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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) +Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier + +Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès + +Release Date: April 1, 2012 [eBook #39331] +[Most recently updated: June 22, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) *** + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans +l'original.] + + + + +HISTOIRE DES SALONS DE PARIS + + +TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, + +SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, + +LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier. + + + +par + +LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. + + + +TOME PREMIER. + + + + +À PARIS + +CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE + +DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL. + +M DCCC XXXVII. + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME. + + Pages. + + INTRODUCTION 3 + + Salon de madame Necker 83 + + Salon de madame de Polignac 215 + + Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris 291 + + Salon de madame la duchesse de Mazarin 335 + + Les Matinées de l'abbé Morellet 361 + + +Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12. + + + + +INTRODUCTION. + + +C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la +France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine +époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et +surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si +longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la +société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au +règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du +trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et +des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la +sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand +seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de +Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux, +étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces +grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en +doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse: +elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui +mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de +l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir +le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au +Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à +sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi +que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris +chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine, +madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes +toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur +beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt +qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait +laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort +habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était +souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris, +de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par +tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si +longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons +parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme. +Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une +reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les +Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut +reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez +l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le +dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir +jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1]. +Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M. +de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous +êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame +de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette, +deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston, +mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la +Cour elle-même n'est plus qu'un instrument. + +[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes; +mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et +là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien +alarmantes.»] + +Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait +amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et +devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus +tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries +littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira +sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de +ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de +Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en +même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la +politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi, +uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple +de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le +théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais +comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de +Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la +Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit +dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut +instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les +premiers noms de France[3]. + +[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.] + +[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le +maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus +respectés.] + +Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le +temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du +pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme, +dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la +princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par +l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui, +madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de +Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À +mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et +prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de +Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné +était redouté de ceux qu'on y jugeait. + +[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de +Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle +était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et +à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps +qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison +funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret +de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était +pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»] + +La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de +Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines, +par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible +ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour +d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce +qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le +souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes +les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant +quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs, +les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne +songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au +travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout +le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie +amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était +Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule +aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on +faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes +semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition, +et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans +cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles +eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il +dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des +Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui, +l'instruction publique se composait d'études scolastiques. +L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire +de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le +dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française; +et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par +l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits +et que de beaux génies donnaient leur première lumière. + +[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.] + +À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses +furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait +donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques +années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une +épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé: +les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps +agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les +amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces +distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les +demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui +formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre +comme modèle. + +Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus +intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau +monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier +effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La +poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut +l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se +mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la +noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une +association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science +abstraite ne se plaise guère dans les palais. + +On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le +XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune +influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance +du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les +grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la +monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait +demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des +ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres, +sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que +si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de +J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably, +Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son +caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses +nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces +opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa +vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence +rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première +les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu +sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de +madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de +Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant +de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens +de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est +remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus +encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et +l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse +Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la +musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une +personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la +duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société. +Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été +d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des +salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient +à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les +attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui +ont combattu dans cette arène mémorable!.. + +Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de +rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai +d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre +des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à +mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il +faut la prendre pour règle. + +Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut +celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans +les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de +Louis XV. + +À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était +toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes +philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques; +la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque +l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes, +il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles +d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent +aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante +parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans +quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que, +lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous +qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a +amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs. + +Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à +Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et +qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres +confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la +plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe +asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de +contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes +les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du +Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic, +madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la +duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la +plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du +monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la +foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou +chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des +explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard +leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le +temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries. + +Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on +professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame +Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit +comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense +des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées +libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé, +et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons +étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les +économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le +fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des +engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions +étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la +_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants +approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les +écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les +commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit +fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination +délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées +fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il? +une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la +chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une +pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire +_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne +philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV +n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout +un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui +méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a +été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après +Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la +remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique +que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly, +Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale... + +[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que +Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait +des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom +donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...] + +Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs +travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont +l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les +Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et +tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi +nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine +des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et +dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!.. +jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une +voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour +exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans +l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en +dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande +différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer, +homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de +la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide +desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je +compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance +autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette +science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une +science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en +partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries +du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même, +voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle +de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui +toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je +résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur +le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin, +Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien. + +Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en +deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et +des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement +vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une +existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce +que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer +fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le +fut jamais auprès des siens. + +Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle +était, comme toutes les littératures en France, favorable à la +conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les +différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut +suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément +l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu +obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le +monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la +Révolution. + +Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des +gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti +religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en +étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins +très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt +que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se +mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de +raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette +nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux +et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet +d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de +scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti +pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de +Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le +feu roi: + +[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils, +le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux +prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France +était perdue si elle demeurait exilée. + +«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de +la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne +le croyais pas mauvais citoyen.»] + +«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau +prophète... + +Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de +l'escalier mortuaire à Saint-Denis!... + +Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore: +_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de +se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_ + +Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un +roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et +colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus +remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué, +non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme +homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son +parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu +d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé +Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet +digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne +respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement +d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence +chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec +les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie +des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de +Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de +Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand, +avec M. de Beaumont. + +C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses +principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses +bourreaux: + +«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que +vous voulez imposer à nos consciences!...» + +Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour +y entendre tonner la parole de vérité. + +Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble +et d'agitation. + +Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a +calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans +ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus +grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un +contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les +plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut +remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le +trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé +se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation +mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa. + +[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour +ce malheureux choix!...] + +Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus +excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le +talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du +fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté +bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que +pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti +nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de +M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il +ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les +chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de +Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les +mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances. +Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un +_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des +hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes +choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y +gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore +arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui; +alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis +différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans +leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et +nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels +il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son +adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de +la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments, +crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour +expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne +compagnie de Paris. + +Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de +la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande +influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission +qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les +deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager, +et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et +exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire, +qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme +très-important, parce qu'il explique les causes de la première +secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se +trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles. + +Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était +contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la +suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le +siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux +partis. + +À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient: + + La Reine; + Le comte d'Artois; + Le duc d'Orléans; + Le duc de Chartres; + Le prince de Conti; + La majorité des pairs du royaume; + Le duc de Choiseul et sa faction; + Le comte de Maurepas; + La minorité du clergé janséniste et son parti; + Les évêques philosophes; + Une partie des gens de lettres. + +_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._ + + Monsieur; + Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire, + et madame Louise, la religieuse carmélite); + Le duc de Penthièvre; + Le chancelier de France; + La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu + et le duc d'Aiguillon; + Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce + qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI; + La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de + Beaumont, archevêque de Paris; + Les jésuites et leur parti; + Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan. + +C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon. +Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul +susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il +le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un: +car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant +ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe. +Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux +partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme; +la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre +l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de +comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une +telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé. + +Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en +regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de +fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle +a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis: +alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire. + +Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner +tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette +fusion. + +Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du +repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie, +de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république. + +Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de +grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands +chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la +nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette +transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire. + +Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il +appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots +et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en +le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à -dire dans +la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être +possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir +toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis +dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de +l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les +deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister +entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de +la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle +portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux +comme ayant cherché à s'opposer à son mariage. + +Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici. + +M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements +exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre +le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer +une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit +circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de +Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie +s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher +des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la +France!... + +C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures, +que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient +chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine +dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les +salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient. +Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon +goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps +du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est +effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et +les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et +surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie +habituelle puisse être heureuse et légère à porter! + +Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne, +riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre +société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon +régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour +mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs +femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet, +une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le +moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague, +madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup +d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes. +Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la +protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon, +qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour +et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les +soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui +de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus +aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel, +comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de +Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce +toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie, +car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du +langage[10]. + +[Note 9: Madame de Genlis.] + +[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que +madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de +voix rauque le plus désagréable du monde.] + +J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker, +celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de +madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui +de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand +secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires +ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles +devaient éprouver. + +Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent +encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de +M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un +homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son +intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui, +à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur +donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait +pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini, +jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et +militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait +rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être +présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est +presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut +d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est +positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être +rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne +de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque +de mes _Salons_. + +Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première +jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine... +Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint +roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il +rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de +chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur +le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle +belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes... + +Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais +cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours +donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif +de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble +dans l'âme au lieu de donner la paix. + +C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI +lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il +avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant +aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une +partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous +la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de +commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt +ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_. +Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient +admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force! + +[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce +traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et +perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il +est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui +ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité, +ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur, +j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du +côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le +lendemain,» répondit froidement M. Pitt.] + +Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même +au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait +croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on +l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une +soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était +belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour +de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le +Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez +laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de +Cassini, en écrivant de sa main: + +«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas +présentée._» + +Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder +pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui +un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie +figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa +soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il +avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie +des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le +mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir; +il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps +ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout +cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de +corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme +ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition +est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses +facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être +froide. + +[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de +Rulhières: + + Ce jeune homme a beaucoup acquis, + Acquis beaucoup je vous le jure. + Il s'est fait auteur et marquis, + Et tous deux malgré la nature.] + +Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées +dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de +Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux, +monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas +alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance +n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la +noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos +coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève +n'était pas tout-à -fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel +assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée +dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une +grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son +caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque +où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon, +qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop +savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions +qu'on lui avait PRIS, c'est le mot. + +M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes, +les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes... +d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin. +M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en +innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous +les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric +prit de l'humeur même, et lui répondit: + +«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un +vieux roi._» + +Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque, +en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un +enfant. + +M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté +étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par +elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait; +il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit. + +Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix +d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le +plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces +sortes de lectures. + +Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à +attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait +admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait +aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son +contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi. + +Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi +(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son +avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur +l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur +tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du +Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre, +conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au +milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et +presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut +cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de +la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur +l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture +jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un +second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un +samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première +et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il +était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus +riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait +également les personnes les plus remarquables de Paris et de +Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et +les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait +comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa +cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait +ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver +en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les +samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa +correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la +lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une +manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation, +le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice, +pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en +continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il +lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes +contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres, +les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres; +enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge +grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui +importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les +sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi, +un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en +coûtât rien. + +On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la +recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût +moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait +qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet +d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune +connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi +annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au +ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se +trouvèrent exactes. + +Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut +en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le +lui ordonna comme voulant être obéi. + +Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la +première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi +importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en +effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines +découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de +nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas +découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et +voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus +douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son +correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son +mystère prolongé lui faisait mettre en doute. + +Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes +espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du +Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort +curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela? +C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est +ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura +plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en +opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais +elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait +moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi +l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de +la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de +daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une +travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître +enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était +inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au +grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi, +charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de +M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là , il causa +de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui +dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera +ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis +obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et +presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en +ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir. + +[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui +avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait +ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_ +alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup +de cloche était pour madame Louise.] + +«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je +vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse. + +--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux +ministre d'un ton grondeur. + +--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle +est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.» + +Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M. +de Maurepas. + +«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay. + +Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans +celle du Roi. + +«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi +profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas +est mon parrain. + +--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement. + +--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de +Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une +chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et +l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance +avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il +regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un +simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été +profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était +poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des +sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais +lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez +lui, il s'arrêta tout-à -coup, et regardant le jeune homme ambitieux et +favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans +pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!» + +[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne +pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas +avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport +de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un +intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà +tout.] + +Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à +quelque chose! + +M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis +deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir +lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M. +de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans +les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même +absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse +recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais +après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin. + +Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était +ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout +ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de +Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une +fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi, +quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay +discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec +madame de Maurepas, il dit avec aigreur: + +«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et +moi, si nous le lui permettions._» + +C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du +ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu +des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui +détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne +pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent +l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_, +non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en +lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde +élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui +donnant d'autres relations. + +Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les +fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la +faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter +l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse +de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de +Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles, +et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment +remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le +titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une +compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce +qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même +utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux. + +[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution, +ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas +de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est +aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la +valeur intrinsèque de l'ouvrage.] + +Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de +Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M. +Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la +peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé +inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr., +et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite +par son père. + +Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de +Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était +dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de +l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se +procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la +guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de +Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir; +on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut, +et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions +comptant!... + +[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.] + +J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis +donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est +un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au +moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M. +Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le +résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se +tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant +mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin. + +À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de +Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la +nomination d'un protestant: + +«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne +si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne +voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui +fut acceptée[17]. + +[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le +premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y +en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des +Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les +talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de +Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.] + +En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y +faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le +faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des +personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose +qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker. + +La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune +autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait +habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire +de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune +douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient +énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une +démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18] +avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une +attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa +contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour +ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également +positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les +instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les +mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des +amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie +indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne +voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au +contrôle-général. + +[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement +exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en +parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de +fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la +figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi, +c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker +peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»] + +[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que +mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup. +C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.] + +Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une +révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait +un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité, +et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des +sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de +Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille. +Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient +aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient +surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait +l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors +des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton +sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine +était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute +estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe +pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les +ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M. +de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti, +c'est-à -dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait +aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient +donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain +éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison +sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au +point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière. + +[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des +ennemis les plus acharnés contre M. Necker.] + +Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son +ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il +vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait +exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait +au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes +doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de +points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais +on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous +critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine +assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation +de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert: + +«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je +m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que +des hommes[21]._» + +[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la +correspondance de Rousseau.] + +Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans +perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un +miroir. + +M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait +souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien; +mais il y avait en France cinquante familles de la haute +magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses +coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité +de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour +conserver ses anciennes coutumes intactes. + +[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne +noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous +tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau, +Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert, +Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin, +Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier, +Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.] + +L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker, +devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker +avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la +probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker +l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui +répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus +de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles +qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces +louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis +on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez +injurié. + +Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker +les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais +enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui +reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne +possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la +question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt +voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux +Gracchus!..._» + +La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M. +Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de +délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux +ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la +retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait +conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les +ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous +ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste. + +Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est +qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la +prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à -coup, il n'y +fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre +des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante +ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui +voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait +le reste!... et nous venons de le faire!... + +L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en +mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de +trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23]. +Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous +les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en +excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot: + +«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage +dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte +Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne +veut plus qu'ils volent!..._» + +[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.] + +Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame +Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi +que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait, +c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de +M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à +M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné +davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux +que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était +puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du +ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de +joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à +lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il +leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur +importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils +commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il +plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait +toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de +faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre. +Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez +quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne +faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et +faciles à influencer. + +[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les +receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances +supprimés, les administrateurs réduits à six.] + +--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay +d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été +conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette +tournée comme on l'avait espéré, c'est-à -dire avec un manque absolu de +tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers +qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si +le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était +présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi, +ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit +intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement +compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale +fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à +Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut +envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de +frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable +envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de +dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait +enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le +malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne +réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter +avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à -coup +d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il +était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le +réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève... +il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur +ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui +remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le +marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M. +Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à +l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même +insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans +la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait, +par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M. +de Pezay avec le Roi!... + +[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.] + +Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants. +Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province +éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique +vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que +de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en +oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son +caractère habituel, c'est-à -dire de son caractère apparent, qui +paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le +ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_, +ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord +attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de +véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des +ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il +marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon +choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à +grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà -t-il +pas que je tombe dans _la nécromanie_!... + +[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de +Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et +d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.] + +Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire +connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de +Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle... +Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur +qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec +cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus +ordinaire. + +Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans +le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme +tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son +peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en +servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit +le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études. +Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès +d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la +maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de +_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui, +certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant +d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme +commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce +que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en +ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se +fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange +secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume, +elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour +remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que +lui... + +[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant. +Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de +Vaud.] + +«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!.. +Cependant, si tu le désires, je refuserai.» + +Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis, +relevant sa tête: + +«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au +bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties. +Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes +heureux... je tâcherai de glaner après vous...» + +Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle +avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y +pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule +de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans +que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait, +quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même +un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la +fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande, +une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et +parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison +charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui +lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres; +elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent +personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de +s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême +pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme +de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son +humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle, +toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le +recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il +s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au +moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable +par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation, +c'est-à -dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en +lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison... + +Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance +et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop +_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui +trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du +piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant +ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple. +J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait +d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus +intime: + +«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M. +de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois +compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que +vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble, +comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.» + +Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité +douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un +ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle +ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre +lettre: + +«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la +conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien! +dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_ +dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait +lui-même._» + +«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle +l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais +auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour +reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous +passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.» + +Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit +de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est +heureux de la joie d'autrui. + +Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant +que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de +toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister, +puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil; +c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le +Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la +religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il +refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se +jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de +joie. + +«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle, +car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine +bonté!...» + +Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était +sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du +Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut +atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus +graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que +voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre +philosophale.» + +[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les +trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la +bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries, +et celui de la maison du Roi, etc., etc.] + +[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.] + +M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de +Montauban, et l'emprunt se faisait. + +«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est +la récompense d'une destruction, car cet homme détruit. + +--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression +de quelques charges. + +--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des +intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.) + +--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit, +trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre +le même jour...» + +Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!... +la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du +ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme +Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces +attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le +mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M. +Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage +concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse +d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette +action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le +parallèle de Law et de M. Necker. + +On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin +se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de +Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du +ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police. + +[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On +avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on +voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général. +D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta +son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas +était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le +Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein +conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_ +M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il +l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.] + +Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en +accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux. + +«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas +chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom +du Sauveur, secourez-le, pour moi!...» + +M. Necker fut inflexible. + +«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me +demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister +plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après +tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines +est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon +ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les +hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit +succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a +désigné.» + +M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M. +de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup +en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une +fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M. +de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il +publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus +remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte +d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela +ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en +papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit +rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut +la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère +contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre +aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du +Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout +homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps +dans une place dont tant d'autres voulaient... + +[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance +avec M. de Talleyrand!] + +Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les +plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait +figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de +Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de +Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant +d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où +le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se +jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les +salons alors dirigeaient _l'opinion publique_. + +Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce +qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme +principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes +protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son +mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la +Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là , ainsi que le chevalier +de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent +présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis, +M. Necker dit au Roi: + +«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge +digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma +femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus +obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant +quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce +nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu, +ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans +pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands +seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se +rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M. +le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de +Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le +cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible +femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour +Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où +l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin +que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses +épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa +captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état +était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté +vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de +Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui +étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de +l'enfer où il gémissait. + +[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker +droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que +celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de +madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir +assise.] + +«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers +la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi... + +--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je +suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le +trésor que Dieu vous a confié.» + +Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien +le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement +trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les +précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari +avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami, +lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans +cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme, +vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une +querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux +antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se +multiplient... les avez-vous comptées?» + +M. Necker fit un signe négatif. + +«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...» + +M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit: + +«Les amis de Turgot; + +«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33]; + +[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du +docteur Quesnay.] + +La haute finance; + +La finance subalterne; + +La haute administration; + +Les propriétaires privilégiés; + +Les anciens favoris du roi; + +Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou; + +Les ministres vos confrères; + +Et M. de Maurepas. + +Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre +gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de +pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission +doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris; +retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces +heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce +peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un +amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je +sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon +idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet +de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à +de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient +consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la +voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut +qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le +tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes +propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé, +t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de +troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si +belles._[34]» + +[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même, +et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)] + +Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_ +est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus +aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la +comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne +savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne... + +À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de +réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors +élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de +comparaître. Là , _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône, +prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe +réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de +l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une +femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements +qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on +les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait +que celui-ci ne prît une fausse route. + +En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion +publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis +XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte +exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de +l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé +L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude +il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps, +cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés +particulières sont détruites et que la société générale est disséminée +et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours +une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à +sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses +applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice, +quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après +avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et +de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est +contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du +mépris. + +Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que +l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne +les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui +disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je +dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable +sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a +dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre +et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce +point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce +coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une +pâture indigne de l'insulte. + +À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il +y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes, +qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors +nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la +finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme, +partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de +M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le +Gouvernement recevait de l'opinion publique. + +Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui +conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre +d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut +jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme +que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est +victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de +Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne +l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker. +Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité +d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le +Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries +excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker +sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_, +comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est +haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans +sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement +que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le +lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et +demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit, +sans vedette ni titre: + +«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet +pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en +ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque +souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du +zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir. + + «NECKER.» + + +M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé +et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de +Chartres. + +«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker. + +À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait +dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on +pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la +proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme +publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame +de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout +là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne. +Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de +M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des +mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite +de Saint-Ouen. + +Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le +marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de +Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant +pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et +M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M. +Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans +tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de +passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait +le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de +ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se +rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour +le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien; +hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix +négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du +ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une +position désastreuse. + +[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.] + +[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.] + +[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de +l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.] + +[Note 38: De la maison du Roi.] + +[Note 39: Des affaires étrangères.] + +Tout-à -coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame +Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi +en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se +prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de +Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite +à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière +outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme +qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout +lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son +attachement?... + +«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de +Mareuil!» + +En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent, +sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme, +voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur +ville de Genève...» + +Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se +préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai +choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à +cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle +faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme +souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine. + +Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il +faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que +faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons +étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils +faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en +arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible +tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre +grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y +eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des +auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la +majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous +les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI +songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit +dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la +société jusque dans ses bases. + +Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors +contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait +cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et +pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la +lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de +grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances, +dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises... +Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par +madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à +Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement +pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa +démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le +vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de +M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker +l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix +du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au +contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut +contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris, +et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller +plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi +accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à +Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le +lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au +milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule +qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie +s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla: +le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin +la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de +Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade +que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des +douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout +déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de +contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker. + + + + +SALON DE MADAME NECKER. + +1787. + + +Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur +un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez +jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de +souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses +traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence. +Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de +mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux +confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une +anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec +une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette +femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui +du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur +animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour +l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été +connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et +leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et +dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M. +Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa +femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de +l'amour-propre par celles du coeur. + +Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais +aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de +Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais +nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie +rendait son timbre encore plus doux. + +--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au +moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40]; +voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M. +de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons, +_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour +de porcelaine de Pékin? + +[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je +rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que +je cite.] + +Madame Necker sourit. + +--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les +autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici +le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin +un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau, +un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues, +tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et +qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre, +et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà , le +voilà !--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?-- + +C'était un arbrisseau à deux lignes de terre! + +Vous jugez des rires de madame de Pons. + +--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré +quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard. + +--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un +amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore +amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat +fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant, +et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de +Malesherbes!... + +Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux +étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il +faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin, +le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut +contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter, +car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus +qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château +en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan +déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une +petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en +apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur +une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me +donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au +paysan; je vous donnerai pour boire. + +Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui +faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur +le premier président, en regardant alternativement lui et sa +redingote: + +--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous +êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là . + +Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que +sa chemise. + +--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une +sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme... + +--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?... + +--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à -dire dans huit jours... + +--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté +du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M. +de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci +commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près +de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château, +demanda-t-il au paysan?... + +--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?... + +M. de Malesherbes fit un signe affirmatif... + +--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires. + +Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui +annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!... + +--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela +peut se dire? + +--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la +ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de +beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!... +J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes +prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas +comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça +n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier +président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me +v'là ... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je +n'ai pas tout-à -fait tort, il me donnera raison... Avec des +protections, la justice marche toujours. + +Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela? +Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de +l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère. + +Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni +non. M. de Malesherbes répéta sa question. + +--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_, +mais je le crois... + +Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le +vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre +glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le +paysan se mit à rire... + +--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos +chemins... ça vous accoutumera... + +Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au +château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour, +où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et +gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la +joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces +aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan +et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il +parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce +matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus +extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il +s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en +reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et +se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa +détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice +sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de +Malesherbes... + +--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui +faire rendre justice s'il y a lieu? + +--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est +sûr d'avance. + +--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure: +un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme +enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est +peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue, +la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois +et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les +aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins +désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et +malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à +l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de +Malesherbes est vraiment bien singulier[41]. + +[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait +que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et +presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes +était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un +des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de +madame Necker.] + +UN VALET DE CHAMBRE annonçant. + +Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco! + +[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le +ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_. +C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de +Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun +était un ange.] + +Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve +douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand +canapé où les deux jeunes femmes s'assirent. + +Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame +Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de +monde, elle fut embarrassée. + +--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M. +le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant, +vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame, +de vos bontés pour moi.» + +MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement. + +Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que +j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si +ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de +La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous +dire ce qui se trouve dans ce cahier. + + (M. de la Harpe s'incline.) + +TOUS LES HOMMES, avec empressement. + +Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame +Necker, lui dit très-bas: + +Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!... +elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le +vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve +d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!... + +MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à +M. de La Harpe: + +Aussi bonne que belle!... + +LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se +levant. + +Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je +crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!... +Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en +se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires. + +M. DE LA HARPE. + +Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à +ses commandements? + +LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui. + +En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que +madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous. + +MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse +s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête +blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et +répand une odeur embaumée dans la chambre. + +[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de +Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle +se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux +blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle +obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit +de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa +malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris... +Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La +malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à +Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant +par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le +supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant +laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle, +coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui +refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant, +elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment +d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du +rouge. + +--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des +charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient +rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8 +thermidor!... + +Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont +madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin. + +Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est +exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.] + +Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec +cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une +vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses +bras, et les regardant toutes deux: + +--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves +odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme +prononce l'éloge d'une autre. + +On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de +velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un +flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de +la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard, +l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian, +M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame +Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux +jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en +pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une +magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin +puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni +d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin +rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté. +Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors +_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair +parsemée de petites roses... + +Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce: + +M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!... + +MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon. + +Eh quoi! c'est vous!... et si tard!... + +M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main. + +Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose +que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline +très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de +Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]? + +[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors +quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16 +avril. + +C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le +piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_, +on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui +soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de +Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le +charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain, +on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science +spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à +cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants, +mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute; +Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son +contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura +peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira +jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là +incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté +Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en +faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard, +élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de +M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de +Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M. +de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en +ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur. + +Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla +le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les +versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis +vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_, +_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière, +avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au +Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait +même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans +aide[44-A]. + +M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont +aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais +donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de +n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de +dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y +ajoute ce mot: + + _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._ + +Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis +qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la +conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous. +Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel +elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je +comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité. +Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le +génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot +a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner +cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son +trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!! + +M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le +laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de +M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa +que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais +savez-vous comment? Le fait est assez peu connu. + +Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa +province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire, +laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille +des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et +incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs +enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de +trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée +la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec +celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la +seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal +pour lui. + +Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour +une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru +un texte bien remarquable à commenter!... + +M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des +personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout +en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable +comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies, +mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte +de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une +belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son +père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc). + +Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J. +Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était +absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à +être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon, +Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a +été _témoin_ du fait. + +M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur +l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière +pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des +cannibales qui nous décimaient.] + +[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui +s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de +Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier +chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M. +le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en +botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les +oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles. +Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en +chargea.] + +[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre +annuelle.] + + (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage, + et lui prend la main, qu'il baise, toujours en + s'inclinant profondément.) + +MADAME NECKER. + +J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une +trop longue course à pied? + +M. DE MARMONTEL. + +Traverser les Tuileries seulement, madame. + +MADAME NECKER. + +C'est encore beaucoup. + +M. DE BUFFON. + +Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs +jambes... + +MADAME NECKER. + +Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il +n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni +aussi bien. + +MARMONTEL. + +Ah! aussi bien! + + (M. de Buffon sourit sans parler.) + +M. DE LA HARPE. + +Mais... + +MARMONTEL. + +Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de +Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45]. + +[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).] + +M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce. + +Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand +homme[46]! + +[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un +raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de +Bernis.] + +MADAME NECKER. + +Et notre éloge? + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant. + +Pas aujourd'hui... + +MADAME NECKER. + +Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici... +et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez +l'être. + +LA PRINCESSE DE MONACO. + +Je suis prête!... + + (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la + cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par + cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est + étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la + santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de + France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du + baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du + contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker + s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en + toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la + lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant + et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël + s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle + l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.) + +M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille +était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier +de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front, +quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la +femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48] +qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil +était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et +puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues +études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient +une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et +n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie +sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait, +dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force +créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les +hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout +très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de +sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son +regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait +dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et +replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment +gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande +harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude +qui lui seyait. + +[Note 47: C'est le mot de Lavater.] + +[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au +coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.] + +Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni +grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait +pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait +en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple, +chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée, +qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les +personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en +sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on +était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de +madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle +et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de +Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative, +qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide +et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce +mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort +calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait +quinze ans, et cela devait être étrange. + +Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté +de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la +duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de +Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait +_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement? + +LA PRINCESSE DE MONACO. + +Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend +qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends +qu'il y a de la vanité là -dedans. + +M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun. + +Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la +coquetterie! + +LA DUCHESSE DE LAUZUN. + +J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi +exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que +madame de Monaco est comme moi. + +LA PRINCESSE DE MONACO, souriant. + +C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien +mieux employé. + + (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.) + +«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est +susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant +d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits +d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de +la beauté. + +«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de +ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop +exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à +mes yeux; je vis Émilie[49]. + +[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de +madame de Lauzun, écrit par madame Necker.] + +«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces +émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient +inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient +réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression +céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50], +sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments +dignes d'elle[51]. + +[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les +fois qu'elle se présente.] + +[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!] + +«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la +simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public +avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire +aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure +que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie +fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter +que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les +distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point +paraître s'en écarter. + +«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu +avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes +très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans +qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie... +C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image, +qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes +qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les +esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les +genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents +d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a +réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant +rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les +autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort. + +[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui +serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments, +considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au +charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve +réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été +heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées +sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant +Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le +malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le +seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur. +Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame +Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.] + +«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde, +semble transformer en actions vertueuses toutes les actions +indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats, +non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître +qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère, +d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en +général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par +leurs propres cris quand ils marchent à la victoire. + +«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples +qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des +grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre +omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle +de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien +mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de +ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres, +ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un +enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les +âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que +d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est +frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus +difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis +de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de +perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les +circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre +abandonnée?... + +[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante +de ressemblance.] + +«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas +par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport +constant et dérivent toujours des mêmes principes. + +«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les +vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des +dangers dont elle est environnée...» + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant. + +Madame la comtesse de Blot[54]! + +[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la +duchesse d'Orléans.] + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis +que madame Necker va au-devant de madame de Blot. + +Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire +continuer la lecture devant madame de Blot. + +M. NECKER. + +Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit, +parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir +tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on +recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante, +autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la +licence. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée. + +Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté +avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai +pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot. + +M. NECKER, avec un sourire malin. + +Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je +sais pourquoi! + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement. + +Je n'ai nommé personne! + +M. NECKER souriant encore. + +Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard +est souvent plus éloquent que la parole même. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée. + +Je vous assure, monsieur, que... + +M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué. + +Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_ +rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de +Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je +craigne son influence sur vous!... + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt. + +Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame +Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère +la plus tendre et la plus éclairée!... + +M. NECKER, après avoir hésité un moment. + +Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de +Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?... + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion. + +M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère, +pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi! +écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!... +Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous +ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!... + +M. NECKER, lui prenant la main avec émotion. + +Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait +courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker? + +LA DUCHESSE DE LAUZUN. + +Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc? + +M. NECKER, souriant. + +Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le; +l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des +méchants. + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement. + +M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm... +M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne... +Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le +marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la +princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la +duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc. + +La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame +Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison... +Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle +était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le +pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela +n'était pas toujours... + +[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que +la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y +avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui +ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. +Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était +toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le +bain.] + +Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette +époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait +dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait +enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les +amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité +subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à +soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté +américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se +voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M. +Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur +suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il +n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M. +Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre +pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle +Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à +sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient +un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux +jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi; +le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui +rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté +de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du +coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement +s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait +près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M. +Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et +recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes +qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût +_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis +cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des +plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout +alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe; +mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller, +par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous +plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait +qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on +se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le +brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle +inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment +est pénible... + +Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun, +les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de +madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la +cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal, +Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de +l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en +ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet +du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la +réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette +anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle +adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait +l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on +songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement +de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce +qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au +lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!... + +--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la +jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte +d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal... +Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il +enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise, +représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son +supplice[57]... + +[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël +elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.] + +[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis +XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est +pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas +Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette +tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine +et du moins raisonnable.] + +L'ABBÉ RAYNAL. + +Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?... + +MADAME DE STAËL. + +Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne +trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse +aussi grande? + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant. + +Madame la marquise de Sillery... + +En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis +comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de +Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit +beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la +fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui +montra sans affectation une bienveillance marquée. + +MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes +qui sont autour d'elle, mais à demi-voix. + +Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité +sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.) +J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de +madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était +déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et +Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur. +Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture +d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou +l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue +que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par +son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce +que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle. + +Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame +de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même... + +Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à +l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et +madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur +le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit +où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa +mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin +et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une +sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement +excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker... +Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme +soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle +qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un +peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne +dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée; +ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards +_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui +demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur +contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse. +La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle +de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis +comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle +seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame +d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment +longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle +était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son +ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue; +mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la +Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait +alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la +duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la +traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer +_bégueule_. Voilà , du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir +dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une +femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une +personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame +de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours +élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise, +non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une +grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce +qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit, +de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était +au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine, +en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de +la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et +l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme +l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait +de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne +toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne +manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour +causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des +bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de +Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure +la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême +politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages +reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au +bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce +genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle +et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le +sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la +bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et +plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont +assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour +ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient +plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à +l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le +précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il +répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de +Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance +nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker +comme victorieuse de la lutte engagée. + +[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de +Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et +surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont +elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer +la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de +prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle +physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de +la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux +fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce +qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande, +mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un +mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre, +ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à -fait +déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la +réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle +d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le +rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de +madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de +Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il +aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire +que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce +qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.] + +--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût +si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce +même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la +faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son +amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière +partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop +excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa +statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un +comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait +insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une +statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes. + +--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce, +M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé +certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme +vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de +Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de +la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la +France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par +faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras, +elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des +cochers!... + +[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin +de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville +prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait +pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son +fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des +bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au +grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là +les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire +ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. +de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le +dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. +Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un +vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait +éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.] + +Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en +marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les +noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker. +Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement +circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de +Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de +Saint-Pétersbourg_[60]... + +[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, +s'écrie: + +«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; +seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»] + +Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui, +à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois +moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame +de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de +mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa +maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de +Genlis la prévint: + +--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de +M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à +faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque +je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de +village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire, +ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, +Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la +disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était +relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour +adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans +ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité? + +MADAME NECKER. + +Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M. +de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la +facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme +beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui +s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il +n'en reste plus pour autrui... + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur +était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet +homme!... + +MADAME DE BLOT. + +J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort, +et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce +qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est +écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de +Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en +Suisse?... + +MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre. + +J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les +détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que +c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi +l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de +Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins... + +MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté. + +Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à +l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!... +pas même d'émotion?... + +Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes +assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté +l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante +que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue +de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui +frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur +quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que +si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur... +Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus +connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame +Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse, +par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche, +son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle, +lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une +femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme, +non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme +elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en +lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que +nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien +puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame +de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui +présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des +rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de +mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes +exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille, +et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du +moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de +Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra +jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette +soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses +sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle +attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la +manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces +particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était +depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis. +Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker +avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète +entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout +une de ces affections qui n'accordent aucune transaction. + +[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis; +mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie +aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le +_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!... +J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas +celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin. +Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle. +Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les +remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules +Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des +biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par +l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou +bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il +dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un +sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est +même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les +ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une +foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant +avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles +réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite +la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le +déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir +non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie +dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame +de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son +caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément +parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à +accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à +sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se +doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a +recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la +connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir +aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin +que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna +une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien +fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la +_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être +d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune +fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et +contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps +après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. +Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_ +le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna +pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des +faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de +Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle +était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de +Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la +duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de +lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas +non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis +_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce +n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à +Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever +cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de +celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit +beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de +Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que +bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme +est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de +faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de +Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. +Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et +aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de +puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à +présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, +ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents +littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne +peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment +particulier.] + +[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui +courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a +fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une +Gouvernante_.] + +[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un +vendredi de la première année de la rentrée de son mari au +contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La +Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son +frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle +recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la +Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne +dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que +nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de +remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de +Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles +amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal +Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces +deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de +Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les +vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient +charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.] + +[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_, +ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le +même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.] + +La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée +à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la +maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune +imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière +emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait +été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de +Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le +poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était +une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de +madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait +toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une +ennemie, et lui dit: + +--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si +vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney +lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle. + +Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments +d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui +n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre: + +«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande +maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, +madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en +devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces; +mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent +à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là +n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais +sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est +moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais +jamais paraître devant lui, etc.» + +--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut +pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait +voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un +homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est +arrivée à être ainsi décrépite?... + +MADAME DE GENLIS, se levant. + +Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis +confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette +lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez +peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la +Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet +d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je +ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode! + +[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la +Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui +venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent +quelques idées là -dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification +que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de +bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en +être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique +madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire +croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout +simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées: +_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté, +persévérance._] + +MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que +vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en +souriant, et lui dit: + +Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je +suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un +regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie +comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement +de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je +mettrai toujours à vous être agréable. + +Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et +son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à +elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, +s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait +aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un +sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et +donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant +doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire +événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une +nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, +qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse +de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous +regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur +de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait +des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois, +étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il +était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions +toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait +proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver +cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange +réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société +n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce +code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs +dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont +vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes +du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune +génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où +elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises +manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me +tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis +XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces +traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, +était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à +écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse +parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le +paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme. +Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès +pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait +présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter +dans ce temps-là , soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit +chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la +duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de +celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette +société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On +faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange +mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable +ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à +celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT, +de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer +de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore +bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il +fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien +que lorsqu'on est près du mal. + +[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un +esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le +président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains +secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en +usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait +nommer cela des _patinades_.] + +[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma +bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses +quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente +ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est +ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M. +Lageard de Cherval.] + +[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.] + +Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la +société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement +excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire, +il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des +intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés +du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les +gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines, +de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux +mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on +arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des +autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le +changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève +la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie +de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge +ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le +monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du +démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude +bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va +s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA +pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être +intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient +dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le +coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque +enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait +frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la +voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du +précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la +route. + +--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait +un beaucoup plus beau! + +--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître +l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_! + +Retournons chez madame Necker. + +Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce +soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de +paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible, +n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis. +Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même +qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton +aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette +époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son +esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe +qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc +de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi +était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69], +jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de +Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la +princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la +Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot +et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur +donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour +madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce +fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente, +le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours +d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord +Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant +que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue +pendant son voyage à Ferney: + +[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il +avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus +peut-être que 25,000 hommes.] + +[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de +la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il +fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de +famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le +cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit +aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus +ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur +l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son +vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par +l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le +grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient +tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait +une autre route également dans les voitures de la reine[69-A]. +L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là , +ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts, +mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient +à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui +flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien, +par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un +sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre +pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et +l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti, +l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur, +chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non, +car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à +dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles +ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur +d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on +avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.] + +[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y +avait une régence, et les actes portaient son nom.] + +[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le +reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La +Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris +qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui, +en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence +culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners +chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et +qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec +une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait. +Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre +italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire +d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel +était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.] + +--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame +de Staël. + +Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une +expression de mécontentement très-marquée. + +Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame +Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de +Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne, +madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de +Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises +manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé +Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de +Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes +qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en +contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que +sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa +mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce +qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au +spectre de Banquo dans _Macbeth_... + +Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du +mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La +faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement +auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa +femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans +tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une +convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses +passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus +frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de +son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec +lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la +veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien +dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la +discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était +adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il +fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père, +auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même +possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du +triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement +aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas +vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas +madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent +quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages +n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par +leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le +dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de +Staël d'après _ces pièces-là _, rendront un arrêt complètement injuste, +car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie, +et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale +l'aurait elle-même adorée!... + +Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à +souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en +voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui +disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on +appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours +étaient invitées de droit. + +Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une +discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait +être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la +conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame +Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins +madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette +anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes +de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait +trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût +diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que +le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors +seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que +je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le +grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est +Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède +toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois +redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!... + +[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.] + +En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle +était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et +elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans +une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là , elle +était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, +ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit +qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration +devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait +interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose +et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que +plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis, +sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après +lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette +même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes... +ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation +poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène, +devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et +les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de +Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant +qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses +avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de +Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les +inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner +la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame +de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne +pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement +opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être +de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait +donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se +convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même +souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours +convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison, +évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les +eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent +certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable, +c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à +_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par +convenance[72]. + +[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait +qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine, +ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.] + +[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de +Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous +cette vérité.] + +Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy +(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes +avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et +madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire; +elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent +admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé +Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame +Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la +conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans +doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le +forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires +lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des +causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien +lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui +domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris +autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus, +excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient, +reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les +caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la +Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la +bataille de Saint-Antoine: + + Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux, + Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!... + +et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi +après la bataille, mais d'une voix plus dolente: + + Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux, + J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux! + +La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de +Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de +Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle, +_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets +de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et +plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les +femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs, +lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries... +et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et +tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui +recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait: + +Que pensera-t-on de moi dans cette maison?... + +Tout cela venait de même source... + +Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de +l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui +partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes; +mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et +son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas +vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse +d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et +ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son +fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il +devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur +l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle +fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son +long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que +je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il +lui a donné une autre destination. + +Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne +fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien +composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les +opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker +et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la +discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se +trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne +l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le +comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle +Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était +fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à -fait dissemblable.... +C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt +que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur +cause, et il donna raison à madame Necker... + +[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait +les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les +recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour, +allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien +très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir +politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur, +comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se +promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère, +dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme +d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme +qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut +pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de +littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat; +il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette +époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de +Staël plus aimable que toutes les autres femmes.] + +--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en +voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux +plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël +et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais +il faut y céder. + +Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne +commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce +ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus +intimement ensemble[74], c'est-à -dire quelques mois après; mais avant +ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant +esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il +était aussi bon que spirituel. + +[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers +intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.] + +En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère +inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant +le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment +s'était passée la séance de l'Académie. + +MADAME NECKER. + +Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?... +Son discours... + +M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est +l'ami de la famille Necker. + +.