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:
+Cagliostro est un homme extraordinaire.</p>
+
+<p>En Orient il s'appelait <i>Acharat</i>, disciple du savant Althoras, Arabe
+solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,
+avec <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par
+suite des plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que
+peu de jours en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation,
+il eût langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva
+une ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père
+était fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un
+lien entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.</p>
+
+<p>La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son
+regard de feu lisait au fond du c&oelig;ur... Il attachait
+involontairement, et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se
+faisait appeler le comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de
+Pellegrini ou bien le marquis de Belmonte... Son luxe était
+inconcevable: à Londres, à Paris, à Vienne, partout où il demeurait,
+il laissait des monceaux d'or; une traînée de diamants, une voie
+lactée de pierreries révélait son passage. Quelque temps avant la mort
+de M. de Vergennes, Cagliostro alla à Strasbourg muni de lettres de
+recommandation de ce ministre, de M. de Miroménil (garde des sceaux)
+et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un fait... Précédé par une
+réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces recommandations,
+Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme délirant, qu'il
+accrut encore en <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> visitant les hôpitaux, parlant aux malades,
+les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or sur
+son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les
+plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de
+Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme
+allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et
+était ambitieux...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit
+l'homme étonnant.</p>
+
+<p>Le cardinal fut au moment de se prosterner.</p>
+
+<p>On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le
+cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la
+comtesse de Lamothe.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,
+dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui
+expliqua comment elle était Valois<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>. Elle était bien autre chose,
+vraiment!</p>
+
+<p>Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il
+savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le
+ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement
+malheureux, car <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> il aimait la Reine. Mais la Reine savait
+qu'il avait mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis
+XVI, et jamais elle ne l'oublia.</p>
+
+<p>Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix
+dans le c&oelig;ur du cardinal en lui promettant de le faire réussir:
+quels moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.</p>
+
+<p>Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier
+de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir
+au Roi:&mdash;J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.</p>
+
+<p>Bohmer remporta le collier.</p>
+
+<p>Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête
+chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute
+classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes
+réflexions faites, la reine prend le collier, <i>mais à l'insu du Roi</i>:
+elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.
+Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il
+demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de
+Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et
+reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement
+devait avoir lieu le 1<sup>er</sup> août, le paiement ne se fait pas. Bohmer
+alarmé va trouver <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Campan<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, et la ruse est découverte...
+La Reine, confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et
+parla de cette affaire au Roi.</p>
+
+<p>Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal
+arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est
+arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve
+Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.</p>
+
+<p class="scene">LE ROI.</p>
+
+<p>M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Oui, sire.</p>
+
+<p class="scene">LE ROI.</p>
+
+<p>Qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Sire...</p>
+
+<p class="scene">LE ROI, <span class="small">tremblant de colère et avançant sur le cardinal</span>.</p>
+
+<p>Qu'en avez-vous fait, monsieur?...</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Je croyais que la Reine les avait.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> LE ROI.</p>
+
+<p>Qui vous avait chargé de cette commission?</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Une dame de condition.</p>
+
+<p class="scene">LE ROI, <span class="small">d'une voix forte</span>.</p>
+
+<p>Son nom, monsieur.</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la
+Reine par laquelle Sa Majesté...</p>
+
+<p class="scene">LA REINE, <span class="small">en l'interrompant</span>.</p>
+
+<p>Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas
+adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule
+ligne?</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.</p>
+
+<p class="scene">LE ROI, <span class="small">lui montrant une lettre</span>.</p>
+
+<p>Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le
+cardinal?...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> LE CARDINAL, <span class="small">la parcourant en tremblant</span>.</p>
+
+<p>Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est
+signé...</p>
+
+<p class="scene">LE ROI.</p>
+
+<p>Il l'est, monsieur...</p>
+
+<p class="scene">LE CARDINAL.</p>
+
+<p>Alors elle est vraie...</p>
+
+<p class="scene">LE ROI, <span class="small">très-ému</span>.</p>
+
+<p>Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres
+signées de cette manière?</p>
+
+<p>Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la
+Reine et ses lettres; tout était signé: <i>Marie-Antoinette de
+France</i>... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un
+rêve!...</p>
+
+<p>Grand Dieu, est-il possible!...</p>
+
+<p class="scene">LE ROI.</p>
+
+<p>Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que
+vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous
+qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de
+plus.</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> LE CARDINAL, <span class="small">pâlissant et s'appuyant sur la table</span>.</p>
+
+<p>Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.</p>
+
+<p class="scene">LE ROI.</p>
+
+<p>Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez
+dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...
+écrivez.</p>
+
+<p>Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un
+quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et
+tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et
+inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la
+Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...&mdash;Qu'on avertisse
+M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.</p>
+
+<p>Et il congédia le cardinal.</p>
+
+<p>Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de
+Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille,
+sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en
+allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son
+passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.</p>
+
+<p>Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de
+Bar-sur-Aube; son mari <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> s'était sauvé en Angleterre. Elle nia
+toute l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme
+connaissant des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté
+rue Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait
+pour aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un
+immense empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut
+arrêté, il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées
+et Henri IV.</p>
+
+<p>Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je
+n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des
+lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui
+respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien
+imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la
+malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de
+l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine,
+lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un
+animal informe; au-dessous était écrit:</p>
+
+<p>«Cet animal se nomme <i>fagua</i>; il a été trouvé dans un lac de
+l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des
+savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit
+amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin
+prévaut de beaucoup en lui, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> surtout pour la fécondité. Mais
+ce qui surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un
+bélier, deux boucs et plusieurs sangliers.»</p>
+
+<p>Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être
+fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la
+Salpêtrière<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas
+toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à
+Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins
+des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement
+qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme
+employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette
+femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses
+nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans
+de Bondy et des environs.</p>
+
+<p>Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec
+la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai
+seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine,
+qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son
+ressentiment fut <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> terrible. Il prétendit toujours avoir été
+joué; il avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup.
+Elle lui avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance,
+qu'elle lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se
+faisait conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers
+dérobés qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre
+une ou deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les
+corridors du château, et rapportait au cardinal une fleur&mdash;un
+ruban&mdash;une chose qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle
+l'abandonnait au cardinal, qui plaçait le gage sur son c&oelig;ur, et qui
+faisait ainsi plus de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses
+langes.&mdash;Lui, le cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...</p>
+
+<p>Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier
+coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui
+s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.</p>
+
+<p>Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette
+époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas
+mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière
+quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa
+colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès
+de lui alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son
+oratoire, en priant pour le salut du cardinal...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés
+aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de
+nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.&mdash;Le clergé
+y était ainsi appelé:</p>
+
+<p>L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui
+de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de
+Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.&mdash;</p>
+
+<p>Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a
+seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire
+du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un
+pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de
+Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute
+fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi.
+Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait
+<i>Mariani</i>: il était Italien d'origine, mais Français;&mdash;il n'avait pas
+fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla
+jamais de cette aventure; la Reine <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> avait toujours été mal
+pour elle, comme pour toutes les vieilles dames de la Cour<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, et
+son ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque
+jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre
+le bien pour l'injure.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> SALON<br/>
+DE<br/>
+M<sup>me</sup> LA DUCHESSE DE MAZARIN.</h2>
+
+<p>Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais
+passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître
+les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société
+brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que
+les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté
+satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas
+encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du
+mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que
+nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse
+de Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes,
+qui avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance,
+et qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,
+ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des
+pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins
+considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons
+connu, mais nous en connaissons encore.</p>
+
+<p>La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et
+disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu
+pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage
+très-coloré<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait
+toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller
+n'était pas <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> la partie la moins ridicule de sa personne...
+Son ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en
+désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs
+surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les
+connaissait. La maréchale de Luxembourg<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, dont le bon goût était
+reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles
+gaucheries...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les
+fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier
+la méchante fée <i>Guignon-Guignolant</i>, qui l'a douée de tout faire de
+travers, même de plaire.</p>
+
+<p>C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin
+dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la
+fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche
+comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...</p>
+
+<p>Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de
+girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient
+allongées d'un <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit
+qu'elle ressemblait à un lustre.</p>
+
+<p>Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de
+Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées;
+mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière:
+c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne
+pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait
+jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère
+fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient
+excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de
+ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la
+duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus
+de bal, mais des <i>soupers masqués</i>...</p>
+
+<p>Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son
+<i>guignon</i>; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu
+plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient
+d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y
+avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par
+une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la
+manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
+pas croire qu'on se moquât d'elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de
+plus élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y
+allait; et puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la
+raillerie et les plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on
+n'était injurieux.</p>
+
+<p>C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
+Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
+belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort
+reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
+émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de
+la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec
+une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la
+bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le
+roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin <i>son
+aïeul</i>; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
+son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,
+car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le
+bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui
+racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,
+lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et
+le Roi, la tête tournée de tant de flatteries<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ne
+savait plus s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.</p>
+
+<p>Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse
+de Mazarin ne doit pas être <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> oubliée. Cependant elle n'y
+songeait pas: elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son
+constant malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car
+elle sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.</p>
+
+<p>Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des
+jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
+elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
+ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.</p>
+
+<p>Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de
+Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
+l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était
+polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> avec une
+extrême bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de
+la maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>,
+madame de Berchini, madame de Cambis<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, le comte de Coigny<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, le
+comte de Guines<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
+<i>clair de lune</i>, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
+pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de
+l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données
+au roi de Danemark.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame
+de Mazarin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un
+concert, des proverbes, et ma fête...</p>
+
+<p>Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui
+apparut comme un spectre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal
+tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> vous et madame
+de Luxembourg qui me l'avez conseillée!...</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE CAMBIS.</p>
+
+<p>Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p>
+
+<p>Je vous assure que c'est vous.</p>
+
+<p class="scene">LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, <span class="small">avec assurance et froidement</span>.</p>
+
+<p>La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous
+ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans
+un pré... et quel salon surtout!</p>
+
+<p>Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées
+dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
+parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...
+quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
+moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.</p>
+
+<p>La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et
+madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre
+idée du monde. La maréchale lui avait donné celle <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> d'une
+<i>fête villageoise</i>; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui
+pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était
+au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
+elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
+bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les
+frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
+et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en
+attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en
+bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger
+devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la
+musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand
+salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,
+comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau
+devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
+alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain
+savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
+le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine
+eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de
+cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que
+les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
+<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils
+s'élancèrent hors de la chambre, et une fois les premiers passés on
+sait que les autres ne demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne
+fussent pas les moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur
+chef grand bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila
+la première porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet
+rempli de feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens,
+dans le grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses
+forces, habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En
+se trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais
+surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,
+rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le
+bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
+il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en
+voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait
+cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de
+toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,
+étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été
+terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets
+de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,
+on parvint à emmener le <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> malencontreux troupeau... Il
+commençait à s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait
+conquis <i>l'étable</i> et en était paisible possesseur s'avisa de venir
+voir aussi la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se
+sauvèrent de nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le
+jardin: là, une sorte de folie les prit, et pendant une heure la
+chasse fut inutile, on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à
+penser quelle agréable fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le
+lendemain, il y eut mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre;
+on la chanta sur tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les
+noëls de l'année<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>... Telle était la fête que rappelait la
+maréchale de Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était
+pas agréable à madame de Mazarin.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi
+madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau
+dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.</p>
+
+<p class="scene">LE CHEVALIER DE JAUCOURT.</p>
+
+<p>Non, non, un bal!... un bal....</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> LE COMTE DE COIGNY.</p>
+
+<p>Mais il ne danse pas.</p>
+
+<p class="scene">LE CHEVALIER DE JAUCOURT.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p>
+
+<p>Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la
+comédie quelque part?</p>
+
+<p class="scene">LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.</p>
+
+<p>Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p>
+
+<p>Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
+mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par c&oelig;ur
+un compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,
+non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.</p>
+
+<p class="scene">MADAME DE CAMBIS.</p>
+
+<p>Qui donc?</p>
+
+<p class="scene">LA DUCHESSE, <span class="small">en souriant</span>.</p>
+
+<p>C'est mon secret...</p>
+
+<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> MADAME DE CAMBIS, <span class="small">tout bas à la maréchale</span>.</p>
+
+<p>Devinez-vous?</p>
+
+<p class="scene">LA MARÉCHALE, <span class="small">sur le même ton</span>.</p>
+
+<p>Non, mais je suis tranquille; <i>nous lui avons mis une fête à la main;
+laissons-la faire et nous rirons bien</i>...</p>
+
+<p class="scene">M. DE LAVAUPALIÈRE, <span class="small">qui a entendu la maréchale</span>.</p>
+
+<p>Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?</p>
+
+<p class="scene">LA MARÉCHALE <span class="small">lui tend la main en souriant</span>.</p>
+
+<p>C'est une malice.</p>
+
+<p>M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en
+chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
+conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
+une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...</p>
+
+<p>Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de
+méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc
+qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur
+toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère
+et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or
+broché de vert <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de
+Cambis était fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure
+était belle et distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans
+son port de tête et dans sa démarche... elle était encore une femme
+jeune, à cette époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle
+déclara qu'elle mettrait un habit de satin couleur de rose broché
+d'argent... et comme elle avait surtout une parfaite confiance en
+elle-même, elle ne s'aperçut pas des rires qui éclataient sous
+l'éventail autour d'elle.</p>
+
+<p>Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun
+inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était
+bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne
+ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais
+sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand
+joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi
+de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini
+par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans
+aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et
+vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
+beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à
+entendre, surtout quand il <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> parlait du mérite de telle ou
+telle maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette
+maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus
+remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.
+Seulement il reprochait à son cuisinier de trop <i>deguiser</i> les plats;
+le fait est que c'était une <i>espièglerie</i> de la duchesse, qui lui
+réussissait comme les autres<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>...</p>
+
+<p>La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de
+conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
+la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
+se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que
+tout le monde allait admirer, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> surprenaient par le bon goût
+et surtout l'entente générale qui unissait toutes les parties... La
+duchesse avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et
+les talents les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour
+chanter devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y
+avait en ce moment cette abondance de fleurs printanières qui
+rappellent chaque année les beaux jours de celle qui vient de passer,
+et toujours avec de doux et bons souvenirs... Les appartements de
+l'hôtel Mazarin étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on
+ne leur connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les
+moutons et le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin,
+éblouissante de parure et de beauté, car elle <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> était vraiment
+belle, étincelante de fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin
+attendait son royal convive avec une confiance en elle-même qu'elle
+n'avait pas eue depuis bien long-temps. Ses précautions avaient été si
+bien prises!... Bientôt ses salons se remplirent de tout ce que Paris
+avait de noms illustres, et de tout ce que les cours étrangères nous
+envoyaient!... Enfin, on vint avertir la duchesse que le Roi arrivait;
+elle courut au-devant de lui, et le conduisit ou plutôt fut conduite
+par lui jusqu'à la salle du concert, où deux cents femmes extrêmement
+parées, éblouissantes de l'éclat des diamants, étaient assises par
+étages dans un magnifique salon, dont les lambris n'étaient que glaces
+entourées de riches baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de
+bougies complétait l'enchantement.</p>
+
+<p>Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
+que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé
+et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il
+ne cessait de répéter que <i>jamais, jamais</i> rien de si beau n'avait été
+entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
+yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi
+que ce fût!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> à
+quelques-unes de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez
+tout à l'heure... patience... patience!...</p>
+
+<p>Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à
+Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
+la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
+salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
+d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de
+prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé
+à la fée <i>Guignon-Guignolant</i>? elle s'est donc raccommodée avec la
+duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient
+les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...</p>
+
+<p>Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de
+Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord
+de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
+Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là
+il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on
+tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était
+un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>
+pas toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et
+presque stupide à ces rouages continuellement montés à une telle
+hauteur que bien souvent la corde casse, et presque toujours avant
+d'avoir rendu un son et surtout formé un accord.</p>
+
+<p>Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;
+il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi
+de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût
+né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était
+là, la conversation ne <i>chômait</i> jamais...; mais si, par malheur pour
+son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se
+brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...</p>
+
+<p>Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa
+<i>carapace</i> bariolée<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, comme Le Kain <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> sous son costume de
+Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:
+cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité
+mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons
+maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma
+que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le
+grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin
+et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
+ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le
+mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût
+été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à
+elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...</p>
+
+<p>Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et
+pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin <i>barbier paralytique</i>:
+il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du
+monde et le plus <i>mime</i>. La duchesse avait fait prendre des
+informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
+ni la pièce...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui
+va suivre, que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit,
+<i>parlait très-peu</i> le français, avait été accoutumé depuis son arrivée
+en France à recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous
+les palais, des harangues et des compliments les plus absurdes et les
+plus exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on
+parlait devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on
+la bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement
+poli: qu'on juge des révérences!...</p>
+
+<p>Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,
+il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses
+<i>lazzis</i> étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule
+à chaque mot qu'il disait<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>. La première fois, le roi de Danemark
+se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air
+presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on
+s'y habitue si bien!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin
+jouait bien, et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie
+au Roi, elle se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour
+une physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait
+est que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin
+était une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les
+fêtes qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à
+Versailles: ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif
+mouvement de plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté
+de madame de Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus
+facile ce jour-là que Carlin avec ses <i>lazzi</i> et ses mots à double
+sens devait être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était
+pas fort habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le
+Kain le jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut,
+elle aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés
+de la maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame
+Dhusson<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>, l'avertirent <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> qu'il y avait quelque chose qui
+allait mal. Jusque-là aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc
+bien: la duchesse de Mazarin les connaissait!...</p>
+
+<p>Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le
+Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes,
+les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
+autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en
+son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il
+jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du
+public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
+que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
+répétant d'un ton pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!...
+vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...</p>
+
+<p>Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien;
+mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
+Carlin pour une <i>Walkyrie</i> déguisée, au lieu d'en rire au-dedans
+d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi
+qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de
+la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
+où se donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse
+<i>Guignon-Guignolant</i> au passage, et au lieu de la laisser aller, et
+rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle
+aimait à être malheureuse.</p>
+
+<p>Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
+malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses v&oelig;ux;
+mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
+de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était
+pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
+ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le
+voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
+de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se
+tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui
+étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
+il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de
+la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
+accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de
+Brionne, toujours calme, toujours <i>recueillie dans sa beauté</i>, comme
+disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit
+que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
+pas <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> autant de patience: elle s'inclina aussi
+très-respectueusement au remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en
+silence, et elle lui dit avec une inflexion de voix qui devait le
+tromper:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
+quoi...</p>
+
+<p>Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> LES MATINÉES<br/>
+DE L'ABBÉ MORELLET.</h2>
+
+<p>Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu
+plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux
+cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
+figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de
+tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge
+très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
+beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même,
+madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
+Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> liée avec M. de
+Chastellux, et toute la société musicale d'alors. Tous ces
+personnages-là sont particulièrement connus de toute la génération qui
+passe aussi, mais dont les souvenirs sont encore assez actifs pour
+prendre part à ce que fait éprouver un nom rappelé au souvenir de
+l'esprit et du c&oelig;ur... Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de
+venir pour la tradition laissée aux enfants de ceux qui ont vu et
+connu ceux dont j'ai à parler.</p>
+
+<p>L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait
+avec lui sa s&oelig;ur et la fille de cette s&oelig;ur... Cette famille
+donnait un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission
+des femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
+madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez
+l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans
+elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque
+point de littérature bien <i>ardu</i> ou sujet à des querelles sans fin.
+Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent
+la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie.
+Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera
+rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
+Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans
+des <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse
+entraîner par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme
+j'aurais parlé avec les hommes et les femmes de l'époque que je
+retrace: je ne pensais plus que maintenant les femmes, loin de
+maintenir les hommes dans des limites toujours convenables, sont les
+premières à élever une dispute et à chercher comment elles auront
+raison... Si c'est en criant plus fort que l'homme avec lequel elles
+disputent, elles ne délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au
+grand scandale de beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général
+de tout le monde.</p>
+
+<p>L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes
+peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et
+de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes
+de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les
+Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé
+Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes
+opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui
+faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris:
+«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
+pour ceux si variés de la société intime.»</p>
+
+<p>L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> les Tuileries
+et recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute
+lumineuse contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se
+réunissait plus agréables encore à habiter. La vue des beaux
+marronniers des Tuileries, le calme qui à cette époque entourait
+encore ce beau jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de
+Morellet, l'une des plus vastes et des mieux composées des
+bibliothèques de Paris.</p>
+
+<p>C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite
+d'esprit et de c&oelig;ur, on entendait les sons d'une ravissante
+musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que
+lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez
+Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
+front:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
+avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
+Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants
+faits pour le Ciel...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
+colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
+Ils me préfèrent <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent
+Gluck?...</p>
+
+<p>Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être
+comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
+admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
+ombrage.</p>
+
+<p>Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient
+ensemble le bel opéra de <i>Roland</i>. Marmontel avait refondu le poëme de
+Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait
+pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer.
+Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
+sans affectation:</p>
+
+<p>&mdash;Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de
+Didon?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.</p>
+
+<p>On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
+l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient
+beaux...</p>
+
+<p>&mdash;Celui de Didon à Énée:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Ah! que je fus bien inspirée<br/>
+ Quand je vous reçus dans ma cour!</p>
+
+<p>Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet
+sur Piccini.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> &mdash;Eh non! eh non! ce n'est pas cela... <i>Corpo d'Apollo!...
+Carino!... non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti...
+senti...</i></p>
+
+<p>Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise
+voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de
+Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un
+regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de
+l'âme...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille...
+et pensant ensuite à autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....</p>
+
+<p>Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal,
+monsieur le marquis!... je chante très-mal!...</p>
+
+<p>La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine
+avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
+tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans
+les jeux de cartes<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>... Il fallut lui dire enfin <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> que la
+Reine avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper,
+ayant une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de
+présent que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame
+de Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
+Dillon, quelques intimes, entre autres <i>M. le comte de Fersen</i>...</p>
+
+<p>Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté
+d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
+pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement
+été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
+vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
+aviez été dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
+
+<p>Et Piccini ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher
+maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air
+de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le
+comte de Fersen.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est
+pas <i>tout</i> à votre grand opéra!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est
+certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas <i>tout</i> non
+plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de
+Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces
+messieurs...</p>
+
+<p>Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille,
+devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
+eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de
+Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la
+cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
+de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce
+qui était déjà fait, et parlant encore des <i>dilettanti</i> dont il était
+l'oracle dans le <i>Journal de Paris</i>, il effraya Piccini de toute la
+lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
+délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée,
+faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
+dont la mission toujours conciliante était de <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> ramener la
+paix là où il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit
+un mot, et tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un
+seul instant tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui
+disaient Marmontel et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange
+façon que les spectateurs rirent avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se
+promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
+belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de
+Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
+chevalier Gluck parle allemand!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de
+Chastellux... je vous le demande à vous-même...</p>
+
+<p>Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des
+apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
+d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
+répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il
+se contenta de sourire en disant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> &mdash;<i>Certo, certo, ha ragione... sempre ragione.</i> Le fait est
+que la seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
+Chastellux<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour
+Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par
+le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
+Reine étant Allemande, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Gluck avait par là un grand avantage
+sur lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était
+lui-même admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa
+prévention jusqu'à dire que Gluck <i>n'était qu'un barbare</i>... et cela à
+propos de l'<i>Alceste</i> et de l'<i>Iphigénie</i>. Certes j'apprécie Piccini,
+mais j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de
+Chastellux...</p>
+
+<p>Cette querelle entre les <i>piccinistes</i> et les <i>gluckistes</i> avait eu
+pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet,
+Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
+l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
+sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus
+cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
+comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
+louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et
+l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus
+de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
+correspondance littéraire (1789):</p>
+
+<p>«On vient de donner à l'Opéra <i>Nephté</i>, reine d'Égypte, d'un Alsacien
+nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et
+dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de <i>Phèdre</i> où il a
+eu le noble courage de défigurer un chef-d'&oelig;uvre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> de
+Racine; dans Nephté, c'est <i>Mérope</i> qu'il lui a plu de mutiler cette
+fois... La musique est d'un nommé <i>Lemoine</i>... <span class="smcap">dure et criarde, comme
+celle d'un disciple de Gluck</span>!... mais comme ce genre de musique est
+encore à la mode, Nephté a réussi.»</p>
+
+<p>La musique de Gluck <i>dure et criarde</i>!... voilà donc comment M. de La
+Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi
+conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur
+qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle
+ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et
+malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
+de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
+d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme
+n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de
+Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête
+duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
+pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
+aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
+médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...</p>
+
+<p>Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en
+France, en ce qu'elles ont <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> agité la société et l'ont
+divisée. Elles ont été chez nous comme précurseurs des querelles
+politiques, et grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre
+annonçant les troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck,
+arrivé à Paris en 1774, donna son dernier opéra, <i>Écho et Narcisse</i>,
+pauvre et triste composition pour un si grand maître, en 1780, et
+laissa inachevé le bel ouvrage des <i>Danaïdes</i>, que Saliéri, son élève
+bien-aimé, finit après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la
+rage forcenée des deux partis, que souvent on les a vus se prendre de
+querelle assez follement pour en venir à de graves attaques, et même
+aux mains. La société perdait déjà de son urbanité dans la discussion,
+et les disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y
+avait beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des
+deux partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en
+force. L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le <i>Journal de Paris</i>, était
+presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de
+l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.</p>
+
+<p>Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant
+ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le <i>Roland</i> de
+Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> lui
+donner des airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin.