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme +âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a +applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On +trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir +aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par +exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La +métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région +rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits, +de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._» +Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire! +Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de +Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de +France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la +modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait +qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au +contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être +modeste. + +LE MARÉCHAL DE NOAILLES. + +Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui +m'intéresse après tout. + +M. DE LA HARPE. + +Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui +faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de +lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de +Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un +léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma +qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant +à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune +Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il +retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des +maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la +hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je +lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie, +et je l'ai sur moi. + +[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son +discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.] + +MADAME NECKER. + +M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau. + +MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit +d'un ton caressant: + +M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de +vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que +vous lisez! + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa +poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et +lit_[76]:) + +[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai +transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau; +cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des +épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple: + +.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_... +L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait +de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa +_place_, etc., etc. + +J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle +l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite +portion.] + +«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces +coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et +rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs +vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords +ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois +bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs +fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues +sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa +place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a +retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts, +ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous +ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait +place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le +magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son +antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres +villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous +ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les +édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus +intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs +camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà +mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies, +témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts, +initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et +jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se +sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a +fait connaître... + +«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent +à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en +rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent +à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et +l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les +tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les +Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs +agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des +partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou +contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement +appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez +modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous +y mettez les poids. + +«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur +patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs +émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des +Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop +longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle +d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.» + +[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution +de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans +plus tard!...] + + (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe... + Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de + Boufflers, témoigne son admiration et son contentement... + Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle + du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.) + +«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève, +une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est +celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de +véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point +homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre +(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au +milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la +fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle +approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse +égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous +savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et +que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de +ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre +et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].» + +[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est +textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de +Boufflers. (_Note de l'auteur._)] + +Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour +le remercier d'avoir apporté ce fragment... + +--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de +Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait +produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait +de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker? + +--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon +compliment à monsieur le chevalier de Boufflers. + +On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy. + +--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout +aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de +Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai +éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des +louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de +coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le +Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si +tard?... + +[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille +Necker.] + +--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité. +Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa +composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression, +intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les +événements marchent avec une chaleur d'action remarquable. + +--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet +été à Maupertuis[80]. + +[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette +époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans +l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que +Marmontel.] + +MADAME NECKER. + +Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe? + +MADAME DE STAËL. + +Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans +toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de +Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien? + +M. DE LA HARPE. + +Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et +d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement +détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis +pardonnable. + +MADAME NECKER, en souriant. + +Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est +particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez? + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle +dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute +espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des +_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu +de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle +la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les +tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les +crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne +et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme +pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir +enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou +avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères +sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne +pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez +rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!... +Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa +pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa +croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans +état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite, +et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce +n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie +de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une +représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La +pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est +possible de jouer sur un théâtre de société... + +MARMONTEL. + +Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle +douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que +les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de +voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante +personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car +elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne +l'a jamais vu jouer. + +M. DE LA HARPE. + +C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y +mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des +nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le +caractère de Mélanie. + +MARMONTEL. + +La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame +la baronne de Montesquiou. + +M. DE LA HARPE, embarrassé. + +Je ne crois pas me les rappeler. + +MADAME DE STAËL, avec un grand naturel. + +Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible. + +M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel, +récite les vers. + +_À madame la baronne de Montesquiou._ + + De ses talents qu'a-t-elle donc affaire? + Pour nous charmer, il suffit de ces yeux, + De ce maintien, de ce port gracieux: + En se montrant, elle est sûre de plaire... + J'entends sa voix, et je suis dans les cieux. + Naïve Annette et touchante Émilie[81], + Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!... + Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous? + Son organe ravit et son jeu nous entraîne. + Son sourire est si fin! son regard est si doux!.... + Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine? + Chacun de ses talents rendrait une autre vaine: + Eh bien! elle est modeste en les possédant tous. + +[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les +différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.] + +MADAME DE STAËL, avec force. + +Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on +connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de +leur beauté. + +MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille, +éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer +une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle +d'une voix émue: + +Est-elle donc si agréable, cette jeune femme? + +MADAME DE STAËL. + +Ah! charmante! et aussi bonne que belle!... + +En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de +l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où +ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte +d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame +Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une +glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait +_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_: +chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de +gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de +madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker, +on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions +littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce +soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6 +octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à +tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout +comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant +une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son +esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur, +quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et +confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82] +devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle, +elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables +par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui +réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président, +et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt... +La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature, +politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient +pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin, +et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix +avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses +manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les +bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était +poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des +pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette +époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel +prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait +les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public. + +[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un +tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.] + +[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était +lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.] + +--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du +moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux +d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_, +imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus +plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on +parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son +malheureux comte de Comminges!...» + +--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de +madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt. + +--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est +fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit, +comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y +a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est +forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois +la reconnaissance faite: là , aucune de ces vicissitudes, de ces +événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces +mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés +dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est +couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la +reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit +_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas +tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le +comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente... +Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la +toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre +chose? + +--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?... + +--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de +Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne +meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!... + +--Oh! pour celui-là , c'est trop fort! s'écrie madame de Staël... +Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis +malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!... + +--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui +ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien! +il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en +creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue +d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que +ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant +tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être +aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?... + +--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker... + +--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en +oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du +machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une +profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de +Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline +devant madame Necker et chante._) + + ..................... + Pour émouvoir le coeur d'abord + Ah! que c'est un puissant ressort + Qu'une belle tête de mort! + COLLÉ. + + (Tout le monde rit.) + +--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta +disgrâce? + +--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël, +en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant +sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis +sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère? + +--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous +d'_Henri VIII_? + +--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont +aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre. + +--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas +fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi? + +--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je +trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que +le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M. +Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni +intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni +mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_. + +[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse. +Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux +du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit +de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement +avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle +le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et +ce qu'il est devenu.] + +[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance +littéraire.] + +--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la +noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers. + +--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de +réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers +bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de +bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un +écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est +moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime, +et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans +_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main, +pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en +posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint +pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets +de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la +première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire +mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose... +L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si +positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense, +que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action, +peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui +est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne +pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres +conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme +Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième +acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi; +mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les +ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à +son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène +des petits chiens dans _les Plaideurs_! + +[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est +en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa +marche.] + + .... Venez, venez, famille désolée!... + +Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?... + +--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore! + +--Quelle comparaison me fais-tu là !... Racine a mis un enfant sur la +scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance +sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre +où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans +_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax, +quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce... + +--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles! +s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en +regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si +expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu +pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel, +voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le +Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la +nouvelle Comédie-Française. + +--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda +madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait +le talent... Il est noble cet homme-là ?... + +MADAME DE STAËL. + +Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai +entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une +mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_... + +M. DE LA HARPE. + +_Ou l'Heureux imaginaire_... + +MARMONTEL. + +Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de +Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur, +au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile. +Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le +connais-tu? + +M. DE LA HARPE. + +C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il +arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de +celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de +ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine +même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une +tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du +_Présomptueux_[87]!... + +[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez +madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme +point de comparaison pour la patience.] + +MADAME DE BLOT. + +Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne +famille. Madame de Barbantane vous le demande encore. + +M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant. + +J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur +de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il +s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne +précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa... +M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que: + + À Toulouse il fut une belle, + Clémence Isaure était son nom; + Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.; + +et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint +l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins. + +[Note 88: La complainte dit: + + L'églantine est la fleur que j'aime, + la violette est ma couleur; + Dans le souci tu vois l'emblème + Ces chagrins de mon triste coeur, etc.] + +MADAME DE BARBANTANE. + +Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?... + +MARMONTEL. + +Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si +parfumées!... + +M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de +Fabre d'Églantine[89].) + +[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province, +ou les Gens de lettres_.] + +Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme +j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises +pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des +_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais +roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel +auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux +traité eût pu fournir une pièce intéressante[90]. + +[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.] + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La +tragédie est restée... + +M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout +en s'inclinant. + +Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à +la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux +que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est +l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever +la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a +inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa +_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers +de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais... + +MADAME DE STAËL. + +Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien! + +M. DE LA HARPE. + +Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se +recueillant._) Les voici: + + Romains... c'est un mortel qui va juger un homme. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien... + +C'est trop fort aussi. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière +pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir +lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici +faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la +meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La +Harpe? + +M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé. + +Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu +jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette +dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la +meilleure pièce depuis Molière. + +MADAME DE STAËL. + +Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là ?... + +M. DE LA HARPE. + +La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de +beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de +Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu. +M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le +premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de +punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de +l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a +également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le +répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce +pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers +l'abbé Barthélemy. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une +oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot. + +M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise. + +Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère +franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour +vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze +ans de sa vie, c'est-à -dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne +produit que des satires et de méchants vers, et tout-à -coup vous +montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un +chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de +réflexions... + +MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy. + +Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre +Fabre d'Églantine. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi. + +La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque +personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle +s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori +depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à -coup +quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit +aussitôt: + +--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien +de l'esprit... + +MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les +plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque. + +Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que +faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là ? + +MADAME DE SIMIANE. + +Faire comme lui de jolis vers... + +MARMONTEL. + +Ah! mon Dieu! + +MADAME DE BARBANTANE. + +Piis est fort aimable!... + +MARMONTEL, riant toujours. + +Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la +Harpe... + +M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane: + +Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme +l'alphabet, par exemple, madame? + +MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE +BLOT, s'écrient: + +Sur l'alphabet! + +M. DE LA HARPE. + +Mon Dieu, oui! + +MADAME DE STAËL. + +Mais c'est impossible! + +MARMONTEL. + +Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour +exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M. +de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa +place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de +_l'alphabet_, et que + + A s'Adonner A mal quand il est résolu + Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu, + Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme... + +[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur +l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après, +comme je le dis ici.] + +MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats. + +Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou! + +MARMONTEL. + +Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et +je le maintiens le plus sage de la ville. + +M. DE LA HARPE. + +Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de +Piis nous apprend plus loin que + + ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats... + Avenant, Attentif, Accessible, Agréable, + Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié. + +Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut +retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit +non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement +burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92], +il continue: + + A la tête des Arts à bon droit on l'admire, + Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_... + A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla, + Ce fut apparemment l'A qu'il articula. + +[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur +de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il +prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon +jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture +ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles, +regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas; +n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus +l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez +et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de +pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous +plaisez, saisissez l'à -propos, et dominez fortement.» M. Alphonse +Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont +eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné +10,000 francs de rentes.] + +[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.] + +Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui +_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je +crois, très-bien faire... mais jugez de la fin. + + Le C, rival de l'S avec une _cédille_, + Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_; + L'E s'Évertue ensuite, etc. + L'I, droit comme un piquet, établit son empire. + Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques, + Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques. + Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part, + +dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a +l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais +son _pétard part_ ne vaut pas: + + À ce péril pressant nous échappâmes, car + La porte était ouverte, et nous passâmes par. + +Ailleurs ce sont des moutons + + _Qui bêlent pêle-mêle!_... + +Et puis une bouteille qui fait ses glouglous... + +M. NECKER. + +M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre +de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses +glouglous valent ceux de M. de Piis. + +M. DE LA HARPE, remerciant. + +Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son +ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour +l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait +peur!... + +MARMONTEL. + +Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu +ses dernières pièces? + +MADAME DE STAËL. + +C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un +soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le +malheureux?... + +M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare. +L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et +il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un +barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos +jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à -dire dans le +même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_, +chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour +méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit, +c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du +théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui, +où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de +Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le +devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put +lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les +traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec +les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait +entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre +langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une +femme que la voix universelle proclame la première de son temps, +n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que +pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il +écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les +beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de +Klopstock, dans leur idiôme? + +Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait +Charles-Quint. + +Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a +une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation +pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier +dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques, +à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement +sous le rapport littéraire. + +Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare +dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]... +Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de +Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il +se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement +pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de +donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé +à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son +scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La +Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_: + + .... Végétaux précieux. + Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes, + Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_, + +il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui +croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait +d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte +dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute +discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le +front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives +ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe, +lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de +vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son +attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les +absurdités du _Roi Lear_. + +[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela +est égal_...] + +M. DE LA HARPE. + +Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante +parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire. + +[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut +donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites, +et bien dans le genre parodie.] + +MADAME NECKER. + +Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une +traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95]. + +[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par +La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français, +comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.] + + (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se + répandre sur sa physionomie.) + +MADAME NECKER, en souriant. + +Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a +dû faire oublier _le Roi Lear_?... + +M. DE LA HARPE. + +Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me +donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la +bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma +reconnaissance est profonde. + +MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle. + +Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une +perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de +La Harpe. + +MADAME DE SIMIANE. + +Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont +charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous? + +MADAME DE STAËL, en riant. + +Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite +_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible. + +MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun. + +Encore un moment, et il les dirait. + +MARMONTEL. + +Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je +m'en charge... + +MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête. + +Ce sera un double plaisir pour nous... + +MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers... + +_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète, +par M. de Florian._ + + Que tu m'as fait verser de pleurs! + Comme ton Philoctète est touchant et terrible! + Que j'ai souffert de ses douleurs! + Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible; + Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur. + La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire! + Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire + T'a choisi pour son successeur. + Va, laisse murmurer une foule timide + D'envieux désolés, d'ennemis impuissants. + Prends Philoctète pour ton guide: + Comme lui tu souffris du venin des serpents + Et possèdes les traits d'Alcide. + +MADAME DE STAËL. + +À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien +dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la +poésie comme celle-là . + +MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant +devant madame de Staël. + +Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire +dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de +Brunswick[96]. + +[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux +hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps +modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est +vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce +genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la +chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble +et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble +ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style +léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque +toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a +su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un +milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est +jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces +deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au +reste, est parfaitement vraie et point inventée.] + +MADAME NECKER. + +Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas. + +MADAME DE STAËL, se levant. + +Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en +rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant, +non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons! +Marmontel!... + +MARMONTEL. + +Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne +m'en souviens pas! ceci est une vérité... + +MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle +et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant +quoique animé. + +Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de +l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal +pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de +prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97], +pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que +germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et +affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de +l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa +vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où +allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui +tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble +jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et +sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il +montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel! +Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?... + +[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.] + +Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec +attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis +de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet +ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en +lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son +père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule... +Là , elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui +d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame +Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au +dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup +plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en +écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille. + +Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la +confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si +grand besoin d'affection!... + +--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est +tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus +quand je crois qu'on ne m'aime pas. + +Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son +père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard +presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras +croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la +regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque, +madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la +volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de +son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude +qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui +inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle +le savait, ce qui redoubla son embarras... + +--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible. + +MARMONTEL. + +Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous +donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous +ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait +pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait. + +MADAME DE BLOT. + +Ah çà ! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M. +Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là ? + +M. DE LA HARPE. + +C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de +vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un +sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion. + +MADAME NECKER. + +Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il +l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit.... + +MADAME DE BLOT. + +Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut +être fameux. + +MADAME NECKER. + +Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour +davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été +fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de +la niaiserie. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme +un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque +chose de lui.... + +Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque +bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de +Staël, et ce sera parfait, ma mère!... + +Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour +d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et +quand tout fut prêt, elle commença: + +--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en +colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a +dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme +qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité +d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils +consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à +son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait +arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne +pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement +qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un +pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas +vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais +c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce +n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis +pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le +fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il +y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le +_fâcher_ qu'il faut venir à bout... + +Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir +examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite +crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en +vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous +voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous +l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te +dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude +sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé? + +--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché; +c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le +plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié. + +L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit +viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la +journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué +de sa journée et content de trouver son lit et le repos. + +Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin +il dit à Marguerite: + +--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez +de ne pas l'oublier aujourd'hui... + +--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour +savoir le résultat. + +--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_ +aujourd'hui!... + +--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!... + +Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué +d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le +matin... En se levant, il appelle Marguerite: + +--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie, +songes-y donc? + +Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille +gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son +lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou +plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle +Marguerite: + +--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas +encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti +là -dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il +n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_. + +Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je +crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de +son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!... + +Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de +Socrate? + +MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps. + +Ah çà !... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille +gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu +ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des +expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout +simplement indigne... + +MADAME NECKER, en souriant. + +Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les +brigands de coeur... + +MADAME DE STAËL, souriant aussi. + +Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve +admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant +à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui +travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a +acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non, +je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon +père? + +M. NECKER, touché de cette demande. + +Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui +trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il +l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._) + +MADAME NECKER. + +Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect, +la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis +de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage. + +MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle +passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant. + +Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de +conter... + +MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans +affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et +presque désagréables, lui dit en souriant: + +Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de +se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous +retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé +de M. Necker... + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +J'accepte pour moi et pour Marmontel... + +MARMONTEL. + +Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery +de madame Necker. + +MADAME DE STAËL. + +Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir +mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait. + +MADAME NECKER, avec le ton du reproche. + +Ma fille!!... + +MADAME DE STAËL. + +Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun +si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le +suis-je donc pour elle, moi?... + +PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE. + +Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!! + +MADAME DE STAËL, avec émotion. + +Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante; +qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre +social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que +je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je +pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du +mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!... +Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là . C'est +pourtant ce qu'elle a fait. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi +donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies? + +MADAME DE STAËL. + +Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien +originale. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Mais encore!... + +MADAME DE BLOT. + +Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien +amusée. + +MADAME DE STAËL. + +Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant +vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe +s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on +ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix, +car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle +prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit +nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer, +par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la +manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout +est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui +s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles +diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit +peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le +gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et +l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne +sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_. +Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe +le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas +assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille +pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la +prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et +les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard +contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant +une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme +fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La +parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de +Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le +poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le +venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne +m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien +faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante. + +M. NECKER, vivement. + +Et comment n'ai-je pas connu cette affaire? + +MADAME DE STAËL, en riant. + +Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que +moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y +songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce +misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui +n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance +pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon +offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle +m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est +injuste!... + +MADAME DE BARBANTANE. + +Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis, +ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du +moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un +vers sans m'en douter!... + +MADAME DE BLOT. + +Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici? + +MADAME DE STAËL. + +Moi... + +MADAME DE SIMIANE. + +Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers! + +MADAME DE STAËL. + + Être haï, mais sans se faire craindre, + Être puni, mais sans se faire plaindre. + Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris; + En recherchant la haine, il trouve le mépris. + En jeux de mots grossiers parodier Racine, + Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine, + Débiter pour dix sous un insipide écrit, + C'est décrier la médisance, + C'est exercer sans art un métier sans profit. + Il a bien assez d'impudence, + Mais il n'a pas assez d'esprit. + Il prend, pour mieux s'en faire accroire + Des lettres de cachet pour des titres de gloire; + Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ; + Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire; + C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire, + Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé. + +MADAME DE SIMIANE. + +Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir +par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés? + +MADAME DE STAËL. + +Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les +envoyer. + +[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je +ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec +les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants +également de lui.] + +Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut +encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses +yeux... _On croyait voir_ dans son regard. + +«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car +je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants, +s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à +madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil, +madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de +chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en +_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait +obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le +couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un +_mot_!...» + +Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame +Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un +couplet...» + +Elle rêva un moment... Tout-à -coup le bouchon d'une bouteille de vin +de Champagne vint à partir... + +«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...» + +Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce +qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le +couplet suivant: + + Champagne, ami de la folie[99], + Fais qu'un moment Necker s'oublie, + Comme en buvant faisait Caton; + Ce sera le jour de ta gloire: + Tu n'as jamais sur la raison + Gagné de plus belle victoire. + +[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits +jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en +effet le mot CHAMPAGNE.] + + + + +SALON DE MADAME DE POLIGNAC. + + +Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais +faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne +pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est +pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_ +à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de +madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la +hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la +Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de +Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition +nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on +n'oubliait jamais aussi son regard de dédain. + +Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette +finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle +avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille +allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre +puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette +puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille +fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du +monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât +en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune +fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de +madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile +pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant +idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un +pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les +manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité +allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la +famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice +sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis +cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus +élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui +recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès +de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus +aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et +possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles +viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles... +Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_, +Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la +France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les +principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie, +c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine +n'ayant pas encore quinze ans[101]. + +[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il +n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite +en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la +Reine. (22 avril 1769.)] + +[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à +Vienne le 2 novembre 1755.] + +Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts. +Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle +doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette +dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le +moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint +admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on +ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige +magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de +l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la +France entière. + +Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la +société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec +sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un +intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique, +broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle +avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie +familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa +mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait +l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à +parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille +bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses +relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce +tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi. +Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas +qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au +contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait +prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils +étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une +main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en +devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France... +Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux +premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement +consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère +d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci +expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps +après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une +société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai +conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les +individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment +même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette +liste, avec prière d'y donner la plus grande attention: + +«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos +affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez +aller qu'après un mûr examen... + + _Liste des gens de ma connaissance_[102]. + + Le duc et la duchesse de Choiseul[103]; + Le duc et la duchesse de Praslin; + Hautefort[104]; + Les Duchâtelet; + D'Estrées (le maréchal)[105]; + D'Aubeterre[106]; + Le comte de Broglie; + Les frères de Montazel; } + M. d'Aumon; }[107]. + M. Blondel; } + M. Gérard. } + +[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice +Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette +recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France +et l'intérieur des familles de la Cour.] + +[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de +Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour +de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur +de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de +Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit +réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il +revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc +et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul +était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.] + +[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti +lorrain.] + +[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par +madame de Pompadour.] + +[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.] + +[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le +fameux traité.] + +«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne. + +[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti +lorrain.] + +«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en +toute occasion, votre reconnaissance et attention. + +[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc +d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des +Durfort était dévouée au parti autrichien.] + +«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à +coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée +d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne +recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces +personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être +utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111]. + +[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé +Marie-Antoinette.] + +[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.] + +«Consultez-vous avec Mercy[112]... + +[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France. +J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.] + +«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous +pouvez leur être utile.» + +On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré +à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au +contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est +_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les +Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en +faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises +légèrement sur le compte de personnes élevées. + +On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez +nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques +affections particulières, elle avait une autorité positive et assez +étendue dans la société de la Cour[113]. + +[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à +cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires. +Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire. + +Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle +remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut +empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes, +attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il +n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le +Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une +personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans +action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute +d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas +éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs +n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a +beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly +et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de +Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de +Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui +était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de +maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait: + +«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le +Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et +l'Europe.» + +Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de +Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés +qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés. + +Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV +aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la +nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies +femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de +Châteauroux et de madame de Pompadour. + +Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... +Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour +lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient +jamais rencontrées. En voici un des motifs. + +Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux, +un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour +pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait +les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames, +filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou, +pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes. +Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il +refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de +Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_ +avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui +peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame +de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie +pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au +moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit: + +--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la +réputation dont vous jouissez?..._ + +--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la +valeur du mot: _je coiffais l'autre!_ + +La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon +mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En +effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux +éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété +par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière +proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale +pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent +madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame +L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de +ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit +à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus +de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de +politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être +ce mot de Dagé qui amena cette résolution. + +Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: +il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût +justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la +seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du +reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en +excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.] + +[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la +République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune +de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle +était dame du palais de la Reine.] + +[Note 113-B: Mère de Louis XVI.] + +[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon +IV.] + +J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de +l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette +contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités +de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI +le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans +l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il +n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les +grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le +bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le +libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière +prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de +Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient +tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire... + +--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs, +dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et +inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas +autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et +prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être +l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien... + +En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et +judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche +forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent... +et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre... +Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la +place d'une favorite. + +À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était +vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait, +comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces +influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les +femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une +immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV, +nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan +commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de +favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle +bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des +légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle +dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse +des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux +esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou +dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également +supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les +autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En +même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que +pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!... + +Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation +sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde. +Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry, +précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle +des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus +actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui +échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des +efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate +des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec +un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de +Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée +Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner, +chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le +tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac; +mais en n'y admettant que les personnes tout-à -fait privilégiées, les +préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela +se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon. + +[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de +Châteauroux.] + +Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le +faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre +la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui +formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif +de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de +Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort. + +Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur +le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du +sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France. +Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il +devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à +l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était +plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne, +mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent +une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une +résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de +céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du +sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que +d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se +signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut +très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore +plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs: +_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où +souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes +eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame +la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par +cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le +scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes +titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine. + +Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses +yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame +de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il +fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne +fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se +moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette +époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit +plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à +exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des +prétentions_, comme elle le disait... + +Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine +n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard... +Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable +enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses +belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa +physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours +prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes +que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en +faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante, +enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les +poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de +l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle +était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes, +chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!... + +[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour +combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.] + +Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le +fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne +le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique +qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou +d'une allusion... + +En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration +pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne +voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une +complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles +étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de +Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du +Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_. + +--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était +charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis +XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du +Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité. + +Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de +France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux +roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette. +Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait +éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours +dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être +faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est +en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux +et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de +Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la +chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout, +même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes +manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à +cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on +pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que +voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de +Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même +l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à +Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal +était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la +table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le +café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France +allait devenir! + +La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de +lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de +tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent +dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en +donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille +circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment +délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit... + +Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je +dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre +pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être +que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice +distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son +fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont +il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le +dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé +le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant +combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin, +peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le +médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner +lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on +puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur... +En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses +préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient +les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que +le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste +pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de +ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce +moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le +malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula +son lit auprès de la fenêtre, et là , il fut témoin des préparatifs du +départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle +pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation +générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint +errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince +avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de +sa vie! + +Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV +mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de +vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et +alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour +Choisy!... ce qui fut fait... + +Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames, +près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui +porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait +rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en +jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de +cachet!... + +Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir +royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une +princesse tout-à -fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce +que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de +France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du +prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé +à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une +cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La +princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce +qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé +de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée +à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le +plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus +recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à +Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le +jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint +à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la +fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort. +C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de +l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné +que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes +furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer +une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable +magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt +millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette +époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes +des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut +du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers +du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en +France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le +trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la +nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec +celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les +Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais +dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout +devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi +celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient +fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de +le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le +contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût +antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de +Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot +faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation +du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût +de l'époque, puisque les modèles étaient là . Il faut dire que madame +du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était +plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire +donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry +suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des +portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de +ce costume est plaisante. + +[Note 116: 14 avril 1770.] + +[Note 117: Le 15 avril.] + +Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul; +tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin, +Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur +dut souvent recevoir bien des humiliations. + +Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de +l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de +Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de +cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de +beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers +pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la +Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de +ces pays sont dans les provinces d'Asie. + +À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie: + +--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la +Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe. + +--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en +rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent +en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à +Paris. + +Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce +jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et +elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa +gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était +pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la +turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire +peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en +habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les +mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à +M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut +peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à +l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry. +Cette table fut longtemps à La Malmaison[118]. + +[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était +premier consul.] + +Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois +qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y +manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait +des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus +grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas +et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des +religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en +dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait +interdit. + +--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu! + +--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins +qu'ils font de beaux enfants. + +Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux. + +Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours +silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le +détestant. + +Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour +la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour +d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société +intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà +un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout +ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là , elle oubliait les +ennuis de la Cour; là , madame de Noailles ne la persécutait plus, +comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer +_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que +non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais +encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa +démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne +voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de +texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir +de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de +fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses +belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil, +et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener +la Cour de France: + +--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu +moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse; +car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous +avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait. + +La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas +pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi +répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la +plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les +carrosses. + +[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de +noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était +incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène, +que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait +opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il +vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves +comme celles fournies par mon oncle.] + +La Reine avait connaissance des recommandations faites par +l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour +de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques, +et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour +beaucoup d'autres. + +La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections +intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle +était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer +dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du +monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa +retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la +Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et +vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et +dévouée, comme elle devenait ennemie implacable. + +La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle +aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable +et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du +palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports +de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n +aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne +de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait +également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait +une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié: +elle en eut bientôt le devoir à remplir. + +Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas +s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une +froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit +que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne, +elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence. + +Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait +depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui +défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même +pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le +gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et +prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien +n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout +méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de +la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les +yeux sur la marquise, elle fondit en larmes. + +--Qu'avez-vous? lui dit-il. + +Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait +lui répondre. + +--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le +dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et +je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne. + +Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte +passa outre. + +--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas +digne. + +Madame de B....n poussa un cri déchirant. + +--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!... + +--Non! je ne vous crois pas! + +Le vicomte sourit sans répondre... + +Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le +vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce +que je vous ai dit?. + +Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous +l'aurez dans quatre jours... peut-être demain! + +M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de +Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était +belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux +duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de +Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle +avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et +elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point... +Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui +disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux +qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant +elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était +assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur +qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne +donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour +avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à +cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner +ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec +admiration: + +--Mon Dieu, que vous êtes belle! + +Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à +moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand +peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort +beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu +clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa +taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on +commençait à porter les cheveux alors... + +--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza +se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse... + +--Mais vous êtes si coquette!... + +--Moi! quelle idée! + +--Oh! en effet, elle est absurde!... + +Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une +sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de +Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne +l'avait aimé que par crainte. + +--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous +êtes infidèle! + +Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_... + +--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre +ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte +Étienne?... + +La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!... + +--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me +croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là , moi!... Je laisse +les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par +exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux +comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre +affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le +conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la +marquise de B....n! + +Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de +sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les +yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva +pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte +l'avait effrayée sur le sort de ses amours... + +--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour +que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son +portrait, son anneau et ses lettres. + +Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit +depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai. + +Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle +s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les +lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les +eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan. + +--Maintenant, dit-il, elle est à moi!... + +Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit +qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence, +lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un +ce que l'autre éprouvera. + +En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût +aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles +qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez +trop! + +Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans +larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues +étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la +force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du +coeur était si solennellement profond!... + +Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que +tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un +morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la +vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!... + +--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente +de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les +sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait +plus ses larmes!..... + +Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh! +qu'elle souffrit!... + +Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une +autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui +brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les +lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une +âme humaine peut souffrir... + +--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression +déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des +êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il +était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de +chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en +précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose +de vert-de-gris qu'elle s'était procurée... + +Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné +à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne +répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta +TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui +lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps, +lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait +supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour +sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle +voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du +temps pour mourir!... + +[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle +était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter +ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.] + +Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la +piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus +pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie +eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha +tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et +par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de +M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à +sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa +blessure. + +Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables +de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de +peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu +commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle. +Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût +les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon, +qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées +s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la +Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la +Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun, +tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage +travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la +salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus +était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette +foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel +se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de +Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de +Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec +passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et +Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif +et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent +faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les +Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie, +_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à +l'Opéra, ce temps était déjà oublié!... + +Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle +jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de +jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique, +pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La +perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux +que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander: +c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans +nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès +qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle +jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles +qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les +avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale. + +Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait +le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était +pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais +il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le +métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que +Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_. + +Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le +serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques +Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui +demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne +pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui +indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait +pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine: +aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué +d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la +gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et +joyeux qu'on connaît peu sous une couronne.... + +[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.] + +Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne +pas devoir prolonger celle de son _compagnon_: + +--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé +ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur +raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je +viens de te dire, mon garçon?... + +Et il appuya sur ce dernier mot. + +Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin, +employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta +ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans +leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs. + +Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on +pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi. + +Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins, +parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on +peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié +les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la +voix populaire: ceci est encore un tort. + +Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce +terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à +quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore +aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui, +c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme +là -dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on +juge de ce qu'il était en 1784!... + +Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il +y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans +son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des +duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage, +elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes +sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les +Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits +de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame +d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa +dignité. + +Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle +ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats: + +--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on +relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un +âne. + +La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que +pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se +fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette +retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la +seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec +ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la +société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple +_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces +partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout +son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des +Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des +services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette +famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la +Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine +avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion +des salons de Versailles et de Paris. + +Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet +intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait +contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé, +si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un +traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe, +mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa +maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux +belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un +parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des +aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en +avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se +faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car +tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette +lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient +partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de +partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes +ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était +dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui +causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le +peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son +journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître +d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre, +qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était +souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses +intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du +salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les +ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province, +lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou +d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres. + +[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien +curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre +Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée, +étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche, +les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt. +C'est important à approfondir.] + +En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du +malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc +Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que +mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses, +tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos +industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère +de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus +qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas, +je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire +croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi, +avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par +le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la +société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon +pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur; +Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point +peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait +Madame!... + +L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit +un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne +veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux. + +L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de +Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos +oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!... + +Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France. + +Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on +a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre +_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et +faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner +de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient +plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas. +Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme +publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à +cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du +comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne, +considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte +Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître. + +--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours. +Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous +m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez +parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû +rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû +trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous +la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de +Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de +conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de +questionner un empereur?... + +--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les +coudes sur la table,_ répondit Joseph. + +Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne +m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer. + +--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous +tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la +France. + +Joseph II sourit. + +--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts! + +--Me permettez-vous encore une question?... + +--Dites... + +--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France +et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on +craint. + +--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la +chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me +connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage +pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté +l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour +réussir?... + +Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému. + +--Me permettez-vous encore une objection? + +--Parlez. + +--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une +nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la +bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit. + +--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela. +Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la +France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée, +l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave +dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable +nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur... + +--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre +sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos +amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire +mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant. + +[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.] + +--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre +nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?... + +Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité. + +--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la +Silésie... + +Joseph sourit, mais ne répondit pas. + +--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez +renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce +vrai?... + +--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que +Vienne pour les affaires de Constantinople... + +Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout +rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire +et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là . Cette +entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce +que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et +inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la +première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il +exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne +pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney, +et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer; +cela seul fait juger un homme. + +Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la +Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de +Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche, +amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la +France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut +présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce +qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur +d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes +laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette +maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa +confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce +reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à +Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château. +C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants, +ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et +furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_. + +Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui +pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société, +de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M. +le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les +différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis. + +[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de +Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut +coadjuteur.] + +--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour, +en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce +respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui +avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des +femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au +fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel +empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse! + +M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et +baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il +voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés +fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme +inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore +être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je +jugeai la France perdue. + +Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le +beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange. +Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la +comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain +dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe +(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de +Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure +fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui +l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit +signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour +que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries +extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et +fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir +l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait +d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent +pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se +trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin. +C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait +parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages +fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était +sa favorite bien-aimée. + +[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les +plus dévoués à la Reine.] + +[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez +commun dans la famille.] + +[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de +Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de +la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent +faites pour garder sa charge.] + +Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent +sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était +insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_ +était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se +reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de +sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide +également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et +frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit +d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il +passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il +trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire. + +Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur +l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite +de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture +de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement +Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée +dans les siennes, elle lui dit avec colère: + +--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que +vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis +reine de France? + +--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez +d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne +croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous. + +La Reine était visiblement offensée; le comte le vit. + +--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie +en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur +depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma +souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne +veux jamais lui déplaire. + +--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété +qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite. + +Le comte baissa les yeux, mais garda le silence. + +--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est +pas assez, je vous en supplie. + +Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait +peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se +montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en +homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que +ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie +intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était +tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison. + +--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la +Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en +voyant moi-même cet appartement... + +--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet +appartement? + +Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le +comte ne répondit pas. La Reine poursuivit: + +--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces +salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied +avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu +d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je +viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et +oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela +qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la +France!... + +Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation +violente. + +--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement... +regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il +mérite le nom d'une _petite maison_[128]. + +[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un +Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle +histoire.] + +Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se +trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de +Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la +maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais +parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent +répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans +l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait +beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille, +et la beauté de ses bras et de ses mains... + +--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins +le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais +pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le +feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement +déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine +que je suis, en pareille matière... + +La Reine pleurait!... + +--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne +sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un +serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle +était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus +m'empêcher de le lui dire. + +--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais +je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour +mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques +personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et +causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y +est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien +au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille. +Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me +donnez-vous l'absolution? + +M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il +le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire. +Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au +fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de +l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là ... + +La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait +quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les +jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas +encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son +lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller +chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait +qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle. +Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la +comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse +de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame +la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de +Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées, +le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et +le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles +que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins +souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire. + +La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne +d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore +davantage contre cette famille. + +Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une +personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était +douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté +le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent +quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils. +Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux, +les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son +sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et +attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire +une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le +Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint +une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse +d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point +de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu +commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en +survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de +Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de +Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait +capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir +continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de +Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la +donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place +de directeur-général des postes et haras de France. + +On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la +France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque, +en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu +la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac +qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques +de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser; +mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse +qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de +Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas; +quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un +jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une +chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette +n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et +belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de +Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est +que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire. + +On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac +par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent +pas... + +Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de +la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour +un concert ou pour une comédie. + +Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse, +déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour +haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac +que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la +transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir. + +On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse: +on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils +s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac +a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel +état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de +rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de +fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province, +n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune. + +J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les +avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse +et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa +belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des +places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le +reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut +être vraie et qu'il ne faut pas rejeter... + +D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien +différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit +calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même; +on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après +cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume +humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout +obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle +pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles, +les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut +lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre +qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille +Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien. + +La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème +que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité +de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était, +comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle +était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce, +aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement +redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et +vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et +qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher +sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et +_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de +lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le +moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une +garde avancée. + +[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.] + +J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante +des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même. +Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne +pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter +de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes +titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle +y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut +Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais +il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les +distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en +soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son +frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce +qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux +Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui +attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela, +pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le +Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un +côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des +individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement +pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en +France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut +n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette +opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des +voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en +l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou +plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi +fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_ +C'est vrai au moins ce que je vous dis là . + +La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y +remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles, +qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors +universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours. +Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons +de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de +Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y +perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent +un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé +chez madame de Polignac. + +Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux +enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre, +mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine, +belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle +de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son +frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère, +avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu +théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges, +voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez +madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en +Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran +remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de +Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames +d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un +souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi +et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste, +l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort +jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit +célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en +consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange +gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait. +Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à +entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de +Versailles pour aller dans un couvent... Là , plus de fêtes, plus de +spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans +son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de +madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut +y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de +Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la +laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle +fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe. + +[Note 130: Le ministre de Charles X.] + +[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de +plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau +roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère +était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un +culte dans le coeur de son fils.] + +Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le +salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la +princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait +Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait +aimé, je ne le pense pas. + +La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela +l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle +n'avait aucun succès; car on disait hautement: + +--_C'est royalement mal joué!_... + +Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal +qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait +encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela +lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage +plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah! +que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_ + +Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose +qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement +occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de +Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à +consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que +cette malheureuse princesse subissait alors. + +Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette +époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle +lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme +madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction, +à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en +pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur, +le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de +Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme +corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme +digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout +simple. + +La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde +année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer +la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure +du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est +d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M. +Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier +rapprochement, quant au sujet... + +On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille +royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du +sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de +la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut +de l'estampe!... + +Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus +réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête, +elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez +généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans +que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame +de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme +qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi +M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût +sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait +manqué... + +Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus +charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et +charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une +jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne +de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en +contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était +alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune, +élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et +d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde +et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et +l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M. +de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme +d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors; +pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les +mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât +enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des +fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu +d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le +reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher +de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait +cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était +des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant +qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant +en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie +pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur, +qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps, +se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne +fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit. + +[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.] + +«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé +le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.» + +Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula +dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était: + + Sautez par la croisée, etc. + +C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon +de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien +opposée!... + +La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais +cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son +livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce +que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la +publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant +elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite, +lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter +la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La +famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des +cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les +Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs, +proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant +quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur +les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée +parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au +neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au +point de dire lorsqu'elle était avec elle: + +_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._ + +Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne, +mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait +alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des +terres en Ukraine de l'impératrice Catherine. + +Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou +plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut +fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine, +fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette +conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil +édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui, +jusque-là , avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut +punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à +cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le +désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours +un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des +équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des +valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous +les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société +et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à +lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de +rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à +proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de +la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et +l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la +cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si +peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était +quelquefois habité que par la famille royale et le service des +princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint +plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny, +dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de +l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette +opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages +étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint +aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout +détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle +seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine +ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent +solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait: +_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la +police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne +cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud +voir les eaux et l'Autrichienne!... + + + + +SALON DE Mgr DE BEAUMONT, + +ARCHEVÊQUE DE PARIS. + + +Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires +de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus +qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus +grande, si même elle ne fut sa seule consolation. + +Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le +ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à -fait dominé par le +spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la +philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de +sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir +était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait +beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une +morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même +ces vices dans le haut clergé de France. + +Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui +semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles +fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel: +c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la +philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par +goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher +par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois +demandé. + +Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les +opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des +siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses +douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il +voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133]. + +[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.] + +Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il +commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de +son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de +France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le +choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des +hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment +illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que +le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En +tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop +favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien +autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord +par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux +lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui +passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat +utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte +ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà +attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se +conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au +dix-huitième siècle. + +Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts +cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais +vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais +le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et +surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se +ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le +trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des +fautes non plus que leur gravité. + +Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à +cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé +était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait +justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si +la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la +philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses +forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque +identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales; +il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une +partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États +généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_, +sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en +apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la +doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État. +Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de +leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle +des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les +Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et +déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les +actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses +souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en +même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et +craignent de perdre. + +C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives +alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires. +Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité +philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le +plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef +de cette phalange hérétique. + +Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des +évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir +cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de +cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse. + +Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats +administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M. +Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes +très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne, +président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit +d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable +qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif +pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à +son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait +une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan +de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame +des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un +chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi +joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés +prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses +curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait +tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du +mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de +l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement +réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un +village presque perdu au milieu d'un pays désert. + +[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le +commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien... +mais il pouvait bien plus!] + +Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint +aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un +ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant +une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste. + +--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez +beaucoup la chasse? + +--Oui, Sire. + +--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également +beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous +la permettez? vous avez tort comme eux. + +--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque: +c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés +sont d'eux-mêmes. + +À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de +Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M. +de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon +souvenir de son administration. + +M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un +homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en +même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de +Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme +M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur +et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors +archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M. +l'archevêque de Narbonne. + +Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti +contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité +respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup +d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on +n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du +clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était +désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres +exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un +homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne +sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti +de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement +que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de +l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande +vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il +parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en +ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église, +sorties des presses du Louvre. + +Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus +dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était +si craintive et la minorité si audacieuse... + +L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais +sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça +un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de +Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs +simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en +donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti +religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et +le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que +la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de +Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré +seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait +au poëte, frère du prélat. + +[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et +président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur +réunion.] + +Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris, +celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut, +quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de +Pompignan lui en fit des reproches. + +--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour +en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa +colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!... + +--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant +besoin de sa miséricorde. + +--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en +s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses +habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses +traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui +devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave, +comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la +pensée ni dans la parole. + +--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de +Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur, +répondez-moi! + +--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!... + +Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se +rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait +dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés +sur M. de Pompignan. + +--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il +faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre... +pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force +de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les +supporter. + +--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son +sein que l'Église compte ses ennemis! + +--Que voulez-vous dire? + +--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a +peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit +de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs +parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne +voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et +quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie +royale[136]! + +[Note 136: Exact.] + +Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque. + +--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint +Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont, +accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme +souffraient en même temps... + +--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de +Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur +de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en +pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande... +qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines. + +--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc +commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?... + +Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec +ferveur. + +--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de +Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la +ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous +courrons par ces coupables voies! + +--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il +faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais +indifférente. + +Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y +avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de +je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique, +et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le +cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église +gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même +majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de +Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs... +toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé +par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre +des nominations contraires à celles de M. de Boyer. + +--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des +remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé, +c'est le moment. + +--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui +désignerons-nous?... + +--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux +ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M. +Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!... + +L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment +composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette +cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!... +Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous? + +M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression +si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce +qui était dans l'appartement fut touché. + +--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole +de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le +coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa +main?... + +--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous +doit son assistance!... + +--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de +Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette +démarche difficile? + +--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer. + +[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque +de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait +souvent.] + +--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton +d'aigreur M. de Beaumont... + +--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez +pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre +comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre +députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien +dans l'Église... + +Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris +pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par +tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun +ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était +loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi. + +J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la +partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la +minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec +empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de +T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en +ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs +et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus +curieux, c'est que le président de la députation fut le président du +bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de +Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui +déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui +mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion +au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une +puissance plus forte que l'enfer. + +La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes... +Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et +ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se +sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de +M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de +nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se +séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui +déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute +M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les +augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était +bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il +fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour +qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé +Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui +ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de +l'esprit[138]. + +[Note 138: Surtout de l'esprit.] + +Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur +l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de +la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il +dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_ +qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750, +première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit +public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin, +concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des +sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du +christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne +pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_... + +[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.] + +M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait +de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance +était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait +hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de +l'Église affligée. + +M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!... +lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais +comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance; +c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église +souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans +l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand +l'impiété est au coeur. + +Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de +P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée +du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi +les supplications du clergé de France. + +Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...: +c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de +ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant +faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la +première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce +n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est +contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance +qui fit révoquer l'édit de Nantes... + +«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous +avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion +_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples, +forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et +faire la cène!... etc., etc. + +«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand +encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et +toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA +FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA +TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les +fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la +religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr, +le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien. + +[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque +chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec +l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la +même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un +suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.] + +«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses +systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la +facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les +catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans +les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des +maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où +Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États +toute espèce de désordre... etc. + +«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse, +cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années +à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de +toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage +et les principes de l'irréligion[141]... + +[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de +Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de +son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient +nombreux.] + +«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte +cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération +future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion +sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]... +Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la +misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et +vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les +excès les plus atroces et les passions les plus viles!...» + +[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de +Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute +croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M. +Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver... +Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les +dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et +haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M. +Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il +n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.] + +J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai +données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque +de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de +T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées +qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des +empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation +comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes +vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de +bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait +s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été +par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune +encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et +l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille +livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait +presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle +peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces +mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme..., +reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par +suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent +là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme +le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le +mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien +n'empêche ni la blessure ni la cicatrice. + +«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est +L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc. + +«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent +nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT +CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par +faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;... +aujourd'hui on est vicieux par système. + +«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion..... +D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?» + + * * * * * + +Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même: + +«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la +religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous +la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons +inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit +exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des +places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que +les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus +confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout +blâme...» + +On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été +obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le +même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des +préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé +Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant +l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en +rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les +décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La +flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant +le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal +immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir +aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était +plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé... +tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent +au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage +maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?... +est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle +jamais!... + +La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez +remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il +comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple, +_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins. + +La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M. +de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction. +Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis +de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble, +et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi +répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le +clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux +protestants était faux... + +Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au +ministère!...... + +Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à -dire si les +deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants, +les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette +époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société +de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite, +mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois +gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans +le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa +société était toute différente du reste de la société de Versailles: +c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant +l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société +étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes +se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute +puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur +le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel +ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine +eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce +qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce +que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé, +fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de +Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce +parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause +sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des +ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction +était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de +Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction +profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des +intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis +vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des +effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences. +Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser +la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les +mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie +méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit +faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on +peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard. + +[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la +Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.] + +[Note 144: M. le duc de Nivernais.] + +Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles +des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de +Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti +religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de +Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis +XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence +royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau, +archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des +affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les +fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et +se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses +égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens, +Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien +et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de +Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste, +mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de +Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens. + +M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les +attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais +bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que +son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme +protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son +crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du +courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société, +toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et +la guerre fut continuée avec acharnement. + +L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des +causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la +Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du +clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des +causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève, +était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs. + +Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un +marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de +M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la +manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des +bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse +et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque +d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y +eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions. + +«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez +accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son +palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai +vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au +spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute +chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse +concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant +son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai, +que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont +vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_ + +«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne +croient plus!...»