+Gluck, au moment où il apprit cela, travaillait à un <i>Roland</i>.
+Aussitôt qu'il sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui
+paraissait devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le
+jeta même au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
+plusieurs semaines?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe? dit Gluck...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si Piccini fait paraître son <i>Roland</i>, et qu'il tombe?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il réussit?</p>
+
+<p>&mdash;Je le referai.&mdash;</p>
+
+<p>Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
+avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne
+l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
+pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
+le <i>Journal de Paris</i> un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que
+Piccini faisait l'<i>Orlandino</i> et que Gluck ferait l'<i>Orlando</i>. Piccini
+fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
+Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement
+que tombait tout le mordant de la parole... <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Il ressentit
+l'injure aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour,
+il cessa d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas
+pour cela, lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et
+littéraires, parce qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas
+imposer l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me
+croirais, en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne
+parle ici que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie
+habituelle du monde et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que
+de vrais amis ne prouvent au contraire leur attachement qu'en
+s'associant à tout ce qui arrive à leurs amis, et deviennent
+solidaires pour eux, soit en bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet
+le sentit comme moi; et lorsque Marmontel épousa sa nièce, les
+réunions du matin cessèrent, parce que Marmontel avait pour ennemies
+toutes les femmes que j'ai nommées plus haut, et qui avaient épousé la
+querelle de l'abbé Arnaud, auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce
+mot de l'<i>Orlandino</i>... Ce fut cette seule parole qui sépara des amis,
+brisa d'anciens et d'intimes rapports... une parole!... Cette
+circonstance de la vie de l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il
+me la raconta. Je le voyais alors fort souvent, non-seulement chez
+moi, mais tous les mercredis chez une femme bien <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> spirituelle
+dont il était l'ami, et dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom
+plus souvent dans ses ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame
+de Souza (madame de Flahaut), l'auteur d'<i>Adèle de Sénanges</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. Je
+voyais souvent dans cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux
+causer avec lui souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien
+moins amusants... Il était alors bien vieux, mais son esprit était
+encore jeune, et surtout son âme. J'avoue que sa conversation me
+charmait; sa diction était si pure... Il y avait dans la conversation
+de M. Morellet tout le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il
+rappelait comme un portrait fidèle.</p>
+
+<p>À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet,
+les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.&mdash;Vous ne pouvez,
+me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient
+devenues nos <i>matinées</i> littéraires et musicales! Si l'on voulait
+chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
+ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma s&oelig;ur et ma nièce,
+naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur
+<i>querelleuse</i>, étaient <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> devenues d'une aigreur qui les
+rendait méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors
+de la question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et
+silencieux. Enfin, le sujet de cette <i>guerre civile</i>, Piccini, ne
+venait plus que rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je
+rompis entièrement et cessai mes réunions littéraires et musicales...
+mais cela me fut pénible.</p>
+
+<p>J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à
+quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et
+d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
+apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
+vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son
+intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement
+excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour
+presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il
+mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des
+autres.</p>
+
+<p>L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur
+de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame
+Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable,
+et Marmontel avait su l'apprécier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé
+Morellet, il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de
+prose. L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le
+souvenir du temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui
+arrivaient de sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique
+qu'on était de Lyon pour parvenir auprès de lui.</p>
+
+<p>Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un
+jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
+Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations
+avec la famille de l'abbé Morellet<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Il donne ordre d'introduire
+ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques
+moments après.</p>
+
+<p>En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa
+taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et
+cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans
+appui.</p>
+
+<p>Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme.
+C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles,
+ses jeûnes et toutes <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> ses austérités! Il était pâle, ses yeux
+étaient caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible,
+et comme une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme,
+me dit Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise
+était décente, il était en noir et convenablement vêtu.</p>
+
+<p>Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune
+homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une
+admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
+différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se
+trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient
+relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces
+in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.</p>
+
+<p>En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit
+légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre
+une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était
+évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui
+faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin,
+dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
+intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans
+trouver... Enfin, une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié
+ce qu'il cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le
+bureau:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
+sera restée avec <i>Cha</i>....</p>
+
+<p>Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui
+demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il
+se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
+lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
+l'antichambre pour y chercher sa lettre.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui
+recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M.
+Morellet:</p>
+
+<p>«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je
+vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami
+de votre père.»</p>
+
+<p>Le jeune homme s'appelait <i>Narcisse Prou</i>. Tout devait être comique
+dans le pauvre garçon!</p>
+
+<p>Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse
+continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de
+l'&oelig;il tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
+ciel comme pour témoigner son admiration <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> d'une pareille
+richesse... Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...</p>
+
+<p>L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette
+étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.</p>
+
+<p>M. <i>Narcisse Prou</i> était timide; mais, comme toutes les timidités
+véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à
+l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M.
+Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu
+depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
+coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres,
+et dit à Morellet:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur,
+c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...</p>
+
+<p>Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que
+ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien;
+et puis il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet
+patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> un Guillaume,
+numéro cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien
+fait...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me
+soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...</p>
+
+<p>Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de
+Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un
+moment, puis il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma
+famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une
+tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
+gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques
+instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.</p>
+
+<p>M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le
+Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
+longue taille l'avait frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.</p>
+
+<p>Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
+rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre
+d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
+lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> mit, mais
+très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.</p>
+
+<p>C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
+celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était
+particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le
+devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à
+railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne
+s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...</p>
+
+<p>Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
+le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame
+Suard et madame Saurin... En voyant cette <i>foule</i>, comme il
+l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
+riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit
+noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que
+le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de
+lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide
+autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> &mdash;<i>Chamouny et le Mont-Blanc!</i>... tragédie en cinq actes et
+en vers...</p>
+
+<p>À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si
+bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que
+l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été
+impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité
+générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et
+fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et
+si ce n'était pas une pièce de vers sur <i>la Vallée de Chamouny et le
+Mont-Blanc</i>; mais non, c'était bien <i>Chamouny et le Mont-Blanc!
+tragédie en cinq actes et en vers</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
+comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si
+vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit <i>à la
+glace</i>? lui dit le chevalier de Chastellux<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, qui ne pouvait, pour
+sa part, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots
+ou bien un calembour... Il me semble que votre scène sera toujours
+bien froide et le dénouement <i>à la glace</i>, je le répète.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...</p>
+
+<p>Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
+fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
+tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
+sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
+comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé
+Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à
+lire...</p>
+
+<p>&mdash;Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la
+pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse;
+ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?</p>
+
+<p>Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant
+l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut
+dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
+qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
+horrible événement eut <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> lieu en 1770; mais le jeune homme
+ayant fait de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus
+complète, sur un sujet des plus tristes.</p>
+
+<p>Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
+étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par
+la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
+convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez
+faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez
+vous...; quant à moi, je...</p>
+
+<p>Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien
+ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors
+de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir,
+et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le <i>roi des
+glaciers</i> était <i>Velouti</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p>
+
+<p>En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette
+expression maligne et <i>voltairienne</i> qui dominait sur toute autre
+lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au
+<span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> reste fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions
+philosophiques et <i>pyrrhoniennes</i>, mais aussi par la forme du visage,
+et par ce sourire caustique et plus que malin qui révélait chez tous
+deux une absence complète de cour et d'affection.</p>
+
+<p>Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie
+vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet,
+avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître
+une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand
+le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu
+puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
+toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées
+par lui... Voilà comment les philosophes du XIX<sup>e</sup> siècle entendaient
+leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
+religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas!
+il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux,
+fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet
+fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable
+espérance.</p>
+
+<p>Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je
+causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
+touche <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> jamais une carte, je cherche toujours de préférence
+une causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
+Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver
+alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
+lorsque <i>Charles de Flahaut</i>, son fils, était chez elle, et disposé à
+faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti
+qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes
+fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
+chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à
+l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus
+charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait
+une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
+souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la
+seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
+talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de
+Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de
+n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et
+l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
+histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait
+rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> comme moi et
+quatre-vingts comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que
+nous vivions dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme
+aujourd'hui, on médisait comme aujourd'hui, car enfin <i>on péchait</i>
+comme aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde,
+qui, après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne
+le pas braver avec autant d'impudence que cela se fait
+maintenant<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; et <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> quand on parlait d'une femme pour
+raconter une aventure, c'était au moins à demi-voix.</p>
+
+<p>Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une
+impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
+de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à
+former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des
+gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et
+de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait
+ce qu'il avait vu de ces hommes de la <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Révolution, tels que
+Condorcet, Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents
+encore, comme Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens
+de nommer, avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine
+perverse... Je le regardai plus attentivement que je ne le voulais
+probablement, car il me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui
+cherchaient ma pensée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
+croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
+philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à
+promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a
+fait tant de mal.</p>
+
+<p>L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:</p>
+
+<p>&mdash;On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux
+causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme
+instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous
+qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
+mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
+résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur,
+laissez-moi vous montrer <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> combien j'ai été puni par le Ciel
+de ces mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la
+faute!...</p>
+
+<p>Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me
+raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
+joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter
+secours si j'oubliais quelque chose.</p>
+
+<p>Madame de Souza venait alors de publier <i>Charles et Marie</i>, charmant
+petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages...
+Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son
+histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit
+comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et
+doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le
+bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et
+nombreuse<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, comment <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> après avoir épuisé tous les genres
+de félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs
+d'une secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité,
+comment, après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme
+de la foudre à l'âge de soixante-dix ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
+formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
+toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
+J'étais <span class="smcap">SEUL</span>!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un
+vieillard!... un isolement entier!...</p>
+
+<p>Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
+souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se
+trouvait <i>isolé</i> comme il me le disait, <i>et entièrement isolé</i>!
+C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
+ce mot d'<i>isolement</i>; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il
+me fit frémir aussi.</p>
+
+<p>Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré
+dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à
+la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en
+avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa chambre... Un
+homme de <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> peine venait le matin pour frotter son appartement,
+cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au lendemain,
+et laissait l'abbé entièrement <i>seul</i>, occupé à écrire... livré à une
+humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... À ce
+souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement où
+il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui
+connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en
+suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations.
+Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était
+plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles;
+c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais
+seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour
+de moi... J'étais <span class="smcap">FOU</span> enfin! et je le sentais, ce qui était
+horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur
+quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...</p>
+
+<p>Il tremblait...</p>
+
+<p>J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
+terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs
+victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le
+moment où le <i>cheval pâle</i> de l'Apocalypse parcourait notre <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>
+triste patrie et que la prostituée buvait le sang des saints<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>!...</p>
+
+<p>Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de
+prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...</p>
+
+<p>&mdash;Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une
+boucherie nationale... On aurait été <i>contraint</i> de s'y pourvoir et
+d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au
+charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
+que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût
+toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
+pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
+payer la vie de son père!...</p>
+
+<p>Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement.
+Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait
+au plus haut degré...</p>
+
+<p>&mdash;Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait <i>le Préjugé
+vaincu</i>!... ou <i>Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé
+au Comité de salut public, en messidor de l'an II<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de la
+République française, une et indivisible</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
+Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
+détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La
+seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
+de bons avis.</p>
+
+<p>Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
+respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai
+dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même...
+J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé
+me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
+franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes
+penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez
+publié votre livre, pas un &oelig;il de femme ne se serait reposé sur une
+de ses pages.</p>
+
+<p>L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.&mdash;Peut-être!
+dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font
+beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux
+vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9
+thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli
+toute pudeur comme elles avaient repoussé <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> le danger,
+montrant par-là que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme
+que l'élévation de leur âme<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, ces mêmes femmes auraient lu mon
+livre, ma bien chère amie, je vous le proteste.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour
+lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées
+par vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que
+sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit
+mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un <i>fanfaron de
+méchanceté</i>!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot
+comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite
+pièce de votre horrible drame.</p>
+
+<p>C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, <i>entièrement seul</i> et
+écrivant de pareilles choses. Quelquefois <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> il sortait pour
+prendre l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se
+rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu
+au point de ne plus oser sortir!</p>
+
+<p>Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine
+qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir
+que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir
+le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée
+où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment
+où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle
+journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées...
+Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris
+affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque
+grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du
+chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer
+à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que
+le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord
+que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent
+devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à
+ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots
+découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards...
+<span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le
+décret du 17 germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à
+Fontainebleau!... Les malheureux avaient été <i>parqués</i> pour ainsi
+dire; mais la houlette pastorale de Fouquier-Tinville avait été
+dirigée sur eux, et le troupeau avait été ramené à Paris pour être
+égorgé et servi au peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains
+liées!&mdash;Ils ont eu l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui
+m'entouraient.&mdash;Au moment où le triste cortége défila devant moi, je
+levai les yeux, et mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs
+amis!... Dieu bon! Dieu puissant! et vous ne tonniez pas sur les
+monstres!!!...</p>
+
+<p>Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé
+Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès
+n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout
+ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de
+parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local
+de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et
+qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel
+il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La
+maison était immense, et la description qu'il faisait de son
+isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres
+solitaires <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les
+quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée
+par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des
+alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet,
+et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le
+danger avait fui.</p>
+
+<p>La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison
+s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans
+sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le
+terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré
+sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune
+homme<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements,
+de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le
+carreau, et souvent blessé par sa propre main!...</p>
+
+<p>Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre
+une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il
+avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un
+être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois
+ses accès se calmèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des
+bonnes de Paris, et qu'il y était bien noté.&mdash;Mais qui pouvait alors
+répondre deux jours de son repos et même de sa vie!</p>
+
+<p>Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il
+était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué,
+cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement...
+Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme
+du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un
+papier qu'on avait apporté pour lui: c'était <i>une invitation de se
+rendre à sa section pour affaire qui le concernait</i>.</p>
+
+<p>En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris
+si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de
+malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait
+par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le
+temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section,
+tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce
+qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du
+courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en
+en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin
+d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était
+<span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de
+chez lui.</p>
+
+<p>Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite:
+aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y
+avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet
+connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et
+fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se
+fit connaître. Alors le président lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité
+te le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment te nommes-tu?&mdash;André Morellet.&mdash;Où es-tu né?&mdash;À Lyon.</p>
+
+<p>Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et
+le président répéta sa question: «Où es-tu né?...&mdash;Je vous l'ai dit, à
+Lyon.&mdash;<i>À Commune-Affranchie</i><a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a> dit le président d'une voix
+tonnante...&mdash;L'abbé s'empressa de répondre: <i>À
+Commune-Affranchie</i>.&mdash;De quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel
+est ton état enfin?&mdash;Je suis homme de lettres.» Les membres du comité
+se regardèrent; il était évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était
+qu'un homme de lettres: aussi le président, pour arriver à son
+<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> but, lui demanda de nouveau de quoi il vivait.</p>
+
+<p>Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait
+heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui
+avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur
+trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:</p>
+
+<p class="smcap">Récompense nationale.</p>
+
+<p>Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes
+de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux
+philosophes!</p>
+
+<p>Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du
+comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là.&mdash;Maintenant
+l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je
+ne me rappelle plus, le président dit à Morellet:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste
+depuis?...</p>
+
+<p>Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une
+expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente
+osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il
+prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait
+jamais, et n'était pas né plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Où étais-tu le jour de la mort du tyran?&mdash;À Paris.&mdash;Ah! <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span>
+<i>et où cela?</i>&mdash;Chez moi.&mdash;N'as-tu pas une maison de
+campagne?&mdash;Non.&mdash;Tu mens.&mdash;J'avais un prieuré à Thimer, près de
+Châteauneuf, mais pas de maison de campagne.&mdash;Ah! cela s'appelle un
+prieuré! Et qui te l'avait donné?&mdash;M. Turgot.&mdash;Oh! c'était un bon
+citoyen!... qui aimait le peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon
+enfant, dit le président à l'abbé Morellet; le comité est content de
+toi; tu peux te retirer <i>sans remords</i>...</p>
+
+<p>Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne
+s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment;
+mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer.</p>
+
+<p>Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à
+verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des
+membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri
+du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour
+obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est
+très-curieux pour l'histoire de cette époque.</p>
+
+<p>La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée <i>Gattrey</i>, logeait, en
+1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le
+jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre,
+et sachant qu'il était seul et <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> propriétaire de la maison,
+elle fit des démarches pour entrer à son service, ou du moins être
+femme de peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais,
+malheureusement pour elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait
+entendue pérorer dans une petite cour attenant au jardin, et ses
+discours étaient ceux d'une furie et d'une mégère, non-seulement comme
+femme du peuple bavarde et méchante, mais comme un monstre vomi par
+les enfers. La s&oelig;ur de l'abbé avait voulu la ramener au bien avant
+de quitter Paris; mais il est des choses impossibles. Cette femme,
+poussée par le refus de l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose
+qui était facile à cette époque. Elle quitta la section des
+Champs-Élysées, pour aller à celle de l'Observatoire. Là, parmi cette
+horrible troupe de <i>tricoteuses</i> qui entouraient l'échafaud pour
+ajouter une douleur à celles qui abreuvaient les victimes, madame
+Gattrey voulut servir la république à sa manière, en dénonçant et
+faisant périr <i>un aristocrate</i>. Par la même raison qui faisait
+entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle entendait ce qu'il disait
+dans son jardin. Elle recueillit ses souvenirs, arrangea des mots, en
+dérangea d'autres, inventa et forma enfin une accusation
+très-suffisante pour faire aller à la guillotine le pauvre Morellet,
+s'il eût été dans une plus méchante section. Il est merveilleux de
+<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> voir comment la vie d'une famille était alors à la merci
+d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en rapportant
+qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle avait aussi son
+salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son importance,
+comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé, malheureux,
+proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une maison
+solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses maximes
+et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors exerçaient
+un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres jadis
+brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et
+distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement
+habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
+mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et
+là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien
+alarmantes.»</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Signes de ralliement de la Fronde.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, <i>le
+maréchal de Luxembourg!</i> et tant d'autres noms fameux parmi les plus
+respectés.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
+Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle
+était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et
+à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps
+qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
+funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
+de cette princesse <i>et celui de tous les partis, tant</i> elle était
+pénétrante, <i>tant</i> elle savait gagner les c&oelig;urs.»</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
+Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
+des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
+donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son
+fils, le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le
+vieux prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la
+France était perdue si elle demeurait exilée.</p>
+
+<p>«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
+la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne
+le croyais pas mauvais citoyen.»</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut
+pour ce malheureux choix!...</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Madame de Genlis.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre
+que madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un
+son de voix rauque le plus désagréable du monde.</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour
+ce traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés
+et perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement:
+«Il est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens
+qui ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,
+ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,
+j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du
+côté de M. Pitt.&mdash;«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
+lendemain,» répondit froidement M. Pitt.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
+Rulhières:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Ce jeune homme a beaucoup acquis,<br/>
+ Acquis beaucoup je vous le jure.<br/>
+ Il s'est fait auteur et marquis,<br/>
+ Et tous deux malgré la nature.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI
+lui avait donné tout près du sien; il le <i>sonnait</i> comme Louis XV
+sonnait ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle
+<i>sonnait</i> alors madame Victoire, qui <i>sonnait</i> madame Sophie, et le
+dernier coup de cloche était pour madame Louise.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
+pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
+avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
+de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
+intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
+tout.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la
+révolution, ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande
+rareté. L'atlas de cartes géographiques accompagnant les <i>Mémoires de
+Maillebois</i> est aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en
+rapport avec la valeur intrinsèque de l'ouvrage.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Celle d'Amérique pour l'indépendance.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
+premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
+en avait eu <i>vingt-cinq</i>!&mdash;M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
+Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
+talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
+Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
+exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
+parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
+fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
+figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
+c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
+peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire
+que mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait
+beaucoup. C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
+ennemis les plus acharnés contre M. Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
+correspondance de Rousseau.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Il y avait, en France, un respect religieux pour
+l'ancienne noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et
+honorable sous tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson,
+d'Aguesseau, Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin,
+Colbert, Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues,
+Boutin, Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage,
+Pelletier, Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc.,
+etc.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
+receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
+supprimés, les administrateurs réduits à six.</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
+Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
+d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
+Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
+Vaud.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine;
+les trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
+bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
+et celui de la maison du Roi, etc., etc.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Grand-maître de la maison du Roi.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
+avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
+voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
+D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
+son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
+était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
+Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
+conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: <i>Je sais ce que c'est!</i>
+M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
+l'avait <i>oublié</i>!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de
+ressemblance avec M. de Talleyrand!</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
+droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
+celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
+madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
+assise.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
+docteur Quesnay.</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tout ce qui est en italique est de madame Necker
+elle-même, et pris d'un portrait de M. Necker. (<i>Voir ses
+Souvenirs.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Successeur immédiat de M. Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Ministre de la Marine, depuis maréchal.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
+l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: De la maison du Roi.</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Des affaires étrangères.</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
+rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
+je cite.</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on
+sait que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
+presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
+était ensuite plus <i>qu'irréligieux</i>; il était presque athée... et l'un
+des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
+madame Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. <i>Voyez</i> le
+ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses <i>Confessions</i>.
+C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
+Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.&mdash;Madame de Lauzun
+était un ange.</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
+Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
+se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
+blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
+obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
+de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
+malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
+Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
+malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
+Fouquier-Tinville, en lui disant <i>qu'elle était enceinte</i>, espérant
+par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
+supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
+laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
+coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
+refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
+elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
+d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
+rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
+charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
+rien... Elle périt <i>la veille</i> de la mort de Robespierre, le 8
+thermidor!...</p>
+
+<p>Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
+madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.</p>
+
+<p>Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
+exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
+quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
+avril.</p>
+
+<p>C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
+piédestal de sa statue <i>que son génie égale la majesté de la nature</i>,
+on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
+soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
+Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
+charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
+on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
+spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
+cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
+mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
+Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
+contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
+peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
+jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
+incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
+Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
+faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
+élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
+M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
+Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
+de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
+ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.</p>
+
+<p>Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
+le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
+versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
+vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard <i>Césalpin</i>,
+<i>Agricola</i>, <i>Jean Rai</i>. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
+avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
+Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
+même la science, il n'y vint pas <i>seul</i>, et n'y travailla jamais sans
+aide<a id="footnotetag44-A" name="footnotetag44-A"></a><a href="#footnote44-A" title="Go to footnote 44-A"><span class="smaller">[44-A]</span></a>.</p>
+
+<p>M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
+aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
+donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
+n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
+dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
+ajoute ce mot:</p>
+
+<p class="poem10"><i>Le génie, c'est l'aptitude à la patience.</i></p>
+
+<p>Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
+qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
+conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
+Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
+elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
+comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
+Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
+génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
+a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
+cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
+trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!</p>
+
+<p>M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
+laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
+M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
+que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
+savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.</p>
+
+<p>Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa
+province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
+laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille
+des cariophyllées<a id="footnotetag44-B" name="footnotetag44-B"></a><a href="#footnote44-B" title="Go to footnote 44-B"><span class="smaller">[44-B]</span></a>; elle ne croît que dans des terrains arides et
+incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
+enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de
+trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée
+la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec
+celles de sa parenté, et la baptisa du nom de <span class="smcap">BUFFONIA</span>. Ce fut la
+seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal
+pour lui.</p>
+
+<p>Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
+une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
+un texte bien remarquable à commenter!...</p>
+
+<p>M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des
+personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout
+en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
+comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
+mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte
+de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
+belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
+père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).</p>
+
+<p>Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.
+Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était
+absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à
+être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,
+Jean-Jacques se prosterna et <i>baisa</i> le seuil de la porte. Mon oncle a
+été <i>témoin</i> du fait.</p>
+
+<p>M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur
+l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière
+pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des
+cannibales qui nous décimaient.</p>
+
+<p><a id="footnote44-A" name="footnote44-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag44-A">44-A</a></b>: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot,
+qui s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M.
+de Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier
+chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.
+le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en
+botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
+oiseaux. C'est lui qui a fait <i>en entier</i> tout l'article des Abeilles.
+Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
+chargea.</p>
+
+<p><a id="footnote44-B" name="footnote44-B"></a>
+<b><a href="#footnotetag44-B">44-B</a></b>: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre
+annuelle.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).</p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un
+raccommodage <i>reblanchi</i>, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de
+Bernis.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: C'est le mot de Lavater.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se
+placent au coin de l'&oelig;il, entre l'&oelig;il et la tempe.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge
+de madame de Lauzun, écrit par madame Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes
+les fois qu'elle se présente.</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
+serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,
+considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au
+charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
+réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été
+heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées
+sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
+Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le
+malheur:&mdash;mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le
+seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.
+Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame
+Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Cette partie du portrait est surtout admirable et
+frappante de ressemblance.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de
+madame la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est
+que la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but.
+Il y avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation
+qui ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.
+Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était
+toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
+bain.</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de
+Staël elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La
+Harpe.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout:
+Louis XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles I<sup>er</sup>, et
+c'est pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était
+donc pas Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop
+cette tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus
+saine et du moins raisonnable.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors
+madame de Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été
+charmante et surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière
+qualité dont elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande
+habitude de jouer la comédie. Elle était <i>mime</i>... elle avait donc la
+possibilité de prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une
+nouvelle physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la
+gaîté et de la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses
+grands yeux fendus en amandes une expression qui racontait tout autre
+chose que ce qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche
+était grande, mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites...
+seulement un mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une
+contre l'autre, ce qui donnait alors aux coins de la bouche une
+expression tout-à-fait déplaisante et fort méchante; et son nez, qui
+ne se sauvait de la réputation de gros nez que parce qu'il pouvait
+aussi prétendre à celle d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un
+<i>plissement</i> qui le rendait tout autre, et changeait enfin tellement
+la physionomie de madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai
+entendu M. de Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait
+d'elle, qu'il aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il
+exécrait, me dire que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne
+dire que ce qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son
+visage.</p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la
+fin de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
+prétendit que la statue <i>assise</i> de Voltaire, par Pigalle, ne devait
+pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
+fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
+bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée <i>au
+grenier</i>, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
+les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
+ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
+de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
+dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
+Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
+vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
+éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
+s'écrie:</p>
+
+<p>«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
+seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de
+Genlis; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une
+biographie aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se
+trouve dans le <i>Dictionnaire de la Conversation</i>, et qui est signée
+<i>Jules Janin</i>!... J'ai d'abord cru que je me trompais, que la
+biographie n'était pas celle de madame de Genlis, et que l'auteur
+n'était pas Jules Janin. Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien
+lui, c'était bien elle. Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est
+trop tard pour les remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit
+ravissant de M. Jules Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on
+faisait <i>des biographies</i> et des articles qui frappent d'<i>anathème</i>,
+du moins par l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur
+l'enclume, ou bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules
+Janin peut-il dire que madame de Genlis est dans l'oubli <i>le plus
+entier?... un sommeil de mort!... éternel</i>!... Mais où a-t-il pris
+cela? Ce n'est même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il
+dit que les ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont <i>toujours</i>
+dans une foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton
+tranchant avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos
+plus belles réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais
+vient ensuite la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur,
+qu'on le déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut
+avoir non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa
+vie dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de
+madame de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas
+son caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
+parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
+accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
+sa biographie du <i>Dictionnaire de la Conversation</i>, l'auteur ne se
+doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
+recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
+connaissaient pas, et <i>redisent</i> ce qu'<i>on a dit</i> sans approfondir
+aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
+que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
+une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
+fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
+<i>comtesse de Lancy</i>, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
+d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
+fortune <i>que dix mille</i> livres de rentes; il se maria secrètement et
+contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
+après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
+Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis <i>fit surtout</i>
+le bonheur et la fortune de madame de Genlis, <i>en ce qu'il lui donna
+pour tante madame de Montesson</i>?... C'est une ignorance profonde des
+faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
+Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
+était <i>s&oelig;ur</i> de la mère de madame de Genlis, de madame de
+Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
+duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
+lui <i>avoir donné madame de Genlis pour dame du palais</i>. Ce n'est pas
+non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
+<i>gouverneur</i><a id="footnotetag61-A" name="footnotetag61-A"></a><a href="#footnote61-A" title="Go to footnote 61-A"><span class="smaller">[61-A]</span></a> des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
+n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
+Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
+cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
+celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
+beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
+Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
+bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
+est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
+faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
+Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
+Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
+aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
+puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
+présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
+ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
+littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
+peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
+particulier.</p>
+
+<p><a id="footnote61-A" name="footnote61-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag61-A">61-A</a></b>: Elle ne fut jamais non plus <i>gouverneur</i>. C'est un mot
+qui courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle
+a fait une sorte de journal-manuel intitulé: <i>Leçons d'une
+Gouvernante</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker
+un vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
+contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
+Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
+frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
+recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait <i>la
+Chronique de Paris</i>, et il était en seconde et même troisième ligne
+dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
+nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
+remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
+Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
+amusèrent tout Paris, lors de <i>Corinne</i> et de <i>Delphine</i>, le cardinal
+Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
+deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
+Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
+vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
+charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Voyez, dans la <i>Bibliothèque des Romans</i>, <i>la Femme
+auteur</i>, ou <i>la Femme philosophe</i>, et une foule de petites nouvelles
+dans le même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de
+<i>la Persévérance</i>; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et
+qui venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
+quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
+que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
+bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
+être, et qu'elle avait été <i>refusée</i>; je ne le crois pas, quoique
+madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
+croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
+simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
+<i>Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
+persévérance.</i></p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite
+un esprit spécialement fin et d'une nature à la <i>Sterne</i>, M. Dupin, le
+président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces <i>mains
+secouées</i>, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
+usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
+nommer cela des <i>patinades</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
+bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
+quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
+ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
+ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
+Lageard de Cherval.</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>Grand-père</i> d'Élie de Périgord.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
+avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
+peut-être que 25,000 hommes.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine
+de la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où
+il fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur <i>de
+famille</i> que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
+cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
+aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
+ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
+l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
+vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
+l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
+grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
+tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
+une autre route également dans les voitures de la reine<a id="footnotetag69-A" name="footnotetag69-A"></a><a href="#footnote69-A" title="Go to footnote 69-A"><span class="smaller">[69-A]</span></a>.
+L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
+ils trouvaient une table somptueusement servie pour <i>trente</i> couverts,
+mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
+à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
+flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
+par exemple, qui était le meilleur de Paris<a id="footnotetag69-B" name="footnotetag69-B"></a><a href="#footnote69-B" title="Go to footnote 69-B"><span class="smaller">[69-B]</span></a>, c'était un
+sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
+pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
+l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
+l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
+chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
+car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
+dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
+ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
+d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
+avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.</p>
+
+<p><a id="footnote69-A" name="footnote69-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag69-A">69-A</a></b>: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
+avait une régence, et les actes portaient son nom.</p>
+
+<p><a id="footnote69-B" name="footnote69-B"></a>
+<b><a href="#footnotetag69-B">69-B</a></b>: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière
+le reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
+Vaupalière s'écria:&mdash;Il ne peut y avoir qu'<i>un seul</i> homme dans Paris
+qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
+en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
+culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
+chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
+qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
+une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
+Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
+italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
+d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
+était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on
+sait qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa
+poitrine, ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.</p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric
+de Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
+cette vérité.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker
+évitait les discussions politiques avec autant de soin que sa fille
+les recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
+allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
+très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
+politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,
+comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
+promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,
+dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
+d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
+qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut
+pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
+littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;
+il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette
+époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de
+Staël plus aimable que toutes les autres femmes.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers
+intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans
+son discours est bien curieux, il avait <i>deviné</i> l'avenir.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai
+transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;
+cependant, il a les défauts de son époque, l'<i>abondance stérile</i> des
+épithètes et des épithètes <i>trois</i> par <i>trois</i>... Ainsi, par exemple:</p>
+
+<p>.... Les tableaux <i>nouveaux</i>, <i>parlants</i> et <i>vivants</i>...
+L'<i>enthousiasme</i>, la <i>haine</i> et l'<i>impartialité</i>, tracent le portrait
+de Philippe. Chaque chose a repris sa <i>forme</i>, son <i>lustre</i> et sa
+<i>place</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
+l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite
+portion.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la
+constitution de 89, est appelé <i>roi citoyen</i>, comme Louis-Philippe,
+quarante-un ans plus tard!...</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers
+est textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de
+Boufflers. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille
+Necker.</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à
+cette époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua <i>les Joueurs</i>
+dans l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle,
+ainsi que Marmontel.</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans
+les différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un
+tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il
+était lourd et carré, avait l'air <i>hommasse</i> enfin.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa
+jeunesse. Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée
+aux yeux du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire
+manuscrit de <i>Jeanne Gray</i>, et me le prêta. C'était celui
+qu'originairement avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de
+corrections. Elle le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il
+le lui renvoya et ce qu'il est devenu.</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance
+littéraire.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: On appelle scènes et ressorts <i>postiches</i>, tout ce qui
+est en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa
+marche.</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez
+madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
+point de comparaison pour la patience.</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La complainte dit:</p>
+
+<p class="poem10">
+ L'églantine est la fleur que j'aime,<br/>
+ la violette est ma couleur;<br/>
+ Dans le souci tu vois l'emblème<br/>
+ Ces chagrins de mon triste c&oelig;ur, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Il avait été maltraité par Fabre dans <i>le Poète de
+province, ou les Gens de lettres</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Témoin le charmant opéra de <i>la Vestale</i>, par M. de
+Jouy.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur
+l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,
+comme je le dis ici.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune
+auteur de Brives<a id="footnotetag92-A" name="footnotetag92-A"></a><a href="#footnote92-A" title="Go to footnote 92-A"><span class="smaller">[92-A]</span></a> que mon beau-frère lui avait recommandé, et
+auquel il prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des
+avis: «Mon jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire
+une lecture ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de
+paroles, regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous
+fâchez pas; n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout
+n'en a plus l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si
+vous causez et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au
+point de pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin,
+lorsque vous plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M.
+Alphonse Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si
+ce sont eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a
+donné 10,000 francs de rentes.</p>
+
+<p><a id="footnote92-A" name="footnote92-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag92-A">92-A</a></b>: M. Alphonse Brénier.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Je le lui ai entendu dire <i>moi-même</i>; et il ajoutait:
+<i>Cela est égal</i>...</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: <i>Le Roi Lu</i>, charmante parodie du <i>Roi Lear</i>; elle fut
+donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,
+et bien dans le genre parodie.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Le <i>Philoctète</i> de Sophocle, traduit presque
+littéralement par La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au
+Théâtre-Français, comme traduction. La couleur locale y est assez bien
+conservée.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux
+hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
+modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est
+vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce
+genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la
+chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble
+et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble
+ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
+léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque
+toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a
+su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
+milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est
+jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces
+deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au
+reste, est parfaitement vraie et point inventée.</p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient
+affreuses.</p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car
+je ne crois pas qu'ils soient dans les &oelig;uvres de M. de Rulhières,
+avec les <i>Disputes</i> et les <i>Jeux de mains</i>, deux petits poëmes
+ravissants également de lui.</p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des
+petits jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker
+donna en effet le mot <span class="smcap">CHAMPAGNE</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768;
+il n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry,
+favorite en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort
+de la Reine. (22 avril 1769.)</p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à
+Vienne le 2 novembre 1755.</p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice
+Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette
+recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France
+et l'intérieur des familles de la Cour.</p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis
+de Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la
+Cour de France, et grand-chambellan.&mdash;Le comte de Stainville,
+ambassadeur de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à
+l'ambassade de Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce
+fut lui qui fit réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin
+de France; il revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour
+être créé duc et fait ministre des Affaires étrangères.&mdash;La duchesse
+de Choiseul était mademoiselle Crozat; c'était une personne
+charmante.</p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au
+parti lorrain.</p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes
+par madame de Pompadour.</p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.</p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
+fameux traité.</p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
+lorrain.</p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le
+duc d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et
+des Durfort était dévouée au parti autrichien.</p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: L'abbé de Vermont de même.&mdash;Il avait élevé
+Marie-Antoinette.</p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <i>Impegno</i>, embarras, gêne.</p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de
+France. J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.</p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en
+France à cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les
+affaires. Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.</p>
+
+<p>Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle
+remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut
+empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes,
+attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il
+n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le
+Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une
+personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans
+action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute
+d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
+éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois s&oelig;urs
+n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
+beaucoup connu madame de Flavacourt<a id="footnotetag113-A" name="footnotetag113-A"></a><a href="#footnote113-A" title="Go to footnote 113-A"><span class="smaller">[113-A]</span></a>, s&oelig;ur de madame de
+Mailly et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que
+madame de Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque
+madame de Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère,
+et qui était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors
+l'état de maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:</p>
+
+<p>«J'irai à la Cour auprès de ma s&oelig;ur de Mailly: le Roi me verra, le
+Roi m'aimera, et je gouvernerai ma s&oelig;ur, le Roi, la France et
+l'Europe.»</p>
+
+<p>Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de
+Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés
+qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.</p>
+
+<p>Madame de Vintimille fut en effet celle des trois s&oelig;urs que Louis
+XV aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
+nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
+femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
+Châteauroux et de madame de Pompadour.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux.......
+Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour
+lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient
+jamais rencontrées. En voici un des motifs.</p>
+
+<p>Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de
+Châteauroux, un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. <i>Dagé</i>
+avait pour pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il
+choisissait les têtes qu'il devait embellir. Madame la
+Dauphine<a id="footnotetag113-B" name="footnotetag113-B"></a><a href="#footnote113-B" title="Go to footnote 113-B"><span class="smaller">[113-B]</span></a>, Mesdames, filles du Roi, se faisaient coiffer par
+<i>Dagé</i>, et la suffisance, ou, pour parler plus juste, l'insolence du
+coiffeur était sans bornes. Madame de Pompadour, en arrivant à la
+Cour, voulut avoir <i>Dagé</i>; il refusa. La favorite insista; le coiffeur
+refusa encore... Madame de Pompadour, qui s'appelait encore madame
+<i>Lenormand d'Étioles</i>, <i>négocia</i> avec le coiffeur, et finit par
+l'emporter sur une résistance qui peut-être ne demandait qu'à être
+vaincue. Dagé une fois <i>fléchi</i>, madame de Pompadour voulut lui faire
+payer l'humiliation qu'elle avait subie pour l'obtenir, et la première
+fois qu'elle fut coiffée par lui, au moment où la Cour était le plus
+nombreuse à sa toilette, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
+réputation dont vous jouissez?...</i></p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la
+valeur du mot: <i>je coiffais l'autre!</i></p>
+
+<p>La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon
+mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
+effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux
+éclats le bon mot de Dagé.... <i>Il coiffait l'autre!</i> Ce mot, répété
+par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière
+proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale
+pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent
+madame d'Étioles <i>madame Celle-ci</i>, et madame de Châteauroux <i>madame
+L'autre</i>. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de
+ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse<a id="footnotetag113-C" name="footnotetag113-C"></a><a href="#footnote113-C" title="Go to footnote 113-C"><span class="smaller">[113-C]</span></a>, se mit
+à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
+de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de
+politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être
+ce mot de Dagé qui amena cette résolution.</p>
+
+<p>Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre:
+il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût
+justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la
+seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du
+reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
+excitant le Roi à la guerre, mais il venait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p><a id="footnote113-A" name="footnote113-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag113-A">113-A</a></b>: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an <span class="smcap">VII</span> de
+la République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle
+qu'aucune de ses s&oelig;urs, qui, du reste, étaient toutes fort
+ordinaires. Elle était dame du palais de la Reine.</p>
+
+<p><a id="footnote113-B" name="footnote113-B"></a>
+<b><a href="#footnotetag113-B">113-B</a></b>: Mère de Louis XVI.</p>
+
+<p><a id="footnote113-C" name="footnote113-C"></a>
+<b><a href="#footnotetag113-C">113-C</a></b>: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon
+IV.</p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
+Châteauroux.</p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour
+combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.</p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: 14 avril 1770.</p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b>117</b>: Le 15 avril.</p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il
+était premier consul.</p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves
+de noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était
+incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène,
+que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait
+opposée à de belles personnes <i>pleurant à ses pieds</i>. Lorsqu'il
+vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
+comme celles fournies par mon oncle.</p>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple,
+lorsqu'elle était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait
+signe d'ôter ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la
+cachait.</p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.</p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Le traité de 1756.&mdash;Cette cause de nos malheurs est
+bien curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de
+notre Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche
+exceptée, étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec
+l'Autriche, les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur
+propre intérêt. C'est important à approfondir.</p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Les économistes comme Turgot et les autres.</p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de
+Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut
+coadjuteur.</p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes
+les plus dévoués à la Reine.</p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche,
+assez commun dans la famille.</p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie
+de Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours
+de la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent
+faites pour garder sa charge.</p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans
+un Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle
+histoire.</p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Propres paroles de Louis XVI.</p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Le ministre de Charles X.</p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
+plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau
+roman du <i>Monde comme il est</i> tient peut-être le premier rang. Sa mère
+était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un
+culte dans le c&oelig;ur de son fils.</p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.</p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Telle était aussi la volonté de Napoléon.</p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
+commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
+mais il pouvait bien plus!</p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et
+président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur
+réunion.</p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Exact.</p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de
+l'archevêque de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il
+allait souvent.</p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Surtout de l'esprit.</p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b>139</b>: Propres paroles de M. de Loménie.</p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître
+quelque chose; il avait soutenu le <i>matérialisme pur</i> étant en
+Sorbonne avec l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de
+Toulouse pratiqua la même croyance, et le dernier acte de sa vie,
+qu'il termina par un suicide, prouve que l'incrédule n'était pas
+converti.</p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque
+de Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours
+de son très-long discours, et pourtant les <i>évêques philosophes</i>
+étaient nombreux.</p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique
+M. de Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser
+toute croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît
+Dieu! M. Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y
+arriver... Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes
+les dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et
+haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M.
+Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il
+n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.</p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Celle qui est morte en rentrant en France à la
+Restauration; elle était s&oelig;ur de monseigneur le duc de Bourbon.</p>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: M. le duc de Nivernais.</p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: On connaît cette histoire; elle est dans les <i>Souvenirs
+de Félicie</i>, et très-vraie.</p>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Attaché au service de la chambre de la Reine, et
+beau-père de madame Campan ou son mari.</p>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure
+elle-même.&mdash;Tout le monde fut contre la victime dans cette odieuse
+affaire,&mdash;et cette victime, c'était la Reine!...</p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis
+certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de
+madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez
+près pour cela.</p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661,
+Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce
+nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle
+mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse
+fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la
+riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a
+passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des
+Matignons, ducs de Valentinois...</p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Duchesse de Boufflers en premières noces.</p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la
+moralité, comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot,
+de cette époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au
+Temple, au roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes
+plus parées les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles
+qui n'en avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur
+joaillier. Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence
+achevée: sa robe était rattachée avec des n&oelig;uds de diamants et des
+fleurs en pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au
+moment de sa toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les
+n&oelig;uds de pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours
+nacarat très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre
+dans cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les
+n&oelig;uds très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus
+pressée, et comme on allait souper, plusieurs de ces n&oelig;uds et deux
+fleurs tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit
+qu'à son arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande,
+qu'il fut impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour
+chercher les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les
+n&oelig;uds, au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des
+n&oelig;uds ayant été écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant
+échappés de la monture, on les retrouva <i>tous... Sire, ils étaient
+trois mille<a id="footnotetag151-A" name="footnotetag151-A"></a><a href="#footnote151-A" title="Go to footnote 151-A"><span class="smaller">[151-A]</span></a>!</i> et on peut bien dire ce mot; car pour ces sortes
+de bijoux, il faut des diamants d'un ou deux grains, ce qui fait
+appeler ces diamants de la <i>grenaille</i>. Eh bien! on a tout retrouvé.
+Je n'accuse aucune époque; mais je ne sais si aujourd'hui on serait
+aussi heureux que le fut madame de Brionne. Ce n'est pas madame
+Schickler, du moins; car ayant perdu, chez le comte Jules de
+Castellanne, une perle du prix, dit-on, de quinze mille francs, il fut
+<i>impossible</i> de la retrouver. Cela me parut d'autant plus singulier,
+qu'une perle fine ne s'écrase pas facilement.</p>
+
+<p><a id="footnote151-A" name="footnote151-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag151-A">151-A</a></b>: Vers des Templiers de Raynouard.</p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans
+(Montesson).</p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: S&oelig;ur du prince de Chimay et de madame de Caraman.</p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Frère du duc de Coigny.</p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Il fut depuis duc de Guines.</p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur
+tout ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours
+méchants.</p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la
+Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être
+bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment
+mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
+de la dame de c&oelig;ur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
+mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis
+exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a
+jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon
+cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière
+s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du
+dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison
+de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était
+souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable
+régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le
+fameux Thouvenel, le <i>mesmériste</i> ou le <i>mesmérien</i>. Il était goutteux
+et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le
+sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de
+gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus
+malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand
+partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à
+système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a
+fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
+séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.</p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce
+nom d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de
+Gébelin a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en
+Italie. Son origine vient du mot <i>lecchino</i> (friand, gourmand). De
+<i>lecchino</i>, <i>il lecchino</i>, on a fait <i>allecchino</i>, et de là, chez
+nous, on a bien vite dénaturé et fait <i>arlechino</i>. Carlin portait un
+masque noir sur le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom
+de <i>carlin</i> aux chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin
+improvisait une grande partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour
+lui <i>les Deux Billets</i>, <i>la Bonne Mère</i>, <i>les Deux Jumeaux de
+Bergame</i>, etc., etc.</p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
+quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
+d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait
+entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans
+toutes les comédies de société.</p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Madame Dhusson était belle-s&oelig;ur de M. de Donézan;
+elle était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et
+qu'elle était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses
+ou qui prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.</p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et
+surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était
+vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
+était très-bon.</p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de
+Chastellux, était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement
+un homme supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde.
+Il avait de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de
+conter. Il faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article
+du salon de madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en
+ce genre. Il avait une belle âme et une noblesse de pensée et de
+volonté qui formaient un étrange contraste avec un caractère peu
+prononcé. Il était simple de manières, et sa conversation eût été
+particulièrement aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes
+et des calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie
+avait une trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma
+mère, qui l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit
+charmant l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne
+pouvait quelquefois tolérer la façon <i>de causer</i> du marquis de
+Chastellux. Il épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut
+attachée à madame la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était
+remarquablement aimable, et une personne recommandable comme femme,
+comme mère et comme amie.</p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: D'<i>Adèle de Sénanges</i>, de <i>Charles et Marie</i>, d'<i>Eugène
+de Rothelin</i>, et d'une foule de charmants ouvrages.</p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et
+l'aîné de quatorze enfants.</p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit
+railleur.</p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
+allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
+coin du boulevard.</p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la
+fortune, de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le
+monde, a tout mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime
+plus que <span class="smcap">Tout</span>, même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même
+le désespoir de l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies
+délirantes et ses extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier,
+qu'on reste sans voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans
+la retraite où l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait
+de tant de biens perdus, et on sourit devant cette puissance du
+c&oelig;ur frappant de nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis
+demeurée sans force pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez
+grand pour avoir fait oublier à une femme qu'elle était épouse et
+mère... Enfin, je comprenais son délire tout en la plaignant...
+lorsque tout-à-coup cette femme sort de sa retraite enchantée, où
+l'amour ne lui suffit plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la
+lumière des yeux de son amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont
+franchi le mur d'airain qu'elle-même avait élevé entre elle et lui...
+Elle a reparu tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai
+souffert pour elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de
+dédain!... et l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le
+peu de droit qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette
+souffrance que j'ai ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a
+dû être sa violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la
+résignation?&mdash;Non.&mdash;Elle serait sans but, et la résignation en a
+toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle
+aime?&mdash;Non.&mdash;Il serait sans dignité et porterait même avec lui une
+teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de
+l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
+adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
+d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc
+le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette
+femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
+contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.</p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait
+encore, et ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le
+quatorzième enfant de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à
+tous les degrés.</p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela
+m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
+pas perdu un mot.</p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Juillet 1794.</p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le
+sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce
+que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la <i>boucherie
+nationale</i>, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun
+doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet.
+Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction
+pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet
+horrible sujet.</p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune.
+Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa
+forte charpente.</p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.</p>
+</div>
+
+<div class="p4 tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
+
+<p>Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans
+l'original.</p>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
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+ </div>
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+ &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
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+ </div>
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+ </div>
+</div>
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+1.F.
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+</div>
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+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by
+Laure Junot, duchesse d'Abrantès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)
+ Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
+ Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
+ le règne de Louis-Philippe Ier
+
+Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39331]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
+
+Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans
+l'original.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
+
+
+TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
+
+SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
+
+LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
+
+
+
+par
+
+LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+
+
+
+À PARIS
+
+CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
+
+DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.
+
+M DCCC XXXVII.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.
+
+ Pages.
+
+ INTRODUCTION 3
+
+ Salon de madame Necker 83
+
+ Salon de madame de Polignac 215
+
+ Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris 291
+
+ Salon de madame la duchesse de Mazarin 335
+
+ Les Matinées de l'abbé Morellet 361
+
+
+Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la
+France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine
+époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et
+surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si
+longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la
+société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
+règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
+trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et
+des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
+sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand
+seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de
+Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux,
+étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces
+grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en
+doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse:
+elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui
+mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de
+l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir
+le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au
+Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à
+sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi
+que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris
+chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,
+madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes
+toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur
+beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt
+qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait
+laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort
+habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était
+souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris,
+de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par
+tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si
+longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons
+parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme.
+Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une
+reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les
+Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut
+reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez
+l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le
+dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir
+jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].
+Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M.
+de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous
+êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame
+de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,
+deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston,
+mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la
+Cour elle-même n'est plus qu'un instrument.
+
+[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
+mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et
+là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien
+alarmantes.»]
+
+Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
+amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et
+devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus
+tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries
+littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira
+sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de
+ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de
+Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en
+même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
+politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
+uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
+de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
+théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais
+comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de
+Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
+Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit
+dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut
+instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les
+premiers noms de France[3].
+
+[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]
+
+[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le
+maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus
+respectés.]
+
+Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le
+temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du
+pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,
+dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
+princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par
+l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,
+madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
+Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À
+mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et
+prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de
+Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné
+était redouté de ceux qu'on y jugeait.
+
+[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
+Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle
+était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et
+à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps
+qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
+funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
+de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était
+pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»]
+
+La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de
+Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
+par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
+ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour
+d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce
+qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le
+souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
+les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
+quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,
+les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne
+songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au
+travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout
+le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie
+amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était
+Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule
+aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on
+faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes
+semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition,
+et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans
+cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles
+eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il
+dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des
+Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,
+l'instruction publique se composait d'études scolastiques.
+L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire
+de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le
+dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française;
+et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par
+l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits
+et que de beaux génies donnaient leur première lumière.
+
+[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.]
+
+À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses
+furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait
+donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques
+années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
+épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:
+les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps
+agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les
+amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces
+distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les
+demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui
+formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre
+comme modèle.
+
+Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus
+intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau
+monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier
+effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La
+poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut
+l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se
+mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la
+noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une
+association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science
+abstraite ne se plaise guère dans les palais.
+
+On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le
+XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune
+influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance
+du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les
+grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la
+monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait
+demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des
+ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,
+sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que
+si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de
+J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,
+Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son
+caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses
+nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
+opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa
+vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
+rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première
+les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
+sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
+madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
+Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant
+de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens
+de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est
+remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus
+encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et
+l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse
+Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la
+musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une
+personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
+duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.
+Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été
+d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
+salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient
+à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les
+attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui
+ont combattu dans cette arène mémorable!..
+
+Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
+rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
+d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
+des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à
+mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il
+faut la prendre pour règle.
+
+Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
+celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans
+les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de
+Louis XV.
+
+À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était
+toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes
+philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
+la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque
+l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,
+il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles
+d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
+aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante
+parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
+quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que,
+lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous
+qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a
+amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.
+
+Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à
+Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et
+qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres
+confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la
+plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe
+asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de
+contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes
+les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du
+Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,
+madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
+duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la
+plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du
+monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la
+foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou
+chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
+explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
+leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le
+temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.
+
+Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on
+professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame
+Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit
+comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense
+des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées
+libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,
+et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons
+étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les
+économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le
+fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des
+engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions
+étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la
+_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants
+approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les
+écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
+commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit
+fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination
+délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées
+fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
+une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la
+chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une
+pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire
+_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne
+philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV
+n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout
+un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui
+méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a
+été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après
+Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la
+remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique
+que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,
+Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale...
+
+[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
+Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
+des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
+donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...]
+
+Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
+travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont
+l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les
+Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
+tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi
+nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
+des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et
+dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..
+jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une
+voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour
+exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans
+l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en
+dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
+différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer,
+homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de
+la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide
+desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je
+compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance
+autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette
+science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une
+science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en
+partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries
+du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même,
+voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle
+de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui
+toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
+résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
+le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
+Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.
+
+Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en
+deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et
+des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement
+vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une
+existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce
+que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer
+fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le
+fut jamais auprès des siens.
+
+Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle
+était, comme toutes les littératures en France, favorable à la
+conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les
+différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut
+suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément
+l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu
+obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le
+monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
+Révolution.
+
+Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des
+gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti
+religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en
+étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins
+très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt
+que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se
+mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de
+raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette
+nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux
+et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet
+d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
+scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti
+pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de
+Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le
+feu roi:
+
+[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils,
+le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux
+prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France
+était perdue si elle demeurait exilée.
+
+«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
+la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne
+le croyais pas mauvais citoyen.»]
+
+«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau
+prophète...
+
+Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de
+l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...
+
+Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore:
+_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de
+se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_
+
+Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un
+roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et
+colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus
+remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,
+non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme
+homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son
+parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
+d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé
+Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet
+digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne
+respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement
+d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence
+chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec
+les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie
+des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de
+Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de
+Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,
+avec M. de Beaumont.
+
+C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses
+principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses
+bourreaux:
+
+«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
+vous voulez imposer à nos consciences!...»
+
+Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour
+y entendre tonner la parole de vérité.
+
+Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
+et d'agitation.
+
+Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
+calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
+ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus
+grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un
+contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les
+plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut
+remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
+trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé
+se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation
+mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.
+
+[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour
+ce malheureux choix!...]
+
+Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus
+excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le
+talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
+fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté
+bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
+pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
+nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
+M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il
+ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
+chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de
+Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les
+mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
+Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un
+_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des
+hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes
+choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y
+gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore
+arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;
+alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis
+différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans
+leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et
+nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels
+il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son
+adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de
+la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments,
+crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour
+expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne
+compagnie de Paris.
+
+Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de
+la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande
+influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission
+qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les
+deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,
+et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et
+exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
+qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
+très-important, parce qu'il explique les causes de la première
+secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se
+trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.
+
+Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était
+contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
+suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le
+siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
+partis.
+
+À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:
+
+ La Reine;
+ Le comte d'Artois;
+ Le duc d'Orléans;
+ Le duc de Chartres;
+ Le prince de Conti;
+ La majorité des pairs du royaume;
+ Le duc de Choiseul et sa faction;
+ Le comte de Maurepas;
+ La minorité du clergé janséniste et son parti;
+ Les évêques philosophes;
+ Une partie des gens de lettres.
+
+_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._
+
+ Monsieur;
+ Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire,
+ et madame Louise, la religieuse carmélite);
+ Le duc de Penthièvre;
+ Le chancelier de France;
+ La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu
+ et le duc d'Aiguillon;
+ Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce
+ qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;
+ La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de
+ Beaumont, archevêque de Paris;
+ Les jésuites et leur parti;
+ Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.
+
+C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon.
+Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul
+susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il
+le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:
+car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant
+ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.
+Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux
+partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme;
+la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre
+l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de
+comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une
+telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé.
+
+Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en
+regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de
+fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
+a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:
+alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.
+
+Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner
+tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette
+fusion.
+
+Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du
+repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,
+de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république.
+
+Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de
+grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands
+chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la
+nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette
+transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.
+
+Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il
+appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
+et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en
+le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans
+la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être
+possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
+toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis
+dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de
+l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les
+deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
+entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
+la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle
+portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux
+comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.
+
+Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.
+
+M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements
+exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre
+le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer
+une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit
+circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
+Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie
+s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher
+des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la
+France!...
+
+C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,
+que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient
+chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
+dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les
+salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
+Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon
+goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps
+du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est
+effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et
+les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et
+surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie
+habituelle puisse être heureuse et légère à porter!
+
+Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
+riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre
+société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon
+régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour
+mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs
+femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,
+une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
+moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,
+madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
+d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes.
+Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la
+protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,
+qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour
+et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les
+soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui
+de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus
+aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,
+comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de
+Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce
+toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,
+car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du
+langage[10].
+
+[Note 9: Madame de Genlis.]
+
+[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que
+madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de
+voix rauque le plus désagréable du monde.]
+
+J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
+celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de
+madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
+de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
+secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
+ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles
+devaient éprouver.
+
+Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
+encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de
+M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un
+homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son
+intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui,
+à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur
+donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait
+pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini,
+jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et
+militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait
+rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être
+présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est
+presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut
+d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est
+positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être
+rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne
+de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque
+de mes _Salons_.
+
+Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première
+jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...
+Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint
+roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il
+rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de
+chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
+le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle
+belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...
+
+Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais
+cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
+donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
+de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
+dans l'âme au lieu de donner la paix.
+
+C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI
+lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
+avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant
+aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une
+partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous
+la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de
+commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt
+ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_.
+Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient
+admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!
+
+[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce
+traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et
+perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il
+est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui
+ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,
+ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,
+j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du
+côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
+lendemain,» répondit froidement M. Pitt.]
+
+Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même
+au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait
+croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on
+l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
+soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était
+belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour
+de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le
+Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez
+laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
+Cassini, en écrivant de sa main:
+
+«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
+présentée._»
+
+Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder
+pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui
+un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie
+figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa
+soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il
+avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie
+des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le
+mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;
+il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps
+ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout
+cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de
+corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme
+ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition
+est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses
+facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être
+froide.
+
+[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
+Rulhières:
+
+ Ce jeune homme a beaucoup acquis,
+ Acquis beaucoup je vous le jure.
+ Il s'est fait auteur et marquis,
+ Et tous deux malgré la nature.]
+
+Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées
+dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de
+Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux,
+monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas
+alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance
+n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la
+noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos
+coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève
+n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel
+assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée
+dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une
+grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son
+caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque
+où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon,
+qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop
+savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions
+qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.
+
+M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,
+les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...
+d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.
+M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en
+innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous
+les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric
+prit de l'humeur même, et lui répondit:
+
+«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un
+vieux roi._»
+
+Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque,
+en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un
+enfant.
+
+M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté
+étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par
+elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;
+il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.
+
+Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix
+d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le
+plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces
+sortes de lectures.
+
+Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à
+attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait
+admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait
+aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son
+contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.
+
+Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi
+(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son
+avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur
+l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
+tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du
+Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,
+conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au
+milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et
+presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
+cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de
+la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur
+l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture
+jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un
+second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un
+samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première
+et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il
+était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
+riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait
+également les personnes les plus remarquables de Paris et de
+Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et
+les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait
+comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa
+cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait
+ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver
+en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les
+samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa
+correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la
+lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une
+manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation,
+le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice,
+pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en
+continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il
+lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes
+contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,
+les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;
+enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge
+grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui
+importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les
+sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,
+un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en
+coûtât rien.
+
+On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la
+recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût
+moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait
+qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet
+d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
+connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
+annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au
+ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se
+trouvèrent exactes.
+
+Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut
+en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le
+lui ordonna comme voulant être obéi.
+
+Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la
+première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi
+importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en
+effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
+découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de
+nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas
+découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et
+voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus
+douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son
+correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son
+mystère prolongé lui faisait mettre en doute.
+
+Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes
+espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
+Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
+curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
+C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
+ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
+plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
+opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais
+elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
+moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
+l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
+la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
+daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
+travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
+enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
+inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
+grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
+charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de
+M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa
+de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
+dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera
+ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis
+obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
+presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
+ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir.
+
+[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
+avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
+ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_
+alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
+de cloche était pour madame Louise.]
+
+«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
+vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.
+
+--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
+ministre d'un ton grondeur.
+
+--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle
+est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.»
+
+Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
+de Maurepas.
+
+«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.
+
+Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
+celle du Roi.
+
+«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
+profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
+est mon parrain.
+
+--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.
+
+--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
+Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
+chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
+l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
+avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
+regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un
+simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été
+profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était
+poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
+sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
+lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
+lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
+favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
+pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!»
+
+[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
+pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
+avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
+de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
+intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
+tout.]
+
+Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
+quelque chose!
+
+M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
+deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
+lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
+de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans
+les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
+absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
+recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
+après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.
+
+Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était
+ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout
+ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de
+Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une
+fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi,
+quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay
+discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
+madame de Maurepas, il dit avec aigreur:
+
+«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
+moi, si nous le lui permettions._»
+
+C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
+ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
+des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
+détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
+pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
+l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_,
+non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
+lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
+élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
+donnant d'autres relations.
+
+Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les
+fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
+faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
+l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse
+de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
+Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
+et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
+remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
+titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
+compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
+qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
+utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.
+
+[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution,
+ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas
+de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est
+aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la
+valeur intrinsèque de l'ouvrage.]
+
+Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
+Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
+Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
+peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé
+inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
+et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
+par son père.
+
+Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
+Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
+dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
+l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se
+procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
+guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
+Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
+on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
+et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
+comptant!...
+
+[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.]
+
+J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
+donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
+un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
+moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
+Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le
+résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
+tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
+mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.
+
+À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
+Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
+nomination d'un protestant:
+
+«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
+si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne
+voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
+fut acceptée[17].
+
+[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
+premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
+en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
+Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
+talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
+Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.]
+
+En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
+faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
+faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
+personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
+qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.
+
+La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune
+autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait
+habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire
+de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune
+douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient
+énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une
+démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18]
+avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une
+attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa
+contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour
+ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également
+positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
+instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
+mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
+amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
+indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
+voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
+contrôle-général.
+
+[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
+exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
+parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
+fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
+figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
+c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
+peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»]
+
+[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que
+mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
+C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.]
+
+Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
+révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
+un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
+et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
+sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
+Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
+Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
+aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
+surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
+l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
+des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
+sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
+était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
+estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
+pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les
+ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M.
+de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
+c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait
+aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
+donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain
+éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison
+sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
+point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière.
+
+[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
+ennemis les plus acharnés contre M. Necker.]
+
+Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
+ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
+vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
+exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait
+au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
+doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
+points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
+on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
+critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
+assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
+de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert:
+
+«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
+m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
+des hommes[21]._»
+
+[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
+correspondance de Rousseau.]
+
+Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
+perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
+miroir.
+
+M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
+souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
+mais il y avait en France cinquante familles de la haute
+magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
+coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
+de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour
+conserver ses anciennes coutumes intactes.
+
+[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
+noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous
+tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
+Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert,
+Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
+Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
+Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]
+
+L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
+devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
+avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
+probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
+l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
+répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
+de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
+qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
+louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
+on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
+injurié.
+
+Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker
+les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais
+enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui
+reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne
+possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la
+question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt
+voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux
+Gracchus!..._»
+
+La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M.
+Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
+délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
+ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
+retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
+conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
+ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
+ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.
+
+Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
+qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
+prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y
+fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
+des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
+ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
+voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait
+le reste!... et nous venons de le faire!...
+
+L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
+mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
+trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23].
+Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous
+les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en
+excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:
+
+«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
+dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
+Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
+veut plus qu'ils volent!..._»
+
+[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.]
+
+Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
+Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
+que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
+c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
+M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
+M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
+davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
+que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était
+puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
+ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
+joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
+lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
+leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
+importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
+commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
+plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
+toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
+faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
+Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
+quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
+faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
+faciles à influencer.
+
+[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
+receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
+supprimés, les administrateurs réduits à six.]
+
+--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
+d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
+conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
+tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
+tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
+qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
+le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était
+présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi,
+ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
+intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
+compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
+fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
+Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
+envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
+frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
+envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
+dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
+enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
+malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
+réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
+avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
+d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
+était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
+réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
+il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
+ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
+remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le
+marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M.
+Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à
+l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même
+insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans
+la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait,
+par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
+de Pezay avec le Roi!...
+
+[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.]
+
+Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
+Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
+éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
+vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
+de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
+oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son
+caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
+paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
+ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
+ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
+attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
+véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des
+ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
+marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon
+choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
+grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il
+pas que je tombe dans _la nécromanie_!...
+
+[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
+Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
+d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]
+
+Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
+connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
+Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
+Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
+qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
+cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
+ordinaire.
+
+Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans
+le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
+tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son
+peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en
+servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
+le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études.
+Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès
+d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la
+maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
+_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui,
+certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant
+d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme
+commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce
+que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
+ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
+fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
+secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
+elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
+remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
+lui...
+
+[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
+Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
+Vaud.]
+
+«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
+Cependant, si tu le désires, je refuserai.»
+
+Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis,
+relevant sa tête:
+
+«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
+bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
+Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
+heureux... je tâcherai de glaner après vous...»
+
+Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
+avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
+pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
+de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
+que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
+quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
+un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
+fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
+une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
+parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
+charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
+lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
+elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
+personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de
+s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
+pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
+de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
+humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
+toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
+recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
+s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
+moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
+par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
+c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
+lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...
+
+Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
+et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
+_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
+trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
+piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
+ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
+J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
+d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
+intime:
+
+«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M.
+de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois
+compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
+vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
+comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»
+
+Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
+douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
+ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
+ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
+lettre:
+
+«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
+conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
+dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
+dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
+lui-même._»
+
+«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
+l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
+auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
+reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
+passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»
+
+Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit
+de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est
+heureux de la joie d'autrui.
+
+Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
+que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
+toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
+puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
+c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
+Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
+religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
+refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
+jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
+joie.
+
+«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
+car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine
+bonté!...»
+
+Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
+sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
+Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut
+atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus
+graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que
+voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre
+philosophale.»
+
+[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
+trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
+bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
+et celui de la maison du Roi, etc., etc.]
+
+[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]
+
+M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
+Montauban, et l'emprunt se faisait.
+
+«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
+la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.
+
+--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
+de quelques charges.
+
+--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
+intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)
+
+--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
+trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
+le même jour...»
+
+Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
+la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du
+ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme
+Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces
+attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
+mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
+Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage
+concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
+d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
+action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
+parallèle de Law et de M. Necker.
+
+On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
+se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
+Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du
+ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.
+
+[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
+avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
+voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
+D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
+son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
+était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
+Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
+conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
+M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
+l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]
+
+Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
+accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.
+
+«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
+chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
+du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»
+
+M. Necker fut inflexible.
+
+«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
+demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
+plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
+tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
+est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
+ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
+hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
+succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
+désigné.»
+
+M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
+de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
+en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
+fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
+de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
+publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus
+remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
+d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
+ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en
+papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
+rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut
+la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère
+contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre
+aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du
+Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout
+homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps
+dans une place dont tant d'autres voulaient...
+
+[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
+avec M. de Talleyrand!]
+
+Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
+plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
+figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
+Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
+Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
+d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où
+le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se
+jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
+salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.
+
+Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
+qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
+principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
+protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
+mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
+Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
+de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
+présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
+M. Necker dit au Roi:
+
+«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
+digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
+femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
+obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
+quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce
+nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu,
+ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
+pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands
+seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
+rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
+le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de
+Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le
+cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible
+femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
+Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où
+l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin
+que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
+épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
+captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état
+était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté
+vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de
+Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui
+étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
+l'enfer où il gémissait.
+
+[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
+droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
+celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
+madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
+assise.]
+
+«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
+la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...
+
+--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
+suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
+trésor que Dieu vous a confié.»
+
+Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien
+le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement
+trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les
+précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
+avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami,
+lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
+cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme,
+vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une
+querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
+antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
+multiplient... les avez-vous comptées?»
+
+M. Necker fit un signe négatif.
+
+«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»
+
+M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:
+
+«Les amis de Turgot;
+
+«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];
+
+[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
+docteur Quesnay.]
+
+La haute finance;
+
+La finance subalterne;
+
+La haute administration;
+
+Les propriétaires privilégiés;
+
+Les anciens favoris du roi;
+
+Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;
+
+Les ministres vos confrères;
+
+Et M. de Maurepas.
+
+Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
+gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
+pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
+doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
+retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
+heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
+peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un
+amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
+sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
+idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
+de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à
+de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
+consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la
+voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
+qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
+tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes
+propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé,
+t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de
+troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si
+belles._[34]»
+
+[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même,
+et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]
+
+Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
+est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
+aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la
+comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
+savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...
+
+À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de
+réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
+élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
+comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône,
+prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
+réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
+l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
+femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
+qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
+les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait
+que celui-ci ne prît une fausse route.
+
+En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
+publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
+XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
+exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
+l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé
+L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
+il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
+cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
+particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
+et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
+une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à
+sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
+applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
+quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
+avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
+de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
+contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
+mépris.
+
+Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
+l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
+les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
+disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
+dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable
+sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
+dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
+et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce
+point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
+coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une
+pâture indigne de l'insulte.
+
+À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
+y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
+qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
+nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
+finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
+partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
+M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
+Gouvernement recevait de l'opinion publique.
+
+Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
+conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
+d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
+jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
+que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
+victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de
+Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
+l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
+Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité
+d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le
+Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries
+excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker
+sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_,
+comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
+haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans
+sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement
+que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
+lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et
+demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
+sans vedette ni titre:
+
+«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
+pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
+ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
+souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
+zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.
+
+ «NECKER.»
+
+
+M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé
+et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
+Chartres.
+
+«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.
+
+À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
+dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
+pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
+proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
+publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
+de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
+là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
+Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
+M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
+mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
+de Saint-Ouen.
+
+Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
+marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de
+Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
+pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
+M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M.
+Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans
+tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
+passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
+le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de
+ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
+rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour
+le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien;
+hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
+négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du
+ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
+position désastreuse.
+
+[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]
+
+[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]
+
+[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
+l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]
+
+[Note 38: De la maison du Roi.]
+
+[Note 39: Des affaires étrangères.]
+
+Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
+Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
+en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
+prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
+Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
+à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière
+outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
+qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout
+lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son
+attachement?...
+
+«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
+Mareuil!»
+
+En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
+sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
+voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur
+ville de Genève...»
+
+Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
+préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
+choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
+cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
+faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
+souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.
+
+Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
+faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
+faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
+étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
+faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
+arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
+tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
+grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
+eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
+auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
+majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
+les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
+songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
+dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
+société jusque dans ses bases.
+
+Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
+contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
+cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
+pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
+lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
+grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
+dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
+Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
+madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à
+Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement
+pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa
+démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
+vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
+M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker
+l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
+du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au
+contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
+contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
+et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
+plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
+accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
+Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
+lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
+milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule
+qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie
+s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla:
+le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin
+la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
+Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
+que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des
+douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout
+déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de
+contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.
+
+
+
+
+SALON DE MADAME NECKER.
+
+1787.
+
+
+Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
+un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
+jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
+souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
+traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
+Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
+mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
+confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
+anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
+une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
+femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui
+du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur
+animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
+l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
+connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
+leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
+dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
+Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
+femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
+l'amour-propre par celles du coeur.
+
+Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
+aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
+Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
+nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
+rendait son timbre encore plus doux.
+
+--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
+moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40];
+voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
+de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons,
+_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
+de porcelaine de Pékin?
+
+[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
+rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
+je cite.]
+
+Madame Necker sourit.
+
+--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
+autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
+le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
+un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
+un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
+tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
+qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
+et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le
+voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--
+
+C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!
+
+Vous jugez des rires de madame de Pons.
+
+--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
+quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.
+
+--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
+amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
+amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat
+fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
+et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
+Malesherbes!...
+
+Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
+étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
+faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
+le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
+contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
+car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
+qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
+en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
+déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
+petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
+apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
+une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me
+donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
+paysan; je vous donnerai pour boire.
+
+Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
+faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
+le premier président, en regardant alternativement lui et sa
+redingote:
+
+--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
+êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.
+
+Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
+sa chemise.
+
+--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
+sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...
+
+--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...
+
+--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...
+
+--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
+du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M.
+de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
+commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
+de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
+demanda-t-il au paysan?...
+
+--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...
+
+M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...
+
+--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.
+
+Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
+annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...
+
+--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
+peut se dire?
+
+--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
+ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
+beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
+J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
+prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
+comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
+n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
+président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
+v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
+n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
+protections, la justice marche toujours.
+
+Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
+Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
+l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.
+
+Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
+non. M. de Malesherbes répéta sa question.
+
+--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_,
+mais je le crois...
+
+Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
+vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
+glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
+paysan se mit à rire...
+
+--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
+chemins... ça vous accoutumera...
+
+Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
+château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
+où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
+gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
+joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
+aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
+et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il
+parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce
+matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
+extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
+s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
+reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
+se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
+détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice
+sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de
+Malesherbes...
+
+--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
+faire rendre justice s'il y a lieu?
+
+--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
+sûr d'avance.
+
+--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
+un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
+enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
+peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
+la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
+et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
+aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
+désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
+malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
+l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
+Malesherbes est vraiment bien singulier[41].
+
+[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait
+que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
+presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
+était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un
+des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
+madame Necker.]
+
+UN VALET DE CHAMBRE annonçant.
+
+Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!
+
+[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le
+ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
+C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
+Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun
+était un ange.]
+
+Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
+douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
+canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.
+
+Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
+Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
+monde, elle fut embarrassée.
+
+--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
+le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
+vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
+de vos bontés pour moi.»
+
+MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.
+
+Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
+j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
+ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
+La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
+dire ce qui se trouve dans ce cahier.
+
+ (M. de la Harpe s'incline.)