_ + +Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!... + +M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il +prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable +apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement +avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien +violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi +que ce soit, les larmes ne remédient à rien. + +La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus +terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de +Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince +de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans +l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne +et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant +au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses +relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au +diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le +questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et +cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit +rêver!... + +C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du +collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je +possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois +être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro +est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais +de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne +savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro +n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir. + +Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille +obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme +celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout... +Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces +notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi, +les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et +que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas +connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne +puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation +fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans +parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes +et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos +académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde +instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de +l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec +lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance +suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être +sur la nature duquel je ne puis prononcer.» + +Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait +d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce +qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont +positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé +des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie +des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui +venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en +guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de +l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la +femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla +partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan +peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot: +Cagliostro est un homme extraordinaire. + +En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe +solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on, +avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des +plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours +en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût +langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une +ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était +fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien +entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit. + +La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son +regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement, +et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le +comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien +le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à +Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or; +une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son +passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla +à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de +Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un +fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces +recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme +délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux +malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or +sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les +plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de +Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme +allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et +était ambitieux... + +--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit +l'homme étonnant. + +Le cardinal fut au moment de se prosterner. + +On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le +cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la +comtesse de Lamothe. + +--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont, +dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui +expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose, +vraiment! + +[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de +Félicie_, et très-vraie.] + +Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il +savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le +ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement +malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait +mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et +jamais elle ne l'oublia. + +Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix +dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels +moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait. + +Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier +de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir +au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il. + +Bohmer remporta le collier. + +Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête +chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute +classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes +réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_: +elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun. +Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il +demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de +Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et +reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement +devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer +alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine, +confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette +affaire au Roi. + +[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père +de madame Campan ou son mari.] + +Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal +arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est +arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve +Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi. + +LE ROI. + +M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer? + +LE CARDINAL. + +Oui, sire. + +LE ROI. + +Qu'en avez-vous fait? + +LE CARDINAL. + +Sire... + +LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal. + +Qu'en avez-vous fait, monsieur?... + +LE CARDINAL. + +Je croyais que la Reine les avait. + +LE ROI. + +Qui vous avait chargé de cette commission? + +LE CARDINAL. + +Une dame de condition. + +LE ROI, d'une voix forte. + +Son nom, monsieur. + +LE CARDINAL. + +Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la +Reine par laquelle Sa Majesté... + +LA REINE, en l'interrompant. + +Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas +adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule +ligne? + +LE CARDINAL. + +Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé. + +LE ROI, lui montrant une lettre. + +Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le +cardinal?... + +LE CARDINAL, la parcourant en tremblant. + +Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est +signé... + +LE ROI. + +Il l'est, monsieur... + +LE CARDINAL. + +Alors elle est vraie... + +LE ROI, très-ému. + +Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres +signées de cette manière? + +Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la +Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de +France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un +rêve!... + +Grand Dieu, est-il possible!... + +LE ROI. + +Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que +vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous +qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de +plus. + +LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table. + +Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi. + +LE ROI. + +Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez +dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier... +écrivez. + +Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un +quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et +tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et +inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la +Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse +M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil. + +Et il congédia le cardinal. + +Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de +Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille, +sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en +allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son +passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri. + +Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de +Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute +l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant +des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue +Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour +aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense +empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté, +il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri +IV. + +Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je +n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des +lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui +respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien +imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la +malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de +l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine, +lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un +animal informe; au-dessous était écrit: + +«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de +l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des +savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit +amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin +prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui +surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier, +deux boucs et plusieurs sangliers.» + +Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être +fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la +Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas +toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à +Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins +des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement +qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme +employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette +femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses +nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans +de Bondy et des environs. + +[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout +le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette +victime, c'était la Reine!...] + +Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec +la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai +seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine, +qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son +ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il +avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui +avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle +lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait +conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés +qui menaient chez la Reine, et là , elle le faisait attendre une ou +deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors +du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose +qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au +cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus +de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le +cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!... + +Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier +coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui +s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire. + +Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette +époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas +mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière +quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa +colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il +abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui +alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en +priant pour le salut du cardinal... + +--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés +aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de +nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!... + +Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé +y était ainsi appelé: + +L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui +de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de +Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.-- + +Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a +seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire +du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un +pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de +Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute +fausses comme les autres; mais elles étaient là , et la haine aussi. +Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait +_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas +fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla +jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle, +comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son +ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque +jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre +le bien pour l'injure. + +[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis +certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de +madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez +près pour cela.] + + + + +SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN. + + +Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais +passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître +les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société +brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que +les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté +satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas +encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du +mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que +nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?... + +Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de +Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui +avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et +qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids, +ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des +pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins +considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons +connu, mais nous en connaissons encore. + +La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et +disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu +pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage +très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait +toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller +n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son +ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en +désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs +surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les +connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était +reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles +gaucheries... + +[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661, +Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce +nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle +mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse +fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la +riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a +passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des +Matignons, ducs de Valentinois...] + +[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.] + +--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les +fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier +la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de +travers, même de plaire. + +C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin +dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle: + +--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la +fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche +comme une rose... mais comme de la viande de boucherie... + +Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de +girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient +allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle +ressemblait à un lustre. + +Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de +Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées; +mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière: +c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne +pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait +jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère +fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient +excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de +ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la +duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus +de bal, mais des _soupers masqués_... + +Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son +_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu +plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient +d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y +avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par +une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la +manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait +pas croire qu'on se moquât d'elle. + +Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus +élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et +puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les +plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux. + +C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que +Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus +belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort +reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort +émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de +la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec +une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la +bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le +roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son +aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que +son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire, +car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le +bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui +racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes, +lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et +le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus +s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin. + +[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité, +comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette +époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au +roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées +les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en +avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier. +Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa +robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en +pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa +toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de +pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat +très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans +cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds +très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et +comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs +tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son +arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut +impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher +les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds, +au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été +écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture, +on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on +peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des +diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la +_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque; +mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut +madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant +perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on, +de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me +parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas +facilement.] + +[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.] + +Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse +de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas: +elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant +malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle +sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait. + +Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des +jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine, +elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait +ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet. + +Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de +Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne +l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était +polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême +bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la +maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152], +madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le +comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait +_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et +pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de +l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données +au roi de Danemark. + +[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans +(Montesson).] + +[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.] + +[Note 154: Frère du duc de Coigny.] + +[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.] + +--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame +de Mazarin. + +--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un +concert, des proverbes, et ma fête... + +Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui +apparut comme un spectre... + +--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal +tourné... quelle idée vous avez eue là aussi! + +--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de +Luxembourg qui me l'avez conseillée!... + +MADAME DE CAMBIS. + +Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse. + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Je vous assure que c'est vous. + +LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement. + +La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous +ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans +un pré... et quel salon surtout! + +Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées +dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au +parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée... +quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion +moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée. + +La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et +madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre +idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête +villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui +pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était +au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes; +elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et +bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les +frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou +et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en +attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en +bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger +devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la +musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand +salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné, +comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau +devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on +alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain +savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on +le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine +eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de +cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que +les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne +purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de +la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne +demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les +moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand +bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première +porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de +feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le +grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces, +habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se +trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais +surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés, +rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le +bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle +il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en +voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait +cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de +toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre, +étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été +terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets +de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse, +on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à +s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis +_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi +la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de +nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là , une +sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile, +on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable +fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut +mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur +tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de +l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de +Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à +madame de Mazarin. + +[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout +ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.] + +--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi +madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau +dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze. + +LE CHEVALIER DE JAUCOURT. + +Non, non, un bal!... un bal.... + +LE COMTE DE COIGNY. + +Mais il ne danse pas. + +LE CHEVALIER DE JAUCOURT. + +Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui. + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la +comédie quelque part? + +LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. + +Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?... + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de +mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un +compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non, +non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela. + +MADAME DE CAMBIS. + +Qui donc? + +LA DUCHESSE, en souriant. + +C'est mon secret... + +MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale. + +Devinez-vous? + +LA MARÉCHALE, sur le même ton. + +Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main; +laissons-la faire et nous rirons bien_... + +M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale. + +Savez-vous que vous n'êtes pas bonne? + +LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant. + +C'est une malice. + +M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en +chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours +conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans +une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup... + +Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de +méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc +qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur +toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère +et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or +broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était +fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et +distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de +tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette +époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle +mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme +elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne +s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle. + +Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun +inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était +bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne +ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais +sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand +joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi +de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini +par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans +aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et +vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que +beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à +entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle +maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette +maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus +remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV. +Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats; +le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui +réussissait comme les autres[157]... + +[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la +Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être +bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment +mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique +de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en +mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis +exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a +jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon +cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière +s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du +dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison +de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était +souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable +régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le +fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux +et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le +sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de +gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus +malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand +partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à +système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a +fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie +séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.] + +La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de +conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de +la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle +se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que +tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout +l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse +avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents +les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter +devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce +moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque +année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec +de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin +étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur +connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et +le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de +parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de +fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive +avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien +long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses +salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et +de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint +avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui, +et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du +concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de +l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique +salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches +baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait +l'enchantement. + +Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet +que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé +et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il +ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été +entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux +yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi +que ce fût!... + +--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes +de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à +l'heure... patience... patience!... + +Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à +Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne +la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante +salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et +d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de +prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé +à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la +duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient +les seules qui ne paraissaient pas satisfaites. + +--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!... + +Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de +Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord +de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop +Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là +il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on +tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était +un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas +toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque +stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que +bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu +un son et surtout formé un accord. + +Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française; +il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi +de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût +né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était +là , la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour +son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se +brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas... + +Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa +_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de +Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux: +cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité +mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons +maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma +que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le +grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin +et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de +ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le +mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût +été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à +elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer... + +[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom +d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin +a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie. +Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_, +_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là , chez nous, on a bien +vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur +le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux +chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande +partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux +Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.] + +Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et +pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_: +il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du +monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des +informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin +ni la pièce... + +Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre, +que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_ +le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à +recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais, +des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus +exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait +devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la +bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement +poli: qu'on juge des révérences!... + +Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là , +il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses +_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule +à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark +se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air +presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on +s'y habitue si bien!... + +[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou +quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et +d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait +entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans +toutes les comédies de société.] + +La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien, +et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle +se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une +physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est +que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était +une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes +qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles: +ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de +plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de +Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce +jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait +être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort +habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le +jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle +aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la +maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160], +l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là +aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de +Mazarin les connaissait!... + +[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle +était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle +était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui +prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.] + +Mais la chose prit un caractère tout-à -fait comique à mesure que le +Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes, +les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait +autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en +son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il +jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du +public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive, +que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et +répétant d'un ton pénétré: + +--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!... +vraiment... je ne sais comment m'exprimer!... + +Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien; +mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait +Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans +d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi +qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de +la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se +donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse +_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et +rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle +aimait à être malheureuse. + +Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce +malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux; +mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut +de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était +pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand +ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le +voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse +de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se +tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui +étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne, +il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de +la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et +accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de +Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme +disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit +que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut +pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au +remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit +avec une inflexion de voix qui devait le tromper: + +--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de +quoi... + +Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour: + +--Que vous êtes bonne! + +--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit. + + + + +LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET. + + +Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu +plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux +cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui +figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de +tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge +très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai +beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même, +madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La +Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et +toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont +particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais +dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que +fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur... +Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition +laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à +parler. + +L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait +avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait +un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des +femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin, +madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez +l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans +elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque +point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin. +Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent +la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie. +Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera +rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable... +Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans +des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner +par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé +avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne +pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes +dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une +dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en +criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne +délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de +beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde. + +L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes +peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et +de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes +de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les +Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé +Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes +opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui +faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris: +«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout +pour ceux si variés de la société intime.» + +L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et +recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse +contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait +plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des +Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau +jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une +des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris. + +C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite +d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante +musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que +lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez +Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le +front: + +--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et +avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son! + +--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel... +Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants +faits pour le Ciel... + +--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en +colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France! +Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?... + +Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être +comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien +admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait +ombrage. + +Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient +ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de +Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait +pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer. +Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit +sans affectation: + +--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de +Didon? + +--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante. + +On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de +l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient +beaux... + +--Celui de Didon à Énée: + + Ah! que je fus bien inspirée + Quand je vous reçus dans ma cour! + +Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet +sur Piccini. + +--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!... +non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._ + +Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise +voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de +Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui. + +--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un +regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de +l'âme... + +--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille... +et pensant ensuite à autre chose... + +--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que..... + +Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal, +monsieur le marquis!... je chante très-mal!... + +La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine +avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en +tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans +les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine +avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant +une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent +que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de +Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de +Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_... + +[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et +surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était +vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il +était très-bon.] + +Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté +d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et +pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement +été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté. + +--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut +vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous +aviez été dans la chambre. + +--Ah! ah!... + +Et Piccini ouvrit de grands yeux. + +--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck! + +--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher +maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air +de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de +Fersen. + +--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est +pas _tout_ à votre grand opéra!... + +--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est +certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non +plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de +Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces +messieurs... + +Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille, +devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini +eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de +Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la +cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice +de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce +qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était +l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la +lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la +délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée, +faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et +dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où +il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et +tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant +tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel +et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les +spectateurs rirent avec lui. + +--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se +promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de +femme. + +--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre +belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de +Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai. + +--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le +chevalier Gluck parle allemand!... + +--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de +Chastellux... je vous le demande à vous-même... + +Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des +apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda +d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait +répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il +se contenta de sourire en disant: + +--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la +seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de +Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour +Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par +le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la +Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur +lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même +admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à +dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de +l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais +j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de +Chastellux... + +[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux, +était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme +supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait +de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il +faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de +madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il +avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui +formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il +était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement +aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des +calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une +trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui +l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant +l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait +quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il +épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame +la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement +aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et +comme amie.] + +Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu +pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet, +Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et +l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir +sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus +cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne +comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une +louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et +l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus +de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa +correspondance littéraire (1789): + +«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien +nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et +dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a +eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans +Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La +musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN +DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la +mode, Nephté a réussi.» + +La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La +Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi +conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur +qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle +ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et +malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle +de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait +d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme +n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de +Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête +duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes +pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini +aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la +médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!... + +Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en +France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles +ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et +grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les +troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris +en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste +composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le +bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit +après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des +deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez +follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La +société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les +disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait +beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux +partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force. +L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était +presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de +l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien. + +Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant +ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de +Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des +airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au +moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il +sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait +devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au +feu. + +--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de +plusieurs semaines? + +--Que m'importe? dit Gluck... + +--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?... + +--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet. + +--Et s'il réussit? + +--Je le referai.-- + +Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui +avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne +l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir +pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans +le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que +Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini +fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut +Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement +que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure +aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa +d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela, +lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce +qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer +l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais, +en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici +que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde +et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne +prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui +arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en +bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et +lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent, +parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai +nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud, +auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce +fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et +d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de +l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le +voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les +mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et +dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses +ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de +Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans +cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui +souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants... +Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et +surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction +était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout +le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un +portrait fidèle. + +[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de +Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.] + +À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet, +les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez, +me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient +devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait +chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air +ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce, +naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur +_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait +méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la +question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux. +Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que +rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement +et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut +pénible. + +J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à +quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et +d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui +apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa +vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son +intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement +excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour +presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il +mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des +autres. + +L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur +de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame +Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable, +et Marmontel avait su l'apprécier. + +Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet, +il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose. +L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du +temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de +sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de +Lyon pour parvenir auprès de lui. + +Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un +jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M. +Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations +avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire +ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques +moments après. + +[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné +de quatorze enfants.] + +En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa +taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et +cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans +appui. + +Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme. +C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles, +ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient +caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme +une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit +Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était +décente, il était en noir et convenablement vêtu. + +Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune +homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une +admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les +différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se +trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient +relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces +in-folios précieux qu'il dévorait en apparence. + +En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit +légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre +une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était +évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui +faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin, +dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet: + +--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un +intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux.... + +Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin, +une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il +cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau: + +--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre +sera restée avec _Cha_.... + +Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui +demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il +se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se +lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans +l'antichambre pour y chercher sa lettre. + +Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui +recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M. +Morellet: + +«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je +vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami +de votre père.» + +Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique +dans le pauvre garçon! + +Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse +continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de +l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au +ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse... +Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit: + +--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!... + +L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette +étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile. + +M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités +véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à +l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M. +Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu +depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses +coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres, +et dit à Morellet: + +--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur, +c'est-à -dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi... + +Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que +ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien; +et puis il poursuivit: + +--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet +patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur? + +--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro +cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait... + +--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me +soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!... + +Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de +Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un +moment, puis il leur dit: + +--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma +famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une +tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de +gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques +instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter. + +M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le +Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa +longue taille l'avait frappé. + +--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé. + +Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse +rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre +d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours, +lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais +très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit. + +C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux, +celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était +particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le +devenir de Marmontel, qui était là , à côté de Piccini, disposé à +railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne +s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!... + +Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit, +le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame +Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il +l'appelait, Narcisse se sentit défaillir... + +--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!... + +--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui +riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit +noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que +le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de +lui... Enfin, il prit tout-à -coup son parti... jeta un regard rapide +autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix: + +--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers... + +À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si +bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que +l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été +impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité +générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et +fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et +si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le +Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc! +tragédie en cinq actes et en vers_. + +--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel. + +--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez +comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si +vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre. + +--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!... + +--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la +glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour +sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un +calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et +le dénouement _à la glace_, je le répète. + +[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.] + +--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!... + +Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse +fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit +tout-à -coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une +sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient, +comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé +Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à +lire... + +--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la +pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison. + +--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse; +ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas? + +Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant +l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut +dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin +qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet +horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait +de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un +sujet des plus tristes. + +Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires +étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par +la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main +convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet: + +--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez +faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez +vous...; quant à moi, je... + +Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien +ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors +de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir, +et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des +glaciers_ était _Velouti_[166]. + +[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci +allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au +coin du boulevard.] + +En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette +expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre +lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste +fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et +_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire +caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence +complète de cour et d'affection. + +Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie +vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet, +avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître +une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand +le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu +puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait +toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées +par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient +leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la +religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas! +il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux, +fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet +fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable +espérance. + +Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je +causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne +touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une +causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de +Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver +alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza, +lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à +faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti +qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes +fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir, +chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à +l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus +charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait +une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque +souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la +seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des +talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de +Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de +n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et +l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des +histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait +rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts +comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions +dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui, +on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme +aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui, +après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le +pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167]; +et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était +au moins à demi-voix. + +[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune, +de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout +mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT, +même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de +l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses +extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans +voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où +l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens +perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de +nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force +pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait +oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je +comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à -coup +cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit +plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son +amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain +qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu +tout-à -coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour +elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et +l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit +qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai +ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa +violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la +résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a +toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle +aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une +teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de +l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est +adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne +d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc +le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette +femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au +contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.] + +Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une +impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait +de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à +former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des +gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et +de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait +ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet, +Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme +Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer, +avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le +regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il +me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma +pensée: + +--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas? + +--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je +croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte +philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à +promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a +fait tant de mal. + +L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant: + +--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux +causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme +instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous +qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que +mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le +résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur, +laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces +mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!... + +Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante. + +--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me +raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour... + +--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne +joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter +secours si j'oubliais quelque chose. + +Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant +petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages... +Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son +histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit +comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et +doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le +bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et +nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de +félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une +secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment, +après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la +foudre à l'âge de soixante-dix ans!... + +[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et +ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant +de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.] + +--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les +formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer +toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!... +J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un +vieillard!... un isolement entier!... + +Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien +souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits. + +--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se +trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_! +C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par +ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il +me fit frémir aussi. + +Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré +dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à +la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en +avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa +chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son +appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au +lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire... +livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... +À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement +où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui +connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en +suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!... + +--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations. +Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était +plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles; +c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais +seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour +de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était +horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur +quoi?... quel était le sujet de mes travaux?... + +Il tremblait... + +J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la +terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs +victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le +moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste +patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!... + +[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela +m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai +pas perdu un mot.] + +Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de +prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange... + +--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une +boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et +d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au +charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates +que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût +toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils +pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire +payer la vie de son père!... + +Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement. +Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait +au plus haut degré... + +--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé +vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé +au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la +République française, une et indivisible_. + +[Note 170: Juillet 1794.] + +--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor... +Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en +détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La +seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que +de bons avis. + +Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse +respectueuse. + +--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai +dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même... +J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé +me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu +franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes +penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez +publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une +de ses pages. + +L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être! +dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font +beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux +vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9 +thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli +toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là +que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation +de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien +chère amie, je vous le proteste. + +[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le +sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce +que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie +nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun +doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet. +Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction +pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet +horrible sujet.] + +--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour +lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées +par vous! + +--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que +sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit +mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de +méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot +comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite +pièce de votre horrible drame. + +C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et +écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre +l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se +rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu +au point de ne plus oser sortir! + +Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine +qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir +que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir +le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée +où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment +où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle +journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées... +Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris +affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque +grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du +chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer +à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que +le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord +que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent +devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à +ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots +découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards... +Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17 +germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les +malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette +pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le +troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au +peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu +l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au +moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et +mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu +puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!... + +Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé +Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès +n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout +ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à -coup de +parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local +de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et +qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel +il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La +maison était immense, et la description qu'il faisait de son +isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres +solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les +quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée +par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des +alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet, +et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le +danger avait fui. + +La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison +s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans +sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le +terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré +sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune +homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements, +de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le +carreau, et souvent blessé par sa propre main!... + +[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune. +Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa +forte charpente.] + +Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre +une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il +avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un +être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois +ses accès se calmèrent. + +Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes +de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre +deux jours de son repos et même de sa vie! + +Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il +était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué, +cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement... +Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme +du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un +papier qu'on avait apporté pour lui: c'était _une invitation de se +rendre à sa section pour affaire qui le concernait_. + +En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris +si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de +malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait +par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le +temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section, +tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce +qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du +courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en +en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin +d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était +arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui. + +Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite: +aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y +avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet +connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et +fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se +fit connaître. Alors le président lui dit: + +--Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité +te le permet. + +--Comment te nommes-tu?--André Morellet.--Où es-tu né?--À Lyon. + +Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et le +président répéta sa question: «Où es-tu né?...--Je vous l'ai dit, à +Lyon.--_À Commune-Affranchie_[173] dit le président d'une voix +tonnante...--L'abbé s'empressa de répondre: _À Commune-Affranchie_.--De +quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton état enfin?--Je suis +homme de lettres.» Les membres du comité se regardèrent; il était +évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était qu'un homme de lettres: +aussi le président, pour arriver à son but, lui demanda de nouveau de +quoi il vivait. + +[Note 173: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.] + +Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait +heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui +avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur +trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre: + +RÉCOMPENSE NATIONALE. + +Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes +de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux +philosophes! + +Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du +comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là .--Maintenant +l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je +ne me rappelle plus, le président dit à Morellet: + +--Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste +depuis?... + +Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une +expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente +osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il +prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait +jamais, et n'était pas né plaisant. + +--Où étais-tu le jour de la mort du tyran?--À Paris.--Ah! _et où +cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu +mens.--J'avais un prieuré à Thimer, près de Châteauneuf, mais pas de +maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieuré! Et qui te l'avait +donné?--M. Turgot.--Oh! c'était un bon citoyen!... qui aimait le +peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon enfant, dit le président à +l'abbé Morellet; le comité est content de toi; tu peux te retirer +_sans remords_... + +Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne +s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment; +mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer. + +Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à +verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des +membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri +du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour +obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est +très-curieux pour l'histoire de cette époque. + +La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée _Gattrey_, logeait, en +1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le +jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre, +et sachant qu'il était seul et propriétaire de la maison, elle fit +des démarches pour entrer à son service, ou du moins être femme de +peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour +elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait entendue pérorer dans +une petite cour attenant au jardin, et ses discours étaient ceux d'une +furie et d'une mégère, non-seulement comme femme du peuple bavarde et +méchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de +l'abbé avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il +est des choses impossibles. Cette femme, poussée par le refus de +l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose qui était facile à cette +époque. Elle quitta la section des Champs-Élysées, pour aller à celle +de l'Observatoire. Là , parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_ +qui entouraient l'échafaud pour ajouter une douleur à celles qui +abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la république à +sa manière, en dénonçant et faisant périr _un aristocrate_. Par la +même raison qui faisait entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle +entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses +souvenirs, arrangea des mots, en dérangea d'autres, inventa et forma +enfin une accusation très-suffisante pour faire aller à la guillotine +le pauvre Morellet, s'il eût été dans une plus méchante section. Il +est merveilleux de voir comment la vie d'une famille était alors à la +merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en +rapportant qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle +avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son +importance, comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé, +malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une +maison solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses +maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors +exerçaient un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres +jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et +distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement +habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas. + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)<br /> +Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 1, 2012 [eBook #39331]<br /> +[Most recently updated: June 22, 2021]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***</div> + +<h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br/> +<span class="small">DES</span><br/> + SALONS DE PARIS</h1> + +<p class="center" style="line-height: 1.5em;">TABLEAUX ET PORTRAITS<br/> + DU GRAND MONDE,<br/> +<span class="smaller">SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,<br/> + LA RESTAURATION,<br/> + ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I<sup>er</sup>.</span></p> + +<p class="center"><span class="small">par</span><br/> + LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.</p> + +<p class="center p2">TOME PREMIER.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="150" height="175" alt="Enseigne de l'éditeur." /> +</div> + +<p class="p2 center smaller">À PARIS<br/> + CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE<br/> +<span class="smaller">DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,<br/> + PLACE DU PALAIS-ROYAL.<br/> + M DCCC XXXVII.</span></p> + +<h2>TABLE<br/> +<span class="smaller">DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.</span></h2> + +<div class="toc"> +<ul> +<li> <span class="ralign10">Pages.</span></li> + +<li><span class="smcap">Introduction</span> +<span class="ralign10"><a href="#page3">3</a></span></li> + +<li>Salon de madame Necker +<span class="ralign10"><a href="#page83">83</a></span></li> + +<li>Salon de madame de Polignac +<span class="ralign10"><a href="#page215">215</a></span></li> + +<li>Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de + Paris +<span class="ralign10"><a href="#page291">291</a></span></li> + +<li>Salon de madame la duchesse de Mazarin +<span class="ralign10"><a href="#page335">335</a></span></li> + +<li>Les Matinées de l'abbé Morellet +<span class="ralign10"><a href="#page361">361</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p2 center small">Paris.—Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, N<sup>o</sup> 12.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="250" height="136" alt="Une masure." /> +</div> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> INTRODUCTION.</h2> + +<p>C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la +France, que l'<i>Histoire des salons de Paris</i>. Depuis une certaine +époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et +surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si +longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la +société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au +règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du +trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et +des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la +sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand +seigneur, <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le +duc de Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs +châteaux, étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de +tous ces grands noms autour du trône lui donna plus que de la +sécurité, il en doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut +porté à la noblesse: elle n'eut plus dès-lors de ces grandes +entreprises à conduire, qui mettaient en péril à la fois la tête des +conspirateurs et le sort de l'État. Richelieu, avec cette justesse de +coup d'œil qui lui fit voir le mal sous toutes ses faces, le +conjura en appelant la noblesse au Louvre; mais il ne put l'empêcher +de conserver ce qui était inhérent à sa nature, toujours portée à +l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi que, même sous le ministère de +Richelieu, on conspirait dans Paris chez les femmes de haute +importance, telles que la princesse Palatine, madame de Chevreuse, +madame de Longueville, et une foule de femmes toutes-puissantes par +leur position dans le monde, leur esprit ou leur beauté... Avides de +pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt qu'elles le comprirent, +le moyen que le cardinal lui-même leur avait laissé. Elles régnaient +avant dans une ville éloignée, un château-fort habité par des hommes +dont le meilleur et le plus agréable <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> n'était souvent qu'un +mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris, de ce lieu +qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par tout le +prestige de <i>la Société Parisienne</i>, de cette société qui si longtemps +donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons parfaitement +nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme. Ce fut alors +dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une reine +donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les Mémoires du +cardinal de Retz, dans ce <i>livre-modèle</i>, qu'on peut reconnaître cette +vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez l'abbé de Gondy +lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le dans les détours +qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir jusqu'à la duchesse, +lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Vous le rencontrez +ensuite dans les salons à peine organisés, avec M. de Beaufort, M. le +duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous êtes admis aux secrets +importants de l'époque.... Le salon de madame de Longueville, celui de +Mademoiselle, de madame de Lafayette, <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> deviennent comme des +clubs à une époque révolutionnaire. Gaston, mannequin de l'abbé de +Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la Cour elle-même n'est +plus qu'un instrument.</p> + +<p>Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait +amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et +devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus +tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries +littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira +sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les nœuds de +ruban bleu<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de +Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en +même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la +politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi, +uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple +de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le +théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais +comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de +Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la +Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> elle-même +s'introduisit dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des +poisons fut instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre +ardente les premiers noms de France<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> + +<p>Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le +temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du +pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme, +dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la +princesse Palatine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, ou par toute autre unie par le cœur ou par +l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui, +madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de +Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À +mesure que le temps s'écoulait, cette société <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> élargissait sa +base, et prenait une attitude plus imposante et plus formidable. +L'hôtel de Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de +Sévigné était redouté de ceux qu'on y jugeait.</p> + +<p>La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de +Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines, +par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible +ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour +d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce +qu'on nommait <i>la Société</i>, et ce dont on a complètement perdu le +souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes +les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant +quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs, +les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne +songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au +travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout +le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie +amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était +Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule +aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Si on +faisait un <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> poëme, c'était <i>l'art d'aimer</i>!... et d'autres +platitudes semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de +transition, et cette époque était le triomphe philosophique... Mais +encore dans cette nouvelle régénération, bien que les travaux de +plusieurs siècles eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce +baptême de lumière, il dut subir l'influence de l'esprit du moment. +L'institution des Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, +car avant lui, l'instruction publique se composait d'études +scolastiques. L'établissement des Académies fut une époque lumineuse +dans l'histoire de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des +beaux-arts... Le dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la +monarchie française; et ce fut dans les sociétés intimes, les salons +les plus renommés par l'esprit de celle qui les présidait, que se +formèrent de beaux esprits et que de beaux génies donnaient leur +première lumière.</p> + +<p>À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses +furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait +donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques +années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une +épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé: +les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps +agréables, les bals, les comédies <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> de société surtout, +devinrent les amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On +trouvait dans ces distractions tout ce que l'amour pouvait donner de +ses joies; on les demandait à ces réunions que nous avons nommées +<i>Société</i>, et qui formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si +longtemps de suivre comme modèle.</p> + +<p>Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus +intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le <i>beau +monde</i>. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier +effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La +poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut +l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se +mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la +noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une +association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science +abstraite ne se plaise guère dans les palais.</p> + +<p>On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le +<span class="smcap">XVII</span><sup>me</sup> et le <span class="smcap">XVIII</span><sup>me</sup>): c'est que la littérature n'a eu aucune +influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance +du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les +grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la +<span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité +serait demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que +des ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres, +sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que +si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de +J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably, +Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son +caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses +nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces +opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa +vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence +rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première +les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu +sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de +madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de +Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant +de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens +de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est +remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus +encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> +royal et l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la +duchesse Jules de Polignac pour y souper <i>sans cérémonie</i>, et y faire +de la musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une +personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la +duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société. +Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été +d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des +salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient +à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les +attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui +ont combattu dans cette arène mémorable!..</p> + +<p>Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de +rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai +d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre +des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à +mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il +faut la prendre pour règle.</p> + +<p>Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut +celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans +les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de +Louis XV.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, +était toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes +philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques; +la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque +l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes, +il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles +d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent +aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante +parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans +quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même <i>que, +lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous +qu'il ne croyait pas</i>. Je crois donc avec raison que la philosophie a +amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.</p> + +<p>Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à +Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et +qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres +confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la +plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe +asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de +contentement que dans une <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> halle ouverte à tous les vents. Les +hommes les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du +Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic, +madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la +duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la +plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du +monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la +foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou +chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des +explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard +leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le +temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.</p> + +<p>Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on +professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame +Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit +comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense +des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées +libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé, +et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons +étaient aussi <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> une arène où combattaient les philosophes et +les économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et +le fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des +engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions +étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était <i>lui</i>, c'était la +<i>nature</i> qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants +approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les +écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les +commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit +fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination +délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées +fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il? +une dégénération complète, une corruption de mœurs qui tendait à la +chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de <i>chanter</i> une +pareille époque! Alors, on s'attacha à <i>connaître</i> et à faire +<i>connaître</i> l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne +philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV +n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout +un siècle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>! et que celui de <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Louis XV n'ait donné des poëtes +qui méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième +siècle a été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la +vérité: après Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la +France ne la remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait +de poétique que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, +Bailly, Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance +nationale...</p> + +<p>Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs +travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont +l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les +Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et +tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi +nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine +des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et +dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!.. +jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une +voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour +exciter ou éprouver des <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> sensations inconnues!.. Il y a dans +l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en +dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande +différence à établir entre le magnétisme et le <i>mesmérisme</i>. Mesmer, +homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de +la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide +desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je +compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance +autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette +science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une +science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en +partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries +du <i>sauveur du genre humain</i>, comme s'appelait <i>Mesmer</i> lui-même, +voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle +de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui +toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je +résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur +le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin, +Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.</p> + +<p>Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> étaient +séparés en deux camps, comme quelques années avant, au temps des +Gluckistes et des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt +bien autrement vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux +qui avaient une existence: les mesméristes et les académiciens se +livrèrent à tout ce que cette lutte bruyante put inspirer des deux +côtés. Toutefois Mesmer fut bien autrement en faveur auprès de ses +partisans, que Gluck ne le fut jamais auprès des siens.</p> + +<p>Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle +était, comme toutes les littératures en France, favorable à la +conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les +différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut +suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément +l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu +obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le +monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la +Révolution.</p> + +<p>Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des +gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti +religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en +étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins +très-sérieux, et amenait de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> sujets de discussion, +aussitôt que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes +se mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus +de raison que c'était presque toujours une querelle de famille<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. +Cette nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques +pieux et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet +d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de +scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti +pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de +Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le +feu roi:</p> + +<p>«<i>Encore quarante jours, et Ninive sera détruite</i>!» disait ce nouveau +prophète...</p> + +<p>Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de +l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...</p> + +<p>Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Louis XV, disait +encore: <i>Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute +celui de se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!</i></p> + +<p>Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un +roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et +colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus +remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué, +non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme +homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son +parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu +d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé +Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet +digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le cœur ne +respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement +d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence +chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec +les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie +des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de +Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de +Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> monsieur de +Talleyrand, avec M. de Beaumont.</p> + +<p>C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses +principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses +bourreaux:</p> + +<p>«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que +vous voulez imposer à nos consciences!...»</p> + +<p>Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour +y entendre tonner la parole de vérité.</p> + +<p>Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble +et d'agitation.</p> + +<p>Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a +calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans +ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus +grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un +contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les +plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, elle voulut +remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le +trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé +se charger d'un <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une +réputation mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.</p> + +<p>Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus +excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le +talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du +fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté +bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que +pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti +nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de +M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il +ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les +chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de +Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les +mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances. +Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un +<i>forum</i> où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des +hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes +choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y +gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore +arrivés au point <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> où nous nous voyons. Nous disputons +aujourd'hui; alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les +avis différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées +dans leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, +et nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour +lesquels il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de +son adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la +qualité de la personne avec laquelle il se trouve en différence de +sentiments, crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà +pour expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la +bonne compagnie de Paris.</p> + +<p>Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de +la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande +influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission +qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les +deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager, +et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et +exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire, +qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme +très-important, parce qu'il explique les causes de la première +secousse donnée à l'édifice de la société <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> des gens du monde, +qui se trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.</p> + +<p>Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était +contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la +suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le +siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux +partis.</p> + +<p>À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:</p> + +<ul> +<li>La Reine;</li> +<li>Le comte d'Artois;</li> +<li>Le duc d'Orléans;</li> +<li>Le duc de Chartres;</li> +<li>Le prince de Conti;</li> +<li>La majorité des pairs du royaume;</li> +<li>Le duc de Choiseul et sa faction;</li> +<li>Le comte de Maurepas;</li> +<li>La minorité du clergé janséniste et son parti;</li> +<li>Les évêques philosophes;</li> +<li>Une partie des gens de lettres.</li> +</ul> + +<p><i>Parti des parlements établis par M. de Maupeou.</i></p> + +<ul> +<li>Monsieur;</li> +<li>Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire, et madame Louise, la religieuse carmélite);</li> +<li>Le duc de Penthièvre;</li> +<li>Le chancelier de France;</li> +<li>La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu et le duc d'Aiguillon;</li> +<li>Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;</li> +<li>La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de Beaumont, archevêque de Paris;</li> +<li>Les jésuites et leur parti;</li> +<li>Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.</li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme +Napoléon. Ce système de <i>fusion</i> qu'il regardait, justement, comme +seul susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance +qu'il le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire +qu'un: car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, +voulant ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une +catastrophe. Qu'on approfondisse les causes des combats que se +livrèrent ces deux partis: c'était la liberté naissante se heurtant +contre le despotisme; la religion contre la philosophie; l'autorité +absolue contre l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les +esprits de comprendre et de connaître le prix des <i>amalgames</i> +politiques. Une telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout +sauvé.</p> + +<p>Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en +regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de +fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle +a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis: +alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.</p> + +<p>Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner +tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette +fusion.</p> + +<p>Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> patrie pour +jouir du repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de +l'aristocratie, de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et +de la république.</p> + +<p>Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de +grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands +chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la +nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette +transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.</p> + +<p>Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il +appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots +et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en +le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à -dire dans +la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être +possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir +toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis +dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de +l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les +deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister +entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de +la famille royale, et explique, quant à elle, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> l'inimitié +qu'elle portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient +odieux comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.</p> + +<p>Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.</p> + +<p>M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements +exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre +le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer +une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit +circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de +Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie +s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher +des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la +France!...</p> + +<p>C'était donc avec la haine au cœur et le ressentiment des injures, +que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient +chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine +dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les +salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient. +Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon +goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps +du moins <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés +tout s'est effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses +pénibles, et les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des +relations, et surtout cette douce paix, condition la plus positive +pour que la vie habituelle puisse être heureuse et légère à porter!</p> + +<p>Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne, +riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre +société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon +régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour +mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs +femmes); madame de Sillery<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, madame de Simiane, madame de Condorcet, +une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le +moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague, +madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup +d'œil et d'un signe de main les opérations les plus importantes. +Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la +protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon, +qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> cause de +la Cour et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait +tous les soirs et que la Reine présidait <i>elle-même</i>, était le rival +de celui de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et +plus aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus +spirituel, comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, +l'abbé de Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit +et la grâce toute française faisaient de son salon un lieu charmant de +causerie, car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce +du langage<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p> + +<p>J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker, +celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de +madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui +de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand +secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires +ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles +devaient éprouver.</p> + +<p>Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent +encore un motif de disputes et <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> de conversations animées. Le +parti de M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans +l'origine un homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile +dans son intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa +sœur, ce qui, à une époque où les femmes avaient un crédit et un +empire qui leur donnaient encore une sorte de puissance apparente, si +elle n'existait pas au fond, était d'une assez grande importance. +Madame de Cassini, jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de +la Guerre, et militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis +XV <i>avait rejeté</i> le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à +être présentée à la Cour, était sœur du marquis de Pezay, dont le +nom est presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui +pourtant fut d'une haute importance dans nos affaires politiques, +puisqu'il est positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci +doit être rapporté maintenant pour donner une idée des premières +années du règne de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la +seconde époque de mes <i>Salons</i>.</p> + +<p>Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première +jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine... +Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint +roi, il aurait cependant voulu parler <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à chaque personne qu'il +rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de +chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur +le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: <span class="smcap">Resurrexit!</span> «Quelle +belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...</p> + +<p>Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais +cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours +donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif +de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble +dans l'âme au lieu de donner la paix.</p> + +<p>C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI +lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il +avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant +aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une +partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous +la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de +commerce<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et +M. Pitt ne croyait pas encore autant à <i>notre tendre et constante +amitié</i>. Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions +étaient admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!</p> + +<p>Un ami de Dorat, nommé <i>Masson</i>, jeune homme ayant de l'esprit et même +au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait +croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on +l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une +sœur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était +belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour +de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le +Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez +laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de +Cassini, en écrivant de sa main:</p> + +<p>«<i>Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas +présentée.</i>»</p> + +<p>Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> elle sut le +garder pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de +Dorat, qui un jour prit le titre de marquis de Pezay<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Il avait une +jolie figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de +sa sœur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la +Cour; il avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien +dans sa vie des circonstances qui pouvaient être par lui mises en +œuvre, et le mener à un état heureux: mais son ambition voulait un +grand pouvoir; il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut +longtemps ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des +madrigaux, tout cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se +mêlât de corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que +l'homme ambitieux avait prêté à celui qui <i>voulait être</i> poëte; car +l'ambition est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme +sente ses facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne +peut être froide.</p> + +<p>Les <i>soirées helvétiques</i> ou <i>helvétiennes</i> furent <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> beaucoup +vantées dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de +M. de Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être +fameux, monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne +dépassait pas alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de +finance n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances +avec la noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie +comme à nos coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker +de Genève n'était pas tout-à -fait dans ce cas; mais il vivait dans son +hôtel assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait +gagnée dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant +une grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... +Son caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une +époque où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant +Napoléon, qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, +sans trop savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait +deux millions qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.</p> + +<p>M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes, +les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes... +d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin. +<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire +connaître en innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à +Joseph II, à tous les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne +chance; Frédéric prit de l'humeur même, et lui répondit:</p> + +<p>«<i>Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un +vieux roi.</i>»</p> + +<p>Frédéric aurait pu ajouter <i>comme moi</i>, car il y avait à cette époque, +en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un +enfant.</p> + +<p>M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté +étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par +elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait; +il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.</p> + +<p>Un garçon des petits appartements, nommé <i>Louvain</i>, fut gagné à prix +d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le +plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces +sortes de lectures.</p> + +<p>Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à +attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait +admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait +aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> par +son contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.</p> + +<p>Dans cette lettre, qui n'était <i>point signée</i>, on proposait au Roi +(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son +avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur +l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur +tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du +Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre, +conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au +milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et +presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut +cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de +la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur +l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture +jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un +second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un +samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première +et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il +était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus +riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait +également les personnes les plus remarquables de Paris et de +Versailles, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> qu'il était agréable aux femmes les plus +recherchées et les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi +qu'il l'aimait comme son souverain et puis comme l'homme le plus +parfait de sa cour... Il assurait ne vouloir <i>rien</i> pour lui... Il +communiquerait ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur +de se trouver en relation avec le meilleur et le plus digne des +maîtres. Tous les samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au +Roi un numéro de sa correspondance... Si cet arrangement convenait au +Roi, l'auteur de la lettre le suppliait humblement de tenir son +mouchoir à la main d'une manière qui le lui fît distinguer, pendant le +moment de l'élévation, le lendemain à la messe, et de le quitter après +l'élévation du calice, pour témoignage que l'auteur de la lettre ne +déplairait pas en continuant sa correspondance. Il finissait en +assurant Louis XVI qu'il lui donnerait des détails <i>positifs et +intimes</i> sur les princes contemporains, les grands du royaume, les +parlements, les ministres, les évêques des deux partis, les +intendants, les gens de lettres; enfin il assurait au Roi qu'il le +ferait assister, comme dans une loge grillée, aux sociétés les plus +recherchées de Paris, dont il lui importait surtout de connaître, à +cette époque, l'esprit et les sentiments intimes. C'était enfin un +ministre de plus qu'avait le Roi, un lieutenant de <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> police, un +M. de Sartines, et sans qu'il lui en coûtât rien.</p> + +<p>On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la +recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût +moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait +qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet +d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune +connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi +annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au +ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se +trouvèrent exactes.</p> + +<p>Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut +en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le +lui ordonna comme voulant être obéi.</p> + +<p>Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la +première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi +importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en +effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines +découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de +nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas +découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> +l'incognito, et voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait +qu'elle n'était plus douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi +sut enfin que son correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au +moins, ce que son mystère prolongé lui faisait mettre en doute.</p> + +<p>Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes +espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du +Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort +curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela? +C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est +ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura +plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en +opposait une autre écrite également pour le roi <i>lui seul</i>... Mais +elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait +moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi +l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de +la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de +daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une +travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître +enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était +inconnu, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec +lui, au grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le +Roi, charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton +parfait de M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... +Là , il causa de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce +temps, il lui dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui +lui-même sera ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce +paravent.» Le marquis obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, +qui, alors vieux et presque toujours malade, ne venait que pour +satisfaire son ambition en ce qu'il paraissait conserver par là une +ombre de grand pouvoir.</p> + +<p>«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je +vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.</p> + +<p>—Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux +ministre d'un ton grondeur.</p> + +<p>—Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> vous savez +qu'elle est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec +l'auteur.»</p> + +<p>Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M. +de Maurepas.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.</p> + +<p>Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans +celle du Roi.</p> + +<p>«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi +profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas +est mon parrain.</p> + +<p>—Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.</p> + +<p>—Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de +Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une +chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et +l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance +avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il +regardait comme trop enfant pour lui <i>confier la rédaction<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> d'un simple rapport</i>. M. de Maurepas dissimula, mais la +blessure avait été profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. +de Pezay était poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant +il trouva des sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le +Roi. Mais lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le +remettre chez lui, il s'arrêta tout-à -coup, et regardant le jeune +homme ambitieux et favori avec toute la haine impuissante du vieillard +ambitieux sans pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le +Roi! vous! vous!»</p> + +<p>Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à +quelque chose!</p> + +<p>M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis +deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir +lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M. +de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la <i>cajolerie</i> même dans +les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même +absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse +recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais +après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas +était ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain +que tout ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour +lui-même, M. de Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à +tromper, et une fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête +lancée. Aussi, quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où +M. de Pezay discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le +faire avec madame de Maurepas, il dit avec aigreur:</p> + +<p>«<i>Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et +moi, si nous le lui permettions.</i>»</p> + +<p>C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du +ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout <i>un compte rendu +des conversations de Paris dans les salons les plus influents</i>, qui +détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne +pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent +l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé <i>beau monde</i>, +non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en +lui racontant <i>minutieusement</i> toutes les conversations du monde +élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui +donnant d'autres relations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir +les fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la +faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter +l'exécution. Il était <i>très-intimement lié</i> avec madame la princesse +de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de +Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles, +et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment +remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le +titre de <i>Mémoires de Maillebois</i>. Ce n'est, du reste, qu'une +compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, ce +qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même +utilement; mais depuis ce moment <i>je crois</i> que nous avons fait mieux.</p> + +<p>Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de +Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M. +Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la +peine qu'il avait prise en faveur d'un roi <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> de France. Il fut +nommé inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de +60,000 fr., et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 +fr., faite par son père.</p> + +<p>Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de +Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était +dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de +l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de <i>faire</i> ou de se +procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la +guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. M. de +Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir; +on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut, +et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions +comptant!...</p> + +<p>J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis +donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est +un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au +moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M. +Necker au contrôle-général, celui-ci allait <i>lui-même</i> apprendre le +résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il +<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> se tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant +mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.</p> + +<p>À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de +Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la +nomination d'un protestant:</p> + +<p>«<i>J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne +si vous voulez payer la dette de l'État.</i>» Taboureau des Réaux, ne +voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui +fut acceptée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> + +<p>En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y +faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le +faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des +personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose +qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.</p> + +<p>La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> à +aucune autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il +portait habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme +extraordinaire de son visage, dont les traits fortement prononcés +n'avaient aucune douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui +sentaient énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse +à une démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son +regard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a> avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée +par une attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos +dans sa contenance. Quant à son talent, il en avait un positif<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et +pour ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient +également positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les +instructions, n'en repoussait aucune, <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> et accueillait tous les +mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des +amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie +indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne +voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au +contrôle-général.</p> + +<p>Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une +révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait +un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité, +et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des +sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de +Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille. +Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient +aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient +surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait +l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors +des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton +sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine +était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute +estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe +pas une <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser +les ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans +impartialité. M. de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, +chef du parti, c'est-à -dire du premier parti qui s'éleva contre M. +Necker, ne mettait aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux +qui le lisaient donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, +écrivain éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir +raison sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la +dague au point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout +entière.</p> + +<p>Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son +ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il +vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait +exister dans un autre temps que dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il détruisait +au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes +doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de +points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais +on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous +critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine +<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une +affectation de vertu et des accès de morale qui font dire avec +Saint-Lambert:</p> + +<p>«<i>Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je +m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que +des hommes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.</i>»</p> + +<p>Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans +perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un +miroir.</p> + +<p>M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait +souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien; +mais il y avait en France cinquante familles de la haute +magistrature<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> qui se regardaient comme les gardiennes de ses +coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité +de l'habitude <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait +pour conserver ses anciennes coutumes intactes.</p> + +<p>L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker, +devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker +avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la +probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker +l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui +répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus +de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles +qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces +louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis +on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez +injurié.</p> + +<p>Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. +Necker les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; +mais enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce +qu'on lui reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe +qui ne possède rien pour la défendre contre celle des +propriétaires!... la question immense enfin des prolétaires!... «<i>Que +devons-nous bientôt voir?</i> disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. +<i>Les scènes des deux Gracchus!...</i>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à +M. Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de +délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux +ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la +retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait +conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les +ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous +ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.</p> + +<p>Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est +qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la +prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à -coup, il +n'y fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le +nombre des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore +cinquante ans après les paroles sages et lumineuses de +l'administrateur qui voulait retrancher du corps de l'état cette +partie malade qui altérait le reste!... et nous venons de le faire!...</p> + +<p>L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en +mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de +trouver les esprits prévenus pour eux et contre le +directeur-général<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Ce qu'il avait fait pouvait être bien +pour le service du Roi; mais <i>tous les malheureux qui étaient +réformés, comment M. Necker s'en excuserait-il?</i>... Madame Necker dit, +en apprenant ce mot:</p> + +<p>«<i>En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage +dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte +Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne +veut plus qu'ils volent!...</i>»</p> + +<p>Les réformes<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a> furent faites, dit-on, sous la direction de madame +Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi +que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait, +c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de +M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à +M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné +davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux +que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> était +puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du +ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de +joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à +lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il +leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur +importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils +commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il +plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait +toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de +faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre. +Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez +quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne +faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et +faciles à influencer.</p> + +<p>—Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay +d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été +conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette +tournée comme on l'avait espéré, c'est-à -dire avec un manque absolu de +tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers +qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si +le naturel des rois est <i>oublieux</i>, celui de <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> M. de Pezay +était présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le +Roi, ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit +intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement +compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale +fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à +Pezay, lieu dont il avait pris le nom<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>... Ce courrier lui fut +envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de +frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable +envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de +dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait +enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le +malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne +réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter +avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à -coup +d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il +était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le +réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève... +il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur +ami!... <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa +chambre, lui remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. +Necker... Le marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé +sur son lit! M. Necker lui demandait avec instance de lui <i>renvoyer</i> +ou <i>de brûler</i> à l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, +<i>même insignifiants</i>!... Deux heures après, un autre courrier entrait +dans la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui +venait, par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la +correspondance de M. de Pezay avec le Roi!...</p> + +<p>Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants. +Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province +éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique +vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que +de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en +œuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de +son caractère habituel, c'est-à -dire de son caractère apparent, qui +paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le +ministre genevois, <i>l'étranger</i>, <i>l'intrus</i>, <i>le ministre romanesque</i>, +ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord +attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> en public avec +assez de véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était +celui des ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il +marmottait en ricanant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>: «Je doute moi-même de la bonté de mon +choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à +grands mots; et puis quand j'ai éloigné <i>la turgomanie</i>, voilà -t-il +pas que je tombe dans <i>la nécromanie</i>!...</p> + +<p>Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire +connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de +Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle... +Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur +qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec +cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus +ordinaire.</p> + +<p>Madame Necker<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a> était née à Genève, d'un ministre protestant, dans +le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme +tous les <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> ministres de sa communion en Suisse; cependant, +malgré son peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui +pouvait lui en servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un +fils; elle apprit le latin, le grec, et devint habile dans les plus +fortes études. Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux +l'appela auprès d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son +fils. C'est dans la maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la +connaissance de <i>Suzanne Curchod</i>. Il était lui-même, alors, dans une +position qui, certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même +bien avant d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors +comme commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, +parce que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre +en ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se +fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange +secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume, +elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour +remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que +lui...</p> + +<p>«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!.. +Cependant, si tu le désires, je refuserai.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... +Puis, relevant sa tête:</p> + +<p>«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au +bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties. +Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes +heureux... je tâcherai de glaner après vous...»</p> + +<p>Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle +avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y +pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule +de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans +que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait, +quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même +un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la +fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande, +une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et +parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison +charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui +lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres; +elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent +personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> de +s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême +pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme +de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son +humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle, +toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le +recueil de ses <i>pensées</i> et de ses <i>traits</i>. Parmi ces derniers, il +s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au +moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable +par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation, +c'est-à -dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en +lisant ses <i>Souvenirs</i>. Son mari en était fier, et il avait raison...</p> + +<p>Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance +et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop +<i>pesante</i> dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui +trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du +piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant +ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple. +J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait +d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus +intime:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> «.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas +dit à M. de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je +vous dois compte de <i>votre bien</i>, et j'ai droit de me plaindre du +silence que vous gardez sur le <i>mien</i>. Je souffre toujours, mais il me +semble, comme dit M. Dubucq, <i>que tout sert en ménage</i>.»</p> + +<p>Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité +douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un +ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle +ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre +lettre:</p> + +<p>«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la +conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien! +dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? <i>Ah!</i> +dit-elle, <i>j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait +lui-même.</i>»</p> + +<p>«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle +l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais +auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour +reçu.—Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous +passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que +l'esprit de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre +qu'on est heureux de la joie d'autrui.</p> + +<p>Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant +que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de +toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister, +puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil; +c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le +Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la +religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il +refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se +jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de +joie.</p> + +<p>«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle, +car je lui offrirai, avec le mien, un noble cœur pénétré de sa +divine bonté!...»</p> + +<p>Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était +sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du +Roi les réformes les plus fortes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. M. le prince de <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> +Condé<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a> fut atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes +les plus graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait +plaisamment: «Que voulez-vous? ce Genevois est un <i>faiseur d'or</i>; il a +trouvé la pierre philosophale.»</p> + +<p>M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de +Montauban, et l'emprunt se faisait.</p> + +<p>«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est +la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.</p> + +<p>—Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression +de quelques charges.</p> + +<p>—Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des +intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)</p> + +<p>—Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit, +trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre +le même jour...»</p> + +<p>Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!... +la lutte devait être un triomphe <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> pour les princes: mais la +défense du ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, +<i>comme Érostrate, en brûlant la monarchie</i>, M. Necker ne répondit à +ces attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le +mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M. +Necker vulnérable, et la blessure alla au cœur... ce passage +concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse +d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette +action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le +parallèle de Law et de M. Necker.</p> + +<p>On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin +se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de +Sartines<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> de <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> prévarication, et il fut renvoyé dès le jour +même du ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de +police.</p> + +<p>Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en +accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.</p> + +<p>«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas +chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom +du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»</p> + +<p>M. Necker fut inflexible.</p> + +<p>«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me +demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister +plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après +tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines +est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon +ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les +hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit +succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a +désigné.»</p> + +<p>M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M. +de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup +<span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> en radotant un peu<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, parce que, comme disait M. Necker, +tout a une fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du +renvoi de M. de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame +Necker, il publia son fameux <i>compte rendu</i>. C'est un des événements +les plus remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le +comte d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, +appela ce travail <i>un conte bleu</i>, parce que la brochure était +recouverte en papier bleu: ce <i>tocsin</i>, qui devait sonner l'heure du +malheur, ne fit rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi +était juste; il lut la brochure, et ne fit pas même attention à ce que +lui dit son frère contre le directeur-général. Ses affaires prirent +même un autre aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec +lui: <i>Chute du Mentor</i>!... car M. de Maurepas, malgré son esprit +aimable, et tout homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre +trop longtemps dans une place dont tant d'autres voulaient...</p> + +<p>Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les +plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait +figurer <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la +comtesse de Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, +le duc de Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, +et tant d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le +temps où le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où +se jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les +salons alors dirigeaient <i>l'opinion publique</i>.</p> + +<p>Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce +qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme +principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes +protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son +mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la +Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là , ainsi que le chevalier +de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent +présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis, +M. Necker dit au Roi:</p> + +<p>«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge +digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma +femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus +obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant +quelques amis tels que <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> monsieur le maréchal... mais je crains +que ce nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de +Dieu, ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces +femmes sans pudeur qui osent rire de ses souffrances<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>!!! Ces mêmes +grands seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, +devraient se rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis +<span class="smcap">VINGT-HUIT ANS</span> M. le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était +enfermé au château de Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de +l'espèce humaine, dans le cachot où le malheureux était enseveli, +résolut à elle seule, faible femme, de le sauver, ou du moins de le +soulager!... Elle part pour Ham, s'informe de M. de Lautrec, et +parvient enfin jusqu'au tombeau où l'infortuné gisait sur la paille +presque sans vêtements, n'ayant enfin que ses cheveux et sa barbe pour +couvrir sa poitrine et ses épaules!... Entouré de rats et de reptiles, +seuls compagnons de sa captivité, M. de Lautrec était au moment de se +détruire, car son état était insupportable, lorsque madame Necker, par +ses soins, sa <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> bonté vraiment angélique, parvint à faire +adoucir la captivité de M. de Lautrec: il put vivre, du moins, et +bénir la femme généreuse qui, lui étant étrangère et parfaitement +inconnue, a su le faire sortir de l'enfer où il gémissait.</p> + +<p>«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers +la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...</p> + +<p>—Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je +suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le +trésor que Dieu vous a confié.»</p> + +<p>Cette conversation fit du bien au cœur de M. Necker...; c'était +<i>bien le Roi</i> dans de pareils moments!... mais ils étaient +malheureusement trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient +l'effet que les précédents avaient produit. Un matin madame Necker +entra chez son mari avec un visage serein, mais plus solennel qu'à +l'ordinaire: «Mon ami, lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter +contre des factions sans cesse renaissantes? voulez-vous être la cause +de la mort d'un homme, vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh +bien! hier une querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et +les deux antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se +multiplient... les avez-vous comptées?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> M. Necker fit un signe négatif.</p> + +<p>«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»</p> + +<p>M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:</p> + +<p>«Les amis de Turgot;</p> + +<p>«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>;</p> + +<p>La haute finance;</p> + +<p>La finance subalterne;</p> + +<p>La haute administration;</p> + +<p>Les propriétaires privilégiés;</p> + +<p>Les anciens favoris du roi;</p> + +<p>Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;</p> + +<p>Les ministres vos confrères;</p> + +<p>Et M. de Maurepas.</p> + +<p>Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre +gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de +pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission +doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris; +retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces +<span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris +de ce peuple qui t'aime me vont au cœur!.. Mon bien-aimé, il faut +avoir un amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! +Mais je sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! <i>Je sens que +tu es mon idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le +seul objet de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher +d'avoir donné à de vains plaisirs des jours que le devoir et la +tendresse t'avaient consacrés! Souffre que je sois auprès de toi +l'interprète fidèle de la voix générale ...... Viens regarder ton +image dans un cœur qui ne fut qu'à toi, qui ne fut jamais rempli +que par toi, viens y lire le tableau, ineffaçable de tes rares vertus, +et le garantir de tes propres inquiétudes!... Que ce cœur, qui ne +t'a jamais trompé, t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à +la calomnie de troubler des destinées que tes éminentes vertus ont +rendues si belles.</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>»</p> + +<p>Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France <i>l'opinion publique</i> +est une puissance à <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> nulle autre pareille. Cette puissance +n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne +la comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne +savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...</p> + +<p>À l'époque de madame Necker, <i>l'esprit de société</i>, le besoin de +réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors +élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de +comparaître. Là , <i>l'opinion publique</i>, comme du haut d'un trône, +prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe +réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. <i>L'empire de +l'opinion</i>, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une +femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements +qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on +les rédigeait, et son cœur, toujours à côté de son esprit, +empêchait que celui-ci ne prît une fausse route.</p> + +<p>En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion +publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis +XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte +exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de +l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> +<span class="smcap">L'OPINION PUBLIQUE!</span>... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude +il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps, +cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés +particulières sont détruites et que la société générale est disséminée +et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours +une sorte de respect pour la <i>parole du monde</i>. On veut se soumettre à +sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses +applaudissements font battre le cœur. Grâce à ce pouvoir, le vice, +quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après +avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et +de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est +contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du +mépris.</p> + +<p>Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que +l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne +les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui +disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je +dirai que cela <i>n'est pas vrai</i>. Nul sous le ciel n'est invulnérable +sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a +dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre +et bien brûlant... <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et lorsque le cœur d'un homme en est +venu à ce point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est +qu'alors ce cœur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est +plus qu'une pâture indigne de l'insulte.</p> + +<p>À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il +y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes, +qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors +nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la +finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme, +partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de +M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le +Gouvernement recevait de l'opinion publique.</p> + +<p>Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui +conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre +d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut +jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme +que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est +victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker <i>est renvoyé</i>. M. de +Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne +l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker. +<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la +brutalité d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse +exquise, que le Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, +<i>M. de Castries excepté</i>, donnent la leur si M. Necker demeure au +ministère. M. Necker sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu +<i>qu'il l'a insulté</i>, comme s'il dépendait de vouloir insulter pour +atteindre quand on est haut placé! M. Necker regarde avec pitié le +vieillard, impuissant dans sa haine comme dans son pouvoir d'homme +d'état; il lui dit seulement que les coffres sont pleins et qu'il a +accompli ses promesses. Et le lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un +petit billet de deux pouces et demi de large sur trois pouces et demi +de haut, contenant ce qui suit, sans vedette ni titre:</p> + +<p>«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet +pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en +ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque +souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du +zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.</p> + +<p class="right10 smcap">«Necker.»</p> + +<p>M. Necker reçut des visites de condoléance de <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> M. le prince de +Condé et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de +Chartres.</p> + +<p>«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.</p> + +<p>À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait +dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on +pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la +proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme +publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame +de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout +là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne. +Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de +M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des +mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite +de Saint-Ouen.</p> + +<p>Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a> (Joly), le +marquis de Castries<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, le comte de Ségur<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, M. Amelot<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, M. de +Vergennes<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>, cette <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> réunion d'hommes, se comprenant mal, ne +s'aimant pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de +ministre, et M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du +départ de M. Necker, l'anarchie se mit dans le département des +finances... et dans tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu +de ce conflit de passions personnelles et d'agitation publique?... Il +voyait, sentait le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en +vint au point de ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. +de Castries se rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, +et à son tour le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le +voulait bien; hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de +voix négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné +du ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une +position désastreuse.</p> + +<p>Tout-à -coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame +Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi +en <i>violant l'étiquette</i>. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se +prévalurent de <span class="smcap">CETTE FAUTE</span>: il fut non pas exilé, mais relégué hors de +Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite +à M. de Vergennes, dans laquelle il parle <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> de M. Necker d'une +manière outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un +homme qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, +surtout lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et +de son attachement?...</p> + +<p>«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de +Mareuil!»</p> + +<p>En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent, +sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme, +voudrait faire de mon royaume une <i>république criarde</i> comme est leur +ville de Genève...»</p> + +<p>Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se +préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai +choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à +cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle +faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme +souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.</p> + +<p>Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il +faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que +faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons +étaient puissants..., comment ils pouvaient <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> <i>et comment ils +faisaient</i>. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en +arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible +tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre +grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y +eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des +auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la +majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous +les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI +songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit +dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la +société jusque dans ses bases.</p> + +<p>Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors +contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait +cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et +pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la +lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de +grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances, +dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises... +Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par +madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> +comparaient à Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était +probablement pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui +envoyait sa démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il +pouvait. Le vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, +successeur de M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter <i>lui-même</i> à +M. Necker l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant +le choix du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer +au contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut +contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris, +et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller +plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi +accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à +Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le +lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au +milieu du cœur, et la blessure était de telle sorte que la main +seule qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la +plaie s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en +mêla: le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. +Enfin la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de +Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade +que jamais, <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que +des douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. +Partout déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la +place de contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> SALON DE MADAME NECKER.<br/> +<span class="smaller">1787.</span></h2> + +<p>Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur +un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez +jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de +souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses +traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence. +Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de +mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux +confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une +anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec +une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette +femme <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était +celui du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où +l'ardeur animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour +l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été +connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et +leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et +dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M. +Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa +femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de +l'amour-propre par celles du cœur.</p> + +<p>Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais +aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de +Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais +nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie +rendait son timbre encore plus doux.</p> + +<p>—Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au +moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>; +<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? +Qu'est-ce que M. de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer +à madame de Pons, <i>lui</i> qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui +montrerait-on la tour de porcelaine de Pékin?</p> + +<p>Madame Necker sourit.</p> + +<p>—En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les +autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici +le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin +un cèdre du Liban!—Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau, +un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues, +tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et +qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre, +et touchant ce qu'il cherchait de l'œil et de la main: Le voilà , le +voilà !—Quoi donc?—Eh! le cèdre—Et où cela?—</p> + +<p>C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!</p> + +<p>Vous jugez des rires de madame de Pons.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré +quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.</p> + +<p>—Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un +amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore +amené <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> que des résultats heureux, et n'a produit aucun +résultat fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai +pas autant, et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de +Malesherbes!...</p> + +<p>Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux +étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il +faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin, +le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut +contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter, +car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus +qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château +en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan +déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une +petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en +apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur +une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.—Voulez-vous me +donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au +paysan; je vous donnerai pour boire.</p> + +<p>Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui +faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur +le premier <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> président, en regardant alternativement lui et sa +redingote:</p> + +<p>—Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous +êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là .</p> + +<p>Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que +sa chemise.</p> + +<p>—Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une +sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...</p> + +<p>—Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...</p> + +<p>—Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à -dire dans huit jours...</p> + +<p>—Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté +du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...—La patience de M. +de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci +commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près +de lui.—Savez-vous si nous sommes encore loin du château, +demanda-t-il au paysan?...</p> + +<p>—Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...</p> + +<p>M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...</p> + +<p>—Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.</p> + +<p>Il dit ce mot d'<i>affaires</i> avec un ronflement <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> dans la voix +qui annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...</p> + +<p>—Et quelles sont vos <i>affaires</i>?... Peut-on vous le demander, si cela +peut se dire?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la +ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de +beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!... +J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes +prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas +comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça +n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier +président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me +v'là ... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je +n'ai pas tout-à -fait tort, il me donnera raison... Avec des +protections, la justice marche toujours.</p> + +<p>Monsieur de Malesherbes ne riait plus...—Pourquoi dites-vous cela? +Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de +l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.</p> + +<p>Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni +non. M. de Malesherbes répéta sa question.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> —Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son <i>nouvel +ami</i>, mais je le crois...</p> + +<p>Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le +vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre +glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le +paysan se mit à rire...</p> + +<p>—On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos +chemins... ça vous accoutumera...</p> + +<p>Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au +château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour, +où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et +gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la +joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces +aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan +et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner <i>pour qu'il +parlât au premier président</i>... En me racontant toutes ces scènes ce +matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus +extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il +s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en +reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et +se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa +détresse, en regardant <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> les éclaboussures qu'avait faites sa +malice sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par +M. de Malesherbes...</p> + +<p>—Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui +faire rendre justice s'il y a lieu?</p> + +<p>—Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est +sûr d'avance.</p> + +<p>—Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure: +un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme +enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est +peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue, +la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois +et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les +aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins +désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et +malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à +l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de +Malesherbes est vraiment bien singulier<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> <span class="smcap">Un Valet de chambre</span> <span class="small">annonçant.</span></p> + +<p>Madame la duchesse de Lauzun<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, madame la princesse de Monaco!</p> + +<p>Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve +douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand +canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.</p> + +<p>Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame +Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de +monde, elle fut embarrassée.</p> + +<p>—En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M. +le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant, +vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame, +de vos bontés pour moi.»</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> MADAME NECKER, <span class="small">avec un accent plus affectueux +qu'habituellement.</span></p> + +<p>Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que +j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si +ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de +La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous +dire ce qui se trouve dans ce cahier.</p> + +<p class="place20">(M. de la Harpe s'incline.)</p> + +<p class="scene"><span class="smcap">Tous les Hommes</span>, <span class="small">avec empressement.</span></p> + +<p>Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">très-embarrassée, se penchant vers madame +Necker, lui dit très-bas:</span></p> + +<p>Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!... +elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le +vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve +d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER <span class="small">la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à +M. de La Harpe:</span></p> + +<p>Aussi bonne que belle!...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">qui causait avec le marquis de +Chastellux, se levant.</span></p> + +<p>Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je +crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!... +Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en +se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à +ses commandements?</p> + +<p class="scene">LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">étendant la main vers lui.</span></p> + +<p>En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que +madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">allant à elle, la baise au front. La princesse +s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête +blonde<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a> se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et +répand une odeur embaumée dans la chambre.</span></p> + +<p>Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec +cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une +<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans +ses bras, et les regardant toutes deux:</p> + +<p>—Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> des +suaves odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une +jolie femme prononce l'éloge d'une autre.</p> + +<p>On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de +velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un +flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de +la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard, +l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian, +M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame +Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux +jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en +pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une +magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin +puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni +d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin +rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté. +Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors +<i>un œil</i> de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair +parsemée de petites roses...</p> + +<p>Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">allant vivement à M. de Buffon.</span></p> + +<p>Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...</p> + +<p class="scene">M. LE COMTE DE BUFFON, <span class="small">après lui avoir baisé la main.</span></p> + +<p>Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose +que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (<i>Il s'incline +très-bas devant les deux jeunes femmes.</i>) Madame la princesse de +Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>?</p> + +<p class="place20">(Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage, + et lui prend la main, qu'il baise, toujours en + s'inclinant profondément.)</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> MADAME NECKER.</p> + +<p>J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une +trop longue course à pied?</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> M. DE MARMONTEL.</p> + +<p>Traverser les Tuileries seulement, madame.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>C'est encore beaucoup.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> M. DE BUFFON.</p> + +<p>Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs +jambes...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> MADAME NECKER.</p> + +<p>Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il +n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni +aussi bien.</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Ah! aussi bien!</p> + +<p class="place20">(M. de Buffon sourit sans parler.)</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Mais...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> MARMONTEL.</p> + +<p>Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de +Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> + +<p class="scene">M. DE BUFFON, <span class="small">d'une voix égale et douce</span>.</p> + +<p>Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand +homme<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>!</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Et notre éloge?</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">d'un ton caressant</span>.</p> + +<p>Pas aujourd'hui...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici... +et <i>je veux</i> que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez +l'être.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> LA PRINCESSE DE MONACO.</p> + +<p>Je suis prête!...</p> + +<p class="place20">(Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la + cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par + cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est + étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la + santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de + France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du + baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du + contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker + s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en + toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la + lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant + et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël + s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle + l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)</p> + +<p>M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille +était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier +de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front, +quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la +femme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a> en lui; ni angles, ni nœuds, ni de ces <i>pattes d'oie</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a> +qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> son +œil était admirable; il y avait dans son regard une douceur +infinie, et puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de +ses longues études et d'une connaissance intime du cœur humain, qui +lui donnaient une gravité douce échappant aux calculs matériels de la +terre, et n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons +partie sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard <i>attentif</i>, on +trouvait, dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la +force créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les +hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout +très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de +sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son +regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait +dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et +replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment +gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande +harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude +qui lui seyait.</p> + +<p>Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni +grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait +pour rendre cette physionomie imposante par tout ce <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> qu'elle +exprimait en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce +simple, chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas +donnée, qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait +et les personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame +Necker en sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où +l'on était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de +madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle +et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de +Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative, +qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide +et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce +mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort +calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait +quinze ans, et cela devait être étrange.</p> + +<p>Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté +de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la +duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de +Monaco, et lui dit en souriant:—Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait +<i>qu'on m'a fait voir</i>, mais que je ne connais pas entièrement?</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> LA PRINCESSE DE MONACO.</p> + +<p>Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend +qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends +qu'il y a de la vanité là -dedans.</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">riant doucement, et à madame de Lauzun</span>.</p> + +<p>Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la +coquetterie!</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN.</p> + +<p>J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi +exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que +madame de Monaco est comme moi.</p> + +<p class="scene">LA PRINCESSE DE MONACO, <span class="small">souriant</span>.</p> + +<p>C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien +mieux employé.</p> + +<p class="place20">(Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)</p> + +<p>«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est +susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant +d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits +d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de +la beauté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> «Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et +sublime de ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de +m'occuper trop exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le +vis se réaliser à mes yeux; je vis Émilie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>.</p> + +<p>«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces +émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient +inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient +réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression +céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie <i>en impose</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>, +sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments +dignes d'elle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p> + +<p>«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la +simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public +avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire +aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure +que l'exemple donné en silence est le <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> plus utile de tous!... +Émilie fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en +douter que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les +distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point +paraître s'en écarter.</p> + +<p>«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu +avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes +très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans +qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie... +C'est donc à une âme <i>à elle</i>, dont sa physionomie est l'image, +qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes +qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les +esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les +genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents +d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a +réuni tous les suffrages<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, comme les corps célestes qui, paraissant +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> rester toujours dans la même place, attirent cependant tous +les autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.</p> + +<p>«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde, +semble transformer en actions vertueuses toutes les actions +indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats, +non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître +qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère, +d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en +général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par +leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.</p> + +<p>«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples +qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la +moindre omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, et +rougit-elle de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie +connaissait bien mieux que personne l'importance des petites choses +dans l'exercice de ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au +bonheur des autres, ou augmenter leur affection, ne lui paraît à +dédaigner. C'est par un enchaînement de moyens très-délicats, connus +ou plutôt devinés par les âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé +de pratiquer que d'exprimer; <i>c'est par une constance à toute épreuve +qu'Émilie s'est frayé une route vers le bonheur, à travers les +circonstances les plus difficiles et les plus cruelles</i>. Pourquoi ne +nous est-il pas permis de montrer, dans toutes les situations de sa +vie, ce modèle de perfection où les femmes peuvent atteindre, et +dérouler toutes les circonstances de cette apparition de la vertu sur +notre terre abandonnée?...</p> + +<p>«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas +par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> constant et dérivent toujours des mêmes principes.</p> + +<p>«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les +vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des +dangers dont elle est environnée...»</p> + +<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant</span>.</p> + +<p>Madame la comtesse de Blot<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>!</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis +que madame Necker va au-devant de madame de Blot</span>.</p> + +<p>Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire +continuer la lecture devant madame de Blot.</p> + +<p class="scene">M. NECKER.</p> + +<p>Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit, +parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir +tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on +recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante, +autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la +licence.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">rougissant et très-embarrassée</span>.</p> + +<p>Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté +avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai +pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">avec un sourire malin</span>.</p> + +<p>Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je +sais pourquoi!</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">vivement</span>.</p> + +<p>Je n'ai nommé personne!</p> + +<p class="scene">M. NECKER <span class="small">souriant encore</span>.</p> + +<p>Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard +est souvent plus éloquent que la parole même.</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">embarrassée</span>.</p> + +<p>Je vous assure, monsieur, que...</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">la regardant avec un intérêt marqué</span>.</p> + +<p>Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne <i>sait</i> +rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de +Blot est <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> assez hostile envers madame Necker et envers moi +pour que je craigne son influence sur vous!...</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">avec intérêt</span>.</p> + +<p>Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame +Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère +la plus tendre et la plus éclairée!...</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">après avoir hésité un moment</span>.</p> + +<p>Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de +Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN, <span class="small">avec dignité et une sorte d'émotion</span>.</p> + +<p>M. Necker, comment <i>vous</i>, qui jamais ne dites une parole légère, +pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi! +écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!... +Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous +ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">lui prenant la main avec émotion</span>.</p> + +<p>Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> histoire que +fait courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE LAUZUN.</p> + +<p>Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">souriant</span>.</p> + +<p>Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le; +l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des +méchants.</p> + +<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant successivement</span>.</p> + +<p>M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm... +M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne... +Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le +marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la +princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la +duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.</p> + +<p>La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame +Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison... +Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle +était sous la dépendance de la présidente du salon... Il <i>faut que le +pouvoir agisse invisiblement</i>, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> disait madame Necker<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>... +Et cela n'était pas toujours...</p> + +<p>Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette +époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait +dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait +enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les +amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité +subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à +soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté +américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se +voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M. +Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur +suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il +n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M. +Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre +pays, qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> comprend que lorsqu'on est né en France. +Mademoiselle Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui +déplaisait à sa mère, surtout dans le moment où les affaires +politiques demandaient un grand calme et beaucoup de circonspection. +Madame Necker avait deux jours spécialement affectés pour recevoir... +le lundi et le vendredi; le lundi était plus intime... La santé +déplorable de madame Necker lui rendait, en général, ces jours-là +fatigants, mais elle y était à côté de son mari... Elle le voyait, +l'entendait, et pour elle, ce charme du cœur se répandait sur tout +ce qui l'entourait. Pouvant difficilement s'asseoir, elle allait d'un +groupe à l'autre, écoutait et revenait près de la cheminée, où bientôt +elle était entourée à son tour, et M. Necker le premier était attentif +à tout ce qu'elle disait, et recueillait avec une religieuse et +scrupuleuse attention les anecdotes qu'elle racontait avec une grâce +charmante. Il est faux qu'elle fût <i>guindée</i> dans sa conversation... +Son maintien était raide, et puis cette malheureuse attitude, cette +difficulté de s'asseoir était un des plus grands obstacles au charme +du <i>laisser-aller</i>, qui était surtout alors ce qui dominait dans une +société intime et de la haute classe; mais madame Necker suppléait +autant que possible à ce laisser-aller, par une finesse d'idée qui +plaisait. Celle offerte par elle vous plaisait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> aussi par la +manière dont elle la présentait... il semblait qu'elle était, depuis +longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on se trouvait peut-être +mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le brillant génie et la +faconde toute sublime de madame de Staël... Elle inspirait tout +d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment est pénible...</p> + +<p>Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun, +les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de +madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la +cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal, +Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de +l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en +ce moment l'événement du portrait de Charles I<sup>er</sup>, posé dans le +cabinet du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa +la réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette +anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle +adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait +l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on +songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement +de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce +qui pouvait peut-être le sauver, si <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> cette mesure eût été +dirigée au lieu d'être arrachée <i>au pouvoir</i> par <i>la force</i>!...</p> + +<p>—Mon père indiquait le seul moyen de salut<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>, prononça hautement la +jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte +d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal... +Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il +enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise, +représentant non pas la figure de Charles I<sup>er</sup>... mais son +supplice<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>...</p> + +<p class="scene">L'ABBÉ RAYNAL.</p> + +<p>Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne +trouvez-vous pas admirable <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qu'à de l'ignorance on joigne une +hardiesse aussi grande?</p> + +<p class="scene"><span class="smcap">Un Valet de chambre</span>, <span class="small">annonçant</span>.</p> + +<p>Madame la marquise de Sillery...</p> + +<p>En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis +comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de +Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit +beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la +fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui +montra sans affectation une bienveillance marquée.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes +qui sont autour d'elle, mais à demi-voix</span>.</p> + +<p>Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité +sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.) +J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de +madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était +déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire <i>Adèle et +Théodore</i>; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur. +Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture +d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> <i>Zélie, ou +l'Ingénue</i>. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue +que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par +son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce +que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.</p> + +<p>Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame +de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...</p> + +<p>Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à +l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et +madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur +le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit +où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa +mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin +et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une +sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement +excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker... +Elle donnait l'idée d'une sœur morave... toujours égale, comme +soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle +qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un +peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> de sa +voix, ne dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, +était agitée; ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré +elle des regards <i>plus qu'animés</i>, et le reste de sa physionomie, ses +traits<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, qui demandaient de l'harmonie <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pour être +agréables, révélaient par leur contraction une agitation intérieure +dont elle n'était pas maîtresse. La position où elle était redoublait +encore ce malaise; dans ce cercle de femmes qui étaient ce soir-là +chez madame Necker, madame de Genlis comptait bien peu d'amies, et +elle le savait... Madame de Blot, à elle seule, suffisait déjà pour +l'embarrasser. Madame de Blot, dame d'honneur de madame la duchesse de +Chartres, avait conséquemment longtemps dominé madame de Genlis de son +autorité, et depuis, elle était demeurée plus que malveillante pour +elle; elle était son ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette +inimitié était venue; mais elle le raconte à sa manière, disant que +<i>n'ayant pas lu la Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans +qu'elle avait alors</i>, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre +devant madame la duchesse de Chartres et devant <i>M. le duc de +Chartres</i>, et qu'elle la traita comme une personne qu'une autre assez +impolie pourrait nommer <i>bégueule</i>. Voilà , du moins, ce que madame de +Genlis laisse apercevoir dans sa propre narration... Elle parle de +madame de Blot comme d'une femme ridicule, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> et l'instant +d'après elle en parle comme d'une personne spirituelle et au-dessus +des autres. Le fait est que madame de Blot, quoiqu'elle ne fût plus +une jeune femme, était toujours élégante dans sa taille et ses +manières, et surtout dans sa mise, non-seulement par le choix des +objets de sa toilette, mais par une grâce intime qui faisait imiter le +lendemain par les autres femmes ce qu'elle avait porté la veille... +Elle était supérieure comme esprit, de causerie surtout, <i>et d'esprit +de salon</i> enfin, à tout ce qui était au Palais-Royal à cette époque. +Le duc de Chartres la tenait en haine, en raison du pouvoir constant +qu'elle exerçait sur toute la maison de la duchesse de Chartres, et +puis pour cet empire que l'esprit et l'esprit sain peut aussi donner +sur un caractère angélique comme l'était celui de madame la duchesse +de Chartres. Madame de Blot avait de la gaîté dans l'esprit plus que +dans le caractère, ce qui donne toujours du charme et du piquant à la +conversation, parce qu'elle ne manque alors jamais de raison et qu'il +en faut en tout, même pour causer; et puis parce que la passion ne +nous entraîne plus hors des bornes de la discussion lorsque le +caractère est paisible. Madame de Blot avait encore un autre avantage, +qui lui avait valu de bonne heure la faveur de madame la duchesse de +Chartres; c'était <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> une extrême politesse et une attention +soutenue à ne violer aucun des usages reçus. Aussi, madame de Blot +attachait-elle une grande importance <i>au bon ton</i> et <i>aux bonnes +manières</i>: la délicatesse de son goût, en ce genre, était extrême. Ce +n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle et madame de Genlis +n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le sujet de leur +inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la bonne volonté +des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et plusieurs +personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont assuré que M. +le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour ceux qui +voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient plusieurs +hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à l'extrémité du +salon de madame Necker, et dans le billard qui le précédait... +Quelquefois le nom de madame de <i>Sillery-Genlis</i> était-il répété avec +une expression de malveillance... Cependant madame de Genlis ne +perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance nécessaire à +ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker comme +victorieuse de la lutte engagée.</p> + +<p>—Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût +si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce +même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> prive +de la faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son +amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière +partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop +excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa +statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un +comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait +insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une +statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.</p> + +<p>—Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce, +M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé +certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme +vivant et comédien, son buste<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a> immédiatement après celui de M. de +Voltaire, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> comme si de bien jouer une pièce était la même +chose que de la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de +l'admiration de la France entière, a été d'abord reléguée au grenier, +et depuis, par faveur spéciale et par celle toute particulière de M. +le duc de Duras, elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais +et des cochers!...</p> + +<p>Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en +marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les +noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker. +Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement +circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de +Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les <i>Soirées de +Saint-Pétersbourg</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. +Necker, qui, à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à +la fois moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à +madame de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut +de mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de +sa maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de +Genlis la prévint:</p> + +<p>—Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la <i>simplicité</i> de +M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à +faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque +je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de +village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire, +ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, +Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la +disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était +relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour +adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans +ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> MADAME NECKER.</p> + +<p>Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la <i>simplicité</i> de M. +de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la +facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme +beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui +s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il +n'en reste plus pour autrui...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son cœur +était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet +homme!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort, +et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce +qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est +écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de +Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en +Suisse?...</p> + +<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">d'un ton assez aigre</span>.</p> + +<p>J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> fois +même, les détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois +plutôt que c'est <i>lui</i> qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas +fait sur moi l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, +et M. de Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au +moins...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT, <span class="small">avec un naturel affecté</span>.</p> + +<p>Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à +l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!... +pas même d'émotion?...</p> + +<p>Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes +assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté +l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante +que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue +de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui +frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur +quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que +si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur... +Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus +connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame +Necker... Madame de Staël avait été conduite <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> un jour à +Bellechasse, par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme +noble et franche, son bon cœur, et plus que tout, son génie, qui se +révélait à elle, lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle +était en effet, une femme supérieure<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Alors elle s'était +livrée à son enthousiasme, non pas, je crois, en <i>baisant les mains de +madame de Genlis</i>, comme elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome +III, page 317), mais en lui <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> témoignant son admiration avec +cette chaleur d'expression que nous lui avons tous reconnue, et +qu'elle devait avoir à un degré bien puissant à l'âge de seize ans +qu'elle avait alors... Quant <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> à madame de Genlis, elle ne vit +pas s'élever près d'elle une femme qui présageait une gloire assez +lumineuse pour en déverser une partie des rayons sur toutes les femmes +de son siècle, sans un sentiment de mauvaise nature. Sous le prétexte +qu'elle n'aimait pas les personnes exaltées, madame de Genlis +s'éloigna de madame Necker et de sa fille, et ne fut pour elles qu'une +simple connaissance; en apparence du moins, car au fond elle était +leur ennemie, et sa haine pour madame de Staël se fit jour en dépit de +ses efforts pour la cacher, et se montra jusque dans les plus petites +circonstances<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>... Au moment de cette soirée chez <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> madame +Necker, elle ne cachait même pas ses sentiments<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, et ce qu'avait +dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle attribuait à M. de Chastellux, +répandue par elle, était commenté de la manière la plus moqueuse. +Madame de Staël, instruite de ces particularités, et franche autant +qu'elle était passionnée, était depuis ce temps d'une froideur même +insolente avec madame de Genlis. Un mot que celle-ci avait eu la +maladresse de dire sur <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> M. Necker avait été la déclaration de +guerre, et l'hostilité était complète entre ces deux femmes... Madame +de Staël avait pour son père surtout une de ces affections qui +n'accordent aucune transaction.</p> + +<p>La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée +à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la +maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune +imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière +emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait +été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de +Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le +poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était +une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de +madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait +toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une +ennemie, et lui dit:</p> + +<p>—Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si +vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney +lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.</p> + +<p>Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments +d'absence, une lettre de la main <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> même de M. de Voltaire, +chose qui n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette +lettre:</p> + +<p>«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande +maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, +madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en +devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces; +mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent +à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là +n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais +sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est +moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais +jamais paraître devant lui, etc.»</p> + +<p>—Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut +pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait +voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un +homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est +arrivée à être ainsi décrépite?...</p> + +<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">se levant</span>.</p> + +<p>Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis +confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette +lettre. <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> (<i>Souriant et regardant madame Necker.</i>) Vous +m'accuserez peut-être d'entêtement, ce n'est que <i>persévérance</i> dans +mon opinion.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la +Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet +d'entêtement. On dit: <i>Je suis de l'ordre de la Persévérance<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, je +ne change pas d'avis</i>..., et on a raison! C'est fort commode!</p> + +<p class="scene">MADAME DE GENLIS, <span class="small">d'un air digne et sans paraître même émue de ce que +vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en +souriant, et lui dit</span>:</p> + +<p>Quoique je sois <i>entêtée</i>, madame, permettez-moi <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de vous +dire que je suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: +c'est un regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous +apprécie comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis +effectivement de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai +par celle que je mettrai toujours à vous être agréable.</p> + +<p>Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et +son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à +elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, +s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait +aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un +sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et +donnant une main<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a> qu'on lui secoue avec force, mais en marchant +doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire +événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une +nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, +qui <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la +maîtresse de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette +politesse, que nous regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus +nécessaire au bonheur de la vie habituelle qu'on ne le croirait +peut-être; elle entretenait des relations douces et amicales entre des +personnes qui, quelquefois, étaient disposées à s'éloigner l'une de +l'autre. À cette époque il était encore facile de maintenir cette +façon d'être: des traditions toutes récentes, des souvenirs de ce +siècle qui nous avait fait proclamer le peuple le plus poli du monde +entier, aidaient à conserver cette urbanité de manières, cette sûreté +de commerce, cet échange réciproque d'attentions, de sacrifices même, +sans lesquels une société n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce +qui donne de la force à ce code qui nous régit. À l'époque que je +cite, il y avait d'ailleurs dans le monde de ces personnes qui +survivent au siècle où elles ont vécu, et qui transportent dans +l'autre les traditions et les coutumes du précédent; ce qu'elles +avaient vu, elles le racontaient à la jeune génération, qui voulait à +son tour avoir à raconter que le temps où elle vivait était le plus +poli et le plus remarquable comme exquises manières. J'ai connu chez +ma mère de vieux amis de la maison, qui me tenaient sur leurs genoux +et me racontaient qu'ils avaient vu <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Louis XIV dans leur +enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces traditions, et +je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, était M. le +comte de Périgord<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, étaient bien intéressants à écouter, surtout ce +dernier, qui avait une grâce et une politesse parfaites, et qui, du +reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le paraissait pas, tant sa +conversation avait de douceur et de charme. Son suffrage était d'un +grand poids<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>; c'était presque un succès pour ceux qui entraient +dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait présenter chez lui +comme une jeune femme se faisait toujours présenter dans ce temps-là , +soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit chez madame de +Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la duchesse de +Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de celui d'une +grande partie de la société: on voulait plaire à cette société, et +pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On faisait des +frais; ils nous <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> étaient rendus, et de là cet échange mutuel +de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable +ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à +celle de Paris par la Révolution <i>commençante</i>. On se moqua de <span class="smcap">TOUT</span>, +de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer +de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore +bon, loyal et vertueux; on eut des façons <i>polies</i>, mais parce qu'il +fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien +que lorsqu'on est près du mal.</p> + +<p>Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la +société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement +excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire, +il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des +intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés +du cœur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter +les gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces +épines, de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps +aux mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer +lorsqu'on arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur +des autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> tout le changement. On a de l'impudence pour confesser une +trahison; on lève la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette +impudente effronterie de la <i>franchise</i>. Ajoutez à cette prétention +que jamais le mensonge ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on +appelle encore le monde... On est vain du mal qu'on produit, on est +comme stipendié du démon pour déranger la vie de la plus simple +route... C'est une étude bien curieuse à faire que celle de cette +société qui s'en va s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et +chantant <span class="smcap">Hosanna</span> pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait +peut-être intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, +s'ils étaient dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... +L'âme, le cœur, le mobile de tout ici-bas, l'<i>intérêt</i>, une cause +quelconque enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et +nous fait frémir le cœur lorsque nous voyons les insensés qui +conduisent la voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté +du précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la +route.</p> + +<p>—Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait +un beaucoup plus beau!</p> + +<p>—Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître +l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de <i>l'ancien temps</i>!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Retournons chez madame Necker.</p> + +<p>Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce +soir-là la société de madame Necker firent entendre un chœur de +paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible, +n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis. +Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même +qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton +aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette +époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son +esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe +qui<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc +de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi +était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, +jeune et charmante personne, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> cousine de madame la duchesse +de Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la +princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la +Reine comme toutes les personnes <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> qui l'approchaient... +Madame de Blot et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, +ce qui leur donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur +aversion pour madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres +femmes. Ce fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de +l'absente, le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au +secours d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à +lord Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, +ajoutant que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été +émue pendant son voyage à Ferney:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> —Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, +dit madame de Staël.</p> + +<p>Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une +expression de mécontentement très-marquée.</p> + +<p>Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame +Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de +Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne, +madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de +Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises +manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé +Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de +Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes +qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en +contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que +sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa +mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce +qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au +spectre de Banquo dans <i>Macbeth</i>...</p> + +<p>Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du +mouvement dans Paris... Les amis <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> de M. Necker étaient +inquiets... La faction qui lui était contraire le poursuivait avec un +acharnement auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la +dignité. Sa femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, +avait, dans tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de +famille, une convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur +fille, ses passions la portaient à parler avec véhémence sur les +sujets les plus frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme +lorsqu'il s'agissait de son père! son père, qu'elle idolâtrait! +Quelquefois elle avait avec lui une discussion sur un individu de la +Révolution, un homme qui, la veille, le matin même, avait injurié son +père à la tribune, ou bien dans un pamphlet... De l'individu, on +arrivait aux choses, et la discussion s'engageait. C'était alors que +madame de Staël était adorable!... elle conduisait la discussion juste +au point où il fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de +son père, auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était +pas même possible; et lorsqu'elle avait conduit son père <i>à la porte</i> +du triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement +aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas +vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas +madame de Staël et la jugent d'après les <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> pauvretés qu'en +rapportent quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres +personnages n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant +renommés que par leur opposition au plus beau talent, au génie qui +apparut dans le dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent +juger madame de Staël d'après <i>ces pièces-là </i>, rendront un arrêt +complètement injuste, car madame de Staël avait autant d'âme, autant +de cœur que de génie, et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette +coquetterie filiale l'aurait elle-même adorée!...</p> + +<p>Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à +souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en +voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui +disait ou le lui faisait dire; mais il y avait <i>un fond</i>, comme on +appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours +étaient invitées de droit.</p> + +<p>Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une +discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait +être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la +conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame +Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins +madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> son lieu de +cette anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans +quelques-unes de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, +il y avait trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour +qu'elle pût diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut +partie et que le salon de madame Necker se trouva comme il devait +être, alors seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils +instants que je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas +faite pour le grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... +C'est Germaine<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> qui doit y briller et doit l'aimer, car elle +possède toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à +la fois redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...</p> + +<p>En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle +était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et +elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans +une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là , elle +était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, +ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit +qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration +devant elle, appuyée pour <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> ainsi dire sur son père, dont elle +semblait interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans +sa pose et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de +l'âme, que plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... +Et puis, sans être belle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a> madame de Staël était déjà le modèle +d'après lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... +C'était cette même richesse de forme et de santé... cette même pureté +de lignes... ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une +organisation poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au +cap Misène, devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, +les nuits et les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... +Madame de Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme +très-puissant qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. +Connaissant ses avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir +même, madame de Staël, sans être une personne à prétention, en avait +quelquefois les inconvénients, parce que l'excès de son naturel en +faisait soupçonner la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous +sommes arrivés, madame de Staël était une personne extrêmement +<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> en dehors d'elle-même, et ne pouvait contraindre ses +sentiments... Madame Necker, entièrement opposée non-seulement de +système, mais de goûts, à la manière d'être de sa fille, formait avec +elle une étrange disparate... Il y avait donc dans ce groupe de trois +personnes s'aimant sans doute, mais se convenant mal, bien peu aussi +d'éléments de bonheur... Il y avait même souvent des discussions qui +se terminaient néanmoins toujours convenablement, parce que madame de +Staël, tout en ayant raison, évitait de faire souffrir sa mère ou son +père par un triomphe qui les eût blessés... Tous ceux qui ont connu +madame de Staël peuvent certifier de la vérité du fait, et ce qui +était surtout admirable, c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de +complaisance accordée à <i>un vieil enfant</i>... On voyait qu'elle cédait +par respect et par convenance<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.</p> + +<p>Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy +(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes +avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et +madame de Staël voulait entendre <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> un avis sur cette grande +affaire; elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus +ardent admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de +l'abbé Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. +Madame Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que +possible, la conversation des sujets politiques...... Madame de Staël +aimait sans doute avec passion une discussion <i>tribunitienne</i>, et pour +elle le forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes +littéraires lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de +soutenir des causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard +dans le sien lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la +funeste manie qui domina les femmes de cette époque, et fit de tous +les salons de Paris autant d'arènes où les amants, les maris et les +frères, soutenus, excités par la vue de celles qu'ils aimaient, +prenaient, laissaient, reprenaient des opinions qu'ils <i>relaissaient</i> +encore, selon les caprices dominants de la passion qui les faisait +agir. Depuis la Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld +disait avant la bataille de Saint-Antoine:</p> + +<p class="poem10">Pour obtenir son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,<br/> + Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...</p> + +<p class="noindent">et par une suite malheureuse de cette même influence, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> il +disait aussi après la bataille, mais d'une voix plus dolente:</p> + +<p class="noindent">Pour obtenir son cœur, pour captiver ses vœux, + J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!</p> + +<p>La <i>Fronde</i> se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de +Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de +Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle, +<i>mademoiselle la Grande</i>, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets +de paille et en firent le signe de ralliement des <i>frondeurs</i>... Et +plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les +femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs, +lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries... +et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et +tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui +recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:</p> + +<p>Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...</p> + +<p>Tout cela venait de même source...</p> + +<p>Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de +l'<i>opinion publique</i>; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui +partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes; +mais elles connaissaient l'autre coterie <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> d'une semblable +opinion, et son influence doublait celle qui était immédiate... +N'avons-nous pas vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une +caisse à l'adresse d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres +avec sa femme et ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une +quenouille et son fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette +manière, et il devait subir l'influence que les femmes alors +exerçaient sur l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la +dernière, mais elle fut immense... non-seulement dans ses effets +immédiats, mais dans son long retentissement, dans ses résultats +funestes peut-être... non que je récuse le pouvoir que Dieu a mis en +nos mains, mais je crois qu'il lui a donné une autre destination.</p> + +<p>Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne +fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien +composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les +opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker +et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la +discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se +trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne +l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le +comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Contat, entra dans le cabinet de madame Necker<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, dont il +était fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à -fait +dissemblable.... C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en +soit, aussitôt que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent +juge de leur cause, et il donna raison à madame Necker...</p> + +<p>—Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en +voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux +plaisir d'entendre madame, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> dit-il en se tournant vers madame +de Staël et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le +sais, mais il faut y céder.</p> + +<p>Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne +commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce +ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus +intimement ensemble<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, c'est-à -dire quelques mois après; mais avant +ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant +esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son cœur... car il +était aussi bon que spirituel.</p> + +<p>En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère +inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant +le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment +s'était passée la séance de l'Académie.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?... +Son discours...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est +l'ami de la famille Necker</span>.</p> + +<p>.... Son discours... est un peu médiocre. C'est <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> l'ouvrage +d'un homme âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On +l'a applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On +trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir +aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par +exemple, il dit en parlant de son prédécesseur <span class="smcap">Beauzée</span>: «<i>La +métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région +rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits, +de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts.</i>» +Des <i>moissons</i>, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire! +Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de +Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de +France, il dit: «<i>Sa supériorité lui donne des droits à la +modestie...</i>» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait +qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au +contraire, que c'était même <i>un devoir</i> pour la médiocrité que d'être +modeste.</p> + +<p class="scene">LE MARÉCHAL DE NOAILLES.</p> + +<p>Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui +m'intéresse après tout.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui +faire peut-être... (<i>Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de +lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de +Boufflers.</i>) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un +léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma +qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant +à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du <i>Voyage du jeune +Anacharsis</i>, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il +retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des +maîtres barbares<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, M. le chevalier de Boufflers s'élève à la +hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je +lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie, +et je l'ai sur moi.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">allant à lui et lui serrant vivement la +main, lui dit d'un ton caressant</span>:</p> + +<p>M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de +vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que +vous lisez!</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p> + +<p>Madame!... votre bonté me confond! (<i>Il tire un portefeuille de sa +poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et +lit</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>:)</p> + +<p>«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces +coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et +<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, +de leurs vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels +puissants accords ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces +murs autrefois bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur +leurs fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les +statues sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son +lustre et sa place, et dans cette création récente, le plus aimable +des peuples a retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, +ses intérêts, ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui +opérez tous ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt +siècles fait place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux +le magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son +antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres +villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous +ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les +édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus +intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs +camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà +mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies, +témoins de <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> toutes les délibérations, associés à tous les +intérêts, initiés à tous les mystères, confidents de toutes les +pensées, et jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais +ils ne se sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne +nous les a fait connaître...</p> + +<p>«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent +à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en +rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent +à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et +l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les +tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les +Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs +agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des +partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou +contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement +appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez +modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous +y mettez les poids.</p> + +<p>«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur +patriotisme? En nous <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> les offrant pour modèles, vous nous +rendez leurs émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les +exemples des Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu +sacré, trop longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que +le souffle d'un <i>roi citoyen</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> pour tout embraser.»</p> + +<p class="place20">(Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe... +Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de +Boufflers, témoigne son admiration et son contentement... Mouvement +très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle du discours... +M. de La Harpe reprend sa lecture.)</p> + +<p>«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève, +une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est +celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de +véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point +homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre +(<i>Approbation nouvelle et prononcée</i>). Nous savons, comme eux, qu'au +milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la +fortune, tous les citoyens sont égaux <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> aux yeux de la loi +(<i>Nouvelle approbation</i>), et que nulle préférence ne vaut cette +précieuse égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être +haï. Nous savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa +patrie, et que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son +courage, de ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut +de son ombre et de ses fruits aux lieux où il a pris racine<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.»</p> + +<p>Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour +le remercier d'avoir apporté ce fragment...</p> + +<p>—Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de +Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'<i>Aline</i> pouvait +produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait +de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?</p> + +<p>—Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon +compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.</p> + +<p>On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> —Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, +mais surtout aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le +discours de M. de Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au +bonheur que j'ai éprouvé de vous entendre louer avec cette +vérité<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>... et puis des louanges vraies dites par un homme d'esprit +avec cette chaleur de cœur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il +faut en remercier le Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais +pourquoi venir si tard?...</p> + +<p>—J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité. +Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa +composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression, +intitulé <i>les Joueurs</i>... Le but en est fort moral, et tous les +événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.</p> + +<p>—Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet +été à Maupertuis<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> MADAME NECKER.</p> + +<p>Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans +toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de +Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et +d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement +détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis +pardonnable.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p> + +<p>Et vous serez <i>pardonné</i>, si vous nous en dites votre avis: car c'est +particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p> + +<p>Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle +dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette +pièce des <i>Joueurs</i> est parfaitement conduite, et réussirait à la +scène avec peu de changements. C'est une peinture des malheurs +qu'entraîne avec elle la passion du jeu: toutes les bassesses qui se +commettent dans les tripots, école de tant de fripons et l'écueil de +tant de dupes, les crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet +assemblage de la bonne et de la mauvaise compagnie associées ensemble +pour même honte comme pour même joie, toutes ces turpitudes dont la +société devrait rougir enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le +marquis de Montesquiou avec une vérité profondément morale et +très-dramatique; les caractères sont bien tracés, l'intérêt est bien +conduit, enfin c'est une bonne pièce: et une pièce en cinq actes et en +vers, c'est une chose assez rare pour en prendre note; mais voici qui +est aussi bien curieux!... Il y a quelques années, que le marquis de +Montesquiou fit lire sa pièce aux Comédiens français, mais sans faire +dire son nom; il laissa croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune +auteur sans nom et sans état: elle fut refusée à l'<span class="smcap">UNANIMITÉ</span>. Elle est +pourtant bien écrite, et elle m'a paru faire plaisir à la +représentation; après cela, ce n'est point un jugement sans appel que +celui d'un parterre de comédie <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> de société, ce n'est pas une +épreuve aussi certaine qu'une représentation publique, et encore +celle-ci ne l'est pas toujours. La pièce de M. de Montesquiou a été +aussi bien jouée, au reste, qu'il est possible de jouer sur un théâtre +de société...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle +douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que +les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de +voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante +personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car +elle a joué <i>Mélanie</i> d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne +l'a jamais vu jouer.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y +mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des +nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le +caractère de Mélanie.</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>La Harpe, dis donc à ces dames les vers que <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> tu as faits pour +madame la baronne de Montesquiou.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">embarrassé</span>.</p> + +<p>Je ne crois pas me les rappeler.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">avec un grand naturel</span>.</p> + +<p>Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel, +récite les vers</span>.</p> + +<p class="poem10"><i>À madame la baronne de Montesquiou.</i></p> + +<p class="poem10"> +<span class="add1em">De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?</span><br/> +<span class="add1em">Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,</span><br/> +<span class="add1em">De ce maintien, de ce port gracieux:</span><br/> +<span class="add1em">En se montrant, elle est sûre de plaire...</span><br/> +<span class="add1em">J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.</span><br/> +<span class="add1em">Naïve Annette et touchante Émilie<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>,</span><br/> + Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...<br/> + Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?<br/> + Son organe ravit et son jeu nous entraîne.<br/> + Son sourire est si fin! son regard est si doux!....<br/> + Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?<br/> + Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:<br/> + Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">avec force</span>.</p> + +<p>Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on +connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de +leur beauté.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">après avoir jeté un coup d'œil attristé sur sa +fille, éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en +l'entendant louer une autre jeune femme sur tout ce qui lui +manquait...; aussi dit-elle d'une voix émue</span>:</p> + +<p>Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...</p> + +<p>En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de +l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où +ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte +d'aisance et de <i>laisser aller</i>, il régnait toujours chez madame +Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une +glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait +<i>fondre</i>... mais l'heure du souper était celle des <i>bons contes</i>: +chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de +gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> malgré le +génie de madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. +Necker, on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les +discussions littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait +jamais... Ce soir-là on était préoccupé des événements qui se +préparaient. Le 6 octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre +avenir se montrait à tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau +talent voyait tout comme le plus habile publiciste, fronçait souvent +le sourcil devant une réflexion plus ou moins sombre qui passait +menaçante dans son esprit... Quant à madame Necker, toujours égale +dans son humeur, quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais +résignée et confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement +troublée... Debout<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> devant cette table que son mari et sa fille +présidaient pour elle, elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions +vraiment remarquables par leur composition... M. Necker, malgré les +occupations qui réclamaient de lui travail ou repos, tenait le +fauteuil de président, et paraissait toujours écouter madame Necker +avec un grand intérêt... La <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> conversation devint générale: on +parla théâtre, littérature, politique, et tout cela sans bruit, avec +des paroles qui ne voulaient pas persuader en étant injurieuses; il y +avait <i>conversation</i> enfin, et jamais dispute. Quelquefois, cependant, +Marmontel élevait la voix avec une sorte de rudesse qui tenait à sa +personne<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a> plutôt qu'à ses manières... il parlait vivement, et M. de +La Harpe, toujours dans les bornes, lui répondait doucement, +quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était poussé trop avant dans ses +retranchements. La discussion était sur des pièces données au public +de Paris, très-difficile encore à cette époque, et qui faisait justice +des mauvaises choses... Marmontel prétendait que l'on y mettait de +l'esprit de parti, et qu'on sifflait les pièces qui ne flattaient pas +l'esprit public.</p> + +<p>—Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du +moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux +d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son <i>Comte de Comminges</i>, +imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus +plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on +parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> jambes +son malheureux comte de Comminges!...»</p> + +<p>—C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de +madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.</p> + +<p>—Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est +fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit, +comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y +a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est +forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois +la reconnaissance faite: là , aucune de ces vicissitudes, de ces +événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces +mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés +dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est +couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la +reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit +<i>bien sûr</i> que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas +tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le +comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente... +Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la +toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre +chose?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> —Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous +entendre?...</p> + +<p>—Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de +Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne +meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...</p> + +<p>—Oh! pour celui-là , c'est trop fort! s'écrie madame de Staël... +Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis +malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...</p> + +<p>—Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui +ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien! +il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en +creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue +d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que +ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant +tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être +aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...</p> + +<p>—Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...</p> + +<p>—Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en +œuvre pour faire un drame <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> avec les décorations et le jeu +du machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une +profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de +Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (<i>Il s'incline +devant madame Necker et chante.</i>)</p> + +<p class="poem10"> + <span class="lspaced2">......</span><br/> + Pour émouvoir le cœur d'abord<br/> + Ah! que c'est un puissant ressort<br/> + Qu'une belle tête de mort!<br/> +<span class="add10em smcap">Collé.</span></p> + +<p class="place20">(Tout le monde rit.)</p> + +<p>—Ah ça! et <i>Henri VIII</i>, dit Marmontel, est-il aussi dans ta +disgrâce?</p> + +<p>—Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël, +en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant +sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis +sur <i>Henri VIII</i>, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?</p> + +<p>—Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous +d'<i>Henri VIII</i>?</p> + +<p>—Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont +aussi mauvais que la contexture de l'œuvre.</p> + +<p>—C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> avis qui +n'est pas fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je +trouve <i>Jeanne Gray</i><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a> un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que +le faux me révolte... Dans <i>Henri VIII</i>, tout y est à contre-sens; M. +Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a <i>ni +intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, ni +mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite</i>.</p> + +<p>—Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la +noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.</p> + +<p>—Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de +réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers +bien faits: encore cela <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> est-il douteux...; mais sois +toi-même de bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste +est d'un écolier... Quant au sujet, c'est celui de <i>Marianne</i>... Mais +il est moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa +victime, et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme +dans <i>Zaïre</i>, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en +main, pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en +posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint +pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets +de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la +première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire +mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose... +L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si +positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense, +que la chose est certaine: ainsi donc, pas de nœud, pas d'action, +peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui +est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne +pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres +conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme +Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième +acte, on <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le +roi; mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait +pas les ressorts postiches<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, +amenée à son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la +scène des petits chiens dans <i>les Plaideurs</i>!</p> + +<p class="poem10">.... Venez, venez, famille désolée!...</p> + +<p>Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...</p> + +<p>—Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!</p> + +<p>—Quelle comparaison me fais-tu là !... Racine a mis un enfant sur la +scène, dans <i>Athalie</i>, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance +sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'œuvre en ce genre +où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans +<i>Andromaque</i>, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax, +quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles! +s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en +regardant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux +yeux si expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits +de feu pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... +Marmontel, voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma +<i>le Philinte de Molière</i>, que Fabre d'Églantine venait de donner à la +nouvelle Comédie-Française.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda +madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait +le talent... Il est noble cet homme-là ?...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai +entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une +mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, <i>le Présomptueux</i>...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p><i>Ou l'Heureux imaginaire</i>...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des <i>Châteaux en Espagne</i> de +Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur, +au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile. +<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? +le connais-tu?</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il +arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de +celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de +ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine +même, ont accueilli <i>le Présomptueux</i> et une certaine <i>Augusta</i>, une +tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du +<i>Présomptueux</i><a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne +famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE <span class="small">s'inclinant en souriant</span>.</p> + +<p>J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur +de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il +s'appelait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> alors M. <i>Fabre</i>; aucune particule ne suivait ni +ne précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre +composa... M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais +comment, que:</p> + +<p class="poem10"> + À Toulouse il fut une belle,<br/> + Clémence Isaure était son nom;<br/> + Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;</p> + +<p class="noindent">et M. Fabre obtint la fleur qu'<i>aimait</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a> Clémence Isaure, il obtint +l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle <i>Fabre d'Églantine</i>?...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si +parfumées!...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> M. DE LA HARPE. (<span class="small">Il a toujours une expression sardonique en +parlant de Fabre d'Églantine</span><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>.)</p> + +<p>Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme +j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises +pièces... <i>les Gens de lettres</i>; <i>le Présomptueux</i>, plate parodie des +<i>Châteaux en Espagne</i>; <i>Augusta</i>, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais +roman calqué sur <i>la Vestale</i>, mauvais drame de je ne sais plus quel +auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux +traité eût pu fournir une pièce intéressante<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p> + +<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p> + +<p>Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La +tragédie est restée...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout +en s'inclinant</span>.</p> + +<p>Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à +la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux +que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, +de relever la pièce. <i>Le Journal de Paris</i> est plus plaisant que le +reste; il a inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au +public sur sa <i>sévérité</i>; et pour prouver le talent de l'auteur, on +cite deux vers de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (<i>Se +recueillant.</i>) Les voici:</p> + +<p class="poem10">Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.<br/> +<span class="lspaced2">.........</span><br/> +L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...</p> + +<p>C'est trop fort aussi.</p> + +<p class="scene"><span class="smcap">L'Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p> + +<p>Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière +pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir +lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici +faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la +meilleure pièce que <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. +de La Harpe?</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">évidemment contrarié et même blessé</span>.</p> + +<p>Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu +jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette +dernière œuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la +meilleure pièce depuis Molière.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là ?...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de +beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de +Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu. +M. d'Églantine aurait dû l'appeler <i>l'Égoïste</i>, car c'est lui qui, le +premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de +punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de +l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a +également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le +répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce +pas votre avis, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se +tournant vers l'abbé Barthélemy.</p> + +<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p> + +<p>Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une +œuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">vivement piqué, et se balançant sur sa chaise</span>.</p> + +<p>Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère +franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour +vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze +ans de sa vie, c'est-à -dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne +produit que des satires et de méchants vers, et tout-à -coup vous +montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un +chef-d'œuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet +de réflexions...</p> + +<p class="scene">MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, <span class="small">bas à l'abbé Barthélemy</span>.</p> + +<p>Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre +Fabre d'Églantine.</p> + +<p class="scene">L'<span class="smcap">Abbé</span> BARTHÉLEMY.</p> + +<p>J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> La conversation devint générale; madame Necker causait avec +chaque personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle +s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori +depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à -coup +quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit +aussitôt:</p> + +<p>—Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien +de l'esprit...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL, <span class="small">regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les +plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque</span>.</p> + +<p>Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que +faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là ?</p> + +<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p> + +<p>Faire comme lui de jolis vers...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Ah! mon Dieu!</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Piis est fort aimable!...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> MARMONTEL, <span class="small">riant toujours</span>.</p> + +<p>Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la +Harpe...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE <span class="small">sourit... et dit à madame de Simiane</span>:</p> + +<p>Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme +l'alphabet, par exemple, madame?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE +BLOT, <span class="small">s'écrient</span>:</p> + +<p>Sur l'alphabet!</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Mon Dieu, oui!</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Mais c'est impossible!</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour +exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M. +de Piis<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> nous allons vous montrer comment l'A <i>s'arroge</i> +sa place, en véritable <i>insolent</i> qu'il est, tout en haut de +<i>l'alphabet</i>, et que</p> + +<p class="poem10"> + A s'Adonner A mal quand il est résolu<br/> + Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,<br/> + Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats</span>.</p> + +<p>Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et +je le maintiens le plus sage de la ville.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'<i>A</i>. M. de +Piis nous apprend plus loin que</p> + +<p class="poem10"> + ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...<br/> + Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,<br/> + Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.</p> + +<p>Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut +retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit +non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> +admirablement burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il +amusait<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, il continue:</p> + +<p class="poem10"> + A la tête des Arts à bon droit on l'admire,<br/> + Mais surtout il Adore... et si <i>j'ose le dire</i>...<br/> + A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,<br/> + Ce fut apparemment l'A qu'il articula.</p> + +<p>Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'<i>A</i> qui +<i>s'adonne au mal</i> et qui <i>assiége</i>... En fait de rébus, c'est, je +crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.</p> + +<p class="poem10"> + Le C, rival de l'S avec une <i>cédille</i>,<br/> + Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots <i>fourmille</i>;<br/> + <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> L'E s'Évertue ensuite, etc.<br/> + L'I, droit comme un piquet, établit son empire.<br/> + Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,<br/> + Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.<br/> + Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.<br/> + <span class="lspaced2">........</span><br/> + S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,</p> + +<p class="noindent">dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a +l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais +son <i>pétard part</i> ne vaut pas:</p> + +<p class="poem10"> + À ce péril pressant nous échappâmes, car<br/> + La porte était ouverte, et nous passâmes par.</p> + +<p>Ailleurs ce sont des moutons</p> + +<p class="poem10"><i>Qui bêlent pêle-mêle!</i>...</p> + +<p>Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...</p> + +<p class="scene">M. NECKER.</p> + +<p>M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre +de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses +glouglous valent ceux de M. de Piis.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">remerciant</span>.</p> + +<p>Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son +ouvrage des Petites-Maisons <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> fasse un raisonnement assez +étrange pour l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela +fait peur!...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu +ses dernières pièces?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un +soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le +malheureux?...</p> + +<p>M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare. +L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et +il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était <i>un +barbare</i>, <i>un ignorant</i>. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos +jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à -dire dans le +même siècle, nous méconnaissions encore <i>Athalie</i>! <i>Athalie</i>, +chef-d'œuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour +méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit, +c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du +théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui, +où nous admettons <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> ses beautés, nous les sentions toutes! +Madame de Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; +elles le devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où +elle put lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait +dans les traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous +suivons, avec les hautes merveilles littéraires des autres nations, +elle ne pouvait entendre M. de La Harpe concentrer toute la +littérature dans notre langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est +devenue depuis, une femme que la voix universelle proclame la première +de son temps, n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle +sentait que pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue +où il écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les +beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de +Klopstock, dans leur idiôme?</p> + +<p>Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait +Charles-Quint.</p> + +<p>Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a +une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation +pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier +dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques, +à ne prendre la <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> chose que comme publicistes seulement, et +nullement sous le rapport littéraire.</p> + +<p>Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare +dans l'original; il lui dit que non, mais avec <i>un +dictionnaire</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>... Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous +reparlerai plus de Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La +Harpe comprit qu'il se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva +sur Ducis; heureusement pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir +raison, car on venait de donner <i>le Roi Lear</i> et <i>Macbeth</i>!... Aussi +le malheureux Ducis, renvoyé à La Harpe pour supporter sa mauvaise +humeur, passa-t-il sous son scalpel avec une sévérité cruelle; et pour +dire la vérité, lorsque La Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers +du <i>Roi Lear</i>:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add6em">.... Végétaux précieux.</span><br/> + Si vous pouvez <i>m'entendre</i> et <i>sentir mes alarmes,<br/> + Fleurissez</i> pour mon père, et <i>croissez sous mes larmes</i>,</p> + +<p class="noindent">il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui +croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait +d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte +dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à +toute discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait +le front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses +convives ne sortait de chez elle avec une impression pénible.—M. de +La Harpe, lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma +fille de vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son +attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les +absurdités du <i>Roi Lear</i>.</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Avez-vous donc été voir <i>le Roi Lu</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, madame? C'est une ravissante +parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une +traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.</p> + +<p class="place20">(M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se +répandre sur sa physionomie.)</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p> + +<p>Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a +dû faire oublier <i>le Roi Lear</i>?...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me +donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la +bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma +reconnaissance est profonde.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL <span class="small">vivement, et rendue à son équité naturelle</span>.</p> + +<p>Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une +perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de +La Harpe.</p> + +<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p> + +<p>Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont +charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">en riant</span>.</p> + +<p>Comment, madame, vous voulez que M. de La <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Harpe vous récite +<i>lui-même</i> des vers à sa louange? mais c'est impossible.</p> + +<p class="scene">MADAME DE SIMIANE, <span class="small">bas à la duchesse de Lauzun</span>.</p> + +<p>Encore un moment, et il les dirait.</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je +m'en charge...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">souriant avec un signe de tête</span>.</p> + +<p>Ce sera un double plaisir pour nous...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL. <span class="small">Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...</span></p> + +<p class="center"><i>Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de <span class="small">Philoctète</span>, +par M. de Florian.</i></p> + +<p class="poem10"> +<span class="add2em">Que tu m'as fait verser de pleurs!</span><br/> + Comme ton Philoctète est touchant et terrible!<br/> +<span class="add2em">Que j'ai souffert de ses douleurs!</span><br/> + Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;<br/> + Et pour juger tes vers, il suffit de mon cœur.<br/> + La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!<br/> + Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire<br/> +<span class="add2em">T'a choisi pour son successeur.</span><br/> + Va, laisse murmurer une foule timide<br/> + D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.<br/> +<span class="add2em">Prends Philoctète pour ton guide:</span><br/> + Comme lui tu souffris du venin des serpents<br/> +<span class="add2em">Et possèdes les traits d'Alcide.</span></p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> MADAME DE STAËL.</p> + +<p>À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien +dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la +poésie comme celle-là .</p> + +<p class="scene">MONSIEUR DE LA HARPE, <span class="small">totalement revenu de son humeur, s'inclinant +devant madame de Staël</span>.</p> + +<p>Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire +dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de +Brunswick<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> MADAME NECKER.</p> + +<p>Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">se levant</span>.</p> + +<p>Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en +rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant, +non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons! +Marmontel!...</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne +m'en souviens pas! ceci est une vérité...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL. <span class="small">Son œil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle +parle et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est +errant quoique animé.</span></p> + +<p>Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de +l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal +pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de +prince que celle qui vous fait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> élancer dans un fleuve qui +gronde<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du +repos que germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une +barque et affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de +Rome... de l'empire du monde!... et puis il était <i>avec sa fortune</i>, +il jouait sa vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais +celui-ci! où allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux +malheureux qui lui tendaient les bras!... Il les entendait crier au +secours, et le noble jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il +était suivi!... <i>et sans être suivi!</i>... Cependant, en arrivant sur le +lieu du malheur, il montrait à tous ses mains généreuses remplies +d'or!... Oh! Marmontel! Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce +pas?...</p> + +<p>Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec +attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis +de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet +ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en +lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son +père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> sur son +épaule... Là , elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, +qui d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... +Madame Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne +paraissait au dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je +crois, beaucoup plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. +Necker, en écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle +fille.</p> + +<p>Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la +confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si +grand besoin d'affection!...</p> + +<p>—Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est +tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon cœur ne bat plus +quand je crois qu'on ne m'aime pas.</p> + +<p>Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son +père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard +presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras +croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la +regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque, +madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la +volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de +son père, où elle <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> avait été chercher un cœur parmi cette +multitude qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration +qu'elle lui inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui +allait mal; elle le savait, ce qui redoubla son embarras...</p> + +<p>—Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.</p> + +<p class="scene">MARMONTEL.</p> + +<p>Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous +donner en la sortant de votre cœur... vous voulez que j'aille vous +ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait +pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>Ah çà ! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M. +Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là ?</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE.</p> + +<p>C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de +vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un +sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> +Rousseau?... il l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il +en dit....</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut +être fameux.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour +davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été +fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de +la niaiserie.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme +un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque +chose de lui....</p> + +<p>Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.—Oh! oui! quelque +bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de +Staël, et ce sera parfait, ma mère!...</p> + +<p>Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'œil autour +d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et +quand tout fut prêt, elle commença:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> —Vous saurez que M. Abauzit ne s'est <span class="smcap">JAMAIS</span> de sa vie mis en +colère... <span class="smcap">Jamais</span> il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a +dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme +qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité +d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils +consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis <i>trente ans</i>, était à +son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait +arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne +pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement +qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un +pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas +vu son maître une seule fois <i>en colère</i>!...—Une seule fois!... Mais +c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce +n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!—Mais je ne puis +pas mentir! disait la bonne femme.—Mais comment parvenir à le +fâcher?... Aide-nous.—Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il +y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le +<i>fâcher</i> qu'il faut venir à bout...</p> + +<p>Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir +examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite +crut avoir <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> trouvé le moyen de faire gagner le pari.—Quoique +en vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous +voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..—Que t'importe? nous +l'aimons autant que toi.—Cela n'est pas sûr.—Nous l'aimons, te +dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude +sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?</p> + +<p>—Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché; +c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le +plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.</p> + +<p>L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit +viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la +journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué +de sa journée et content de trouver son lit et le repos.</p> + +<p>Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin +il dit à Marguerite:</p> + +<p>—Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez +de ne pas l'oublier aujourd'hui...</p> + +<p>—Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour +savoir le résultat.</p> + +<p>—Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'<i>oublier</i> +aujourd'hui!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> —<i>Mais tu l'oublieras?</i>... Songe aux conditions!...</p> + +<p>Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué +d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le +matin... En se levant, il appelle Marguerite:</p> + +<p>—Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie, +songes-y donc?</p> + +<p>Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille +gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son +lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou +plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle +Marguerite:</p> + +<p>—<i>Marguerite</i>, lui dit-il, mais sans élever la voix, <i>vous n'avez pas +encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti +là -dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il +n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire</i>.</p> + +<p>Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je +crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de +son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...</p> + +<p>Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de +Socrate?</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> MADAME DE STAËL, <span class="small">émue et irritée en même temps</span>.</p> + +<p>Ah çà !... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille +gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu +ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des +expériences sur son humeur et même sur son cœur!... C'est tout +simplement indigne...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">en souriant</span>.</p> + +<p>Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les +brigands de cœur...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">souriant aussi</span>.</p> + +<p>Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve +admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant +à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui +travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a +acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non, +je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon +père?</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">touché de cette demande</span>.</p> + +<p>Non, mon enfant! il y a une équité de cœur dans votre indignation +qui trouve en moi une entière <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> approbation. (<i>Et l'attirant à +lui, il l'embrassa et la retint longtemps sur son cœur.</i>)</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER.</p> + +<p>Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect, +la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis +de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle +passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant</span>.</p> + +<p>Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de +conter...</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans +affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et +presque désagréables, lui dit en souriant</span>:</p> + +<p>Vous êtes une <i>flatteuse</i>, ma fille, je le sens; mais il est doux de +se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous +retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé +de M. Necker...</p> + +<p class="scene">M. DE LA HARPE, <span class="small">s'inclinant</span>.</p> + +<p>J'accepte pour moi et pour Marmontel...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> MARMONTEL.</p> + +<p>Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery +de madame Necker.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir +mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.</p> + +<p class="scene">MADAME NECKER, <span class="small">avec le ton du reproche</span>.</p> + +<p>Ma fille!!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun +si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le +suis-je donc pour elle, moi?...</p> + +<p class="scene smcap">Plusieurs voix ensemble.</p> + +<p>Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">avec émotion</span>.</p> + +<p>Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante; +qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre +social de <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> la grande famille humaine... Je disais donc, ma +mère, que je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après +tout je pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas +réjouie du mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait +d'elle!... Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine +jusque-là . C'est pourtant ce qu'elle a fait.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi +donc madame de Genlis et vous, mon cœur, avez-vous pu être réunies?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien +originale.</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Mais encore!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien +amusée.</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (<i>Se tournant +vers M. de La Harpe.</i>) N'est-ce pas, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> M. de La Harpe? (<i>M. de +La Harpe s'incline.</i>) Depuis que c'est la mode <i>d'avoir de l'esprit</i> +et qu'on ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à +tout prix, car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce +qu'elle prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas +l'esprit nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y +suppléer, par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est +la manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et +tout est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, +qui s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des +libelles diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il +croit peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, +que le gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et +l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne +sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut <i>valoir</i>. +Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe +le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas +assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille +pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la +prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et +les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit +contenant une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une +épigramme fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être +pourvu. La parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon +M. de Buffon, qui, <i>chargé d'ans et de gloire</i>, et la tête courbée +sous le poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir +le venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne +m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien +faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.</p> + +<p class="scene">M. NECKER, <span class="small">vivement</span>.</p> + +<p>Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL, <span class="small">en riant</span>.</p> + +<p>Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que +moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y +songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce +misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui +n'oublie jamais, dans celle du cœur, car j'ai eu de la +reconnaissance pour celui qui m'a su venger sans donner de la +publicité à mon offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma +personne, elle m'en a <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> voué un surcroît de haine. Vous +conviendrez que cela est injuste!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BARBANTANE.</p> + +<p>Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis, +ayant M. de Buffon pour chevalier!... (<i>Elle rit.</i>) De celui-ci du +moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un +vers sans m'en douter!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE BLOT.</p> + +<p>Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Moi...</p> + +<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p> + +<p>Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add2em">Être haï, mais sans se faire craindre,</span><br/> +<span class="add2em">Être puni, mais sans se faire plaindre.</span><br/> + Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;<br/> + En recherchant la haine, il trouve le mépris.<br/> + En jeux de mots grossiers parodier Racine,<br/> + Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,<br/> + <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Débiter pour dix sous un insipide écrit,<br/> +<span class="add2em">C'est décrier la médisance,</span><br/> + C'est exercer sans art un métier sans profit.<br/> +<span class="add2em">Il a bien assez d'impudence,</span><br/> +<span class="add2em">Mais il n'a pas assez d'esprit.</span><br/> +<span class="add2em">Il prend, pour mieux s'en faire accroire</span><br/> + Des lettres de cachet pour des titres de gloire;<br/> + Il croit qu'être <span class="smcap">HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ</span>;<br/> + Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;<br/> + C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,<br/> + Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.</p> + +<p class="scene">MADAME DE SIMIANE.</p> + +<p>Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir +par cœur, ces vers!... Sont-ils imprimés?</p> + +<p class="scene">MADAME DE STAËL.</p> + +<p>Non, madame<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les +envoyer.</p> + +<p>Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut +encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses +yeux... <i>On croyait voir</i> dans son regard.</p> + +<p>«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> vous dirai pas de +vers, car je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de +charmants, s'il plaît à l'auteur.—Monsieur de Marmontel, je vous +dénonce à madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à +Auteuil, madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de +Marmontel de chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui +imposa d'en <i>faire</i> un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il +serait obligé de travailler sur un <i>mot</i>; on lui donna ce mot, il fit +le couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui +un <i>mot</i>!...»</p> + +<p>Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame +Necker, je vais vous donner un <i>mot</i>, et vous nous ferez un +couplet...»</p> + +<p>Elle rêva un moment... Tout-à -coup le bouchon d'une bouteille de vin +de Champagne vint à partir...</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... <i>Champagne!</i>...»</p> + +<p>Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce +qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le +couplet suivant:</p> + +<p class="poem10"> + Champagne, ami de la folie<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>,<br/> + Fais qu'un moment Necker s'oublie,<br/> + <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Comme en buvant faisait Caton;<br/> + Ce sera le jour de ta gloire:<br/> + Tu n'as jamais sur la raison<br/> + Gagné de plus belle victoire.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> SALON<br/> +DE MADAME DE POLIGNAC.</h2> + +<p>Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais +faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne +pas dire impossible, de rendre compte du <i>salon</i> de la Reine, et c'est +pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable <i>maîtresse de maison</i> +à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de +madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la +hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la +Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de +Polignac avec cette grâce charmante <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> qui faisait, comme la +tradition nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, +comme on n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.</p> + +<p>Marie-Thérèse l'avait élevée pour être <i>reine de France</i>: avec cette +finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle +avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille +allait être souveraine<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, puisqu'elle n'avait aucune autre +puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette +puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille +fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du +monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât +en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune +fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de +madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile +pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant +idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un +pour la haute classe et <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> l'autre pour celle inférieure, et +les manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité +allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la +famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice +sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis +cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus +élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui +recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès +de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus +aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et +possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles +viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles... +Ayant la volonté d'<i>être ce que sa mère voulait qu'elle fût</i>, +Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la +France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les +principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie, +c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine +n'ayant pas encore quinze ans<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de +ses goûts. Sans être très-grande, sa taille avait une juste +proportion, qu'elle doublait lorsqu'elle traversait la galerie de +Versailles avec cette dignité gracieuse qui la rendait adorable et se +manifestait par le moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient +charmants, son teint admirable, ses bras et ses mains beaux à servir +de modèle. Si l'on ajoute à tous ces avantages une bonne grâce +inimitable et le prestige magique du rang de reine de France, on ne +s'étonnera plus de l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps +Marie-Antoinette à la France entière.</p> + +<p>Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la +société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec +sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un +intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique, +broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle +avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie +familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa +mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait +l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à +parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le +monde et ses relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes +soumises à ce tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et +faisait la loi. Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi +sévère, non pas qu'il y eût plus de mœurs, il y en avait moins +qu'ailleurs au contraire: mais la règle établie par le code du monde +social avait prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur +quelle tête ils étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait +aussi qu'une main habile pouvait facilement conduire cette société +élégante et en devenir la Reine, comme elle l'était des belles +provinces de France... Elle donna des instructions à Marie-Antoinette +pour ajouter encore aux premières, données moins secrètement. +Celles-ci furent uniquement consacrées à tracer à la Dauphine une +règle de conduite comme la mère d'une jeune fille les lui donnerait à +son entrée dans le monde... Ceci expliquera comment la Reine avait des +amitiés intimes peu de temps après son arrivée en France, et comment +elle voulut organiser une société <i>à elle</i>... La pièce que je place +ici est authentique... J'ai conservé l'orthographe de l'Impératrice et +sa manière de nommer les individus sans leur donner aucune +qualification... Ce fut au moment même de se séparer de sa fille que +l'impératrice <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> lui remit cette liste, avec prière d'y donner +la plus grande attention:</p> + +<p>«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos +affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez +aller qu'après un mûr examen...</p> + +<ul> +<li><i>Liste des gens de ma connaissance</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</li> +</ul> + +<ul> +<li>Le duc et la duchesse de Choiseul<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>;</li> +<li>Le duc et la duchesse de Praslin;</li> +<li>Hautefort<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>;</li> +<li>Les Duchâtelet;</li> +<li><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> D'Estrées (le maréchal)<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>;</li> +<li>D'Aubeterre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>;</li> +<li>Le comte de Broglie;</li> +<li>Les frères de Montazel; <span class="ralign50">}</span></li> +<li>M. d'Aumon; <span class="ralign50">}<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.</span></li> +<li>M. Blondel; <span class="ralign50">}</span></li> +<li>M. Gérard. <span class="ralign50">}</span></li> +</ul> + +<p>«La Beauvais, religieuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, et sa compagne.</p> + +<p>«Les Durfort<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>; c'est à cette famille que vous devez marquer, en +toute occasion, votre reconnaissance et attention.</p> + +<p>«De même pour l'abbé de Vermont<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Le sort de ces personnes m'est à +cœur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais +fâchée d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne +recommander personne. <i>Mais vous et moi nous devons trop à ces +personnes</i>, pour ne pas chercher <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> en toutes les occasions à +leur être utiles, si nous le pouvons sans trop d'<i>impegno</i><a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p> + +<p>«Consultez-vous avec Mercy<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>...</p> + +<p>«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous +pouvez leur être utile.»</p> + +<p>On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré +à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au +contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est +<i>reconnaissante</i>, elle lui recommande d'être <i>utile</i> à tous les +Lorrains, parce qu'ils les ont obligées <i>toutes deux, et c'est en +faisant ce mariage</i>; voilà comme il faut se méfier des opinions émises +légèrement sur le compte de personnes élevées.</p> + +<p>On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez +nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques +affections particulières, elle avait une autorité positive et assez +étendue dans la société de la Cour<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et +dégagée de l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se +délivrer de cette contrainte qui est peut-être une des misères mais +une des nécessités <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> de la royauté, en habitant Trianon peu de +temps après que Louis XVI le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de +madame Royale. Dans l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit +avec <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> plaisir. Il n'avait aucun goût pour le monde; il était +défiant et sévère pour les grands seigneurs; peu porté aux plaisirs +bruyants, il n'aimait ni le bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le +faste, et encore moins le libertinage; mais pour ce dernier défaut, il +faut dire une singulière prédiction du roi de Prusse... On parlait un +jour devant Frédéric de Louis XVI et de la Reine, et surtout du +bonheur dont ils jouissaient tous deux... Le roi de Prusse se mit à +rire...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> —Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses +prédécesseurs, dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue +vieille et inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne +sera pas autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire +et prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur +d'être l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...</p> + +<p>En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et +judicieux qui perce le voile <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de l'avenir... et devine la +marche forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes +s'usent... et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt +qu'un autre... Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république +serait à la place d'une favorite.</p> + +<p>À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était +vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait, +comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces +influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les +femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une +immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV, +nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan +commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de +favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle +bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des +légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle +dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse +des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux +esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou +dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également +supérieure à son sexe, mais toujours femme <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> néanmoins, ainsi +que les autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant +jamais... En même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe +entière ce que pouvait tenter et exécuter une femme à ferme +volonté!...</p> + +<p>Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation +sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde. +Les trois sœurs<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>, madame de Pompadour et madame du Barry, +précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle +des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus +actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui +échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des +efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate +des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec +un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de +Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée +Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner, +chose qui eût été facile... Elle-même voulut <i>se soumettre</i>; elle le +tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac; +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> mais en n'y admettant que les personnes tout-à -fait +privilégiées, les préférences blessèrent les exilées, et il y eut des +mécontents... Cela se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à +Trianon.</p> + +<p>Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le +faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre +la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui +formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif +de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de +Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.</p> + +<p>Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur +le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du +sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France. +Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il +devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à +l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était +plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne, +mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent +une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une +résistance invincible à la <i>prière</i> du Roi, car il n'ordonna pas, de +céder la place à <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> mademoiselle de Lorraine, après les +princesses du sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal +plutôt que d'abandonner <i>leur droit</i>... Madame la duchesse de Bouillon +surtout se signala parmi <i>les opposantes</i> par l'aigreur de ses refus. +Le roi fut très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut +encore plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux +pairs: <i>Je m'en souviendrai!</i> et qu'elle la renferma dans une cassette +d'où souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les +fêtes eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec +madame la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et +par cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un +peu le scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes +titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.</p> + +<p>Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses +yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame +de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il +fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne +fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se +moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette +époque, commençaient à s'introduire <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> parmi la haute noblesse. +Elle fit plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien +décidée à exclure de son service toutes les femmes titrées ayant <i>des +prétentions</i>, comme elle le disait...</p> + +<p>Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine +n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard... +Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable +enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses +belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa +physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours +prévenante<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes +que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en +faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante, +enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les +poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de +l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle +était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes, +chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, +elle le fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait +qu'on ne le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte +satirique qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une +remarque ou d'une allusion...</p> + +<p>En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration +pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne +voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était <i>une +complaisance</i>, elle demanda un jour à madame de Noailles <i>quelles +étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?</i>... Madame de +Noailles, chargée de son instruction, lui répondit <i>que madame du +Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire</i>.</p> + +<p>—<i>Ah!</i> dit la Dauphine, <i>alors je serai sa rivale?</i> Le mot était +charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis +XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du +Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.</p> + +<p>Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de +France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux +roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette. +Madame du Barry, dont la beauté était dans tout <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> son éclat, +faisait éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours +dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être +faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est +en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux +et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de +Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la +chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout, +même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes +manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à +cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on +pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que +voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de +Richelieu lui-même se mit dans la voie <i>de perdition</i>, comme lui-même +l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à +Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal +était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la +table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le +café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France +allait devenir!</p> + +<p>La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> cheveux, +sa peau de lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait +aimer de tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter +le torrent dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le +Roi lui en donnerait la puissance <i>exécutrice</i>. Que faire en pareille +circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment +délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...</p> + +<p>Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je +dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre +pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être +que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice +distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son +fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont +il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le +dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé +le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant +combien il avait d'heures à vivre.—Mais, avait répondu le médecin, +peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le +médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner +lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on +puisse répondre aussi affirmativement <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> avec un sang-froid +aussi dur... En conséquence de cette réponse, tout le service +d'honneur fit ses préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de +chambre jetaient les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie +folle, parce que le séjour avait été plus long que de coutume... Par +un hasard funeste pour le mourant, son appartement se trouvait presque +à la hauteur de ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces +paquets!... Il était à ce moment où l'âme quitte le corps... C'est une +lutte douloureuse... le malheureux prince voulut prendre l'air, car il +suffoquait... On roula son lit auprès de la fenêtre, et là , il fut +témoin des préparatifs du départ... Il connaissait trop bien la Cour +et tout ce qui tient à elle pour ne pas voir ce qui en était et ce que +signifiait cette occupation générale... Un sourire, comme la mort n'en +permet pas souvent, vint errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! +le malheureux prince avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus +amère du calice de sa vie!</p> + +<p>Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV +mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de +vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et +alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour +Choisy!... ce qui fut fait...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du +Pont-aux-Dames, près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la +Vrillière, qui lui porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet +homme qui avait rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry +dit en jurant:—Beau..... règne que celui qui commence par une lettre +de cachet!...</p> + +<p>Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir +royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une +princesse tout-à -fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce +que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de +France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du +prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé +à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une +cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La +princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce +qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé +de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée +à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le +plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus +recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à +Compiègne<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le +Dauphin. Le jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses +femmes, et revint à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, +et recevoir la fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire +à la mort. C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et +de l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné +que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes +furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer +une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable +magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt +millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette +époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes +des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut +du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers +du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en +France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le +trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à +<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> la nation française... Le luxe que les étrangers déployaient +luttait avec celui que par devoir comme par orgueil et par goût +déployaient les Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à +la Cour, mais dans les maisons particulières; tout était motif de +réjouissance, tout devenait sujet à une fête parmi les personnes de la +Cour et parmi celles de la finance, dont les alliances avec la +noblesse étaient fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que +nous prenions de le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. +C'est surtout dans le contraste frappant qu'on trouve dans +l'observance ridicule du goût antique qu'il faut trouver le mauvais +genre de l'époque; madame de Pompadour s'habillait en Vénus avec des +paniers, et M. de Chabot faisait Adonis avec une coiffure poudrée <i>à +frimas</i>. Cette violation du goût pur et exercé des anciens était la +faute des yeux et du goût de l'époque, puisque les modèles étaient là . +Il faut dire que madame du Barry fut plus élégante en cela que madame +de Pompadour; elle était plus belle et moins spirituelle cependant, +mais le désir de plaire donne du goût et de l'esprit, même aux plus +sottes. Madame du Barry suivait assez bien les modes, selon le bon +goût; il existe d'elle des portraits où le costume oriental est assez +bien observé. L'histoire de ce costume est plaisante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de +Choiseul; tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. +Enfin, Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en +faveur dut souvent recevoir bien des humiliations.</p> + +<p>Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de +l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de +Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de +cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de +beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers +pays.—Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la +Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de +ces pays sont dans les provinces d'Asie.</p> + +<p>À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:</p> + +<p>—C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la +Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.</p> + +<p>—C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en +rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent +en <i>troupeau</i> pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à +Paris.