+
+TOUS LES HOMMES, avec empressement.
+
+Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame
+Necker, lui dit très-bas:
+
+Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
+elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
+vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
+d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...
+
+MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
+M. de La Harpe:
+
+Aussi bonne que belle!...
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
+levant.
+
+Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
+crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
+Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
+se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
+ses commandements?
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.
+
+En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
+madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.
+
+MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse
+s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
+blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
+répand une odeur embaumée dans la chambre.
+
+[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
+Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
+se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
+blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
+obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
+de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
+malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
+Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
+malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
+Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant
+par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
+supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
+laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
+coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
+refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
+elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
+d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
+rouge.
+
+--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
+charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
+rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
+thermidor!...
+
+Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
+madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.
+
+Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
+exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]
+
+Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
+cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
+vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
+bras, et les regardant toutes deux:
+
+--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
+odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
+prononce l'éloge d'une autre.
+
+On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
+velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
+flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
+la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
+l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
+M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
+Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
+jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
+pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
+magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
+puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
+d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
+rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
+Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
+_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
+parsemée de petites roses...
+
+Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:
+
+M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...
+
+MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.
+
+Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...
+
+M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.
+
+Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
+que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline
+très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
+Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?
+
+[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
+quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
+avril.
+
+C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
+piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_,
+on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
+soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
+Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
+charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
+on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
+spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
+cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
+mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
+Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
+contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
+peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
+jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
+incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
+Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
+faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
+élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
+M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
+Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
+de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
+ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.
+
+Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
+le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
+versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
+vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_,
+_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
+avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
+Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
+même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
+aide[44-A].
+
+M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
+aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
+donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
+n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
+dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
+ajoute ce mot:
+
+ _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._
+
+Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
+qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
+conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
+Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
+elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
+comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
+Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
+génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
+a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
+cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
+trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!
+
+M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
+laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
+M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
+que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
+savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.
+
+Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa
+province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
+laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille
+des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et
+incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
+enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de
+trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée
+la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec
+celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la
+seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal
+pour lui.
+
+Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
+une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
+un texte bien remarquable à commenter!...
+
+M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des
+personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout
+en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
+comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
+mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte
+de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
+belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
+père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).
+
+Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.
+Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était
+absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à
+être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,
+Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a
+été _témoin_ du fait.
+
+M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur
+l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière
+pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des
+cannibales qui nous décimaient.]
+
+[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui
+s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de
+Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier
+chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.
+le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en
+botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
+oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.
+Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
+chargea.]
+
+[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre
+annuelle.]
+
+ (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,
+ et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
+ s'inclinant profondément.)
+
+MADAME NECKER.
+
+J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
+trop longue course à pied?
+
+M. DE MARMONTEL.
+
+Traverser les Tuileries seulement, madame.
+
+MADAME NECKER.
+
+C'est encore beaucoup.
+
+M. DE BUFFON.
+
+Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
+jambes...
+
+MADAME NECKER.
+
+Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il
+n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
+aussi bien.
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! aussi bien!
+
+ (M. de Buffon sourit sans parler.)
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Mais...
+
+MARMONTEL.
+
+Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de
+Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].
+
+[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]
+
+M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.
+
+Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand
+homme[46]!
+
+[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un
+raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de
+Bernis.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Et notre éloge?
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.
+
+Pas aujourd'hui...
+
+MADAME NECKER.
+
+Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...
+et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
+l'être.
+
+LA PRINCESSE DE MONACO.
+
+Je suis prête!...
+
+ (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la
+ cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par
+ cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
+ étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la
+ santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de
+ France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du
+ baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du
+ contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker
+ s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en
+ toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
+ lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant
+ et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël
+ s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
+ l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)
+
+M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
+était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier
+de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,
+quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la
+femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]
+qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil
+était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et
+puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues
+études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient
+une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et
+n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie
+sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,
+dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force
+créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les
+hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
+très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de
+sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son
+regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait
+dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et
+replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment
+gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande
+harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
+qui lui seyait.
+
+[Note 47: C'est le mot de Lavater.]
+
+[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au
+coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]
+
+Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni
+grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait
+pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait
+en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple,
+chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée,
+qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les
+personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en
+sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on
+était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de
+madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
+et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de
+Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,
+qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
+et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
+mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
+calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait
+quinze ans, et cela devait être étrange.
+
+Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté
+de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la
+duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
+Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait
+_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?
+
+LA PRINCESSE DE MONACO.
+
+Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend
+qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends
+qu'il y a de la vanité là-dedans.
+
+M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.
+
+Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
+coquetterie!
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN.
+
+J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi
+exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que
+madame de Monaco est comme moi.
+
+LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.
+
+C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
+mieux employé.
+
+ (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)
+
+«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est
+susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant
+d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits
+d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de
+la beauté.
+
+«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de
+ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop
+exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à
+mes yeux; je vis Émilie[49].
+
+[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de
+madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]
+
+«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces
+émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient
+inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient
+réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression
+céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50],
+sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments
+dignes d'elle[51].
+
+[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les
+fois qu'elle se présente.]
+
+[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]
+
+«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la
+simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
+avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire
+aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure
+que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie
+fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter
+que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
+distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
+paraître s'en écarter.
+
+«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu
+avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes
+très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans
+qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...
+C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image,
+qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes
+qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les
+esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
+genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents
+d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a
+réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant
+rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les
+autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.
+
+[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
+serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,
+considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au
+charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
+réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été
+heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées
+sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
+Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le
+malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le
+seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.
+Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame
+Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]
+
+«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
+semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
+indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
+non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître
+qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,
+d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en
+général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par
+leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.
+
+«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples
+qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des
+grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre
+omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle
+de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien
+mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de
+ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,
+ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un
+enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les
+âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que
+d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est
+frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus
+difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis
+de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de
+perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les
+circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre
+abandonnée?...
+
+[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante
+de ressemblance.]
+
+«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas
+par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
+constant et dérivent toujours des mêmes principes.
+
+«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les
+vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des
+dangers dont elle est environnée...»
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.
+
+Madame la comtesse de Blot[54]!
+
+[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la
+duchesse d'Orléans.]
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis
+que madame Necker va au-devant de madame de Blot.
+
+Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
+continuer la lecture devant madame de Blot.
+
+M. NECKER.
+
+Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
+parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
+tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
+recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,
+autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
+licence.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.
+
+Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté
+avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
+pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.
+
+M. NECKER, avec un sourire malin.
+
+Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je
+sais pourquoi!
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.
+
+Je n'ai nommé personne!
+
+M. NECKER souriant encore.
+
+Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
+est souvent plus éloquent que la parole même.
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.
+
+Je vous assure, monsieur, que...
+
+M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.
+
+Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_
+rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
+Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je
+craigne son influence sur vous!...
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.
+
+Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
+Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère
+la plus tendre et la plus éclairée!...
+
+M. NECKER, après avoir hésité un moment.
+
+Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
+Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.
+
+M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère,
+pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
+écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
+Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous
+ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...
+
+M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.
+
+Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait
+courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?
+
+LA DUCHESSE DE LAUZUN.
+
+Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?
+
+M. NECKER, souriant.
+
+Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
+l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des
+méchants.
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.
+
+M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...
+M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
+Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le
+marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
+princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
+duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.
+
+La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame
+Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...
+Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle
+était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le
+pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela
+n'était pas toujours...
+
+[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que
+la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y
+avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui
+ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.
+Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était
+toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
+bain.]
+
+Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette
+époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait
+dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait
+enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les
+amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité
+subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à
+soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté
+américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se
+voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
+Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur
+suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il
+n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.
+Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre
+pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle
+Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à
+sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient
+un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux
+jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi;
+le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui
+rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté
+de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du
+coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement
+s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait
+près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M.
+Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et
+recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes
+qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût
+_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis
+cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des
+plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout
+alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe;
+mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller,
+par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous
+plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait
+qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on
+se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le
+brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle
+inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment
+est pénible...
+
+Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
+les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de
+madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la
+cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,
+Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
+l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en
+ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet
+du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la
+réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette
+anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle
+adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
+l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
+songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement
+de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce
+qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au
+lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...
+
+--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la
+jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
+d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...
+Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il
+enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,
+représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son
+supplice[57]...
+
+[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël
+elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]
+
+[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis
+XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est
+pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas
+Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette
+tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine
+et du moins raisonnable.]
+
+L'ABBÉ RAYNAL.
+
+Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne
+trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse
+aussi grande?
+
+UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.
+
+Madame la marquise de Sillery...
+
+En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis
+comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
+Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit
+beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
+fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui
+montra sans affectation une bienveillance marquée.
+
+MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
+qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.
+
+Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité
+sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
+J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
+madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
+déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et
+Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
+Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
+d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou
+l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
+que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
+son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
+que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.
+
+Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
+de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...
+
+Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
+l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
+madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
+le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
+où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
+mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
+et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
+sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
+excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
+Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme
+soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
+qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
+peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne
+dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée;
+ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards
+_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
+demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur
+contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse.
+La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
+de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis
+comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle
+seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
+d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment
+longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle
+était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son
+ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue;
+mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la
+Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
+alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
+duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
+traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
+_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
+dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
+femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une
+personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
+de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours
+élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise,
+non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
+grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
+qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit,
+de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était
+au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
+en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de
+la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
+l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme
+l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
+de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne
+toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne
+manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour
+causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des
+bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de
+Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
+la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême
+politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages
+reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
+bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce
+genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle
+et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
+sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la
+bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
+plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont
+assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour
+ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient
+plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à
+l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
+précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il
+répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de
+Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
+nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
+comme victorieuse de la lutte engagée.
+
+[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
+Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et
+surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont
+elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer
+la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de
+prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
+physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de
+la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
+fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
+qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande,
+mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un
+mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre,
+ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait
+déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
+réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle
+d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
+rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
+madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de
+Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
+aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire
+que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce
+qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]
+
+--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
+si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
+même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la
+faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
+amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
+partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
+excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
+statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
+comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
+insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
+statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.
+
+--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
+M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
+certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
+vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de
+Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de
+la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
+France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par
+faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras,
+elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
+cochers!...
+
+[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin
+de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
+prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
+pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
+fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
+bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au
+grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
+les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
+ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
+de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
+dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
+Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
+vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
+éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]
+
+Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
+marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
+noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
+Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
+circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
+Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de
+Saint-Pétersbourg_[60]...
+
+[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
+s'écrie:
+
+«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
+seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]
+
+Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
+à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois
+moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame
+de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de
+mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
+maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
+Genlis la prévint:
+
+--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de
+M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
+faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
+je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
+village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
+ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
+Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
+disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
+relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
+adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
+ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?
+
+MADAME NECKER.
+
+Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M.
+de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
+facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
+beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
+s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
+n'en reste plus pour autrui...
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur
+était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
+homme!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
+et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
+qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
+écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
+Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
+Suisse?...
+
+MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.
+
+J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les
+détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que
+c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi
+l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de
+Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...
+
+MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.
+
+Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
+l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
+pas même d'émotion?...
+
+Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
+assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
+l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
+que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
+de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
+frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
+quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
+si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
+Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
+connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
+Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse,
+par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche,
+son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle,
+lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une
+femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme,
+non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
+elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en
+lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
+nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien
+puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame
+de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui
+présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des
+rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de
+mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes
+exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille,
+et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
+moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de
+Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra
+jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
+soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses
+sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
+attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la
+manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces
+particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était
+depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis.
+Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
+avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète
+entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout
+une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.
+
+[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis;
+mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
+aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le
+_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!...
+J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas
+celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin.
+Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle.
+Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les
+remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
+Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
+biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par
+l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
+bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
+dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
+sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est
+même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les
+ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
+foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
+avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles
+réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
+la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
+déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
+non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie
+dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame
+de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
+caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
+parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
+accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
+sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
+doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
+recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
+connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
+aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
+que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
+une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
+fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
+_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
+d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
+fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et
+contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
+après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
+Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
+le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
+pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
+faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
+Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
+était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de
+Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
+duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
+lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
+non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
+_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
+n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
+Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
+cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
+celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
+beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
+Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
+bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
+est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
+faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
+Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
+Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
+aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
+puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
+présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
+ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
+littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
+peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
+particulier.]
+
+[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
+courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
+fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une
+Gouvernante_.]
+
+[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
+vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
+contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
+Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
+frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
+recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la
+Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne
+dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
+nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
+remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
+Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
+amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
+Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
+deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
+Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
+vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
+charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]
+
+[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_,
+ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
+même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]
+
+La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
+à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
+maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
+imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
+emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
+été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
+Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
+poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
+une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
+madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
+toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
+ennemie, et lui dit:
+
+--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
+vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
+lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.
+
+Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
+d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui
+n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:
+
+«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
+maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
+madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
+devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
+mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
+à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
+n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
+sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
+moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
+jamais paraître devant lui, etc.»
+
+--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
+pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
+voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
+homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
+arrivée à être ainsi décrépite?...
+
+MADAME DE GENLIS, se levant.
+
+Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
+confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
+lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
+peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
+Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
+d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je
+ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!
+
+[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la
+Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui
+venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
+quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
+que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
+bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
+être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique
+madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
+croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
+simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
+_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
+persévérance._]
+
+MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
+vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
+souriant, et lui dit:
+
+Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je
+suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un
+regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie
+comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
+de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je
+mettrai toujours à vous être agréable.
+
+Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
+son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
+elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
+s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
+aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
+sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
+donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
+doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
+événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
+nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
+qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse
+de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous
+regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur
+de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait
+des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
+étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il
+était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions
+toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait
+proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver
+cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange
+réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société
+n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce
+code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs
+dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont
+vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
+du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune
+génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où
+elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises
+manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me
+tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
+XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces
+traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
+était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à
+écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse
+parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le
+paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
+Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès
+pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
+présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter
+dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit
+chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
+duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de
+celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette
+société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On
+faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange
+mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
+ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
+celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT,
+de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
+de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
+bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il
+fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
+que lorsqu'on est près du mal.
+
+[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un
+esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le
+président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
+secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
+usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
+nommer cela des _patinades_.]
+
+[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
+bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
+quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
+ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
+ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
+Lageard de Cherval.]
+
+[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]
+
+Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
+société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
+excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
+il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
+intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
+du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les
+gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines,
+de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux
+mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
+arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
+autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le
+changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève
+la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
+de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge
+ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
+monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du
+démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude
+bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va
+s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
+pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être
+intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient
+dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le
+coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque
+enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
+frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la
+voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du
+précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
+route.
+
+--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
+un beaucoup plus beau!
+
+--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
+l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!
+
+Retournons chez madame Necker.
+
+Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
+soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de
+paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
+n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
+Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
+qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
+aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
+époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
+esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
+qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
+de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
+était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69],
+jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
+Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
+princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
+Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
+et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur
+donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour
+madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
+fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente,
+le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours
+d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord
+Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant
+que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue
+pendant son voyage à Ferney:
+
+[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
+avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
+peut-être que 25,000 hommes.]
+
+[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de
+la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il
+fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
+famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
+cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
+aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
+ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
+l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
+vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
+l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
+grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
+tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
+une autre route également dans les voitures de la reine[69-A].
+L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
+ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
+mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
+à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
+flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
+par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un
+sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
+pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
+l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
+l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
+chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
+car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
+dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
+ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
+d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
+avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]
+
+[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
+avait une régence, et les actes portaient son nom.]
+
+[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le
+reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
+Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
+qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
+en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
+culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
+chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
+qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
+une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
+Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
+italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
+d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
+était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]
+
+--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
+de Staël.
+
+Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
+expression de mécontentement très-marquée.
+
+Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
+Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
+Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
+madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
+Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
+manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
+Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
+Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
+qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
+contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
+sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
+mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
+qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
+spectre de Banquo dans _Macbeth_...
+
+Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
+mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La
+faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement
+auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa
+femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans
+tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une
+convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses
+passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus
+frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de
+son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec
+lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la
+veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien
+dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
+discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était
+adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il
+fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père,
+auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même
+possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du
+triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
+aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
+vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
+madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent
+quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
+n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par
+leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le
+dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
+Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste,
+car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie,
+et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
+l'aurait elle-même adorée!...
+
+Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
+souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
+voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
+disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
+appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
+étaient invitées de droit.
+
+Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
+discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
+être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
+conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
+Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
+madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
+anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes
+de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
+trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût
+diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
+le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors
+seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que
+je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
+grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est
+Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède
+toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois
+redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...
+
+[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]
+
+En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
+était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
+elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
+une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
+était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
+ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
+qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
+devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait
+interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose
+et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que
+plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis,
+sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après
+lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette
+même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes...
+ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation
+poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène,
+devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et
+les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
+Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant
+qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
+avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de
+Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les
+inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner
+la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame
+de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne
+pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement
+opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être
+de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait
+donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
+convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même
+souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours
+convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison,
+évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les
+eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent
+certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable,
+c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à
+_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par
+convenance[72].
+
+[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
+qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine,
+ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]
+
+[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de
+Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
+cette vérité.]
+
+Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
+(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
+avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
+madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
+elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent
+admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé
+Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame
+Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la
+conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans
+doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
+forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires
+lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des
+causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien
+lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui
+domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris
+autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus,
+excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
+reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
+caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
+Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
+bataille de Saint-Antoine:
+
+ Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux,
+ Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...
+
+et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi
+après la bataille, mais d'une voix plus dolente:
+
+ Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
+ J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!
+
+La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
+Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
+Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
+_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
+de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
+plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
+femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
+lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
+et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
+tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
+recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:
+
+Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...
+
+Tout cela venait de même source...
+
+Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
+l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
+partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
+mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
+son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas
+vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse
+d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
+ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
+fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il
+devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur
+l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle
+fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son
+long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que
+je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
+lui a donné une autre destination.
+
+Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
+fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
+composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
+opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
+et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
+discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
+trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
+l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
+comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
+Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était
+fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable....
+C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt
+que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur
+cause, et il donna raison à madame Necker...
+
+[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait
+les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les
+recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
+allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
+très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
+politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,
+comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
+promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,
+dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
+d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
+qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut
+pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
+littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;
+il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette
+époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de
+Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]
+
+--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
+voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux
+plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël
+et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais
+il faut y céder.
+
+Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
+commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce
+ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus
+intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant
+ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant
+esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il
+était aussi bon que spirituel.
+
+[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers
+intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]
+
+En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère
+inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant
+le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment
+s'était passée la séance de l'Académie.
+
+MADAME NECKER.
+
+Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...
+Son discours...
+
+M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est
+l'ami de la famille Necker.
+
+.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme
+âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a
+applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On
+trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
+aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par
+exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La
+métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région
+rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
+de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._»
+Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!
+Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de
+Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
+France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la
+modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait
+qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au
+contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être
+modeste.
+
+LE MARÉCHAL DE NOAILLES.
+
+Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui
+m'intéresse après tout.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui
+faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
+lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
+Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un
+léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma
+qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant
+à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune
+Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
+retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des
+maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la
+hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je
+lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,
+et je l'ai sur moi.
+
+[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son
+discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]
+
+MADAME NECKER.
+
+M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.
+
+MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit
+d'un ton caressant:
+
+M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
+vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que
+vous lisez!
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa
+poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
+lit_[76]:)
+
+[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai
+transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;
+cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des
+épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:
+
+.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...
+L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait
+de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa
+_place_, etc., etc.
+
+J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
+l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite
+portion.]
+
+«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces
+coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et
+rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs
+vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords
+ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois
+bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs
+fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues
+sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa
+place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a
+retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts,
+ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous
+ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait
+place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le
+magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son
+antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres
+villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous
+ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les
+édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus
+intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs
+camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà
+mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies,
+témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts,
+initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et
+jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se
+sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a
+fait connaître...
+
+«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent
+à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en
+rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent
+à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et
+l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les
+tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les
+Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs
+agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des
+partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou
+contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement
+appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez
+modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous
+y mettez les poids.
+
+«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur
+patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs
+émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des
+Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop
+longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle
+d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.»
+
+[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution
+de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans
+plus tard!...]
+
+ (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...
+ Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de
+ Boufflers, témoigne son admiration et son contentement...
+ Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle
+ du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)
+
+«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève,
+une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est
+celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de
+véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point
+homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre
+(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au
+milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la
+fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle
+approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse
+égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous
+savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et
+que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de
+ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre
+et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].»
+
+[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est
+textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de
+Boufflers. (_Note de l'auteur._)]
+
+Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour
+le remercier d'avoir apporté ce fragment...
+
+--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de
+Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait
+produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait
+de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?
+
+--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon
+compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.
+
+On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.
+
+--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout
+aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de
+Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai
+éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des
+louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de
+coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le
+Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si
+tard?...
+
+[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille
+Necker.]
+
+--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité.
+Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa
+composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,
+intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les
+événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.
+
+--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet
+été à Maupertuis[80].
+
+[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette
+époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans
+l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que
+Marmontel.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans
+toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de
+Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et
+d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement
+détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis
+pardonnable.
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est
+particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle
+dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute
+espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des
+_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu
+de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle
+la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les
+tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les
+crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne
+et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme
+pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir
+enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou
+avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères
+sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne
+pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez
+rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!...
+Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa
+pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa
+croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans
+état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite,
+et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce
+n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie
+de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une
+représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La
+pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est
+possible de jouer sur un théâtre de société...
+
+MARMONTEL.
+
+Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle
+douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que
+les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de
+voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante
+personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car
+elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne
+l'a jamais vu jouer.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y
+mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des
+nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le
+caractère de Mélanie.
+
+MARMONTEL.
+
+La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame
+la baronne de Montesquiou.
+
+M. DE LA HARPE, embarrassé.
+
+Je ne crois pas me les rappeler.
+
+MADAME DE STAËL, avec un grand naturel.
+
+Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.
+
+M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel,
+récite les vers.
+
+_À madame la baronne de Montesquiou._
+
+ De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?
+ Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,
+ De ce maintien, de ce port gracieux:
+ En se montrant, elle est sûre de plaire...
+ J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.
+ Naïve Annette et touchante Émilie[81],
+ Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...
+ Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?
+ Son organe ravit et son jeu nous entraîne.
+ Son sourire est si fin! son regard est si doux!....
+ Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?
+ Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:
+ Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.
+
+[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les
+différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.]
+
+MADAME DE STAËL, avec force.
+
+Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on
+connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de
+leur beauté.
+
+MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille,
+éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer
+une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle
+d'une voix émue:
+
+Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...
+
+En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de
+l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où
+ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte
+d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame
+Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une
+glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait
+_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_:
+chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de
+gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de
+madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker,
+on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions
+littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce
+soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6
+octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à
+tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout
+comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant
+une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son
+esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur,
+quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et
+confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82]
+devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle,
+elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables
+par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui
+réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président,
+et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt...
+La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature,
+politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient
+pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin,
+et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix
+avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses
+manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les
+bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était
+poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des
+pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette
+époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel
+prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait
+les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.
+
+[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un
+tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.]
+
+[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était
+lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.]
+
+--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du
+moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux
+d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_,
+imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus
+plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on
+parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son
+malheureux comte de Comminges!...»
+
+--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de
+madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.
+
+--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est
+fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit,
+comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y
+a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est
+forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois
+la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces
+événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces
+mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés
+dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est
+couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la
+reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit
+_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas
+tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le
+comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente...
+Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la
+toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre
+chose?
+
+--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...
+
+--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de
+Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne
+meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...
+
+--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël...
+Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis
+malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...
+
+--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui
+ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!
+il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en
+creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue
+d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que
+ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant
+tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être
+aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...
+
+--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...
+
+--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en
+oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du
+machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une
+profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de
+Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline
+devant madame Necker et chante._)
+
+ .....................
+ Pour émouvoir le coeur d'abord
+ Ah! que c'est un puissant ressort
+ Qu'une belle tête de mort!
+ COLLÉ.
+
+ (Tout le monde rit.)
+
+--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta
+disgrâce?
+
+--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël,
+en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant
+sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis
+sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?
+
+--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous
+d'_Henri VIII_?
+
+--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont
+aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.
+
+--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas
+fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?
+
+--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je
+trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que
+le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M.
+Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni
+intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni
+mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_.
+
+[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse.
+Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux
+du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit
+de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement
+avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle
+le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et
+ce qu'il est devenu.]
+
+[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance
+littéraire.]
+
+--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
+noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.
+
+--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de
+réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers
+bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de
+bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un
+écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est
+moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime,
+et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans
+_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,
+pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
+posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
+pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets
+de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la
+première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire
+mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
+L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si
+positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,
+que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,
+peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
+est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne
+pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
+conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme
+Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième
+acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi;
+mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les
+ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à
+son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène
+des petits chiens dans _les Plaideurs_!
+
+[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est
+en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa
+marche.]
+
+ .... Venez, venez, famille désolée!...
+
+Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...
+
+--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!
+
+--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la
+scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance
+sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre
+où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
+_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,
+quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!
+s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en
+regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si
+expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu
+pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,
+voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le
+Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la
+nouvelle Comédie-Française.
+
+--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda
+madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
+le talent... Il est noble cet homme-là?...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
+entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une
+mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+_Ou l'Heureux imaginaire_...
+
+MARMONTEL.
+
+Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de
+Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,
+au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
+Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le
+connais-tu?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il
+arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de
+celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
+ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine
+même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une
+tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du
+_Présomptueux_[87]!...
+
+[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez
+madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
+point de comparaison pour la patience.]
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne
+famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.
+
+M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.
+
+J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur
+de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il
+s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne
+précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...
+M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:
+
+ À Toulouse il fut une belle,
+ Clémence Isaure était son nom;
+ Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;
+
+et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint
+l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.
+
+[Note 88: La complainte dit:
+
+ L'églantine est la fleur que j'aime,
+ la violette est ma couleur;
+ Dans le souci tu vois l'emblème
+ Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...
+
+MARMONTEL.
+
+Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si
+parfumées!...
+
+M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de
+Fabre d'Églantine[89].)
+
+[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province,
+ou les Gens de lettres_.]
+
+Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme
+j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
+pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des
+_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais
+roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel
+auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
+traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].
+
+[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La
+tragédie est restée...
+
+M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout
+en s'inclinant.
+
+Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à
+la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux
+que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est
+l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever
+la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a
+inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa
+_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers
+de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se
+recueillant._) Les voici:
+
+ Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...
+
+C'est trop fort aussi.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière
+pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
+lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici
+faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la
+meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La
+Harpe?
+
+M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.
+
+Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu
+jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
+dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
+meilleure pièce depuis Molière.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de
+beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
+Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.
+M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le
+premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de
+punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de
+l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a
+également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le
+répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce
+pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers
+l'abbé Barthélemy.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
+oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.
+
+M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.
+
+Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère
+franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour
+vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
+ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne
+produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous
+montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un
+chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de
+réflexions...
+
+MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.
+
+Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre
+Fabre d'Églantine.
+
+L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
+
+J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.
+
+La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque
+personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
+s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori
+depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup
+quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
+aussitôt:
+
+--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien
+de l'esprit...
+
+MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les
+plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.
+
+Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que
+faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Faire comme lui de jolis vers...
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! mon Dieu!
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Piis est fort aimable!...
+
+MARMONTEL, riant toujours.
+
+Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la
+Harpe...
+
+M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:
+
+Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme
+l'alphabet, par exemple, madame?
+
+MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
+BLOT, s'écrient:
+
+Sur l'alphabet!
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Mon Dieu, oui!
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Mais c'est impossible!
+
+MARMONTEL.
+
+Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour
+exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
+de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa
+place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de
+_l'alphabet_, et que
+
+ A s'Adonner A mal quand il est résolu
+ Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,
+ Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...
+
+[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur
+l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,
+comme je le dis ici.]
+
+MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.
+
+Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!
+
+MARMONTEL.
+
+Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et
+je le maintiens le plus sage de la ville.
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de
+Piis nous apprend plus loin que
+
+ ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...
+ Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,
+ Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.
+
+Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut
+retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit
+non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement
+burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],
+il continue:
+
+ A la tête des Arts à bon droit on l'admire,
+ Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...
+ A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,
+ Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
+
+[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur
+de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il
+prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon
+jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture
+ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles,
+regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas;
+n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus
+l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez
+et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de
+pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous
+plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse
+Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont
+eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné
+10,000 francs de rentes.]
+
+[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]
+
+Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui
+_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je
+crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.
+
+ Le C, rival de l'S avec une _cédille_,
+ Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;
+ L'E s'Évertue ensuite, etc.
+ L'I, droit comme un piquet, établit son empire.
+ Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,
+ Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.
+ Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,
+
+dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a
+l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais
+son _pétard part_ ne vaut pas:
+
+ À ce péril pressant nous échappâmes, car
+ La porte était ouverte, et nous passâmes par.
+
+Ailleurs ce sont des moutons
+
+ _Qui bêlent pêle-mêle!_...
+
+Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...
+
+M. NECKER.
+
+M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
+de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
+glouglous valent ceux de M. de Piis.
+
+M. DE LA HARPE, remerciant.
+
+Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
+ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour
+l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait
+peur!...
+
+MARMONTEL.
+
+Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu
+ses dernières pièces?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
+soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
+malheureux?...
+
+M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
+L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et
+il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un
+barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos
+jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le
+même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,
+chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
+méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
+c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du
+théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
+où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de
+Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le
+devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put
+lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les
+traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec
+les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait
+entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre
+langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une
+femme que la voix universelle proclame la première de son temps,
+n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que
+pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il
+écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les
+beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
+Klopstock, dans leur idiôme?
+
+Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
+Charles-Quint.
+
+Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a
+une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation
+pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier
+dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,
+à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement
+sous le rapport littéraire.
+
+Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
+dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...
+Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de
+Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il
+se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement
+pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de
+donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé
+à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son
+scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La
+Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:
+
+ .... Végétaux précieux.
+ Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,
+ Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,
+
+il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui
+croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
+d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte
+dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute
+discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le
+front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives
+ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe,
+lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de
+vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son
+attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les
+absurdités du _Roi Lear_.
+
+[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela
+est égal_...]
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante
+parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.
+
+[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut
+donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,
+et bien dans le genre parodie.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
+traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].
+
+[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par
+La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français,
+comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]
+
+ (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
+ répandre sur sa physionomie.)
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a
+dû faire oublier _le Roi Lear_?...
+
+M. DE LA HARPE.
+
+Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me
+donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la
+bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma
+reconnaissance est profonde.
+
+MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.
+
+Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
+perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de
+La Harpe.
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont
+charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?
+
+MADAME DE STAËL, en riant.
+
+Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite
+_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.
+
+MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.
+
+Encore un moment, et il les dirait.
+
+MARMONTEL.
+
+Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
+m'en charge...
+
+MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.
+
+Ce sera un double plaisir pour nous...
+
+MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...
+
+_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète,
+par M. de Florian._
+
+ Que tu m'as fait verser de pleurs!
+ Comme ton Philoctète est touchant et terrible!
+ Que j'ai souffert de ses douleurs!
+ Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;
+ Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.
+ La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!
+ Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire
+ T'a choisi pour son successeur.
+ Va, laisse murmurer une foule timide
+ D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.
+ Prends Philoctète pour ton guide:
+ Comme lui tu souffris du venin des serpents
+ Et possèdes les traits d'Alcide.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien
+dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
+poésie comme celle-là.
+
+MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant
+devant madame de Staël.
+
+Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
+dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de
+Brunswick[96].
+
+[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux
+hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
+modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est
+vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce
+genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la
+chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble
+et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble
+ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
+léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque
+toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a
+su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
+milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est
+jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces
+deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au
+reste, est parfaitement vraie et point inventée.]
+
+MADAME NECKER.
+
+Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.
+
+MADAME DE STAËL, se levant.
+
+Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en
+rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
+non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
+Marmontel!...
+
+MARMONTEL.
+
+Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne
+m'en souviens pas! ceci est une vérité...
+
+MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle
+et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant
+quoique animé.
+
+Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de
+l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
+pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de
+prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97],
+pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que
+germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et
+affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de
+l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa
+vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où
+allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui
+tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble
+jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et
+sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il
+montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel!
+Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...
+
+[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.]
+
+Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec
+attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis
+de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet
+ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en
+lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son
+père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule...
+Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui
+d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame
+Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au
+dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup
+plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en
+écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.
+
+Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
+confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
+grand besoin d'affection!...
+
+--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est
+tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus
+quand je crois qu'on ne m'aime pas.
+
+Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son
+père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard
+presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
+croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la
+regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque,
+madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la
+volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
+son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude
+qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui
+inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle
+le savait, ce qui redoubla son embarras...
+
+--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.
+
+MARMONTEL.
+
+Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous
+donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous
+ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
+pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M.
+Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?
+
+M. DE LA HARPE.
+
+C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de
+vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un
+sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.
+
+MADAME NECKER.
+
+Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il
+l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut
+être fameux.
+
+MADAME NECKER.
+
+Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
+davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été
+fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de
+la niaiserie.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
+un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
+chose de lui....
+
+Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque
+bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de
+Staël, et ce sera parfait, ma mère!...
+
+Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour
+d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
+quand tout fut prêt, elle commença:
+
+--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en
+colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a
+dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme
+qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité
+d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils
+consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à
+son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
+arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne
+pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement
+qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un
+pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
+vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais
+c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce
+n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis
+pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le
+fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il
+y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
+_fâcher_ qu'il faut venir à bout...
+
+Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir
+examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
+crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en
+vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
+voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous
+l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te
+dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude
+sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?
+
+--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché;
+c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le
+plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.
+
+L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
+viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la
+journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué
+de sa journée et content de trouver son lit et le repos.
+
+Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
+il dit à Marguerite:
+
+--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez
+de ne pas l'oublier aujourd'hui...
+
+--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
+savoir le résultat.
+
+--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_
+aujourd'hui!...
+
+--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...
+
+Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué
+d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le
+matin... En se levant, il appelle Marguerite:
+
+--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
+songes-y donc?
+
+Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille
+gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son
+lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou
+plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
+Marguerite:
+
+--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas
+encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
+là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il
+n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_.
+
+Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je
+crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de
+son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...
+
+Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
+Socrate?
+
+MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps.
+
+Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille
+gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
+ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
+expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout
+simplement indigne...
+
+MADAME NECKER, en souriant.
+
+Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
+brigands de coeur...
+
+MADAME DE STAËL, souriant aussi.
+
+Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
+admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant
+à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui
+travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a
+acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non,
+je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
+père?
+
+M. NECKER, touché de cette demande.
+
+Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui
+trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il
+l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)
+
+MADAME NECKER.
+
+Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect,
+la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis
+de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.
+
+MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle
+passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.
+
+Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de
+conter...
+
+MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans
+affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et
+presque désagréables, lui dit en souriant:
+
+Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de
+se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
+retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé
+de M. Necker...
+
+M. DE LA HARPE, s'inclinant.
+
+J'accepte pour moi et pour Marmontel...
+
+MARMONTEL.
+
+Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery
+de madame Necker.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
+mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.
+
+MADAME NECKER, avec le ton du reproche.
+
+Ma fille!!...
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun
+si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le
+suis-je donc pour elle, moi?...
+
+PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.
+
+Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!
+
+MADAME DE STAËL, avec émotion.
+
+Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante;
+qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre
+social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que
+je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je
+pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du
+mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!...
+Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est
+pourtant ce qu'elle a fait.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
+donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien
+originale.
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Mais encore!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
+amusée.
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant
+vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe
+s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on
+ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix,
+car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle
+prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit
+nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer,
+par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la
+manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout
+est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui
+s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles
+diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit
+peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le
+gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
+l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
+sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_.
+Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
+le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas
+assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
+pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la
+prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
+les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard
+contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant
+une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme
+fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La
+parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de
+Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le
+poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le
+venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne
+m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien
+faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.
+
+M. NECKER, vivement.
+
+Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?
+
+MADAME DE STAËL, en riant.
+
+Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
+moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y
+songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce
+misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui
+n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance
+pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon
+offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle
+m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est
+injuste!...
+
+MADAME DE BARBANTANE.
+
+Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
+ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du
+moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
+vers sans m'en douter!...
+
+MADAME DE BLOT.
+
+Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Moi...
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!
+
+MADAME DE STAËL.
+
+ Être haï, mais sans se faire craindre,
+ Être puni, mais sans se faire plaindre.
+ Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;
+ En recherchant la haine, il trouve le mépris.
+ En jeux de mots grossiers parodier Racine,
+ Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,
+ Débiter pour dix sous un insipide écrit,
+ C'est décrier la médisance,
+ C'est exercer sans art un métier sans profit.
+ Il a bien assez d'impudence,
+ Mais il n'a pas assez d'esprit.
+ Il prend, pour mieux s'en faire accroire
+ Des lettres de cachet pour des titres de gloire;
+ Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ;
+ Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;
+ C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,
+ Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.
+
+MADAME DE SIMIANE.
+
+Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
+par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés?
+
+MADAME DE STAËL.
+
+Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les
+envoyer.
+
+[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je
+ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec
+les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants
+également de lui.]
+
+Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
+encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses
+yeux... _On croyait voir_ dans son regard.
+
+«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car
+je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants,
+s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à
+madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil,
+madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de
+chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en
+_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait
+obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le
+couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un
+_mot_!...»
+
+Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame
+Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un
+couplet...»
+
+Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin
+de Champagne vint à partir...
+
+«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...»
+
+Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce
+qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le
+couplet suivant:
+
+ Champagne, ami de la folie[99],
+ Fais qu'un moment Necker s'oublie,
+ Comme en buvant faisait Caton;
+ Ce sera le jour de ta gloire:
+ Tu n'as jamais sur la raison
+ Gagné de plus belle victoire.
+
+[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits
+jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en
+effet le mot CHAMPAGNE.]
+
+
+
+
+SALON DE MADAME DE POLIGNAC.
+
+
+Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais
+faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
+pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est
+pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_
+à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
+madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la
+hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la
+Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de
+Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition
+nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on
+n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.
+
+Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette
+finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle
+avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille
+allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre
+puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette
+puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille
+fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du
+monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât
+en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune
+fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de
+madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
+pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant
+idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un
+pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les
+manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité
+allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
+famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice
+sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis
+cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
+élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui
+recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès
+de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus
+aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et
+possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
+viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
+Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_,
+Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la
+France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les
+principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie,
+c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine
+n'ayant pas encore quinze ans[101].
+
+[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il
+n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite
+en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la
+Reine. (22 avril 1769.)]
+
+[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à
+Vienne le 2 novembre 1755.]
+
+Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts.
+Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle
+doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette
+dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le
+moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint
+admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on
+ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige
+magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de
+l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la
+France entière.
+
+Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la
+société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec
+sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
+intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique,
+broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
+avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
+familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa
+mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait
+l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à
+parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
+bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses
+relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce
+tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi.
+Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas
+qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au
+contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait
+prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils
+étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une
+main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en
+devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France...
+Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux
+premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement
+consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère
+d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci
+expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps
+après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une
+société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai
+conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les
+individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment
+même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette
+liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:
+
+«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos
+affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
+aller qu'après un mûr examen...
+
+ _Liste des gens de ma connaissance_[102].
+
+ Le duc et la duchesse de Choiseul[103];
+ Le duc et la duchesse de Praslin;
+ Hautefort[104];
+ Les Duchâtelet;
+ D'Estrées (le maréchal)[105];
+ D'Aubeterre[106];
+ Le comte de Broglie;
+ Les frères de Montazel; }
+ M. d'Aumon; }[107].
+ M. Blondel; }
+ M. Gérard. }
+
+[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice
+Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette
+recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France
+et l'intérieur des familles de la Cour.]
+
+[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de
+Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour
+de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur
+de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de
+Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit
+réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il
+revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc
+et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul
+était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.]
+
+[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti
+lorrain.]
+
+[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par
+madame de Pompadour.]
+
+[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.]
+
+[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
+fameux traité.]
+
+«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.
+
+[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
+lorrain.]
+
+«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en
+toute occasion, votre reconnaissance et attention.
+
+[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc
+d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des
+Durfort était dévouée au parti autrichien.]
+
+«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à
+coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée
+d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne
+recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces
+personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être
+utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].
+
+[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé
+Marie-Antoinette.]
+
+[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.]
+
+«Consultez-vous avec Mercy[112]...
+
+[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France.
+J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.]
+
+«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous
+pouvez leur être utile.»
+
+On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré
+à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au
+contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est
+_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les
+Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en
+faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises
+légèrement sur le compte de personnes élevées.
+
+On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez
+nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques
+affections particulières, elle avait une autorité positive et assez
+étendue dans la société de la Cour[113].
+
+[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à
+cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires.
+Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.
+
+Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle
+remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut
+empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes,
+attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il
+n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le
+Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une
+personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans
+action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute
+d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
+éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs
+n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
+beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly
+et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de
+Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de
+Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui
+était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de
+maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:
+
+«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le
+Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
+l'Europe.»
+
+Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de
+Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés
+qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.
+
+Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV
+aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
+nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
+femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
+Châteauroux et de madame de Pompadour.
+
+Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux.......
+Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour
+lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient
+jamais rencontrées. En voici un des motifs.
+
+Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux,
+un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour
+pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait
+les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames,
+filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou,
+pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes.
+Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il
+refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de
+Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_
+avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui
+peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame
+de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie
+pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au
+moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:
+
+--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
+réputation dont vous jouissez?..._
+
+--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la
+valeur du mot: _je coiffais l'autre!_
+
+La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon
+mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
+effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux
+éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété
+par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière
+proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale
+pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent
+madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame
+L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de
+ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit
+à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
+de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de
+politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être
+ce mot de Dagé qui amena cette résolution.
+
+Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre:
+il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût
+justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la
+seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du
+reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
+excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.]
+
+[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la
+République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune
+de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle
+était dame du palais de la Reine.]
+
+[Note 113-B: Mère de Louis XVI.]
+
+[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon
+IV.]
+
+J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de
+l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette
+contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités
+de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI
+le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans
+l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il
+n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les
+grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le
+bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le
+libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière
+prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de
+Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient
+tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...
+
+--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs,
+dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et
+inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas
+autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et
+prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être
+l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...
+
+En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et
+judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche
+forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent...
+et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre...
+Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la
+place d'une favorite.
+
+À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était
+vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait,
+comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
+influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les
+femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une
+immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV,
+nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
+commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de
+favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle
+bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des
+légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle
+dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
+des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux
+esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
+dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également
+supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les
+autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En
+même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que
+pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...
+
+Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation
+sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde.
+Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry,
+précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle
+des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus
+actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
+échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
+efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate
+des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
+un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de
+Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée
+Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
+chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le
+tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
+mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les
+préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela
+se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon.
+
+[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
+Châteauroux.]
+
+Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le
+faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre
+la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui
+formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif
+de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de
+Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.
+
+Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur
+le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du
+sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
+Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il
+devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à
+l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était
+plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne,
+mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
+une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une
+résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de
+céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du
+sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que
+d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se
+signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut
+très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore
+plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs:
+_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où
+souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes
+eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame
+la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par
+cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le
+scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes
+titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.
+
+Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses
+yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
+de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il
+fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne
+fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se
+moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette
+époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit
+plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à
+exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des
+prétentions_, comme elle le disait...
+
+Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine
+n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard...
+Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable
+enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses
+belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
+physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours
+prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes
+que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
+faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante,
+enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les
+poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de
+l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle
+était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
+chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...
+
+[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour
+combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.]
+
+Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le
+fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne
+le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique
+qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou
+d'une allusion...
+
+En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration
+pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
+voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une
+complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles
+étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de
+Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du
+Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.
+
+--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était
+charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis
+XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
+Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.
+
+Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de
+France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux
+roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette.
+Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait
+éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours
+dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être
+faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
+en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux
+et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de
+Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la
+chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout,
+même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
+manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à
+cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on
+pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que
+voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de
+Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même
+l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à
+Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal
+était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la
+table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le
+café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France
+allait devenir!
+
+La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de
+lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de
+tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent
+dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en
+donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille
+circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
+délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...
+
+Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je
+dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre
+pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être
+que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice
+distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son
+fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont
+il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le
+dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé
+le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant
+combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin,
+peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le
+médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner
+lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
+puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur...
+En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses
+préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient
+les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que
+le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste
+pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de
+ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce
+moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le
+malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula
+son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du
+départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle
+pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation
+générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint
+errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince
+avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de
+sa vie!
+
+Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
+mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de
+vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et
+alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
+Choisy!... ce qui fut fait...
+
+Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames,
+près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui
+porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait
+rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en
+jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de
+cachet!...
+
+Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir
+royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une
+princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce
+que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de
+France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du
+prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé
+à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une
+cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La
+princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
+qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé
+de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée
+à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le
+plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
+recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à
+Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le
+jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint
+à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la
+fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort.
+C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de
+l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné
+que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes
+furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer
+une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable
+magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt
+millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette
+époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes
+des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
+du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers
+du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en
+France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le
+trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la
+nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec
+celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les
+Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais
+dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout
+devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi
+celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient
+fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de
+le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le
+contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût
+antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de
+Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot
+faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation
+du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût
+de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame
+du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était
+plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire
+donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry
+suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des
+portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de
+ce costume est plaisante.
+
+[Note 116: 14 avril 1770.]
+
+[Note 117: Le 15 avril.]
+
+Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul;
+tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin,
+Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur
+dut souvent recevoir bien des humiliations.
+
+Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de
+l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
+Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de
+cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de
+beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
+pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
+Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
+ces pays sont dans les provinces d'Asie.
+
+À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:
+
+--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la
+Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.
+
+--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en
+rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent
+en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à
+Paris.
+
+Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce
+jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et
+elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa
+gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était
+pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la
+turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire
+peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en
+habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les
+mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à
+M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut
+peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à
+l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry.
+Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].
+
+[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était
+premier consul.]
+
+Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
+qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y
+manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait
+des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus
+grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
+et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des
+religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en
+dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
+interdit.
+
+--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!
+
+--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
+qu'ils font de beaux enfants.
+
+Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.
+
+Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
+silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
+détestant.
+
+Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour
+la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
+d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société
+intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà
+un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout
+ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les
+ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus,
+comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer
+_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
+non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais
+encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa
+démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne
+voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de
+texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir
+de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de
+fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses
+belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil,
+et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener
+la Cour de France:
+
+--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
+moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse;
+car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
+avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait.
+
+La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
+pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi
+répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la
+plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les
+carrosses.
+
+[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de
+noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était
+incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène,
+que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait
+opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il
+vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
+comme celles fournies par mon oncle.]
+
+La Reine avait connaissance des recommandations faites par
+l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour
+de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques,
+et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour
+beaucoup d'autres.
+
+La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
+intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle
+était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer
+dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
+monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa
+retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
+Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et
+vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et
+dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.
+
+La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
+aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable
+et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du
+palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports
+de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n
+aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne
+de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
+également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
+une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié:
+elle en eut bientôt le devoir à remplir.
+
+Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas
+s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une
+froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
+que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne,
+elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.
+
+Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait
+depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
+défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même
+pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le
+gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et
+prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien
+n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout
+méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de
+la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les
+yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.
+
+--Qu'avez-vous? lui dit-il.
+
+Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
+lui répondre.
+
+--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
+dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
+je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.
+
+Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
+passa outre.
+
+--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
+digne.
+
+Madame de B....n poussa un cri déchirant.
+
+--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...
+
+--Non! je ne vous crois pas!
+
+Le vicomte sourit sans répondre...
+
+Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le
+vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce
+que je vous ai dit?.
+
+Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous
+l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!
+
+M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
+Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était
+belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
+duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
+Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
+avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et
+elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point...
+Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
+disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux
+qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant
+elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était
+assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
+qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
+donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour
+avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à
+cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner
+ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
+admiration:
+
+--Mon Dieu, que vous êtes belle!
+
+Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à
+moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand
+peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort
+beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu
+clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
+taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on
+commençait à porter les cheveux alors...
+
+--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza
+se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...
+
+--Mais vous êtes si coquette!...
+
+--Moi! quelle idée!
+
+--Oh! en effet, elle est absurde!...
+
+Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une
+sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de
+Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
+l'avait aimé que par crainte.
+
+--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous
+êtes infidèle!
+
+Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_...
+
+--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
+ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte
+Étienne?...
+
+La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...
+
+--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
+croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse
+les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par
+exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux
+comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre
+affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le
+conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la
+marquise de B....n!
+
+Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de
+sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
+yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
+pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte
+l'avait effrayée sur le sort de ses amours...
+
+--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour
+que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son
+portrait, son anneau et ses lettres.
+
+Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit
+depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai.
+
+Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
+s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
+lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les
+eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan.
+
+--Maintenant, dit-il, elle est à moi!...
+
+Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit
+qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
+lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un
+ce que l'autre éprouvera.
+
+En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût
+aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
+qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
+trop!
+
+Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
+larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
+étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
+force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du
+coeur était si solennellement profond!...
+
+Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
+tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un
+morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la
+vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...