</p> + +<p>Le propos revint à madame du Barry; elle fut <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> furieuse. À +dater de ce jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la +Turquie, et elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit +babil que sa gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; +car ce n'était pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. +Enfin, la turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de +se faire peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de +la Cour en habitants du sérail; il y avait même un <i>Mesrour</i>, à ce que +disent les mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre +spirituellement à M. de Choiseul. On fit une magnifique table en +porcelaine qui fut peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de +personnes habillées à l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi +que madame du Barry. Cette table fut longtemps à La Malmaison<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> + +<p>Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois +qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y +manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait +des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus +grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas +et qu'il <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de +bien des religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit +à en dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait +interdit.</p> + +<p>—Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!</p> + +<p>—Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins +qu'ils font de beaux enfants.</p> + +<p>Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.</p> + +<p>Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours +silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le +détestant.</p> + +<p>Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour +la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour +d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société +intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà +un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout +ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là , elle oubliait les +ennuis de la Cour; là , madame de Noailles ne la persécutait plus, +comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer +<i>madame l'Étiquette</i> par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que +non-seulement la Reine <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> se permettait de s'égayer sur son +compte, mais encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, +donna sa démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de +distinction, qui ne voulurent pas servir de point de mire à des traits +d'esprit ou de texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença +alors à jouir de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de +joies et de fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir +ses belles-sœurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun +appareil, et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle +voulait amener la Cour de France:</p> + +<p>—Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu +moins entourée de cette <i>étiquette</i>, dont vous faites votre noblesse; +car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous +avez en France! C'est l'<i>étiquette</i> seule qui la fait.</p> + +<p>La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas +pour toute notre noblesse. Chérin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a> avait dans son cabinet de quoi +répondre <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La +noblesse la plus pure de France n'était pas celle peut-être qui +montait dans les carrosses.</p> + +<p>La Reine avait connaissance des recommandations faites par +l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour +de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques, +et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour +beaucoup d'autres.</p> + +<p>La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections +intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle +était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer +dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du +monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa +retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la +Reine l'appelait <i>ma grande</i>. La duchesse de Mailly mourut jeune et +vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et +dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.</p> + +<p>La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle +aimait avec une vive et <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> profonde amitié. Elle était jeune, +agréable et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la +fit dame du palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena +des rapports de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de +B....n aimait avec un sentiment d'amour <i>idéalisé</i> monsieur le comte +Étienne de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait +également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait +une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié: +elle en eut bientôt le devoir à remplir.</p> + +<p>Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas +s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une +froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit +que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne, +elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.</p> + +<p>Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait +depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui +défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même +pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le +gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et +prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> +Rien n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, +tout méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts +de la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les +yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? lui dit-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait +lui répondre.</p> + +<p>—Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le +dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et +je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.</p> + +<p>Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte +passa outre.</p> + +<p>—Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas +digne.</p> + +<p>Madame de B....n poussa un cri déchirant.</p> + +<p>—Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...</p> + +<p>—Non! je ne vous crois pas!</p> + +<p>Le vicomte sourit sans répondre...</p> + +<p>Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le +vicomte avec une expression suppliante.—Voulez-vous la preuve de ce +que je vous ai dit?.</p> + +<p>Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.—Eh bien! <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> +vous l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!</p> + +<p>M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de +Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était +belle-sœur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux +duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de +Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle +avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et +elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point... +Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui +disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux +qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant +elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était +assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur +qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne +donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour +avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à +cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner +ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec +admiration:</p> + +<p>—Mon Dieu, que vous êtes belle!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du +matin, à moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un +grand peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre +fort beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban +bleu clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa +taille... ses cheveux n'avaient qu'<i>un œil</i> de poudre, comme on +commençait à porter les cheveux alors...</p> + +<p>—Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza +se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...</p> + +<p>—Mais vous êtes si coquette!...</p> + +<p>—Moi! quelle idée!</p> + +<p>—Oh! en effet, elle est absurde!...</p> + +<p>Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une +sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de +Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne +l'avait aimé que par crainte.</p> + +<p>—Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous +êtes infidèle!</p> + +<p>Madame de Souza joignit les mains... le vicomte <i>fut généreux</i>...</p> + +<p>—Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre +ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte +Étienne?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...</p> + +<p>—Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me +croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là , moi!... Je laisse +les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par +exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux +comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre +affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le +conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la +marquise de B....n!</p> + +<p>Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de +sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les +yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva +pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte +l'avait effrayée sur le sort de ses amours...</p> + +<p>—Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour +que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son +portrait, son anneau et ses lettres.</p> + +<p>Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de cœur. On a +dit depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est +vrai.</p> + +<p>Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle +s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les +lettres de <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de +Ségur les eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi +sourire Satan.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, elle est à moi!...</p> + +<p>Ce qui prouve que devant un cœur de femme un homme, quelque esprit +qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence, +lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un +ce que l'autre éprouvera.</p> + +<p>En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût +aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles +qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez +trop!</p> + +<p>Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans +larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues +étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la +force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du +cœur était si solennellement profond!...</p> + +<p>Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que +tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un +morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la +vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> —Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si +différente de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix +brisée par les sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté +ne retenait plus ses larmes!.....</p> + +<p>Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh! +qu'elle souffrit!...</p> + +<p>Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une +autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui +brisa le cœur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les +lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une +âme humaine peut souffrir...</p> + +<p>—C'est une <i>agonie</i> en effet! dit-elle avec une expression +déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des +êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il +était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de +chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en +précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose +de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...</p> + +<p>Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné +à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne +répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> il +lui resta <span class="smcap">TOUTE SA VIE</span><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a> un tremblement nerveux, une agitation +terrible, qui lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les +premiers temps, lui paraissaient un retour des cruelles souffrances +qu'elle avait supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et +pourquoi?... pour sa douleur. La vie était décolorée pour elle +maintenant, et ce qu'elle voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas +ainsi!... Il faut du temps pour mourir!...</p> + +<p>Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la +piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus +pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie +eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha +tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et +par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de +M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à +sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa +blessure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus +agréables de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant +talent de peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté +peu commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et +belle. Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la +Reine pût les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de +Trianon, qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées +s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la +Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la +Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun, +tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage +travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la +salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus +était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette +foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel +se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de +Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de +Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec +passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et +Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> avec ce +plaisir vif et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. +Le vent faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le +temps où les Français forçaient les acteurs de répéter le beau +chœur d'Iphigénie, <i>Chantons, célébrons notre reine!</i> lorsque leur +souveraine entrait à l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...</p> + +<p>Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle +jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de +jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique, +pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La +perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux +que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander: +c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans +nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès +qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle +jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles +qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les +avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.</p> + +<p>Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait +le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était +pas à son <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le +Vulcain, mais il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était +d'ailleurs le métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait +qui prouve que Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un <i>ridicule +royal</i>.</p> + +<p>Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le +serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques +Derhin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui +demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne +pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui +indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait +pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine: +aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué +d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la +gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et +joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....</p> + +<p>Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne +pas devoir prolonger celle de son <i>compagnon</i>:</p> + +<p>—Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé +ce soir à ton souper, avec ta <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> femme et tes enfants, <i>mais +sans leur raconter</i> ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas +ce que je viens de te dire, mon garçon?...</p> + +<p>Et il appuya sur ce dernier mot.</p> + +<p>Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin, +employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta +ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans +leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.</p> + +<p>Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on +pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.</p> + +<p>Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins, +parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on +peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié +les plus belles œuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait +la voix populaire: ceci est encore un tort.</p> + +<p>Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce +terrible mot: le <span class="smcap">PEUPLE</span>!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à +quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore +aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui, +c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme +là -dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on +juge de ce qu'il était en 1784!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne +l'estimait. Il y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût +une tache dans son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi +lorsque l'offense des duchesses-pairesses la blessa si vivement aux +fêtes de son mariage, elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque +par des épigrammes sanglantes sur les alliances de la haute noblesse +avec la finance. Les Noailles surtout furent en butte plus que tous +les autres aux traits de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, +son ancienne dame d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères +sur l'oubli de sa dignité.</p> + +<p>Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle +ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:</p> + +<p>—Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on +relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un +âne.</p> + +<p>La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que +pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se +fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette +retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la +seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec +ses deux belles-sœurs et M. et madame de Maurepas <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> +divisèrent la société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant +vivre en simple <i>grande</i> dame, mais point en reine, prit la direction +de l'un de ces partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, +mais surtout son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, +celle des Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par +des services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. +Cette famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de +la Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la +Reine avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient +l'opinion des salons de Versailles et de Paris.</p> + +<p>Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet +intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait +contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé, +si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un +traité<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a> nuisible à la <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> France, contraire aux intérêts de +l'Europe, mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette +à sa maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses +deux belles-sœurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la +Cour un parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des +aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en +avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se +faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car +tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette +lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient +partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de +partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes +ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était +dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui +causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le +peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son +journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître +d'hôtel, une belle-sœur femme de chambre, un frère valet de +chambre, qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette +opinion était souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> à ses intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion +passait donc du salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou +dans les ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en +province, lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer +d'Argenson, ou d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans +leurs terres.</p> + +<p>En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du +malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc +Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que +mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses, +tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos +industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère +de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus +qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas, +je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire +croire pour nuire à sa sœur. <span class="smcap">Madame</span>, femme de <span class="smcap">Monsieur</span>, frère du +Roi, avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que +par le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la +société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon +pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +hauteur; Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point +peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait +Madame!...</p> + +<p>L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit +un exemplaire de ses œuvres.—Je vous remercie, dit le prince, <i>je +ne veux pas vous en priver</i>...—Le mot n'est pas heureux.</p> + +<p>L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de +Buffon, et lui dit:—Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos +œuvres <i>que mon frère a oublié chez vous</i>!...</p> + +<p>Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.</p> + +<p>Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on +a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre +<i>prospérité</i> qu'il en avait <i>conçu de la haine</i>. C'est absurde et +faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner +de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient +plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas. +Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme +publiciste et comme jurisconsulte, M. <i>Prost de Royer</i>; il était à +cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du +comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne, +considéré de M. de Vergennes <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> et de lord Chatham, modèle du +comte Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.</p> + +<p>—M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours. +Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous +m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez +parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû +rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû +trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous +la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de +Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de +conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de +questionner un empereur?...</p> + +<p>—<i>Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les +coudes sur la table,</i> répondit Joseph.</p> + +<p>Il y fut, et le lendemain il y retourna...—Pourquoi les Français ne +m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.</p> + +<p>—M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous +tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la +France.</p> + +<p>Joseph II sourit.</p> + +<p>—C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> —Me permettez-vous encore une question?...</p> + +<p>—Dites...</p> + +<p>—Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France +et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on +craint.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la +chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me +connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage +pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté +l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour +réussir?...</p> + +<p>Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.</p> + +<p>—Me permettez-vous encore une objection?</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une +nation <i>charmante</i>, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la +bouche du frère de notre reine.—Joseph sourit.</p> + +<p>—On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela. +Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la +France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée, +l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave +dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable +nation et rien de <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> plus... Je ne m'en dédis pas, répéta +l'Empereur...</p> + +<p>—Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre +sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos +amis<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire +mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p>—Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre +nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.</p> + +<p>—C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la +Silésie...</p> + +<p>Joseph sourit, mais ne répondit pas.</p> + +<p>—Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez +renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce +vrai?...</p> + +<p>—Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que +Vienne pour les affaires de Constantinople...</p> + +<p>Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout +rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire +et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là . Cette +entrevue, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qui <i>dura quatre jours</i>, fut ignorée dans le +temps, parce que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent +blessés et inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat +de la première ville manufacturière de France avec l'empereur +d'Autriche; il exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le +garda pour ne pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu +l'Empereur à Ferney, et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est +très-bien à Prost de Royer; cela seul fait juger un homme.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la +Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de +Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche, +amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la +France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut +présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce +qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur +d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes +laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette +maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa +confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce +reculée qu'il appelait son cabinet. <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Cette pièce était située +à Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château. +C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants, +ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et +furent trouvés dans ce qu'on appelait <i>l'armoire de fer</i>.</p> + +<p>Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui +pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société, +de former <i>un salon</i> d'où <i>ses amis</i>, comme elle le dit elle-même à M. +le comte de Périgord<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, iraient ensuite se répandre dans les +différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.</p> + +<p>—Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour, +en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce +respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui +avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des +femmes... Je suis bien malheureuse.—M. de Périgord se sentit ému au +fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel +empire, lui disant presque en pleurant:—Je suis bien malheureuse!</p> + +<p>M. le comte de Périgord jeta un coup d'œil rapide <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> autour +de lui, et baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que +ce qu'il voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des +préjugés fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme +inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore +être respecté par la Reine...—Dès ce jour, disait-il à ma mère, je +jugeai la France perdue.</p> + +<p>Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le +beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange. +Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la +comtesse Jules de Polignac que Louis<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> le prendrait le lendemain +dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe +(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de +Périgord, étonné de ce <i>rendez-vous</i>, se rendit néanmoins à l'heure +fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui +l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit +signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour +que le comte pût le suivre<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Arrivés dans l'une des galeries +extérieures, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Louis prit le chemin d'un petit escalier +très-étroit et fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela +aurait pu avoir l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune +et n'avait d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre +montèrent pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se +trompait.—Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin. +C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait +parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages +fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> était +sa favorite bien-aimée.</p> + +<p>Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent +sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était +insupportable dans cet endroit, où <i>le supplice des plombs à Venise</i> +était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se +reconnaître: <i>C'est cela</i>, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de +sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide +également;... mais après avoir tourné deux tours, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> il +s'arrêta et frappa trois petits coups... une voix répondit de +l'intérieur et dit d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre +assez sombre... Il passa ensuite dans une seconde pièce fort +simplement meublée, où il trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi +que je viens de le dire.</p> + +<p>Le coup d'œil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur +l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite +de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture +de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement +Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée +dans les siennes, elle lui dit avec colère:</p> + +<p>—Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que +vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis +reine de France?</p> + +<p>—Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez +d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne +croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.</p> + +<p>La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.</p> + +<p>—Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie +en voyant se confirmer une partie <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> des bruits qui me blessent +au cœur depuis que je les entends, que <span class="smcap">Madame</span> me pardonne! elle est +ma souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je +ne veux jamais lui déplaire.</p> + +<p>—Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété +qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.</p> + +<p>Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.</p> + +<p>—J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est +pas assez, je vous en supplie.</p> + +<p>Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait +peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se +montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en +homme d'âme et de cœur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette +que ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie +intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était +tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.</p> + +<p>—J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la +Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en +voyant moi-même cet appartement...</p> + +<p>—Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet +appartement?</p> + +<p>Elle mit un accent tellement impérieux dans <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> cette demande, +que le comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:</p> + +<p>—Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces +salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied +avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu +d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je +viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et +oublier, je le répète, que je suis <i>Reine de France</i>; est-ce donc cela +qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la +France!...</p> + +<p>Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation +violente.</p> + +<p>—Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement... +regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il +mérite le nom d'une <i>petite maison</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p> + +<p>Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se +trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de +Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la +maison de la Reine... L'ameublement <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> en était simple, mais +parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent +répété: «Faites-moi un lieu de repos <i>où je sois commodément</i>.» Dans +l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait +beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille, +et la beauté de ses bras et de ses mains...</p> + +<p>—Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins +le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais +pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le +feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement +déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine +que je suis, en pareille matière...</p> + +<p>La Reine pleurait!...</p> + +<p>—Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne +sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un +serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle +était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus +m'empêcher de le lui dire.</p> + +<p>—J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais +je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour +mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques +personnes assez discrètes pour n'en pas <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> parler; nous y avons +ri et causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le +Roi y est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, +car rien au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de +famille. Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher +comte, me donnez-vous l'absolution?</p> + +<p>M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il +le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire. +Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au +fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de +l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là ...</p> + +<p>La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait +quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les +jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas +encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son +lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller +chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait +qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle. +Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la +comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse +de Grammont, madame la marquise <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de Bréhan, le comte +d'Artois, madame la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, +monsieur le baron de Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la +maréchale d'Estrées, le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de +Durfort, la duchesse et le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques +autres personnes telles que monsieur de Breteuil, madame de +Matignon... mais ils étaient moins souvent appelés que les premiers +noms que je viens de dire.</p> + +<p>La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne +d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore +davantage contre cette famille.</p> + +<p>Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une +personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était +douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté +le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent +quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils. +Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux, +les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son +sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et +attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire +une aussi brillante <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> fortune que celle qui lui fut envoyée +par le Ciel. Lorsque sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, +obtint une place de <i>dame pour accompagner</i>, chez madame la comtesse +d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point +de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu +commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en +survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de +Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de +Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc <i>à brevet</i>, et fait +capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir +continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de +Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la +donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place +de directeur-général des postes et haras de France.</p> + +<p>On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la +France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque, +en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu +la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac +qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques +de cette bienveillance que le public semblait vouloir <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> lui +refuser; mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi +ambitieuse qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-sœur, la +comtesse Diane de Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne +l'aimait pas; quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle +avait un jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. +Une chose digne de remarque, c'est que les favorites de +Marie-Antoinette n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe +était douce, bonne et belle, mais elle avait encore moins d'esprit que +madame la duchesse de Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs +personnes ont dit: c'est que la Reine avait elle-même un esprit +ordinaire.</p> + +<p>On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac +par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent +pas...</p> + +<p>Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de +la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour +un concert ou pour une comédie.</p> + +<p>Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse, +déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour +haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac +que pour prouver qu'elle pouvait créer <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> une famille puissante +et la transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.</p> + +<p>On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse: +on prétend qu'ils ne sont qu'<i>entés</i> sur les Polignac et qu'ils +s'appellent <i>Chalançon</i>... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac +a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel +état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de +rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de +fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province, +n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.</p> + +<p>J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les +avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse +et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa +belle-sœur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des +places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le +reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut +être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...</p> + +<p>D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien +différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit +calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même; +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. +D'après cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette +coutume humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut +tout obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait +qu'elle pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les +vaudevilles, les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont +placés en haut lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, +dans le livre qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver +que la famille Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins +presque rien.</p> + +<p>La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème +que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité +de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était, +comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle +était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce, +aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement +redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et +vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et +qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla <i>lui-même</i> rechercher +sa sœur à Saint-Cyr, en la <i>suppliant</i> de revenir, de <i>patienter</i> +<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> et <i>souffrir</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a> la comtesse Diane. Le résumé de tout ce +qu'on vient de lire, c'est que la famille Polignac avait un immense +crédit par le moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la +nation comme une garde avancée.</p> + +<p>J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante +des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même. +Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne +pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter +de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes +titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle +y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut +Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais +il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les +distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en +soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son +frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce +qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux +Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui +attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela, +pourquoi, <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: +<i>Vive le Roi!</i> sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve +toujours un côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent +à des individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, +seulement pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon +nombre en France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut +n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette +opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des +vœux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en +l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou +plutôt on le sait bien. Ils ont crié: <i>Vive l'Empereur!</i> aussi +fortement qu'ils crient maintenant <i>vive Henri V!</i> ou <i>vive Henri IV!</i> +C'est vrai au moins ce que je vous dis là .</p> + +<p>La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y +remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles, +qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors +universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours. +Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons +de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de +Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y +perdirent leur <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> temps, mais d'autres profitèrent des leçons +et prirent un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui +fut organisé chez madame de Polignac.</p> + +<p>Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux +enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre, +mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine, +belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle +de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son +frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère, +avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu +théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges, +voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez +madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent <i>Iphigénie en +Tauride</i>: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran +remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de +Polignac<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames +d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un +souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi +et la Reine <span class="smcap">LES SERVIRENT</span> et se tinrent debout, l'un derrière Oreste, +l'autre <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique +fort jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la +rendit célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en +consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange +gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait. +Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à +entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de +Versailles pour aller dans un couvent... Là , plus de fêtes, plus de +spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans +son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de +madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut +y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de +Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la +laissa veuve avec un enfant<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, deux ans après leur mariage. Elle +fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait +dans le salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince +et la princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait +Édouard ou plutôt <i>le beau Dillon</i>: on a prétendu que la Reine l'avait +aimé, je ne le pense pas.</p> + +<p>La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela +l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle +n'avait aucun succès; car on disait hautement:</p> + +<p>—<i>C'est royalement mal joué!</i>...</p> + +<p>Alors on fit de la musique.—La Reine chantait et chantait aussi mal +qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait +encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela +lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage +plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: <i>Ah! +que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!</i></p> + +<p>Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose +qu'une très-vive coquetterie de cœur. La Reine fut si sérieusement +occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de +Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à +consacrer à l'amour... Comment <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> aimer avec l'existence +infernale que cette malheureuse princesse subissait alors.</p> + +<p>Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette +époque un relâchement de mœurs très-fortement excité par le siècle +lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme +madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction, +à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en +pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur, +le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de +Polignac et quelques autres.—M. de D...... n'était pas un homme +corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme +digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout +simple.</p> + +<p>La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde +année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer +la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure +du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est +d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M. +Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier +rapprochement, quant au sujet...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la +famille royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du +sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de +la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut +de l'estampe!...</p> + +<p>Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus +réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête, +elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez +généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans +que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.—Il était convenu que madame +de Polignac <i>avait</i> M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme +qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi +M. de Vaudreuil:—elle aurait failli à la politesse et au bon goût +sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait +manqué...</p> + +<p>Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus +charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et +charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une +jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne +de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en +contravention <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> avec son propre serment. Archambaud de +P....... était alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il +était jeune, élégant, riche<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>, et surtout à la mode, par une foule +de succès et d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant +dans le monde et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu +sacrifiée et l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc +Archambaud, et M. de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant +longtemps sous le charme d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait +ressenti jusqu'alors; pour ne pas compromettre madame de G....., il +prenait toutes les mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le +temps lui inspirât enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il +sautait par une des fenêtres de l'appartement de madame de G....., il +tomba au milieu d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la +commandait le reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne +put s'empêcher de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, +qui commandait cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet +officier était des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui +dit en riant qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. +Archambaud, le voyant en <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> si bon train de crédulité, lui dit +qu'il avait eu une fantaisie pour une femme-de-chambre de madame de +G...... L'officier supérieur, qui était M. d'Agout, neveu du vieux +lieutenant des gardes-du-corps, se mit à rire de bon cœur et +félicita M. de P....... sur sa bonne fortune, mais ne crut pas un mot +de ce qu'Archambaud lui avait dit.</p> + +<p>«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé +le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»</p> + +<p>Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula +dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:</p> + +<p class="poem10">Sautez par la croisée, etc.</p> + +<p>C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon +de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien +opposée!...</p> + +<p>La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais +cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son +livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce +que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la +publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant +elle-même combien elle était peu <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> puissante pour protéger sa +favorite, lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, +de quitter la France, et d'aller chercher la paix dans une terre +étrangère. La famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume +au milieu des cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait +avec les Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. +Fugitifs, proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant +quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur +les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée +parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au +neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au +point de dire lorsqu'elle était avec elle:</p> + +<p><i>Je ne suis plus la Reine, je suis moi.</i></p> + +<p>Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne, +mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait +alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des +terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.</p> + +<p>Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou +plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut +fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine, +fut funeste à la France par l'action très-immédiate <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> qu'eut +cette conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le +vieil édifice de l'ancienne société française et cette forme de +<i>salon</i> qui, jusque-là , avait servi de modèle à l'Europe entière. La +Reine crut punir une noblesse insolente, et elle porta un coup +irréparable à cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle +inspira le désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle +est toujours un modèle à suivre pour la foule et les masses; la +magnificence des équipages, la somptuosité des ameublements, le grand +nombre des valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le +pas sur tous les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs +de la société et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces +fautes sont à lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je +viens de rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la +première à proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du +<i>linon</i> et de la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était +Reine, et l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit +déserter la cour de Versailles à toute la vieille noblesse, +scandalisée de voir si peu de grandeur dans la représentation royale; +Versailles n'était quelquefois habité que par la famille royale et le +service des princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, +Paris devint <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> plus habité; ses salons se remplirent; celui de +madame de Coigny, dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le +centre de l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de +cette opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands +voyages étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente +vint aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de +tout détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal <i>à +elle seule</i>, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une +Reine ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils +doivent solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on +criait: <i>vive la Reine!</i> mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en +coûtait à la police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, +qui ne cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à +Saint-Cloud voir les eaux et l'Autrichienne!...</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> SALON DE M<sup>gr</sup> DE BEAUMONT,<br/> +ARCHEVÊQUE DE PARIS.</h2> + +<p>Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires +de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus +qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus +grande, si même elle ne fut sa seule consolation.</p> + +<p>Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le +ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à -fait dominé par le +spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la +philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de +sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir +était de les expliquer. <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Dans l'équité de son âme, et il en +avait beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie +à une morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et +même ces vices dans le haut clergé de France.</p> + +<p>Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui +semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles +fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel: +c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la +philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par +goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher +par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois +demandé.</p> + +<p>Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les +opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des +siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses +douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il +voulait <i>des prêtres</i> et pas de clergé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.</p> + +<p>Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il +commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de +son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> +rois de France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase +surtout le choquait, c'était celle qui parlait de l'<i>extermination des +hérétiques</i>; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment +illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que +le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.—En +tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop +favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.—Il voulait bien +autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord +par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux +lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui +passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat +utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte +ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà +attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se +conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au +dix-huitième siècle.</p> + +<p>Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts +cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... <i>cela s'était-il jamais +vu!!!</i>... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais +le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et +surmontaient le bruit <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de son enclume, le Roi décida que le +sacre se ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au +moment où le trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le +nombre des fautes non plus que leur gravité.</p> + +<p>Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à +cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé +était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait +justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si +la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la +philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses +forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque +identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales; +il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une +partie <i>constituante</i> et constitutive; il conservait dans les États +généraux des provinces son autorité individuelle et <i>indivisible</i>, +sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en +apparence le conservateur des mœurs publiques, la règle de la +doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État. +Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de +leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle +des peuples. <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> C'était devant ses livres liturgiques que Clovis +et les Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête +et déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans +les actes et les traités le roi <i>très-chrétien</i>.—Partout dans ses +souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en +même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et +craignent de perdre.</p> + +<p>C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives +alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires. +Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité +philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le +plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef +de cette phalange hérétique.</p> + +<p>Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des +évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir +cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de +cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.</p> + +<p>Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de <i>prélats +administrateurs</i>, avouait hautement sa partialité en faveur de M. +Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes +<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de +Narbonne, président-<i>né</i> des États du Languedoc, homme de génie et +d'un esprit d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette +nonchalance coupable qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre +qu'il peut être actif pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait +du bien cependant à son diocèse<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, mais il ne s'occupait que de ses +plaisirs, chassait une partie de l'année, et ressemblait au <i>Damp +abbé</i> de <i>Petit Jehan de Saintré</i>. Je ne sais pas s'il avait des +rendez-vous avec une dame des Belles-Cousines, mais je sais que +l'archevêque faisait un chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant +qu'il menait ainsi joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais +que les curés prissent la même distraction que lui: il défendit la +chasse à ses curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui +rencontrait tous les jours son archevêque sonnant <i>tayaut</i>, ne fit que +rire du mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un +garde de l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut +sévèrement réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, +<span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> dans un village presque perdu au milieu d'un pays désert.</p> + +<p>Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint +aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un +ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant +une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.</p> + +<p>—Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez +beaucoup la chasse?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également +beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous +la permettez? vous avez tort comme eux.</p> + +<p>—Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque: +c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés +sont d'eux-mêmes.</p> + +<p>À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de +Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M. +de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon +souvenir de son administration.</p> + +<p>M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un +homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en +même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> M. +de Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, +comme M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit +réformateur et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, +alors archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M. +l'archevêque de Narbonne.</p> + +<p>Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti +contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité +respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup +d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on +n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du +clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était +désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres +exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un +homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne +sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti +de <i>zélés presque fanatiques</i> n'avait de relation avec le Gouvernement +que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de +l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande +vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il +parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> +prouvé en ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de +l'Église, sorties des presses du Louvre.</p> + +<p>Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus +dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était +si craintive et la minorité si audacieuse...</p> + +<p>L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais +sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça +un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de +Pompignan<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de mœurs +simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en +donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti +religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et +le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que +la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de +Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré +seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait +au poëte, frère du prélat.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de +Paris, celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut, +quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de +Pompignan lui en fit des reproches.</p> + +<p>—Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour +en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa +colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...</p> + +<p>—Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant +besoin de sa miséricorde.</p> + +<p>—Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en +s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses +habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses +traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui +devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave, +comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la +pensée ni dans la parole.</p> + +<p>—Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de +Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur, +répondez-moi!</p> + +<p>—C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...</p> + +<p>Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se +rapprochèrent de M. de Pompignan; <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> le silence le plus profond +régnait dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient +fixés sur M. de Pompignan.</p> + +<p>—Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il +faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre... +pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force +de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les +supporter.</p> + +<p>—Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son +sein que l'Église compte ses ennemis!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a +peu de mois, un <i>mémoire économique</i> dans toute la force de l'esprit +de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs +parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne +voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et +quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie +royale<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>!</p> + +<p>Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.</p> + +<p>—Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> œuvres de +saint Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de +Beaumont, accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et +l'homme souffraient en même temps...</p> + +<p>—Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de +Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur +de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en +pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande... +qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.</p> + +<p>—Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc +commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...</p> + +<p>Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec +ferveur.</p> + +<p>—Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de +Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la +ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous +courrons par ces coupables voies!</p> + +<p>—Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il +faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais +indifférente.</p> + +<p>Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y +avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de +je ne sais <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> plus bien quel diocèse...; il était ignorant, +fanatique, et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en +Dieu. Le cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer +l'Église gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et +cette même majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord +évêque de Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans +mœurs... toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de +France, placé par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit +par son ordre des nominations contraires à celles de M. de Boyer.</p> + +<p>—Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des +remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé, +c'est le moment.</p> + +<p>—Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui +désignerons-nous?...</p> + +<p>—Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux +ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M. +Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...</p> + +<p>L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...—Mais comment +composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la +censure!... Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?</p> + +<p>M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression +si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce +qui était dans l'appartement fut touché.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole +de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le +cœur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa +main?...</p> + +<p>—Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous +doit son assistance!...</p> + +<p>—Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de +Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette +démarche difficile?</p> + +<p>—Pourquoi pas notre jeune promoteur<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>? dit M. de Boyer.</p> + +<p>—L'abbé de P.......... <i>L'abbé couleur de rose!</i> reprit avec un ton +d'aigreur M. de Beaumont...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> —C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous +y trompez pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le +prendre comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre +députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien +dans l'Église...</p> + +<p>Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris +pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par +tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun +ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était +loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.</p> + +<p>J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la +partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la +minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec +empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de +T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en +ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs +et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus +curieux, c'est que le président de la députation fut le président du +bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> +monseigneur de Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée +du clergé, qui déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes +croyances, qui mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin +d'une religion au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme +poussé par une puissance plus forte que l'enfer.</p> + +<p>La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes... +Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et +ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se +sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de +M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de +nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se +séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui +déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute +M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les +augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était +bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il +fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour +qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé +Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui +ressemblait à <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> de la haine, toutefois en lui reconnaissant +bien de l'esprit<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.</p> + +<p>Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur +l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de +la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il +dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux <i>représentations</i> +qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750, +première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit +public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin, +concluait-il, <i>le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des +sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du +christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne +pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?</i>...</p> + +<p>M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait +de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance +était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait +hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de +l'Église affligée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler +ainsi!... lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme +prélat, mais comme homme du monde, était signalée à la plus dure +remontrance; c'était lui qui osait élever la voix en faveur de +l'Église souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans +l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand +l'impiété est au cœur.</p> + +<p>Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de +P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée +du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi +les supplications du clergé de France.</p> + +<p>Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...: +c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de +ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant +faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la +première pensée qui s'échappe du cœur de ce clergé qui se plaint? +ce n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est +contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance +qui fit révoquer l'édit de Nantes...</p> + +<p>«Votre Majesté, disait la députation, verra dans <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> le mémoire +que nous avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la +religion <i>prétendue</i> réformée élèvent des autels, construisent des +temples, forment des établissements... <span class="smcap">OSENT ENFIN ADMINISTRER LE +BAPTÊME</span> et faire la cène!... etc., etc.</p> + +<p>«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand +encore: c'est l'incrédulité<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>, qui envahit toutes les classes et +toutes les conditions; <span class="smcap">L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA +FATALE INFLUENCE SUR LES MŒURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA +TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT</span>!... et comment les +fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la +religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr, +le plus inaccessible, <span class="smcap">DANS LA CONSCIENCE</span>, où Dieu a le sien.</p> + +<p>«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses +systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la +facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> +les catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte +dans les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule +des maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste +palais, où Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de +ses États toute espèce de désordre... etc.</p> + +<p>«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse, +cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années +à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de +toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage +et les principes de l'irréligion<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>...</p> + +<p>«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte +cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération +future, et <span class="smcap">UN JOUR LE SORT DU ROYAUME</span>... <i>Les projets de l'irréligion +sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>... +Ôtez la religion au peuple, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> et vous verrez la perversité, +aidée de la misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion +aux grands, et vous verrez les passions, soutenues par la puissance, +se permettre les excès les plus atroces et les passions les plus +viles!...»</p> + +<p>J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai +données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque +de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de +T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées +qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des +empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation +comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes +vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de +bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait +s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> été par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique +bien jeune encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des +bénéfices; et l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, <i>trois +cent mille livres de rentes de biens du clergé!</i>... Le mal qui +apparaissait presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc +une telle peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées +par ces mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient +l'athéisme..., reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le +réparer, par suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais +ils éprouvèrent là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile +à faire comme le mal et rien de plus difficile que le bien, <i>même pour +réparer</i>. Le mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; +le bien n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.</p> + +<p>«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est +<span class="smcap">L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE</span> qu'elle inspire,... etc.</p> + +<p>«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent +nécessairement:... <span class="smcap">LES FONDEMENTS DES MŒURS ET DE L'AUTORITÉ +DOIVENT CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION</span>... Autrefois, on était +vicieux par faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le +remords;... aujourd'hui on est vicieux par système.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte +religion..... D'où viennent ces principes destructeurs de toute +autorité?»<span class="lspaced2">.......................</span></p> + +<p>Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:</p> + +<p>«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la +religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous +la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons +inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit +exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des +places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que +les places qui ont le plus d'influence sur les mœurs ne soient plus +confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout +blâme...»</p> + +<p>On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été +obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le +même homme qui professait l'incrédulité <i>voltairienne</i> à l'aide des +préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé +Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant +l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en +rebâtir une nouvelle... Hélas! ils <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> ne pouvaient même +employer les décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait +rougis... La flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, <i>bande noire</i> +formée avant le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent +alors un mal immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur +fit apercevoir aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... +mais il n'était plus temps!... les vagues surmontaient la digue... +Tout fut brisé... tout fut englouti... élèves et maîtres!... +Quelques-uns surgirent au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer +d'une portion d'héritage maudit échappée au feu et au carnage... +Est-ce une leçon pour eux?... est-ce une leçon pour nous?... Hélas! +l'expérience en donne-t-elle jamais!...</p> + +<p>La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez +remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il +comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple, +<i>continueraient</i> de contribuer au succès de ses soins.</p> + +<p>La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M. +de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction. +Elle délibéra séance tenante des remontrances <i>itératives</i> sur l'avis +de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> +comble, et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.—Le Roi +répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le +clergé que le bruit qui avait couru de sa <i>prétendue</i> protection aux +protestants était faux...</p> + +<p>Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au +ministère!......</p> + +<p>Si le clergé s'était trouvé <i>seul</i> en présence, c'est-à -dire si les +deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants, +les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette +époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société +de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite, +mademoiselle de Bourbon<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, et puis madame de Marsan, autrefois +gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans +le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa +société était toute différente du reste de la société de Versailles: +c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant +l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société +étaient inculquées à des nièces, des sœurs et des filles. Les +hommes se moquaient un peu de tout cela; mais <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> telle était +alors la haute puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, +incrédules sur le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du +parti auquel ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non +raison. La Reine eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre +elle, non pas parce qu'elle paraissait être contre le parti +anti-philosophique, mais parce que dans ce parti on comptait madame de +Noailles, madame de Cossé, fille spirituelle d'un spirituel père<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>, +et surtout madame de Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de +conviction et de cœur. Ce parti ensuite recevait une puissance +réelle de la bonté de sa cause sur beaucoup de points... Le parti +philosophique causait en effet des ravages immenses, et le mal faisait +de rapides progrès. La conviction était égale des deux côtés. +D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de Malesherbes et Turgot, +Marmontel, tous ont été d'une conviction profonde lors de cette +malheureuse époque, et tous écrivaient avec des intentions pures: la +seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis vinrent des haines +concentrées, invétérées, des haines de dévots, des effets de factions, +et nous en avons vu les terribles conséquences. Cependant il est +positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> la +religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les +mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie +méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit +faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on +peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.</p> + +<p>Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles +des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de +Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti +religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de +Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis +XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence +royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau, +archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des +affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les +fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et +se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses +égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens, +Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien +et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de +Saint-Pol. J'aurais <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> encore bien des noms à placer dans cette +liste, mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit +curés de Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs +paroissiens.</p> + +<p>M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les +attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais +bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que +son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme +protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son +crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du +courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société, +toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et +la guerre fut continuée avec acharnement.</p> + +<p>L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des +causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la +Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du +clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des +causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève, +était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.</p> + +<p>Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de <i>Lettres d'un +marquis</i>, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de +M. de <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet +accusait de la manière la plus virulente M. de Marbœuf, ministre de +la feuille des bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de +Bordeaux, Toulouse et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. +de Jarente, évêque d'Orléans et prédécesseur de M. de Marbœuf, +furent rappelées; il y eut <i>scandale</i> pour faire le bien. Voilà où +conduisent les passions.</p> + +<p>«<i>Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez +accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son +palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai +vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au +spectacle construit récemment à Paris sous le nom de <span class="small">Redoute +chinoise</span>.... C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse +concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant +son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai, +que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont +vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:</i></p> + +<p>«Si votre œil vous scandalise, arrachez-le.» <i>Mais les prélats ne +croient plus!...»</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...</p> + +<p>M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il +prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable +apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement +avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien +violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi +que ce soit, les larmes ne remédient à rien.</p> + +<p>La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus +terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de +Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince +de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans +l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne +et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant +au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses +relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au +diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le +questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et +cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit +rêver!...</p> + +<p>C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +affaire du collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens +documents que je possédais à une foule de nouveaux que j'ai +recueillis, et je crois être assez éclairée pour avoir le droit d'en +parler; mais Cagliostro est un acteur de ce grand drame. Il me faut +dire aussi ce que je sais de lui. On en a beaucoup parlé en France: le +fait est que nous ne savons rien de positif. Il est aussi sans doute +prouvé que Cagliostro n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut +savoir.</p> + +<p>Il est né, <i>dit-on</i>, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille +obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme +celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout... +Son véritable nom est <span class="smcap">Balsamo</span>... Mais, je le répète, toutes ces +notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi, +les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et +que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas +connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne +puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation +fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans +parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes +et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos +académies. Où donc cet homme <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> avait-il pris une si profonde +instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de +l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec +lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance +suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être +sur la nature duquel je ne puis prononcer.»</p> + +<p>Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait +d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé <i>Marano</i>. Ce +qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont +positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé +des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie +des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui +venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en +guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de +l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la +femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla +partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan +peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot: +Cagliostro est un homme extraordinaire.</p> + +<p>En Orient il s'appelait <i>Acharat</i>, disciple du savant Althoras, Arabe +solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on, +avec <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par +suite des plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que +peu de jours en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, +il eût langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva +une ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père +était fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un +lien entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.</p> + +<p>La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son +regard de feu lisait au fond du cœur... Il attachait +involontairement, et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se +faisait appeler le comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de +Pellegrini ou bien le marquis de Belmonte... Son luxe était +inconcevable: à Londres, à Paris, à Vienne, partout où il demeurait, +il laissait des monceaux d'or; une traînée de diamants, une voie +lactée de pierreries révélait son passage. Quelque temps avant la mort +de M. de Vergennes, Cagliostro alla à Strasbourg muni de lettres de +recommandation de ce ministre, de M. de Miroménil (garde des sceaux) +et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un fait... Précédé par une +réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces recommandations, +Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme délirant, qu'il +accrut encore en <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> visitant les hôpitaux, parlant aux malades, +les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or sur +son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les +plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de +Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme +allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et +était ambitieux...</p> + +<p>—Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit +l'homme étonnant.</p> + +<p>Le cardinal fut au moment de se prosterner.</p> + +<p>On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le +cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la +comtesse de Lamothe.</p> + +<p>—Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont, +dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui +expliqua comment elle était Valois<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>. Elle était bien autre chose, +vraiment!</p> + +<p>Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il +savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le +ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement +malheureux, car <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> il aimait la Reine. Mais la Reine savait +qu'il avait mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis +XVI, et jamais elle ne l'oublia.</p> + +<p>Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix +dans le cœur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: +quels moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.</p> + +<p>Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier +de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir +au Roi:—J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.</p> + +<p>Bohmer remporta le collier.</p> + +<p>Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête +chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute +classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes +réflexions faites, la reine prend le collier, <i>mais à l'insu du Roi</i>: +elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun. +Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il +demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de +Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et +reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement +devait avoir lieu le 1<sup>er</sup> août, le paiement ne se fait pas. Bohmer +alarmé va trouver <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Campan<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, et la ruse est découverte... +La Reine, confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et +parla de cette affaire au Roi.</p> + +<p>Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal +arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est +arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve +Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.</p> + +<p class="scene">LE ROI.</p> + +<p>M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Oui, sire.</p> + +<p class="scene">LE ROI.</p> + +<p>Qu'en avez-vous fait?</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Sire...</p> + +<p class="scene">LE ROI, <span class="small">tremblant de colère et avançant sur le cardinal</span>.</p> + +<p>Qu'en avez-vous fait, monsieur?...</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Je croyais que la Reine les avait.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> LE ROI.</p> + +<p>Qui vous avait chargé de cette commission?</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Une dame de condition.</p> + +<p class="scene">LE ROI, <span class="small">d'une voix forte</span>.</p> + +<p>Son nom, monsieur.</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la +Reine par laquelle Sa Majesté...</p> + +<p class="scene">LA REINE, <span class="small">en l'interrompant</span>.</p> + +<p>Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas +adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule +ligne?</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.</p> + +<p class="scene">LE ROI, <span class="small">lui montrant une lettre</span>.</p> + +<p>Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le +cardinal?...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> LE CARDINAL, <span class="small">la parcourant en tremblant</span>.</p> + +<p>Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est +signé...</p> + +<p class="scene">LE ROI.</p> + +<p>Il l'est, monsieur...</p> + +<p class="scene">LE CARDINAL.</p> + +<p>Alors elle est vraie...</p> + +<p class="scene">LE ROI, <span class="small">très-ému</span>.</p> + +<p>Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres +signées de cette manière?</p> + +<p>Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la +Reine et ses lettres; tout était signé: <i>Marie-Antoinette de +France</i>... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un +rêve!...</p> + +<p>Grand Dieu, est-il possible!...</p> + +<p class="scene">LE ROI.</p> + +<p>Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que +vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous +qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de +plus.</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> LE CARDINAL, <span class="small">pâlissant et s'appuyant sur la table</span>.</p> + +<p>Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.</p> + +<p class="scene">LE ROI.</p> + +<p>Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez +dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier... +écrivez.</p> + +<p>Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un +quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et +tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et +inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la +Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...—Qu'on avertisse +M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.</p> + +<p>Et il congédia le cardinal.</p> + +<p>Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de +Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille, +sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en +allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son +passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.</p> + +<p>Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de +Bar-sur-Aube; son mari <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> s'était sauvé en Angleterre. Elle nia +toute l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme +connaissant des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté +rue Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait +pour aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un +immense empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut +arrêté, il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées +et Henri IV.</p> + +<p>Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je +n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des +lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui +respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien +imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la +malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de +l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine, +lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un +animal informe; au-dessous était écrit:</p> + +<p>«Cet animal se nomme <i>fagua</i>; il a été trouvé dans un lac de +l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des +savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit +amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin +prévaut de beaucoup en lui, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> surtout pour la fécondité. Mais +ce qui surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un +bélier, deux boucs et plusieurs sangliers.»</p> + +<p>Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être +fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la +Salpêtrière<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas +toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à +Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins +des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement +qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme +employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette +femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses +nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans +de Bondy et des environs.</p> + +<p>Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec +la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai +seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine, +qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son +ressentiment fut <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> terrible. Il prétendit toujours avoir été +joué; il avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. +Elle lui avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, +qu'elle lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se +faisait conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers +dérobés qui menaient chez la Reine, et là , elle le faisait attendre +une ou deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les +corridors du château, et rapportait au cardinal une fleur—un +ruban—une chose qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle +l'abandonnait au cardinal, qui plaçait le gage sur son cœur, et qui +faisait ainsi plus de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses +langes.—Lui, le cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...</p> + +<p>Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier +coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui +s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.</p> + +<p>Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette +époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas +mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière +quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa +colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il +<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès +de lui alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son +oratoire, en priant pour le salut du cardinal...</p> + +<p>—Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés +aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de +nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...</p> + +<p>Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.—Le clergé +y était ainsi appelé:</p> + +<p>L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui +de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de +Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.—</p> + +<p>Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a +seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire +du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un +pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de +Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute +fausses comme les autres; mais elles étaient là , et la haine aussi. +Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait +<i>Mariani</i>: il était Italien d'origine, mais Français;—il n'avait pas +fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla +jamais de cette aventure; la Reine <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> avait toujours été mal +pour elle, comme pour toutes les vieilles dames de la Cour<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, et +son ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque +jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre +le bien pour l'injure.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> SALON<br/> +DE<br/> +M<sup>me</sup> LA DUCHESSE DE MAZARIN.</h2> + +<p>Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais +passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître +les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société +brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que +les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté +satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas +encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du +mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que +nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse +de Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, +qui avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, +et qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids, +ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des +pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins +considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons +connu, mais nous en connaissons encore.</p> + +<p>La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et +disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu +pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage +très-coloré<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait +toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller +n'était pas <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> la partie la moins ridicule de sa personne... +Son ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en +désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs +surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les +connaissait. La maréchale de Luxembourg<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, dont le bon goût était +reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles +gaucheries...</p> + +<p>—Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les +fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier +la méchante fée <i>Guignon-Guignolant</i>, qui l'a douée de tout faire de +travers, même de plaire.</p> + +<p>C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin +dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:</p> + +<p>—Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la +fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche +comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...</p> + +<p>Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de +girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient +allongées d'un <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit +qu'elle ressemblait à un lustre.</p> + +<p>Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de +Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées; +mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière: +c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne +pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait +jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère +fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient +excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de +ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la +duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus +de bal, mais des <i>soupers masqués</i>...</p> + +<p>Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son +<i>guignon</i>; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu +plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient +d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y +avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par +une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la +manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait +pas croire qu'on se moquât d'elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de +plus élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y +allait; et puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la +raillerie et les plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on +n'était injurieux.</p> + +<p>C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que +Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus +belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort +reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort +émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de +la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec +une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la +bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le +roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin <i>son +aïeul</i>; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que +son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire, +car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le +bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui +racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes, +lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et +le Roi, la tête tournée de tant de flatteries<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ne +savait plus s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.</p> + +<p>Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse +de Mazarin ne doit pas être <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> oubliée. Cependant elle n'y +songeait pas: elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son +constant malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car +elle sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.</p> + +<p>Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des +jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine, +elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait +ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.</p> + +<p>Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de +Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne +l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était +polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> avec une +extrême bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de +la maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, +madame de Berchini, madame de Cambis<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, le comte de Coigny<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, le +comte de Guines<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait +<i>clair de lune</i>, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et +pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de +l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données +au roi de Danemark.</p> + +<p>—Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame +de Mazarin.</p> + +<p>—Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un +concert, des proverbes, et ma fête...</p> + +<p>Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui +apparut comme un spectre...</p> + +<p>—Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal +tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!</p> + +<p>—Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> vous et madame +de Luxembourg qui me l'avez conseillée!...</p> + +<p class="scene">MADAME DE CAMBIS.</p> + +<p>Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p> + +<p>Je vous assure que c'est vous.</p> + +<p class="scene">LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, <span class="small">avec assurance et froidement</span>.</p> + +<p>La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous +ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans +un pré... et quel salon surtout!</p> + +<p>Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées +dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au +parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée... +quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion +moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.</p> + +<p>La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et +madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre +idée du monde. La maréchale lui avait donné celle <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> d'une +<i>fête villageoise</i>; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui +pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était +au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes; +elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et +bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les +frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou +et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en +attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en +bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger +devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la +musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand +salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné, +comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau +devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on +alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain +savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on +le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine +eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de +cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que +les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne +<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils +s'élancèrent hors de la chambre, et une fois les premiers passés on +sait que les autres ne demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne +fussent pas les moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur +chef grand bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila +la première porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet +rempli de feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, +dans le grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses +forces, habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En +se trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais +surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés, +rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le +bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle +il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en +voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait +cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de +toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre, +étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été +terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets +de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse, +on parvint à emmener le <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> malencontreux troupeau... Il +commençait à s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait +conquis <i>l'étable</i> et en était paisible possesseur s'avisa de venir +voir aussi la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se +sauvèrent de nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le +jardin: là , une sorte de folie les prit, et pendant une heure la +chasse fut inutile, on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à +penser quelle agréable fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le +lendemain, il y eut mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; +on la chanta sur tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les +noëls de l'année<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>... Telle était la fête que rappelait la +maréchale de Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était +pas agréable à madame de Mazarin.</p> + +<p>—Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi +madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau +dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.</p> + +<p class="scene">LE CHEVALIER DE JAUCOURT.</p> + +<p>Non, non, un bal!... un bal....</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> LE COMTE DE COIGNY.</p> + +<p>Mais il ne danse pas.</p> + +<p class="scene">LE CHEVALIER DE JAUCOURT.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p> + +<p>Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la +comédie quelque part?</p> + +<p class="scene">LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.</p> + +<p>Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE DE MAZARIN.</p> + +<p>Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de +mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par cœur +un compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non, +non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.</p> + +<p class="scene">MADAME DE CAMBIS.</p> + +<p>Qui donc?</p> + +<p class="scene">LA DUCHESSE, <span class="small">en souriant</span>.</p> + +<p>C'est mon secret...</p> + +<p class="scene"><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> MADAME DE CAMBIS, <span class="small">tout bas à la maréchale</span>.</p> + +<p>Devinez-vous?</p> + +<p class="scene">LA MARÉCHALE, <span class="small">sur le même ton</span>.</p> + +<p>Non, mais je suis tranquille; <i>nous lui avons mis une fête à la main; +laissons-la faire et nous rirons bien</i>...</p> + +<p class="scene">M. DE LAVAUPALIÈRE, <span class="small">qui a entendu la maréchale</span>.</p> + +<p>Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?</p> + +<p class="scene">LA MARÉCHALE <span class="small">lui tend la main en souriant</span>.</p> + +<p>C'est une malice.</p> + +<p>M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en +chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours +conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans +une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...</p> + +<p>Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de +méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc +qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur +toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère +et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or +broché de vert <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de +Cambis était fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure +était belle et distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans +son port de tête et dans sa démarche... elle était encore une femme +jeune, à cette époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle +déclara qu'elle mettrait un habit de satin couleur de rose broché +d'argent... et comme elle avait surtout une parfaite confiance en +elle-même, elle ne s'aperçut pas des rires qui éclataient sous +l'éventail autour d'elle.</p> + +<p>Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun +inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était +bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne +ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais +sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand +joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi +de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini +par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans +aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et +vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que +beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à +entendre, surtout quand il <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> parlait du mérite de telle ou +telle maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette +maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus +remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV. +Seulement il reprochait à son cuisinier de trop <i>deguiser</i> les plats; +le fait est que c'était une <i>espièglerie</i> de la duchesse, qui lui +réussissait comme les autres<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>...</p> + +<p>La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de +conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de +la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle +se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que +tout le monde allait admirer, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> surprenaient par le bon goût +et surtout l'entente générale qui unissait toutes les parties... La +duchesse avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et +les talents les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour +chanter devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y +avait en ce moment cette abondance de fleurs printanières qui +rappellent chaque année les beaux jours de celle qui vient de passer, +et toujours avec de doux et bons souvenirs... Les appartements de +l'hôtel Mazarin étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on +ne leur connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les +moutons et le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, +éblouissante de parure et de beauté, car elle <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> était vraiment +belle, étincelante de fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin +attendait son royal convive avec une confiance en elle-même qu'elle +n'avait pas eue depuis bien long-temps. Ses précautions avaient été si +bien prises!... Bientôt ses salons se remplirent de tout ce que Paris +avait de noms illustres, et de tout ce que les cours étrangères nous +envoyaient!... Enfin, on vint avertir la duchesse que le Roi arrivait; +elle courut au-devant de lui, et le conduisit ou plutôt fut conduite +par lui jusqu'à la salle du concert, où deux cents femmes extrêmement +parées, éblouissantes de l'éclat des diamants, étaient assises par +étages dans un magnifique salon, dont les lambris n'étaient que glaces +entourées de riches baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de +bougies complétait l'enchantement.</p> + +<p>Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet +que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé +et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il +ne cessait de répéter que <i>jamais, jamais</i> rien de si beau n'avait été +entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux +yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi +que ce fût!...</p> + +<p>—Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> à +quelques-unes de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez +tout à l'heure... patience... patience!...</p> + +<p>Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à +Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne +la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante +salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et +d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de +prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé +à la fée <i>Guignon-Guignolant</i>? elle s'est donc raccommodée avec la +duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient +les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.</p> + +<p>—Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...</p> + +<p>Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de +Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord +de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop +Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là +il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on +tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était +un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> +pas toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et +presque stupide à ces rouages continuellement montés à une telle +hauteur que bien souvent la corde casse, et presque toujours avant +d'avoir rendu un son et surtout formé un accord.</p> + +<p>Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française; +il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi +de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût +né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était +là , la conversation ne <i>chômait</i> jamais...; mais si, par malheur pour +son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se +brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...</p> + +<p>Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa +<i>carapace</i> bariolée<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, comme Le Kain <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> sous son costume de +Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux: +cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité +mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons +maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma +que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le +grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin +et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de +ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le +mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût +été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à +elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...</p> + +<p>Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et +pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin <i>barbier paralytique</i>: +il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du +monde et le plus <i>mime</i>. La duchesse avait fait prendre des +informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin +ni la pièce...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui +va suivre, que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, +<i>parlait très-peu</i> le français, avait été accoutumé depuis son arrivée +en France à recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous +les palais, des harangues et des compliments les plus absurdes et les +plus exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on +parlait devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on +la bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement +poli: qu'on juge des révérences!...</p> + +<p>Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là , +il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses +<i>lazzis</i> étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule +à chaque mot qu'il disait<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>. La première fois, le roi de Danemark +se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air +presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on +s'y habitue si bien!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin +jouait bien, et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie +au Roi, elle se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour +une physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait +est que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin +était une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les +fêtes qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à +Versailles: ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif +mouvement de plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté +de madame de Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus +facile ce jour-là que Carlin avec ses <i>lazzi</i> et ses mots à double +sens devait être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était +pas fort habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le +Kain le jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, +elle aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés +de la maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame +Dhusson<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>, l'avertirent <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> qu'il y avait quelque chose qui +allait mal. Jusque-là aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc +bien: la duchesse de Mazarin les connaissait!...</p> + +<p>Mais la chose prit un caractère tout-à -fait comique à mesure que le +Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes, +les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait +autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en +son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il +jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du +public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive, +que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et +répétant d'un ton pénétré:</p> + +<p>—Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!... +vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...</p> + +<p>Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien; +mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait +Carlin pour une <i>Walkyrie</i> déguisée, au lieu d'en rire au-dedans +d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi +qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de +la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> +où se donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse +<i>Guignon-Guignolant</i> au passage, et au lieu de la laisser aller, et +rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle +aimait à être malheureuse.</p> + +<p>Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce +malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses vœux; +mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut +de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était +pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand +ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le +voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse +de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se +tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui +étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne, +il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de +la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et +accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de +Brionne, toujours calme, toujours <i>recueillie dans sa beauté</i>, comme +disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit +que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut +pas <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> autant de patience: elle s'inclina aussi +très-respectueusement au remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en +silence, et elle lui dit avec une inflexion de voix qui devait le +tromper:</p> + +<p>—Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de +quoi...</p> + +<p>Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:</p> + +<p>—Que vous êtes bonne!</p> + +<p>—Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> LES MATINÉES<br/> +DE L'ABBÉ MORELLET.</h2> + +<p>Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu +plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux +cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui +figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de +tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge +très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai +beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même, +madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La +Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> liée avec M. de +Chastellux, et toute la société musicale d'alors. Tous ces +personnages-là sont particulièrement connus de toute la génération qui +passe aussi, mais dont les souvenirs sont encore assez actifs pour +prendre part à ce que fait éprouver un nom rappelé au souvenir de +l'esprit et du cœur... Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de +venir pour la tradition laissée aux enfants de ceux qui ont vu et +connu ceux dont j'ai à parler.</p> + +<p>L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait +avec lui sa sœur et la fille de cette sœur... Cette famille +donnait un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission +des femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin, +madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez +l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans +elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque +point de littérature bien <i>ardu</i> ou sujet à des querelles sans fin. +Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent +la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie. +Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera +rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable... +Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans +des <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse +entraîner par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme +j'aurais parlé avec les hommes et les femmes de l'époque que je +retrace: je ne pensais plus que maintenant les femmes, loin de +maintenir les hommes dans des limites toujours convenables, sont les +premières à élever une dispute et à chercher comment elles auront +raison... Si c'est en criant plus fort que l'homme avec lequel elles +disputent, elles ne délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au +grand scandale de beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général +de tout le monde.</p> + +<p>L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes +peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et +de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes +de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les +Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé +Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes +opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui +faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris: +«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout +pour ceux si variés de la société intime.»</p> + +<p>L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> les Tuileries +et recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute +lumineuse contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se +réunissait plus agréables encore à habiter. La vue des beaux +marronniers des Tuileries, le calme qui à cette époque entourait +encore ce beau jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de +Morellet, l'une des plus vastes et des mieux composées des +bibliothèques de Paris.</p> + +<p>C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite +d'esprit et de cœur, on entendait les sons d'une ravissante +musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que +lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez +Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le +front:</p> + +<p>—Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et +avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!</p> + +<p>—Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel... +Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants +faits pour le Ciel...</p> + +<p>—Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en +colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France! +Ils me préfèrent <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent +Gluck?...</p> + +<p>Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être +comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien +admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait +ombrage.</p> + +<p>Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient +ensemble le bel opéra de <i>Roland</i>. Marmontel avait refondu le poëme de +Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait +pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer. +Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit +sans affectation:</p> + +<p>—Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de +Didon?</p> + +<p>—Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.</p> + +<p>On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de +l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient +beaux...</p> + +<p>—Celui de Didon à Énée:</p> + +<p class="poem10"> + Ah! que je fus bien inspirée<br/> + Quand je vous reçus dans ma cour!</p> + +<p>Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet +sur Piccini.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> —Eh non! eh non! ce n'est pas cela... <i>Corpo d'Apollo!... +Carino!... non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... +senti...</i></p> + +<p>Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise +voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de +Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.</p> + +<p>—Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un +regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de +l'âme...</p> + +<p>—Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille... +et pensant ensuite à autre chose...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....</p> + +<p>Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal, +monsieur le marquis!... je chante très-mal!...</p> + +<p>La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine +avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en +tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans +les jeux de cartes<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>... Il fallut lui dire enfin <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> que la +Reine avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, +ayant une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de +présent que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame +de Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de +Dillon, quelques intimes, entre autres <i>M. le comte de Fersen</i>...</p> + +<p>Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté +d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et +pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement +été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.</p> + +<p>—Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut +vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous +aviez été dans la chambre.</p> + +<p>—Ah! ah!...</p> + +<p>Et Piccini ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>—Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!</p> + +<p>—Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher +maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air +de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le +comte de Fersen.</p> + +<p>—Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est +pas <i>tout</i> à votre grand opéra!...</p> + +<p>—Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est +certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas <i>tout</i> non +plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de +Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces +messieurs...</p> + +<p>Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille, +devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini +eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de +Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la +cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice +de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce +qui était déjà fait, et parlant encore des <i>dilettanti</i> dont il était +l'oracle dans le <i>Journal de Paris</i>, il effraya Piccini de toute la +lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la +délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée, +faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et +dont la mission toujours conciliante était de <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> ramener la +paix là où il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit +un mot, et tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un +seul instant tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui +disaient Marmontel et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange +façon que les spectateurs rirent avec lui.</p> + +<p>—Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se +promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de +femme.</p> + +<p>—Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre +belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de +Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.</p> + +<p>—Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le +chevalier Gluck parle allemand!...</p> + +<p>—Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de +Chastellux... je vous le demande à vous-même...</p> + +<p>Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des +apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda +d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait +répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il +se contenta de sourire en disant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> —<i>Certo, certo, ha ragione... sempre ragione.</i> Le fait est +que la seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de +Chastellux<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour +Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par +le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la +Reine étant Allemande, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Gluck avait par là un grand avantage +sur lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était +lui-même admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa +prévention jusqu'à dire que Gluck <i>n'était qu'un barbare</i>... et cela à +propos de l'<i>Alceste</i> et de l'<i>Iphigénie</i>. Certes j'apprécie Piccini, +mais j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de +Chastellux...</p> + +<p>Cette querelle entre les <i>piccinistes</i> et les <i>gluckistes</i> avait eu +pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet, +Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et +l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir +sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus +cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne +comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une +louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et +l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus +de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa +correspondance littéraire (1789):</p> + +<p>«On vient de donner à l'Opéra <i>Nephté</i>, reine d'Égypte, d'un Alsacien +nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et +dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de <i>Phèdre</i> où il a +eu le noble courage de défigurer un chef-d'œuvre <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> de +Racine; dans Nephté, c'est <i>Mérope</i> qu'il lui a plu de mutiler cette +fois... La musique est d'un nommé <i>Lemoine</i>... <span class="smcap">dure et criarde, comme +celle d'un disciple de Gluck</span>!... mais comme ce genre de musique est +encore à la mode, Nephté a réussi.»</p> + +<p>La musique de Gluck <i>dure et criarde</i>!... voilà donc comment M. de La +Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi +conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur +qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle +ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et +malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle +de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait +d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme +n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de +Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête +duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes +pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini +aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la +médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...</p> + +<p>Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en +France, en ce qu'elles ont <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> agité la société et l'ont +divisée. Elles ont été chez nous comme précurseurs des querelles +politiques, et grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre +annonçant les troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, +arrivé à Paris en 1774, donna son dernier opéra, <i>Écho et Narcisse</i>, +pauvre et triste composition pour un si grand maître, en 1780, et +laissa inachevé le bel ouvrage des <i>Danaïdes</i>, que Saliéri, son élève +bien-aimé, finit après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la +rage forcenée des deux partis, que souvent on les a vus se prendre de +querelle assez follement pour en venir à de graves attaques, et même +aux mains. La société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, +et les disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y +avait beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des +deux partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en +force. L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le <i>Journal de Paris</i>, était +presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de +l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.</p> + +<p>Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant +ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le <i>Roland</i> de +Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> lui +donner des airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. +Gluck, au moment où il apprit cela, travaillait à un <i>Roland</i>. +Aussitôt qu'il sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui +paraissait devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le +jeta même au feu.</p> + +<p>—Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de +plusieurs semaines?</p> + +<p>—Que m'importe? dit Gluck...</p> + +<p>—Mais si Piccini fait paraître son <i>Roland</i>, et qu'il tombe?...</p> + +<p>—J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.</p> + +<p>—Et s'il réussit?</p> + +<p>—Je le referai.—</p> + +<p>Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui +avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne +l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir +pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans +le <i>Journal de Paris</i> un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que +Piccini faisait l'<i>Orlandino</i> et que Gluck ferait l'<i>Orlando</i>. Piccini +fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut +Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement +que tombait tout le mordant de la parole... <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Il ressentit +l'injure aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, +il cessa d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas +pour cela, lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et +littéraires, parce qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas +imposer l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me +croirais, en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne +parle ici que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie +habituelle du monde et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que +de vrais amis ne prouvent au contraire leur attachement qu'en +s'associant à tout ce qui arrive à leurs amis, et deviennent +solidaires pour eux, soit en bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet +le sentit comme moi; et lorsque Marmontel épousa sa nièce, les +réunions du matin cessèrent, parce que Marmontel avait pour ennemies +toutes les femmes que j'ai nommées plus haut, et qui avaient épousé la +querelle de l'abbé Arnaud, auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce +mot de l'<i>Orlandino</i>... Ce fut cette seule parole qui sépara des amis, +brisa d'anciens et d'intimes rapports... une parole!... Cette +circonstance de la vie de l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il +me la raconta. Je le voyais alors fort souvent, non-seulement chez +moi, mais tous les mercredis chez une femme bien <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> spirituelle +dont il était l'ami, et dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom +plus souvent dans ses ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame +de Souza (madame de Flahaut), l'auteur d'<i>Adèle de Sénanges</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. Je +voyais souvent dans cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux +causer avec lui souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien +moins amusants... Il était alors bien vieux, mais son esprit était +encore jeune, et surtout son âme. J'avoue que sa conversation me +charmait; sa diction était si pure... Il y avait dans la conversation +de M. Morellet tout le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il +rappelait comme un portrait fidèle.</p> + +<p>À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet, +les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.—Vous ne pouvez, +me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient +devenues nos <i>matinées</i> littéraires et musicales! Si l'on voulait +chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air +ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma sœur et ma nièce, +naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur +<i>querelleuse</i>, étaient <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> devenues d'une aigreur qui les +rendait méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors +de la question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et +silencieux. Enfin, le sujet de cette <i>guerre civile</i>, Piccini, ne +venait plus que rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je +rompis entièrement et cessai mes réunions littéraires et musicales... +mais cela me fut pénible.</p> + +<p>J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à +quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et +d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui +apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa +vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son +intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement +excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour +presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il +mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des +autres.</p> + +<p>L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur +de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame +Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable, +et Marmontel avait su l'apprécier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé +Morellet, il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de +prose. L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le +souvenir du temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui +arrivaient de sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique +qu'on était de Lyon pour parvenir auprès de lui.</p> + +<p>Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un +jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M. +Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations +avec la famille de l'abbé Morellet<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Il donne ordre d'introduire +ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques +moments après.</p> + +<p>En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa +taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et +cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans +appui.</p> + +<p>Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme. +C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles, +ses jeûnes et toutes <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> ses austérités! Il était pâle, ses yeux +étaient caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, +et comme une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, +me dit Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise +était décente, il était en noir et convenablement vêtu.</p> + +<p>Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune +homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une +admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les +différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se +trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient +relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces +in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.</p> + +<p>En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit +légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre +une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était +évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui +faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin, +dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:</p> + +<p>—Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un +intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans +trouver... Enfin, une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié +ce qu'il cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le +bureau:</p> + +<p>—Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre +sera restée avec <i>Cha</i>....</p> + +<p>Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui +demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il +se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se +lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans +l'antichambre pour y chercher sa lettre.</p> + +<p>Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui +recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M. +Morellet:</p> + +<p>«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je +vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami +de votre père.»</p> + +<p>Le jeune homme s'appelait <i>Narcisse Prou</i>. Tout devait être comique +dans le pauvre garçon!</p> + +<p>Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse +continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de +l'œil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au +ciel comme pour témoigner son admiration <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> d'une pareille +richesse... Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:</p> + +<p>—Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...</p> + +<p>L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette +étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.</p> + +<p>M. <i>Narcisse Prou</i> était timide; mais, comme toutes les timidités +véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à +l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M. +Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu +depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses +coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres, +et dit à Morellet:</p> + +<p>—Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur, +c'est-à -dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...</p> + +<p>Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que +ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien; +et puis il poursuivit:</p> + +<p>—J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet +patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?</p> + +<p>—Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> un Guillaume, +numéro cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien +fait...</p> + +<p>—Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me +soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...</p> + +<p>Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de +Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un +moment, puis il leur dit:</p> + +<p>—Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma +famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une +tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de +gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques +instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.</p> + +<p>M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le +Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa +longue taille l'avait frappé.</p> + +<p>—Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.</p> + +<p>Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse +rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre +d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours, +lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> mit, mais +très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.</p> + +<p>C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux, +celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était +particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le +devenir de Marmontel, qui était là , à côté de Piccini, disposé à +railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne +s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...</p> + +<p>Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit, +le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame +Suard et madame Saurin... En voyant cette <i>foule</i>, comme il +l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...</p> + +<p>—Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...</p> + +<p>—Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui +riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit +noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que +le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de +lui... Enfin, il prit tout-à -coup son parti... jeta un regard rapide +autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> —<i>Chamouny et le Mont-Blanc!</i>... tragédie en cinq actes et +en vers...</p> + +<p>À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si +bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que +l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été +impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité +générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et +fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et +si ce n'était pas une pièce de vers sur <i>la Vallée de Chamouny et le +Mont-Blanc</i>; mais non, c'était bien <i>Chamouny et le Mont-Blanc! +tragédie en cinq actes et en vers</i>.</p> + +<p>—Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.</p> + +<p>—Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez +comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si +vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...</p> + +<p>—Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit <i>à la +glace</i>? lui dit le chevalier de Chastellux<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, qui ne pouvait, pour +sa part, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots +ou bien un calembour... Il me semble que votre scène sera toujours +bien froide et le dénouement <i>à la glace</i>, je le répète.</p> + +<p>—Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...</p> + +<p>Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse +fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit +tout-à -coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une +sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient, +comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé +Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à +lire...</p> + +<p>—Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la +pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.</p> + +<p>—Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse; +ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?</p> + +<p>Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant +l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut +dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin +qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet +horrible événement eut <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> lieu en 1770; mais le jeune homme +ayant fait de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus +complète, sur un sujet des plus tristes.</p> + +<p>Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires +étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par +la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main +convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez +faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez +vous...; quant à moi, je...</p> + +<p>Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien +ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors +de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir, +et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le <i>roi des +glaciers</i> était <i>Velouti</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p> + +<p>En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette +expression maligne et <i>voltairienne</i> qui dominait sur toute autre +lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au +<span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> reste fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions +philosophiques et <i>pyrrhoniennes</i>, mais aussi par la forme du visage, +et par ce sourire caustique et plus que malin qui révélait chez tous +deux une absence complète de cour et d'affection.</p> + +<p>Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie +vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet, +avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître +une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand +le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu +puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait +toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées +par lui... Voilà comment les philosophes du XIX<sup>e</sup> siècle entendaient +leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la +religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas! +il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux, +fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet +fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable +espérance.</p> + +<p>Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je +causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne +touche <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> jamais une carte, je cherche toujours de préférence +une causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de +Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver +alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza, +lorsque <i>Charles de Flahaut</i>, son fils, était chez elle, et disposé à +faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti +qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes +fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir, +chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à +l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus +charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait +une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque +souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la +seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des +talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de +Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de +n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et +l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des +histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait +rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> comme moi et +quatre-vingts comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que +nous vivions dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme +aujourd'hui, on médisait comme aujourd'hui, car enfin <i>on péchait</i> +comme aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, +qui, après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne +le pas braver avec autant d'impudence que cela se fait +maintenant<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; et <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> quand on parlait d'une femme pour +raconter une aventure, c'était au moins à demi-voix.</p> + +<p>Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une +impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait +de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à +former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des +gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et +de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait +ce qu'il avait vu de ces hommes de la <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Révolution, tels que +Condorcet, Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents +encore, comme Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens +de nommer, avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine +perverse... Je le regardai plus attentivement que je ne le voulais +probablement, car il me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui +cherchaient ma pensée:</p> + +<p>—Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je +croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte +philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à +promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a +fait tant de mal.</p> + +<p>L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:</p> + +<p>—On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux +causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme +instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous +qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que +mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le +résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur, +laissez-moi vous montrer <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> combien j'ai été puni par le Ciel +de ces mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la +faute!...</p> + +<p>Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.</p> + +<p>—Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me +raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...</p> + +<p>—Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne +joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter +secours si j'oubliais quelque chose.</p> + +<p>Madame de Souza venait alors de publier <i>Charles et Marie</i>, charmant +petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages... +Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son +histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit +comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et +doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le +bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et +nombreuse<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, comment <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> après avoir épuisé tous les genres +de félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs +d'une secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, +comment, après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme +de la foudre à l'âge de soixante-dix ans!...</p> + +<p>—Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les +formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer +toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!... +J'étais <span class="smcap">SEUL</span>!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un +vieillard!... un isolement entier!...</p> + +<p>Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien +souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.</p> + +<p>—J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se +trouvait <i>isolé</i> comme il me le disait, <i>et entièrement isolé</i>! +C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par +ce mot d'<i>isolement</i>; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il +me fit frémir aussi.</p> + +<p>Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré +dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à +la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en +avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa chambre... Un +homme de <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> peine venait le matin pour frotter son appartement, +cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au lendemain, +et laissait l'abbé entièrement <i>seul</i>, occupé à écrire... livré à une +humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... À ce +souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement où +il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui +connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en +suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...</p> + +<p>—Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations. +Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était +plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles; +c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais +seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour +de moi... J'étais <span class="smcap">FOU</span> enfin! et je le sentais, ce qui était +horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur +quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...</p> + +<p>Il tremblait...</p> + +<p>J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la +terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs +victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le +moment où le <i>cheval pâle</i> de l'Apocalypse parcourait notre <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> +triste patrie et que la prostituée buvait le sang des saints<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>!...</p> + +<p>Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de +prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...</p> + +<p>—Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une +boucherie nationale... On aurait été <i>contraint</i> de s'y pourvoir et +d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au +charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates +que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût +toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils +pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire +payer la vie de son père!...</p> + +<p>Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement. +Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait +au plus haut degré...</p> + +<p>—Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait <i>le Préjugé +vaincu</i>!... ou <i>Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé +au Comité de salut public, en messidor de l'an II<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de la +République française, une et indivisible</i>.</p> + +<p>—J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor... +Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en +détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La +seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que +de bons avis.</p> + +<p>Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse +respectueuse.</p> + +<p>—Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai +dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même... +J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé +me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu +franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes +penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez +publié votre livre, pas un œil de femme ne se serait reposé sur une +de ses pages.</p> + +<p>L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.—Peut-être! +dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font +beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux +vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9 +thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli +toute pudeur comme elles avaient repoussé <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> le danger, +montrant par-là que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme +que l'élévation de leur âme<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, ces mêmes femmes auraient lu mon +livre, ma bien chère amie, je vous le proteste.</p> + +<p>—Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour +lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées +par vous!</p> + +<p>—Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que +sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit +mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un <i>fanfaron de +méchanceté</i>!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot +comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite +pièce de votre horrible drame.</p> + +<p>C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, <i>entièrement seul</i> et +écrivant de pareilles choses. Quelquefois <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> il sortait pour +prendre l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se +rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu +au point de ne plus oser sortir!</p> + +<p>Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine +qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir +que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir +le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée +où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment +où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle +journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées... +Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris +affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque +grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du +chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer +à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que +le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord +que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent +devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à +ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots +découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards... +<span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le +décret du 17 germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à +Fontainebleau!... Les malheureux avaient été <i>parqués</i> pour ainsi +dire; mais la houlette pastorale de Fouquier-Tinville avait été +dirigée sur eux, et le troupeau avait été ramené à Paris pour être +égorgé et servi au peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains +liées!—Ils ont eu l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui +m'entouraient.—Au moment où le triste cortége défila devant moi, je +levai les yeux, et mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs +amis!... Dieu bon! Dieu puissant! et vous ne tonniez pas sur les +monstres!!!...</p> + +<p>Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé +Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès +n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout +ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à -coup de +parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local +de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et +qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel +il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La +maison était immense, et la description qu'il faisait de son +isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres +solitaires <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les +quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée +par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des +alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet, +et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le +danger avait fui.</p> + +<p>La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison +s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans +sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le +terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré +sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune +homme<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements, +de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le +carreau, et souvent blessé par sa propre main!...</p> + +<p>Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre +une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il +avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un +être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois +ses accès se calmèrent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des +bonnes de Paris, et qu'il y était bien noté.—Mais qui pouvait alors +répondre deux jours de son repos et même de sa vie!</p> + +<p>Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il +était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué, +cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement... +Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme +du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un +papier qu'on avait apporté pour lui: c'était <i>une invitation de se +rendre à sa section pour affaire qui le concernait</i>.</p> + +<p>En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris +si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de +malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait +par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le +temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section, +tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce +qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du +courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en +en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin +d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était +<span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de +chez lui.</p> + +<p>Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite: +aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y +avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet +connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et +fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se +fit connaître. Alors le président lui dit:</p> + +<p>—Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité +te le permet.</p> + +<p>—Comment te nommes-tu?—André Morellet.—Où es-tu né?—À Lyon.</p> + +<p>Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et +le président répéta sa question: «Où es-tu né?...—Je vous l'ai dit, à +Lyon.—<i>À Commune-Affranchie</i><a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a> dit le président d'une voix +tonnante...—L'abbé s'empressa de répondre: <i>À +Commune-Affranchie</i>.—De quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel +est ton état enfin?—Je suis homme de lettres.» Les membres du comité +se regardèrent; il était évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était +qu'un homme de lettres: aussi le président, pour arriver à son +<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> but, lui demanda de nouveau de quoi il vivait.</p> + +<p>Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait +heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui +avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur +trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:</p> + +<p class="smcap">Récompense nationale.</p> + +<p>Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes +de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux +philosophes!</p> + +<p>Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du +comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là .—Maintenant +l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je +ne me rappelle plus, le président dit à Morellet:</p> + +<p>—Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste +depuis?...</p> + +<p>Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une +expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente +osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il +prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait +jamais, et n'était pas né plaisant.</p> + +<p>—Où étais-tu le jour de la mort du tyran?—À Paris.—Ah! <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> +<i>et où cela?</i>—Chez moi.—N'as-tu pas une maison de +campagne?—Non.—Tu mens.—J'avais un prieuré à Thimer, près de +Châteauneuf, mais pas de maison de campagne.—Ah! cela s'appelle un +prieuré! Et qui te l'avait donné?—M. Turgot.—Oh! c'était un bon +citoyen!... qui aimait le peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon +enfant, dit le président à l'abbé Morellet; le comité est content de +toi; tu peux te retirer <i>sans remords</i>...</p> + +<p>Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne +s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment; +mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer.</p> + +<p>Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à +verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des +membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri +du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour +obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est +très-curieux pour l'histoire de cette époque.</p> + +<p>La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée <i>Gattrey</i>, logeait, en +1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le +jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre, +et sachant qu'il était seul et <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> propriétaire de la maison, +elle fit des démarches pour entrer à son service, ou du moins être +femme de peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, +malheureusement pour elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait +entendue pérorer dans une petite cour attenant au jardin, et ses +discours étaient ceux d'une furie et d'une mégère, non-seulement comme +femme du peuple bavarde et méchante, mais comme un monstre vomi par +les enfers. La sœur de l'abbé avait voulu la ramener au bien avant +de quitter Paris; mais il est des choses impossibles. Cette femme, +poussée par le refus de l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose +qui était facile à cette époque. Elle quitta la section des +Champs-Élysées, pour aller à celle de l'Observatoire. Là , parmi cette +horrible troupe de <i>tricoteuses</i> qui entouraient l'échafaud pour +ajouter une douleur à celles qui abreuvaient les victimes, madame +Gattrey voulut servir la république à sa manière, en dénonçant et +faisant périr <i>un aristocrate</i>. Par la même raison qui faisait +entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle entendait ce qu'il disait +dans son jardin. Elle recueillit ses souvenirs, arrangea des mots, en +dérangea d'autres, inventa et forma enfin une accusation +très-suffisante pour faire aller à la guillotine le pauvre Morellet, +s'il eût été dans une plus méchante section. Il est merveilleux de +<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> voir comment la vie d'une famille était alors à la merci +d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en rapportant +qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle avait aussi son +salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son importance, +comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé, malheureux, +proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une maison +solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses maximes +et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors exerçaient +un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres jadis +brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et +distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement +habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<h2>Notes</h2> +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes; +mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et +là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien +alarmantes.»</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Signes de ralliement de la Fronde.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, <i>le +maréchal de Luxembourg!</i> et tant d'autres noms fameux parmi les plus +respectés.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de +Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle +était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et +à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps +qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison +funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret +de cette princesse <i>et celui de tous les partis, tant</i> elle était +pénétrante, <i>tant</i> elle savait gagner les cœurs.»</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que +Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait +des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom +donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son +fils, le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le +vieux prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la +France était perdue si elle demeurait exilée.</p> + +<p>«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de +la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne +le croyais pas mauvais citoyen.»</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut +pour ce malheureux choix!...</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Madame de Genlis.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre +que madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un +son de voix rauque le plus désagréable du monde.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour +ce traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés +et perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: +«Il est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens +qui ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité, +ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur, +j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du +côté de M. Pitt.—«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le +lendemain,» répondit froidement M. Pitt.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de +Rulhières:</p> + +<p class="poem10"> + Ce jeune homme a beaucoup acquis,<br/> + Acquis beaucoup je vous le jure.<br/> + Il s'est fait auteur et marquis,<br/> + Et tous deux malgré la nature.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI +lui avait donné tout près du sien; il le <i>sonnait</i> comme Louis XV +sonnait ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle +<i>sonnait</i> alors madame Victoire, qui <i>sonnait</i> madame Sophie, et le +dernier coup de cloche était pour madame Louise.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne +pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas +avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport +de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un +intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà +tout.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la +révolution, ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande +rareté. L'atlas de cartes géographiques accompagnant les <i>Mémoires de +Maillebois</i> est aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en +rapport avec la valeur intrinsèque de l'ouvrage.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Celle d'Amérique pour l'indépendance.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le +premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y +en avait eu <i>vingt-cinq</i>!—M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des +Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les +talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de +Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement +exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en +parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de +fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la +figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi, +c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker +peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire +que mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait +beaucoup. C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des +ennemis les plus acharnés contre M. Necker.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la +correspondance de Rousseau.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Il y avait, en France, un respect religieux pour +l'ancienne noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et +honorable sous tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, +d'Aguesseau, Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, +Colbert, Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, +Boutin, Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, +Pelletier, Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., +etc.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les +receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances +supprimés, les administrateurs réduits à six.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de +Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et +d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant. +Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de +Vaud.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; +les trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la +bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries, +et celui de la maison du Roi, etc., etc.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Grand-maître de la maison du Roi.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On +avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on +voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général. +D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta +son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas +était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le +Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein +conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: <i>Je sais ce que c'est!</i> +M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il +l'avait <i>oublié</i>!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de +ressemblance avec M. de Talleyrand!</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: On avait fait des caricatures représentant madame Necker +droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que +celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de +madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir +assise.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du +docteur Quesnay.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tout ce qui est en italique est de madame Necker +elle-même, et pris d'un portrait de M. Necker. (<i>Voir ses +Souvenirs.</i>)</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Successeur immédiat de M. Necker.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Ministre de la Marine, depuis maréchal.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de +l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: De la maison du Roi.</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Des affaires étrangères.</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je +rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que +je cite.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on +sait que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et +presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes +était ensuite plus <i>qu'irréligieux</i>; il était presque athée... et l'un +des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de +madame Necker.</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. <i>Voyez</i> le +ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses <i>Confessions</i>. +C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de +Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.—Madame de Lauzun +était un ange.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de +Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle +se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux +blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle +obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit +de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa +malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris... +Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La +malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à +Fouquier-Tinville, en lui disant <i>qu'elle était enceinte</i>, espérant +par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le +supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant +laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle, +coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui +refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant, +elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment +d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du +rouge.</p> + +<p>—Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des +charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient +rien... Elle périt <i>la veille</i> de la mort de Robespierre, le 8 +thermidor!...</p> + +<p>Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont +madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.</p> + +<p>Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est +exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors +quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16 +avril.</p> + +<p>C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le +piédestal de sa statue <i>que son génie égale la majesté de la nature</i>, +on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui +soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de +Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le +charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain, +on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science +spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à +cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants, +mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute; +Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son +contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura +peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira +jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là +incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté +Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en +faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard, +élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de +M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de +Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M. +de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en +ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.</p> + +<p>Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla +le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les +versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis +vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard <i>Césalpin</i>, +<i>Agricola</i>, <i>Jean Rai</i>. Tous ces esprits, cherchant la lumière, +avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au +Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait +même la science, il n'y vint pas <i>seul</i>, et n'y travailla jamais sans +aide<a id="footnotetag44-A" name="footnotetag44-A"></a><a href="#footnote44-A" title="Go to footnote 44-A"><span class="smaller">[44-A]</span></a>.</p> + +<p>M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont +aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais +donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de +n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de +dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y +ajoute ce mot:</p> + +<p class="poem10"><i>Le génie, c'est l'aptitude à la patience.</i></p> + +<p>Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis +qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la +conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous. +Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel +elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je +comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité. +Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le +génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot +a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner +cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son +trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!</p> + +<p>M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le +laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de +M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa +que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais +savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.</p> + +<p>Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa +province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire, +laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille +des cariophyllées<a id="footnotetag44-B" name="footnotetag44-B"></a><a href="#footnote44-B" title="Go to footnote 44-B"><span class="smaller">[44-B]</span></a>; elle ne croît que dans des terrains arides et +incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs +enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de +trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée +la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec +celles de sa parenté, et la baptisa du nom de <span class="smcap">BUFFONIA</span>. Ce fut la +seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal +pour lui.</p> + +<p>Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour +une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru +un texte bien remarquable à commenter!...</p> + +<p>M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des +personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout +en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable +comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies, +mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte +de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une +belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son +père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).</p> + +<p>Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J. +Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était +absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à +être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon, +Jean-Jacques se prosterna et <i>baisa</i> le seuil de la porte. Mon oncle a +été <i>témoin</i> du fait.</p> + +<p>M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur +l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière +pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des +cannibales qui nous décimaient.</p> + +<p><a id="footnote44-A" name="footnote44-A"></a> +<b><a href="#footnotetag44-A">44-A</a></b>: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, +qui s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. +de Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier +chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M. +le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en +botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les +oiseaux. C'est lui qui a fait <i>en entier</i> tout l'article des Abeilles. +Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en +chargea.</p> + +<p><a id="footnote44-B" name="footnote44-B"></a> +<b><a href="#footnotetag44-B">44-B</a></b>: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre +annuelle.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).</p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un +raccommodage <i>reblanchi</i>, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de +Bernis.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: C'est le mot de Lavater.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se +placent au coin de l'œil, entre l'œil et la tempe.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge +de madame de Lauzun, écrit par madame Necker.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes +les fois qu'elle se présente.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui +serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments, +considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au +charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve +réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été +heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées +sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant +Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le +malheur:—mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le +seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur. +Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame +Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Cette partie du portrait est surtout admirable et +frappante de ressemblance.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de +madame la duchesse d'Orléans.</p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est +que la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. +Il y avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation +qui ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. +Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était +toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le +bain.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de +Staël elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La +Harpe.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: +Louis XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles I<sup>er</sup>, et +c'est pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était +donc pas Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop +cette tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus +saine et du moins raisonnable.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors +madame de Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été +charmante et surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière +qualité dont elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande +habitude de jouer la comédie. Elle était <i>mime</i>... elle avait donc la +possibilité de prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une +nouvelle physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la +gaîté et de la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses +grands yeux fendus en amandes une expression qui racontait tout autre +chose que ce qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche +était grande, mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... +seulement un mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une +contre l'autre, ce qui donnait alors aux coins de la bouche une +expression tout-à -fait déplaisante et fort méchante; et son nez, qui +ne se sauvait de la réputation de gros nez que parce qu'il pouvait +aussi prétendre à celle d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un +<i>plissement</i> qui le rendait tout autre, et changeait enfin tellement +la physionomie de madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai +entendu M. de Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait +d'elle, qu'il aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il +exécrait, me dire que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne +dire que ce qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son +visage.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la +fin de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville +prétendit que la statue <i>assise</i> de Voltaire, par Pigalle, ne devait +pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son +fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des +bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée <i>au +grenier</i>, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là +les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire +ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. +de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le +dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. +Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un +vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait +éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, +s'écrie:</p> + +<p>«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; +seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de +Genlis; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une +biographie aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se +trouve dans le <i>Dictionnaire de la Conversation</i>, et qui est signée +<i>Jules Janin</i>!... J'ai d'abord cru que je me trompais, que la +biographie n'était pas celle de madame de Genlis, et que l'auteur +n'était pas Jules Janin. Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien +lui, c'était bien elle. Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est +trop tard pour les remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit +ravissant de M. Jules Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on +faisait <i>des biographies</i> et des articles qui frappent d'<i>anathème</i>, +du moins par l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur +l'enclume, ou bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules +Janin peut-il dire que madame de Genlis est dans l'oubli <i>le plus +entier?... un sommeil de mort!... éternel</i>!... Mais où a-t-il pris +cela? Ce n'est même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il +dit que les ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont <i>toujours</i> +dans une foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton +tranchant avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos +plus belles réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais +vient ensuite la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, +qu'on le déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut +avoir non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa +vie dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de +madame de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas +son caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément +parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à +accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à +sa biographie du <i>Dictionnaire de la Conversation</i>, l'auteur ne se +doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a +recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la +connaissaient pas, et <i>redisent</i> ce qu'<i>on a dit</i> sans approfondir +aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin +que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna +une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien +fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la +<i>comtesse de Lancy</i>, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être +d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune +fortune <i>que dix mille</i> livres de rentes; il se maria secrètement et +contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps +après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. +Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis <i>fit surtout</i> +le bonheur et la fortune de madame de Genlis, <i>en ce qu'il lui donna +pour tante madame de Montesson</i>?... C'est une ignorance profonde des +faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de +Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle +était <i>sœur</i> de la mère de madame de Genlis, de madame de +Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la +duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de +lui <i>avoir donné madame de Genlis pour dame du palais</i>. Ce n'est pas +non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis +<i>gouverneur</i><a id="footnotetag61-A" name="footnotetag61-A"></a><a href="#footnote61-A" title="Go to footnote 61-A"><span class="smaller">[61-A]</span></a> des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce +n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à +Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever +cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de +celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit +beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de +Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que +bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme +est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de +faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de +Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. +Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et +aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de +puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à +présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, +ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents +littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne +peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment +particulier.</p> + +<p><a id="footnote61-A" name="footnote61-A"></a> +<b><a href="#footnotetag61-A">61-A</a></b>: Elle ne fut jamais non plus <i>gouverneur</i>. C'est un mot +qui courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle +a fait une sorte de journal-manuel intitulé: <i>Leçons d'une +Gouvernante</i>.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker +un vendredi de la première année de la rentrée de son mari au +contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La +Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son +frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle +recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait <i>la +Chronique de Paris</i>, et il était en seconde et même troisième ligne +dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que +nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de +remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de +Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles +amusèrent tout Paris, lors de <i>Corinne</i> et de <i>Delphine</i>, le cardinal +Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces +deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de +Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les +vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient +charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Voyez, dans la <i>Bibliothèque des Romans</i>, <i>la Femme +auteur</i>, ou <i>la Femme philosophe</i>, et une foule de petites nouvelles +dans le même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de +<i>la Persévérance</i>; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et +qui venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent +quelques idées là -dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification +que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de +bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en +être, et qu'elle avait été <i>refusée</i>; je ne le crois pas, quoique +madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire +croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout +simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées: +<i>Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté, +persévérance.</i></p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite +un esprit spécialement fin et d'une nature à la <i>Sterne</i>, M. Dupin, le +président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces <i>mains +secouées</i>, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en +usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait +nommer cela des <i>patinades</i>.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma +bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses +quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente +ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est +ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M. +Lageard de Cherval.</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>Grand-père</i> d'Élie de Périgord.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il +avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus +peut-être que 25,000 hommes.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine +de la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où +il fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur <i>de +famille</i> que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le +cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit +aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus +ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur +l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son +vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par +l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le +grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient +tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait +une autre route également dans les voitures de la reine<a id="footnotetag69-A" name="footnotetag69-A"></a><a href="#footnote69-A" title="Go to footnote 69-A"><span class="smaller">[69-A]</span></a>. +L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là , +ils trouvaient une table somptueusement servie pour <i>trente</i> couverts, +mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient +à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui +flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien, +par exemple, qui était le meilleur de Paris<a id="footnotetag69-B" name="footnotetag69-B"></a><a href="#footnote69-B" title="Go to footnote 69-B"><span class="smaller">[69-B]</span></a>, c'était un +sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre +pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et +l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti, +l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur, +chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non, +car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à +dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles +ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur +d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on +avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.</p> + +<p><a id="footnote69-A" name="footnote69-A"></a> +<b><a href="#footnotetag69-A">69-A</a></b>: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y +avait une régence, et les actes portaient son nom.</p> + +<p><a id="footnote69-B" name="footnote69-B"></a> +<b><a href="#footnotetag69-B">69-B</a></b>: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière +le reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La +Vaupalière s'écria:—Il ne peut y avoir qu'<i>un seul</i> homme dans Paris +qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui, +en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence +culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners +chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et +qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec +une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait. +Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre +italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire +d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel +était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on +sait qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa +poitrine, ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric +de Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous +cette vérité.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker +évitait les discussions politiques avec autant de soin que sa fille +les recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour, +allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien +très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir +politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur, +comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se +promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère, +dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme +d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme +qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut +pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de +littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat; +il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette +époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de +Staël plus aimable que toutes les autres femmes.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers +intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans +son discours est bien curieux, il avait <i>deviné</i> l'avenir.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai +transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau; +cependant, il a les défauts de son époque, l'<i>abondance stérile</i> des +épithètes et des épithètes <i>trois</i> par <i>trois</i>... Ainsi, par exemple:</p> + +<p>.... Les tableaux <i>nouveaux</i>, <i>parlants</i> et <i>vivants</i>... +L'<i>enthousiasme</i>, la <i>haine</i> et l'<i>impartialité</i>, tracent le portrait +de Philippe. Chaque chose a repris sa <i>forme</i>, son <i>lustre</i> et sa +<i>place</i>, etc., etc.</p> + +<p>J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle +l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite +portion.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la +constitution de 89, est appelé <i>roi citoyen</i>, comme Louis-Philippe, +quarante-un ans plus tard!...</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers +est textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de +Boufflers. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille +Necker.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à +cette époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua <i>les Joueurs</i> +dans l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, +ainsi que Marmontel.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans +les différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un +tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il +était lourd et carré, avait l'air <i>hommasse</i> enfin.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa +jeunesse. Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée +aux yeux du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire +manuscrit de <i>Jeanne Gray</i>, et me le prêta. C'était celui +qu'originairement avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de +corrections. Elle le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il +le lui renvoya et ce qu'il est devenu.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance +littéraire.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: On appelle scènes et ressorts <i>postiches</i>, tout ce qui +est en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa +marche.</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez +madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme +point de comparaison pour la patience.</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La complainte dit:</p> + +<p class="poem10"> + L'églantine est la fleur que j'aime,<br/> + la violette est ma couleur;<br/> + Dans le souci tu vois l'emblème<br/> + Ces chagrins de mon triste cœur, etc.</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Il avait été maltraité par Fabre dans <i>le Poète de +province, ou les Gens de lettres</i>.</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Témoin le charmant opéra de <i>la Vestale</i>, par M. de +Jouy.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur +l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après, +comme je le dis ici.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune +auteur de Brives<a id="footnotetag92-A" name="footnotetag92-A"></a><a href="#footnote92-A" title="Go to footnote 92-A"><span class="smaller">[92-A]</span></a> que mon beau-frère lui avait recommandé, et +auquel il prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des +avis: «Mon jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire +une lecture ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de +paroles, regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous +fâchez pas; n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout +n'en a plus l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si +vous causez et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au +point de pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, +lorsque vous plaisez, saisissez l'à -propos, et dominez fortement.» M. +Alphonse Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si +ce sont eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a +donné 10,000 francs de rentes.</p> + +<p><a id="footnote92-A" name="footnote92-A"></a> +<b><a href="#footnotetag92-A">92-A</a></b>: M. Alphonse Brénier.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Je le lui ai entendu dire <i>moi-même</i>; et il ajoutait: +<i>Cela est égal</i>...</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: <i>Le Roi Lu</i>, charmante parodie du <i>Roi Lear</i>; elle fut +donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites, +et bien dans le genre parodie.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Le <i>Philoctète</i> de Sophocle, traduit presque +littéralement par La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au +Théâtre-Français, comme traduction. La couleur locale y est assez bien +conservée.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux +hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps +modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est +vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce +genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la +chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble +et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble +ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style +léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque +toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a +su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un +milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est +jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces +deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au +reste, est parfaitement vraie et point inventée.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient +affreuses.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car +je ne crois pas qu'ils soient dans les œuvres de M. de Rulhières, +avec les <i>Disputes</i> et les <i>Jeux de mains</i>, deux petits poëmes +ravissants également de lui.</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des +petits jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker +donna en effet le mot <span class="smcap">CHAMPAGNE</span>.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; +il n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, +favorite en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort +de la Reine. (22 avril 1769.)</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à +Vienne le 2 novembre 1755.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice +Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette +recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France +et l'intérieur des familles de la Cour.</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis +de Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la +Cour de France, et grand-chambellan.—Le comte de Stainville, +ambassadeur de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à +l'ambassade de Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce +fut lui qui fit réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin +de France; il revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour +être créé duc et fait ministre des Affaires étrangères.—La duchesse +de Choiseul était mademoiselle Crozat; c'était une personne +charmante.</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au +parti lorrain.</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes +par madame de Pompadour.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le +fameux traité.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti +lorrain.</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le +duc d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et +des Durfort était dévouée au parti autrichien.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: L'abbé de Vermont de même.—Il avait élevé +Marie-Antoinette.</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <i>Impegno</i>, embarras, gêne.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de +France. J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en +France à cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les +affaires. Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.</p> + +<p>Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle +remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut +empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes, +attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il +n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le +Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une +personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans +action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute +d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas +éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois sœurs +n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a +beaucoup connu madame de Flavacourt<a id="footnotetag113-A" name="footnotetag113-A"></a><a href="#footnote113-A" title="Go to footnote 113-A"><span class="smaller">[113-A]</span></a>, sœur de madame de +Mailly et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que +madame de Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque +madame de Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, +et qui était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors +l'état de maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:</p> + +<p>«J'irai à la Cour auprès de ma sœur de Mailly: le Roi me verra, le +Roi m'aimera, et je gouvernerai ma sœur, le Roi, la France et +l'Europe.»</p> + +<p>Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de +Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés +qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.</p> + +<p>Madame de Vintimille fut en effet celle des trois sœurs que Louis +XV aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la +nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies +femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de +Châteauroux et de madame de Pompadour.</p> + +<p>Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... +Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour +lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient +jamais rencontrées. En voici un des motifs.</p> + +<p>Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de +Châteauroux, un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. <i>Dagé</i> +avait pour pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il +choisissait les têtes qu'il devait embellir. Madame la +Dauphine<a id="footnotetag113-B" name="footnotetag113-B"></a><a href="#footnote113-B" title="Go to footnote 113-B"><span class="smaller">[113-B]</span></a>, Mesdames, filles du Roi, se faisaient coiffer par +<i>Dagé</i>, et la suffisance, ou, pour parler plus juste, l'insolence du +coiffeur était sans bornes. Madame de Pompadour, en arrivant à la +Cour, voulut avoir <i>Dagé</i>; il refusa. La favorite insista; le coiffeur +refusa encore... Madame de Pompadour, qui s'appelait encore madame +<i>Lenormand d'Étioles</i>, <i>négocia</i> avec le coiffeur, et finit par +l'emporter sur une résistance qui peut-être ne demandait qu'à être +vaincue. Dagé une fois <i>fléchi</i>, madame de Pompadour voulut lui faire +payer l'humiliation qu'elle avait subie pour l'obtenir, et la première +fois qu'elle fut coiffée par lui, au moment où la Cour était le plus +nombreuse à sa toilette, elle lui dit:</p> + +<p>—<i>Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la +réputation dont vous jouissez?...</i></p> + +<p>—Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la +valeur du mot: <i>je coiffais l'autre!</i></p> + +<p>La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon +mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En +effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux +éclats le bon mot de Dagé.... <i>Il coiffait l'autre!</i> Ce mot, répété +par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière +proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale +pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent +madame d'Étioles <i>madame Celle-ci</i>, et madame de Châteauroux <i>madame +L'autre</i>. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de +ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse<a id="footnotetag113-C" name="footnotetag113-C"></a><a href="#footnote113-C" title="Go to footnote 113-C"><span class="smaller">[113-C]</span></a>, se mit +à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus +de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de +politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être +ce mot de Dagé qui amena cette résolution.</p> + +<p>Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: +il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût +justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la +seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du +reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en +excitant le Roi à la guerre, mais il venait du cœur.</p> + +<p><a id="footnote113-A" name="footnote113-A"></a> +<b><a href="#footnotetag113-A">113-A</a></b>: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an <span class="smcap">VII</span> de +la République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle +qu'aucune de ses sœurs, qui, du reste, étaient toutes fort +ordinaires. Elle était dame du palais de la Reine.</p> + +<p><a id="footnote113-B" name="footnote113-B"></a> +<b><a href="#footnotetag113-B">113-B</a></b>: Mère de Louis XVI.</p> + +<p><a id="footnote113-C" name="footnote113-C"></a> +<b><a href="#footnotetag113-C">113-C</a></b>: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon +IV.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de +Châteauroux.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour +combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: 14 avril 1770.</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b>117</b>: Le 15 avril.</p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il +était premier consul.</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves +de noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était +incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène, +que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait +opposée à de belles personnes <i>pleurant à ses pieds</i>. Lorsqu'il +vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves +comme celles fournies par mon oncle.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, +lorsqu'elle était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait +signe d'ôter ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la +cachait.</p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Le traité de 1756.—Cette cause de nos malheurs est +bien curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de +notre Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche +exceptée, étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec +l'Autriche, les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur +propre intérêt. C'est important à approfondir.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Les économistes comme Turgot et les autres.</p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de +Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut +coadjuteur.</p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes +les plus dévoués à la Reine.</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, +assez commun dans la famille.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie +de Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours +de la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent +faites pour garder sa charge.</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans +un Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle +histoire.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Propres paroles de Louis XVI.</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Le ministre de Charles X.</p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de +plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau +roman du <i>Monde comme il est</i> tient peut-être le premier rang. Sa mère +était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un +culte dans le cœur de son fils.</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Telle était aussi la volonté de Napoléon.</p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le +commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien... +mais il pouvait bien plus!</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et +président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur +réunion.</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Exact.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de +l'archevêque de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il +allait souvent.</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Surtout de l'esprit.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b>139</b>: Propres paroles de M. de Loménie.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître +quelque chose; il avait soutenu le <i>matérialisme pur</i> étant en +Sorbonne avec l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de +Toulouse pratiqua la même croyance, et le dernier acte de sa vie, +qu'il termina par un suicide, prouve que l'incrédule n'était pas +converti.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque +de Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours +de son très-long discours, et pourtant les <i>évêques philosophes</i> +étaient nombreux.</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique +M. de Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser +toute croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît +Dieu! M. Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y +arriver... Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes +les dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et +haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M. +Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il +n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Celle qui est morte en rentrant en France à la +Restauration; elle était sœur de monseigneur le duc de Bourbon.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: M. le duc de Nivernais.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: On connaît cette histoire; elle est dans les <i>Souvenirs +de Félicie</i>, et très-vraie.</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Attaché au service de la chambre de la Reine, et +beau-père de madame Campan ou son mari.</p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure +elle-même.—Tout le monde fut contre la victime dans cette odieuse +affaire,—et cette victime, c'était la Reine!...</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis +certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de +madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez +près pour cela.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661, +Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce +nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle +mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse +fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la +riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a +passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des +Matignons, ducs de Valentinois...</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Duchesse de Boufflers en premières noces.</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la +moralité, comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, +de cette époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au +Temple, au roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes +plus parées les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles +qui n'en avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur +joaillier. Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence +achevée: sa robe était rattachée avec des nœuds de diamants et des +fleurs en pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au +moment de sa toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les +nœuds de pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours +nacarat très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre +dans cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les +nœuds très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus +pressée, et comme on allait souper, plusieurs de ces nœuds et deux +fleurs tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit +qu'à son arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, +qu'il fut impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour +chercher les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les +nœuds, au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des +nœuds ayant été écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant +échappés de la monture, on les retrouva <i>tous... Sire, ils étaient +trois mille<a id="footnotetag151-A" name="footnotetag151-A"></a><a href="#footnote151-A" title="Go to footnote 151-A"><span class="smaller">[151-A]</span></a>!</i> et on peut bien dire ce mot; car pour ces sortes +de bijoux, il faut des diamants d'un ou deux grains, ce qui fait +appeler ces diamants de la <i>grenaille</i>. Eh bien! on a tout retrouvé. +Je n'accuse aucune époque; mais je ne sais si aujourd'hui on serait +aussi heureux que le fut madame de Brionne. Ce n'est pas madame +Schickler, du moins; car ayant perdu, chez le comte Jules de +Castellanne, une perle du prix, dit-on, de quinze mille francs, il fut +<i>impossible</i> de la retrouver. Cela me parut d'autant plus singulier, +qu'une perle fine ne s'écrase pas facilement.</p> + +<p><a id="footnote151-A" name="footnote151-A"></a> +<b><a href="#footnotetag151-A">151-A</a></b>: Vers des Templiers de Raynouard.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans +(Montesson).</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Sœur du prince de Chimay et de madame de Caraman.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Frère du duc de Coigny.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Il fut depuis duc de Guines.</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur +tout ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours +méchants.</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la +Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être +bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment +mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique +de la dame de cœur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en +mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis +exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a +jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon +cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière +s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du +dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison +de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était +souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable +régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le +fameux Thouvenel, le <i>mesmériste</i> ou le <i>mesmérien</i>. Il était goutteux +et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le +sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de +gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus +malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand +partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à +système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a +fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie +séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.</p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce +nom d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de +Gébelin a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en +Italie. Son origine vient du mot <i>lecchino</i> (friand, gourmand). De +<i>lecchino</i>, <i>il lecchino</i>, on a fait <i>allecchino</i>, et de là , chez +nous, on a bien vite dénaturé et fait <i>arlechino</i>. Carlin portait un +masque noir sur le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom +de <i>carlin</i> aux chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin +improvisait une grande partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour +lui <i>les Deux Billets</i>, <i>la Bonne Mère</i>, <i>les Deux Jumeaux de +Bergame</i>, etc., etc.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou +quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et +d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait +entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans +toutes les comédies de société.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Madame Dhusson était belle-sœur de M. de Donézan; +elle était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et +qu'elle était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses +ou qui prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et +surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était +vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il +était très-bon.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de +Chastellux, était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement +un homme supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. +Il avait de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de +conter. Il faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article +du salon de madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en +ce genre. Il avait une belle âme et une noblesse de pensée et de +volonté qui formaient un étrange contraste avec un caractère peu +prononcé. Il était simple de manières, et sa conversation eût été +particulièrement aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes +et des calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie +avait une trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma +mère, qui l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit +charmant l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne +pouvait quelquefois tolérer la façon <i>de causer</i> du marquis de +Chastellux. Il épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut +attachée à madame la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était +remarquablement aimable, et une personne recommandable comme femme, +comme mère et comme amie.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: D'<i>Adèle de Sénanges</i>, de <i>Charles et Marie</i>, d'<i>Eugène +de Rothelin</i>, et d'une foule de charmants ouvrages.</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et +l'aîné de quatorze enfants.</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit +railleur.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci +allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au +coin du boulevard.</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la +fortune, de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le +monde, a tout mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime +plus que <span class="smcap">Tout</span>, même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même +le désespoir de l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies +délirantes et ses extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, +qu'on reste sans voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans +la retraite où l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait +de tant de biens perdus, et on sourit devant cette puissance du +cœur frappant de nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis +demeurée sans force pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez +grand pour avoir fait oublier à une femme qu'elle était épouse et +mère... Enfin, je comprenais son délire tout en la plaignant... +lorsque tout-à -coup cette femme sort de sa retraite enchantée, où +l'amour ne lui suffit plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la +lumière des yeux de son amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont +franchi le mur d'airain qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... +Elle a reparu tout-à -coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai +souffert pour elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de +dédain!... et l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le +peu de droit qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette +souffrance que j'ai ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a +dû être sa violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la +résignation?—Non.—Elle serait sans but, et la résignation en a +toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle +aime?—Non.—Il serait sans dignité et porterait même avec lui une +teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de +l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est +adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne +d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc +le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette +femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au +contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait +encore, et ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le +quatorzième enfant de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à +tous les degrés.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela +m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai +pas perdu un mot.</p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Juillet 1794.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le +sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce +que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la <i>boucherie +nationale</i>, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun +doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet. +Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction +pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet +horrible sujet.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune. +Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa +forte charpente.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.</p> +</div> + +<div class="p4 tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> + +<p>Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans +l'original.</p> +</div> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) + Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le + Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et + le règne de Louis-Philippe Ier + +Author: Laure Junot, duchesse d'Abrantès + +Release Date: April 1, 2012 [EBook #39331] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans +l'original.] + + + + +HISTOIRE DES SALONS DE PARIS + + +TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, + +SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, + +LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier. + + + +par + +LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. + + + +TOME PREMIER. + + + + +À PARIS + +CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE + +DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL. + +M DCCC XXXVII. + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME. + + Pages. + + INTRODUCTION 3 + + Salon de madame Necker 83 + + Salon de madame de Polignac 215 + + Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris 291 + + Salon de madame la duchesse de Mazarin 335 + + Les Matinées de l'abbé Morellet 361 + + +Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12. + + + + +INTRODUCTION. + + +C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la +France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine +époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et +surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si +longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la +société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au +règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du +trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et +des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la +sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand +seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de +Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux, +étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces +grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en +doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse: +elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui +mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de +l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir +le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au +Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à +sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi +que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris +chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine, +madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes +toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur +beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt +qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait +laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort +habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était +souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris, +de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par +tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si +longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons +parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme. +Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une +reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les +Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut +reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez +l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le +dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir +jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1]. +Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M. +de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous +êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame +de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette, +deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston, +mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la +Cour elle-même n'est plus qu'un instrument. + +[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes; +mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et +là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien +alarmantes.»] + +Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait +amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et +devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus +tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries +littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira +sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de +ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de +Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en +même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la +politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi, +uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple +de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le +théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais +comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de +Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la +Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit +dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut +instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les +premiers noms de France[3]. + +[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.] + +[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le +maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus +respectés.] + +Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le +temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du +pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme, +dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la +princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par +l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui, +madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de +Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À +mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et +prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de +Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné +était redouté de ceux qu'on y jugeait. + +[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de +Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle +était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et +à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps +qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison +funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret +de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était +pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»] + +La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de +Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines, +par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible +ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour +d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce +qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le +souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes +les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant +quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs, +les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne +songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au +travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout +le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie +amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était +Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule +aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on +faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes +semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition, +et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans +cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles +eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il +dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des +Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui, +l'instruction publique se composait d'études scolastiques. +L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire +de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le +dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française; +et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par +l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits +et que de beaux génies donnaient leur première lumière. + +[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.] + +À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses +furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait +donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques +années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une +épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé: +les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps +agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les +amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces +distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les +demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui +formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre +comme modèle. + +Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus +intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau +monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier +effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La +poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut +l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se +mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la +noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une +association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science +abstraite ne se plaise guère dans les palais. + +On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le +XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune +influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance +du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les +grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la +monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait +demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des +ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres, +sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que +si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de +J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably, +Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son +caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses +nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces +opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa +vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence +rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première +les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu +sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de +madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de +Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant +de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens +de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est +remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus +encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et +l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse +Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la +musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une +personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la +duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société. +Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été +d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des +salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient +à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les +attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui +ont combattu dans cette arène mémorable!.. + +Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de +rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai +d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre +des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à +mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il +faut la prendre pour règle. + +Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut +celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans +les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de +Louis XV. + +À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était +toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes +philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques; +la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque +l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes, +il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles +d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent +aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante +parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans +quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que, +lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous +qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a +amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs. + +Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à +Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et +qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres +confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la +plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe +asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de +contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes +les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du +Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic, +madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la +duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la +plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du +monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la +foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou +chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des +explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard +leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le +temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries. + +Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on +professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame +Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit +comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense +des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées +libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé, +et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons +étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les +économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le +fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des +engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions +étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la +_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants +approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les +écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les +commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit +fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination +délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées +fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il? +une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la +chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une +pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire +_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne +philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV +n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout +un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui +méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a +été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après +Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la +remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique +que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly, +Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale... + +[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que +Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait +des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom +donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...] + +Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs +travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont +l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les +Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et +tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi +nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine +des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et +dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!.. +jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une +voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour +exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans +l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en +dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande +différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer, +homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de +la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide +desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je +compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance +autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette +science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une +science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en +partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries +du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même, +voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle +de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui +toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je +résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur +le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin, +Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien. + +Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en +deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et +des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement +vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une +existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce +que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer +fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le +fut jamais auprès des siens. + +Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle +était, comme toutes les littératures en France, favorable à la +conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les +différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut +suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément +l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu +obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le +monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la +Révolution. + +Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des +gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti +religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en +étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins +très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt +que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se +mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de +raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette +nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux +et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet +d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de +scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti +pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de +Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le +feu roi: + +[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils, +le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux +prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France +était perdue si elle demeurait exilée. + +«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de +la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne +le croyais pas mauvais citoyen.»] + +«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau +prophète... + +Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de +l'escalier mortuaire à Saint-Denis!... + +Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore: +_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de +se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_ + +Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un +roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et +colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus +remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué, +non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme +homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son +parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu +d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé +Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet +digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne +respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement +d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence +chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec +les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie +des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de +Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de +Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand, +avec M. de Beaumont. + +C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses +principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses +bourreaux: + +«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que +vous voulez imposer à nos consciences!...» + +Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour +y entendre tonner la parole de vérité. + +Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble +et d'agitation. + +Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a +calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans +ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus +grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un +contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les +plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut +remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le +trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé +se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation +mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa. + +[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour +ce malheureux choix!...] + +Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus +excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le +talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du +fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté +bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que +pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti +nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de +M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il +ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les +chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de +Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les +mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances. +Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un +_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des +hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes +choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y +gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore +arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui; +alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis +différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans +leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et +nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels +il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son +adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de +la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments, +crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour +expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne +compagnie de Paris. + +Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de +la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande +influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission +qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les +deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager, +et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et +exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire, +qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme +très-important, parce qu'il explique les causes de la première +secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se +trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles. + +Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était +contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la +suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le +siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux +partis. + +À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient: + + La Reine; + Le comte d'Artois; + Le duc d'Orléans; + Le duc de Chartres; + Le prince de Conti; + La majorité des pairs du royaume; + Le duc de Choiseul et sa faction; + Le comte de Maurepas; + La minorité du clergé janséniste et son parti; + Les évêques philosophes; + Une partie des gens de lettres. + +_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._ + + Monsieur; + Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire, + et madame Louise, la religieuse carmélite); + Le duc de Penthièvre; + Le chancelier de France; + La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu + et le duc d'Aiguillon; + Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce + qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI; + La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de + Beaumont, archevêque de Paris; + Les jésuites et leur parti; + Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan. + +C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon. +Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul +susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il +le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un: +car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant +ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe. +Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux +partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme; +la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre +l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de +comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une +telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé. + +Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en +regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de +fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle +a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis: +alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire. + +Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner +tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette +fusion. + +Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du +repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie, +de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république. + +Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de +grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands +chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la +nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette +transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire. + +Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il +appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots +et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en +le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans +la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être +possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir +toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis +dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de +l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les +deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister +entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de +la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle +portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux +comme ayant cherché à s'opposer à son mariage. + +Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici. + +M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements +exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre +le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer +une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit +circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de +Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie +s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher +des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la +France!... + +C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures, +que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient +chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine +dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les +salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient. +Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon +goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps +du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est +effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et +les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et +surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie +habituelle puisse être heureuse et légère à porter! + +Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne, +riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre +société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon +régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour +mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs +femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet, +une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le +moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague, +madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup +d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes. +Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la +protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon, +qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour +et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les +soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui +de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus +aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel, +comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de +Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce +toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie, +car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du +langage[10]. + +[Note 9: Madame de Genlis.] + +[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que +madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de +voix rauque le plus désagréable du monde.] + +J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker, +celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de +madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui +de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand +secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires +ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles +devaient éprouver. + +Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent +encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de +M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un +homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son +intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui, +à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur +donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait +pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini, +jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et +militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait +rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être +présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est +presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut +d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est +positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être +rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne +de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque +de mes _Salons_. + +Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première +jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine... +Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint +roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il +rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de +chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur +le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle +belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes... + +Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais +cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours +donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif +de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble +dans l'âme au lieu de donner la paix. + +C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI +lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il +avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant +aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une +partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous +la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de +commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt +ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_. +Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient +admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force! + +[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce +traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et +perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il +est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui +ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité, +ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur, +j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du +côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le +lendemain,» répondit froidement M. Pitt.] + +Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même +au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait +croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on +l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une +soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était +belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour +de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le +Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez +laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de +Cassini, en écrivant de sa main: + +«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas +présentée._» + +Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder +pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui +un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie +figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa +soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il +avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie +des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le +mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir; +il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps +ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout +cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de +corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme +ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition +est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses +facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être +froide. + +[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de +Rulhières: + + Ce jeune homme a beaucoup acquis, + Acquis beaucoup je vous le jure. + Il s'est fait auteur et marquis, + Et tous deux malgré la nature.] + +Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées +dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de +Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux, +monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas +alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance +n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la +noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos +coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève +n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel +assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée +dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une +grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son +caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque +où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon, +qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop +savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions +qu'on lui avait PRIS, c'est le mot. + +M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes, +les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes... +d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin. +M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en +innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous +les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric +prit de l'humeur même, et lui répondit: + +«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un +vieux roi._» + +Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque, +en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un +enfant. + +M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté +étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par +elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait; +il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit. + +Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix +d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le +plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces +sortes de lectures. + +Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à +attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait +admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait +aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son +contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi. + +Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi +(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son +avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur +l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur +tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du +Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre, +conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au +milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et +presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut +cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de +la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur +l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture +jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un +second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un +samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première +et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il +était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus +riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait +également les personnes les plus remarquables de Paris et de +Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et +les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait +comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa +cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait +ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver +en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les +samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa +correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la +lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une +manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation, +le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice, +pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en +continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il +lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes +contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres, +les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres; +enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge +grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui +importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les +sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi, +un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en +coûtât rien. + +On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la +recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût +moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait +qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet +d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune +connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi +annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au +ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se +trouvèrent exactes. + +Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut +en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le +lui ordonna comme voulant être obéi. + +Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la +première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi +importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en +effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines +découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de +nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas +découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et +voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus +douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son +correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son +mystère prolongé lui faisait mettre en doute. + +Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes +espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du +Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort +curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela? +C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est +ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura +plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en +opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais +elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait +moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi +l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de +la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de +daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une +travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître +enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était +inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au +grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi, +charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de +M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa +de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui +dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera +ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis +obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et +presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en +ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir. + +[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui +avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait +ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_ +alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup +de cloche était pour madame Louise.] + +«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je +vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse. + +--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux +ministre d'un ton grondeur. + +--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle +est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.» + +Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M. +de Maurepas. + +«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay. + +Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans +celle du Roi. + +«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi +profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas +est mon parrain. + +--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement. + +--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de +Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une +chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et +l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance +avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il +regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un +simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été +profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était +poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des +sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais +lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez +lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et +favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans +pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!» + +[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne +pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas +avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport +de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un +intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà +tout.] + +Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à +quelque chose! + +M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis +deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir +lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M. +de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans +les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même +absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse +recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais +après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin. + +Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était +ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout +ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de +Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une +fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi, +quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay +discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec +madame de Maurepas, il dit avec aigreur: + +«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et +moi, si nous le lui permettions._» + +C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du +ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu +des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui +détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne +pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent +l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_, +non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en +lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde +élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui +donnant d'autres relations. + +Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les +fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la +faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter +l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse +de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de +Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles, +et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment +remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le +titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une +compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce +qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même +utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux. + +[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution, +ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas +de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est +aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la +valeur intrinsèque de l'ouvrage.] + +Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de +Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M. +Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la +peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé +inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr., +et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite +par son père. + +Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de +Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était +dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de +l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se +procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la +guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de +Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir; +on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut, +et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions +comptant!... + +[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.] + +J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis +donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est +un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au +moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M. +Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le +résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se +tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant +mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin. + +À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de +Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la +nomination d'un protestant: + +«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne +si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne +voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui +fut acceptée[17]. + +[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le +premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y +en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des +Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les +talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de +Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.] + +En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y +faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le +faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des +personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose +qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker. + +La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune +autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait +habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire +de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune +douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient +énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une +démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18] +avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une +attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa +contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour +ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également +positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les +instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les +mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des +amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie +indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne +voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au +contrôle-général. + +[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement +exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en +parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de +fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la +figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi, +c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker +peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»] + +[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que +mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup. +C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.] + +Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une +révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait +un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité, +et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des +sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de +Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille. +Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient +aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient +surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait +l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors +des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton +sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine +était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute +estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe +pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les +ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M. +de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti, +c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait +aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient +donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain +éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison +sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au +point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière. + +[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des +ennemis les plus acharnés contre M. Necker.] + +Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son +ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il +vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait +exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait +au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes +doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de +points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais +on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous +critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine +assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation +de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert: + +«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je +m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que +des hommes[21]._» + +[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la +correspondance de Rousseau.] + +Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans +perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un +miroir. + +M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait +souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien; +mais il y avait en France cinquante familles de la haute +magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses +coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité +de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour +conserver ses anciennes coutumes intactes. + +[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne +noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous +tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau, +Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert, +Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin, +Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier, +Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.] + +L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker, +devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker +avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la +probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker +l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui +répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus +de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles +qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces +louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis +on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez +injurié. + +Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker +les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais +enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui +reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne +possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la +question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt +voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux +Gracchus!..._» + +La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M. +Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de +délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux +ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la +retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait +conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les +ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous +ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste. + +Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est +qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la +prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y +fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre +des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante +ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui +voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait +le reste!... et nous venons de le faire!... + +L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en +mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de +trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23]. +Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous +les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en +excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot: + +«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage +dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte +Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne +veut plus qu'ils volent!..._» + +[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.] + +Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame +Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi +que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait, +c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de +M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à +M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné +davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux +que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était +puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du +ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de +joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à +lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il +leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur +importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils +commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il +plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait +toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de +faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre. +Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez +quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne +faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et +faciles à influencer. + +[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les +receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances +supprimés, les administrateurs réduits à six.] + +--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay +d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été +conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette +tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de +tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers +qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si +le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était +présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi, +ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit +intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement +compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale +fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à +Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut +envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de +frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable +envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de +dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait +enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le +malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne +réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter +avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup +d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il +était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le +réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève... +il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur +ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui +remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le +marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M. +Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à +l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même +insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans +la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait, +par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M. +de Pezay avec le Roi!... + +[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.] + +Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants. +Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province +éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique +vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que +de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en +oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son +caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui +paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le +ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_, +ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord +attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de +véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des +ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il +marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon +choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à +grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il +pas que je tombe dans _la nécromanie_!... + +[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de +Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et +d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.] + +Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire +connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de +Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle... +Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur +qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec +cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus +ordinaire. + +Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans +le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme +tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son +peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en +servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit +le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études. +Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès +d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la +maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de +_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui, +certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant +d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme +commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce +que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en +ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se +fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange +secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume, +elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour +remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que +lui... + +[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant. +Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de +Vaud.] + +«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!.. +Cependant, si tu le désires, je refuserai.» + +Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis, +relevant sa tête: + +«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au +bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties. +Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes +heureux... je tâcherai de glaner après vous...» + +Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle +avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y +pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule +de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans +que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait, +quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même +un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la +fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande, +une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et +parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison +charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui +lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres; +elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent +personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de +s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême +pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme +de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son +humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle, +toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le +recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il +s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au +moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable +par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation, +c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en +lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison... + +Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance +et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop +_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui +trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du +piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant +ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple. +J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait +d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus +intime: + +«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M. +de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois +compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que +vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble, +comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.» + +Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité +douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un +ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle +ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre +lettre: + +«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la +conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien! +dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_ +dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait +lui-même._» + +«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle +l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais +auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour +reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous +passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.» + +Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit +de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est +heureux de la joie d'autrui. + +Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant +que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de +toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister, +puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil; +c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le +Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la +religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il +refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se +jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de +joie. + +«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle, +car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine +bonté!...» + +Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était +sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du +Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut +atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus +graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que +voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre +philosophale.» + +[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les +trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la +bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries, +et celui de la maison du Roi, etc., etc.] + +[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.] + +M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de +Montauban, et l'emprunt se faisait. + +«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est +la récompense d'une destruction, car cet homme détruit. + +--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression +de quelques charges. + +--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des +intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.) + +--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit, +trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre +le même jour...» + +Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!... +la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du +ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme +Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces +attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le +mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M. +Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage +concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse +d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette +action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le +parallèle de Law et de M. Necker. + +On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin +se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de +Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du +ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police. + +[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On +avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on +voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général. +D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta +son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas +était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le +Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein +conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_ +M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il +l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.] + +Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en +accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux. + +«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas +chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom +du Sauveur, secourez-le, pour moi!...» + +M. Necker fut inflexible. + +«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me +demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister +plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après +tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines +est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon +ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les +hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit +succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a +désigné.» + +M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M. +de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup +en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une +fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M. +de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il +publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus +remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte +d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela +ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en +papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit +rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut +la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère +contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre +aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du +Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout +homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps +dans une place dont tant d'autres voulaient... + +[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance +avec M. de Talleyrand!] + +Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les +plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait +figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de +Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de +Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant +d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où +le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se +jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les +salons alors dirigeaient _l'opinion publique_. + +Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce +qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme +principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes +protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son +mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la +Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier +de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent +présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis, +M. Necker dit au Roi: + +«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge +digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma +femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus +obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant +quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce +nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu, +ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans +pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands +seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se +rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M. +le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de +Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le +cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible +femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour +Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où +l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin +que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses +épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa +captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état +était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté +vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de +Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui +étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de +l'enfer où il gémissait. + +[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker +droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que +celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de +madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir +assise.] + +«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers +la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi... + +--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je +suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le +trésor que Dieu vous a confié.» + +Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien +le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement +trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les +précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari +avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami, +lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans +cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme, +vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une +querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux +antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se +multiplient... les avez-vous comptées?» + +M. Necker fit un signe négatif. + +«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...» + +M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit: + +«Les amis de Turgot; + +«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33]; + +[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du +docteur Quesnay.] + +La haute finance; + +La finance subalterne; + +La haute administration; + +Les propriétaires privilégiés; + +Les anciens favoris du roi; + +Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou; + +Les ministres vos confrères; + +Et M. de Maurepas. + +Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre +gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de +pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission +doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris; +retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces +heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce +peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un +amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je +sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon +idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet +de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à +de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient +consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la +voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut +qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le +tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes +propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé, +t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de +troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si +belles._[34]» + +[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même, +et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)] + +Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_ +est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus +aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la +comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne +savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne... + +À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de +réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors +élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de +comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône, +prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe +réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de +l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une +femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements +qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on +les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait +que celui-ci ne prît une fausse route. + +En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion +publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis +XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte +exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de +l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé +L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude +il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps, +cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés +particulières sont détruites et que la société générale est disséminée +et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours +une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à +sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses +applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice, +quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après +avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et +de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est +contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du +mépris. + +Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que +l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne +les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui +disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je +dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable +sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a +dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre +et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce +point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce +coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une +pâture indigne de l'insulte. + +À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il +y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes, +qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors +nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la +finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme, +partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de +M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le +Gouvernement recevait de l'opinion publique. + +Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui +conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre +d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut +jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme +que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est +victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de +Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne +l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker. +Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité +d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le +Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries +excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker +sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_, +comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est +haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans +sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement +que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le +lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et +demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit, +sans vedette ni titre: + +«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet +pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en +ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque +souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du +zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir. + + «NECKER.» + + +M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé +et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de +Chartres. + +«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker. + +À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait +dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on +pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la +proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme +publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame +de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout +là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne. +Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de +M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des +mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite +de Saint-Ouen. + +Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le +marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de +Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant +pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et +M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M. +Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans +tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de +passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait +le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de +ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se +rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour +le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien; +hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix +négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du +ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une +position désastreuse. + +[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.] + +[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.] + +[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de +l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.] + +[Note 38: De la maison du Roi.] + +[Note 39: Des affaires étrangères.] + +Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame +Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi +en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se +prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de +Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite +à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière +outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme +qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout +lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son +attachement?... + +«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de +Mareuil!» + +En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent, +sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme, +voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur +ville de Genève...» + +Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se +préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai +choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à +cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle +faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme +souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine. + +Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il +faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que +faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons +étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils +faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en +arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible +tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre +grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y +eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des +auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la +majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous +les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI +songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit +dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la +société jusque dans ses bases. + +Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors +contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait +cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et +pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la +lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de +grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances, +dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises... +Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par +madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à +Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement +pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa +démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le +vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de +M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker +l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix +du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au +contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut +contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris, +et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller +plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi +accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à +Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le +lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au +milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule +qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie +s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla: +le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin +la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de +Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade +que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des +douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout +déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de +contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker. + + + + +SALON DE MADAME NECKER. + +1787. + + +Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur +un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez +jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de +souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses +traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence. +Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de +mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux +confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une +anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec +une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette +femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui +du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur +animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour +l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été +connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et +leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et +dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M. +Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa +femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de +l'amour-propre par celles du coeur. + +Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais +aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de +Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais +nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie +rendait son timbre encore plus doux. + +--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au +moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40]; +voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M. +de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons, +_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour +de porcelaine de Pékin? + +[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je +rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que +je cite.] + +Madame Necker sourit. + +--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les +autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici +le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin +un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau, +un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues, +tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et +qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre, +et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le +voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?