+
+--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente
+de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les
+sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait
+plus ses larmes!.....
+
+Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
+qu'elle souffrit!...
+
+Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
+autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
+brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les
+lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
+âme humaine peut souffrir...
+
+--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression
+déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
+êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
+était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de
+chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
+précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose
+de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...
+
+Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné
+à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne
+répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta
+TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui
+lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps,
+lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait
+supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour
+sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle
+voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du
+temps pour mourir!...
+
+[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle
+était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter
+ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.]
+
+Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la
+piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
+pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
+eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha
+tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et
+par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
+M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à
+sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
+blessure.
+
+Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables
+de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de
+peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu
+commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle.
+Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût
+les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon,
+qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées
+s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la
+Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
+Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun,
+tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage
+travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la
+salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus
+était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette
+foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel
+se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de
+Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
+Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec
+passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et
+Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif
+et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent
+faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les
+Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie,
+_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à
+l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...
+
+Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle
+jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de
+jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique,
+pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
+perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
+que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander:
+c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans
+nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès
+qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle
+jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles
+qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les
+avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.
+
+Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait
+le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était
+pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais
+il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le
+métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que
+Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_.
+
+Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le
+serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
+Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui
+demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
+pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui
+indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait
+pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine:
+aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué
+d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la
+gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et
+joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....
+
+[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.]
+
+Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne
+pas devoir prolonger celle de son _compagnon_:
+
+--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé
+ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur
+raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je
+viens de te dire, mon garçon?...
+
+Et il appuya sur ce dernier mot.
+
+Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin,
+employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta
+ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans
+leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.
+
+Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
+pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.
+
+Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
+parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
+peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié
+les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la
+voix populaire: ceci est encore un tort.
+
+Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
+terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à
+quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
+aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui,
+c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
+là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
+juge de ce qu'il était en 1784!...
+
+Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il
+y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans
+son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des
+duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage,
+elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes
+sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les
+Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits
+de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame
+d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa
+dignité.
+
+Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
+ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:
+
+--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
+relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
+âne.
+
+La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
+pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
+fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
+retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la
+seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec
+ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la
+société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple
+_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces
+partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout
+son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des
+Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des
+services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette
+famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la
+Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine
+avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion
+des salons de Versailles et de Paris.
+
+Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet
+intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait
+contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,
+si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un
+traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe,
+mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa
+maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux
+belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un
+parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des
+aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
+avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
+faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
+tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette
+lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient
+partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de
+partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
+ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était
+dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
+causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le
+peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
+journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître
+d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre,
+qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était
+souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses
+intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du
+salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les
+ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province,
+lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou
+d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.
+
+[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien
+curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre
+Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée,
+étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche,
+les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt.
+C'est important à approfondir.]
+
+En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du
+malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
+Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que
+mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,
+tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
+industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère
+de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus
+qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,
+je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
+croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi,
+avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par
+le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
+société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
+pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur;
+Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point
+peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
+Madame!...
+
+L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
+un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne
+veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.
+
+L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
+Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
+oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!...
+
+Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.
+
+Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on
+a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
+_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et
+faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner
+de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
+plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
+Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme
+publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à
+cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du
+comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,
+considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte
+Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.
+
+--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.
+Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
+m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
+parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû
+rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû
+trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous
+la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
+Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de
+conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de
+questionner un empereur?...
+
+--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
+coudes sur la table,_ répondit Joseph.
+
+Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne
+m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.
+
+--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous
+tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
+France.
+
+Joseph II sourit.
+
+--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!
+
+--Me permettez-vous encore une question?...
+
+--Dites...
+
+--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France
+et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on
+craint.
+
+--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la
+chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
+connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
+pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté
+l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
+réussir?...
+
+Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.
+
+--Me permettez-vous encore une objection?
+
+--Parlez.
+
+--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une
+nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la
+bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit.
+
+--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
+Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
+France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,
+l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
+dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
+nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur...
+
+--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre
+sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos
+amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire
+mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.
+
+[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.]
+
+--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
+nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...
+
+Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.
+
+--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la
+Silésie...
+
+Joseph sourit, mais ne répondit pas.
+
+--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez
+renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
+vrai?...
+
+--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que
+Vienne pour les affaires de Constantinople...
+
+Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout
+rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
+et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette
+entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce
+que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et
+inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la
+première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il
+exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne
+pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney,
+et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer;
+cela seul fait juger un homme.
+
+Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la
+Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
+Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,
+amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la
+France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut
+présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
+qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
+d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes
+laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
+maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa
+confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce
+reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à
+Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.
+C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,
+ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et
+furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.
+
+Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui
+pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,
+de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M.
+le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les
+différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.
+
+[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de
+Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut
+coadjuteur.]
+
+--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,
+en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
+respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui
+avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
+femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au
+fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
+empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!
+
+M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
+baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il
+voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés
+fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme
+inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
+être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je
+jugeai la France perdue.
+
+Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le
+beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.
+Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la
+comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain
+dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
+(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de
+Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure
+fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui
+l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit
+signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour
+que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries
+extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et
+fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir
+l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait
+d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent
+pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
+trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
+C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait
+parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages
+fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était
+sa favorite bien-aimée.
+
+[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les
+plus dévoués à la Reine.]
+
+[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez
+commun dans la famille.]
+
+[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de
+Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de
+la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent
+faites pour garder sa charge.]
+
+Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent
+sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était
+insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_
+était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se
+reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
+sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
+également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et
+frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit
+d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il
+passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il
+trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.
+
+Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
+l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite
+de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture
+de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
+Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée
+dans les siennes, elle lui dit avec colère:
+
+--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
+vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis
+reine de France?
+
+--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez
+d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
+croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.
+
+La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.
+
+--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
+en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur
+depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma
+souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne
+veux jamais lui déplaire.
+
+--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété
+qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.
+
+Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.
+
+--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
+pas assez, je vous en supplie.
+
+Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait
+peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
+montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en
+homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que
+ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie
+intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était
+tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.
+
+--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la
+Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en
+voyant moi-même cet appartement...
+
+--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet
+appartement?
+
+Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le
+comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:
+
+--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces
+salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied
+avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu
+d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
+viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
+oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela
+qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la
+France!...
+
+Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation
+violente.
+
+--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...
+regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
+mérite le nom d'une _petite maison_[128].
+
+[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un
+Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle
+histoire.]
+
+Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se
+trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de
+Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la
+maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais
+parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
+répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans
+l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait
+beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,
+et la beauté de ses bras et de ses mains...
+
+--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins
+le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais
+pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
+feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
+déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
+que je suis, en pareille matière...
+
+La Reine pleurait!...
+
+--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne
+sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un
+serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
+était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus
+m'empêcher de le lui dire.
+
+--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais
+je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour
+mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
+personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et
+causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y
+est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien
+au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.
+Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me
+donnez-vous l'absolution?
+
+M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il
+le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
+Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au
+fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de
+l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...
+
+La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait
+quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
+jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas
+encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
+lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller
+chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait
+qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.
+Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la
+comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
+de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame
+la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de
+Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées,
+le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et
+le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles
+que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins
+souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.
+
+La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
+d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore
+davantage contre cette famille.
+
+Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une
+personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était
+douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté
+le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent
+quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.
+Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,
+les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son
+sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et
+attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
+une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le
+Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint
+une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse
+d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
+de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
+commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en
+survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de
+Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
+Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait
+capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
+continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de
+Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la
+donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
+de directeur-général des postes et haras de France.
+
+On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la
+France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,
+en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu
+la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
+qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
+de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;
+mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse
+qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de
+Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;
+quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un
+jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une
+chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette
+n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et
+belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de
+Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est
+que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.
+
+On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
+par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent
+pas...
+
+Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
+la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour
+un concert ou pour une comédie.
+
+Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
+déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
+haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac
+que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la
+transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.
+
+On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:
+on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils
+s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
+a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel
+état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de
+rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
+fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,
+n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.
+
+J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
+avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse
+et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa
+belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des
+places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le
+reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut
+être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...
+
+D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien
+différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit
+calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même;
+on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après
+cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume
+humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout
+obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle
+pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles,
+les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut
+lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre
+qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille
+Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.
+
+La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème
+que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité
+de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était,
+comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle
+était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce,
+aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement
+redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
+vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et
+qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher
+sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et
+_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de
+lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le
+moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une
+garde avancée.
+
+[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]
+
+J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante
+des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même.
+Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne
+pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter
+de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes
+titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
+y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
+Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais
+il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
+distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
+soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son
+frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce
+qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
+Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui
+attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela,
+pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le
+Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un
+côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des
+individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement
+pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en
+France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
+n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette
+opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
+voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en
+l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
+plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi
+fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_
+C'est vrai au moins ce que je vous dis là.
+
+La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y
+remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles,
+qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors
+universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours.
+Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons
+de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
+Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y
+perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent
+un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé
+chez madame de Polignac.
+
+Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
+enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre,
+mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
+belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle
+de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
+frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère,
+avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu
+théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
+voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez
+madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en
+Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran
+remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de
+Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
+d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un
+souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi
+et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste,
+l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort
+jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit
+célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en
+consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange
+gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait.
+Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à
+entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de
+Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de
+spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans
+son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de
+madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut
+y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
+Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la
+laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle
+fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.
+
+[Note 130: Le ministre de Charles X.]
+
+[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
+plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau
+roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère
+était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un
+culte dans le coeur de son fils.]
+
+Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le
+salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la
+princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
+Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait
+aimé, je ne le pense pas.
+
+La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
+l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
+n'avait aucun succès; car on disait hautement:
+
+--_C'est royalement mal joué!_...
+
+Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal
+qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait
+encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela
+lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage
+plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah!
+que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_
+
+Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose
+qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement
+occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de
+Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à
+consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que
+cette malheureuse princesse subissait alors.
+
+Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette
+époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle
+lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme
+madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction,
+à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
+pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur,
+le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
+Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme
+corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
+digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
+simple.
+
+La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde
+année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer
+la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
+du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est
+d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
+Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier
+rapprochement, quant au sujet...
+
+On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille
+royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du
+sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de
+la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut
+de l'estampe!...
+
+Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus
+réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête,
+elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez
+généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans
+que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame
+de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
+qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi
+M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût
+sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
+manqué...
+
+Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus
+charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et
+charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une
+jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
+de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en
+contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était
+alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune,
+élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et
+d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde
+et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et
+l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M.
+de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme
+d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors;
+pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les
+mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât
+enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des
+fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu
+d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le
+reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher
+de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait
+cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était
+des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant
+qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant
+en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie
+pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur,
+qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps,
+se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne
+fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.
+
+[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]
+
+«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé
+le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»
+
+Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula
+dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:
+
+ Sautez par la croisée, etc.
+
+C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
+de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien
+opposée!...
+
+La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais
+cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son
+livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
+que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la
+publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant
+elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite,
+lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter
+la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La
+famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des
+cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les
+Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs,
+proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant
+quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur
+les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée
+parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au
+neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au
+point de dire lorsqu'elle était avec elle:
+
+_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._
+
+Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne,
+mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
+alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des
+terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.
+
+Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
+plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
+fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
+fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette
+conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil
+édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui,
+jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut
+punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à
+cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le
+désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours
+un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des
+équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des
+valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous
+les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société
+et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à
+lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de
+rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à
+proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de
+la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et
+l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la
+cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si
+peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était
+quelquefois habité que par la famille royale et le service des
+princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint
+plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny,
+dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de
+l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette
+opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages
+étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint
+aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout
+détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle
+seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine
+ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent
+solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait:
+_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la
+police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne
+cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud
+voir les eaux et l'Autrichienne!...
+
+
+
+
+SALON DE Mgr DE BEAUMONT,
+
+ARCHEVÊQUE DE PARIS.
+
+
+Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires
+de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus
+qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
+grande, si même elle ne fut sa seule consolation.
+
+Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le
+ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le
+spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
+philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de
+sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir
+était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait
+beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une
+morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même
+ces vices dans le haut clergé de France.
+
+Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui
+semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles
+fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel:
+c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la
+philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par
+goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
+par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
+demandé.
+
+Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les
+opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des
+siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses
+douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il
+voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133].
+
+[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.]
+
+Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il
+commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
+son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de
+France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le
+choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des
+hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
+illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que
+le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En
+tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop
+favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien
+autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord
+par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux
+lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
+passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat
+utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte
+ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà
+attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
+conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au
+dix-huitième siècle.
+
+Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts
+cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais
+vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais
+le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
+surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se
+ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le
+trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des
+fautes non plus que leur gravité.
+
+Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à
+cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé
+était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait
+justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si
+la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la
+philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses
+forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
+identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales;
+il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une
+partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États
+généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_,
+sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en
+apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la
+doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État.
+Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de
+leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
+des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les
+Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et
+déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les
+actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses
+souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
+même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et
+craignent de perdre.
+
+C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
+alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires.
+Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité
+philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
+plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
+de cette phalange hérétique.
+
+Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des
+évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
+cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de
+cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.
+
+Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats
+administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M.
+Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes
+très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne,
+président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit
+d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable
+qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif
+pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à
+son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait
+une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan
+de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame
+des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un
+chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi
+joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés
+prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses
+curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait
+tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du
+mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de
+l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement
+réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un
+village presque perdu au milieu d'un pays désert.
+
+[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
+commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
+mais il pouvait bien plus!]
+
+Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint
+aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
+ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant
+une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.
+
+--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
+beaucoup la chasse?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également
+beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous
+la permettez? vous avez tort comme eux.
+
+--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque:
+c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés
+sont d'eux-mêmes.
+
+À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de
+Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M.
+de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon
+souvenir de son administration.
+
+M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un
+homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en
+même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de
+Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme
+M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur
+et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors
+archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M.
+l'archevêque de Narbonne.
+
+Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti
+contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité
+respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup
+d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on
+n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du
+clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était
+désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres
+exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un
+homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne
+sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti
+de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement
+que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de
+l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande
+vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il
+parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en
+ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église,
+sorties des presses du Louvre.
+
+Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus
+dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était
+si craintive et la minorité si audacieuse...
+
+L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais
+sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça
+un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de
+Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs
+simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en
+donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti
+religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et
+le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que
+la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de
+Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré
+seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait
+au poëte, frère du prélat.
+
+[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et
+président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur
+réunion.]
+
+Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris,
+celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut,
+quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de
+Pompignan lui en fit des reproches.
+
+--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour
+en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa
+colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...
+
+--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant
+besoin de sa miséricorde.
+
+--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en
+s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses
+habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses
+traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui
+devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave,
+comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la
+pensée ni dans la parole.
+
+--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de
+Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur,
+répondez-moi!
+
+--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...
+
+Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se
+rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait
+dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés
+sur M. de Pompignan.
+
+--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il
+faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre...
+pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force
+de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les
+supporter.
+
+--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son
+sein que l'Église compte ses ennemis!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a
+peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit
+de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs
+parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne
+voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et
+quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie
+royale[136]!
+
+[Note 136: Exact.]
+
+Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.
+
+--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint
+Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont,
+accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme
+souffraient en même temps...
+
+--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de
+Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur
+de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en
+pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande...
+qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.
+
+--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc
+commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...
+
+Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec
+ferveur.
+
+--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de
+Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la
+ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous
+courrons par ces coupables voies!
+
+--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il
+faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais
+indifférente.
+
+Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y
+avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de
+je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique,
+et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le
+cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église
+gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même
+majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de
+Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs...
+toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé
+par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre
+des nominations contraires à celles de M. de Boyer.
+
+--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des
+remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé,
+c'est le moment.
+
+--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui
+désignerons-nous?...
+
+--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux
+ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M.
+Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...
+
+L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment
+composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette
+cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!...
+Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?
+
+M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression
+si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce
+qui était dans l'appartement fut touché.
+
+--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole
+de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le
+coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa
+main?...
+
+--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous
+doit son assistance!...
+
+--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de
+Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette
+démarche difficile?
+
+--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.
+
+[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque
+de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait
+souvent.]
+
+--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton
+d'aigreur M. de Beaumont...
+
+--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez
+pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre
+comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre
+députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien
+dans l'Église...
+
+Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris
+pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par
+tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun
+ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était
+loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.
+
+J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la
+partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la
+minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec
+empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de
+T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en
+ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs
+et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus
+curieux, c'est que le président de la députation fut le président du
+bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de
+Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui
+déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui
+mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion
+au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une
+puissance plus forte que l'enfer.
+
+La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...
+Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et
+ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se
+sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de
+M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de
+nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se
+séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui
+déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute
+M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les
+augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était
+bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il
+fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour
+qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé
+Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui
+ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de
+l'esprit[138].
+
+[Note 138: Surtout de l'esprit.]
+
+Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur
+l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de
+la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il
+dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_
+qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750,
+première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit
+public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,
+concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des
+sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du
+christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne
+pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_...
+
+[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.]
+
+M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait
+de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance
+était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait
+hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de
+l'Église affligée.
+
+M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!...
+lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais
+comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance;
+c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église
+souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans
+l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand
+l'impiété est au coeur.
+
+Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de
+P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée
+du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi
+les supplications du clergé de France.
+
+Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...:
+c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de
+ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant
+faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la
+première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce
+n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est
+contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance
+qui fit révoquer l'édit de Nantes...
+
+«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous
+avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion
+_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples,
+forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et
+faire la cène!... etc., etc.
+
+«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand
+encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et
+toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA
+FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA
+TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les
+fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la
+religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr,
+le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.
+
+[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque
+chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec
+l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la
+même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un
+suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.]
+
+«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses
+systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la
+facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les
+catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans
+les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des
+maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où
+Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États
+toute espèce de désordre... etc.
+
+«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,
+cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années
+à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de
+toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage
+et les principes de l'irréligion[141]...
+
+[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de
+Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de
+son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient
+nombreux.]
+
+«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte
+cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération
+future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion
+sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]...
+Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la
+misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et
+vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les
+excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»
+
+[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de
+Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute
+croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M.
+Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver...
+Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les
+dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et
+haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M.
+Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il
+n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.]
+
+J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai
+données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque
+de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de
+T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées
+qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des
+empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation
+comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes
+vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de
+bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait
+s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été
+par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune
+encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et
+l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille
+livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait
+presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle
+peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces
+mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme...,
+reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par
+suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent
+là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme
+le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le
+mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien
+n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.
+
+«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est
+L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.
+
+«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent
+nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT
+CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par
+faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;...
+aujourd'hui on est vicieux par système.
+
+«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion.....
+D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?»
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:
+
+«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la
+religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous
+la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons
+inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit
+exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des
+places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que
+les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus
+confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout
+blâme...»
+
+On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été
+obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le
+même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des
+préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé
+Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant
+l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en
+rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les
+décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La
+flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant
+le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal
+immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir
+aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était
+plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé...
+tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent
+au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage
+maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?...
+est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle
+jamais!...
+
+La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez
+remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il
+comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple,
+_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins.
+
+La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M.
+de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction.
+Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis
+de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble,
+et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi
+répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le
+clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux
+protestants était faux...
+
+Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au
+ministère!......
+
+Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les
+deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants,
+les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette
+époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société
+de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite,
+mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois
+gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans
+le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa
+société était toute différente du reste de la société de Versailles:
+c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant
+l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société
+étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes
+se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute
+puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur
+le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel
+ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine
+eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce
+qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce
+que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé,
+fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de
+Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce
+parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause
+sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des
+ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction
+était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de
+Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction
+profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des
+intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis
+vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des
+effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences.
+Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser
+la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les
+mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie
+méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit
+faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on
+peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.
+
+[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la
+Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]
+
+[Note 144: M. le duc de Nivernais.]
+
+Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles
+des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de
+Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti
+religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de
+Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis
+XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence
+royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,
+archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des
+affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les
+fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et
+se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses
+égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens,
+Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien
+et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de
+Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste,
+mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de
+Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens.
+
+M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les
+attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais
+bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que
+son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme
+protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son
+crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du
+courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société,
+toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et
+la guerre fut continuée avec acharnement.
+
+L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des
+causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la
+Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du
+clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des
+causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève,
+était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.
+
+Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un
+marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de
+M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la
+manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des
+bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse
+et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque
+d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y
+eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions.
+
+«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez
+accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son
+palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai
+vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au
+spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute
+chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse
+concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant
+son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai,
+que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont
+vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_
+
+«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne
+croient plus!...»_
+
+Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...
+
+M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il
+prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable
+apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement
+avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien
+violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi
+que ce soit, les larmes ne remédient à rien.
+
+La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus
+terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de
+Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince
+de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans
+l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne
+et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant
+au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses
+relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au
+diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le
+questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et
+cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit
+rêver!...
+
+C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du
+collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je
+possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois
+être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro
+est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais
+de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne
+savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro
+n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir.
+
+Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille
+obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme
+celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout...
+Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces
+notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,
+les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et
+que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas
+connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne
+puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation
+fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans
+parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes
+et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos
+académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde
+instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de
+l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec
+lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance
+suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être
+sur la nature duquel je ne puis prononcer.»
+
+Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait
+d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce
+qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont
+positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé
+des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie
+des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui
+venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en
+guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de
+l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la
+femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla
+partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan
+peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:
+Cagliostro est un homme extraordinaire.
+
+En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe
+solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,
+avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des
+plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours
+en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût
+langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une
+ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était
+fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien
+entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.
+
+La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son
+regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement,
+et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le
+comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien
+le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à
+Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or;
+une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son
+passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla
+à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de
+Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un
+fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces
+recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme
+délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux
+malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or
+sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les
+plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de
+Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme
+allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et
+était ambitieux...
+
+--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit
+l'homme étonnant.
+
+Le cardinal fut au moment de se prosterner.
+
+On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le
+cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la
+comtesse de Lamothe.
+
+--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,
+dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui
+expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose,
+vraiment!
+
+[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de
+Félicie_, et très-vraie.]
+
+Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il
+savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le
+ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement
+malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait
+mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et
+jamais elle ne l'oublia.
+
+Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix
+dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels
+moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.
+
+Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier
+de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir
+au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.
+
+Bohmer remporta le collier.
+
+Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête
+chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute
+classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes
+réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_:
+elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.
+Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il
+demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de
+Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et
+reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement
+devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer
+alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine,
+confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette
+affaire au Roi.
+
+[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père
+de madame Campan ou son mari.]
+
+Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal
+arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est
+arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve
+Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.
+
+LE ROI.
+
+M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?
+
+LE CARDINAL.
+
+Oui, sire.
+
+LE ROI.
+
+Qu'en avez-vous fait?
+
+LE CARDINAL.
+
+Sire...
+
+LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal.
+
+Qu'en avez-vous fait, monsieur?...
+
+LE CARDINAL.
+
+Je croyais que la Reine les avait.
+
+LE ROI.
+
+Qui vous avait chargé de cette commission?
+
+LE CARDINAL.
+
+Une dame de condition.
+
+LE ROI, d'une voix forte.
+
+Son nom, monsieur.
+
+LE CARDINAL.
+
+Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la
+Reine par laquelle Sa Majesté...
+
+LA REINE, en l'interrompant.
+
+Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas
+adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule
+ligne?
+
+LE CARDINAL.
+
+Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.
+
+LE ROI, lui montrant une lettre.
+
+Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le
+cardinal?...
+
+LE CARDINAL, la parcourant en tremblant.
+
+Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est
+signé...
+
+LE ROI.
+
+Il l'est, monsieur...
+
+LE CARDINAL.
+
+Alors elle est vraie...
+
+LE ROI, très-ému.
+
+Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres
+signées de cette manière?
+
+Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la
+Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de
+France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un
+rêve!...
+
+Grand Dieu, est-il possible!...
+
+LE ROI.
+
+Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que
+vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous
+qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de
+plus.
+
+LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table.
+
+Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.
+
+LE ROI.
+
+Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez
+dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...
+écrivez.
+
+Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un
+quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et
+tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et
+inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la
+Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse
+M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.
+
+Et il congédia le cardinal.
+
+Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de
+Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille,
+sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en
+allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son
+passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.
+
+Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de
+Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute
+l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant
+des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue
+Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour
+aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense
+empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté,
+il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri
+IV.