-- + +C'était un arbrisseau à deux lignes de terre! + +Vous jugez des rires de madame de Pons. + +--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré +quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard. + +--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un +amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore +amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat +fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant, +et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de +Malesherbes!... + +Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux +étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il +faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin, +le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut +contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter, +car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus +qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château +en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan +déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une +petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en +apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur +une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me +donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au +paysan; je vous donnerai pour boire. + +Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui +faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur +le premier président, en regardant alternativement lui et sa +redingote: + +--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous +êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là. + +Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que +sa chemise. + +--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une +sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme... + +--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?... + +--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours... + +--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté +du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M. +de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci +commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près +de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château, +demanda-t-il au paysan?... + +--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?... + +M. de Malesherbes fit un signe affirmatif... + +--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires. + +Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui +annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!... + +--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela +peut se dire? + +--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la +ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de +beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!... +J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes +prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas +comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça +n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier +président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me +v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je +n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des +protections, la justice marche toujours. + +Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela? +Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de +l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère. + +Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni +non. M. de Malesherbes répéta sa question. + +--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_, +mais je le crois... + +Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le +vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre +glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le +paysan se mit à rire... + +--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos +chemins... ça vous accoutumera... + +Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au +château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour, +où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et +gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la +joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces +aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan +et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il +parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce +matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus +extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il +s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en +reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et +se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa +détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice +sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de +Malesherbes... + +--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui +faire rendre justice s'il y a lieu? + +--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est +sûr d'avance. + +--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure: +un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme +enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est +peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue, +la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois +et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les +aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins +désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et +malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à +l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de +Malesherbes est vraiment bien singulier[41]. + +[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait +que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et +presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes +était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un +des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de +madame Necker.] + +UN VALET DE CHAMBRE annonçant. + +Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco! + +[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le +ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_. +C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de +Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun +était un ange.] + +Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve +douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand +canapé où les deux jeunes femmes s'assirent. + +Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame +Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de +monde, elle fut embarrassée. + +--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M. +le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant, +vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame, +de vos bontés pour moi.» + +MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement. + +Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que +j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si +ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de +La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous +dire ce qui se trouve dans ce cahier. + + (M. de la Harpe s'incline.) + +TOUS LES HOMMES, avec empressement. + +Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame +Necker, lui dit très-bas: + +Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!... +elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le +vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve +d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!... + +MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à +M. de La Harpe: + +Aussi bonne que belle!... + +LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se +levant. + +Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je +crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!... +Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en +se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires. + +M. DE LA HARPE. + +Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à +ses commandements? + +LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui. + +En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que +madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous. + +MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse +s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête +blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et +répand une odeur embaumée dans la chambre. + +[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de +Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle +se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux +blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle +obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit +de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa +malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris... +Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La +malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à +Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant +par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le +supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant +laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle, +coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui +refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant, +elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment +d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du +rouge. + +--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des +charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient +rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8 +thermidor!... + +Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont +madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin. + +Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est +exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.] + +Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec +cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une +vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses +bras, et les regardant toutes deux: + +--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves +odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme +prononce l'éloge d'une autre. + +On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de +velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un +flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de +la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard, +l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian, +M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame +Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux +jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en +pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une +magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin +puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni +d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin +rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté. +Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors +_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair +parsemée de petites roses... + +Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce: + +M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!... + +MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon. + +Eh quoi! c'est vous!... et si tard!... + +M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main. + +Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose +que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline +très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de +Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]? + +[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors +quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16 +avril. + +C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le +piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_, +on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui +soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de +Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le +charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain, +on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science +spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à +cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants, +mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute; +Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son +contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura +peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira +jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là +incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté +Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en +faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard, +élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de +M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de +Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M. +de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en +ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur. + +Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla +le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les +versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis +vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_, +_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière, +avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au +Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait +même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans +aide[44-A]. + +M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont +aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais +donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de +n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de +dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y +ajoute ce mot: + + _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._ + +Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis +qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la +conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous. +Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel +elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je +comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité. +Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le +génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot +a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner +cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son +trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!! + +M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le +laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de +M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa +que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais +savez-vous comment? Le fait est assez peu connu. + +Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa +province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire, +laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille +des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et +incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs +enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de +trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée +la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec +celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la +seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal +pour lui. + +Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour +une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru +un texte bien remarquable à commenter!... + +M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des +personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout +en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable +comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies, +mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte +de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une +belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son +père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc). + +Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J. +Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était +absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à +être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon, +Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a +été _témoin_ du fait. + +M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur +l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière +pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des +cannibales qui nous décimaient.] + +[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui +s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de +Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier +chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M. +le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en +botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les +oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles. +Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en +chargea.] + +[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre +annuelle.] + + (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage, + et lui prend la main, qu'il baise, toujours en + s'inclinant profondément.) + +MADAME NECKER. + +J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une +trop longue course à pied? + +M. DE MARMONTEL. + +Traverser les Tuileries seulement, madame. + +MADAME NECKER. + +C'est encore beaucoup. + +M. DE BUFFON. + +Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs +jambes... + +MADAME NECKER. + +Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il +n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni +aussi bien. + +MARMONTEL. + +Ah! aussi bien! + + (M. de Buffon sourit sans parler.) + +M. DE LA HARPE. + +Mais... + +MARMONTEL. + +Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de +Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45]. + +[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).] + +M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce. + +Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand +homme[46]! + +[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un +raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de +Bernis.] + +MADAME NECKER. + +Et notre éloge? + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant. + +Pas aujourd'hui... + +MADAME NECKER. + +Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici... +et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez +l'être. + +LA PRINCESSE DE MONACO. + +Je suis prête!... + + (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la + cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par + cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est + étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la + santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de + France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du + baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du + contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker + s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en + toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la + lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant + et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël + s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle + l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.) + +M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille +était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier +de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front, +quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la +femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48] +qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil +était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et +puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues +études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient +une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et +n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie +sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait, +dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force +créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les +hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout +très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de +sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son +regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait +dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et +replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment +gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande +harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude +qui lui seyait. + +[Note 47: C'est le mot de Lavater.] + +[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au +coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.] + +Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni +grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait +pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait +en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple, +chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée, +qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les +personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en +sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on +était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de +madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle +et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de +Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative, +qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide +et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce +mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort +calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait +quinze ans, et cela devait être étrange. + +Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté +de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la +duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de +Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait +_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement? + +LA PRINCESSE DE MONACO. + +Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend +qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends +qu'il y a de la vanité là-dedans. + +M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun. + +Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la +coquetterie! + +LA DUCHESSE DE LAUZUN. + +J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi +exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que +madame de Monaco est comme moi. + +LA PRINCESSE DE MONACO, souriant. + +C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien +mieux employé. + + (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.) + +«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est +susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant +d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits +d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de +la beauté. + +«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de +ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop +exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à +mes yeux; je vis Émilie[49]. + +[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de +madame de Lauzun, écrit par madame Necker.] + +«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces +émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient +inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient +réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression +céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50], +sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments +dignes d'elle[51]. + +[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les +fois qu'elle se présente.] + +[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!] + +«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la +simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public +avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire +aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure +que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie +fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter +que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les +distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point +paraître s'en écarter. + +«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu +avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes +très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans +qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie... +C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image, +qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes +qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les +esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les +genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents +d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a +réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant +rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les +autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort. + +[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui +serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments, +considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au +charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve +réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été +heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées +sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant +Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le +malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le +seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur. +Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame +Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.] + +«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde, +semble transformer en actions vertueuses toutes les actions +indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats, +non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître +qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère, +d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en +général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par +leurs propres cris quand ils marchent à la victoire. + +«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples +qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des +grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre +omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle +de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien +mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de +ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres, +ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un +enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les +âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que +d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est +frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus +difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis +de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de +perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les +circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre +abandonnée?... + +[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante +de ressemblance.] + +«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas +par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport +constant et dérivent toujours des mêmes principes. + +«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les +vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des +dangers dont elle est environnée...» + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant. + +Madame la comtesse de Blot[54]! + +[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la +duchesse d'Orléans.] + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis +que madame Necker va au-devant de madame de Blot. + +Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire +continuer la lecture devant madame de Blot. + +M. NECKER. + +Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit, +parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir +tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on +recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante, +autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la +licence. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée. + +Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté +avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai +pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot. + +M. NECKER, avec un sourire malin. + +Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je +sais pourquoi! + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement. + +Je n'ai nommé personne! + +M. NECKER souriant encore. + +Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard +est souvent plus éloquent que la parole même. + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée. + +Je vous assure, monsieur, que... + +M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué. + +Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_ +rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de +Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je +craigne son influence sur vous!... + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt. + +Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame +Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère +la plus tendre et la plus éclairée!... + +M. NECKER, après avoir hésité un moment. + +Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de +Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?... + +LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion. + +M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère, +pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi! +écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!... +Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous +ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!... + +M. NECKER, lui prenant la main avec émotion. + +Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait +courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker? + +LA DUCHESSE DE LAUZUN. + +Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc? + +M. NECKER, souriant. + +Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le; +l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des +méchants. + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement. + +M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm... +M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne... +Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le +marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la +princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la +duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc. + +La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame +Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison... +Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle +était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le +pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela +n'était pas toujours... + +[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que +la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y +avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui +ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. +Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était +toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le +bain.] + +Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette +époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait +dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait +enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les +amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité +subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à +soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté +américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se +voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M. +Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur +suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il +n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M. +Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre +pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle +Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à +sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient +un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux +jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi; +le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui +rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté +de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du +coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement +s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait +près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M. +Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et +recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes +qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût +_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis +cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des +plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout +alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe; +mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller, +par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous +plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait +qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on +se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le +brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle +inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment +est pénible... + +Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun, +les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de +madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la +cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal, +Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de +l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en +ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet +du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la +réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette +anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle +adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait +l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on +songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement +de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce +qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au +lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!... + +--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la +jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte +d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal... +Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il +enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise, +représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son +supplice[57]... + +[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël +elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.] + +[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis +XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est +pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas +Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette +tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine +et du moins raisonnable.] + +L'ABBÉ RAYNAL. + +Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?... + +MADAME DE STAËL. + +Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne +trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse +aussi grande? + +UN VALET DE CHAMBRE, annonçant. + +Madame la marquise de Sillery... + +En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis +comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de +Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit +beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la +fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui +montra sans affectation une bienveillance marquée. + +MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes +qui sont autour d'elle, mais à demi-voix. + +Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité +sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.) +J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de +madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était +déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et +Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur. +Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture +d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou +l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue +que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par +son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce +que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle. + +Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame +de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même... + +Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à +l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et +madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur +le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit +où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa +mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin +et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une +sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement +excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker... +Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme +soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle +qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un +peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne +dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée; +ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards +_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui +demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur +contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse. +La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle +de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis +comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle +seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame +d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment +longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle +était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son +ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue; +mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la +Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait +alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la +duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la +traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer +_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir +dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une +femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une +personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame +de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours +élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise, +non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une +grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce +qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit, +de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était +au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine, +en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de +la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et +l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme +l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait +de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne +toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne +manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour +causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des +bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de +Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure +la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême +politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages +reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au +bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce +genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle +et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le +sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la +bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et +plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont +assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour +ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient +plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à +l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le +précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il +répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de +Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance +nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker +comme victorieuse de la lutte engagée. + +[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de +Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et +surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont +elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer +la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de +prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle +physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de +la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux +fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce +qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande, +mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un +mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre, +ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait +déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la +réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle +d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le +rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de +madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de +Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il +aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire +que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce +qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.] + +--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût +si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce +même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la +faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son +amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière +partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop +excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa +statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un +comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait +insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une +statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes. + +--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce, +M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé +certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme +vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de +Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de +la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la +France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par +faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras, +elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des +cochers!... + +[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin +de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville +prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait +pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son +fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des +bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au +grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là +les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire +ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. +de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le +dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. +Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un +vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait +éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.] + +Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en +marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les +noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker. +Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement +circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de +Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de +Saint-Pétersbourg_[60]... + +[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, +s'écrie: + +«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; +seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»] + +Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui, +à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois +moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame +de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de +mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa +maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de +Genlis la prévint: + +--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de +M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à +faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque +je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de +village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire, +ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, +Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la +disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était +relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour +adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans +ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité? + +MADAME NECKER. + +Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M. +de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la +facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme +beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui +s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il +n'en reste plus pour autrui... + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur +était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet +homme!... + +MADAME DE BLOT. + +J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort, +et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce +qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est +écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de +Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en +Suisse?... + +MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre. + +J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les +détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que +c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi +l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de +Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins... + +MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté. + +Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à +l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!... +pas même d'émotion?... + +Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes +assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté +l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante +que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue +de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui +frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur +quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que +si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur... +Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus +connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame +Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse, +par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche, +son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle, +lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une +femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme, +non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme +elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en +lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que +nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien +puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame +de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui +présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des +rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de +mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes +exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille, +et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du +moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de +Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra +jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette +soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses +sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle +attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la +manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces +particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était +depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis. +Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker +avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète +entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout +une de ces affections qui n'accordent aucune transaction. + +[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis; +mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie +aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le +_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!... +J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas +celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin. +Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle. +Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les +remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules +Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des +biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par +l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou +bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il +dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un +sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est +même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les +ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une +foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant +avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles +réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite +la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le +déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir +non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie +dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame +de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son +caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément +parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à +accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à +sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se +doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a +recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la +connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir +aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin +que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna +une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien +fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la +_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être +d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune +fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et +contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps +après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. +Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_ +le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna +pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des +faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de +Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle +était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de +Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la +duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de +lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas +non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis +_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce +n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à +Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever +cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de +celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit +beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de +Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que +bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme +est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de +faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de +Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. +Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et +aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de +puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à +présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, +ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents +littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne +peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment +particulier.] + +[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui +courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a +fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une +Gouvernante_.] + +[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un +vendredi de la première année de la rentrée de son mari au +contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La +Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son +frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle +recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la +Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne +dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que +nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de +remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de +Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles +amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal +Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces +deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de +Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les +vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient +charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.] + +[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_, +ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le +même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.] + +La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée +à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la +maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune +imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière +emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait +été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de +Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le +poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était +une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de +madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait +toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une +ennemie, et lui dit: + +--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si +vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney +lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle. + +Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments +d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui +n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre: + +«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande +maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, +madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en +devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces; +mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent +à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là +n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais +sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est +moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais +jamais paraître devant lui, etc.» + +--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut +pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait +voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un +homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est +arrivée à être ainsi décrépite?... + +MADAME DE GENLIS, se levant. + +Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis +confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette +lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez +peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la +Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet +d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je +ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode! + +[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la +Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui +venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent +quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification +que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de +bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en +être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique +madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire +croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout +simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées: +_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté, +persévérance._] + +MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que +vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en +souriant, et lui dit: + +Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je +suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un +regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie +comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement +de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je +mettrai toujours à vous être agréable. + +Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et +son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à +elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, +s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait +aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un +sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et +donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant +doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire +événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une +nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, +qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse +de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous +regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur +de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait +des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois, +étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il +était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions +toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait +proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver +cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange +réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société +n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce +code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs +dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont +vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes +du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune +génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où +elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises +manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me +tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis +XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces +traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, +était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à +écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse +parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le +paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme. +Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès +pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait +présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter +dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit +chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la +duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de +celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette +société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On +faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange +mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable +ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à +celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT, +de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer +de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore +bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il +fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien +que lorsqu'on est près du mal. + +[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un +esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le +président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains +secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en +usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait +nommer cela des _patinades_.] + +[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma +bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses +quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente +ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est +ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M. +Lageard de Cherval.] + +[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.] + +Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la +société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement +excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire, +il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des +intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés +du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les +gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines, +de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux +mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on +arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des +autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le +changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève +la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie +de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge +ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le +monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du +démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude +bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va +s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA +pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être +intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient +dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le +coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque +enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait +frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la +voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du +précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la +route. + +--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait +un beaucoup plus beau! + +--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître +l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_! + +Retournons chez madame Necker. + +Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce +soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de +paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible, +n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis. +Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même +qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton +aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette +époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son +esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe +qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc +de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi +était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69], +jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de +Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la +princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la +Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot +et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur +donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour +madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce +fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente, +le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours +d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord +Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant +que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue +pendant son voyage à Ferney: + +[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il +avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus +peut-être que 25,000 hommes.] + +[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de +la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il +fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de +famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le +cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit +aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus +ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur +l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son +vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par +l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le +grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient +tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait +une autre route également dans les voitures de la reine[69-A]. +L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là, +ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts, +mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient +à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui +flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien, +par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un +sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre +pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et +l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti, +l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur, +chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non, +car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à +dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles +ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur +d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on +avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.] + +[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y +avait une régence, et les actes portaient son nom.] + +[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le +reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La +Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris +qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui, +en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence +culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners +chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et +qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec +une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait. +Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre +italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire +d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel +était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.] + +--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame +de Staël. + +Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une +expression de mécontentement très-marquée. + +Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame +Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de +Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne, +madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de +Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises +manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé +Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de +Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes +qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en +contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que +sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa +mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce +qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au +spectre de Banquo dans _Macbeth_... + +Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du +mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La +faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement +auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa +femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans +tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une +convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses +passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus +frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de +son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec +lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la +veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien +dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la +discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était +adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il +fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père, +auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même +possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du +triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement +aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas +vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas +madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent +quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages +n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par +leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le +dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de +Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste, +car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie, +et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale +l'aurait elle-même adorée!... + +Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à +souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en +voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui +disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on +appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours +étaient invitées de droit. + +Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une +discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait +être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la +conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame +Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins +madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette +anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes +de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait +trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût +diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que +le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors +seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que +je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le +grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est +Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède +toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois +redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!... + +[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.] + +En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle +était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et +elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans +une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle +était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, +ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit +qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration +devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait +interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose +et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que +plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis, +sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après +lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette +même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes... +ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation +poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène, +devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et +les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de +Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant +qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses +avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de +Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les +inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner +la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame +de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne +pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement +opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être +de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait +donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se +convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même +souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours +convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison, +évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les +eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent +certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable, +c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à +_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par +convenance[72]. + +[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait +qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine, +ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.] + +[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de +Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous +cette vérité.] + +Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy +(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes +avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et +madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire; +elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent +admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé +Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame +Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la +conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans +doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le +forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires +lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des +causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien +lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui +domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris +autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus, +excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient, +reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les +caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la +Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la +bataille de Saint-Antoine: + + Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux, + Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!... + +et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi +après la bataille, mais d'une voix plus dolente: + + Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux, + J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux! + +La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de +Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de +Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle, +_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets +de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et +plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les +femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs, +lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries... +et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et +tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui +recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait: + +Que pensera-t-on de moi dans cette maison?... + +Tout cela venait de même source... + +Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de +l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui +partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes; +mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et +son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas +vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse +d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et +ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son +fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il +devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur +l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle +fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son +long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que +je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il +lui a donné une autre destination. + +Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne +fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien +composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les +opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker +et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la +discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se +trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne +l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le +comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle +Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était +fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable.... +C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt +que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur +cause, et il donna raison à madame Necker... + +[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait +les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les +recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour, +allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien +très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir +politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur, +comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se +promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère, +dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme +d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme +qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut +pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de +littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat; +il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette +époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de +Staël plus aimable que toutes les autres femmes.] + +--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en +voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux +plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël +et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais +il faut y céder. + +Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne +commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce +ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus +intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant +ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant +esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il +était aussi bon que spirituel. + +[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers +intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.] + +En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère +inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant +le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment +s'était passée la séance de l'Académie. + +MADAME NECKER. + +Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?... +Son discours... + +M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est +l'ami de la famille Necker. + +.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme +âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a +applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On +trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir +aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par +exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La +métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région +rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits, +de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._» +Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire! +Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de +Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de +France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la +modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait +qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au +contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être +modeste. + +LE MARÉCHAL DE NOAILLES. + +Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui +m'intéresse après tout. + +M. DE LA HARPE. + +Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui +faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de +lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de +Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un +léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma +qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant +à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune +Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il +retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des +maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la +hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je +lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie, +et je l'ai sur moi. + +[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son +discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.] + +MADAME NECKER. + +M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau. + +MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit +d'un ton caressant: + +M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de +vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que +vous lisez! + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa +poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et +lit_[76]:) + +[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai +transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau; +cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des +épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple: + +.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_... +L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait +de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa +_place_, etc., etc. + +J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle +l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite +portion.] + +«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces +coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et +rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs +vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords +ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois +bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs +fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues +sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa +place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a +retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts, +ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous +ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait +place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le +magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son +antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres +villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous +ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les +édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus +intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs +camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà +mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies, +témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts, +initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et +jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se +sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a +fait connaître... + +«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent +à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en +rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent +à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et +l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les +tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les +Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs +agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des +partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou +contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement +appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez +modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous +y mettez les poids. + +«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur +patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs +émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des +Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop +longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle +d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.» + +[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution +de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans +plus tard!...] + + (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe... + Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de + Boufflers, témoigne son admiration et son contentement... + Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle + du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.) + +«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève, +une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est +celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de +véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point +homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre +(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au +milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la +fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle +approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse +égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous +savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et +que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de +ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre +et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].» + +[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est +textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de +Boufflers. (_Note de l'auteur._)] + +Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour +le remercier d'avoir apporté ce fragment... + +--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de +Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait +produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait +de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker? + +--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon +compliment à monsieur le chevalier de Boufflers. + +On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy. + +--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout +aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de +Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai +éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des +louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de +coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le +Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si +tard?... + +[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille +Necker.] + +--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité. +Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa +composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression, +intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les +événements marchent avec une chaleur d'action remarquable. + +--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet +été à Maupertuis[80]. + +[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette +époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans +l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que +Marmontel.] + +MADAME NECKER. + +Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe? + +MADAME DE STAËL. + +Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans +toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de +Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien? + +M. DE LA HARPE. + +Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et +d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement +détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis +pardonnable. + +MADAME NECKER, en souriant. + +Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est +particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez? + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle +dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute +espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des +_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu +de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle +la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les +tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les +crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne +et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme +pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir +enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou +avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères +sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne +pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez +rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!... +Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa +pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa +croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans +état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite, +et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce +n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie +de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une +représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La +pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est +possible de jouer sur un théâtre de société... + +MARMONTEL. + +Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle +douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que +les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de +voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante +personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car +elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne +l'a jamais vu jouer. + +M. DE LA HARPE. + +C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y +mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des +nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le +caractère de Mélanie. + +MARMONTEL. + +La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame +la baronne de Montesquiou. + +M. DE LA HARPE, embarrassé. + +Je ne crois pas me les rappeler. + +MADAME DE STAËL, avec un grand naturel. + +Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible. + +M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel, +récite les vers. + +_À madame la baronne de Montesquiou._ + + De ses talents qu'a-t-elle donc affaire? + Pour nous charmer, il suffit de ces yeux, + De ce maintien, de ce port gracieux: + En se montrant, elle est sûre de plaire... + J'entends sa voix, et je suis dans les cieux. + Naïve Annette et touchante Émilie[81], + Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!... + Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous? + Son organe ravit et son jeu nous entraîne. + Son sourire est si fin! son regard est si doux!.... + Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine? + Chacun de ses talents rendrait une autre vaine: + Eh bien! elle est modeste en les possédant tous. + +[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les +différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.] + +MADAME DE STAËL, avec force. + +Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on +connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de +leur beauté. + +MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille, +éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer +une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle +d'une voix émue: + +Est-elle donc si agréable, cette jeune femme? + +MADAME DE STAËL. + +Ah! charmante! et aussi bonne que belle!... + +En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de +l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où +ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte +d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame +Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une +glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait +_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_: +chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de +gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de +madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker, +on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions +littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce +soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6 +octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à +tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout +comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant +une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son +esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur, +quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et +confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82] +devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle, +elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables +par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui +réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président, +et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt... +La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature, +politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient +pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin, +et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix +avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses +manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les +bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était +poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des +pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette +époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel +prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait +les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public. + +[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un +tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.] + +[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était +lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.] + +--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du +moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux +d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_, +imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus +plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on +parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son +malheureux comte de Comminges!...» + +--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de +madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt. + +--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est +fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit, +comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y +a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est +forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois +la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces +événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces +mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés +dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est +couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la +reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit +_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas +tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le +comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente... +Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la +toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre +chose? + +--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?... + +--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de +Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne +meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!... + +--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël... +Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis +malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!... + +--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui +ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien! +il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en +creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue +d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que +ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant +tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être +aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?... + +--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker... + +--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en +oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du +machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une +profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de +Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline +devant madame Necker et chante._) + + ..................... + Pour émouvoir le coeur d'abord + Ah! que c'est un puissant ressort + Qu'une belle tête de mort! + COLLÉ. + + (Tout le monde rit.) + +--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta +disgrâce? + +--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël, +en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant +sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis +sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère? + +--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous +d'_Henri VIII_? + +--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont +aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre. + +--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas +fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi? + +--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je +trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que +le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M. +Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni +intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni +mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_. + +[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse. +Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux +du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit +de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement +avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle +le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et +ce qu'il est devenu.] + +[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance +littéraire.] + +--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la +noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers. + +--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de +réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers +bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de +bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un +écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est +moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime, +et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans +_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main, +pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en +posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint +pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets +de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la +première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire +mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose... +L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si +positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense, +que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action, +peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui +est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne +pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres +conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme +Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième +acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi; +mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les +ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à +son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène +des petits chiens dans _les Plaideurs_! + +[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est +en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa +marche.] + + .... Venez, venez, famille désolée!... + +Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?... + +--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore! + +--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la +scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance +sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre +où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans +_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax, +quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce... + +--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles! +s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en +regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si +expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu +pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel, +voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le +Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la +nouvelle Comédie-Française. + +--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda +madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait +le talent... Il est noble cet homme-là?... + +MADAME DE STAËL. + +Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai +entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une +mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_... + +M. DE LA HARPE. + +_Ou l'Heureux imaginaire_... + +MARMONTEL. + +Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de +Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur, +au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile. +Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le +connais-tu? + +M. DE LA HARPE. + +C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il +arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de +celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de +ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine +même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une +tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du +_Présomptueux_[87]!... + +[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez +madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme +point de comparaison pour la patience.] + +MADAME DE BLOT. + +Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne +famille. Madame de Barbantane vous le demande encore. + +M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant. + +J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur +de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il +s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne +précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa... +M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que: + + À Toulouse il fut une belle, + Clémence Isaure était son nom; + Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.; + +et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint +l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins. + +[Note 88: La complainte dit: + + L'églantine est la fleur que j'aime, + la violette est ma couleur; + Dans le souci tu vois l'emblème + Ces chagrins de mon triste coeur, etc.] + +MADAME DE BARBANTANE. + +Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?... + +MARMONTEL. + +Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si +parfumées!... + +M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de +Fabre d'Églantine[89].) + +[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province, +ou les Gens de lettres_.] + +Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme +j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises +pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des +_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais +roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel +auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux +traité eût pu fournir une pièce intéressante[90]. + +[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.] + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La +tragédie est restée... + +M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout +en s'inclinant. + +Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à +la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux +que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est +l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever +la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a +inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa +_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers +de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais... + +MADAME DE STAËL. + +Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien! + +M. DE LA HARPE. + +Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se +recueillant._) Les voici: + + Romains... c'est un mortel qui va juger un homme. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien... + +C'est trop fort aussi. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière +pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir +lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici +faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la +meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La +Harpe? + +M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé. + +Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu +jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette +dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la +meilleure pièce depuis Molière. + +MADAME DE STAËL. + +Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?... + +M. DE LA HARPE. + +La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de +beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de +Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu. +M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le +premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de +punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de +l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a +également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le +répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce +pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers +l'abbé Barthélemy. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une +oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot. + +M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise. + +Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère +franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour +vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze +ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne +produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous +montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un +chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de +réflexions... + +MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy. + +Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre +Fabre d'Églantine. + +L'ABBÉ BARTHÉLEMY. + +J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi. + +La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque +personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle +s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori +depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup +quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit +aussitôt: + +--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien +de l'esprit... + +MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les +plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque. + +Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que +faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là? + +MADAME DE SIMIANE. + +Faire comme lui de jolis vers... + +MARMONTEL. + +Ah! mon Dieu! + +MADAME DE BARBANTANE. + +Piis est fort aimable!... + +MARMONTEL, riant toujours. + +Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la +Harpe... + +M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane: + +Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme +l'alphabet, par exemple, madame? + +MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE +BLOT, s'écrient: + +Sur l'alphabet! + +M. DE LA HARPE. + +Mon Dieu, oui! + +MADAME DE STAËL. + +Mais c'est impossible! + +MARMONTEL. + +Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour +exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M. +de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa +place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de +_l'alphabet_, et que + + A s'Adonner A mal quand il est résolu + Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu, + Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme... + +[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur +l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après, +comme je le dis ici.] + +MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats. + +Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou! + +MARMONTEL. + +Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et +je le maintiens le plus sage de la ville. + +M. DE LA HARPE. + +Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de +Piis nous apprend plus loin que + + ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats... + Avenant, Attentif, Accessible, Agréable, + Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié. + +Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut +retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit +non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement +burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92], +il continue: + + A la tête des Arts à bon droit on l'admire, + Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_... + A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla, + Ce fut apparemment l'A qu'il articula. + +[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur +de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il +prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon +jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture +ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles, +regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas; +n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus +l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez +et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de +pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous +plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse +Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont +eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné +10,000 francs de rentes.] + +[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.] + +Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui +_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je +crois, très-bien faire... mais jugez de la fin. + + Le C, rival de l'S avec une _cédille_, + Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_; + L'E s'Évertue ensuite, etc. + L'I, droit comme un piquet, établit son empire. + Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques, + Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques. + Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part, + +dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a +l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais +son _pétard part_ ne vaut pas: + + À ce péril pressant nous échappâmes, car + La porte était ouverte, et nous passâmes par. + +Ailleurs ce sont des moutons + + _Qui bêlent pêle-mêle!_... + +Et puis une bouteille qui fait ses glouglous... + +M. NECKER. + +M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre +de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses +glouglous valent ceux de M. de Piis. + +M. DE LA HARPE, remerciant. + +Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son +ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour +l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait +peur!... + +MARMONTEL. + +Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu +ses dernières pièces? + +MADAME DE STAËL. + +C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un +soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le +malheureux?... + +M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare. +L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et +il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un +barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos +jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le +même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_, +chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour +méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit, +c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du +théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui, +où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de +Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le +devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put +lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les +traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec +les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait +entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre +langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une +femme que la voix universelle proclame la première de son temps, +n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que +pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il +écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les +beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de +Klopstock, dans leur idiôme? + +Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait +Charles-Quint. + +Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a +une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation +pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier +dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques, +à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement +sous le rapport littéraire. + +Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare +dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]... +Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de +Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il +se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement +pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de +donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé +à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son +scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La +Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_: + + .... Végétaux précieux. + Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes, + Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_, + +il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui +croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait +d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte +dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute +discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le +front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives +ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe, +lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de +vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son +attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les +absurdités du _Roi Lear_. + +[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela +est égal_...] + +M. DE LA HARPE. + +Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante +parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire. + +[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut +donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites, +et bien dans le genre parodie.] + +MADAME NECKER. + +Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une +traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95]. + +[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par +La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français, +comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.] + + (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se + répandre sur sa physionomie.) + +MADAME NECKER, en souriant. + +Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a +dû faire oublier _le Roi Lear_?... + +M. DE LA HARPE. + +Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me +donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la +bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma +reconnaissance est profonde. + +MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle. + +Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une +perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de +La Harpe. + +MADAME DE SIMIANE. + +Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont +charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous? + +MADAME DE STAËL, en riant. + +Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite +_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible. + +MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun. + +Encore un moment, et il les dirait. + +MARMONTEL. + +Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je +m'en charge... + +MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête. + +Ce sera un double plaisir pour nous... + +MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers... + +_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète, +par M. de Florian._ + + Que tu m'as fait verser de pleurs! + Comme ton Philoctète est touchant et terrible! + Que j'ai souffert de ses douleurs! + Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible; + Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur. + La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire! + Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire + T'a choisi pour son successeur. + Va, laisse murmurer une foule timide + D'envieux désolés, d'ennemis impuissants. + Prends Philoctète pour ton guide: + Comme lui tu souffris du venin des serpents + Et possèdes les traits d'Alcide. + +MADAME DE STAËL. + +À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien +dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la +poésie comme celle-là. + +MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant +devant madame de Staël. + +Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire +dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de +Brunswick[96]. + +[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux +hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps +modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est +vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce +genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la +chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble +et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble +ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style +léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque +toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a +su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un +milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est +jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces +deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au +reste, est parfaitement vraie et point inventée.] + +MADAME NECKER. + +Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas. + +MADAME DE STAËL, se levant. + +Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en +rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant, +non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons! +Marmontel!... + +MARMONTEL. + +Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne +m'en souviens pas! ceci est une vérité... + +MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle +et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant +quoique animé. + +Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de +l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal +pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de +prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97], +pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que +germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et +affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de +l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa +vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où +allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui +tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble +jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et +sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il +montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel! +Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?... + +[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.] + +Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec +attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis +de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet +ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en +lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son +père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule... +Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui +d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame +Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au +dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup +plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en +écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille. + +Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la +confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si +grand besoin d'affection!... + +--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est +tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus +quand je crois qu'on ne m'aime pas. + +Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son +père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard +presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras +croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la +regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque, +madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la +volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de +son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude +qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui +inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle +le savait, ce qui redoubla son embarras... + +--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible. + +MARMONTEL. + +Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous +donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous +ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait +pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait. + +MADAME DE BLOT. + +Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M. +Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là? + +M. DE LA HARPE. + +C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de +vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un +sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion. + +MADAME NECKER. + +Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il +l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit.... + +MADAME DE BLOT. + +Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut +être fameux. + +MADAME NECKER. + +Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour +davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été +fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de +la niaiserie. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme +un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque +chose de lui.... + +Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque +bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de +Staël, et ce sera parfait, ma mère!... + +Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour +d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et +quand tout fut prêt, elle commença: + +--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en +colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a +dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme +qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité +d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils +consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à +son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait +arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne +pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement +qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un +pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas +vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais +c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce +n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis +pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le +fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il +y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le +_fâcher_ qu'il faut venir à bout... + +Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir +examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite +crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en +vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous +voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous +l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te +dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude +sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé? + +--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché; +c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le +plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié. + +L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit +viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la +journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué +de sa journée et content de trouver son lit et le repos. + +Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin +il dit à Marguerite: + +--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez +de ne pas l'oublier aujourd'hui... + +--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour +savoir le résultat. + +--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_ +aujourd'hui!... + +--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!... + +Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué +d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le +matin... En se levant, il appelle Marguerite: + +--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie, +songes-y donc? + +Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille +gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son +lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou +plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle +Marguerite: + +--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas +encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti +là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il +n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_. + +Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je +crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de +son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!... + +Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de +Socrate? + +MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps. + +Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille +gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu +ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des +expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout +simplement indigne... + +MADAME NECKER, en souriant. + +Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les +brigands de coeur... + +MADAME DE STAËL, souriant aussi. + +Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve +admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant +à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui +travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a +acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non, +je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon +père? + +M. NECKER, touché de cette demande. + +Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui +trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il +l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._) + +MADAME NECKER. + +Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect, +la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis +de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage. + +MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle +passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant. + +Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de +conter... + +MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans +affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et +presque désagréables, lui dit en souriant: + +Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de +se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous +retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé +de M. Necker... + +M. DE LA HARPE, s'inclinant. + +J'accepte pour moi et pour Marmontel... + +MARMONTEL. + +Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery +de madame Necker. + +MADAME DE STAËL. + +Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir +mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait. + +MADAME NECKER, avec le ton du reproche. + +Ma fille!!... + +MADAME DE STAËL. + +Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun +si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le +suis-je donc pour elle, moi?... + +PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE. + +Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!! + +MADAME DE STAËL, avec émotion. + +Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante; +qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre +social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que +je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je +pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du +mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!... +Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est +pourtant ce qu'elle a fait. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi +donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies? + +MADAME DE STAËL. + +Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien +originale. + +MADAME DE BARBANTANE. + +Mais encore!... + +MADAME DE BLOT. + +Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien +amusée. + +MADAME DE STAËL. + +Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant +vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe +s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on +ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix, +car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle +prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit +nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer, +par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la +manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout +est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui +s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles +diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit +peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le +gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et +l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne +sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_. +Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe +le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas +assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille +pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la +prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et +les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard +contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant +une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme +fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La +parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de +Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le +poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le +venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne +m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien +faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante. + +M. NECKER, vivement. + +Et comment n'ai-je pas connu cette affaire? + +MADAME DE STAËL, en riant. + +Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que +moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y +songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce +misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui +n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance +pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon +offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle +m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est +injuste!... + +MADAME DE BARBANTANE. + +Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis, +ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du +moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un +vers sans m'en douter!... + +MADAME DE BLOT. + +Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici? + +MADAME DE STAËL. + +Moi... + +MADAME DE SIMIANE. + +Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers! + +MADAME DE STAËL. + + Être haï, mais sans se faire craindre, + Être puni, mais sans se faire plaindre. + Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris; + En recherchant la haine, il trouve le mépris. + En jeux de mots grossiers parodier Racine, + Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine, + Débiter pour dix sous un insipide écrit, + C'est décrier la médisance, + C'est exercer sans art un métier sans profit. + Il a bien assez d'impudence, + Mais il n'a pas assez d'esprit. + Il prend, pour mieux s'en faire accroire + Des lettres de cachet pour des titres de gloire; + Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ; + Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire; + C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire, + Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé. + +MADAME DE SIMIANE. + +Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir +par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés? + +MADAME DE STAËL. + +Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les +envoyer. + +[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je +ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec +les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants +également de lui.] + +Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut +encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses +yeux... _On croyait voir_ dans son regard. + +«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car +je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants, +s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à +madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil, +madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de +chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en +_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait +obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le +couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un +_mot_!...» + +Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame +Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un +couplet...» + +Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin +de Champagne vint à partir... + +«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...» + +Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce +qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le +couplet suivant: + + Champagne, ami de la folie[99], + Fais qu'un moment Necker s'oublie, + Comme en buvant faisait Caton; + Ce sera le jour de ta gloire: + Tu n'as jamais sur la raison + Gagné de plus belle victoire. + +[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits +jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en +effet le mot CHAMPAGNE.] + + + + +SALON DE MADAME DE POLIGNAC. + + +Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais +faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne +pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est +pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_ +à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de +madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la +hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la +Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de +Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition +nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on +n'oubliait jamais aussi son regard de dédain. + +Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette +finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle +avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille +allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre +puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette +puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille +fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du +monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât +en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune +fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de +madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile +pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant +idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un +pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les +manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité +allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la +famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice +sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis +cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus +élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui +recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès +de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus +aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et +possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles +viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles... +Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_, +Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la +France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les +principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie, +c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine +n'ayant pas encore quinze ans[101]. + +[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il +n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite +en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la +Reine. (22 avril 1769.)] + +[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à +Vienne le 2 novembre 1755.] + +Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts. +Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle +doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette +dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le +moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint +admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on +ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige +magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de +l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la +France entière. + +Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la +société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec +sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un +intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique, +broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle +avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie +familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa +mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait +l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à +parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille +bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses +relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce +tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi. +Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas +qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au +contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait +prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils +étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une +main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en +devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France... +Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux +premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement +consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère +d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci +expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps +après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une +société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai +conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les +individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment +même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette +liste, avec prière d'y donner la plus grande attention: + +«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos +affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez +aller qu'après un mûr examen... + + _Liste des gens de ma connaissance_[102]. + + Le duc et la duchesse de Choiseul[103]; + Le duc et la duchesse de Praslin; + Hautefort[104]; + Les Duchâtelet; + D'Estrées (le maréchal)[105]; + D'Aubeterre[106]; + Le comte de Broglie; + Les frères de Montazel; } + M. d'Aumon; }[107]. + M. Blondel; } + M. Gérard. } + +[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice +Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette +recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France +et l'intérieur des familles de la Cour.] + +[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de +Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour +de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur +de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de +Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit +réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il +revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc +et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul +était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.] + +[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti +lorrain.] + +[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par +madame de Pompadour.] + +[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.] + +[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le +fameux traité.] + +«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne. + +[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti +lorrain.] + +«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en +toute occasion, votre reconnaissance et attention. + +[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc +d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des +Durfort était dévouée au parti autrichien.] + +«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à +coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée +d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne +recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces +personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être +utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111]. + +[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé +Marie-Antoinette.] + +[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.] + +«Consultez-vous avec Mercy[112]... + +[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France. +J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.] + +«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous +pouvez leur être utile.» + +On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré +à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au +contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est +_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les +Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en +faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises +légèrement sur le compte de personnes élevées. + +On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez +nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques +affections particulières, elle avait une autorité positive et assez +étendue dans la société de la Cour[113]. + +[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à +cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires. +Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire. + +Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle +remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut +empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes, +attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il +n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le +Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une +personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans +action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute +d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas +éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs +n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a +beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly +et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de +Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de +Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui +était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de +maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait: + +«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le +Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et +l'Europe.» + +Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de +Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés +qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés. + +Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV +aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la +nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies +femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de +Châteauroux et de madame de Pompadour. + +Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... +Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour +lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient +jamais rencontrées. En voici un des motifs. + +Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux, +un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour +pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait +les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames, +filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou, +pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes. +Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il +refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de +Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_ +avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui +peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame +de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie +pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au +moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit: + +--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la +réputation dont vous jouissez?..._ + +--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la +valeur du mot: _je coiffais l'autre!_ + +La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon +mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En +effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux +éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété +par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière +proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale +pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent +madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame +L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de +ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit +à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus +de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de +politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être +ce mot de Dagé qui amena cette résolution. + +Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: +il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût +justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la +seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du +reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en +excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.] + +[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la +République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune +de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle +était dame du palais de la Reine.] + +[Note 113-B: Mère de Louis XVI.] + +[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon +IV.] + +J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de +l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette +contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités +de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI +le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans +l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il +n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les +grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le +bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le +libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière +prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de +Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient +tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire... + +--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs, +dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et +inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas +autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et +prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être +l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien... + +En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et +judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche +forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent... +et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre... +Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la +place d'une favorite. + +À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était +vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait, +comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces +influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les +femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une +immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV, +nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan +commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de +favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle +bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des +légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle +dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse +des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux +esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou +dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également +supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les +autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En +même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que +pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!... + +Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation +sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde. +Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry, +précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle +des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus +actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui +échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des +efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate +des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec +un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de +Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée +Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner, +chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le +tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac; +mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les +préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela +se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon. + +[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de +Châteauroux.] + +Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le +faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre +la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui +formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif +de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de +Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort. + +Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur +le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du +sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France. +Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il +devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à +l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était +plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne, +mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent +une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une +résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de +céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du +sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que +d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se +signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut +très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore +plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs: +_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où +souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes +eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame +la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par +cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le +scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes +titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine. + +Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses +yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame +de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il +fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne +fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se +moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette +époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit +plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à +exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des +prétentions_, comme elle le disait... + +Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine +n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard... +Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable +enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses +belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa +physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours +prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes +que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en +faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante, +enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les +poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de +l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle +était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes, +chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!... + +[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour +combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.] + +Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le +fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne +le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique +qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou +d'une allusion... + +En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration +pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne +voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une +complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles +étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de +Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du +Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_. + +--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était +charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis +XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du +Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité. + +Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de +France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux +roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette. +Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait +éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours +dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être +faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est +en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux +et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de +Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la +chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout, +même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes +manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à +cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on +pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que +voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de +Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même +l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à +Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal +était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la +table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le +café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France +allait devenir! + +La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de +lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de +tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent +dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en +donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille +circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment +délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit... + +Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je +dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre +pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être +que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice +distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son +fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont +il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le +dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé +le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant +combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin, +peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le +médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner +lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on +puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur... +En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses +préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient +les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que +le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste +pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de +ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce +moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le +malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula +son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du +départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle +pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation +générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint +errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince +avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de +sa vie! + +Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV +mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de +vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et +alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour +Choisy!... ce qui fut fait... + +Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames, +près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui +porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait +rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en +jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de +cachet!... + +Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir +royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une +princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce +que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de +France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du +prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé +à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une +cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La +princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce +qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé +de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée +à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le +plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus +recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à +Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le +jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint +à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la +fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort. +C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de +l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné +que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes +furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer +une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable +magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt +millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette +époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes +des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut +du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers +du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en +France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le +trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la +nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec +celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les +Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais +dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout +devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi +celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient +fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de +le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le +contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût +antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de +Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot +faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation +du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût +de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame +du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était +plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire +donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry +suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des +portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de +ce costume est plaisante. + +[Note 116: 14 avril 1770.] + +[Note 117: Le 15 avril.] + +Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul; +tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin, +Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur +dut souvent recevoir bien des humiliations. + +Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de +l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de +Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de +cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de +beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers +pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la +Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de +ces pays sont dans les provinces d'Asie. + +À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie: + +--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la +Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe. + +--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en +rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent +en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à +Paris. + +Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce +jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et +elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa +gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était +pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la +turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire +peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en +habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les +mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à +M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut +peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à +l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry. +Cette table fut longtemps à La Malmaison[118]. + +[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était +premier consul.] + +Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois +qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y +manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait +des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus +grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas +et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des +religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en +dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait +interdit. + +--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu! + +--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins +qu'ils font de beaux enfants. + +Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux. + +Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours +silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le +détestant. + +Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour +la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour +d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société +intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà +un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout +ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les +ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus, +comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer +_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que +non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais +encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa +démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne +voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de +texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir +de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de +fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses +belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil, +et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener +la Cour de France: + +--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu +moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse; +car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous +avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait. + +La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas +pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi +répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la +plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les +carrosses. + +[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de +noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était +incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène, +que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait +opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il +vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves +comme celles fournies par mon oncle.] + +La Reine avait connaissance des recommandations faites par +l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour +de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques, +et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour +beaucoup d'autres. + +La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections +intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle +était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer +dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du +monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa +retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la +Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et +vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et +dévouée, comme elle devenait ennemie implacable. + +La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle +aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable +et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du +palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports +de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n +aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne +de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait +également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait +une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié: +elle en eut bientôt le devoir à remplir. + +Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas +s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une +froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit +que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne, +elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence. + +Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait +depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui +défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même +pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le +gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et +prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien +n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout +méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de +la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les +yeux sur la marquise, elle fondit en larmes. + +--Qu'avez-vous? lui dit-il. + +Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait +lui répondre. + +--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le +dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et +je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne. + +Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte +passa outre. + +--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas +digne. + +Madame de B....n poussa un cri déchirant. + +--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!... + +--Non! je ne vous crois pas! + +Le vicomte sourit sans répondre... + +Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le +vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce +que je vous ai dit?. + +Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous +l'aurez dans quatre jours... peut-être demain! + +M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de +Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était +belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux +duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de +Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle +avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et +elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point... +Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui +disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux +qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant +elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était +assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur +qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne +donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour +avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à +cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner +ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec +admiration: + +--Mon Dieu, que vous êtes belle! + +Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à +moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand +peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort +beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu +clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa +taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on +commençait à porter les cheveux alors... + +--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza +se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse... + +--Mais vous êtes si coquette!... + +--Moi! quelle idée! + +--Oh! en effet, elle est absurde!... + +Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une +sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de +Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne +l'avait aimé que par crainte. + +--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous +êtes infidèle! + +Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_... + +--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre +ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte +Étienne?... + +La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!... + +--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me +croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse +les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par +exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux +comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre +affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le +conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la +marquise de B....n! + +Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de +sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les +yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva +pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte +l'avait effrayée sur le sort de ses amours... + +--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour +que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son +portrait, son anneau et ses lettres. + +Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit +depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai. + +Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle +s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les +lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les +eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan. + +--Maintenant, dit-il, elle est à moi!... + +Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit +qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence, +lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un +ce que l'autre éprouvera. + +En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût +aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles +qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez +trop! + +Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans +larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues +étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la +force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du +coeur était si solennellement profond!... + +Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que +tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un +morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la +vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!... + +--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente +de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les +sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait +plus ses larmes!..... + +Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh! +qu'elle souffrit!... + +Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une +autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui +brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les +lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une +âme humaine peut souffrir... + +--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression +déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des +êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il +était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de +chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en +précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose +de vert-de-gris qu'elle s'était procurée... + +Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné +à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne +répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta +TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui +lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps, +lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait +supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour +sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle +voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du +temps pour mourir!... + +[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle +était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter +ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.] + +Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la +piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus +pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie +eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha +tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et +par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de +M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à +sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa +blessure. + +Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables +de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de +peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu +commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle. +Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût +les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon, +qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées +s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la +Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la +Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun, +tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage +travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la +salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus +était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette +foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel +se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de +Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de +Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec +passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et +Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif +et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent +faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les +Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie, +_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à +l'Opéra, ce temps était déjà oublié!... + +Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle +jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de +jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique, +pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La +perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux +que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander: +c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans +nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès +qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle +jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles +qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les +avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale. + +Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait +le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était +pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais +il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le +métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que +Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_. + +Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le +serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques +Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui +demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne +pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui +indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait +pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine: +aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué +d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la +gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et +joyeux qu'on connaît peu sous une couronne.... + +[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.] + +Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne +pas devoir prolonger celle de son _compagnon_: + +--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé +ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur +raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je +viens de te dire, mon garçon?... + +Et il appuya sur ce dernier mot. + +Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin, +employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta +ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans +leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs. + +Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on +pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi. + +Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins, +parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on +peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié +les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la +voix populaire: ceci est encore un tort. + +Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce +terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à +quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore +aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui, +c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme +là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on +juge de ce qu'il était en 1784!... + +Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il +y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans +son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des +duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage, +elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes +sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les +Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits +de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame +d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa +dignité. + +Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle +ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats: + +--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on +relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un +âne. + +La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que +pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se +fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette +retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la +seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec +ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la +société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple +_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces +partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout +son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des +Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des +services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette +famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la +Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine +avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion +des salons de Versailles et de Paris. + +Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet +intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait +contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé, +si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un +traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe, +mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa +maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux +belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un +parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des +aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en +avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se +faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car +tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette +lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient +partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de +partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes +ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était +dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui +causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le +peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son +journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître +d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre, +qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était +souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses +intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du +salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les +ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province, +lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou +d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres. + +[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien +curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre +Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée, +étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche, +les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt. +C'est important à approfondir.] + +En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du +malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc +Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que +mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses, +tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos +industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère +de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus +qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas, +je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire +croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi, +avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par +le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la +société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon +pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur; +Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point +peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait +Madame!... + +L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit +un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne +veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux. + +L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de +Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos +oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!... + +Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France. + +Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on +a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre +_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et +faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner +de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient +plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas. +Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme +publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à +cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du +comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne, +considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte +Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître. + +--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours. +Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous +m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez +parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû +rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû +trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous +la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de +Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de +conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de +questionner un empereur?... + +--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les +coudes sur la table,_ répondit Joseph. + +Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne +m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer. + +--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous +tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la +France. + +Joseph II sourit. + +--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts! + +--Me permettez-vous encore une question?... + +--Dites... + +--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France +et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on +craint. + +--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la +chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me +connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage +pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté +l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour +réussir?... + +Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému. + +--Me permettez-vous encore une objection? + +--Parlez. + +--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une +nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la +bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit. + +--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela. +Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la +France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée, +l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave +dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable +nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur... + +--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre +sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos +amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire +mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant. + +[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.] + +--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre +nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?... + +Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité. + +--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la +Silésie... + +Joseph sourit, mais ne répondit pas. + +--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez +renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce +vrai?... + +--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que +Vienne pour les affaires de Constantinople... + +Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout +rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire +et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette +entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce +que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et +inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la +première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il +exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne +pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney, +et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer; +cela seul fait juger un homme. + +Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la +Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de +Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche, +amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la +France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut +présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce +qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur +d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes +laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette +maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa +confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce +reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à +Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château. +C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants, +ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et +furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_. + +Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui +pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société, +de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M. +le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les +différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis. + +[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de +Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut +coadjuteur.] + +--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour, +en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce +respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui +avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des +femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au +fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel +empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse! + +M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et +baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il +voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés +fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme +inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore +être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je +jugeai la France perdue. + +Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le +beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange. +Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la +comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain +dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe +(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de +Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure +fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui +l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit +signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour +que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries +extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et +fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir +l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait +d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent +pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se +trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin. +C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait +parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages +fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était +sa favorite bien-aimée. + +[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les +plus dévoués à la Reine.] + +[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez +commun dans la famille.] + +[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de +Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de +la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent +faites pour garder sa charge.] + +Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent +sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était +insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_ +était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se +reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de +sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide +également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et +frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit +d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il +passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il +trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire. + +Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur +l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite +de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture +de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement +Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée +dans les siennes, elle lui dit avec colère: + +--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que +vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis +reine de France? + +--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez +d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne +croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous. + +La Reine était visiblement offensée; le comte le vit. + +--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie +en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur +depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma +souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne +veux jamais lui déplaire. + +--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété +qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite. + +Le comte baissa les yeux, mais garda le silence. + +--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est +pas assez, je vous en supplie. + +Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait +peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se +montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en +homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que +ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie +intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était +tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison. + +--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la +Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en +voyant moi-même cet appartement... + +--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet +appartement? + +Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le +comte ne répondit pas. La Reine poursuivit: + +--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces +salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied +avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu +d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je +viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et +oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela +qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la +France!... + +Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation +violente. + +--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement... +regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il +mérite le nom d'une _petite maison_[128]. + +[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un +Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle +histoire.] + +Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se +trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de +Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la +maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais +parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent +répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans +l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait +beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille, +et la beauté de ses bras et de ses mains... + +--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins +le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais +pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le +feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement +déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine +que je suis, en pareille matière... + +La Reine pleurait!... + +--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne +sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un +serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle +était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus +m'empêcher de le lui dire. + +--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais +je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour +mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques +personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et +causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y +est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien +au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille. +Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me +donnez-vous l'absolution? + +M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il +le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire. +Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au +fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de +l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là... + +La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait +quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les +jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas +encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son +lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller +chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait +qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle. +Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la +comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse +de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame +la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de +Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées, +le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et +le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles +que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins +souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire. + +La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne +d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore +davantage contre cette famille. + +Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une +personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était +douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté +le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent +quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils. +Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux, +les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son +sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et +attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire +une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le +Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint +une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse +d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point +de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu +commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en +survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de +Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de +Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait +capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir +continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de +Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la +donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place +de directeur-général des postes et haras de France. + +On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la +France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque, +en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu +la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac +qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques +de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser; +mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse +qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de +Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas; +quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un +jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une +chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette +n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et +belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de +Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est +que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire. + +On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac +par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent +pas... + +Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de +la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour +un concert ou pour une comédie. + +Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse, +déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour +haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac +que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la +transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir. + +On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse: +on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils +s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac +a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel +état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de +rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de +fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province, +n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune. + +J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les +avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse +et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa +belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des +places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le +reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut +être vraie et qu'il ne faut pas rejeter... + +D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien +différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit +calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même; +on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après +cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume +humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout +obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle +pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles, +les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut +lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre +qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille +Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien. + +La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème +que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité +de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était, +comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle +était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce, +aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement +redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et +vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et +qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher +sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et +_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de +lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le +moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une +garde avancée. + +[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.] + +J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante +des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même. +Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne +pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter +de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes +titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle +y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut +Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais +il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les +distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en +soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son +frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce +qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux +Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui +attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela, +pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le +Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un +côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des +individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement +pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en +France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut +n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette +opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des +voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en +l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou +plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi +fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_ +C'est vrai au moins ce que je vous dis là. + +La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y +remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles, +qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors +universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours. +Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons +de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de +Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y +perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent +un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé +chez madame de Polignac. + +Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux +enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre, +mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine, +belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle +de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son +frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère, +avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu +théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges, +voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez +madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en +Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran +remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de +Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames +d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un +souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi +et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste, +l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort +jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit +célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en +consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange +gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait. +Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à +entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de +Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de +spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans +son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de +madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut +y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de +Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la +laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle +fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe. + +[Note 130: Le ministre de Charles X.] + +[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de +plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau +roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère +était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un +culte dans le coeur de son fils.] + +Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le +salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la +princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait +Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait +aimé, je ne le pense pas. + +La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela +l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle +n'avait aucun succès; car on disait hautement: + +--_C'est royalement mal joué!_... + +Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal +qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait +encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela +lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage +plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah! +que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_ + +Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose +qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement +occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de +Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à +consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que +cette malheureuse princesse subissait alors. + +Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette +époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle +lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme +madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction, +à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en +pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur, +le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de +Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme +corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme +digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout +simple. + +La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde +année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer +la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure +du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est +d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M. +Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier +rapprochement, quant au sujet... + +On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille +royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du +sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de +la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut +de l'estampe!... + +Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus +réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête, +elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez +généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans +que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame +de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme +qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi +M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût +sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait +manqué... + +Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus +charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et +charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une +jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne +de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en +contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était +alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune, +élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et +d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde +et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et +l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M. +de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme +d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors; +pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les +mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât +enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des +fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu +d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le +reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher +de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait +cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était +des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant +qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant +en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie +pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur, +qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps, +se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne +fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit. + +[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.] + +«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé +le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.» + +Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula +dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était: + + Sautez par la croisée, etc. + +C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon +de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien +opposée!... + +La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais +cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son +livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce +que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la +publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant +elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite, +lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter +la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La +famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des +cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les +Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs, +proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant +quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur +les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée +parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au +neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au +point de dire lorsqu'elle était avec elle: + +_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._ + +Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne, +mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait +alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des +terres en Ukraine de l'impératrice Catherine. + +Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou +plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut +fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine, +fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette +conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil +édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui, +jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut +punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à +cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le +désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours +un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des +équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des +valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous +les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société +et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à +lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de +rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à +proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de +la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et +l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la +cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si +peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était +quelquefois habité que par la famille royale et le service des +princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint +plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny, +dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de +l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette +opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages +étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint +aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout +détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle +seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine +ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent +solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait: +_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la +police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne +cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud +voir les eaux et l'Autrichienne!... + + + + +SALON DE Mgr DE BEAUMONT, + +ARCHEVÊQUE DE PARIS. + + +Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires +de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus +qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus +grande, si même elle ne fut sa seule consolation. + +Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le +ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le +spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la +philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de +sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir +était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait +beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une +morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même +ces vices dans le haut clergé de France. + +Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui +semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles +fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel: +c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la +philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par +goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher +par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois +demandé. + +Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les +opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des +siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses +douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il +voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133]. + +[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.] + +Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il +commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de +son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de +France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le +choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des +hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment +illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que +le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En +tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop +favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien +autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord +par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux +lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui +passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat +utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte +ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà +attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se +conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au +dix-huitième siècle. + +Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts +cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais +vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais +le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et +surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se +ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le +trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des +fautes non plus que leur gravité. + +Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à +cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé +était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait +justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si +la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la +philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses +forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque +identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales; +il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une +partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États +généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_, +sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en +apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la +doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État. +Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de +leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle +des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les +Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et +déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les +actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses +souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en +même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et +craignent de perdre. + +C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives +alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires. +Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité +philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le +plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef +de cette phalange hérétique. + +Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des +évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir +cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de +cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse. + +Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats +administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M. +Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes +très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne, +président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit +d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable +qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif +pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à +son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait +une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan +de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame +des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un +chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi +joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés +prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses +curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait +tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du +mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de +l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement +réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un +village presque perdu au milieu d'un pays désert. + +[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le +commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien... +mais il pouvait bien plus!] + +Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint +aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un +ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant +une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste. + +--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez +beaucoup la chasse? + +--Oui, Sire. + +--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également +beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous +la permettez? vous avez tort comme eux. + +--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque: +c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés +sont d'eux-mêmes. + +À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de +Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M. +de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon +souvenir de son administration. + +M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un +homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en +même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de +Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme +M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur +et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors +archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M. +l'archevêque de Narbonne. + +Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti +contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité +respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup +d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on +n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du +clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était +désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres +exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un +homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne +sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti +de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement +que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de +l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande +vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il +parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en +ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église, +sorties des presses du Louvre. + +Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus +dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était +si craintive et la minorité si audacieuse... + +L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais +sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça +un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de +Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs +simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en +donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti +religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et +le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que +la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de +Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré +seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait +au poëte, frère du prélat. + +[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et +président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur +réunion.] + +Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris, +celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut, +quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de +Pompignan lui en fit des reproches. + +--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour +en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa +colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!... + +--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant +besoin de sa miséricorde. + +--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en +s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses +habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses +traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui +devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave, +comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la +pensée ni dans la parole. + +--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de +Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur, +répondez-moi! + +--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!... + +Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se +rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait +dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés +sur M. de Pompignan. + +--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il +faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre... +pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force +de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les +supporter. + +--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son +sein que l'Église compte ses ennemis! + +--Que voulez-vous dire? + +--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a +peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit +de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs +parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne +voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et +quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie +royale[136]! + +[Note 136: Exact.] + +Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque. + +--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint +Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont, +accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme +souffraient en même temps... + +--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de +Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur +de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en +pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande... +qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines. + +--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc +commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?... + +Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec +ferveur. + +--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de +Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la +ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous +courrons par ces coupables voies! + +--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il +faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais +indifférente. + +Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y +avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de +je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique, +et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le +cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église +gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même +majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de +Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs... +toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé +par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre +des nominations contraires à celles de M. de Boyer. + +--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des +remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé, +c'est le moment. + +--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui +désignerons-nous?... + +--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux +ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M. +Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!... + +L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment +composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette +cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!... +Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous? + +M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression +si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce +qui était dans l'appartement fut touché. + +--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole +de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le +coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa +main?... + +--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous +doit son assistance!... + +--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de +Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette +démarche difficile? + +--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer. + +[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque +de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait +souvent.] + +--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton +d'aigreur M. de Beaumont... + +--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez +pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre +comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre +députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien +dans l'Église... + +Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris +pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par +tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun +ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était +loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi. + +J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la +partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la +minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec +empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de +T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en +ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs +et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus +curieux, c'est que le président de la députation fut le président du +bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de +Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui +déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui +mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion +au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une +puissance plus forte que l'enfer. + +La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes... +Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et +ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se +sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de +M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de +nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se +séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui +déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute +M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les +augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était +bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il +fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour +qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé +Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui +ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de +l'esprit[138]. + +[Note 138: Surtout de l'esprit.] + +Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur +l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de +la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il +dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_ +qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750, +première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit +public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin, +concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des +sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du +christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne +pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_... + +[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.] + +M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait +de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance +était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait +hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de +l'Église affligée. + +M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!... +lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais +comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance; +c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église +souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans +l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand +l'impiété est au coeur. + +Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de +P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée +du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi +les supplications du clergé de France. + +Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...: +c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de +ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant +faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la +première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce +n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est +contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance +qui fit révoquer l'édit de Nantes... + +«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous +avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion +_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples, +forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et +faire la cène!... etc., etc. + +«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand +encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et +toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA +FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA +TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les +fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la +religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr, +le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien. + +[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque +chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec +l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la +même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un +suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.] + +«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses +systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la +facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les +catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans +les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des +maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où +Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États +toute espèce de désordre... etc. + +«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse, +cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années +à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de +toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage +et les principes de l'irréligion[141]... + +[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de +Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de +son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient +nombreux.] + +«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte +cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération +future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion +sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]... +Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la +misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et +vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les +excès les plus atroces et les passions les plus viles!...» + +[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de +Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute +croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M. +Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver... +Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les +dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et +haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M. +Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il +n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.] + +J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai +données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque +de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de +T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées +qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des +empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation +comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes +vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de +bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait +s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été +par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune +encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et +l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille +livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait +presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle +peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces +mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme..., +reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par +suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent +là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme +le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le +mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien +n'empêche ni la blessure ni la cicatrice. + +«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est +L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc. + +«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent +nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT +CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par +faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;... +aujourd'hui on est vicieux par système. + +«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion..... +D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?» + + * * * * * + +Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même: + +«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la +religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous +la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons +inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit +exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des +places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que +les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus +confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout +blâme...» + +On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été +obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le +même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des +préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé +Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant +l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en +rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les +décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La +flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant +le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal +immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir +aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était +plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé... +tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent +au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage +maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?... +est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle +jamais!... + +La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez +remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il +comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple, +_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins. + +La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M. +de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction. +Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis +de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble, +et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi +répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le +clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux +protestants était faux... + +Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au +ministère!...... + +Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les +deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants, +les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette +époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société +de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite, +mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois +gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans +le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa +société était toute différente du reste de la société de Versailles: +c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant +l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société +étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes +se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute +puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur +le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel +ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine +eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce +qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce +que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé, +fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de +Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce +parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause +sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des +ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction +était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de +Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction +profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des +intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis +vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des +effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences. +Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser +la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les +mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie +méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit +faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on +peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard. + +[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la +Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.] + +[Note 144: M. le duc de Nivernais.] + +Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles +des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de +Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti +religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de +Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis +XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence +royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau, +archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des +affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les +fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et +se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses +égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens, +Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien +et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de +Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste, +mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de +Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens. + +M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les +attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais +bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que +son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme +protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son +crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du +courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société, +toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et +la guerre fut continuée avec acharnement. + +L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des +causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la +Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du +clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des +causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève, +était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs. + +Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un +marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de +M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la +manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des +bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse +et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque +d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y +eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions. + +«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez +accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son +palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai +vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au +spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute +chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse +concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant +son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai, +que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont +vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_ + +«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne +croient plus!...»_ + +Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!... + +M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il +prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable +apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement +avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien +violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi +que ce soit, les larmes ne remédient à rien. + +La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus +terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de +Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince +de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans +l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne +et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant +au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses +relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au +diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le +questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et +cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit +rêver!... + +C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du +collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je +possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois +être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro +est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais +de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne +savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro +n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir. + +Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille +obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme +celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout... +Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces +notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi, +les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et +que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas +connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne +puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation +fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans +parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes +et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos +académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde +instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de +l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec +lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance +suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être +sur la nature duquel je ne puis prononcer.» + +Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait +d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce +qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont +positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé +des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie +des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui +venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en +guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de +l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la +femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla +partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan +peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot: +Cagliostro est un homme extraordinaire. + +En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe +solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on, +avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des +plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours +en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût +langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une +ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était +fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien +entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit. + +La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son +regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement, +et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le +comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien +le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à +Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or; +une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son +passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla +à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de +Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un +fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces +recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme +délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux +malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or +sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les +plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de +Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme +allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et +était ambitieux... + +--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit +l'homme étonnant. + +Le cardinal fut au moment de se prosterner. + +On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le +cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la +comtesse de Lamothe. + +--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont, +dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui +expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose, +vraiment! + +[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de +Félicie_, et très-vraie.] + +Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il +savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le +ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement +malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait +mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et +jamais elle ne l'oublia. + +Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix +dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels +moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait. + +Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier +de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir +au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il. + +Bohmer remporta le collier. + +Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête +chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute +classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes +réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_: +elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun. +Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il +demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de +Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et +reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement +devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer +alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine, +confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette +affaire au Roi. + +[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père +de madame Campan ou son mari.] + +Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal +arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est +arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve +Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi. + +LE ROI. + +M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer? + +LE CARDINAL. + +Oui, sire. + +LE ROI. + +Qu'en avez-vous fait? + +LE CARDINAL. + +Sire... + +LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal. + +Qu'en avez-vous fait, monsieur?... + +LE CARDINAL. + +Je croyais que la Reine les avait. + +LE ROI. + +Qui vous avait chargé de cette commission? + +LE CARDINAL. + +Une dame de condition. + +LE ROI, d'une voix forte. + +Son nom, monsieur. + +LE CARDINAL. + +Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la +Reine par laquelle Sa Majesté... + +LA REINE, en l'interrompant. + +Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas +adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule +ligne? + +LE CARDINAL. + +Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé. + +LE ROI, lui montrant une lettre. + +Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le +cardinal?... + +LE CARDINAL, la parcourant en tremblant. + +Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est +signé... + +LE ROI. + +Il l'est, monsieur... + +LE CARDINAL. + +Alors elle est vraie... + +LE ROI, très-ému. + +Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres +signées de cette manière? + +Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la +Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de +France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un +rêve!... + +Grand Dieu, est-il possible!... + +LE ROI. + +Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que +vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous +qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de +plus. + +LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table. + +Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi. + +LE ROI. + +Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez +dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier... +écrivez. + +Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un +quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et +tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et +inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la +Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse +M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil. + +Et il congédia le cardinal. + +Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de +Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille, +sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en +allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son +passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri. + +Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de +Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute +l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant +des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue +Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour +aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense +empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté, +il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri +IV. + +Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je +n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des +lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui +respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien +imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la +malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de +l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine, +lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un +animal informe; au-dessous était écrit: + +«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de +l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des +savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit +amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin +prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui +surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier, +deux boucs et plusieurs sangliers.» + +Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être +fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la +Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas +toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à +Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins +des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement +qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme +employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette +femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses +nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans +de Bondy et des environs. + +[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout +le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette +victime, c'était la Reine!...] + +Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec +la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai +seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine, +qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son +ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il +avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui +avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle +lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait +conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés +qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou +deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors +du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose +qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au +cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus +de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le +cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!... + +Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier +coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui +s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire. + +Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette +époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas +mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière +quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa +colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il +abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui +alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en +priant pour le salut du cardinal... + +--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés +aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de +nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!... + +Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé +y était ainsi appelé: + +L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui +de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de +Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.-- + +Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a +seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire +du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un +pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de +Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute +fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi. +Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait +_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas +fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla +jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle, +comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son +ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque +jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre +le bien pour l'injure. + +[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis +certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de +madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez +près pour cela.] + + + + +SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN. + + +Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais +passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître +les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société +brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que +les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté +satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas +encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du +mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que +nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?... + +Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de +Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui +avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et +qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids, +ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des +pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins +considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons +connu, mais nous en connaissons encore. + +La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et +disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu +pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage +très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait +toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller +n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son +ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en +désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs +surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les +connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était +reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles +gaucheries... + +[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661, +Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce +nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle +mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse +fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la +riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a +passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des +Matignons, ducs de Valentinois...] + +[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.] + +--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les +fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier +la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de +travers, même de plaire. + +C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin +dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle: + +--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la +fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche +comme une rose... mais comme de la viande de boucherie... + +Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de +girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient +allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle +ressemblait à un lustre. + +Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de +Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées; +mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière: +c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne +pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait +jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère +fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient +excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de +ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la +duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus +de bal, mais des _soupers masqués_... + +Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son +_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu +plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient +d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y +avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par +une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la +manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait +pas croire qu'on se moquât d'elle. + +Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus +élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et +puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les +plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux. + +C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que +Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus +belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort +reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort +émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de +la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec +une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la +bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le +roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son +aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que +son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire, +car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le +bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui +racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes, +lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et +le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus +s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin. + +[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité, +comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette +époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au +roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées +les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en +avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier. +Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa +robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en +pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa +toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de +pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat +très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans +cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds +très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et +comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs +tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son +arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut +impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher +les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds, +au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été +écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture, +on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on +peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des +diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la +_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque; +mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut +madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant +perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on, +de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me +parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas +facilement.] + +[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.] + +Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse +de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas: +elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant +malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle +sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait. + +Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des +jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine, +elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait +ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet. + +Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de +Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne +l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était +polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême +bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la +maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152], +madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le +comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait +_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et +pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de +l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données +au roi de Danemark. + +[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans +(Montesson).] + +[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.] + +[Note 154: Frère du duc de Coigny.] + +[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.] + +--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame +de Mazarin. + +--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un +concert, des proverbes, et ma fête... + +Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui +apparut comme un spectre... + +--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal +tourné... quelle idée vous avez eue là aussi! + +--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de +Luxembourg qui me l'avez conseillée!... + +MADAME DE CAMBIS. + +Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse. + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Je vous assure que c'est vous. + +LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement. + +La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous +ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans +un pré... et quel salon surtout! + +Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées +dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au +parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée... +quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion +moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée. + +La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et +madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre +idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête +villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui +pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était +au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes; +elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et +bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les +frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou +et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en +attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en +bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger +devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la +musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand +salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné, +comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau +devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on +alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain +savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on +le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine +eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de +cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que +les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne +purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de +la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne +demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les +moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand +bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première +porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de +feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le +grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces, +habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se +trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais +surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés, +rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le +bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle +il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en +voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait +cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de +toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre, +étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été +terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets +de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse, +on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à +s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis +_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi +la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de +nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une +sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile, +on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable +fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut +mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur +tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de +l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de +Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à +madame de Mazarin. + +[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout +ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.] + +--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi +madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau +dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze. + +LE CHEVALIER DE JAUCOURT. + +Non, non, un bal!... un bal.... + +LE COMTE DE COIGNY. + +Mais il ne danse pas. + +LE CHEVALIER DE JAUCOURT. + +Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui. + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la +comédie quelque part? + +LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. + +Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?... + +LA DUCHESSE DE MAZARIN. + +Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de +mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un +compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non, +non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela. + +MADAME DE CAMBIS. + +Qui donc? + +LA DUCHESSE, en souriant. + +C'est mon secret... + +MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale. + +Devinez-vous? + +LA MARÉCHALE, sur le même ton. + +Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main; +laissons-la faire et nous rirons bien_... + +M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale. + +Savez-vous que vous n'êtes pas bonne? + +LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant. + +C'est une malice. + +M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en +chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours +conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans +une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup... + +Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de +méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc +qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur +toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère +et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or +broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était +fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et +distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de +tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette +époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle +mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme +elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne +s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle. + +Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun +inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était +bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne +ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais +sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand +joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi +de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini +par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans +aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et +vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que +beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à +entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle +maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette +maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus +remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV. +Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats; +le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui +réussissait comme les autres[157]... + +[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la +Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être +bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment +mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique +de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en +mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis +exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a +jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon +cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière +s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du +dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison +de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était +souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable +régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le +fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux +et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le +sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de +gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus +malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand +partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à +système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a +fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie +séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.] + +La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de +conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de +la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle +se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que +tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout +l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse +avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents +les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter +devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce +moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque +année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec +de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin +étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur +connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et +le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de +parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de +fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive +avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien +long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses +salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et +de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint +avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui, +et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du +concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de +l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique +salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches +baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait +l'enchantement. + +Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet +que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé +et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il +ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été +entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux +yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi +que ce fût!... + +--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes +de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à +l'heure... patience... patience!... + +Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à +Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne +la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante +salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et +d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de +prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé +à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la +duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient +les seules qui ne paraissaient pas satisfaites. + +--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!... + +Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de +Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord +de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop +Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là +il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on +tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était +un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas +toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque +stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que +bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu +un son et surtout formé un accord. + +Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française; +il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi +de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût +né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était +là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour +son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se +brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas... + +Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa +_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de +Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux: +cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité +mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons +maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma +que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le +grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin +et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de +ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le +mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût +été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à +elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer... + +[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom +d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin +a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie. +Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_, +_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien +vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur +le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux +chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande +partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux +Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.] + +Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et +pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_: +il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du +monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des +informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin +ni la pièce... + +Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre, +que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_ +le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à +recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais, +des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus +exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait +devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la +bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement +poli: qu'on juge des révérences!... + +Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là, +il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses +_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule +à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark +se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air +presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on +s'y habitue si bien!... + +[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou +quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et +d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait +entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans +toutes les comédies de société.] + +La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien, +et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle +se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une +physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est +que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était +une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes +qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles: +ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de +plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de +Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce +jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait +être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort +habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le +jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle +aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la +maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160], +l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là +aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de +Mazarin les connaissait!... + +[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle +était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle +était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui +prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.] + +Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le +Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes, +les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait +autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en +son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il +jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du +public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive, +que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et +répétant d'un ton pénétré: + +--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!... +vraiment... je ne sais comment m'exprimer!... + +Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien; +mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait +Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans +d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi +qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de +la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se +donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse +_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et +rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle +aimait à être malheureuse. + +Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce +malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux; +mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut +de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était +pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand +ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le +voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse +de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se +tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui +étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne, +il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de +la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et +accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de +Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme +disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit +que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut +pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au +remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit +avec une inflexion de voix qui devait le tromper: + +--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de +quoi... + +Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour: + +--Que vous êtes bonne! + +--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit. + + + + +LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET. + + +Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu +plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux +cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui +figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de +tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge +très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai +beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même, +madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La +Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et +toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont +particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais +dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que +fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur... +Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition +laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à +parler. + +L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait +avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait +un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des +femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin, +madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez +l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans +elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque +point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin. +Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent +la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie. +Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera +rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable... +Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans +des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner +par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé +avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne +pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes +dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une +dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en +criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne +délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de +beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde. + +L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes +peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et +de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes +de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les +Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé +Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes +opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui +faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris: +«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout +pour ceux si variés de la société intime.» + +L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et +recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse +contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait +plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des +Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau +jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une +des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris. + +C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite +d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante +musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que +lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez +Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le +front: + +--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et +avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son! + +--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel... +Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants +faits pour le Ciel... + +--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en +colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France! +Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?... + +Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être +comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien +admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait +ombrage. + +Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient +ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de +Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait +pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer. +Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit +sans affectation: + +--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de +Didon? + +--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante. + +On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de +l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient +beaux... + +--Celui de Didon à Énée: + + Ah! que je fus bien inspirée + Quand je vous reçus dans ma cour! + +Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet +sur Piccini. + +--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!... +non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._ + +Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise +voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de +Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui. + +--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un +regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de +l'âme... + +--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille... +et pensant ensuite à autre chose... + +--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que..... + +Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal, +monsieur le marquis!... je chante très-mal!... + +La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine +avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en +tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans +les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine +avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant +une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent +que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de +Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de +Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_... + +[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et +surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était +vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il +était très-bon.] + +Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté +d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et +pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement +été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté. + +--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut +vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous +aviez été dans la chambre. + +--Ah! ah!... + +Et Piccini ouvrit de grands yeux. + +--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck! + +--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher +maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air +de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de +Fersen. + +--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est +pas _tout_ à votre grand opéra!... + +--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est +certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non +plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de +Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces +messieurs... + +Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille, +devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini +eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de +Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la +cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice +de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce +qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était +l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la +lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la +délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée, +faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et +dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où +il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et +tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant +tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel +et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les +spectateurs rirent avec lui. + +--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se +promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de +femme. + +--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre +belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de +Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai. + +--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le +chevalier Gluck parle allemand!... + +--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de +Chastellux... je vous le demande à vous-même... + +Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des +apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda +d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait +répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il +se contenta de sourire en disant: + +--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la +seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de +Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour +Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par +le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la +Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur +lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même +admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à +dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de +l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais +j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de +Chastellux... + +[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux, +était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme +supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait +de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il +faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de +madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il +avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui +formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il +était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement +aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des +calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une +trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui +l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant +l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait +quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il +épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame +la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement +aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et +comme amie.] + +Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu +pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet, +Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et +l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir +sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus +cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne +comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une +louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et +l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus +de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa +correspondance littéraire (1789): + +«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien +nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et +dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a +eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans +Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La +musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN +DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la +mode, Nephté a réussi.» + +La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La +Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi +conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur +qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle +ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et +malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle +de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait +d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme +n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de +Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête +duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes +pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini +aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la +médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!... + +Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en +France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles +ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et +grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les +troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris +en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste +composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le +bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit +après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des +deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez +follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La +société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les +disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait +beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux +partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force. +L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était +presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de +l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien. + +Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant +ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de +Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des +airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au +moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il +sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait +devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au +feu. + +--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de +plusieurs semaines? + +--Que m'importe? dit Gluck... + +--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?... + +--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet. + +--Et s'il réussit? + +--Je le referai.-- + +Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui +avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne +l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir +pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans +le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que +Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini +fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut +Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement +que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure +aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa +d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela, +lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce +qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer +l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais, +en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici +que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde +et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne +prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui +arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en +bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et +lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent, +parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai +nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud, +auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce +fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et +d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de +l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le +voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les +mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et +dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses +ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de +Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans +cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui +souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants... +Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et +surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction +était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout +le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un +portrait fidèle. + +[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de +Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.] + +À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet, +les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez, +me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient +devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait +chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air +ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce, +naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur +_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait +méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la +question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux. +Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que +rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement +et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut +pénible. + +J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à +quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et +d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui +apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa +vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son +intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement +excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour +presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il +mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des +autres. + +L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur +de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame +Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable, +et Marmontel avait su l'apprécier. + +Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet, +il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose. +L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du +temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de +sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de +Lyon pour parvenir auprès de lui. + +Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un +jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M. +Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations +avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire +ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques +moments après. + +[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné +de quatorze enfants.] + +En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa +taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et +cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans +appui. + +Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme. +C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles, +ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient +caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme +une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit +Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était +décente, il était en noir et convenablement vêtu. + +Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune +homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une +admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les +différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se +trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient +relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces +in-folios précieux qu'il dévorait en apparence. + +En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit +légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre +une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était +évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui +faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin, +dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet: + +--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un +intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux.... + +Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin, +une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il +cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau: + +--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre +sera restée avec _Cha_.... + +Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui +demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il +se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se +lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans +l'antichambre pour y chercher sa lettre. + +Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui +recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M. +Morellet: + +«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je +vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami +de votre père.» + +Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique +dans le pauvre garçon! + +Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse +continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de +l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au +ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse... +Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit: + +--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!... + +L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette +étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile. + +M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités +véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à +l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M. +Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu +depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses +coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres, +et dit à Morellet: + +--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur, +c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi... + +Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que +ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien; +et puis il poursuivit: + +--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet +patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur? + +--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro +cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait... + +--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me +soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!... + +Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de +Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un +moment, puis il leur dit: + +--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma +famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une +tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de +gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques +instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter. + +M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le +Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa +longue taille l'avait frappé. + +--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé. + +Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse +rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre +d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours, +lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais +très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit. + +C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux, +celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était +particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le +devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à +railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne +s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!... + +Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit, +le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame +Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il +l'appelait, Narcisse se sentit défaillir... + +--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!... + +--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui +riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit +noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que +le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de +lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide +autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix: + +--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers... + +À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si +bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que +l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été +impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité +générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et +fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et +si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le +Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc! +tragédie en cinq actes et en vers_. + +--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel. + +--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez +comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si +vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre. + +--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!... + +--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la +glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour +sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un +calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et +le dénouement _à la glace_, je le répète. + +[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.] + +--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!... + +Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse +fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit +tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une +sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient, +comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé +Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à +lire... + +--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la +pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison. + +--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse; +ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas? + +Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant +l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut +dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin +qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet +horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait +de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un +sujet des plus tristes. + +Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires +étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par +la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main +convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet: + +--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez +faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez +vous...; quant à moi, je... + +Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien +ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors +de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir, +et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des +glaciers_ était _Velouti_[166]. + +[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci +allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au +coin du boulevard.] + +En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette +expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre +lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste +fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et +_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire +caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence +complète de cour et d'affection. + +Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie +vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet, +avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître +une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand +le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu +puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait +toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées +par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient +leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la +religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas! +il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux, +fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet +fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable +espérance. + +Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je +causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne +touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une +causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de +Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver +alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza, +lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à +faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti +qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes +fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir, +chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à +l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus +charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait +une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque +souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la +seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des +talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de +Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de +n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et +l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des +histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait +rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts +comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions +dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui, +on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme +aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui, +après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le +pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167]; +et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était +au moins à demi-voix. + +[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune, +de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout +mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT, +même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de +l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses +extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans +voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où +l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens +perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de +nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force +pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait +oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je +comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup +cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit +plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son +amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain +qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu +tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour +elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et +l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit +qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai +ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa +violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la +résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a +toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle +aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une +teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de +l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est +adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne +d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc +le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette +femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au +contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.] + +Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une +impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait +de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à +former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des +gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et +de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait +ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet, +Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme +Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer, +avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le +regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il +me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma +pensée: + +--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas? + +--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je +croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte +philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à +promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a +fait tant de mal. + +L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant: + +--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux +causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme +instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous +qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que +mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le +résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur, +laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces +mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!... + +Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante. + +--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me +raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour... + +--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne +joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter +secours si j'oubliais quelque chose. + +Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant +petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages... +Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son +histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit +comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et +doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le +bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et +nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de +félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une +secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment, +après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la +foudre à l'âge de soixante-dix ans!... + +[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et +ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant +de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.] + +--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les +formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer +toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!... +J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un +vieillard!... un isolement entier!... + +Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien +souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits. + +--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se +trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_! +C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par +ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il +me fit frémir aussi. + +Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré +dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à +la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en +avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa +chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son +appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au +lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire... +livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... +À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement +où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui +connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en +suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!... + +--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations. +Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était +plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles; +c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais +seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour +de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était +horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur +quoi?... quel était le sujet de mes travaux?... + +Il tremblait... + +J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la +terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs +victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le +moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste +patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!... + +[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela +m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai +pas perdu un mot.] + +Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de +prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange... + +--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une +boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et +d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au +charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates +que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût +toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils +pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire +payer la vie de son père!... + +Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement. +Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait +au plus haut degré... + +--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé +vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé +au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la +République française, une et indivisible_. + +[Note 170: Juillet 1794.] + +--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor... +Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en +détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La +seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que +de bons avis. + +Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse +respectueuse. + +--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai +dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même... +J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé +me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu +franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes +penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez +publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une +de ses pages. + +L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être! +dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font +beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux +vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9 +thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli +toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là +que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation +de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien +chère amie, je vous le proteste. + +[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le +sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce +que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie +nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun +doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet. +Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction +pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet +horrible sujet.] + +--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour +lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées +par vous! + +--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que +sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit +mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de +méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot +comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite +pièce de votre horrible drame. + +C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et +écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre +l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se +rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu +au point de ne plus oser sortir! + +Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine +qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir +que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir +le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée +où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment +où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle +journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées... +Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris +affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque +grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du +chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer +à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que +le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord +que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent +devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à +ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots +découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards... +Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17 +germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les +malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette +pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le +troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au +peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu +l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au +moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et +mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu +puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!... + +Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé +Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès +n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout +ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de +parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local +de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et +qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel +il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La +maison était immense, et la description qu'il faisait de son +isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres +solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les +quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée +par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des +alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet, +et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le +danger avait fui. + +La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison +s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans +sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le +terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré +sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune +homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements, +de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le +carreau, et souvent blessé par sa propre main!... + +[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune. +Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa +forte charpente.] + +Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre +une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il +avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un +être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois +ses accès se calmèrent. + +Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes +de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre +deux jours de son repos et même de sa vie! + +Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il +était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué, +cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement... +Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme +du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un +papier qu'on avait apporté pour lui: c'était _une invitation de se +rendre à sa section pour affaire qui le concernait_. + +En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris +si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de +malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait +par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le +temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section, +tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce +qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du +courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en +en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin +d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était +arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui. + +Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite: +aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y +avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet +connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et +fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se +fit connaître. Alors le président lui dit: + +--Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité +te le permet. + +--Comment te nommes-tu?--André Morellet.--Où es-tu né?--À Lyon. + +Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et le +président répéta sa question: «Où es-tu né?...--Je vous l'ai dit, à +Lyon.--_À Commune-Affranchie_[173] dit le président d'une voix +tonnante...--L'abbé s'empressa de répondre: _À Commune-Affranchie_.--De +quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton état enfin?--Je suis +homme de lettres.» Les membres du comité se regardèrent; il était +évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était qu'un homme de lettres: +aussi le président, pour arriver à son but, lui demanda de nouveau de +quoi il vivait. + +[Note 173: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.] + +Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait +heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui +avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur +trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre: + +RÉCOMPENSE NATIONALE. + +Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes +de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux +philosophes! + +Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du +comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là.--Maintenant +l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je +ne me rappelle plus, le président dit à Morellet: + +--Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste +depuis?... + +Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une +expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente +osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il +prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait +jamais, et n'était pas né plaisant. + +--Où étais-tu le jour de la mort du tyran?--À Paris.--Ah! _et où +cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu +mens.--J'avais un prieuré à Thimer, près de Châteauneuf, mais pas de +maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieuré! Et qui te l'avait +donné?--M. Turgot.--Oh! c'était un bon citoyen!... qui aimait le +peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon enfant, dit le président à +l'abbé Morellet; le comité est content de toi; tu peux te retirer +_sans remords_... + +Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne +s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment; +mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer. + +Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à +verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des +membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri +du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour +obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est +très-curieux pour l'histoire de cette époque. + +La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée _Gattrey_, logeait, en +1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le +jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre, +et sachant qu'il était seul et propriétaire de la maison, elle fit +des démarches pour entrer à son service, ou du moins être femme de +peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour +elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait entendue pérorer dans +une petite cour attenant au jardin, et ses discours étaient ceux d'une +furie et d'une mégère, non-seulement comme femme du peuple bavarde et +méchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de +l'abbé avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il +est des choses impossibles. Cette femme, poussée par le refus de +l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose qui était facile à cette +époque. Elle quitta la section des Champs-Élysées, pour aller à celle +de l'Observatoire. Là, parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_ +qui entouraient l'échafaud pour ajouter une douleur à celles qui +abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la république à +sa manière, en dénonçant et faisant périr _un aristocrate_. Par la +même raison qui faisait entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle +entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses +souvenirs, arrangea des mots, en dérangea d'autres, inventa et forma +enfin une accusation très-suffisante pour faire aller à la guillotine +le pauvre Morellet, s'il eût été dans une plus méchante section. Il +est merveilleux de voir comment la vie d'une famille était alors à la +merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en +rapportant qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle +avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son +importance, comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé, +malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une +maison solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses +maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors +exerçaient un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres +jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et +distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement +habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas. + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by +Laure Junot, duchesse d'Abrantès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (1/6) *** + +***** This file should be named 39331-8.txt or 39331-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/3/39331/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/39331-8.zip b/old/39331-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2d20311 --- /dev/null +++ b/old/39331-8.zip |