+
+Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je
+n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des
+lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui
+respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien
+imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la
+malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de
+l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine,
+lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un
+animal informe; au-dessous était écrit:
+
+«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de
+l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des
+savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit
+amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin
+prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui
+surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier,
+deux boucs et plusieurs sangliers.»
+
+Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être
+fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la
+Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas
+toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à
+Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins
+des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement
+qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme
+employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette
+femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses
+nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans
+de Bondy et des environs.
+
+[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout
+le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette
+victime, c'était la Reine!...]
+
+Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec
+la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai
+seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine,
+qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son
+ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il
+avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui
+avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle
+lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait
+conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés
+qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou
+deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors
+du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose
+qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au
+cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus
+de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le
+cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...
+
+Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier
+coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui
+s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.
+
+Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette
+époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas
+mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière
+quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa
+colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il
+abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui
+alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en
+priant pour le salut du cardinal...
+
+--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés
+aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de
+nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...
+
+Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé
+y était ainsi appelé:
+
+L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui
+de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de
+Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.--
+
+Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a
+seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire
+du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un
+pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de
+Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute
+fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi.
+Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait
+_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas
+fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla
+jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle,
+comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son
+ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque
+jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre
+le bien pour l'injure.
+
+[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis
+certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de
+madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez
+près pour cela.]
+
+
+
+
+SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+
+Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais
+passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître
+les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société
+brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que
+les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté
+satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas
+encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du
+mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que
+nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...
+
+Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de
+Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui
+avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et
+qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,
+ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des
+pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins
+considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons
+connu, mais nous en connaissons encore.
+
+La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et
+disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu
+pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage
+très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait
+toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller
+n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son
+ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en
+désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs
+surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les
+connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était
+reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles
+gaucheries...
+
+[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661,
+Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce
+nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle
+mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse
+fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la
+riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a
+passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des
+Matignons, ducs de Valentinois...]
+
+[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.]
+
+--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les
+fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier
+la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de
+travers, même de plaire.
+
+C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin
+dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:
+
+--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la
+fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche
+comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...
+
+Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de
+girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient
+allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle
+ressemblait à un lustre.
+
+Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de
+Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées;
+mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière:
+c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne
+pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait
+jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère
+fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient
+excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de
+ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la
+duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus
+de bal, mais des _soupers masqués_...
+
+Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son
+_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu
+plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient
+d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y
+avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par
+une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la
+manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
+pas croire qu'on se moquât d'elle.
+
+Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus
+élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et
+puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les
+plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.
+
+C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
+Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
+belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort
+reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
+émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de
+la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec
+une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la
+bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le
+roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son
+aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
+son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,
+car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le
+bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui
+racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,
+lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et
+le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus
+s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.
+
+[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité,
+comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette
+époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au
+roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées
+les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en
+avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.
+Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa
+robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en
+pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa
+toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de
+pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat
+très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans
+cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds
+très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et
+comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs
+tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son
+arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut
+impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher
+les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,
+au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été
+écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture,
+on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on
+peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des
+diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la
+_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque;
+mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut
+madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant
+perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,
+de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me
+parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas
+facilement.]
+
+[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]
+
+Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse
+de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas:
+elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant
+malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle
+sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.
+
+Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des
+jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
+elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
+ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.
+
+Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de
+Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
+l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était
+polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême
+bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la
+maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152],
+madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le
+comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
+_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
+pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de
+l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données
+au roi de Danemark.
+
+[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans
+(Montesson).]
+
+[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]
+
+[Note 154: Frère du duc de Coigny.]
+
+[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]
+
+--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame
+de Mazarin.
+
+--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un
+concert, des proverbes, et ma fête...
+
+Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui
+apparut comme un spectre...
+
+--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal
+tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!
+
+--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de
+Luxembourg qui me l'avez conseillée!...
+
+MADAME DE CAMBIS.
+
+Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Je vous assure que c'est vous.
+
+LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.
+
+La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous
+ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans
+un pré... et quel salon surtout!
+
+Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées
+dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
+parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...
+quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
+moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.
+
+La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et
+madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre
+idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête
+villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui
+pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était
+au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
+elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
+bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les
+frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
+et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en
+attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en
+bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger
+devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la
+musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand
+salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,
+comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau
+devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
+alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain
+savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
+le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine
+eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de
+cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que
+les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
+purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de
+la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne
+demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les
+moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand
+bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première
+porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de
+feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le
+grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,
+habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se
+trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais
+surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,
+rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le
+bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
+il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en
+voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait
+cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de
+toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,
+étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été
+terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets
+de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,
+on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à
+s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis
+_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi
+la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de
+nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une
+sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,
+on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable
+fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut
+mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur
+tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de
+l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de
+Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à
+madame de Mazarin.
+
+[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout
+ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]
+
+--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi
+madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau
+dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.
+
+LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
+
+Non, non, un bal!... un bal....
+
+LE COMTE DE COIGNY.
+
+Mais il ne danse pas.
+
+LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
+
+Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la
+comédie quelque part?
+
+LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.
+
+Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...
+
+LA DUCHESSE DE MAZARIN.
+
+Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
+mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un
+compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,
+non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.
+
+MADAME DE CAMBIS.
+
+Qui donc?
+
+LA DUCHESSE, en souriant.
+
+C'est mon secret...
+
+MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.
+
+Devinez-vous?
+
+LA MARÉCHALE, sur le même ton.
+
+Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main;
+laissons-la faire et nous rirons bien_...
+
+M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.
+
+Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?
+
+LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.
+
+C'est une malice.
+
+M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en
+chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
+conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
+une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...
+
+Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de
+méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc
+qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur
+toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère
+et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or
+broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était
+fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et
+distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de
+tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette
+époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle
+mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme
+elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne
+s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.
+
+Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun
+inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était
+bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne
+ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais
+sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand
+joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi
+de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini
+par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans
+aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et
+vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
+beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à
+entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle
+maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette
+maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus
+remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.
+Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;
+le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui
+réussissait comme les autres[157]...
+
+[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la
+Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être
+bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment
+mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
+de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
+mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis
+exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a
+jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon
+cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière
+s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du
+dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison
+de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était
+souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable
+régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le
+fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux
+et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le
+sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de
+gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus
+malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand
+partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à
+système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a
+fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
+séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]
+
+La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de
+conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
+la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
+se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que
+tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout
+l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse
+avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents
+les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter
+devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce
+moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque
+année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec
+de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin
+étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur
+connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et
+le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de
+parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de
+fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive
+avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien
+long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses
+salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et
+de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint
+avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,
+et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du
+concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de
+l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique
+salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches
+baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait
+l'enchantement.
+
+Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
+que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé
+et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il
+ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été
+entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
+yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi
+que ce fût!...
+
+--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes
+de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à
+l'heure... patience... patience!...
+
+Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à
+Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
+la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
+salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
+d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de
+prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé
+à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la
+duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient
+les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.
+
+--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...
+
+Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de
+Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord
+de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
+Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là
+il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on
+tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était
+un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas
+toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque
+stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que
+bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu
+un son et surtout formé un accord.
+
+Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;
+il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi
+de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût
+né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était
+là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour
+son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se
+brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...
+
+Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa
+_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de
+Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:
+cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité
+mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons
+maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma
+que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le
+grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin
+et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
+ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le
+mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût
+été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à
+elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...
+
+[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom
+d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin
+a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie.
+Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,
+_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien
+vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur
+le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux
+chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande
+partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux
+Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]
+
+Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et
+pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:
+il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du
+monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des
+informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
+ni la pièce...
+
+Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,
+que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_
+le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à
+recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais,
+des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus
+exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait
+devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la
+bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement
+poli: qu'on juge des révérences!...
+
+Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,
+il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses
+_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule
+à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark
+se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air
+presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on
+s'y habitue si bien!...
+
+[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
+quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
+d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait
+entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans
+toutes les comédies de société.]
+
+La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien,
+et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle
+se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une
+physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est
+que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était
+une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes
+qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles:
+ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de
+plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de
+Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce
+jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait
+être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort
+habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le
+jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle
+aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la
+maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160],
+l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là
+aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de
+Mazarin les connaissait!...
+
+[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle
+était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle
+était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui
+prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]
+
+Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le
+Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes,
+les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
+autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en
+son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il
+jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du
+public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
+que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
+répétant d'un ton pénétré:
+
+--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!...
+vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...
+
+Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien;
+mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
+Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans
+d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi
+qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de
+la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se
+donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse
+_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et
+rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle
+aimait à être malheureuse.
+
+Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
+malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux;
+mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
+de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était
+pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
+ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le
+voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
+de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se
+tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui
+étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
+il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de
+la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
+accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de
+Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme
+disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit
+que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
+pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au
+remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit
+avec une inflexion de voix qui devait le tromper:
+
+--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
+quoi...
+
+Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:
+
+--Que vous êtes bonne!
+
+--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.
+
+
+
+
+LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET.
+
+
+Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu
+plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux
+cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
+figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de
+tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge
+très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
+beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même,
+madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
+Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et
+toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont
+particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais
+dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que
+fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur...
+Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition
+laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à
+parler.
+
+L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait
+avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait
+un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des
+femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
+madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez
+l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans
+elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque
+point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin.
+Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent
+la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie.
+Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera
+rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
+Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans
+des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner
+par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé
+avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne
+pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes
+dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une
+dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en
+criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne
+délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de
+beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde.
+
+L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes
+peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et
+de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes
+de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les
+Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé
+Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes
+opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui
+faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris:
+«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
+pour ceux si variés de la société intime.»
+
+L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et
+recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse
+contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait
+plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des
+Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau
+jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une
+des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.
+
+C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite
+d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante
+musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que
+lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez
+Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
+front:
+
+--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
+avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!
+
+--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
+Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants
+faits pour le Ciel...
+
+--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
+colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
+Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...
+
+Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être
+comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
+admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
+ombrage.
+
+Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient
+ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de
+Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait
+pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer.
+Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
+sans affectation:
+
+--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de
+Didon?
+
+--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.
+
+On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
+l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient
+beaux...
+
+--Celui de Didon à Énée:
+
+ Ah! que je fus bien inspirée
+ Quand je vous reçus dans ma cour!
+
+Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet
+sur Piccini.
+
+--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!...
+non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._
+
+Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise
+voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de
+Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.
+
+--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un
+regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de
+l'âme...
+
+--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille...
+et pensant ensuite à autre chose...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....
+
+Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal,
+monsieur le marquis!... je chante très-mal!...
+
+La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine
+avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
+tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans
+les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine
+avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant
+une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent
+que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de
+Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
+Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...
+
+[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et
+surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était
+vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
+était très-bon.]
+
+Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté
+d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
+pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement
+été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.
+
+--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
+vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
+aviez été dans la chambre.
+
+--Ah! ah!...
+
+Et Piccini ouvrit de grands yeux.
+
+--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!
+
+--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher
+maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air
+de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de
+Fersen.
+
+--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est
+pas _tout_ à votre grand opéra!...
+
+--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est
+certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non
+plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de
+Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces
+messieurs...
+
+Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille,
+devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
+eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de
+Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la
+cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
+de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce
+qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était
+l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la
+lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
+délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée,
+faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
+dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où
+il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et
+tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant
+tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel
+et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les
+spectateurs rirent avec lui.
+
+--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se
+promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de
+femme.
+
+--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
+belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de
+Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.
+
+--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
+chevalier Gluck parle allemand!...
+
+--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de
+Chastellux... je vous le demande à vous-même...
+
+Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des
+apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
+d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
+répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il
+se contenta de sourire en disant:
+
+--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la
+seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
+Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour
+Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par
+le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
+Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur
+lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même
+admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à
+dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de
+l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais
+j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de
+Chastellux...
+
+[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux,
+était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme
+supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait
+de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il
+faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de
+madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il
+avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui
+formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il
+était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement
+aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des
+calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une
+trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui
+l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant
+l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait
+quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il
+épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame
+la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement
+aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et
+comme amie.]
+
+Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu
+pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet,
+Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
+l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
+sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus
+cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
+comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
+louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et
+l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus
+de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
+correspondance littéraire (1789):
+
+«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien
+nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et
+dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a
+eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans
+Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La
+musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN
+DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la
+mode, Nephté a réussi.»
+
+La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La
+Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi
+conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur
+qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle
+ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et
+malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
+de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
+d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme
+n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de
+Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête
+duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
+pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
+aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
+médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...
+
+Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en
+France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles
+ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et
+grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les
+troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris
+en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste
+composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le
+bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit
+après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des
+deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez
+follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La
+société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les
+disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait
+beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux
+partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force.
+L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était
+presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de
+l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.
+
+Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant
+ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de
+Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des
+airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au
+moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il
+sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait
+devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au
+feu.
+
+--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
+plusieurs semaines?
+
+--Que m'importe? dit Gluck...
+
+--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?...
+
+--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.
+
+--Et s'il réussit?
+
+--Je le referai.--
+
+Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
+avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne
+l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
+pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
+le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que
+Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini
+fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
+Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement
+que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure
+aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa
+d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela,
+lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce
+qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer
+l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais,
+en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici
+que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde
+et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne
+prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui
+arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en
+bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et
+lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent,
+parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai
+nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud,
+auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce
+fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et
+d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de
+l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le
+voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les
+mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et
+dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses
+ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de
+Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans
+cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui
+souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants...
+Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et
+surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction
+était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout
+le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un
+portrait fidèle.
+
+[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de
+Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]
+
+À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet,
+les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez,
+me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient
+devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait
+chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
+ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce,
+naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur
+_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait
+méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la
+question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux.
+Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que
+rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement
+et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut
+pénible.
+
+J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à
+quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et
+d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
+apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
+vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son
+intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement
+excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour
+presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il
+mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des
+autres.
+
+L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur
+de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame
+Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable,
+et Marmontel avait su l'apprécier.
+
+Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet,
+il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose.
+L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du
+temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de
+sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de
+Lyon pour parvenir auprès de lui.
+
+Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un
+jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
+Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations
+avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire
+ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques
+moments après.
+
+[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné
+de quatorze enfants.]
+
+En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa
+taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et
+cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans
+appui.
+
+Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme.
+C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles,
+ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient
+caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme
+une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit
+Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était
+décente, il était en noir et convenablement vêtu.
+
+Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune
+homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une
+admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
+différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se
+trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient
+relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces
+in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.
+
+En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit
+légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre
+une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était
+évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui
+faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin,
+dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:
+
+--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
+intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....
+
+Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin,
+une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il
+cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:
+
+--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
+sera restée avec _Cha_....
+
+Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui
+demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il
+se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
+lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
+l'antichambre pour y chercher sa lettre.
+
+Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui
+recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M.
+Morellet:
+
+«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je
+vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami
+de votre père.»
+
+Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique
+dans le pauvre garçon!
+
+Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse
+continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de
+l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
+ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse...
+Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:
+
+--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...
+
+L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette
+étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.
+
+M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités
+véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à
+l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M.
+Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu
+depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
+coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres,
+et dit à Morellet:
+
+--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur,
+c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...
+
+Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que
+ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien;
+et puis il poursuivit:
+
+--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet
+patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?
+
+--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro
+cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...
+
+--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me
+soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...
+
+Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de
+Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un
+moment, puis il leur dit:
+
+--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma
+famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une
+tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
+gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques
+instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.
+
+M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le
+Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
+longue taille l'avait frappé.
+
+--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.
+
+Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
+rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre
+d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
+lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais
+très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.
+
+C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
+celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était
+particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le
+devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à
+railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne
+s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...
+
+Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
+le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame
+Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il
+l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...
+
+--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...
+
+--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
+riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit
+noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que
+le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de
+lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide
+autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:
+
+--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers...
+
+À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si
+bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que
+l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été
+impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité
+générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et
+fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et
+si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le
+Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc!
+tragédie en cinq actes et en vers_.
+
+--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.
+
+--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
+comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si
+vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.
+
+--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...
+
+--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la
+glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour
+sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un
+calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et
+le dénouement _à la glace_, je le répète.
+
+[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]
+
+--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...
+
+Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
+fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
+tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
+sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
+comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé
+Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à
+lire...
+
+--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la
+pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.
+
+--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse;
+ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?
+
+Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant
+l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut
+dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
+qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
+horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait
+de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un
+sujet des plus tristes.
+
+Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
+étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par
+la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
+convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:
+
+--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez
+faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez
+vous...; quant à moi, je...
+
+Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien
+ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors
+de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir,
+et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des
+glaciers_ était _Velouti_[166].
+
+[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
+allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
+coin du boulevard.]
+
+En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette
+expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre
+lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste
+fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et
+_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire
+caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence
+complète de cour et d'affection.
+
+Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie
+vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet,
+avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître
+une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand
+le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu
+puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
+toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées
+par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient
+leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
+religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas!
+il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux,
+fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet
+fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable
+espérance.
+
+Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je
+causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
+touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une
+causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
+Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver
+alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
+lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à
+faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti
+qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes
+fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
+chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à
+l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus
+charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait
+une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
+souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la
+seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
+talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de
+Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de
+n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et
+l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
+histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait
+rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts
+comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions
+dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui,
+on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme
+aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui,
+après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le
+pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167];
+et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était
+au moins à demi-voix.
+
+[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune,
+de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout
+mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT,
+même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de
+l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses
+extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans
+voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où
+l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens
+perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de
+nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force
+pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait
+oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je
+comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup
+cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit
+plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son
+amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain
+qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu
+tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour
+elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et
+l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit
+qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai
+ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa
+violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la
+résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a
+toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle
+aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une
+teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de
+l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
+adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
+d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc
+le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette
+femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
+contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]
+
+Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une
+impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
+de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à
+former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des
+gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et
+de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait
+ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet,
+Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme
+Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer,
+avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le
+regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il
+me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma
+pensée:
+
+--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?
+
+--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
+croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
+philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à
+promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a
+fait tant de mal.
+
+L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:
+
+--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux
+causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme
+instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous
+qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
+mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
+résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur,
+laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces
+mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...
+
+Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.
+
+--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me
+raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...
+
+--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
+joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter
+secours si j'oubliais quelque chose.
+
+Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant
+petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages...
+Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son
+histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit
+comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et
+doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le
+bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et
+nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de
+félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une
+secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment,
+après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la
+foudre à l'âge de soixante-dix ans!...
+
+[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et
+ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant
+de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.]
+
+--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
+formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
+toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
+J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un
+vieillard!... un isolement entier!...
+
+Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
+souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.
+
+--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se
+trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_!
+C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
+ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il
+me fit frémir aussi.
+
+Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré
+dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à
+la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en
+avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa
+chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son
+appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au
+lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire...
+livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats...
+À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement
+où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui
+connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en
+suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...
+
+--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations.
+Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était
+plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles;
+c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais
+seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour
+de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était
+horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur
+quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...
+
+Il tremblait...
+
+J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
+terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs
+victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le
+moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste
+patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...
+
+[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela
+m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
+pas perdu un mot.]
+
+Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de
+prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...
+
+--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une
+boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et
+d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au
+charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
+que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût
+toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
+pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
+payer la vie de son père!...
+
+Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement.
+Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait
+au plus haut degré...
+
+--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé
+vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé
+au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la
+République française, une et indivisible_.
+
+[Note 170: Juillet 1794.]
+
+--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
+Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
+détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La
+seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
+de bons avis.
+
+Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
+respectueuse.
+
+--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai
+dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même...
+J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé
+me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
+franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes
+penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez
+publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une
+de ses pages.
+
+L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être!
+dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font
+beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux
+vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9
+thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli
+toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là
+que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation
+de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien
+chère amie, je vous le proteste.
+
+[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le
+sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce
+que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie
+nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun
+doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet.
+Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction
+pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet
+horrible sujet.]
+
+--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour
+lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées
+par vous!
+
+--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que
+sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit
+mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de
+méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot
+comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite
+pièce de votre horrible drame.
+
+C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et
+écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre
+l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se
+rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu
+au point de ne plus oser sortir!
+
+Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine
+qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir
+que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir
+le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée
+où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment
+où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle
+journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées...
+Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris
+affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque
+grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du
+chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer
+à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que
+le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord
+que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent
+devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à
+ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots
+découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards...
+Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17
+germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les
+malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette
+pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le
+troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au
+peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu
+l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au
+moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et
+mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu
+puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...
+
+Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé
+Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès
+n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout
+ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de
+parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local
+de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et
+qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel
+il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La
+maison était immense, et la description qu'il faisait de son
+isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres
+solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les
+quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée
+par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des
+alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet,
+et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le
+danger avait fui.
+
+La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison
+s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans
+sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le
+terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré
+sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune
+homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements,
+de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le
+carreau, et souvent blessé par sa propre main!...
+
+[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune.
+Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa
+forte charpente.]
+
+Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre
+une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il
+avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un
+être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois
+ses accès se calmèrent.
+
+Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes
+de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre
+deux jours de son repos et même de sa vie!
+
+Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il
+était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué,
+cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement...
+Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme
+du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un
+papier qu'on avait apporté pour lui: c'était _une invitation de se
+rendre à sa section pour affaire qui le concernait_.
+
+En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris
+si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de
+malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait
+par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le
+temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section,
+tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce
+qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du
+courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en
+en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin
+d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était
+arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui.
+
+Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite:
+aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y
+avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet
+connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et
+fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se
+fit connaître. Alors le président lui dit:
+
+--Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité
+te le permet.
+
+--Comment te nommes-tu?--André Morellet.--Où es-tu né?--À Lyon.
+
+Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et le
+président répéta sa question: «Où es-tu né?...--Je vous l'ai dit, à
+Lyon.--_À Commune-Affranchie_[173] dit le président d'une voix
+tonnante...--L'abbé s'empressa de répondre: _À Commune-Affranchie_.--De
+quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton état enfin?--Je suis
+homme de lettres.» Les membres du comité se regardèrent; il était
+évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était qu'un homme de lettres:
+aussi le président, pour arriver à son but, lui demanda de nouveau de
+quoi il vivait.
+
+[Note 173: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.]
+
+Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait
+heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui
+avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur
+trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:
+
+RÉCOMPENSE NATIONALE.
+
+Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes
+de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux
+philosophes!
+
+Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du
+comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là.--Maintenant
+l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je
+ne me rappelle plus, le président dit à Morellet:
+
+--Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste
+depuis?...
+
+Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une
+expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente
+osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il
+prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait
+jamais, et n'était pas né plaisant.
+
+--Où étais-tu le jour de la mort du tyran?--À Paris.--Ah! _et où
+cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu
+mens.--J'avais un prieuré à Thimer, près de Châteauneuf, mais pas de
+maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieuré! Et qui te l'avait
+donné?--M. Turgot.--Oh! c'était un bon citoyen!... qui aimait le
+peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon enfant, dit le président à
+l'abbé Morellet; le comité est content de toi; tu peux te retirer
+_sans remords_...
+
+Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne
+s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment;
+mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer.
+
+Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à
+verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des
+membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri
+du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour
+obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est
+très-curieux pour l'histoire de cette époque.
+
+La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée _Gattrey_, logeait, en
+1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le
+jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre,
+et sachant qu'il était seul et propriétaire de la maison, elle fit
+des démarches pour entrer à son service, ou du moins être femme de
+peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour
+elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait entendue pérorer dans
+une petite cour attenant au jardin, et ses discours étaient ceux d'une
+furie et d'une mégère, non-seulement comme femme du peuple bavarde et
+méchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de
+l'abbé avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il
+est des choses impossibles. Cette femme, poussée par le refus de
+l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose qui était facile à cette
+époque. Elle quitta la section des Champs-Élysées, pour aller à celle
+de l'Observatoire. Là, parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_
+qui entouraient l'échafaud pour ajouter une douleur à celles qui
+abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la république à
+sa manière, en dénonçant et faisant périr _un aristocrate_. Par la
+même raison qui faisait entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle
+entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses
+souvenirs, arrangea des mots, en dérangea d'autres, inventa et forma
+enfin une accusation très-suffisante pour faire aller à la guillotine
+le pauvre Morellet, s'il eût été dans une plus méchante section. Il
+est merveilleux de voir comment la vie d'une famille était alors à la
+merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en
+rapportant qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle
+avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son
+importance, comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé,
+malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une
+maison solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses
+maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors
+exerçaient un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres
+jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et
+distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement
+habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by
+Laure Junot, duchesse d'Abrantès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